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La porte des heures

Cha­pitres 18 à 20

 

PAR­TIE IV

LE GRAND FINALE

CHA­PITRE XVIII

Le Tau­rus Express quit­ta Constan­ti­nople à huit heures du matin, direc­tion Alep via Anka­ra et Ada­na. Deux jours de voyage à tra­vers l’A­na­to­lie — pay­sages arides, vil­lages iso­lés, et une cha­leur qui aug­men­tait à chaque kilo­mètre vers le sud.

Rupert, Ayşe, Wolf­gang, Per­ci­val, Niko­lai, Ley­la et Miss Pen­wor­thy occu­paient deux com­par­ti­ments de pre­mière classe. Pacha II avait désor­mais son propre billet offi­ciel, sous le nom com­plet : « Pacha Abdül­ha­mid II, chat diplo­ma­tique et historique. »

Dimi­tri les avait accom­pa­gnés jus­qu’à la gare, les larmes aux yeux.

« Vous êtes sûrs que vous ne vou­lez pas d’un anti­quaire grec ? J’ai des contacts à Alep ! Très bons prix ! »

« Nous sommes sûrs, » avait dit Rupert fermement.

Kraus était res­té à Constan­ti­nople — « Quel­qu’un doit gar­der les docu­ments en sécu­ri­té. Et j’ai des choses à régler avec Ahmed Efendi. »

Le pre­mier jour de voyage fut rela­ti­ve­ment calme. Ils tra­ver­sèrent l’A­na­to­lie cen­trale — pla­teaux déser­tiques, mon­tagnes au loin, petites villes otto­manes endormies.

Dans le wagon-res­tau­rant, Rupert et Ayşe dis­cu­tèrent du cin­quième secret.

« Les Al-Rashid, dit Ayşe. Famille arabe. Éta­blie à Alep depuis le quin­zième siècle. Mar­chands, éru­dits, proches des gou­ver­neurs ottomans. »

« Et le cin­quième secret ? » deman­da Rupert. « Abdül­ha­mid ne nous a don­né aucun indice. »

« C’est le der­nier. » Ayşe réflé­chit. « Les quatre pre­miers concer­naient tous des men­songes, des com­plots, des occa­sions man­quées. Peut-être que le cin­quième est différent. »

« Dif­fé­rent comment ? »

« Peut-être… » Elle hési­ta. « Peut-être quelque chose de per­son­nel. Pour Abdülhamid. »

Wolf­gang les rejoi­gnit, tenant une tasse de thé. « J’ai relu le jour­nal de Mou­rad. Il y a une réfé­rence. 1903. »

Il ouvrit le jour­nal à une page marquée :

« 12 avril 1903 : Abdül­ha­mid m’a ren­du visite aujourd’­hui. Pre­mière fois depuis deux ans. Il était triste. Il a par­lé d’A­lep. De quelque chose qu’il a fait là-bas. En 1877. Quelque chose qu’il regrette plus que tout. »

« 1877, » mur­mu­ra Rupert. « Année de la guerre russo-turque. »

« Il était jeune alors, » ajou­ta Ayşe. « Prince héri­tier. Pas encore sultan. »

« Qu’est-ce qu’un prince héri­tier pour­rait faire à Alep qui le han­te­rait qua­rante ans plus tard ? » deman­da Wolfgang.

Pacha II, ins­tal­lé sur la table à côté de leur thé, miau­la pensivement.

« Le chat ne sait pas non plus, » tra­dui­sit Ley­la qui les avait rejoints.

Le deuxième jour, alors qu’ils appro­chaient d’A­lep, un inci­dent se produisit.

Le train s’ar­rê­ta brus­que­ment. En plein désert. Aucune gare en vue.

Niko­lai regar­da par la fenêtre. « Problème. »

Des hommes à che­val entou­raient le train. Une ving­taine. Armés.

« Ban­dits ? » deman­da Percival.

« Pire, » dit Miss Pen­wor­thy en exa­mi­nant leurs uni­formes. « Natio­na­listes arabes. »

Le chef des cava­liers mon­ta dans le train. Grand, bar­bu, avec des yeux qui brû­laient d’une inten­si­té fanatique.

« Nous cher­chons des étran­gers, » dit-il en arabe. « Espions ottomans. »

Ayşe répon­dit en arabe par­fait : « Nous ne sommes pas espions. Nous sommes historiens. »

L’homme la fixa. « His­to­riens ottomans ? »

« His­to­riens de la véri­té. » Elle sor­tit les docu­ments. « Nous révé­lons les secrets de l’Em­pire. Ses men­songes. Ses échecs. »

L’homme exa­mi­na les papiers. Son expres­sion changea.

« Vous allez à Alep ? Pour le cin­quième secret ? »

« Vous savez ? » s’é­ton­na Rupert.

« Tout le monde à Alep connaît l’his­toire. » L’homme bais­sa son arme. « La famille Al-Rashid. Le secret d’Abdül­ha­mid. » Il sou­rit amè­re­ment. « C’est l’his­toire qui explique pour­quoi les Arabes ont tra­hi l’Em­pire en 1916. »

« Tra­hi ? » répé­ta Wolfgang.

« La révolte arabe. Law­rence d’A­ra­bie. Nous nous sommes alliés aux Bri­tan­niques contre les Otto­mans. » L’homme s’as­sit. « Beau­coup pensent que nous avons tra­hi sans rai­son. Mais il y avait une rai­son. Une très ancienne raison. »

« Le cin­quième secret, » dit Ayşe doucement.

« Oui. » L’homme se leva. « Allez à Alep. Trou­vez les Al-Rashid. Révé­lez tout. Que le monde sache pour­quoi nous nous sommes révoltés. »

Il quit­ta le train. Ses hommes se retirèrent.

Le train repartit.

Dans le com­par­ti­ment, le silence était pesant.

« Le cin­quième secret, dit Per­ci­val len­te­ment, explique la révolte arabe. »

« 1916, mur­mu­ra Niko­lai. Quand les Arabes se sont alliés aux Bri­tan­niques. Ont aidé à détruire l’Em­pire ottoman. »

« Et cela remonte à 1877, » ajou­ta Wolf­gang. « Quelque chose qu’Abdül­ha­mid a fait. »

Rupert regar­da par la fenêtre. Alep appa­rais­sait à l’ho­ri­zon — vieille ville mil­lé­naire, mina­rets et cita­delle se décou­pant contre le ciel.

« Nous allons enfin savoir, » dit-il.

Pacha II miau­la — un long miau­le­ment qui sem­blait dire : « Pré­pa­rez-vous. Ce ne sera pas agréable. »

Et le chat, comme tou­jours, avait raison.

CHA­PITRE XIX

Alep, les Al-Rashid et le secret qui explique tout

Alep était une ville de pierres anciennes et de sou­ve­nirs. La cita­delle médié­vale domi­nait la ville, témoin de quatre mille ans d’his­toire. Les souks débor­daient d’é­pices, de tis­sus, d’ar­ti­sa­nat. C’é­tait une ville qui avait sur­vé­cu aux Assy­riens, aux Perses, aux Romains, aux Arabes, aux Croi­sés, aux Mon­gols, et main­te­nant aux Français.

Ils furent accueillis à la gare par Samuel Kohen, neveu d’A­bra­ham — un homme d’une qua­ran­taine d’an­nées, éru­dit et discret.

« Les Al-Rashid vous attendent, » dit-il. « Ils savent que vous venez. Tout Alep le sait. »

« Com­ment ? » deman­da Rupert.

« Les secrets ne res­tent jamais secrets long­temps dans cette ville. » Samuel sou­rit. « Sur­tout celui-ci. »

Il les condui­sit à tra­vers les rues étroites de la vieille ville, jus­qu’à une grande mai­son tra­di­tion­nelle — cour inté­rieure avec fon­taine, murs cou­verts de zel­lige, oran­gers en fleurs.

Le patriarche de la famille Al-Rashid les atten­dait dans la cour. Has­san Al-Rashid — quatre-vingts ans, barbe blanche impec­cable, yeux sombres pleins de tris­tesse ancienne.

« Bien­ve­nue, dit-il en otto­man par­fait. Je vous atten­dais depuis 1918. Depuis la mort d’Abdülhamid. »

Ils s’as­sirent autour de la fon­taine. Des ser­vi­teurs appor­tèrent du thé et des pâtisseries.

Has­san Al-Rashid regar­da Pacha II avec curio­si­té. « Le chat blanc. Abdül­ha­mid avait dit qu’il y aurait un chat. »

Pacha II s’ins­tal­la confor­ta­ble­ment sur les genoux d’Ayşe et ronronna.

« Le cin­quième secret, com­men­ça Has­san. Le der­nier. Le pire. » Il sou­pi­ra pro­fon­dé­ment. « Celui qui a détruit la confiance arabe en l’Em­pire ottoman. »

« 1877, » dit Rupert. « Alep. Qu’est-il arrivé ? »

Has­san fer­ma les yeux un moment. Puis :

« 1877. Guerre rus­so-turque. L’Em­pire perd. Panique à Constan­ti­nople. Le Sul­tan Abdü­la­ziz vient d’être assas­si­né. Mou­rad dépo­sé. Abdül­ha­mid devient sul­tan — jeune, inex­pé­ri­men­té, terrifié. »

« L’Em­pire a besoin d’argent. Déses­pé­ré­ment. Pour conti­nuer la guerre. Mais le Tré­sor est vide. »

« Alors Abdül­ha­mid envoie des agents dans les pro­vinces. Avec ordre : récol­ter de l’argent. Par tous les moyens. »

Has­san ouvrit les yeux, et ils brillaient de larmes.

« Ici, à Alep, les agents sont arri­vés en novembre 1877. Ils ont exi­gé de l’or. Ma famille — les Al-Rashid — était riche. Mar­chands pros­pères. Nous avons don­né. Beaucoup. »

« Ce n’é­tait pas assez. »

« Ils ont accu­sé mon arrière-grand-père — Mah­moud Al-Rashid — de cacher de l’or. Ils ont fouillé la mai­son. Tout détruit. Ils n’ont rien trou­vé. Parce qu’il n’y avait rien à trouver. »

Has­san s’ar­rê­ta, la voix tremblante.

« Alors ils ont pris ma arrière-grand-mère. Fati­ma Al-Rashid. Comme ‘garan­tie’. Ils ont dit : ‘Trou­vez l’or ou elle reste prisonnière.’ »

« Mon arrière-grand-père a sup­plié. A ven­du tout. La mai­son. Les bou­tiques. Les cara­vanes. A réuni chaque pièce d’or. »

« Ce n’é­tait tou­jours pas assez. »

« Fati­ma Al-Rashid est morte en pri­son. Jan­vier 1878. Vingt-trois ans. Mère de trois enfants. » Has­san essuya ses yeux. « Morte pour une dette qu’elle ne devait pas. »

Le silence était abso­lu. Même la fon­taine sem­blait s’être tue.

« Quand Abdül­ha­mid a appris ce qui s’é­tait pas­sé — les excès de ses agents — il était hor­ri­fié. Il a envoyé des excuses offi­cielles. De l’argent en com­pen­sa­tion. Il a fait empri­son­ner les agents responsables. »

« Mais Fati­ma était morte. »

« Et mon arrière-grand-père n’a jamais par­don­né. Jamais. Il a trans­mis cette his­toire à ses enfants. Qui l’ont trans­mise aux leurs. Géné­ra­tion après génération. »

« Quand la révolte arabe a com­men­cé en 1916, » conti­nua Has­san, « beau­coup de familles arabes d’A­lep se sont ral­liées. Pas par tra­hi­son. Pas pour l’argent bri­tan­nique. Mais parce qu’elles se souvenaient. »

« Se sou­ve­naient de Fati­ma, mur­mu­ra Ayşe. Et de cen­taines d’autres comme elle. »

« Exac­te­ment. » Has­san sor­tit une boîte de son man­teau. « Abdül­ha­mid m’a envoyé ceci en 1917. Par mes­sa­ger secret. Avec une lettre. »

Il ouvrit la boîte. À l’in­té­rieur : une enve­loppe scel­lée et un médaillon.

« Le médaillon appar­te­nait à Fati­ma. Abdül­ha­mid l’a gar­dé pen­dant qua­rante ans. Comme pénitence. »

Has­san ten­dit l’en­ve­loppe à Rupert. « Lisez. »

Rupert l’ou­vrit avec des mains trem­blantes. La lettre était en otto­man, l’é­cri­ture soi­gnée mais trem­blante — celle d’un vieil homme.

Ayşe lut à voix haute :

« Cin­quième et Der­nier Secret : Le Crime de 1877.

En 1877, j’é­tais jeune sul­tan. Ter­ri­fié. Déses­pé­ré. L’Em­pire tom­bait. J’ai don­né des ordres que je regrette chaque jour depuis.

Mes agents ont col­lec­té de l’argent par la force. Ils ont détruit des familles. Ils ont empri­son­né des inno­cents. Fati­ma Al-Rashid est morte par ma faute.

Ce n’é­tait pas unique. À tra­vers l’Em­pire — Alep, Damas, Bag­dad, Jéru­sa­lem — des cen­taines de familles ont souf­fert. J’ai essayé de répa­rer. D’in­dem­ni­ser. De punir les coupables.

Mais on ne répare pas un mort.

Les familles arabes ont gar­dé leur res­sen­ti­ment. Silen­cieux. Pro­fond. Et quand la révolte est venue en 1916, ils se sont souvenus.

L’Em­pire otto­man n’est pas tom­bé à cause de la guerre. Ni des Bri­tan­niques. Ni de Lawrence.

Il est tom­bé parce que nous avons tra­hi nos propres peuples. Parce qu’en 1877, face à la panique, nous avons choi­si la brutalité.

C’est mon plus grand regret. Mon plus grand échec. Et je veux que l’his­toire le sache.

Pas pour m’ex­cu­ser. On ne s’ex­cuse pas pour un meurtre. Sim­ple­ment pour expli­quer : l’Em­pire est mort de ses propres péchés.

À la famille Al-Rashid : je suis déso­lé. Ces mots ne suf­fisent pas. Mais c’est tout ce que j’ai.

— Abdül­ha­mid II, qui porte le poids de Fati­ma Al-Rashid et de tous les autres. Décembre 1917. »

Ayşe ter­mi­na la lec­ture, sa voix bri­sée par l’émotion.

Le silence durait. Per­sonne ne savait quoi dire.

Fina­le­ment, Has­san parla :

« Quand j’ai reçu cette lettre en 1917, j’ai pleu­ré. Pour Fati­ma. Pour Abdül­ha­mid qui avait por­té cette honte pen­dant qua­rante ans. Pour l’Em­pire qui était mort de ses propres crimes. »

« Vous par­don­nez ? » deman­da Wolf­gang doucement.

Has­san réflé­chit lon­gue­ment. « Je ne sais pas. Fati­ma était mon arrière-grand-mère. Je ne l’ai jamais connue. Mais sa mort a mar­qué cinq géné­ra­tions de ma famille. » Il sou­pi­ra. « Peut-être que publier cette véri­té est un début de par­don. Peut-être. »

Rupert tenait le médaillon de Fati­ma. Simple. En argent. Avec une ins­crip­tion : « Pour Fati­ma, avec amour. Mahmoud. »

« Les cinq secrets, dit Rupert. Tous révélés. »

Pacha II sau­ta sur la table et se frot­ta contre le médaillon.

Un miau­le­ment long, triste, qui sem­blait pleu­rer pour Fati­ma et tous ceux qui étaient morts à cause des erreurs de l’Empire.

CHA­PITRE XX

Ils res­tèrent trois jours à Alep. Has­san Al-Rashid insis­ta pour leur mon­trer la ville — la cita­delle, les souks, les cara­van­sé­rails, les vieilles mos­quées. Chaque coin racon­tait une his­toire millénaire.

Le der­nier soir, Has­san orga­ni­sa un dîner dans sa cour. Toute la famille Al-Rashid était pré­sente — enfants, petits-enfants, cou­sins. Une tren­taine de personnes.

« Vous révé­le­rez tout ? » deman­da Has­san à Rupert pen­dant le repas.

« Tout. Les cinq secrets. Sans exception. »

« Même celui-ci ? Même le crime de 1877 ? »

« Sur­tout celui-ci. » Rupert regar­da Has­san dans les yeux. « C’est celui qu’Abdül­ha­mid vou­lait le plus voir révé­lé. Pour que le monde comprenne. »

Has­san hocha len­te­ment. « Alors vous avez ma béné­dic­tion. Et celle de Fati­ma, où qu’elle soit. »

Pacha II, qui avait pas­sé trois jours à être ado­ré par tous les enfants Al-Rashid, ron­ron­nait béa­te­ment sur les genoux d’Ayşe.

Le voyage de retour vers Constan­ti­nople prit encore deux jours. Cette fois, pas d’in­ci­dents. Le train tra­ver­sa l’A­na­to­lie dans la paix rela­tive de l’a­près-midi printanier.

Dans leur com­par­ti­ment, ils pla­ni­fièrent la suite.

« Athènes d’a­bord, » dit Ley­la. « Pour mon père. »

« Nous par­tons ensemble, » assu­ra Rupert. « Tous. »

« Et ensuite ? » deman­da Wolfgang.

« Publi­ca­tion, » dit Ayşe. « Dans les plus grands jour­naux. Times de Londres. Le Figa­ro. New York Times. »

« Et un livre, » ajou­ta Wolf­gang avec enthou­siasme. « Une publi­ca­tion aca­dé­mique com­plète. Tous les docu­ments. Toutes les preuves. »

« Le monde va être cho­qué, » dit Percival.

« Bien, » dit Miss Pen­wor­thy. « Le choc est nécessaire. »

Ils arri­vèrent à Constan­ti­nople au cré­pus­cule. La ville dorée se déployait devant eux — mina­rets, dômes, le Bos­phore scintillant.

Yusuf les accueillit au Pera Palace comme des héros conquérants.

« Mes amis ! Vous êtes reve­nus ! Et vic­to­rieux ! » Il les embras­sa tous. « J’ai pré­pa­ré vos chambres. Et un ban­quet. Ce soir. Pour célébrer. »

Dans sa chambre habi­tuelle — la 47 — Rupert éta­la tous les documents.

Cinq secrets. Cinq his­toires de men­songes, de com­plots, d’oc­ca­sions man­quées, et de crimes.

Le jour­nal de Mou­rad. Les lettres d’Abdül­ha­mid. Les preuves documentaires.

Tout était là.

Kraus arri­va dans la soi­rée, accom­pa­gné d’Ah­med Efendi.

« Les cinq secrets, » dit Ahmed en exa­mi­nant les docu­ments. « Tous révé­lés. Abdül­ha­mid peut enfin repo­ser en paix. »

« Et Mou­rad aus­si, » ajou­ta Wolfgang.

Le ban­quet fut mémo­rable. Yusuf avait invi­té tout le per­son­nel du Pera Palace, plus quelques amis — jour­na­listes, diplo­mates, érudits.

Meh­met Bey était là, sou­riant avec fier­té. « Vous avez réussi. »

Abra­ham Kohen était venu de Balat. Même Kemal Bey appa­rut — sobre, repen­ti, por­tant une lettre.

« De la part de tous les membres de Der Halb­mond, dit-il en la ten­dant à Rupert. Nos excuses. Et notre sou­tien. Publiez tout. »

Rupert lut la lettre. Vingt signa­tures. Toute l’an­cienne orga­ni­sa­tion qui avait essayé de les tuer main­te­nant les soutenait.

« Les temps changent, » mur­mu­ra Percival.

« Les gens changent, » cor­ri­gea Ayşe.

Pacha II, ins­tal­lé sur une table, dévo­rait du caviar offert par Yusuf. Il avait l’air par­fai­te­ment satis­fait de lui.

Tard dans la soi­rée, Rupert se retrou­va sur la ter­rasse avec Ayşe.

« Nous avons réus­si, » dit-elle doucement.

« Presque. Reste Athènes. Et la publication. »

« Vous publie­rez tout ? Même le cin­quième secret ? »

« Sur­tout le cin­quième. » Rupert regar­da Constan­ti­nople éta­lée devant eux. « C’est celui qui compte le plus. Celui qui montre qu’Abdül­ha­mid était humain. Qu’il regrettait. »

Ayşe posa sa tête sur son épaule. Wolf­gang, qui pas­sait par là, les vit et sou­rit tris­te­ment avant de s’é­loi­gner discrètement.

Pacha II obser­vait la scène depuis le rebord de fenêtre et miau­la — un miau­le­ment qui sem­blait dire : « Enfin. »

Cette nuit-là, Rupert dor­mit pro­fon­dé­ment pour la pre­mière fois depuis des mois.

Les cinq secrets étaient trouvés.

Res­tait à les par­ta­ger avec le monde.

Mais d’a­bord : Athènes. Et le père de Leyla.

Chaque chose en son temps.

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