La porte des heures
Chapitres 15 à 17
PARTIE III
COMPLICATIONS
CHAPITRE XV
La nuit du raid, Rupert, Ayşe, Wolfgang, Percival, Nikolai et Leyla se rendirent discrètement à Balat — le vieux quartier juif de Constantinople, perché sur les collines au-dessus de la Corne d’Or.
Pacha II les accompagnait, naturellement. Le chat avait développé une habitude de suivre partout Ayşe, tout en jetant des regards noirs à Wolfgang.
Kraus les avait fourni en adresse : « Famille Kohen. Rue Vodina 47. Troisième génération. Le patriarche s’appelle Abraham Kohen. Quatre-vingt-deux ans. »
Miss Penworthy, pendant ce temps, était au quartier général de Der Halbmond, jouant son rôle de Gräfin Hildegard avec un enthousiasme suspect.
« Kemal Bey, disait-elle en servant du thé, êtes-vous certain que le raid est une bonne idée ? Le Pera Palace est bien gardé. »
« Précisément pourquoi nous attaquons à minuit. Les gardes sont moins vigilants. » Kemal Bey vérifiait ses armes. « Vingt hommes. Entrée simultanée par trois points. Nous trouvons les documents. Nous partons. »
« Brillant, » mentit Miss Penworthy.
Elle avait, évidemment, prévenu Yusuf par télégramme. Le directeur du Pera Palace avait organisé une « défense appropriée » — ce qui, connaissant Yusuf, signifiait probablement quelque chose d’élaboré et légèrement absurde.
À Balat, Rupert frappa à la porte du numéro 47.
Une femme d’âge moyen ouvrit. « Oui ? »
« Madame Kohen ? Nous cherchons Monsieur Abraham Kohen. C’est au sujet… » Rupert hésita. « D’un secret ottoman. »
La femme ne sembla pas surprise. « Entrez. Mon père vous attend. »
« Il nous attend ? » répéta Ayşe.
« Depuis 1918. Il a dit qu’un jour, quelqu’un viendrait avec un chat blanc. »
Pacha II miaula avec satisfaction.
Ils furent conduits dans un petit salon. Abraham Kohen était assis dans un fauteuil près de la fenêtre — vieux, frêle, mais avec des yeux vifs et intelligents.
« Le chat blanc, » dit-il en souriant. « Abdülhamid avait raison. Les chats en savent toujours plus que nous. »
« Vous connaissez Abdülhamid ? » demanda Wolfgang.
« Mon grand-père le connaissait. Médecin personnel. 1900–1909. » Abraham toussa. « Abdülhamid lui a confié un secret. Le quatrième. Avec instruction de le garder jusqu’à ce que le sixième soit révélé. »
« Et maintenant ? » demanda Rupert.
« Maintenant, je vous le donne. » Abraham sortit une clé de sa poche. « Dans la cave. Suivez-moi. »
Malgré son âge, il descendit les escaliers avec une agilité surprenante. La cave était petite, sèche, remplie de livres anciens.
Au fond, un coffre-fort encastré dans le mur.
Abraham l’ouvrit. À l’intérieur : une enveloppe scellée et un document roulé.
« Le quatrième secret, » dit Abraham en les tendant à Rupert. « Abdülhamid l’appelait : ‘Le mensonge qui a sauvé l’Empire — temporairement.’ »
Rupert ouvrit l’enveloppe. La lettre était en ottoman, datée de 1917.
Ayşe la lut à voix haute :
« Quatrième Secret : L’Alliance Secrète de 1881.
Tout le monde connaît l’histoire : après 1878, l’Empire ottoman et l’Empire russe étaient ennemis mortels. La guerre russo-turque avait dévasté nos territoires. Les Russes avaient pris la Bulgarie. Nous étions vaincus.
Mensonge.
En 1881, l’Empire ottoman et l’Empire russe ont négocié secrètement. Une alliance. Contre l’Autriche-Hongrie. Contre l’Allemagne.
Le Tsar Alexandre II et moi avons échangé des lettres. Des promesses. Protection mutuelle. Partage des Balkans. Accès russe aux Détroits en échange de notre soutien contre Vienne.
L’accord était presque signé.
Puis Alexandre II a été assassiné. Mars 1881. Bombe terroriste. Son fils Alexandre III a tout annulé. L’alliance est morte.
Mais si elle avait existé ? Si Alexandre II avait vécu ? L’histoire européenne aurait été transformée. Pas d’alliance franco-russe. Pas de Triple Entente. Peut-être pas de 1914.
Les preuves sont dans ce coffre. Les lettres. Les brouillons d’accord. Gardez-les. Que l’histoire sache : nous avons failli être alliés avec nos pires ennemis.
— Abdülhamid II, qui porte le poids des occasions manquées. »
Le silence était absolu.
« Une alliance russo-ottomane, murmura Wolfgang. En 1881. Mon Dieu. »
« Si Alexandre II n’avait pas été assassiné, dit Percival lentement, tout le système d’alliances européen aurait été différent. »
« Pas de Triple Entente, ajouta Nikolai. Peut-être pas de Grande Guerre. »
Rupert déplia le document. Des lettres entre Abdülhamid et le Tsar Alexandre II. En français. Cordiales. Prometteuses.
Des brouillons d’accord. Des cartes annotées. Des plans de partage des Balkans.
Tout s’était arrêté en mars 1881.
« Quatre secrets trouvés, dit Ayşe. Un reste. »
« Alep, » dit Rupert. « La famille Al-Rashid. »
Abraham toussa à nouveau. « Je peux vous aider. Mon neveu vit à Alep. Je lui enverrai un télégramme. »
« Vous feriez ça ? » demanda Leyla.
« Abdülhamid m’a fait confiance. Mon grand-père m’a fait confiance. Maintenant je vous fais confiance. » Il sourit. « Et vous avez le chat. »
Ils remontèrent de la cave. Abraham écrivit immédiatement un télégramme : « Neveu Samuel. Aide porteurs secrets. Trouve Al-Rashid. Urgent. Oncle Abraham. »
Alors qu’ils s’apprêtaient à partir, un garçon de courses arriva, essoufflé.
« Télégramme ! Du Pera Palace ! Urgent ! »
Rupert l’ouvrit, lut, et sourit.
« De Yusuf : ‘Raid repoussé. Der Halbmond capturé. Miss Penworthy héroïque. Détails suivent. Revenez quand prêts.’ »
« Miss Penworthy héroïque, répéta Nikolai. Ça promet. »
CHAPITRE XVI
Ils arrivèrent au Pera Palace à deux heures du matin. L’hôtel était illuminé comme un sapin de Noël, des policiers turcs partout, et une atmosphère de chaos joyeux.
Yusuf les accueillit dans le hall, souriant largement.
« Mes amis ! Quelle nuit ! » Il les embrassa tous. « Vous avez manqué le spectacle ! »
« Que s’est-il passé ? » demanda Rupert.
« Venez. Miss Penworthy va tout raconter. Elle est au bar. Avec les prisonniers. »
Au bar, ils trouvèrent une scène extraordinaire.
Miss Penworthy — de nouveau habillée en gouvernante stricte — était assise à une table, son parapluie posé négligemment, sirotant un sherry. Autour d’elle, attachés à leurs chaises, les vingt agents de Der Halbmond, y compris Kemal Bey.
Ils avaient tous l’air… penauds.
« Miss Penworthy, » dit Rupert. « Que s’est-il passé ? »
Elle posa son verre. « Oh, une soirée tout à fait ordinaire. »
« Racontez, » insista Leyla.
Miss Penworthy soupira. « Très bien. »
Elle raconta :
À minuit précise, Der Halbmond avait attaqué le Pera Palace par trois entrées — principale, arrière, service.
Mais Yusuf avait préparé des surprises.
Entrée principale : le sol avait été ciré jusqu’à devenir glissant comme de la glace. Les cinq premiers agents étaient tombés comme des quilles.
Entrée arrière : des cordes tendues à hauteur de cheville. Un concert de chutes.
Entrée service : le personnel — cuisiniers, serveurs, femmes de chambre — armés de poêles, balais et draps mouillés, avait créé une embuscade digne d’une farce de Molière.
« Et vous ? » demanda Wolfgang.
« J’étais avec Kemal Bey, expliqua Miss Penworthy. Quand le raid a commencé à mal tourner, il a voulu fuir. J’ai… » Elle tapota son parapluie. « J’ai insisté pour qu’il reste. »
Kemal Bey grogna depuis sa chaise. Il avait une magnifique bosse sur le crâne.
« Puis la police est arrivée — j’avais alerté le commissaire en avance. Et voilà. » Miss Penworthy sourit. « Vingt prisonniers. Aucune blessure grave. Sauf quelques égos meurtris. »
« Vous êtes extraordinaire, » dit Ayşe admirative.
« J’ai eu de bons professeurs. Le Foreign Office forme bien ses agents. »
Rupert s’approcha de Kemal Bey. L’homme le fixa avec une haine pure.
« Pourquoi ? » demanda Rupert. « Pourquoi tant de haine pour la vérité ? »
Kemal Bey cracha. « La vérité ? Vos ‘vérités’ salissent l’Empire. Elle montrent nos faiblesses. Nos échecs. »
« L’Empire est tombé, dit Ayşe doucement. Ces secrets expliquent pourquoi. Ce n’est pas de la honte. C’est de l’histoire. »
« Vous ne comprenez pas, » grogna Kemal Bey. « L’honneur compte plus que la vérité. »
« Non, dit une voix depuis la porte. La vérité compte plus que tout. »
Ils se retournèrent. Kraus se tenait là, avec un homme âgé en costume ottoman traditionnel.
« Messieurs, dames, dit Kraus. Permettez-moi de présenter Ahmed Efendi. Ancien secrétaire d’Abdülhamid II. »
Le vieil homme s’avança. Il avait au moins quatre-vingt-dix ans, mais se tenait droit comme un cyprès.
« J’ai servi Abdülhamid de 1900 à 1909, dit-il d’une voix claire. J’ai écrit ses lettres. J’ai scellé ses secrets. Et je suis venu ce soir pour dire quelque chose. »
Il se tourna vers Kemal Bey.
« Abdülhamid VOULAIT que ces secrets soient révélés. Pas immédiatement. Pas pendant l’Empire. Mais après. Pour que l’histoire soit complète. Pour que les générations futures comprennent. » Ahmed Efendi frappa sa canne au sol. « Vous trahissez sa volonté en essayant de cacher la vérité. »
Kemal Bey baissa les yeux.
« J’ai une lettre, continua Ahmed Efendi. La dernière lettre d’Abdülhamid. Écrite en 1918, juste avant sa mort. » Il la sortit de sa poche. « Il savait que des gens comme vous essaieraient de cacher ses secrets. Alors il a écrit ceci. »
Il lut à voix haute :
« À ceux qui viendront après moi :
J’ai régné pendant trente-trois ans. J’ai vu l’Empire s’affaiblir. J’ai fait des erreurs. J’ai gardé des secrets. Certains pour protéger. D’autres parce que j’avais honte.
Maintenant l’Empire est tombé. Et je veux que la vérité soit connue. Pas pour nous accuser. Pas pour nous glorifier. Simplement pour expliquer.
L’histoire est trop importante pour être falsifiée. Même par honneur.
Révélez mes secrets. Tous. Que le monde juge. Mais qu’il juge avec tous les faits.
— Abdülhamid II, février 1918. »
Le silence était total.
Kemal Bey pleurait maintenant. « Je… je pensais protéger son héritage. »
« Vous le protégez, dit Ahmed Efendi doucement. En laissant la vérité être dite. »
Kemal Bey hocha lentement la tête. « Libérez-moi. S’il vous plaît. »
Le commissaire de police, qui avait observé toute la scène, fit un signe. Les agents de Der Halbmond furent détachés.
Kemal Bey se leva, se frotta les poignets, et s’approcha de Rupert.
« Je… je m’excuse. » Les mots semblaient lui coûter. « J’avais tort. »
Rupert lui tendit la main. Après une hésitation, Kemal Bey la serra.
« Der Halbmond est dissout, dit Kemal Bey à ses hommes. Rentrez chez vous. »
Ils partirent un par un, l’air confus mais soulagé.
Quand ils furent partis, Yusuf apporta du champagne.
« À la vérité, » proposa Rupert en levant son verre.
« À Abdülhamid, » ajouta Ayşe. « Qui a eu le courage de vouloir que ses erreurs soient connues. »
Ils trinquèrent.
Pacha II miaula depuis le bar où il dévorait du saumon fumé offert par Yusuf.
« Le chat approuve, » traduisit Leyla.
CHAPITRE XVII
Le lendemain, ils se réunirent dans le grand salon du Pera Palace pour faire le point. Ahmed Efendi les avait rejoints, ainsi que Kraus et Abraham Kohen qu’ils avaient ramené de Balat.
Rupert étala tous les documents sur la grande table.
« Récapitulons, » dit-il. « Quatre secrets trouvés. Un reste. »
Ayşe énuméra :
« Premier secret — Sofia : La conspiration bulgare de 1876. Le massacre était orchestré par des généraux ottomans pour provoquer une guerre. Abdülaziz assassiné. Mourad déposé pour l’avoir su. »
« Deuxième secret — Salonique : Les écrits de Mourad V. Ses prédictions. Preuve qu’il n’était pas fou. »
« Troisième secret — Grand Bazar : L’offre de Mourad à la Russie en 1881. Il aurait vendu l’Empire pour être restauré. »
« Quatrième secret — Balat : L’alliance secrète russo-ottomane de 1881. Abdülhamid et le Tsar Alexandre II négociaient une alliance. Annulée par l’assassinat du Tsar. »
Wolfgang ouvrit le journal de Mourad récupéré dans le Bosphore.
« Ce journal, dit-il, connecte tout. Regardez. »
Il tourna les pages, montrant des entrées spécifiques :
« 10 juin 1876 : Abdülaziz mort ce matin. Officiellement suicide. Mensonge. Je sais qui l’a tué. Le Comité des Sept. »
« 31 août 1876 : Je serai déposé bientôt. Ils disent que je suis fou. Je ne suis pas fou. Je vois simplement trop clairement. »
« 15 mars 1881 : J’ai écrit au Tsar. Proposition d’alliance. Si je suis restauré, l’Empire ottoman devient allié russe. Désespoir me pousse. »
« 20 mars 1881 : Alexandre II assassiné. Bombe à Saint-Pétersbourg. Mon alliance est morte avec lui. »
« 22 mars 1881 : Abdülhamid m’informe : lui aussi négociait avec Alexandre II. Alliance similaire. Tous nos efforts — vaporisés par une bombe terroriste. L’histoire tourne sur des accidents. »
Ahmed Efendi hocha la tête. « Mourad et Abdülhamid négociaient tous deux avec le Tsar. Séparément. Sans se le dire. Chacun croyant sauver l’Empire à sa manière. »
« Et les deux efforts ont échoué, » ajouta Percival. « À cause d’un anarchiste russe. »
Wolfgang continua à lire le journal :
« 4 juillet 1893 : Je vois l’avenir. 1908. Révolution. Abdülhamid tombera. Les Jeunes-Turcs prendront le pouvoir. Ils détruiront ce qui reste. »
« 28 juin 1897 : Grande guerre européenne. 1914. Je le vois clairement maintenant. Millions de morts. Empires s’effondrent. Y compris le nôtre. »
« 11 novembre 1900 : L’Empire ottoman mourra en 1918. Je ne verrai pas ce jour. C’est une miséricorde. »
« Tout était exact, murmura Ayşe. Chaque prédiction. »
« Et personne ne l’a écouté, » dit Wolfgang, des larmes dans les yeux. « Parce qu’on l’avait déclaré fou. »
Ahmed Efendi toussa. « Il y a une dernière entrée. La plus importante. 1904. »
Wolfgang tourna jusqu’à la fin du journal. La dernière page, datée du 29 août 1904 — le jour avant la mort de Mourad.
Il lut à voix haute :
« Je meurs demain. Je le sais. Je le sens. Vingt-huit ans de prison. Quatre-vingt-treize jours de règne. Une vie de visionnaire ignoré.
Mais j’ai fait une chose importante. J’ai tout documenté. J’ai tout écrit. Et j’ai demandé à Abdülhamid de cacher ces vérités.
Pas pour accuser. Pas pour glorifier. Simplement pour que l’histoire comprenne : l’Empire ottoman est tombé à cause de ses propres mensonges.
Le massacre bulgare était un complot interne. Mon offre à la Russie était du désespoir. L’alliance ratée avec le Tsar était un accident d’histoire. L’incendie de Çırağan visait à cacher nos hontes.
Tout ça — mensonges empilés sur mensonges.
Et maintenant l’Empire paiera le prix.
Que ceux qui trouvent ces secrets sachent : l’histoire ne pardonne pas les mensonges. Même les plus honorables.
Je n’étais pas fou. J’ai simplement vu ce que personne ne voulait voir.
— Mourad V, Sultan pendant 93 jours, prisonnier pendant 28 ans, visionnaire pour toujours. »
Le silence était absolu.
Wolfgang pleurait ouvertement maintenant. Ayşe lui prit la main.
Pacha II sauta sur la table et se frotta contre le journal, ronronnant doucement.
« Un secret reste, » dit Rupert. « Alep. La famille Al-Rashid. Le cinquième et dernier. »
Abraham Kohen sortit un télégramme. « Mon neveu Samuel a répondu. Il a trouvé les Al-Rashid. Ils vous attendent. »
« Quand partons-nous ? » demanda Leyla.
« Demain, » décida Rupert. « Par le train. »
« Et après Alep ? » demanda Nikolai. « Après le cinquième secret ? »
« Athènes, » dit Leyla doucement. « Pour mon père. »
Rupert hocha la tête. « Athènes. Trouver votre père. Puis… »
« Puis nous publions, » termina Ayşe. « Tous les secrets. Toute la vérité. »
Ahmed Efendi se leva. « Abdülhamid serait fier. Mourad aussi. »
Cette nuit-là, Rupert resta éveillé, contemplant Constantinople depuis sa fenêtre.
Quatre secrets révélés. Un reste.
Puis Alep. Athènes. Et enfin, la publication.
Herr Zeppelin atterrit sur son rebord de fenêtre. Encore une fois.
Le pigeon n’avait pas de message cette fois. Il se contenta de regarder Rupert avec ce qui ressemblait à de la satisfaction aviaire.
Comme s’il disait : « Bientôt. Bientôt toute l’histoire sera révélée. »
Puis il s’envola dans la nuit de Constantinople.
Et Rupert sut que la fin approchait.
Mais quelle fin ?.