La porte des heures
Chapitres 12 à 14
PARTIE III
COMPLICATIONS
CHAPITRE XII
Rupert aurait dû se douter que la tranquillité relative des derniers jours était suspecte. Dans son expérience, la belle Constantinople n’offrait jamais plus de quarante-huit heures consécutives sans incident majeur.
L’incident arriva à trois heures du matin, sous la forme de trois hommes de Der Halbmond forçant la porte de sa chambre au Tokatlıyan Hotel.
Heureusement, Rupert ne dormait pas. Il lisait les documents de Mourad à la lumière d’une lampe, Pacha II ronronnant sur ses genoux.
Quand la porte céda, Rupert eut juste le temps de crier « ALERTE ! » avant que les trois hommes n’entrent.
Ce qui suivit fut ce que Percival décrirait plus tard comme « un chaos organisé d’une efficacité surprenante. »
Pacha II bondit sur le visage du premier homme (apparemment, c’était devenu sa tactique favorite).
Miss Penworthy émergea de la chambre voisine en chemise de nuit, son parapluie déjà levé, et frappa le deuxième homme avec une précision qui aurait honoré un champion de cricket.
Nikolai sortit de sa chambre avec une bouteille de vodka vide (« Toujours utile comme arme ») et assomma le troisième homme.
En moins de deux minutes, les trois agents de Der Halbmond étaient hors d’état de nuire, au sol, gémissant.
« Ils deviennent prévisibles, » commenta Percival en descendant l’escalier en robe de chambre de soie. « Toujours la force brute. Pas un brin de subtilité. »
Ayşe et Wolfgang arrivèrent ensemble (ce qui suscita quelques regards intéressés mais personne ne dit rien).
« Nous ne pouvons pas rester ici, » décida Ayşe. « Ils savent où nous sommes. »
« Retour au Pera Palace ? » suggéra Leyla.
« Non, dit Rupert. Ils le surveillent sûrement. Nous avons besoin d’un endroit inattendu. »
C’est Dimitri (qui logeait dans une chambre bon marché au dernier étage) qui eut l’idée.
« Mon cousin. Celui avec le caïque. Il a une maison. À Büyükada. L’île des Princes. Personne ne nous cherchera là-bas. »
« Büyükada, répéta Percival. Une île au passé sombre. Dans la mer de Marmara. »
« C’est isolé. Tranquille. Parfait pour se cacher. » Dimitri sourit. « Et pour un prix raisonnable… »
« Combien ? » soupira Rupert.
Une heure plus tard, ils étaient sur le ferry matinal pour Büyükada. Constantinople disparaissait derrière eux dans la brume de l’aube.
Sur le pont, Rupert contemplait la mer. Ayşe le rejoignit.
« Nous fuyons, dit-elle doucement. Encore. »
« Nous nous regroupons, » corrigea Rupert. « Différence importante. »
« Trois secrets trouvés. Deux restent. Plus le navire. » Elle soupira. « Combien de temps avant que Der Halbmond ne nous trouve à Büyükada ? »
« Avec notre chance ? Deux jours. Trois maximum. »
Pacha II miaula depuis le sac d’Ayşe. Un miaulement qui semblait dire : « Optimiste. »
Büyükada était, comme toutes les îles des Princes, un refuge hors du temps. Pas de voitures — seulement des calèches tirées par des chevaux. Des villas victoriennes nichées dans des jardins luxuriants. Une tranquillité presque surnaturelle.
La maison du cousin Stavros était une petite villa blanche avec vue sur la mer. Modeste mais confortable.
Ils s’installèrent. Miss Penworthy prit immédiatement le contrôle de la cuisine. Nikolai explora la cave à vin. Leyla s’effondra dans un fauteuil avec un livre.
Rupert, Ayşe et Wolfgang se rassemblèrent dans le salon pour planifier.
« Les deux secrets restants, dit Ayşe. D’après Madame Nefise : les familles Al-Rashid d’Alep et Kohen d’Istanbul. »
« Alep est trop dangereux maintenant, » dit Wolfgang. « La Syrie est sous mandat français. Compliqué. »
« Alors concentrons-nous sur les Kohen d’Istanbul. » Rupert consulta ses notes. « Famille juive. Probablement sépharade. Établie depuis des siècles. »
« Je peux faire des recherches, » proposa Ayşe. « Les archives ottomanes ont des registres. Trouver les descendants. »
« Et le navire coulé ? » demanda Wolfgang. « Les coordonnées du médaillon. »
« Dimitri a mentionné un scaphandrier grec, » rappela Rupert. « Cher mais discret. »
« Évidemment cher, » soupira Wolfgang.
Ce soir-là, autour d’un dîner préparé par Miss Penworthy (qui s’avérait excellente cuisinière), ils discutèrent de leur situation.
« Der Halbmond ne va pas abandonner, » dit Percival sombrement. « Kemal Bey est pour le moins opiniâtre. »
« Nous avons besoin d’aide, » dit Ayşe.
« Quel genre d’aide ? » demanda Nikolai.
Wolfgang hésita, puis dit : « Mon oncle Kraus. »
Le silence fut total.
« Kraus, répéta Rupert lentement. L’homme qui a essayé de nous tuer. »
« Il a changé. Je vous l’ai dit. Der Schatten est dissout. Il veut se racheter. » Wolfgang sortit un télégramme. « Il m’a contacté hier. Il propose son aide. Gratuitement. »
« Gratuitement, » répéta Percival avec scepticisme. « Kraus ne fait rien gratuitement. »
« Lisez vous-même. » Wolfgang tendit le télégramme.
Rupert lut à voix haute : « ‘Wolfgang. J’ai entendu parler de Der Halbmond. Dangereux. Je peux aider. Contacts. Ressources. Pas de prix. Juste… rédemption. Kraus.’ »
« Rédemption, » murmura Ayşe. « Intéressant. »
« C’est un piège, » dit Miss Penworthy fermement.
« Peut-être, admit Wolfgang. Mais nous sommes désespérés et nous n’avons guère le choix. »
Pacha II, qui avait écouté toute la conversation depuis le rebord de fenêtre, miaula une fois.
« Le chat dit oui, » traduisit Leyla.
« Le chat n’a pas voix au… » commença Percival, puis s’arrêta. « Vous savez quoi, pourquoi pas. Jusqu’à présent, le chat a eu raison sur tout. »
« Donc nous contactons Kraus, » décida Rupert. « Prudemment. Très prudemment. »
Wolfgang envoya un télégramme le lendemain matin.
La réponse arriva six heures plus tard : « Arrive Constantinople dans trois jours. Préparez-vous. — K. »
« Eh bien, » dit Rupert. « Ça devient intéressant. »
« Ou catastrophique, » ajouta Percival.
« Les deux, » dit Nikolai joyeusement. « Probablement les deux. »
CHAPITRE XIII
Herr Kraus arriva à Constantinople par l’Orient-Express, trois jours exactement après son télégramme. Rupert, Wolfgang et Percival l’attendaient à la gare de Sirkeci.
L’Allemand descendit du train avec une seule valise, l’air fatigué mais déterminé. Il avait vieilli depuis leur dernière rencontre — plus de cheveux gris, des rides plus profondes — mais ses yeux bleus restaient perçants.
« Monsieur Whitcombe, » dit-il en tendant la main. « Je suis content de vous voir vivant. »
Rupert serra la main prudemment. « Contrairement à vos plans de l’année dernière. »
Kraus eut la décence de paraître honteux. « J’étais… égaré. Der Schatten m’avait convaincu que protéger les secrets signifiait les détruire. J’avais tort. »
« Qu’est-ce qui vous a fait changer d’avis ? » demanda Percival sceptiquement.
« J’ai lu vos articles. Sur le sixième secret. » Kraus regarda Rupert. « Vous avez révélé que Byzance n’est jamais tombée. Que les sultans ottomans étaient aussi empereurs byzantins. C’était… brillant. Et juste. »
« Et ? »
« Et j’ai réalisé : l’histoire n’est pas notre propriété. Elle appartient à tout le monde. Cacher la vérité n’est pas de l’honneur. C’est de la lâcheté. » Kraus soupira. « J’ai dissous Der Schatten. Licencié mes agents. Et maintenant… je veux aider. »
Ils le conduisirent à Büyükada en ferry. Durant le trajet, Kraus resta silencieux, contemplant Constantinople qui s’éloignait.
À la villa, les retrouvailles furent tendues. Miss Penworthy refusa de lui serrer la main. Nikolai le salua avec une froideur polie. Leyla l’ignora complètement.
Ayşe le fixa longuement, puis dit : « Vous avez failli nous tuer. »
« Je sais. J’ai failli. » Kraus baissa les yeux. « Je ne peux pas effacer ça. Je peux seulement essayer de réparer. »
Puis Pacha II entra dans le salon.
Le chat blanc s’arrêta net en voyant Kraus. Ils se fixèrent. Le silence devint pesant.
Puis Pacha II s’approcha lentement, renifla les chaussures de Kraus…
Et se frotta contre ses jambes en ronronnant.
Tout le monde le fixa, stupéfait.
« Le chat l’a approuvé, » dit Wolfgang, incrédule.
« Si le chat lui fait confiance, soupira Rupert, je suppose que nous pouvons essayer. »
Ils s’installèrent dans le salon. Kraus écouta leur récit — Sofia, Salonique, les trois secrets, Der Halbmond, le navire coulé.
Quand ils eurent terminé, il hocha la tête pensivement.
« Der Halbmond est un problème. Kemal Bey est dangereux — fanatique mais intelligent. » Kraus sortit un dossier de sa valise. « J’ai des informations. Leur structure. Leurs agents. Leurs plans. »
« Comment avez-vous obtenu ça ? » demanda Ayşe.
« Mes anciens contacts. Der Schatten était bien informé. » Il ouvrit le dossier. « Der Halbmond projette un raid. Sur le Pera Palace. Dans deux jours. Ils pensent que vous y retournerez. »
« Nous devons prévenir Yusuf, » dit Rupert.
« Déjà fait. » Kraus sourit. « J’ai envoyé un télégramme ce matin. »
« Et le navire coulé ? » demanda Wolfgang. « Pouvez-vous nous aider ? »
« J’ai un ami. Capitaine de navire de sauvetage. Expérience en plongée profonde. » Kraus consulta ses notes. « Les coordonnées du médaillon — 41.00° N, 28.98° E — c’est environ cinquante mètres de fond. Faisable. »
« Quand ? » demanda Rupert.
« Demain. Si vous voulez. Mon ami peut préparer l’équipement cette nuit. »
Rupert regarda les autres. Ils hochèrent la tête.
« D’accord. Demain. »
Ce soir-là, Rupert trouva Kraus sur la terrasse, fumant une cigarette et contemplant la mer.
« Pourquoi faites-vous vraiment cela ? » demanda Rupert.
Kraus resta silencieux un moment. Puis :
« Mon grand-père était historien. À Heidelberg. Il m’a appris que l’histoire est sacrée. Que la vérité compte plus que tout. » Il écrasa sa cigarette. « Puis la guerre est venue. 1914. Et j’ai vu comment les mensonges historiques tuent. Des millions de morts à cause de malentendus, de propagande, de fausses histoires. »
Il se tourna vers Rupert.
« Je pensais que cacher les secrets d’Abdülhamid protégerait l’honneur. Mais votre sixième secret m’a montré : révéler la vérité n’a pas détruit l’Empire. Il était déjà détruit. La vérité a juste… expliqué pourquoi. »
« Et maintenant ? »
« Maintenant, je veux aider à révéler les cinq autres. Pour que l’histoire soit complète. Pour que mon grand-père soit fier. » Il sourit tristement. « Et peut-être pour me racheter un peu. »
Rupert hocha lentement la tête. « D’accord. Mais à la première trahison… »
« Je sais. Le chat me griffera. » Kraus rit. « Ce serait mérité. »
Le lendemain matin, ils retournèrent à Constantinople en ferry. Kraus les conduisit au port de Karaköy où un vieux navire de sauvetage les attendait.
Le capitaine était un Grec corpulent nommé Andreas — ami d’enfance de Kraus, apparemment.
« Cinquante mètres, » dit Andreas en étudiant les coordonnées. « Faisable. Courant fort, mais gérable. »
Ils naviguèrent vers le point exact indiqué par le médaillon — au milieu du Bosphore, près du palais de Dolmabahçe.
Andreas mit son scaphandre et descendit.
Trente minutes d’attente angoissante
Puis le signal. On le remonta.
Andreas émergea, tenant un coffre de bronze scellé.
« Il y a une épave en bas, haleta-t-il. Petit navire. Coulé volontairement. Ce coffre était attaché au mât. Tout simplement. »
Ils ouvrirent le coffre sur le pont.
À l’intérieur : un journal. Relié en cuir rouge. Scellé à la cire.
Rupert le sortit avec révérence.
Sur la couverture, gravé en lettres dorées : « Journal de Mourad V. Archives personnelles. 1876–1904. »
« Les archives perdues de Mourad, » murmura Wolfgang, les larmes aux yeux. « Elles existent vraiment. »
Ayşe brisa le sceau et ouvrit le journal.
La première page portait une note d’Abdülhamid :
« Ce journal contient toutes les pensées de mon frère. Ses prédictions. Ses analyses. Tout ce que le monde a appelé ‘délires de fou’. Lisez. Jugez par vous-mêmes. — Abdülhamid II, 1918. »
Wolfgang tourna les pages avec soin. Chaque entrée était datée. Chaque prédiction documentée.
Il lut à voix haute :
« 15 mars 1893 : Je vois une révolution. 1908. Les Jeunes-Turcs. Abdülhamid tombera. »
« 22 juin 1897 : Grande guerre. Europe. 1914. Millions de morts. Empires tombent. »
« 8 octobre 1900 : L’Empire ottoman ne survivra pas à la prochaine guerre. 1918. Fin. »
« Il a tout prédit, » murmura Ayşe. « Tout. »
« Et personne ne l’a écouté, » ajouta Kraus tristement. « Parce qu’on l’avait déclaré fou. »
Pacha II, qui les avait accompagnés sur le navire (caché dans le sac d’Ayşe), sauta sur le coffre et miaula longuement.
Un miaulement triste. Presque mélancolique.
Comme si le chat pleurait pour tous ceux qui n’avaient pas été écoutés.
CHAPITRE XIV
Ce soir-là, de retour à Büyükada, ils étudièrent le journal de Mourad avec fascination. Chaque page révélait un esprit brillant, analytique, visionnaire.
Wolfgang ne pouvait pas en détacher les yeux. « C’est… c’est l’œuvre de toute ma vie. La preuve définitive. Mourad n’était pas fou. »
« Nous avons maintenant le journal, dit Rupert. Trois secrets documentés. Plus les deux derniers à trouver. »
« Les familles Kohen et Al-Rashid, » rappela Ayşe.
« J’ai fait des recherches, » dit Kraus. « Les Kohen — famille installée à Balat depuis le seizième siècle. Je peux trouver les descendants. »
« Et Der Halbmond ? » demanda Percival. « Votre information sur le raid du Pera Palace. »
« Dans deux jours. Ils attaquent à minuit. »
Miss Penworthy, qui avait écouté en silence, se leva soudainement.
« J’ai une proposition. »
Tout le monde la regarda.
« Je vais infiltrer Der Halbmond. »
Le silence fut total.
« Vous… infiltrer, » répéta Rupert lentement.
« Exactement. » Miss Penworthy ajusta ses lunettes. « Je parle turc couramment. J’ai de l’expérience en espionnage. Et personne ne suspecte une vieille dame anglaise. »
« Expérience en espionnage ? » Nikolai faillit cracher son thé.
« J’ai travaillé pour le Foreign Office. 1895–1905. Constantinople, Le Caire, Téhéran. » Elle sourit légèrement. « C’était avant de prendre ma retraite et devenir gouvernante. »
« Vous étiez ESPIONNE ? » s’exclama Leyla.
« Agent de renseignement, » corrigea Miss Penworthy. « Il y a une distinction. »
Rupert la fixa. « Pourquoi ne nous l’avez-vous jamais dit ? »
« Vous ne l’avez jamais demandé. » Elle se tourna vers Kraus. « Votre dossier sur Der Halbmond. Ils ont une structure hiérarchique. Un quartier général. »
« Oui. À Beyoğlu. Près de la tour de Galata. »
« Parfait. Je m’infiltre. Je me fais passer pour une sympathisante. Collecte des informations. Découvre leurs plans précis. »
« C’est dangereux, » dit Ayşe.
« Mon métier a toujours été dangereux. » Miss Penworthy tapota son parapluie. « Et j’ai mes méthodes. »
Kraus sourit lentement. « Cela pourrait fonctionner. Une veuve anglaise, désenchantée par la politique britannique, sympathisant avec la cause ottomane… »
« Exactement. » Miss Penworthy se leva. « Je commence demain. Qui veut m’aider à préparer ma couverture ? »
Le lendemain, Miss Penworthy se transforma.
Exit la gouvernante stricte. Bonjour la « Gräfin Hildegard von Steinberg » — veuve autrichienne, ancienne admiratrice de l’Empire ottoman, résidant à Constantinople depuis 1920.
Kraus lui fournit de faux papiers (« Mes anciens contacts sont très utiles »). Wolfgang créa une fausse histoire détaillée. Ayşe lui enseigna les nuances culturelles ottomanes.
Le soir même, la Gräfin Hildegard se présenta au quartier général de Der Halbmond — un immeuble discret près de la tour de Galata.
Elle fut reçue par Kemal Bey lui-même.
« Gräfin, dit-il en baisant sa main. Qu’est-ce qui vous amène à nous ? »
Miss Penworthy — pardon, la Gräfin — soupira dramatiquement.
« Je suis fatiguée de voir l’honneur ottoman sali. Ces… journalistes. Ces étrangers qui fouillent dans les secrets. » Elle cracha le mot ‘étrangers’ avec mépris. « L’Empire méritait mieux. »
Kemal Bey sourit. « Vous comprenez. »
« Mon défunt mari était diplomate à la cour du Sultan. J’ai vu la grandeur. Et maintenant… » Elle essuya une fausse larme. « Je veux aider à protéger ce qui reste. »
« Comment ? »
« J’ai des contacts. Des informations. Je connais ces étrangers — Whitcombe, la femme archiviste, l’Allemand. » Elle baissa la voix. « Je peux vous aider à les trouver. »
Kemal Bey l’étudia longuement. Puis :
« Prouvez-le. Donnez-moi une information. »
Miss Penworthy n’hésita pas. « Ils ont trouvé le journal de Mourad. Coulé dans le Bosphore. Hier. »
C’était vrai — donc vérifiable. Mais pas dangereux puisqu’ils avaient déjà le journal en sécurité.
Kemal Bey vérifia avec ses hommes. L’information était correcte.
« Impressionnant. » Il sourit. « Bienvenue, Gräfin. Vous pouvez nous être utile. »
Miss Penworthy passa les deux jours suivants au quartier général, gagnant la confiance de Kemal Bey. Elle offrait du thé. Écoutait leurs plans. Prenait des notes mentales.
Elle découvrit :
1) Le raid du Pera Palace était prévu pour dans deux jours, minuit précise.
2) Der Halbmond avait vingt agents actifs à Constantinople.
3) Ils surveillaient les ports, les gares, les hôtels.
4) Kemal Bey avait un informateur au sein du gouvernement turc.
Le troisième soir, elle s’excusa (« migraine terrible ») et retourna à Büyükada.
Dans le salon de la villa, elle fit son rapport.
« Kemal Bey me fait confiance. Il pense que je suis une sympathisante sincère. » Elle sourit. « J’ai découvert leurs plans complets. »
Elle leur révéla tout.
« Vingt agents, dit Percival. C’est beaucoup. »
« Mais maintenant que nous le savons, » dit Kraus. « Nous pouvons préparer une contre-attaque. »
« Ou, suggéra Ayşe, nous pouvons utiliser le raid comme distraction. Pendant qu’ils attaquent le Pera Palace, nous trouvons le quatrième secret chez les Kohen. »
Rupert réfléchit. « C’est risqué. Mais brillant. »
Pacha II miaula son approbation depuis le rebord de la fenêtre.
« Dans deux jours, dit Rupert. Nous divisons nos forces. Miss Penworthy retourne chez Der Halbmond pour les occuper. Le reste d’entre nous va à Balat chercher les Kohen. »
« Et Wolfgang ? » demanda Ayşe.
Wolfgang leva la main. « Je viens avec vous. Le quatrième secret pourrait en révéler plus sur Mourad. »
Ayşe sourit — un vrai sourire, pas son sourire sarcastique habituel.
Pacha II, voyant cela, siffla avec jalousie.
« Le triangle amoureux s’intensifie, » murmura Leyla à Nikolai.
Cette nuit-là, Rupert ne put dormir. Deux jours avant le raid. Deux jours pour trouver le quatrième secret.
Et puis… quoi ?
Le cinquième secret à Alep. Le père de Leyla à Athènes. Der Halbmond toujours en chasse.
Et quelque part, il en était sûr, tout cela se dirigeait vers un finale spectaculairement absurde.
Parce que c’était Constantinople.
Et à Constantinople, rien ne se terminait jamais simplement.