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La porte des heures

Cha­pitres 12 à 14

 

PAR­TIE III

COM­PLI­CA­TIONS 

CHA­PITRE XII

Rupert aurait dû se dou­ter que la tran­quilli­té rela­tive des der­niers jours était sus­pecte. Dans son expé­rience, la belle Constan­ti­nople n’of­frait jamais plus de qua­rante-huit heures consé­cu­tives sans inci­dent majeur.

L’in­ci­dent arri­va à trois heures du matin, sous la forme de trois hommes de Der Halb­mond for­çant la porte de sa chambre au Tokatlıyan Hotel.

Heu­reu­se­ment, Rupert ne dor­mait pas. Il lisait les docu­ments de Mou­rad à la lumière d’une lampe, Pacha II ron­ron­nant sur ses genoux.

Quand la porte céda, Rupert eut juste le temps de crier « ALERTE ! » avant que les trois hommes n’entrent.

Ce qui sui­vit fut ce que Per­ci­val décri­rait plus tard comme « un chaos orga­ni­sé d’une effi­ca­ci­té surprenante. »

Pacha II bon­dit sur le visage du pre­mier homme (appa­rem­ment, c’é­tait deve­nu sa tac­tique favorite).

Miss Pen­wor­thy émer­gea de la chambre voi­sine en che­mise de nuit, son para­pluie déjà levé, et frap­pa le deuxième homme avec une pré­ci­sion qui aurait hono­ré un cham­pion de cricket.

Niko­lai sor­tit de sa chambre avec une bou­teille de vod­ka vide (« Tou­jours utile comme arme ») et assom­ma le troi­sième homme.

En moins de deux minutes, les trois agents de Der Halb­mond étaient hors d’état de nuire, au sol, gémissant.

« Ils deviennent pré­vi­sibles, » com­men­ta Per­ci­val en des­cen­dant l’es­ca­lier en robe de chambre de soie. « Tou­jours la force brute. Pas un brin de subtilité. »

Ayşe et Wolf­gang arri­vèrent ensemble (ce qui sus­ci­ta quelques regards inté­res­sés mais per­sonne ne dit rien).

« Nous ne pou­vons pas res­ter ici, » déci­da Ayşe. « Ils savent où nous sommes. »

« Retour au Pera Palace ? » sug­gé­ra Leyla.

« Non, dit Rupert. Ils le sur­veillent sûre­ment. Nous avons besoin d’un endroit inattendu. »

C’est Dimi­tri (qui logeait dans une chambre bon mar­ché au der­nier étage) qui eut l’idée.

« Mon cou­sin. Celui avec le caïque. Il a une mai­son. À Büyü­ka­da. L’île des Princes. Per­sonne ne nous cher­che­ra là-bas. »

« Büyü­ka­da, répé­ta Per­ci­val. Une île au pas­sé sombre. Dans la mer de Marmara. »

« C’est iso­lé. Tran­quille. Par­fait pour se cacher. » Dimi­tri sou­rit. « Et pour un prix raisonnable… »

« Com­bien ? » sou­pi­ra Rupert.

Une heure plus tard, ils étaient sur le fer­ry mati­nal pour Büyü­ka­da. Constan­ti­nople dis­pa­rais­sait der­rière eux dans la brume de l’aube.

Sur le pont, Rupert contem­plait la mer. Ayşe le rejoignit.

« Nous fuyons, dit-elle dou­ce­ment. Encore. »

« Nous nous regrou­pons, » cor­ri­gea Rupert. « Dif­fé­rence importante. »

« Trois secrets trou­vés. Deux res­tent. Plus le navire. » Elle sou­pi­ra. « Com­bien de temps avant que Der Halb­mond ne nous trouve à Büyükada ? »

« Avec notre chance ? Deux jours. Trois maximum. »

Pacha II miau­la depuis le sac d’Ayşe. Un miau­le­ment qui sem­blait dire : « Optimiste. »

Büyü­ka­da était, comme toutes les îles des Princes, un refuge hors du temps. Pas de voi­tures — seule­ment des calèches tirées par des che­vaux. Des vil­las vic­to­riennes nichées dans des jar­dins luxu­riants. Une tran­quilli­té presque surnaturelle.

La mai­son du cou­sin Sta­vros était une petite vil­la blanche avec vue sur la mer. Modeste mais confortable.

Ils s’ins­tal­lèrent. Miss Pen­wor­thy prit immé­dia­te­ment le contrôle de la cui­sine. Niko­lai explo­ra la cave à vin. Ley­la s’ef­fon­dra dans un fau­teuil avec un livre.

Rupert, Ayşe et Wolf­gang se ras­sem­blèrent dans le salon pour planifier.

« Les deux secrets res­tants, dit Ayşe. D’a­près Madame Nefise : les familles Al-Rashid d’A­lep et Kohen d’Istanbul. »

« Alep est trop dan­ge­reux main­te­nant, » dit Wolf­gang. « La Syrie est sous man­dat fran­çais. Compliqué. »

« Alors concen­trons-nous sur les Kohen d’Is­tan­bul. » Rupert consul­ta ses notes. « Famille juive. Pro­ba­ble­ment sépha­rade. Éta­blie depuis des siècles. »

« Je peux faire des recherches, » pro­po­sa Ayşe. « Les archives otto­manes ont des registres. Trou­ver les descendants. »

« Et le navire cou­lé ? » deman­da Wolf­gang. « Les coor­don­nées du médaillon. »

« Dimi­tri a men­tion­né un sca­phan­drier grec, » rap­pe­la Rupert. « Cher mais discret. »

« Évi­dem­ment cher, » sou­pi­ra Wolfgang.

Ce soir-là, autour d’un dîner pré­pa­ré par Miss Pen­wor­thy (qui s’a­vé­rait excel­lente cui­si­nière), ils dis­cu­tèrent de leur situation.

« Der Halb­mond ne va pas aban­don­ner, » dit Per­ci­val som­bre­ment. « Kemal Bey est pour le moins opiniâtre. »

« Nous avons besoin d’aide, » dit Ayşe.

« Quel genre d’aide ? » deman­da Nikolai.

Wolf­gang hési­ta, puis dit : « Mon oncle Kraus. »

Le silence fut total.

« Kraus, répé­ta Rupert len­te­ment. L’homme qui a essayé de nous tuer. »

« Il a chan­gé. Je vous l’ai dit. Der Schat­ten est dis­sout. Il veut se rache­ter. » Wolf­gang sor­tit un télé­gramme. « Il m’a contac­té hier. Il pro­pose son aide. Gratuitement. »

« Gra­tui­te­ment, » répé­ta Per­ci­val avec scep­ti­cisme. « Kraus ne fait rien gratuitement. »

« Lisez vous-même. » Wolf­gang ten­dit le télégramme.

Rupert lut à voix haute : « ‘Wolf­gang. J’ai enten­du par­ler de Der Halb­mond. Dan­ge­reux. Je peux aider. Contacts. Res­sources. Pas de prix. Juste… rédemp­tion. Kraus.’ »

« Rédemp­tion, » mur­mu­ra Ayşe. « Intéressant. »

« C’est un piège, » dit Miss Pen­wor­thy fermement.

« Peut-être, admit Wolf­gang. Mais nous sommes déses­pé­rés et nous n’avons guère le choix. »

Pacha II, qui avait écou­té toute la conver­sa­tion depuis le rebord de fenêtre, miau­la une fois.

« Le chat dit oui, » tra­dui­sit Leyla.

« Le chat n’a pas voix au… » com­men­ça Per­ci­val, puis s’ar­rê­ta. « Vous savez quoi, pour­quoi pas. Jus­qu’à pré­sent, le chat a eu rai­son sur tout. »

« Donc nous contac­tons Kraus, » déci­da Rupert. « Pru­dem­ment. Très prudemment. »

Wolf­gang envoya un télé­gramme le len­de­main matin.

La réponse arri­va six heures plus tard : « Arrive Constan­ti­nople dans trois jours. Pré­pa­rez-vous. — K. »

« Eh bien, » dit Rupert. « Ça devient intéressant. »

« Ou catas­tro­phique, » ajou­ta Percival.

« Les deux, » dit Niko­lai joyeu­se­ment. « Pro­ba­ble­ment les deux. »

CHA­PITRE XIII

Herr Kraus arri­va à Constan­ti­nople par l’O­rient-Express, trois jours exac­te­ment après son télé­gramme. Rupert, Wolf­gang et Per­ci­val l’at­ten­daient à la gare de Sirkeci.

L’Al­le­mand des­cen­dit du train avec une seule valise, l’air fati­gué mais déter­mi­né. Il avait vieilli depuis leur der­nière ren­contre — plus de che­veux gris, des rides plus pro­fondes — mais ses yeux bleus res­taient perçants.

« Mon­sieur Whit­combe, » dit-il en ten­dant la main. « Je suis content de vous voir vivant. »

Rupert ser­ra la main pru­dem­ment. « Contrai­re­ment à vos plans de l’an­née dernière. »

Kraus eut la décence de paraître hon­teux. « J’é­tais… éga­ré. Der Schat­ten m’a­vait convain­cu que pro­té­ger les secrets signi­fiait les détruire. J’a­vais tort. »

« Qu’est-ce qui vous a fait chan­ger d’a­vis ? » deman­da Per­ci­val sceptiquement.

« J’ai lu vos articles. Sur le sixième secret. » Kraus regar­da Rupert. « Vous avez révé­lé que Byzance n’est jamais tom­bée. Que les sul­tans otto­mans étaient aus­si empe­reurs byzan­tins. C’é­tait… brillant. Et juste. »

« Et ? »

« Et j’ai réa­li­sé : l’his­toire n’est pas notre pro­prié­té. Elle appar­tient à tout le monde. Cacher la véri­té n’est pas de l’hon­neur. C’est de la lâche­té. » Kraus sou­pi­ra. « J’ai dis­sous Der Schat­ten. Licen­cié mes agents. Et main­te­nant… je veux aider. »

Ils le condui­sirent à Büyü­ka­da en fer­ry. Durant le tra­jet, Kraus res­ta silen­cieux, contem­plant Constan­ti­nople qui s’éloignait.

À la vil­la, les retrou­vailles furent ten­dues. Miss Pen­wor­thy refu­sa de lui ser­rer la main. Niko­lai le salua avec une froi­deur polie. Ley­la l’i­gno­ra complètement.

Ayşe le fixa lon­gue­ment, puis dit : « Vous avez failli nous tuer. »

« Je sais. J’ai failli. » Kraus bais­sa les yeux. « Je ne peux pas effa­cer ça. Je peux seule­ment essayer de réparer. »

Puis Pacha II entra dans le salon.

Le chat blanc s’ar­rê­ta net en voyant Kraus. Ils se fixèrent. Le silence devint pesant.

Puis Pacha II s’ap­pro­cha len­te­ment, reni­fla les chaus­sures de Kraus…

Et se frot­ta contre ses jambes en ronronnant.

Tout le monde le fixa, stupéfait.

« Le chat l’a approu­vé, » dit Wolf­gang, incrédule.

« Si le chat lui fait confiance, sou­pi­ra Rupert, je sup­pose que nous pou­vons essayer. »

Ils s’ins­tal­lèrent dans le salon. Kraus écou­ta leur récit — Sofia, Salo­nique, les trois secrets, Der Halb­mond, le navire coulé.

Quand ils eurent ter­mi­né, il hocha la tête pensivement.

« Der Halb­mond est un pro­blème. Kemal Bey est dan­ge­reux — fana­tique mais intel­li­gent. » Kraus sor­tit un dos­sier de sa valise. « J’ai des infor­ma­tions. Leur struc­ture. Leurs agents. Leurs plans. »

« Com­ment avez-vous obte­nu ça ? » deman­da Ayşe.

« Mes anciens contacts. Der Schat­ten était bien infor­mé. » Il ouvrit le dos­sier. « Der Halb­mond pro­jette un raid. Sur le Pera Palace. Dans deux jours. Ils pensent que vous y retournerez. »

« Nous devons pré­ve­nir Yusuf, » dit Rupert.

« Déjà fait. » Kraus sou­rit. « J’ai envoyé un télé­gramme ce matin. »

« Et le navire cou­lé ? » deman­da Wolf­gang. « Pou­vez-vous nous aider ? »

« J’ai un ami. Capi­taine de navire de sau­ve­tage. Expé­rience en plon­gée pro­fonde. » Kraus consul­ta ses notes. « Les coor­don­nées du médaillon — 41.00° N, 28.98° E — c’est envi­ron cin­quante mètres de fond. Faisable. »

« Quand ? » deman­da Rupert.

« Demain. Si vous vou­lez. Mon ami peut pré­pa­rer l’é­qui­pe­ment cette nuit. »

Rupert regar­da les autres. Ils hochèrent la tête.

« D’ac­cord. Demain. »

Ce soir-là, Rupert trou­va Kraus sur la ter­rasse, fumant une ciga­rette et contem­plant la mer.

« Pour­quoi faites-vous vrai­ment cela ? » deman­da Rupert.

Kraus res­ta silen­cieux un moment. Puis :

« Mon grand-père était his­to­rien. À Hei­del­berg. Il m’a appris que l’his­toire est sacrée. Que la véri­té compte plus que tout. » Il écra­sa sa ciga­rette. « Puis la guerre est venue. 1914. Et j’ai vu com­ment les men­songes his­to­riques tuent. Des mil­lions de morts à cause de mal­en­ten­dus, de pro­pa­gande, de fausses histoires. »

Il se tour­na vers Rupert.

« Je pen­sais que cacher les secrets d’Abdül­ha­mid pro­té­ge­rait l’hon­neur. Mais votre sixième secret m’a mon­tré : révé­ler la véri­té n’a pas détruit l’Em­pire. Il était déjà détruit. La véri­té a juste… expli­qué pourquoi. »

« Et maintenant ? »

« Main­te­nant, je veux aider à révé­ler les cinq autres. Pour que l’his­toire soit com­plète. Pour que mon grand-père soit fier. » Il sou­rit tris­te­ment. « Et peut-être pour me rache­ter un peu. »

Rupert hocha len­te­ment la tête. « D’ac­cord. Mais à la pre­mière trahison… »

« Je sais. Le chat me grif­fe­ra. » Kraus rit. « Ce serait mérité. »

Le len­de­main matin, ils retour­nèrent à Constan­ti­nople en fer­ry. Kraus les condui­sit au port de Karaköy où un vieux navire de sau­ve­tage les attendait.

Le capi­taine était un Grec cor­pu­lent nom­mé Andreas — ami d’en­fance de Kraus, apparemment.

« Cin­quante mètres, » dit Andreas en étu­diant les coor­don­nées. « Fai­sable. Cou­rant fort, mais gérable. »

Ils navi­guèrent vers le point exact indi­qué par le médaillon — au milieu du Bos­phore, près du palais de Dolmabahçe.

Andreas mit son sca­phandre et descendit.

Trente minutes d’at­tente angoissante

Puis le signal. On le remonta.

Andreas émer­gea, tenant un coffre de bronze scellé.

« Il y a une épave en bas, hale­ta-t-il. Petit navire. Cou­lé volon­tai­re­ment. Ce coffre était atta­ché au mât. Tout simplement. »

Ils ouvrirent le coffre sur le pont.

À l’in­té­rieur : un jour­nal. Relié en cuir rouge. Scel­lé à la cire.

Rupert le sor­tit avec révérence.

Sur la cou­ver­ture, gra­vé en lettres dorées : « Jour­nal de Mou­rad V. Archives per­son­nelles. 1876–1904. »

« Les archives per­dues de Mou­rad, » mur­mu­ra Wolf­gang, les larmes aux yeux. « Elles existent vraiment. »

Ayşe bri­sa le sceau et ouvrit le journal.

La pre­mière page por­tait une note d’Abdülhamid :

« Ce jour­nal contient toutes les pen­sées de mon frère. Ses pré­dic­tions. Ses ana­lyses. Tout ce que le monde a appe­lé ‘délires de fou’. Lisez. Jugez par vous-mêmes. — Abdül­ha­mid II, 1918. »

Wolf­gang tour­na les pages avec soin. Chaque entrée était datée. Chaque pré­dic­tion documentée.

Il lut à voix haute :

« 15 mars 1893 : Je vois une révo­lu­tion. 1908. Les Jeunes-Turcs. Abdül­ha­mid tombera. »

« 22 juin 1897 : Grande guerre. Europe. 1914. Mil­lions de morts. Empires tombent. »

« 8 octobre 1900 : L’Em­pire otto­man ne sur­vi­vra pas à la pro­chaine guerre. 1918. Fin. »

« Il a tout pré­dit, » mur­mu­ra Ayşe. « Tout. »

« Et per­sonne ne l’a écou­té, » ajou­ta Kraus tris­te­ment. « Parce qu’on l’a­vait décla­ré fou. »

Pacha II, qui les avait accom­pa­gnés sur le navire (caché dans le sac d’Ayşe), sau­ta sur le coffre et miau­la longuement.

Un miau­le­ment triste. Presque mélancolique.

Comme si le chat pleu­rait pour tous ceux qui n’a­vaient pas été écoutés.

CHA­PITRE XIV

Ce soir-là, de retour à Büyü­ka­da, ils étu­dièrent le jour­nal de Mou­rad avec fas­ci­na­tion. Chaque page révé­lait un esprit brillant, ana­ly­tique, visionnaire.

Wolf­gang ne pou­vait pas en déta­cher les yeux. « C’est… c’est l’œuvre de toute ma vie. La preuve défi­ni­tive. Mou­rad n’é­tait pas fou. »

« Nous avons main­te­nant le jour­nal, dit Rupert. Trois secrets docu­men­tés. Plus les deux der­niers à trouver. »

« Les familles Kohen et Al-Rashid, » rap­pe­la Ayşe.

« J’ai fait des recherches, » dit Kraus. « Les Kohen — famille ins­tal­lée à Balat depuis le sei­zième siècle. Je peux trou­ver les descendants. »

« Et Der Halb­mond ? » deman­da Per­ci­val. « Votre infor­ma­tion sur le raid du Pera Palace. »

« Dans deux jours. Ils attaquent à minuit. »

Miss Pen­wor­thy, qui avait écou­té en silence, se leva soudainement.

« J’ai une proposition. »

Tout le monde la regarda.

« Je vais infil­trer Der Halbmond. »

Le silence fut total.

« Vous… infil­trer, » répé­ta Rupert lentement.

« Exac­te­ment. » Miss Pen­wor­thy ajus­ta ses lunettes. « Je parle turc cou­ram­ment. J’ai de l’ex­pé­rience en espion­nage. Et per­sonne ne sus­pecte une vieille dame anglaise. »

« Expé­rience en espion­nage ? » Niko­lai faillit cra­cher son thé.

« J’ai tra­vaillé pour le Forei­gn Office. 1895–1905. Constan­ti­nople, Le Caire, Téhé­ran. » Elle sou­rit légè­re­ment. « C’é­tait avant de prendre ma retraite et deve­nir gouvernante. »

« Vous étiez ESPIONNE ? » s’ex­cla­ma Leyla.

« Agent de ren­sei­gne­ment, » cor­ri­gea Miss Pen­wor­thy. « Il y a une distinction. »

Rupert la fixa. « Pour­quoi ne nous l’a­vez-vous jamais dit ? »

« Vous ne l’a­vez jamais deman­dé. » Elle se tour­na vers Kraus. « Votre dos­sier sur Der Halb­mond. Ils ont une struc­ture hié­rar­chique. Un quar­tier général. »

« Oui. À Beyoğ­lu. Près de la tour de Galata. »

« Par­fait. Je m’in­filtre. Je me fais pas­ser pour une sym­pa­thi­sante. Col­lecte des infor­ma­tions. Découvre leurs plans précis. »

« C’est dan­ge­reux, » dit Ayşe.

« Mon métier a tou­jours été dan­ge­reux. » Miss Pen­wor­thy tapo­ta son para­pluie. « Et j’ai mes méthodes. »

Kraus sou­rit len­te­ment. « Cela pour­rait fonc­tion­ner. Une veuve anglaise, désen­chan­tée par la poli­tique bri­tan­nique, sym­pa­thi­sant avec la cause ottomane… »

« Exac­te­ment. » Miss Pen­wor­thy se leva. « Je com­mence demain. Qui veut m’ai­der à pré­pa­rer ma couverture ? »

Le len­de­main, Miss Pen­wor­thy se transforma.

Exit la gou­ver­nante stricte. Bon­jour la « Grä­fin Hil­de­gard von Stein­berg » — veuve autri­chienne, ancienne admi­ra­trice de l’Em­pire otto­man, rési­dant à Constan­ti­nople depuis 1920.

Kraus lui four­nit de faux papiers (« Mes anciens contacts sont très utiles »). Wolf­gang créa une fausse his­toire détaillée. Ayşe lui ensei­gna les nuances cultu­relles ottomanes.

Le soir même, la Grä­fin Hil­de­gard se pré­sen­ta au quar­tier géné­ral de Der Halb­mond — un immeuble dis­cret près de la tour de Galata.

Elle fut reçue par Kemal Bey lui-même.

« Grä­fin, dit-il en bai­sant sa main. Qu’est-ce qui vous amène à nous ? »

Miss Pen­wor­thy — par­don, la Grä­fin — sou­pi­ra dramatiquement.

« Je suis fati­guée de voir l’hon­neur otto­man sali. Ces… jour­na­listes. Ces étran­gers qui fouillent dans les secrets. » Elle cra­cha le mot ‘étran­gers’ avec mépris. « L’Em­pire méri­tait mieux. »

Kemal Bey sou­rit. « Vous comprenez. »

« Mon défunt mari était diplo­mate à la cour du Sul­tan. J’ai vu la gran­deur. Et main­te­nant… » Elle essuya une fausse larme. « Je veux aider à pro­té­ger ce qui reste. »

« Com­ment ? »

« J’ai des contacts. Des infor­ma­tions. Je connais ces étran­gers — Whit­combe, la femme archi­viste, l’Al­le­mand. » Elle bais­sa la voix. « Je peux vous aider à les trouver. »

Kemal Bey l’é­tu­dia lon­gue­ment. Puis :

« Prou­vez-le. Don­nez-moi une information. »

Miss Pen­wor­thy n’hé­si­ta pas. « Ils ont trou­vé le jour­nal de Mou­rad. Cou­lé dans le Bos­phore. Hier. »

C’é­tait vrai — donc véri­fiable. Mais pas dan­ge­reux puis­qu’ils avaient déjà le jour­nal en sécurité.

Kemal Bey véri­fia avec ses hommes. L’in­for­ma­tion était correcte.

« Impres­sion­nant. » Il sou­rit. « Bien­ve­nue, Grä­fin. Vous pou­vez nous être utile. »

Miss Pen­wor­thy pas­sa les deux jours sui­vants au quar­tier géné­ral, gagnant la confiance de Kemal Bey. Elle offrait du thé. Écou­tait leurs plans. Pre­nait des notes mentales.

Elle décou­vrit :

1) Le raid du Pera Palace était pré­vu pour dans deux jours, minuit précise.

2) Der Halb­mond avait vingt agents actifs à Constantinople.

3) Ils sur­veillaient les ports, les gares, les hôtels.

4) Kemal Bey avait un infor­ma­teur au sein du gou­ver­ne­ment turc.

Le troi­sième soir, elle s’ex­cu­sa (« migraine ter­rible ») et retour­na à Büyükada.

Dans le salon de la vil­la, elle fit son rapport.

« Kemal Bey me fait confiance. Il pense que je suis une sym­pa­thi­sante sin­cère. » Elle sou­rit. « J’ai décou­vert leurs plans complets. »

Elle leur révé­la tout.

« Vingt agents, dit Per­ci­val. C’est beaucoup. »

« Mais main­te­nant que nous le savons, » dit Kraus. « Nous pou­vons pré­pa­rer une contre-attaque. »

« Ou, sug­gé­ra Ayşe, nous pou­vons uti­li­ser le raid comme dis­trac­tion. Pen­dant qu’ils attaquent le Pera Palace, nous trou­vons le qua­trième secret chez les Kohen. »

Rupert réflé­chit. « C’est ris­qué. Mais brillant. »

Pacha II miau­la son appro­ba­tion depuis le rebord de la fenêtre.

« Dans deux jours, dit Rupert. Nous divi­sons nos forces. Miss Pen­wor­thy retourne chez Der Halb­mond pour les occu­per. Le reste d’entre nous va à Balat cher­cher les Kohen. »

« Et Wolf­gang ? » deman­da Ayşe.

Wolf­gang leva la main. « Je viens avec vous. Le qua­trième secret pour­rait en révé­ler plus sur Mourad. »

Ayşe sou­rit — un vrai sou­rire, pas son sou­rire sar­cas­tique habituel.

Pacha II, voyant cela, sif­fla avec jalousie.

« Le tri­angle amou­reux s’in­ten­si­fie, » mur­mu­ra Ley­la à Nikolai.

Cette nuit-là, Rupert ne put dor­mir. Deux jours avant le raid. Deux jours pour trou­ver le qua­trième secret.

Et puis… quoi ?

Le cin­quième secret à Alep. Le père de Ley­la à Athènes. Der Halb­mond tou­jours en chasse.

Et quelque part, il en était sûr, tout cela se diri­geait vers un finale spec­ta­cu­lai­re­ment absurde.

Parce que c’é­tait Constantinople.

Et à Constan­ti­nople, rien ne se ter­mi­nait jamais simplement.

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