La nuit
des Jilala
La nuit des Jilala
Chapitres 9 à 11
Chapitre 9 — La nuit des Jilala
Cecil connaissait un homme qui connaissait un homme.
C’est ainsi que les choses fonctionnaient à Tanger — pas par lignes droites mais par ricochet, comme une bille sur un billard, chaque contact en déclenchant un autre, et le chemin entre le point de départ et le point d’arrivée n’était jamais celui qu’on avait prévu. L’homme que Cecil connaissait s’appelait Moulay Abdeslam. C’était un commerçant du souk des épices, un homme discret, pieux, qui vendait du safran et du cumin et de l’ambre gris et qui était, par ailleurs, membre de la confrérie des Jilala — l’une des plus anciennes fraternités soufies du Maroc, fondée au XVe siècle par Moulay Abdelkader Jilali, saint patron de Bagdad dont le nom avait traversé les siècles et les continents pour se poser sur les lèvres de milliers d’hommes qui, chaque semaine, se réunissaient dans des zaouïas pour chanter, prier et danser jusqu’à ce que le corps cède et que quelque chose d’autre prenne sa place.
— Ce soir, dit Cecil au Caid’s Bar, un jeudi, à six heures du soir.
Il s’adressait à la tablée — Peggy, Théodore, et le Comte, qui avaient pris l’habitude de se retrouver au bar avant le dîner comme d’autres prennent l’habitude de respirer.
— Ce soir quoi ? dit Peggy.
— Les Jilala. Une cérémonie. La vraie. Pas celle qu’on montre aux touristes — il n’y a pas de touristes à Tanger, il n’y a que des gens qui restent plus ou moins longtemps. La vraie. Moulay Abdeslam m’a invité. Vous pouvez venir, à condition de ne pas parler, de ne pas photographier, et d’enlever vos chaussures.
— Qu’est-ce que c’est, exactement ? demanda Théodore.
— C’est — comment dire sans le dire mal. C’est une cérémonie de dhikr. De souvenir. On se souvient de Dieu en le nommant, en le répétant, en le chantant, jusqu’à ce que le nom devienne le souffle et le souffle devienne le nom, et à un moment — si ça marche, si la nuit est bonne, si les cœurs sont ouverts — à un moment quelque chose se passe.
— Quoi ? dit Peggy.
— Je ne sais pas. Je ne suis pas soufi. Mais j’ai vu des gens pleurer. J’ai vu des gens tomber. J’ai vu des gens sourire comme des enfants. Quelque chose se passe.
Le Comte inclina la tête.
— J’irai, dit-il.
— Moi aussi, dit Peggy.
— Et moi, dit Théodore, qui avait cessé de respirer depuis que Cecil avait prononcé le mot « chanter ».
Cecil regarda autour de lui. Gonzalo Heredia était à sa table habituelle, près de la fenêtre, son verre de manzanilla devant lui. Cecil hésita — Gonzalo n’était pas des leurs, pas vraiment, il restait à la lisière du groupe comme un animal sauvage qui s’approche du feu mais ne s’assoit pas au cercle. Mais Cecil était un homme généreux, ou curieux, ou les deux, et il traversa le bar.
— Heredia. Ce soir. Vous êtes invité.
Gonzalo leva les yeux de son carnet.
— Invité à quoi ?
— À quelque chose que vous n’avez jamais vu.
Gonzalo regarda Cecil. Il regarda le groupe, au fond du bar. Il regarda la fenêtre, derrière laquelle la nuit commençait à tomber — cette chute brusque, le rideau qu’on tire, et soudain le ciel était violet et les premières étoiles perçaient.
— D’accord, dit-il.
*
Ils se retrouvèrent à vingt-deux heures devant la porte du Grand Socco.
La nuit était douce. Tanger sentait le jasmin — pas le jasmin des jardins, le jasmin sauvage qui poussait sur les murs de la médina et qui, la nuit, libérait son parfum avec une générosité obscène, comme si la fleur attendait l’obscurité pour se donner. Le Grand Socco était presque vide — quelques vendeurs ambulants rangeaient leurs étals, un chat traversait la place en diagonal, un veilleur de nuit fumait sous un réverbère.
Moulay Abdeslam les attendait.
C’était un homme petit, rond, avec une barbe courte et grise et des yeux qui riaient même quand sa bouche ne riait pas. Il portait une djellaba blanche et des babouches jaunes et un petit calot brodé sur le crâne. Il salua Cecil d’une accolade, salua les autres d’un hochement de tête, et dit quelque chose en arabe que Driss — qui était venu, parce que Cecil le lui avait demandé, et parce que la curiosité est un vice que Driss ne cherchait pas à combattre — traduisit mentalement : « Soyez les bienvenus. Gardez les yeux ouverts et la bouche fermée. »
Ils s’enfoncèrent dans la médina.
La médina la nuit était un autre monde. Les ruelles qui, le jour, débordaient de lumière et de bruit étaient devenues des tunnels d’ombre — des passages étroits entre des murs blancs qui luisaient faiblement sous la lune, comme des os. Le sol était inégal — des pierres, des marches, des pentes — et les pas résonnaient différemment la nuit, plus secs, plus nets, comme si l’obscurité donnait au son une texture nouvelle. De temps en temps, une porte s’ouvrait et un rectangle de lumière jaune tombait dans la ruelle, et on apercevait une cour intérieure, une lampe à huile, une silhouette, et la porte se refermait et l’obscurité reprenait.
Peggy marchait près de Cecil. Elle ne parlait pas. L’air de la nuit avait quelque chose qui décourageait la parole — une gravité, une densité, comme si les mots pesaient plus lourd dans le noir.
Le Comte marchait derrière, les mains dans les poches, avec l’aisance d’un homme qui a traversé d’autres nuits dans d’autres villes et qui sait que les villes la nuit sont toutes les mêmes et toutes différentes.
Gonzalo marchait en dernier, silencieux, attentif, ses yeux enregistrant les virages, les intersections, les repères — un minaret, un figuier, une fontaine murale — comme si la nuit était un territoire qu’il cartographiait par réflexe.
Et Théodore — Théodore écoutait. La médina la nuit avait une musique. Pas de la musique jouée — une musique organique, faite de bruits minuscules qui, assemblés, formaient une partition : le goutte-à-goutte d’une fontaine, le frottement d’un chat contre un mur, le grincement d’un volet, un bébé qui pleurait quelque part au-dessus d’eux, derrière un moucharabieh, un chien qui aboyait au loin, un autre qui lui répondait, et par-dessous tout cela un bourdonnement continu, presque imperceptible, qui était peut-être le bruit de la ville elle-même, le bruit de vingt mille personnes qui dorment et qui respirent et dont les souffles, additionnés, créent une basse continue que seuls les insomniaques et les musiciens entendent.
*
La zaouïa était au fond d’une impasse.
Pas de signe. Pas de pancarte. Une porte en bois, basse, dans un mur aveugle — comme le hammam, comme tout ce qui comptait à Tanger, caché derrière l’évidence, invisible à ceux qui ne cherchaient pas.
Moulay Abdeslam frappa trois coups. La porte s’ouvrit.
Ils entrèrent dans un vestibule sombre, ôtèrent leurs chaussures — Peggy hésita devant les dalles froides, puis posa ses pieds nus et frissonna, et le frisson monta le long de ses jambes et de sa colonne vertébrale et atteignit sa nuque, et ce n’était pas le froid, c’était autre chose, une anticipation, un trac. Driss posa ses babouches à côté de celles de Moulay Abdeslam et nota que Gonzalo avait enlevé ses chaussures sans hésiter, comme un homme habitué à entrer dans des endroits où l’on entre pieds nus.
Le vestibule menait à une pièce.
La pièce était carrée, blanche, nue. Pas de meubles. Pas de décoration. Des nattes en jonc sur le sol, des murs de chaux, un plafond en roseaux, et au centre de la pièce — rien. Le vide. L’espace. L’espace avait la taille d’un salon, peut-être quinze mètres carrés, et il était déjà à moitié rempli d’hommes — une trentaine, assis en cercle sur les nattes, les jambes croisées, les djellabas blanches formant un anneau de tissu pâle dans la lumière des bougies.
Car il n’y avait que des bougies. Pas de lampe, pas de lanterne — des bougies, des dizaines de bougies posées à même le sol, dans des soucoupes de terre, et leurs flammes tremblotaient dans un courant d’air qui venait de nulle part, et les ombres des hommes dansaient sur les murs blancs comme des fresques mouvantes.
L’odeur frappa Driss en premier — le benjoin. De l’encens de benjoin qui brûlait dans un brûle-parfum en terre, au centre du cercle, et la fumée montait en volutes paresseuses et remplissait la pièce d’un parfum épais, sucré, résineux, un parfum qui avait quelque chose d’ancien, de préhistorique, comme si l’arbre dont venait la résine se souvenait d’un temps où il n’y avait pas d’hommes et où le parfum n’était qu’une offrande au vent.
Moulay Abdeslam leur fit signe de s’asseoir contre le mur du fond.
Ils s’assirent. Peggy à côté de Cecil. Théodore à côté de Driss. Le Comte à côté de Gonzalo. Ils étaient les seuls Européens dans la pièce, et quelques regards se tournèrent vers eux — pas des regards hostiles, pas des regards curieux, des regards neutres, acceptants, comme si leur présence n’avait besoin ni d’explication ni de justification.
Puis le muqaddem — le maître de cérémonie — entra.
C’était un vieil homme. Très vieux. Si vieux que son âge avait cessé d’être un chiffre pour devenir une qualité, comme la patine sur un objet ancien. Son visage était un réseau de rides, chaque ride contenant un chemin, une prière, une nuit de veille. Il portait une djellaba blanche et un turban vert — le vert des descendants du Prophète, le vert sacré — et il s’assit au centre du cercle avec la lenteur d’un homme pour qui la lenteur est une forme de respect.
Il ferma les yeux.
Le silence tomba.
*
Ce qui suivit, Driss ne pourrait jamais le raconter complètement. Non par manque de mots — Driss avait cinq langues et dans ces cinq langues des milliers de mots — mais parce que certaines expériences ne passent pas par les mots. Elles passent par le corps. Et le corps ne raconte pas. Il se souvient.
Le muqaddem commença par une récitation. Le Coran — la Fatiha, la sourate d’ouverture, les sept versets que tout musulman connaît par cœur et qui sont à l’islam ce que le Notre Père est au christianisme, sauf que la Fatiha n’est pas une prière adressée à Dieu, c’est une louange, un merci, une reconnaissance de ce qui est. La voix du vieil homme était basse, rauque, usée par des années de récitation, et les mots sortaient de sa bouche comme des pierres polies par un fleuve — lisses, anciens, indestructibles.
Les autres reprirent en chœur.
Trente voix masculines, à l’unisson, chantant les mêmes mots, et la pièce carrée renvoyait le son et le multipliait, et les murs vibraient, et les flammes des bougies tremblaient, et Driss sentit le son entrer en lui non pas par les oreilles mais par la poitrine, par le sternum, par cet endroit du corps où l’on sent la peur et l’émotion et où le cœur bat — le son entrait là et se logeait et battait en même temps que le cœur, et Driss, qui avait grandi avec d’autres prières et d’autres mots, sentit quelque chose de familier dans cette vibration, quelque chose qui n’appartenait à aucune religion et à toutes, quelque chose de fondamental, d’originel, le son que font les hommes quand ils s’adressent à ce qui les dépasse.
Puis les bendirs entrèrent.
Pas d’un coup. Un seul bendir d’abord — un tambour plat, en peau de chèvre tendue sur un cadre de bois, frappé de la paume ouverte, et le son était sourd, profond, un son qui venait du ventre du tambour et qui entrait dans le ventre de celui qui l’entendait. Un rythme simple. Régulier. Boom. Boom. Boom. Comme un cœur. Exactement comme un cœur.
Un deuxième bendir entra. Même rythme, légèrement décalé — un décalage d’un quart de temps, si bien que les deux battements alternaient et créaient un double pouls, un cœur à deux battements, et le tempo était lent, très lent, un battement toutes les deux secondes, mais on sentait déjà — Driss le sentait, et Théodore, à côté de lui, s’était raidi comme un arc — on sentait que le tempo allait accélérer, que la lenteur n’était qu’un préambule, une mise en place, un commencement qui contenait sa propre fin comme la graine contient l’arbre.
Un troisième bendir. Un quatrième.
Et les voix recommencèrent, mais cette fois ce n’était plus la Fatiha — c’était le dhikr, la répétition du nom de Dieu, un seul mot, un seul nom, « Allah », répété, répété, répété, et le mot changeait à chaque répétition, non pas dans sa forme mais dans sa substance, dans sa couleur, dans sa densité, parce que la répétition fait à un mot ce que l’eau fait à la pierre — elle l’use, elle le polit, elle lui enlève tout ce qui n’est pas essentiel, et ce qui reste, après mille répétitions, n’est plus un mot, c’est un souffle.
Allah. Allah. Allah. Allah.
Le tempo monta.
Imperceptiblement d’abord — un tout petit peu plus vite, un demi-battement de cœur en plus par minute, rien qu’on puisse mesurer avec une montre mais que le corps détectait immédiatement, parce que le corps est un instrument de mesure plus précis que n’importe quelle montre, le corps sait quand le tempo accélère avant que l’oreille ne l’entende, et le corps de Théodore, à côté de Driss, avait commencé à osciller — un balancement infime, involontaire, la tête et le torse qui pendulaient d’avant en arrière comme un métronome de chair.
Les hommes du cercle se balançaient aussi. Tous. D’avant en arrière, en rythme avec les bendirs, et les djellabas blanches ondulaient, et les ombres ondulaient sur les murs, et la fumée du benjoin ondulait dans l’air, et tout ondulait, tout oscillait, tout pulsait, comme si la pièce elle-même respirait, comme si les murs étaient des poumons et l’encens un souffle et le rythme des bendirs un cœur.
Allah. Allah. Allah. Allah.
Plus vite.
Les voix montaient. Le mot se comprimait — « Allah » devenait « Allah-ah-ah » puis « Allahllahllah » puis un son qui n’était plus un mot mais un halètement, un souffle rythmé, une respiration collective qui accélérait et accélérait et les bendirs frappaient plus fort et plus vite et la sueur brillait sur les fronts des hommes et les yeux étaient fermés ou mi-clos et les corps se balançaient plus amplement et quelqu’un — un homme jeune, au bord du cercle — se leva et commença à tourner, les bras levés, la tête renversée, et il tournait comme un derviches mais ce n’était pas un derviche, c’était un épicier ou un maçon ou un père de famille qui, dans cette pièce, dans cette nuit, était devenu autre chose, un corps traversé par un son qui n’était plus le sien.
Driss regardait les Européens.
Peggy avait les yeux grands ouverts, la bouche entrouverte, et ses mains serraient ses genoux si fort que ses phalanges étaient blanches. Elle ne comprenait pas ce qu’elle voyait — pas intellectuellement, pas culturellement — mais quelque chose en elle comprenait autrement, comprenait par un canal qui n’avait rien à voir avec la raison, un canal que la raison ne connaissait même pas, et ce canal était ouvert, béant, et ce qui entrait par là n’avait pas de nom.
Le Comte — le Comte avait fermé les yeux. Son visage n’avait plus de masque. Plus de sourire de représentation. Plus d’élégance calculée. Son visage, les yeux fermés, dans la lumière des bougies et la fumée du benjoin, était le visage d’un homme fatigué. Pas fatigué de cette nuit — fatigué de toutes les nuits, de tous les rôles, de tous les costumes, de toutes les villes et tous les bars et tous les mensonges, et la fatigue, sur ce visage enfin nu, était belle, parce que la fatigue est honnête, la fatigue ne triche pas.
Cecil se tenait droit, le dos contre le mur, et ses yeux allaient du cercle aux Européens et des Européens au cercle, et il était le seul à ne pas se balancer, le seul à rester ancré, observateur, ethnographe — mais ses mains, posées sur ses genoux, tremblaient légèrement, et ce tremblement trahissait ce que son visage ne trahissait pas.
Et Gonzalo —
Gonzalo regardait le cercle. Mais pas le cercle entier. Il regardait les mains des joueurs de bendir — la façon dont les paumes frappaient la peau tendue, le geste ample, circulaire, la main qui monte et qui descend, et le son qui sort, et Gonzalo regardait ces mains comme Théodore avait regardé les doigts du joueur de ghayata au Petit Socco — avec cette fascination de l’homme qui reconnaît un geste essentiel, un geste qui n’a pas changé depuis des siècles, un geste qui contient toute une civilisation.
Et Théodore.
*
Théodore avait cessé d’exister en tant que Théodore.
Ce n’est pas une métaphore. C’est ce qui se passe quand le son est assez fort et assez continu et assez répétitif pour dissoudre les frontières du moi — les frontières entre le corps et l’air, entre l’oreille et le son, entre celui qui écoute et ce qui est écouté. Les soufis appellent cela le fana — l’annihilation, la dissolution du soi dans le divin. Théodore n’était pas soufi. Il ne croyait pas en Dieu. Mais il croyait en la musique, ce qui est peut-être la même chose formulée autrement, et la musique qui emplissait cette pièce — les bendirs, les voix, le halètement collectif, le rythme qui accélérait toujours — cette musique faisait à son esprit ce que le tayeb avait fait à son corps au hammam : elle enlevait une couche. Puis une autre. Puis une autre encore.
Et sous les couches — sous le Conservatoire, sous les gammes, sous les partitions, sous le tempérament égal et les douze demi-tons et la grammaire de la musique occidentale — sous tout cela, il y avait quelque chose.
Un son.
Pas un son qu’il entendait avec ses oreilles. Un son qu’il entendait avec son corps — avec ses os, avec son sang, avec la vibration de ses cellules. Un son qui n’était ni le piano ni la ghayata ni le bendir ni la voix humaine mais tout cela à la fois, superposé, fusionné, un son total qui contenait tous les autres sons comme le blanc contient toutes les couleurs.
Théodore ouvrit les yeux.
La pièce tournait. Non — la pièce ne tournait pas. Le monde tournait. Les flammes des bougies laissaient des traînées dorées dans l’air. Les visages des hommes du cercle étaient flous, lumineux, et leurs djellabas blanches n’étaient plus du tissu mais de la lumière, et le bendir n’était plus un tambour mais un cœur, le cœur de la pièce, le cœur de la nuit, le cœur de Tanger, et Théodore comprit — pas avec sa tête, avec tout le reste — il comprit ce qu’il devait faire.
Il ne devait pas transcrire la ghayata pour le piano.
Il ne devait pas imiter les maqâms avec des notes tempérées.
Il ne devait pas chercher un compromis entre l’Orient et l’Occident, une synthèse raisonnable, un pont diplomatique entre deux systèmes musicaux.
Il devait faire ce que faisaient les hommes du cercle. Il devait répéter. Répéter un son, un motif, une cellule rythmique, et la répéter jusqu’à ce qu’elle se dissolve, jusqu’à ce qu’elle cesse d’être un objet musical et devienne un état — un état de vibration pure, un tremblement continu, un bourdon qui n’est ni oriental ni occidental mais humain, fondamentalement, irréductiblement humain.
C’était ça.
C’était le troisième endroit.
Pas entre le piano et la ghayata. Au-dessous. À l’endroit où tous les instruments se rejoignent parce qu’ils ne sont plus des instruments mais des voix, et où toutes les voix se rejoignent parce qu’elles ne sont plus des voix mais du souffle, et où tout le souffle se rejoint parce qu’il n’est plus du souffle mais du silence — ce silence plein, vibrant, fécond, qui existe au cœur de toute musique comme le moyeu existe au centre de la roue.
*
La cérémonie dura deux heures. Ou trois. Ou toute la nuit. Le temps avait cessé de fonctionner normalement dans cette pièce — les minutes s’étirait ou se comprimaient selon le rythme des bendirs, et quand le rythme accélérait le temps accélérait et quand le rythme ralentissait le temps ralentissait, et il y eut des sommets — des moments où le son atteignit une intensité insoutenable, où les voix criaient et les tambours tonnaient et les corps tournaient et la fumée du benjoin était si épaisse qu’on ne voyait plus le plafond — et il y eut des creux — des moments de silence absolu, des pauses entre deux vagues, où l’on n’entendait que la respiration haletante des hommes et le crépitement des bougies et le bruit du sang dans ses propres oreilles.
Et puis ce fut fini.
Pas fini d’un coup — fini lentement, comme une marée qui se retire, le rythme qui ralentit par paliers, les voix qui baissent, les corps qui cessent de tourner et qui s’immobilisent et qui s’affaissent doucement sur les nattes, comme des feuilles qui tombent, et le dernier bendir qui bat une dernière fois, et le son qui résonne dans la pièce et qui meurt, et le silence — le vrai silence, celui d’après — qui se pose comme une neige.
Le muqaddem ouvrit les yeux.
Il regarda la pièce. Les hommes étaient assis ou couchés, trempés de sueur, les yeux brillants, les visages éclairés de cette lumière particulière que Driss avait vue sur les visages des gens qui sortent du hammam — pas de la propreté, de la clarté, le visage lavé de ce qui l’encombrait.
Le vieil homme sourit.
Il dit quelque chose en arabe — une phrase courte, douce, qui signifiait à peu près : « Que Dieu accepte. »
Et ce fut tout.
*
Dehors, la nuit était fraîche.
L’air de la médina après la zaouïa était comme un verre d’eau froide après une fièvre — un choc, un soulagement, une frontière entre l’intérieur et l’extérieur que le corps franchissait avec gratitude et avec regret, parce que l’intérieur, malgré la chaleur et la sueur et la fumée, avait été un lieu de vérité, et l’extérieur, avec son air frais et ses étoiles et ses ruelles silencieuses, était un lieu de beauté, et entre la vérité et la beauté le corps hésitait, ne sachant pas laquelle choisir, ne sachant pas qu’il n’avait pas à choisir.
Personne ne parla pendant longtemps.
Ils marchèrent dans les ruelles de la médina, pieds nus — ils avaient oublié de remettre leurs chaussures, ou n’avaient pas voulu, et les pierres sous leurs pieds étaient froides et lisses et réelles, et la réalité des pierres les ancrait dans le monde après cette traversée du son.
Peggy pleurait.
Elle pleurait sans bruit, les larmes coulant sur ses joues, et elle ne les essuyait pas, elle les laissait couler comme on laisse couler l’eau d’une fontaine, sans raison et sans but. Cecil marchait à côté d’elle et ne lui demandait pas pourquoi elle pleurait, parce qu’il savait que la question serait absurde, que les larmes après une cérémonie des Jilala ne sont pas des larmes de tristesse ni de joie mais des larmes de trop-plein — le corps qui déborde de ce qu’il a reçu et qui se décharge par les yeux.
Le Comte marchait seul, un peu en retrait. Son visage, dans la lumière de la lune, avait encore cette nudité que Driss avait vue pendant la cérémonie — la fatigue, la beauté de la fatigue — et il marchait lentement, comme un homme qui n’est pas pressé de remettre son costume.
Gonzalo marchait à côté de Théodore, et c’est la première fois que Driss les vit côte à côte autrement que par hasard — ils marchaient ensemble, du même pas, et le silence entre eux n’était plus le silence de deux inconnus mais le silence de deux hommes qui ont vu la même chose et qui savent que les mots ne serviraient à rien.
Théodore s’arrêta.
Il était au milieu d’une ruelle, pieds nus sur les pierres, les yeux levés vers le ciel — un rectangle de ciel noir pris entre les murs blancs, criblé d’étoiles — et il dit, à voix basse, pour lui-même ou pour Driss qui marchait près de lui ou pour personne :
— J’ai entendu.
Driss ne demanda pas quoi. Il savait.
Ils retrouvèrent Moulay Abdeslam à la porte du Grand Socco, qui les attendait avec un sourire et un plateau de thé — un thé brûlant, sucré, mentholé, servi dans des verres sur le muret de la place, à une heure du matin, sous les étoiles, et le thé fit dans leurs corps ce que le thé fait toujours — il rassembla, il réchauffa, il ramena les morceaux éparpillés à leur place, et chacun retrouva son visage et son nom et sa posture, et les masques revinrent doucement, comme la marée remonte, inexorable, nécessaire.
Mais quelque chose avait changé.
Driss le voyait. Dans la façon dont Peggy regardait Cecil — avec une tendresse qui n’était pas là avant. Dans la façon dont le Comte regardait ses propres mains — comme s’il les voyait pour la première fois, ces mains qui avaient trop serré d’autres mains, trop signé de faux documents, trop levé de verres de champagne. Dans la façon dont Gonzalo, pour la première fois, ne regardait pas vers la médina pour chercher une voix absente — il regardait devant lui, présent, là, ancré dans la nuit.
Et dans la façon dont Théodore, en marchant vers l’hôtel, fredonnait.
Pas une mélodie connue. Pas une citation. Un son — un seul son, répété, modulé, un son qui montait et descendait comme le dhikr mais qui n’était pas le dhikr, un son qui venait du piano mais qui n’était pas le piano, un son qui venait de la ghayata mais qui n’était pas la ghayata, un son qui venait de cette nuit et de cette pièce et de ces bendirs et de cette fumée de benjoin et de ces larmes de Peggy et de ce visage nu du Comte et de ces pierres froides sous ses pieds nus.
Un son neuf.
Le troisième endroit.
Théodore l’avait trouvé. Ou le troisième endroit l’avait trouvé. Ce qui, dans le fond, revenait au même.
Chapitre 10 — Les préparatifs
Le bal était dans trois jours et Lord Bute ne dormait plus.
Driss le croisait à des heures impossibles — cinq heures du matin dans le patio, en robe de chambre et pantoufles, mesurant pour la dixième fois la distance entre les orangers et l’entrée du restaurant, un mètre ruban à la main et un crayon derrière l’oreille. Sept heures du soir dans la cuisine, penché sur les épaules du chef marocain — un homme nommé Hadj Omar, large comme un buffet, patient comme un saint — à qui il expliquait que la pastilla devait être servie en portions individuelles et non en plat partagé, parce que les consuls européens ne comprenaient pas le concept de manger dans le même plat, et Hadj Omar écoutait avec cette politesse granitique des gens qui savent qu’ils ont raison et qui laissent les autres se fatiguer.
— Le menu, Driss. Parlez-moi du menu.
— Le menu est arrêté, Lord Bute. Harira en verrine. Briouates au pigeon. Pastilla individuelle. Tajine d’agneau aux pruneaux et amandes. Couscous royal. Cornes de gazelle. Thé à la menthe.
— Et le champagne ?
— Trente caisses de Veuve Clicquot. Six caisses de Pol Roger. Et du vin gris de Boulaouane pour les invités marocains qui boivent.
— Et ceux qui ne boivent pas ?
— Limonade au citron, jus d’orange pressé, eau de fleur d’oranger. Tout est prévu, milord.
Lord Bute hocha la tête mais ne fut pas rassuré, parce que Lord Bute n’était jamais rassuré, la rassurance n’étant pas dans sa constitution. C’était un homme qui avait construit un hôtel entier — cent vingt chambres, trois restaurants, un bar, un jardin, un hammam — et qui tremblait à l’idée que les serviettes ne fussent pas de la bonne couleur. L’ampleur ne lui faisait pas peur. Le détail le terrorisait.
— L’orchestre, dit-il.
— L’orchestre andalou jouera dans le patio. Un quartet de jazz au Caid’s Bar pour ceux qui voudront danser.
— Danser. Oui. Est-ce que le sol du bar est assez solide pour danser ? Si trente personnes dansent en même temps, le sol va-t-il —
— Le sol est en mosaïque de marbre sur dalle de béton, milord. Il tiendrait un régiment.
Lord Bute regarda le sol du bar comme on regarde un enfant sur lequel on a des doutes. Puis il soupira et s’en alla vers le jardin, où il s’accroupit devant un parterre de géraniums pour vérifier que les fleurs étaient de la même teinte de rouge que celles qu’il avait commandées.
Driss le regarda s’éloigner et pensa : cet homme aime son hôtel comme on aime un être vivant, c’est-à-dire avec terreur.
*
Les invitations étaient parties deux semaines plus tôt.
Trois cents. Gravées sur carton ivoire, en français et en arabe, avec le blason des Bute dans le coin supérieur gauche — un lion rampant que Lord Bute avait fait reproduire par un calligraphe de Fès et qui ressemblait désormais à un lion arabe, plus souple, plus ondulant que son modèle écossais, comme si le lion lui-même s’était acclimaté.
Tout Tanger serait là.
Le Mendoub — le représentant du sultan, administrateur suprême de la Zone Internationale — avait confirmé. Les huit consuls avaient confirmé — France, Espagne, Grande-Bretagne, Italie, Belgique, Portugal, Pays-Bas, et les États-Unis. Les banquiers avaient confirmé — les soixante-dix banques de Tanger enverraient chacune un représentant, et certaines deux, et le bar n’aurait pas assez de tabourets. Les commerçants de la ville nouvelle avaient confirmé. Les chefs des grandes familles tangéroises — les Tazi, les Bennani, les Erzini, les Abdeslam — avaient confirmé. Et la colonie étrangère — les expatriés, les résidents, les aventuriers, les retraités, les excentriques, cette faune bigarrée qui faisait de Tanger un zoo sans cages — la colonie étrangère viendrait au complet, parce qu’un bal d’inauguration dans un hôtel neuf était un événement que personne ne pouvait se permettre de manquer, non par intérêt pour l’hôtel mais par terreur d’être exclu de la conversation du lendemain.
L’El Minzah se préparait.
Les femmes de chambre ciraient les sols, astiquaient les cuivres, changeaient les draps. Les jardiniers taillaient les haies de bougainvilliers — cette explosion de violet et de fuchsia qui débordait des murs du jardin comme une émeute florale. Les serveurs répétaient le service — Hadj Omar les faisait marcher en file dans le restaurant vide, plateau sur l’épaule, en chronométrant la distance entre la cuisine et les tables, et gare à celui dont le plateau penchait d’un degré. Les électriciens vérifiaient les lustres — ces lustres en fer forgé et verre taillé que Lord Bute avait fait venir de Meknès et qui pendaient du plafond du patio comme des méduses d’un autre monde.
Et dans cette ruche, au milieu de l’agitation, les personnages de l’El Minzah vivaient leur avant-dernier acte.
*
Cecil trouva la preuve un mercredi.
Il ne cherchait plus, à vrai dire — ou plutôt il cherchait de cette façon oblique qui était la sienne, en posant des questions qui n’en avaient pas l’air, en tirant des fils qui semblaient mener ailleurs, en achetant des cafés à des gens qui n’en avaient pas demandé. Ce fut un interprète de la Legación de Italia qui la lui donna — pas la donna, la laissa échapper, ce qui n’est pas la même chose. L’interprète s’appelait Ferruccio. Il était napolitain, petit, nerveux, avec des moustaches qui tremblotaient quand il parlait, et il avait une dette envers Cecil — une dette de jeu, contractée six mois plus tôt au casino du Kursaal, et que Cecil avait rachetée par gentillesse ou par calcul, les deux étant, chez Cecil, indissociables.
— Orsini, dit Ferruccio en buvant son café au Petit Socco. Le nom ne dit rien à personne à la Legación. On n’a pas de Comte Orsini dans les registres. On n’a pas d’Orsini du tout. Et les Orsini de Rome — je veux dire les vrais, les princes — sont morts ou à peu près. Le dernier a vendu son palais et vit à Florence. Il n’a pas de fils.
Cecil hocha la tête. Il n’était pas surpris. Il était confirmé, ce qui est différent — la surprise est un choc, la confirmation est un soulagement, le soulagement du chercheur qui met le doigt sur ce qu’il soupçonnait et qui peut enfin cesser de soupçonner et commencer à savoir.
— Et l’homme qui se fait appeler Orsini ? demanda Cecil.
Ferruccio haussa les épaules.
— Personne ne le connaît. Pas de passeport italien enregistré au consulat. Il voyage peut-être avec un autre passeport. Ou pas de passeport du tout. À Tanger, c’est possible. Les contrôles sont — comment dire —
— Décoratifs, proposa Cecil.
— Exactement. Décoratifs.
Cecil paya le café. Il laissa un pourboire généreux, parce que la générosité après une information est une forme d’investissement, et Cecil investissait dans les gens comme d’autres investissent dans la pierre — avec patience, avec discernement, et avec la conviction que le rendement viendrait un jour, sous une forme imprévisible.
Il avait la preuve. Le Comte n’était pas le Comte. L’Orsini n’était pas un Orsini. L’Italien de Venise n’existait dans aucun registre, ce qui signifiait soit qu’il était un fantôme, soit qu’il était quelqu’un d’autre, et les fantômes ne boivent pas de champagne.
La question était : qu’en faire ?
Cecil y réfléchit en marchant vers l’hôtel. Il remonta la rue des Chrétiens, passa devant sa boutique sans s’arrêter — le garçon qui la tenait en son absence lui fit un signe, Cecil fit un signe en retour — et il continua vers le Grand Socco, et pendant qu’il marchait il retourna la question dans sa tête comme on retourne une pièce de monnaie, pile et face, pile et face.
Pile : dénoncer le Comte. Prévenir Verstraeten. Prévenir Peggy. Empêcher l’arnaque. Ce serait moral. Ce serait juste. Ce serait ce qu’un homme honnête ferait.
Face : ne rien dire. Laisser le Comte jouer. Voir comment les choses tournent. Observer. Ce serait amoral. Ce serait fascinant. Ce serait ce qu’un antiquaire ferait — un homme dont le métier est d’évaluer les objets, de distinguer le vrai du faux, mais pas nécessairement de partager son expertise avec le premier venu.
Et entre pile et face — la tranche. L’endroit étroit, le fil du rasoir, la position la plus inconfortable et la plus intéressante : dire quelque chose, mais pas tout. Mettre une puce à l’oreille, pas un pistolet sur la tempe. Suggérer, insinuer, laisser planer. Donner aux gens l’information nécessaire pour qu’ils se posent les bonnes questions, sans leur donner la réponse. Traiter l’arnaque du Comte non pas comme un crime mais comme un test — un test d’intelligence, de discernement, de lucidité. Si Peggy et Verstraeten étaient assez intelligents pour voir à travers le Comte, ils n’avaient pas besoin de Cecil. S’ils ne l’étaient pas, ils ne le méritaient peut-être pas.
C’était cruel.
C’était élégant.
C’était très Cecil.
*
Gonzalo reçut le télégramme un jeudi matin.
Le porteur le lui monta dans sa chambre. Un formulaire bleu de la Poste Internationale, plié en trois, avec ce bruissement de papier fin qui annonce toujours quelque chose — personne n’envoie de télégramme pour dire que tout va bien, les télégrammes sont les messagers des urgences et des mauvaises nouvelles, et celui-ci était une mauvaise nouvelle, ou du moins une nouvelle que Gonzalo reçut avec l’expression d’un homme qui la redoutait.
HEREDIA — RAPPEL MADRID — PRÉSENTATION RAPPORT DIRECTEUR ZONE AFRIQUE — DATE LIMITE 15 NOVEMBRE — PRIÈRE CONFIRMER RETOUR — BUREAU CENTRAL
Le 15 novembre était dans huit jours. Le bal inaugural était dans trois.
Gonzalo relut le télégramme. Il le plia. Le déplia. Le relut. Puis il le posa sur le bureau, à côté de l’Olivetti, et il regarda par la fenêtre — le port, les bateaux, le détroit — et il resta immobile un long moment.
Driss n’était pas dans la chambre. Driss n’avait pas besoin d’être dans la chambre. Il avait vu le porteur monter avec le télégramme, et il avait vu, une heure plus tard, Gonzalo descendre dans le hall avec un visage qui avait changé — pas beaucoup, un degré, une ombre sous les yeux, un pli au coin de la bouche — et ce visage disait ce que les visages disent quand une porte se ferme : il faut partir.
Gonzalo ne dit rien à personne. Il prit son petit déjeuner au patio — café, pain, beurre — et il mangea avec la méthode d’un homme qui exécute une tâche, pas d’un homme qui prend un repas. Puis il sortit.
Driss le vit traverser le Grand Socco et descendre vers la médina.
Il ne le suivit pas. Mais il sut — avec cette certitude qui n’était ni de l’espionnage ni de l’intuition mais quelque chose entre les deux, une connaissance des gens acquise par vingt ans de comptoir — il sut que Gonzalo descendait vers la médina pour une raison qui n’avait rien à voir avec Madrid ni avec son rapport ni avec le Directeur de la Zone Afrique.
Ce soir-là, Amina chanta au restaurant comme tous les soirs. Et Gonzalo ne vint pas.
*
Peggy découvrit la vérité un vendredi, par accident.
Les accidents, à Tanger, étaient rarement accidentels — la ville avait cette manie de mettre les gens face à ce qu’ils ne voulaient pas voir, au moment précis où ils ne s’y attendaient pas, comme si la géographie elle-même avait un sens de l’ironie.
Peggy cherchait Cecil. Elle avait une question sur un vase qu’elle avait vu dans le souk — un vase en céramique bleue, avec des motifs qui ressemblaient à ceux des zellige du patio, et elle voulait savoir s’il était ancien ou fabriqué la semaine dernière, et seul Cecil pouvait trancher. Elle descendit dans la médina par la rue es-Siaghine, tourna à droite dans la rue des Chrétiens, et poussa la porte de la boutique de Cecil.
Cecil n’était pas là. Le garçon non plus. La boutique était vide — vide de gens, pas d’objets, les tapis et les cuivres et les poteries formaient un labyrinthe d’ombres dans la lumière pâle qui tombait du puits de jour. Peggy hésita, fit un pas à l’intérieur, et son pied heurta quelque chose sur le sol.
Un dossier.
Un dossier en carton beige, sans étiquette, tombé d’une table — ou posé là, ou oublié, ou laissé intentionnellement, et avec Cecil rien n’était jamais vraiment oublié ni vraiment intentionnel, tout était dans cette zone grise où la négligence et le calcul produisent le même résultat. Le dossier était ouvert. Peggy regarda.
Elle ne fouilla pas — elle n’était pas du genre à fouiller. Mais le dossier était ouvert, et ce qui était visible était visible, et ce qui était visible était une lettre de la Legación de Italia, en italien, qu’elle ne parlait pas mais qu’elle comprenait assez — le français et l’espagnol aidant — pour saisir les mots essentiels : « Orsini — nessun registro — nessun passaporto — famiglia estinta ».
Famille éteinte.
Aucun registre.
Aucun passeport.
Peggy regarda la lettre un long moment. Puis elle la reposa dans le dossier. Puis elle referma le dossier. Puis elle sortit de la boutique.
Elle remonta vers l’hôtel sans courir et sans traîner, à la vitesse exacte d’une femme qui réfléchit en marchant. Et ce à quoi elle réfléchissait n’était pas ce qu’on aurait attendu — pas la colère d’avoir été trompée, pas l’humiliation d’avoir failli donner trente mille francs à un escroc, pas la rage de la victime. Peggy réfléchissait à autre chose. Elle réfléchissait au Comte.
Au Comte sur la Terrasse des Paresseux, disant « je suis un homme qui a besoin de plaire » avec des yeux qui, pour une fois, ne jouaient pas.
Au Comte pendant la nuit des Jilala, le visage nu, la fatigue visible, le masque tombé.
Au Comte qui citait Dante et qui connaissait Monteverdi et qui mangeait sa pastilla avec un tout petit peu trop d’élégance.
Et Peggy pensa — ce fut peut-être la pensée la plus intelligente qu’elle eut pendant tout son séjour à Tanger — Peggy pensa : il n’est pas un Comte, il n’est pas un Orsini, il n’est pas de Venise. Mais il n’est pas rien. Un homme qui joue aussi bien n’est pas rien. Un homme qui sait que la musique est le seul langage qui ne ment pas n’est pas rien. Un homme qui a besoin de plaire à ce point-là porte en lui quelque chose qui mérite d’être regardé, et ce quelque chose n’est pas le mensonge — c’est la raison du mensonge.
Elle arriva à l’hôtel. Elle monta dans sa chambre. Elle s’assit sur son lit. Bridget lui apporta du thé sans qu’elle le demandât — Bridget, qui ne comprenait rien à Tanger et à qui Tanger faisait peur, Bridget avait développé un instinct infaillible pour les moments où sa maîtresse avait besoin de thé.
Peggy but le thé.
Elle ne dit rien au Comte.
Elle ne dit rien à Cecil.
Elle garda le secret comme on garde une carte dans un jeu — pas pour la jouer, pour la tenir. Tenir une carte, c’est avoir du pouvoir. Et Peggy, qui n’avait jamais eu de pouvoir sur rien — pas sur son mariage, pas sur son nom, pas sur sa vie — Peggy découvrait que le savoir est une forme de pouvoir, et que le silence est une forme de force, et que les deux ensemble font de vous quelqu’un d’autre que ce que vous étiez en entrant dans la boutique d’un antiquaire un vendredi après-midi.
*
Théodore composait.
Depuis la nuit des Jilala, il ne sortait plus de sa chambre que pour manger. Le Pleyel du Caid’s Bar était devenu son atelier — il y travaillait le matin, quand le bar était vide, et Ahmed le barman lui servait du thé sans qu’il le demandât, et le thé refroidissait à côté du piano, et Théodore ne le buvait pas, trop absorbé par ce qui sortait de ses doigts.
Ce qui sortait de ses doigts n’était pas ce qu’il avait prévu.
Il avait prévu une pièce savante — un dialogue entre le piano tempéré et les modes arabes, une œuvre de synthèse, un pont musicologique. Ce qui sortait de ses doigts était plus simple et plus étrange. C’était une série de motifs répétés — des cellules mélodiques courtes, quatre ou cinq notes, jouées en boucle, avec des variations infimes à chaque répétition, un ornement ajouté ici, une note altérée là, un silence inséré au milieu, et la répétition créait un effet d’accumulation, de densification, comme les couches de vernis sur un tableau ancien, chaque couche modifiant imperceptiblement la couleur et la profondeur de l’ensemble.
La main gauche jouait une quinte ouverte — do-sol, la plus ancienne consonance, le fondement de toute musique — et cette quinte ne bougeait pas, elle restait là, obstinée, comme le rythme d’un bendir, et sur cette quinte la main droite brodait ses motifs, et les motifs tournaient et revenaient et montaient et descendaient, et à un moment — Théodore ne savait pas exactement quand, il ne l’avait pas décidé, cela arrivait tout seul — à un moment les notes tempérées du piano cessaient de sonner comme des notes tempérées. La répétition les usait, les polissait, leur enlevait leur exactitude mathématique, et ce qui restait — ce qui restait après cette érosion — ressemblait à quelque chose qui n’était plus tout à fait le piano. Pas la ghayata non plus. Pas le bendir. Un troisième son. Le son d’un instrument qui n’existait pas mais que Théodore entendait dans sa tête, et qu’il approchait, note après note, boucle après boucle, comme on approche un animal sauvage — lentement, sans gestes brusques, en respirant à peine.
La pièce n’avait pas de nom. Elle durait environ sept minutes. Théodore la jouait chaque matin, et chaque matin elle était légèrement différente, parce que la répétition n’est pas la reproduction — chaque boucle est neuve, chaque passage est un premier passage, comme l’eau d’un fleuve qui coule au même endroit mais qui n’est jamais la même eau.
Le vendredi — deux jours avant le bal — il la joua une dernière fois, et quand il leva les mains du clavier, il sut qu’elle était finie. Pas parce qu’il avait atteint un but — il n’avait pas de but. Mais parce que la pièce avait trouvé sa forme, sa durée, sa respiration, et qu’ajouter quoi que ce fût l’aurait abîmée, comme un mot de trop dans un poème.
Il resta assis devant le piano un long moment.
Ahmed, derrière le comptoir, dit :
— C’était beau.
Théodore se tourna vers lui. Ahmed n’avait jamais commenté sa musique — Ahmed était un homme discret, professionnel, qui servait des verres et essuyait des comptoirs et ne donnait pas son avis sur les choses qui ne le regardaient pas. Que ce mot — « beau » — sortît de la bouche d’Ahmed avait plus de valeur que tous les compliments du jury du Conservatoire.
— Choukran, dit Théodore.
C’était toujours le seul mot d’arabe qu’il connaissait. Mais il le disait mieux maintenant. Avec le bon accent. Avec le r légèrement roulé et le kh guttural que Driss lui avait appris. Et Ahmed sourit, et Théodore sourit, et le piano resta ouvert, et la lumière du matin entrait par les moucharabiehs et dessinait sur le sol des motifs de dentelle dorée, et le thé était froid, et c’était bien.
*
Le samedi — la veille du bal — l’El Minzah était une fourmilière.
Des livreurs entraient et sortaient par la porte de service — caisses de champagne, caisses de verres, caisses de bougies, caisses de fleurs. Des guirlandes de jasmin et de roses étaient accrochées aux arches du patio par des garçons montés sur des échelles qui se criaient des instructions en arabe et en espagnol. Les cuisiniers travaillaient depuis l’aube — le fumet du tajine montait de la cuisine et emplissait le hall d’un parfum si enveloppant que les clients, en passant, ralentissaient sans s’en rendre compte, comme des papillons attirés par une lumière. Les femmes de chambre avaient mis des fleurs dans chaque chambre — des gerberas jaunes, des roses blanches, des brins de menthe dans des vases en cuivre.
Lord Bute arpentait le patio avec la fébrilité d’un général avant la bataille.
— Les lanternes, Driss. Combien de lanternes ?
— Deux cent quarante, milord. Plus les bougies dans les photophores. Plus les torches dans le jardin.
— Des torches. Je n’ai pas commandé de torches.
— Je me suis permis, milord. Les nuits sont claires en ce moment, et les torches dans le jardin donneront l’impression que le jardin continue au-delà des murs. Un effet de profondeur.
Lord Bute regarda Driss. Ses yeux bleus, fiévreux, surpris, se posèrent sur le concierge comme s’il le voyait pour la première fois — non pas l’uniforme, non pas la fonction, mais l’homme dedans, l’homme qui avait pensé aux torches et à l’effet de profondeur et qui avait compris, sans qu’on le lui dît, que l’El Minzah n’était pas seulement un bâtiment mais un spectacle, et que le spectacle ne s’arrêtait pas aux murs.
— Merci, Driss, dit Lord Bute.
Il le dit simplement, sans effusion, comme les Anglais disent merci quand ils sont véritablement reconnaissants — c’est-à-dire en retirant du mot tout excès pour n’en garder que le poids.
*
Ce soir-là, le dernier soir avant le bal, le Caid’s Bar était calme.
Cecil buvait son gin. Le Comte lisait un journal. Peggy était montée se coucher tôt — elle avait dit qu’elle voulait être fraîche pour le bal, mais Driss pensait qu’elle voulait être seule, et que la solitude, pour Peggy, était une chose nouvelle, une chose qu’elle apprenait, comme on apprend une langue ou un instrument, avec maladresse et avec courage.
Théodore était dans le jardin, assis sur un banc de pierre, les yeux fermés, écoutant le silence du jardin qui n’était pas du silence mais un tissage de sons minuscules — le froissement des feuilles d’oranger, le clapotis de la fontaine, le chant d’un grillon, et très loin, presque inaudible, le murmure du détroit.
Gonzalo n’était pas au bar.
Gonzalo était dans la médina.
Driss ne l’avait pas vu sortir, mais il savait — il savait parce que la clé de la chambre 203 était au tableau, et parce que Gonzalo ne laissait jamais sa clé au tableau sauf quand il sortait la nuit, et parce que Gonzalo sortait la nuit de plus en plus souvent depuis le télégramme, et Driss savait où il allait, et il n’en parlait à personne, parce que les histoires des gens leur appartiennent, et le rôle du concierge n’est pas de les raconter mais de les protéger.
Gonzalo était dans la médina, et quelque part dans la médina il y avait une maison où vivait une cousine d’Amina, et dans cette maison il y avait une cour intérieure avec un oranger et une fontaine, et peut-être — Driss ne savait pas, il supposait, il espérait — peut-être que dans cette cour, ce soir-là, un homme qui ne parlait pas et une femme qui chantait trouvaient un langage commun, un langage qui n’était ni l’arabe ni l’espagnol ni le français mais autre chose, quelque chose qui se passait de mots, comme la musique se passe de mots, comme le regard se passe de mots, comme le vent qui traverse le détroit se passe de mots pour dire ce qu’il a à dire.
Ou peut-être pas. Peut-être que Gonzalo marchait seul dans les ruelles sombres et qu’Amina dormait et que rien ne se passait et que tout se passait dans la tête de Driss, qui était un homme de cinq langues et d’imagination, et qui avait tendance à construire des histoires à partir de fragments, comme Cecil construisait des fortunes à partir de tessons.
Driss ne saurait jamais.
Et c’était bien ainsi.
*
À minuit, le Caid’s Bar était vide.
Driss fit le tour des salles. Tout était prêt. Les nappes blanches attendaient. Les verres brillaient. Les guirlandes de jasmin embaumaient. Les lanternes étaient éteintes mais prêtes — il suffirait d’une allumette, demain soir, pour que l’El Minzah s’allume comme un paquebot dans la nuit, et que Tanger tout entier le voie briller depuis la baie, depuis le port, depuis les terrasses et les minarets, et que les gens disent : « Regarde. L’hôtel. C’est ce soir. »
Driss éteignit la dernière lampe.
Demain, pensa-t-il. Demain tout se joue. Le bal, les consuls, le champagne, les robes et les uniformes et les djellabas et les smokings. Le Comte et son mensonge. Cecil et sa vérité. Peggy et son secret. Gonzalo et son départ. Théodore et sa musique. Amina et sa voix. Lord Bute et sa terreur. Et l’hôtel — l’hôtel qui n’était plus un bâtiment mais un personnage, un être vivant qui respirait par ses fenêtres et transpirait par ses murs et rêvait par ses plafonds peints — l’hôtel qui, demain soir, ouvrirait les yeux pour la première fois devant le monde.
Il sortit par la porte de service.
Dans la rue, Tanger dormait. Ou faisait semblant de dormir — Tanger ne dormait jamais vraiment, il y avait toujours quelque part un café ouvert, une lumière allumée, un homme qui marchait, un chat qui chassait, un poisson qui sautait dans le port, un muezzin qui préparait sa voix pour le fajr. La ville respirait dans le noir, lentement, profondément, avec cette respiration de vieille créature qui a vu passer des millénaires et qui sait que demain est un autre jour, toujours le même et toujours différent, et que les bals inauguraux, comme les tempêtes et les amours, commencent, durent, et finissent, et que ce qui reste après n’est pas le bruit mais le silence.
Et dans le silence, parfois, une voix qui chante.
Chapitre 11 — L’Inauguration
La lumière commença à tomber à six heures du soir, et l’El Minzah s’alluma.
Driss donna l’ordre à dix-huit heures précises — un mot à Youssef le portier, qui le transmit aux jardiniers, qui allumèrent les torches du jardin, et les flammes montèrent dans le crépuscule comme des exclamations, une par une, le long des allées de gravier entre les orangers et les bougainvilliers, et le jardin qui avait été un jardin devint un décor, un espace enchanté aux frontières floues, les murs disparaissant derrière les torches et les haies de jasmin, et Lord Bute avait eu raison d’avoir peur et Driss avait eu raison de commander des torches — l’effet de profondeur fonctionnait, le jardin semblait s’étendre au-delà de ses limites, se fondre dans la nuit tangéroise, comme si l’hôtel et la ville n’étaient plus séparés mais reliés par des corridors de lumière.
Puis le patio. Les deux cent quarante lanternes en cuivre ajouré furent allumées en même temps — Driss avait réparti les allumeurs, un garçon par lanterne, et au signal tous craquèrent leurs allumettes, et le patio explosa de lumière, une lumière chaude, ambrée, mouvante, qui se reflétait dans le marbre blanc de la fontaine et dans les zellige des murs et dans le cuivre des plateaux et dans l’eau de la fontaine elle-même, où les lanternes se dédoublaient et tremblotaient, si bien qu’on avait l’impression de se tenir à l’intérieur d’une lanterne géante, dans un ventre de lumière.
Les guirlandes de jasmin et de roses blanches dégageaient un parfum si dense qu’il avait une texture — on le sentait sur la peau, sur les lèvres, il entrait dans la bouche avec chaque respiration et avait un goût sucré, végétal, qui se mêlait à l’odeur de l’encens d’oliban que Driss avait fait brûler dans les couloirs et à l’odeur de la cire des bougies et à l’odeur, montant de la cuisine comme une marée, du tajine d’agneau aux pruneaux, du couscous et de la pastilla.
Lord Bute se tenait au centre du patio, en smoking noir, la cravate légèrement de travers, et il regardait son hôtel avec des yeux qui contenaient à la fois de la terreur et de l’émerveillement, et il ne parlait pas, et Driss pensa que c’était la première fois qu’il voyait Lord Bute ne pas parler, et que ce silence était peut-être le plus beau compliment que l’hôtel pût recevoir.
— Milord, dit Driss. Tout est prêt.
Lord Bute hocha la tête. Il ouvrit la bouche. La referma. Puis il dit, d’une voix très basse, comme s’il parlait à l’hôtel lui-même et non à Driss :
— C’est exactement ce que j’avais imaginé.
Et Driss sut que c’était faux — que l’El Minzah dépassait ce que Lord Bute avait imaginé, parce que la réalité dépasse toujours l’imagination quand elle est faite de bons matériaux et de bonnes mains, et que les artisans de Fès et les jardiniers de Tanger et les cuisiniers de Hadj Omar avaient ajouté à la vision de Lord Bute quelque chose que Lord Bute n’avait pas prévu : la vie.
*
Les premiers invités arrivèrent à vingt heures.
Le Mendoub — Si Mohammed Tazi, représentant du sultan dans la Zone Internationale — entra le premier, comme le voulait le protocole. C’était un homme imposant, en djellaba blanche et babouches jaunes, avec un turban de mousseline et une barbe poivre et sel taillée avec la précision d’un buis de jardin anglais. Il était accompagné de sa suite — trois secrétaires, un interprète, et deux gardes en uniforme du tabor qui se postèrent à l’entrée avec l’immobilité professionnelle de statues en faction. Le Mendoub salua Lord Bute avec une poignée de main suivie d’une main portée au cœur, ce geste arabe qui dit : je vous donne ma main et mon cœur ensemble.
Puis les consuls.
Le consul de France arriva dans une Citroën noire — un homme sec, chauve, en queue-de-pie, dont le visage exprimait cette distinction contrariée des fonctionnaires français à l’étranger qui considèrent que tout poste hors de Paris est un exil. Le consul d’Espagne arriva à pied, par la rue de Fès, en uniforme d’apparat avec des épaulettes dorées et un sabre cérémoniel dont le fourreau cliquetait sur les mosaïques — un homme rond, jovial, qui éclata de rire en voyant le patio illuminé et dit « Madre mía, c’est l’Alhambra ! » d’une voix qui porta jusqu’au jardin. Le consul de Grande-Bretagne arriva avec sa femme — une Écossaise rousse, grande, anguleuse, qui regarda les zellige avec l’air de quelqu’un qui évalue un bien immobilier. Le consul d’Italie arriva avec l’interprète Ferruccio, dont les moustaches tremblotaient plus que d’habitude. Les consuls de Belgique, du Portugal, des Pays-Bas et des États-Unis arrivèrent dans un désordre diplomatique qu’un protocole plus strict aurait réglé mais que Tanger, fidèle à elle-même, laissa se résoudre de lui-même — tout le monde se salua, tout le monde se serra la main, et les nationalités se mêlèrent dans le patio comme les couleurs se mêlent dans un zellige.
Puis la ville.
Les banquiers arrivèrent par grappes — des hommes en costume sombre, accompagnés de femmes en robe longue, et les robes étaient en soie et en satin et en crêpe de Chine, et les couleurs allaient du noir au blanc en passant par tous les tons de bleu, de vert, d’ivoire, et les bijoux brillaient aux cous et aux poignets et aux oreilles, et le patio qui avait été un espace architectural devint un espace vivant, grouillant, bruissant de soie et de conversations.
Les familles tangéroises arrivèrent avec la dignité de gens qui sont chez eux — les Tazi, les Erzini, les Bennani — les hommes en djellaba blanche ou en costume occidental, les femmes en caftan de soie brodé d’or et de fils d’argent, avec des ceintures de brocart et des diadèmes de pierreries qui captaient la lumière des lanternes et la redistribuaient en éclats. Driss reconnut des cousins, des voisins du mellah, un ami de son père — des visages familiers dans cette foule, des ancres dans cette mer.
L’orchestre andalou commença à jouer.
Le oud, le rabab, la darbouka — les mêmes instruments que chaque soir au restaurant, mais ce soir amplifiés par l’espace du patio et par la résonnance de la pierre, et la musique montait vers le ciel ouvert — le patio n’avait pas de toit, il ouvrait directement sur les étoiles — et les étoiles étaient là, énormes, tangéroises, et la musique leur parvenait peut-être, ou peut-être pas, mais l’idée que la musique montât vers les étoiles donnait au patio une dimension verticale qui n’était pas architecturale mais spirituelle, un axe invisible entre le sol et le ciel par lequel circulaient les sons et les parfums et la fumée de l’encens.
Le champagne coula.
Driss avait posté des serveurs à chaque entrée — des garçons en gilet brodé, portant des plateaux de coupes de Veuve Clicquot, et les coupes circulaient, et les bulles montaient, et les rires montaient avec les bulles, et le niveau sonore du patio augmentait par paliers, comme le tempo des bendirs pendant la nuit des Jilala, sauf qu’ici le rythme n’était pas sacré mais mondain, et le résultat était le même — une accélération progressive, une montée collective, une effervescence qui n’était pas seulement celle du champagne mais celle de trois cents personnes réunies dans un même lieu pour la première fois et qui découvraient que ce lieu avait été construit pour elles, que chaque arc et chaque colonne et chaque motif de zellige avait été pensé pour que les corps s’y sentent bien, que les voix y résonnent bien, que les visages y soient éclairés de cette lumière flatteuse des lanternes en cuivre qui adoucit les traits et rend tout le monde beau.
*
Le Comte Orsini fit son entrée à vingt et une heures.
Il avait attendu. Driss le savait — le Comte avait attendu dans sa chambre, devant le miroir probablement, ajustant son nœud de cravate, vérifiant ses boutons de manchette, choisissant le moment de sa descente avec le soin d’un acteur qui choisit le moment de son entrée en scène. Et le moment était parfait — vingt et une heures, quand la fête battait déjà son plein, quand le champagne avait fait son effet et que les conversations étaient assez animées pour former un fond sonore mais pas encore assez bruyantes pour couvrir une arrivée.
Il descendit l’escalier.
Il portait un smoking noir — le seul vêtement qu’on ne pût pas distinguer du vrai, parce que tous les smokings se ressemblent, c’est leur génie démocratique, ils abolissent les différences de fortune et ne laissent subsister que les différences d’allure, et l’allure, le Comte l’avait. Il avait une rose blanche à la boutonnière. Ses chaussures brillaient. Ses cheveux argentés étaient coiffés en arrière avec une gomina qui sentait le vétiver. Et il souriait — le grand sourire, le sourire de représentation, le sourire qui enveloppait et qui séduisait et qui promettait des choses qu’il ne tiendrait pas.
Sauf que ce soir, quelque chose dans le sourire avait changé.
Driss le vit. Driss qui passait sa vie à lire les sourires comme d’autres lisent les journaux — par habitude, par métier, par nécessité — Driss vit que le sourire du Comte, ce soir, avait un ingrédient nouveau. Pas de la tristesse — la tristesse était toujours là, sous le vernis, elle y était depuis la Terrasse des Paresseux et peut-être depuis bien avant. Quelque chose d’autre. Quelque chose qui ressemblait à de la résolution. Le sourire d’un homme qui a pris une décision et qui s’y tient.
Le Comte traversa le patio. Il salua Lord Bute — « Votre hôtel est un poème, milord » — et Lord Bute rougit de plaisir. Il salua le consul de France — en français impeccable. Il salua le consul d’Espagne — en espagnol castillan. Il salua le consul d’Italie — en italien, et Ferruccio l’interprète le regarda passer avec une expression de perplexité admirative, parce que l’italien du Comte était excellent, meilleur que celui de la plupart des Italiens, ce qui était justement le problème, parce que les vrais Italiens parlent mal leur langue, avec des élisions et des régionalismes et des erreurs de subjonctif, et l’italien du Comte était trop beau pour être natif.
Le Comte prit une coupe de champagne et se posta près de la fontaine.
Il regarda la fête.
Et Driss, qui le regardait regarder, eut l’impression que le Comte regardait quelque chose de plus grand que la fête — qu’il regardait, peut-être, la dernière représentation d’un rôle qu’il avait joué longtemps et qu’il allait bientôt quitter, et que cette dernière représentation était à la fois la plus belle et la plus triste, comme les dernières représentations le sont toujours.
*
Peggy apparut en haut de l’escalier à vingt-et-une heures trente et le patio se tut.
Pas complètement — le patio ne se tut jamais complètement ce soir-là, il y avait trop de monde, trop de bruit, trop de champagne — mais il se tut assez pour que ceux qui étaient proches de l’escalier lèvent la tête, et que ceux qui levèrent la tête poussent le coude de leurs voisins, et que les voisins lèvent la tête à leur tour, et le silence se propagea en cercles concentriques depuis l’escalier, comme une onde dans l’eau de la fontaine.
Elle portait une robe rouge.
Pas n’importe quel rouge — un rouge sombre, profond, le rouge des grenades ouvertes et des tapis berbères et du coucher de soleil sur le détroit quand le vent souffle du Levante, un rouge qui n’était pas criard mais incandescent, qui ne cherchait pas l’attention mais qui l’attirait comme un feu attire les regards dans le noir. La robe était en velours — du velours qui absorbait la lumière des lanternes et la restituait en douceur, comme si le tissu lui-même était éclairé de l’intérieur. Les épaules étaient nues. Un collier d’ambre — les grosses perles d’ambre dorées qu’elle avait achetées dans le souk avec Cecil — brillait à son cou.
Peggy n’était pas belle au sens où les magazines de mode l’entendaient. Elle n’avait pas les traits réguliers, pas la silhouette étroite, pas cette perfection lisse qui faisait les couvertures. Mais elle avait quelque chose de mieux que la beauté : elle avait de la présence. Elle descendit l’escalier comme si l’escalier avait été construit pour elle, et peut-être l’avait-il été — les artisans de Fès, en taillant les colonnes de marbre et en posant les marches de mosaïque, avaient peut-être rêvé d’une femme en robe rouge qui descendrait un soir d’inauguration, et le rêve s’était réalisé, comme les rêves se réalisent à Tanger, c’est-à-dire mal et magnifiquement.
Cecil l’attendait en bas.
— Vous êtes incendiaire, dit-il.
— Je sais, dit Peggy. C’est le but.
Elle prit la coupe de champagne qu’il lui tendait et regarda le patio, et ses yeux — ses yeux clairs qui avaient pleuré après la nuit des Jilala et qui avaient lu la lettre dans la boutique de Cecil — ses yeux balayèrent la fête et trouvèrent le Comte, debout près de la fontaine, qui la regardait.
Leurs regards se croisèrent.
Le Comte leva sa coupe. Peggy leva la sienne. Et entre les deux coupes, entre les deux sourires, il y eut une communication silencieuse que Driss ne put déchiffrer entièrement mais dont il perçut la nature — ce n’était pas de la séduction, ce n’était pas de la complicité, c’était une reconnaissance. Chacun savait quelque chose sur l’autre que l’autre ne savait pas encore qu’il savait, et ce double savoir créait entre eux un lien qui n’était ni l’amour ni l’amitié mais une forme de respect — le respect que les joueurs ont pour les joueurs, les masques pour les masques, les solitudes pour les solitudes.
*
Le dîner fut servi au restaurant El Korsan à vingt-deux heures.
Trois cents couverts. Les tables avaient été disposées en un immense U autour de l’estrade des musiciens, et chaque place avait un carton gravé, et le plan de table avait coûté à Driss plus de réflexion que tout le reste du bal — le Mendoub à la place d’honneur, les consuls répartis selon le rang protocolaire, les familles tangéroises mêlées aux Européens pour éviter la ségrégation spontanée des soirées coloniales, et les clients de l’El Minzah placés aux endroits stratégiques, comme des épices dans un plat, pour relever l’ensemble.
La harira fut servie dans des bols de céramique bleue, et trois cents cuillers plongèrent en même temps, et le bruit des cuillers contre la céramique créa un rythme doux, collectif, le rythme des repas partagés, et la harira était chaude et épicée et réconfortante, et les conversations reprirent, et le restaurant bourdonna.
Les briouates. Le tajine. Le couscous. Chaque plat arrivait porté par une procession de serveurs, les plateaux en cuivre martelé levés à bout de bras, et Hadj Omar les avait synchronisés — les plats arrivaient tous en même temps, comme un ballet, et les couvercles des tajines étaient soulevés simultanément, et le parfum montait de trente tajines en même temps, et la salle entière fut submergée par une vague d’agneau et de pruneaux et de safran et d’amandes grillées.
Le consul d’Espagne ferma les yeux de plaisir.
La femme du consul de Grande-Bretagne demanda la recette.
Le Mendoub hocha la tête — un hochement discret, le plus haut compliment qu’un Tangérois pût faire à une cuisine, parce que le hochement signifiait : c’est normal, c’est comme ça doit être, et quand quelque chose est comme il doit être, on ne le dit pas, on le reconnaît.
*
Amina chanta à vingt-trois heures.
Elle entra par la porte de service du restaurant — pas par l’entrée principale, pas en descendant un escalier sous les regards — elle entra comme elle faisait toujours, discrètement, par le côté, et elle traversa la salle sans que personne ne la remarquât, parce qu’Amina avait ce don de ne pas être vue quand elle ne voulait pas l’être, comme si elle pouvait se fondre dans l’air, devenir invisible, n’être qu’un mouvement parmi les mouvements, et soudain elle était sur l’estrade, assise sur son coussin de soie rouge, et les musiciens étaient là, et le oud jouait sa première note, et le monde se tut.
Trois cents personnes se turent.
Ce n’était pas la même chose que le silence du Caid’s Bar le soir de la première, quand il n’y avait que quatorze clients. Trois cents personnes qui se taisent en même temps, c’est un événement physique — l’air change de densité, de température, on sent le silence comme on sent un courant d’air, et dans ce silence la voix d’Amina monta, pure, nue, sans accompagnement pendant les premières secondes — une note tenue, longue, qui traversa la salle voûtée et toucha les murs de zellige et rebondit et revint, enrichie, multipliée, comme si les murs chantaient avec elle.
Puis les instruments entrèrent, et la musique prit sa forme — la nuba, la grande suite andalouse, cette architecture sonore qui avait été inventée dans les palais de Cordoue et de Grenade et qui avait traversé la mer avec les exilés et qui s’était posée ici, sur cette côte africaine, et qui vivait toujours, intacte, huit siècles après l’exil, comme le zellige et la calligraphie et les orangers et la mémoire.
Gonzalo Heredia était assis au fond de la salle.
Driss le vit — Driss voyait tout, c’était sa malédiction et son privilège — il vit Gonzalo assis à une petite table, seul, en costume bleu marine, le même qu’il portait le jour de son arrivée, et son visage n’avait plus l’expression du professionnel qui observe, ni celle de l’espion qui enregistre. Son visage avait l’expression d’un homme qui écoute quelqu’un qu’il connaît. Pas qu’il connaissait — quelqu’un qu’il avait appris à connaître, dans les interstices, dans les marges, dans ces espaces que ni les rapports ni les télégrammes ne couvraient. Et Amina chantait, et ses yeux mi-clos ne regardaient personne, et sa voix montait et descendait avec la liberté des oiseaux, et Gonzalo écoutait, et Driss se demanda si Gonzalo prendrait le ferry demain, et si le ferry emporterait un homme complet ou un homme amputé de quelque chose.
La nuba dura quarante minutes. Quand elle se termina, les applaudissements furent différents de ceux des soirs ordinaires — pas des applaudissements de restaurant, des applaudissements de concert, des applaudissements qui disaient : nous avons entendu quelque chose et nous ne savons pas ce que c’était mais nous savons que c’était important.
Amina inclina la tête. Puis elle se leva. Puis elle fit quelque chose qu’elle ne faisait jamais — elle sourit. Un sourire bref, discret, un sourire qui n’était adressé à personne en particulier et peut-être à quelqu’un en particulier, et Driss ne regarda pas Gonzalo à ce moment-là parce que certaines choses ne se vérifient pas, on les laisse exister dans l’incertitude, et l’incertitude est une forme de respect.
*
À minuit, le Caid’s Bar s’ouvrit pour la danse.
Le quartet de jazz — piano, contrebasse, clarinette, batterie, des musiciens français de Casablanca que Lord Bute avait fait venir — attaqua un foxtrot, et les couples entrèrent sur la piste, et les corps qui avaient été assis et nourris et abreuvés se mirent en mouvement, et le bar qui avait été un lieu de contemplation devint un lieu de vertige, et les étoiles de cuivre sur le plafond tournaient dans la lumière des lanternes comme un ciel en mouvement.
Le consul d’Espagne dansait avec la femme du consul de Grande-Bretagne. Le consul de France dansait avec une Tangéroise en caftan doré. Miss Partridge dansait avec le Dr. Favre, et le teckel, sous le châle, suivait le rythme de son propre chef.
Cecil ne dansait pas. Cecil ne dansait jamais. Il était au comptoir, son gin à la main, son tabouret attitré sous lui, et il regardait la fête avec ce sourire qui contenait tant de couches que le décrypter aurait demandé une vie entière.
Et puis le Comte dansa avec Peggy.
Ils dansèrent un slow — le quartet jouait un standard lent, quelque chose de Cole Porter peut-être, ou d’Irving Berlin, une de ces mélodies qui semblent avoir toujours existé et qui donnent au temps une texture de velours. Le Comte tenait Peggy à distance correcte — pas trop près, pas trop loin, la distance exacte qui dit : je suis un gentleman. Et Peggy se laissait conduire, ce qui ne lui ressemblait pas, elle qui ne se laissait jamais conduire, mais la danse est une exception, la danse est le seul endroit où se laisser conduire n’est pas une faiblesse mais un accord, un contrat temporaire entre deux corps qui décident de bouger ensemble.
Ils parlèrent en dansant.
Driss ne pouvait pas entendre. Mais il voyait les lèvres de Peggy bouger, et il voyait le visage du Comte — d’abord le sourire, puis le sourire qui change, qui se fissure, qui devient autre chose — et il vit le moment exact, le battement de musique exact, où Peggy dit au Comte ce qu’elle savait.
Driss ne sut jamais les mots. Mais il sut l’effet.
Le Comte s’arrêta de danser. Pas d’un coup — lentement, comme un moteur qui cale, le corps qui ralentit et qui s’immobilise, et pendant une seconde il resta là, debout au milieu de la piste, les mains de Peggy encore dans les siennes, et son visage — Driss vit son visage — était un visage nu, complètement nu, plus nu que pendant la nuit des Jilala, plus nu que sur la Terrasse des Paresseux, un visage sans masque et sans défense et sans rien, un visage d’homme qui vient d’être vu.
Peggy ne lâcha pas ses mains.
Elle le regarda. Et ce qu’il y avait dans son regard n’était pas du mépris, ni de la pitié, ni de la colère — c’était cette chose qu’elle avait pensée dans sa chambre en buvant le thé de Bridget : un homme qui joue aussi bien n’est pas rien.
Le Comte baissa les yeux. Il regarda leurs mains jointes. Et il fit quelque chose que Driss n’avait pas prévu — que personne n’avait prévu — quelque chose qui, dans la mécanique parfaite de son imposture, était un acte de sabotage délibéré, un grain de sable dans l’horloge suisse.
Il rit.
Pas le rire de représentation. Pas le rire charmeur. Un vrai rire — un rire cassé, rauque, un rire qui venait du fond et qui montait comme la voix d’Amina dans la nuba, sans contrôle, sans calcul, un rire qui contenait du soulagement et de la honte et de la joie et de l’absurdité de tout cela — l’absurdité d’un homme qui n’est pas Comte et qui danse dans un hôtel inauguré par un Lord avec une Américaine qui sait qu’il n’est pas Comte et qui danse quand même.
— Vous êtes une femme extraordinaire, dit-il.
— Et vous n’êtes pas un Comte, dit Peggy.
— Non.
— Qui êtes-vous ?
Le Comte — l’homme qui n’était pas le Comte — regarda Peggy. Et il dit quelque chose que Driss ne lut pas sur ses lèvres, parce que le quartet jouait trop fort et que la distance était trop grande, mais qu’il devina plus tard, en reconstituant la scène, en recoupant les indices, en faisant ce qu’il faisait toujours — observer, déduire, imaginer.
Il dit probablement son vrai nom. Un nom qui n’était pas Orsini. Un nom ordinaire — italien peut-être, ou pas, un nom qui ne portait pas de titre, qui ne sentait pas le palais, qui sentait plutôt la petite ville et l’école publique et la débrouillardise et les trains de nuit et les valises refaites à chaque frontière.
Et Peggy serra ses mains.
Et ils recommencèrent à danser.
*
Ce qui se passa ensuite fut rapide et inattendu, comme les choses le sont à Tanger quand on cesse de les contrôler.
Le Comte — appelons-le encore le Comte, puisque le nom qu’il donna à Peggy n’appartenait qu’à Peggy — le Comte lâcha les mains de Peggy, traversa la piste, sortit du bar, et entra dans le patio.
Driss le suivit.
Le Comte se dirigea vers le consul de Belgique, qui fumait un cigare près de la fontaine en conversation avec Verstraeten. Le Comte s’approcha, et son pas avait changé — ce n’était plus le pas de l’acteur, le pas mesuré, le pas de scène. C’était un pas rapide, un pas de quelqu’un qui va quelque part, et Driss comprit — comprit avec une seconde d’avance — ce que le Comte allait faire.
— Monsieur Verstraeten, dit le Comte.
Le banquier belge se tourna vers lui, le cigare entre les doigts, le sourire du bon vivant.
— Orsini ! Quelle soirée magnifique. Je disais justement à M. le consul que —
— Monsieur Verstraeten, répéta le Comte. Je dois vous parler. C’est important.
Le ton arrêta Verstraeten. Ce n’était pas le ton du Comte. C’était un autre ton — direct, sec, sans charme, comme un vêtement qu’on retourne et dont on montre les coutures.
— Les phosphates du cap Spartel, dit le Comte. L’analyse du laboratoire de Turin. Le terrain de Si Larbi. Tout est faux.
Silence.
Verstraeten cligna des yeux. Le consul de Belgique cligna des yeux. Driss, derrière un pilier, retint son souffle.
— Pardon ? dit Verstraeten.
— Il n’y a pas de phosphates au cap Spartel. Il n’y a pas de géologue turinois. Il n’y a pas de terrain à vendre. J’ai inventé l’ensemble. L’analyse est un faux. Les chiffres sont faux. Le tampon est faux. Tout est faux.
Silence plus long. Le cigare de Verstraeten resta suspendu entre ses doigts, et un cylindre de cendre tomba sur le revers de sa veste sans qu’il s’en aperçût.
— Mais — commença Verstraeten.
— Je suis un escroc, dit le Comte. Pas un bon escroc — un bon escroc n’avoue pas. Mais un escroc honnête, ce soir, ce qui est un oxymore, j’en conviens, mais nous sommes à Tanger, et Tanger est une ville d’oxymores.
Il souriait en disant cela. Pas le grand sourire — le petit sourire, celui de la terrasse, celui d’après les Jilala, le sourire qui avait de la vérité dedans.
Verstraeten ouvrit la bouche. La referma. L’ouvrit de nouveau.
— Vous — vous êtes en train de me dire que —
— Que vous n’avez rien perdu, parce que vous n’avez rien versé. L’engagement que vous avez signé est un papier sans valeur juridique, rédigé par un homme sans titre réel. Déchirez-le. Oubliez-le. Et prenez un verre de champagne. Le champagne est vrai. C’est du Veuve Clicquot.
Le consul de Belgique regardait la scène avec l’expression d’un homme qui assiste à un numéro de cirque dont il ne comprend pas s’il est comique ou tragique.
Verstraeten regarda le Comte un long moment. Puis quelque chose bougea sur son visage — pas de la colère, pas encore, la colère viendrait plus tard, dans la chambre, quand sa femme lui dirait « je te l’avais dit » avec cette satisfaction glaciale des épouses qui avaient vu. Ce qui bougea sur son visage fut de l’incrédulité — l’incrédulité spécifique du banquier qui découvre qu’il a été joué par un amateur et que l’amateur a eu la décence de le lui dire.
— Vous êtes fou, dit Verstraeten.
— C’est possible, dit le Comte.
— Pourquoi me dites-vous cela ?
Le Comte réfléchit. Driss vit la réflexion passer sur son visage — un nuage rapide, une ombre.
— Parce que quelqu’un m’a regardé ce soir, dit-il, et que j’ai préféré ce regard à votre argent.
Puis il s’inclina — une dernière inclination, impeccable, la révérence du comédien après le dernier acte — et il s’éloigna dans le patio, et le consul de Belgique dit « Bon Dieu » et Verstraeten dit quelque chose en flamand que Driss ne comprit pas mais dont le ton ne laissait aucun doute sur le contenu.
*
Cecil avait tout vu.
Il était sorti du bar juste derrière Driss, son verre de gin à la main, et il s’était adossé à une colonne, et il avait regardé la scène avec l’expression d’un homme qui regarde un objet rare et qui se dit : celui-là, je ne l’aurais pas vu venir.
Quand le Comte s’éloigna, Cecil le rejoignit.
Driss ne les suivit pas. Mais il les vit s’arrêter dans le jardin, entre les torches, et il vit Cecil tendre la main, et il vit le Comte la serrer, et la poignée de main dura plus longtemps qu’une poignée de main ordinaire, et elle disait quelque chose — pas de la complicité, pas de l’approbation, quelque chose d’autre, quelque chose qui ressemblait à de la reconnaissance entre deux hommes dont les métiers se ressemblent plus qu’ils ne voudraient l’admettre.
*
Théodore joua à une heure du matin.
Le quartet de jazz avait fait une pause. Le bar était plein — des danseurs essoufflés, des buveurs installés, des fumeurs accoudés. Les lanternes de cuivre projetaient toujours leurs étoiles sur les murs. L’air sentait le champagne, le tabac turc, et le jasmin qui entrait par les fenêtres ouvertes sur le jardin.
Théodore s’assit au Pleyel.
Personne ne lui avait demandé de jouer. Lord Bute n’avait pas prévu de piano solo dans le programme. Mais Théodore s’assit, et il ouvrit le couvercle, et le bruit du couvercle qui s’ouvre — ce petit claquement de bois et de métal — fit tourner quelques têtes, et les têtes qui se tournèrent virent un jeune homme en chemise blanche, les manches retroussées, les cheveux en désordre, les yeux fixés sur le clavier avec l’intensité de quelqu’un qui s’apprête à dire quelque chose qu’il n’a jamais dit.
Il posa ses mains sur les touches.
La quinte. Do-sol. La chose la plus ancienne de la musique.
Et sur cette quinte, les motifs commencèrent.
Ce n’était pas du jazz. Ce n’était pas du classique. Ce n’était pas de la musique arabe. C’était la chose que Théodore avait trouvée — le troisième endroit, l’espace entre les musiques, l’endroit où le piano cessait d’être un piano et devenait autre chose, un instrument sans nom qui parlait une langue sans grammaire. Les notes se répétaient, tournaient en boucle, et chaque boucle était la même et n’était pas la même, et la répétition creusait un sillon dans l’air, un sillon de plus en plus profond, et le sillon menait quelque part, pas vers un but mais vers un état — un état de vibration, de tremblement continu, un bourdonnement lumineux qui emplissait le bar comme la fumée du benjoin avait empli la zaouïa.
Les conversations s’éteignirent.
Le bar se tut.
Cecil posa son verre.
Le consul d’Espagne ferma les yeux.
Peggy, debout près du comptoir, sa robe rouge immobile dans la lumière des lanternes, écouta avec le visage de quelqu’un qui reconnaît quelque chose — pas la musique, pas les notes, mais l’intention derrière les notes, cette intention qu’elle avait sentie chez les Jilala et chez Amina et dans les ruelles de la médina et dans les épices du souk : l’intention de toucher ce qui ne se touche pas, d’atteindre ce qui ne s’atteint pas, de dire ce qui ne se dit pas.
Théodore jouait.
Ses yeux étaient fermés. Ses mains bougeaient — sûres, précises, mais avec cette qualité d’abandon que le hammam lui avait apprise, les mains ne commandaient pas la musique, elles la laissaient passer, comme Driss laissait passer les langues, comme l’eau passe à travers le détroit, sans effort, par la pente naturelle des choses.
La pièce dura sept minutes.
Quand la dernière note s’éteignit — pas une fin, un effacement, le son qui se retire comme la marée — le silence qui suivit fut le silence le plus plein que le Caid’s Bar eût jamais contenu. Pas un silence vide. Un silence plein de ce qui venait d’être dit et qui continuait de vibrer dans les murs et dans les os et dans les coupes de champagne abandonnées sur les tables.
Puis les applaudissements.
Théodore ouvrit les yeux. Il regarda le bar — les visages, les lumières, les étoiles de cuivre — et il eut l’air surpris, comme un homme qui se réveille dans un endroit où il ne s’attendait pas à être.
Ahmed le barman, derrière le comptoir, hocha la tête.
Il ne dit pas « c’était beau ». Il n’avait pas besoin de le dire. Il l’avait déjà dit.
*
À trois heures du matin, la fête mourut.
Pas d’un coup — par paliers, comme elle était née. Les consuls partirent les premiers, avec la ponctualité diplomatique des gens qui ont un agenda. Les familles tangéroises partirent ensuite, en groupe, dans un bruissement de caftans et de soie. Les banquiers partirent avec leurs femmes. Miss Partridge partit avec son teckel. Le Dr. Favre partit avec son Montaigne. Le Danois Henriksen, à qui le Comte avait également dit la vérité — quand ? Driss ne savait pas, peut-être entre deux danses, peut-être dans les toilettes, peut-être dans le jardin — le Danois Henriksen partit en secouant la tête avec l’expression d’un homme qui hésite entre l’indignation et le rire et qui choisira le rire demain matin.
Mme Verstraeten, en sortant, s’arrêta devant Driss.
— Bonne nuit, dit-elle.
C’étaient les premiers mots que Driss l’entendait prononcer en deux semaines. Sa voix était douce, claire, et elle avait dans les yeux cette lueur — cette lueur que Driss avait notée au dîner du septième soir, quand elle regardait le Comte — et la lueur disait : je savais. Depuis le début. Les femmes de porcelaine voient à travers les masques. C’est leur secret.
*
À quatre heures, il ne restait plus personne dans le patio.
Les lanternes brûlaient encore — quelques-unes s’étaient éteintes, par manque d’huile, et les étoiles de cuivre disparaissaient une par une sur les murs, comme un ciel qui s’efface. La fontaine coulait toujours. Les guirlandes de jasmin avaient perdu leurs pétales, et les pétales blancs flottaient dans le bassin de la fontaine comme des confettis après une fête.
Lord Bute était monté se coucher. Il avait serré la main de Driss dans le hall, longuement, sans rien dire, et ses yeux brillaient, et ce n’étaient pas des larmes — Lord Bute ne pleurait pas — c’était cette lumière particulière des yeux de ceux qui ont vu leur rêve se réaliser et qui savent que le rêve réalisé est toujours différent du rêve rêvé, et que cette différence est la définition même de la vie.
Cecil était parti dans la nuit, en sifflotant. Il sifflotait toujours le même air — pas du Gershwin, Driss le réalisa ce soir-là, mais une mélodie qu’il ne reconnut pas, une mélodie qui n’était peut-être de personne, une mélodie que Cecil avait inventée et qu’il emportait avec lui dans les ruelles de Tanger comme un viatique.
Le Comte avait disparu.
Sa malle n’était plus dans sa chambre — Driss l’apprendrait le lendemain matin, en montant à la suite 201 pour vérifier. La malle, le costume gris anthracite, la chemise blanche au col impeccable, les chaussures cirées, la pochette de soie, le stylo — tout avait disparu. Le registre de l’hôtel portait encore le nom : Alessandro Orsini, Venezia. L’écriture était là, avec ses majuscules ornées. Mais l’homme était parti. Par le ferry de nuit, probablement — le ferry de trois heures qui faisait la traversée vers Algeciras dans le noir, coque contre vagues, lumières éteintes, passagers endormis. Le Comte avait traversé le détroit dans l’autre sens, vers l’Europe, vers une autre ville, un autre hôtel, un autre nom peut-être. Ou le même. Driss ne le saurait jamais. Les bons imposteurs ne laissent pas d’adresse. Ils laissent un souvenir — un souvenir qui est lui-même une imposture, parce que le souvenir qu’on garde de quelqu’un n’est jamais la personne mais l’idée qu’on s’en fait, et l’idée est toujours plus belle que la réalité, ou plus laide, ou plus intéressante, et dans le cas du Comte elle était les trois à la fois.
Peggy était montée dans sa chambre en disant « Bonne nuit, Driss, bonne nuit, cher Driss » avec une douceur qui ne ressemblait pas à celle des premiers jours — une douceur qui avait gagné en profondeur ce qu’elle avait perdu en naïveté, et Driss pensa que Peggy resterait à Tanger. Pas parce qu’elle avait trouvé ce qu’elle cherchait — elle n’avait rien trouvé, ou elle avait trouvé autre chose — mais parce que Tanger l’avait trouvée, elle, et que Tanger ne lâchait pas les gens qu’elle avait trouvés.
Théodore dormait. Il s’était endormi dans le jardin, sur le banc de pierre, la tête contre le mur, et les jardiniers l’avaient couvert d’une couverture et l’avaient laissé dormir, parce qu’un homme qui vient de jouer sept minutes de musique neuve a le droit de dormir où il veut.
*
Gonzalo Heredia était sur la terrasse du deuxième étage.
Driss le trouva là — pas par hasard, par instinct. La terrasse donnait sur le port, et le port, à quatre heures du matin, était une étendue noire piquée de lumières, et les lumières tremblaient sur l’eau comme des étoiles noyées. Le ferry de trois heures était parti. Sa silhouette s’éloignait vers Algeciras, un rectangle sombre sur l’eau sombre, avec un point de lumière à la poupe qui diminuait.
Gonzalo regardait le ferry.
Driss s’accouda à la balustrade à côté de lui. Ils restèrent silencieux un moment. Le vent du détroit soufflait doucement — le poniente, le vent d’ouest, qui sentait l’Atlantique et le large et les espaces ouverts.
— Vous partez demain, dit Driss.
Ce n’était pas une question.
— Oui, dit Gonzalo.
Silence.
— Elle le sait ? demanda Driss.
Gonzalo ne demanda pas de qui Driss parlait. Il n’y avait pas besoin de demander.
— Oui.
— Et ?
Gonzalo regarda le détroit. Le ferry rapetissait. Les lumières de Tarifa brillaient de l’autre côté, petites, lointaines, espagnoles.
— Et rien, dit-il. Je pars. Elle reste. Le détroit est entre les deux. C’est la géographie. On ne discute pas avec la géographie.
Driss pensa : on ne discute pas avec la géographie, mais on traverse les détroits. Les hommes traversent les détroits depuis quatre mille ans. Les Phéniciens traversaient. Les Arabes traversaient. Les contrebandiers traversent. Les amoureux traversent. Quatorze kilomètres, ce n’est rien. C’est la distance entre deux vies.
Mais il ne le dit pas.
Il ne le dit pas parce que les choses qu’on dit aux gens qui partent ne changent pas le départ, elles changent seulement la façon dont on se souvient du départ, et Driss voulait que Gonzalo se souvînt de ce moment tel qu’il était — le vent, le silence, les lumières, le ferry qui s’en allait — sans y ajouter de mots qui n’auraient été que de la décoration.
Gonzalo se redressa.
— Bonne nuit, Driss.
— Bonne nuit, monsieur Heredia.
Gonzalo fit un pas vers la porte. Puis il s’arrêta.
— Elle m’a chanté quelque chose, dit-il. Ce soir. Après le bal. Chez sa cousine. Une chanson que je ne connaissais pas. En arabe. Je n’ai pas compris les mots.
— Qu’est-ce que vous avez compris ?
Gonzalo réfléchit.
— Tout le reste, dit-il.
Et il entra dans l’hôtel, et Driss resta seul sur la terrasse.
*
L’aube arriva.
Elle arriva comme elle arrivait toujours à Tanger — par l’est, par le détroit, le ciel passant du noir au bleu foncé au bleu pâle au rose, et la lumière montant de l’eau comme si la mer elle-même s’allumait, et les contours des choses apparaissant un par un — d’abord les minarets, puis les toits, puis les murs, puis les fenêtres, puis les arbres, puis les visages des premiers passants, et le monde redevenant le monde après la nuit.
Le muezzin du fajr chanta.
La voix monta dans l’aube rose — cette voix d’homme seul qui déclarait quelque chose au ciel avec une certitude totale, la même voix depuis quatorze siècles, la même déclaration, le même ciel, et Driss écouta, comme il écoutait chaque matin, et la voix du muezzin se mêla au bruit de l’eau de la fontaine et au chant des martinets qui tournoyaient au-dessus du patio et au froissement des feuilles des orangers et au lointain mugissement d’un cargo qui quittait le port, et tous ces sons formaient la musique de Tanger, cette musique que personne n’avait composée et que personne ne pouvait transcrire et qui était, peut-être, la seule musique qui comptât vraiment — la musique de ce qui existe.
Driss descendit dans le patio.
Les pétales de jasmin flottaient toujours dans le bassin de la fontaine. Les dernières lanternes brûlaient, à bout de mèche, et leur lumière n’était plus nécessaire parce que l’aube entrait par le toit ouvert et baignait le patio d’une clarté nacrée, douce, neuve, la clarté des premiers matins du monde.
L’El Minzah sentait le jasmin et le champagne et l’encens froid et la cire éteinte et, en dessous de tout cela, l’odeur de plâtre frais qui n’avait pas encore complètement disparu — l’odeur des commencements.
Driss toucha le mur du patio.
Le tadelakt était lisse, frais, doux sous sa paume. Le mur était chaud même à cette heure — la chaux gardait la chaleur de la veille, et la chaleur de la veille contenait le bruit et les rires et la musique et les pas de trois cents personnes et la voix d’Amina et les notes du piano de Théodore et le rire du Comte et les larmes de Peggy et le silence de Gonzalo, tout cela était dans le mur, absorbé par la chaux, conservé comme la chaux conserve tout — la lumière, la chaleur, la mémoire.
L’hôtel respirait.
Il respirait avec la lenteur d’un être vivant qui dort après une longue nuit, et Driss resta un moment à écouter cette respiration — le patio qui craquait doucement en se refroidissant, la fontaine qui coulait son éternelle note tenue, le jardin qui bruissait sous le vent du matin — et il pensa que l’hôtel était né cette nuit. Pas le bâtiment — le bâtiment existait depuis des mois, avec ses murs et ses arches et ses zellige. Mais l’hôtel, le vrai, celui qui est fait des gens qui y passent et des histoires qu’ils y laissent et des odeurs et des sons et des silences — cet hôtel-là était né cette nuit, et il vivrait longtemps, et il verrait passer d’autres Comtes et d’autres Peggy et d’autres Gonzalo et d’autres Théodore, et chacun y laisserait quelque chose, une trace, un parfum, un écho, et les murs de tadelakt absorberaient tout, et la fontaine coulerait toujours, et les orangers donneraient leurs oranges amères, et le détroit séparerait les continents avec l’indifférence tranquille d’un dieu qui sait que les hommes passent et que l’eau reste.
Driss traversa le hall.
Il remit sa clé au tableau. Il ajusta son col. Il vérifia le registre — les arrivées du jour, les départs du jour.
Un départ. Chambre 203. Heredia, Gonzalo. Ferry de quatorze heures.
Une arrivée. Chambre 201 — l’ancienne suite du Comte. Un couple anglais. M. et Mme Crawford, de Londres.
La chambre serait prête à midi. Les draps seraient changés. Les serviettes seraient neuves. Le vase sur la console aurait des fleurs fraîches. Et quand M. et Mme Crawford entreraient dans la suite, ils ne sauraient rien du Comte Orsini, de ses phosphates, de son sourire, de sa malle aux initiales de laiton. Ils entreraient dans une chambre propre, vide, qui sentait le savon et la fleur d’oranger, et ils regarderaient par la fenêtre, et ils verraient le détroit, et ils diraient : « Comme c’est beau. »
Et ils auraient raison.
C’est beau.
C’est toujours beau.
Driss ouvrit le registre à la page du jour et prit son stylo.
Dehors, le soleil se levait sur Tanger. Le ferry de sept heures entrait dans le port, chargé de nouveaux arrivants — des hommes, des femmes, des valises, des secrets, des espoirs, des mensonges, des vérités — et le ferry soufflait sa corne de brume, et la corne résonnait contre les murs de la médina, et l’écho revenait, déformé, adouci, comme un mot qui a traversé cinq langues et qui n’est plus un mot mais un son, et le son n’a pas de frontière, et le son n’a pas de passeport, et le son traverse les détroits sans permission et sans visa, et il arrive, et il se pose, et il reste.
L’El Minzah était ouvert.