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La nuit
des Jila­la

La nuit des Jilala

Cha­pitres 9 à 11

Cha­pitre 9 — La nuit des Jilala

Cecil connais­sait un homme qui connais­sait un homme.

C’est ain­si que les choses fonc­tion­naient à Tan­ger — pas par lignes droites mais par rico­chet, comme une bille sur un billard, chaque contact en déclen­chant un autre, et le che­min entre le point de départ et le point d’ar­ri­vée n’é­tait jamais celui qu’on avait pré­vu. L’homme que Cecil connais­sait s’ap­pe­lait Mou­lay Abdes­lam. C’é­tait un com­mer­çant du souk des épices, un homme dis­cret, pieux, qui ven­dait du safran et du cumin et de l’ambre gris et qui était, par ailleurs, membre de la confré­rie des Jila­la — l’une des plus anciennes fra­ter­ni­tés sou­fies du Maroc, fon­dée au XVe siècle par Mou­lay Abdel­ka­der Jila­li, saint patron de Bag­dad dont le nom avait tra­ver­sé les siècles et les conti­nents pour se poser sur les lèvres de mil­liers d’hommes qui, chaque semaine, se réunis­saient dans des zaouïas pour chan­ter, prier et dan­ser jus­qu’à ce que le corps cède et que quelque chose d’autre prenne sa place.

— Ce soir, dit Cecil au Caid’s Bar, un jeu­di, à six heures du soir.

Il s’a­dres­sait à la tablée — Peg­gy, Théo­dore, et le Comte, qui avaient pris l’ha­bi­tude de se retrou­ver au bar avant le dîner comme d’autres prennent l’ha­bi­tude de respirer.

— Ce soir quoi ? dit Peggy.

— Les Jila­la. Une céré­mo­nie. La vraie. Pas celle qu’on montre aux tou­ristes — il n’y a pas de tou­ristes à Tan­ger, il n’y a que des gens qui res­tent plus ou moins long­temps. La vraie. Mou­lay Abdes­lam m’a invi­té. Vous pou­vez venir, à condi­tion de ne pas par­ler, de ne pas pho­to­gra­phier, et d’en­le­ver vos chaussures.

— Qu’est-ce que c’est, exac­te­ment ? deman­da Théodore.

— C’est — com­ment dire sans le dire mal. C’est une céré­mo­nie de dhi­kr. De sou­ve­nir. On se sou­vient de Dieu en le nom­mant, en le répé­tant, en le chan­tant, jus­qu’à ce que le nom devienne le souffle et le souffle devienne le nom, et à un moment — si ça marche, si la nuit est bonne, si les cœurs sont ouverts — à un moment quelque chose se passe.

— Quoi ? dit Peggy.

— Je ne sais pas. Je ne suis pas sou­fi. Mais j’ai vu des gens pleu­rer. J’ai vu des gens tom­ber. J’ai vu des gens sou­rire comme des enfants. Quelque chose se passe.

Le Comte incli­na la tête.

— J’i­rai, dit-il.

— Moi aus­si, dit Peggy.

— Et moi, dit Théo­dore, qui avait ces­sé de res­pi­rer depuis que Cecil avait pro­non­cé le mot « chanter ».

Cecil regar­da autour de lui. Gon­za­lo Here­dia était à sa table habi­tuelle, près de la fenêtre, son verre de man­za­nilla devant lui. Cecil hési­ta — Gon­za­lo n’é­tait pas des leurs, pas vrai­ment, il res­tait à la lisière du groupe comme un ani­mal sau­vage qui s’ap­proche du feu mais ne s’as­soit pas au cercle. Mais Cecil était un homme géné­reux, ou curieux, ou les deux, et il tra­ver­sa le bar.

— Here­dia. Ce soir. Vous êtes invité.

Gon­za­lo leva les yeux de son carnet.

— Invi­té à quoi ?

— À quelque chose que vous n’a­vez jamais vu.

Gon­za­lo regar­da Cecil. Il regar­da le groupe, au fond du bar. Il regar­da la fenêtre, der­rière laquelle la nuit com­men­çait à tom­ber — cette chute brusque, le rideau qu’on tire, et sou­dain le ciel était vio­let et les pre­mières étoiles perçaient.

— D’ac­cord, dit-il.

*

Ils se retrou­vèrent à vingt-deux heures devant la porte du Grand Socco.

La nuit était douce. Tan­ger sen­tait le jas­min — pas le jas­min des jar­dins, le jas­min sau­vage qui pous­sait sur les murs de la médi­na et qui, la nuit, libé­rait son par­fum avec une géné­ro­si­té obs­cène, comme si la fleur atten­dait l’obs­cu­ri­té pour se don­ner. Le Grand Soc­co était presque vide — quelques ven­deurs ambu­lants ran­geaient leurs étals, un chat tra­ver­sait la place en dia­go­nal, un veilleur de nuit fumait sous un réverbère.

Mou­lay Abdes­lam les attendait.

C’é­tait un homme petit, rond, avec une barbe courte et grise et des yeux qui riaient même quand sa bouche ne riait pas. Il por­tait une djel­la­ba blanche et des babouches jaunes et un petit calot bro­dé sur le crâne. Il salua Cecil d’une acco­lade, salua les autres d’un hoche­ment de tête, et dit quelque chose en arabe que Driss — qui était venu, parce que Cecil le lui avait deman­dé, et parce que la curio­si­té est un vice que Driss ne cher­chait pas à com­battre — tra­dui­sit men­ta­le­ment : « Soyez les bien­ve­nus. Gar­dez les yeux ouverts et la bouche fermée. »

Ils s’en­fon­cèrent dans la médina.

La médi­na la nuit était un autre monde. Les ruelles qui, le jour, débor­daient de lumière et de bruit étaient deve­nues des tun­nels d’ombre — des pas­sages étroits entre des murs blancs qui lui­saient fai­ble­ment sous la lune, comme des os. Le sol était inégal — des pierres, des marches, des pentes — et les pas réson­naient dif­fé­rem­ment la nuit, plus secs, plus nets, comme si l’obs­cu­ri­té don­nait au son une tex­ture nou­velle. De temps en temps, une porte s’ou­vrait et un rec­tangle de lumière jaune tom­bait dans la ruelle, et on aper­ce­vait une cour inté­rieure, une lampe à huile, une sil­houette, et la porte se refer­mait et l’obs­cu­ri­té reprenait.

Peg­gy mar­chait près de Cecil. Elle ne par­lait pas. L’air de la nuit avait quelque chose qui décou­ra­geait la parole — une gra­vi­té, une den­si­té, comme si les mots pesaient plus lourd dans le noir.

Le Comte mar­chait der­rière, les mains dans les poches, avec l’ai­sance d’un homme qui a tra­ver­sé d’autres nuits dans d’autres villes et qui sait que les villes la nuit sont toutes les mêmes et toutes différentes.

Gon­za­lo mar­chait en der­nier, silen­cieux, atten­tif, ses yeux enre­gis­trant les virages, les inter­sec­tions, les repères — un mina­ret, un figuier, une fon­taine murale — comme si la nuit était un ter­ri­toire qu’il car­to­gra­phiait par réflexe.

Et Théo­dore — Théo­dore écou­tait. La médi­na la nuit avait une musique. Pas de la musique jouée — une musique orga­nique, faite de bruits minus­cules qui, assem­blés, for­maient une par­ti­tion : le goutte-à-goutte d’une fon­taine, le frot­te­ment d’un chat contre un mur, le grin­ce­ment d’un volet, un bébé qui pleu­rait quelque part au-des­sus d’eux, der­rière un mou­cha­ra­bieh, un chien qui aboyait au loin, un autre qui lui répon­dait, et par-des­sous tout cela un bour­don­ne­ment conti­nu, presque imper­cep­tible, qui était peut-être le bruit de la ville elle-même, le bruit de vingt mille per­sonnes qui dorment et qui res­pirent et dont les souffles, addi­tion­nés, créent une basse conti­nue que seuls les insom­niaques et les musi­ciens entendent.

*

La zaouïa était au fond d’une impasse.

Pas de signe. Pas de pan­carte. Une porte en bois, basse, dans un mur aveugle — comme le ham­mam, comme tout ce qui comp­tait à Tan­ger, caché der­rière l’é­vi­dence, invi­sible à ceux qui ne cher­chaient pas.

Mou­lay Abdes­lam frap­pa trois coups. La porte s’ouvrit.

Ils entrèrent dans un ves­ti­bule sombre, ôtèrent leurs chaus­sures — Peg­gy hési­ta devant les dalles froides, puis posa ses pieds nus et fris­son­na, et le fris­son mon­ta le long de ses jambes et de sa colonne ver­té­brale et attei­gnit sa nuque, et ce n’é­tait pas le froid, c’é­tait autre chose, une anti­ci­pa­tion, un trac. Driss posa ses babouches à côté de celles de Mou­lay Abdes­lam et nota que Gon­za­lo avait enle­vé ses chaus­sures sans hési­ter, comme un homme habi­tué à entrer dans des endroits où l’on entre pieds nus.

Le ves­ti­bule menait à une pièce.

La pièce était car­rée, blanche, nue. Pas de meubles. Pas de déco­ra­tion. Des nattes en jonc sur le sol, des murs de chaux, un pla­fond en roseaux, et au centre de la pièce — rien. Le vide. L’es­pace. L’es­pace avait la taille d’un salon, peut-être quinze mètres car­rés, et il était déjà à moi­tié rem­pli d’hommes — une tren­taine, assis en cercle sur les nattes, les jambes croi­sées, les djel­la­bas blanches for­mant un anneau de tis­su pâle dans la lumière des bougies.

Car il n’y avait que des bou­gies. Pas de lampe, pas de lan­terne — des bou­gies, des dizaines de bou­gies posées à même le sol, dans des sou­coupes de terre, et leurs flammes trem­blo­taient dans un cou­rant d’air qui venait de nulle part, et les ombres des hommes dan­saient sur les murs blancs comme des fresques mouvantes.

L’o­deur frap­pa Driss en pre­mier — le ben­join. De l’en­cens de ben­join qui brû­lait dans un brûle-par­fum en terre, au centre du cercle, et la fumée mon­tait en volutes pares­seuses et rem­plis­sait la pièce d’un par­fum épais, sucré, rési­neux, un par­fum qui avait quelque chose d’an­cien, de pré­his­to­rique, comme si l’arbre dont venait la résine se sou­ve­nait d’un temps où il n’y avait pas d’hommes et où le par­fum n’é­tait qu’une offrande au vent.

Mou­lay Abdes­lam leur fit signe de s’as­seoir contre le mur du fond.

Ils s’as­sirent. Peg­gy à côté de Cecil. Théo­dore à côté de Driss. Le Comte à côté de Gon­za­lo. Ils étaient les seuls Euro­péens dans la pièce, et quelques regards se tour­nèrent vers eux — pas des regards hos­tiles, pas des regards curieux, des regards neutres, accep­tants, comme si leur pré­sence n’a­vait besoin ni d’ex­pli­ca­tion ni de justification.

Puis le muqad­dem — le maître de céré­mo­nie — entra.

C’é­tait un vieil homme. Très vieux. Si vieux que son âge avait ces­sé d’être un chiffre pour deve­nir une qua­li­té, comme la patine sur un objet ancien. Son visage était un réseau de rides, chaque ride conte­nant un che­min, une prière, une nuit de veille. Il por­tait une djel­la­ba blanche et un tur­ban vert — le vert des des­cen­dants du Pro­phète, le vert sacré — et il s’as­sit au centre du cercle avec la len­teur d’un homme pour qui la len­teur est une forme de respect.

Il fer­ma les yeux.

Le silence tomba.

*

Ce qui sui­vit, Driss ne pour­rait jamais le racon­ter com­plè­te­ment. Non par manque de mots — Driss avait cinq langues et dans ces cinq langues des mil­liers de mots — mais parce que cer­taines expé­riences ne passent pas par les mots. Elles passent par le corps. Et le corps ne raconte pas. Il se souvient.

Le muqad­dem com­men­ça par une réci­ta­tion. Le Coran — la Fati­ha, la sou­rate d’ou­ver­ture, les sept ver­sets que tout musul­man connaît par cœur et qui sont à l’is­lam ce que le Notre Père est au chris­tia­nisme, sauf que la Fati­ha n’est pas une prière adres­sée à Dieu, c’est une louange, un mer­ci, une recon­nais­sance de ce qui est. La voix du vieil homme était basse, rauque, usée par des années de réci­ta­tion, et les mots sor­taient de sa bouche comme des pierres polies par un fleuve — lisses, anciens, indestructibles.

Les autres reprirent en chœur.

Trente voix mas­cu­lines, à l’u­nis­son, chan­tant les mêmes mots, et la pièce car­rée ren­voyait le son et le mul­ti­pliait, et les murs vibraient, et les flammes des bou­gies trem­blaient, et Driss sen­tit le son entrer en lui non pas par les oreilles mais par la poi­trine, par le ster­num, par cet endroit du corps où l’on sent la peur et l’é­mo­tion et où le cœur bat — le son entrait là et se logeait et bat­tait en même temps que le cœur, et Driss, qui avait gran­di avec d’autres prières et d’autres mots, sen­tit quelque chose de fami­lier dans cette vibra­tion, quelque chose qui n’ap­par­te­nait à aucune reli­gion et à toutes, quelque chose de fon­da­men­tal, d’o­ri­gi­nel, le son que font les hommes quand ils s’a­dressent à ce qui les dépasse.

Puis les ben­dirs entrèrent.

Pas d’un coup. Un seul ben­dir d’a­bord — un tam­bour plat, en peau de chèvre ten­due sur un cadre de bois, frap­pé de la paume ouverte, et le son était sourd, pro­fond, un son qui venait du ventre du tam­bour et qui entrait dans le ventre de celui qui l’en­ten­dait. Un rythme simple. Régu­lier. Boom. Boom. Boom. Comme un cœur. Exac­te­ment comme un cœur.

Un deuxième ben­dir entra. Même rythme, légè­re­ment déca­lé — un déca­lage d’un quart de temps, si bien que les deux bat­te­ments alter­naient et créaient un double pouls, un cœur à deux bat­te­ments, et le tem­po était lent, très lent, un bat­te­ment toutes les deux secondes, mais on sen­tait déjà — Driss le sen­tait, et Théo­dore, à côté de lui, s’é­tait rai­di comme un arc — on sen­tait que le tem­po allait accé­lé­rer, que la len­teur n’é­tait qu’un pré­am­bule, une mise en place, un com­men­ce­ment qui conte­nait sa propre fin comme la graine contient l’arbre.

Un troi­sième ben­dir. Un quatrième.

Et les voix recom­men­cèrent, mais cette fois ce n’é­tait plus la Fati­ha — c’é­tait le dhi­kr, la répé­ti­tion du nom de Dieu, un seul mot, un seul nom, « Allah », répé­té, répé­té, répé­té, et le mot chan­geait à chaque répé­ti­tion, non pas dans sa forme mais dans sa sub­stance, dans sa cou­leur, dans sa den­si­té, parce que la répé­ti­tion fait à un mot ce que l’eau fait à la pierre — elle l’use, elle le polit, elle lui enlève tout ce qui n’est pas essen­tiel, et ce qui reste, après mille répé­ti­tions, n’est plus un mot, c’est un souffle.

Allah. Allah. Allah. Allah.

Le tem­po monta.

Imper­cep­ti­ble­ment d’a­bord — un tout petit peu plus vite, un demi-bat­te­ment de cœur en plus par minute, rien qu’on puisse mesu­rer avec une montre mais que le corps détec­tait immé­dia­te­ment, parce que le corps est un ins­tru­ment de mesure plus pré­cis que n’im­porte quelle montre, le corps sait quand le tem­po accé­lère avant que l’o­reille ne l’en­tende, et le corps de Théo­dore, à côté de Driss, avait com­men­cé à oscil­ler — un balan­ce­ment infime, invo­lon­taire, la tête et le torse qui pen­du­laient d’a­vant en arrière comme un métro­nome de chair.

Les hommes du cercle se balan­çaient aus­si. Tous. D’a­vant en arrière, en rythme avec les ben­dirs, et les djel­la­bas blanches ondu­laient, et les ombres ondu­laient sur les murs, et la fumée du ben­join ondu­lait dans l’air, et tout ondu­lait, tout oscil­lait, tout pul­sait, comme si la pièce elle-même res­pi­rait, comme si les murs étaient des pou­mons et l’en­cens un souffle et le rythme des ben­dirs un cœur.

Allah. Allah. Allah. Allah.

Plus vite.

Les voix mon­taient. Le mot se com­pri­mait — « Allah » deve­nait « Allah-ah-ah » puis « Allahl­lahl­lah » puis un son qui n’é­tait plus un mot mais un halè­te­ment, un souffle ryth­mé, une res­pi­ra­tion col­lec­tive qui accé­lé­rait et accé­lé­rait et les ben­dirs frap­paient plus fort et plus vite et la sueur brillait sur les fronts des hommes et les yeux étaient fer­més ou mi-clos et les corps se balan­çaient plus ample­ment et quel­qu’un — un homme jeune, au bord du cercle — se leva et com­men­ça à tour­ner, les bras levés, la tête ren­ver­sée, et il tour­nait comme un der­viches mais ce n’é­tait pas un der­viche, c’é­tait un épi­cier ou un maçon ou un père de famille qui, dans cette pièce, dans cette nuit, était deve­nu autre chose, un corps tra­ver­sé par un son qui n’é­tait plus le sien.

Driss regar­dait les Européens.

Peg­gy avait les yeux grands ouverts, la bouche entrou­verte, et ses mains ser­raient ses genoux si fort que ses pha­langes étaient blanches. Elle ne com­pre­nait pas ce qu’elle voyait — pas intel­lec­tuel­le­ment, pas cultu­rel­le­ment — mais quelque chose en elle com­pre­nait autre­ment, com­pre­nait par un canal qui n’a­vait rien à voir avec la rai­son, un canal que la rai­son ne connais­sait même pas, et ce canal était ouvert, béant, et ce qui entrait par là n’a­vait pas de nom.

Le Comte — le Comte avait fer­mé les yeux. Son visage n’a­vait plus de masque. Plus de sou­rire de repré­sen­ta­tion. Plus d’é­lé­gance cal­cu­lée. Son visage, les yeux fer­més, dans la lumière des bou­gies et la fumée du ben­join, était le visage d’un homme fati­gué. Pas fati­gué de cette nuit — fati­gué de toutes les nuits, de tous les rôles, de tous les cos­tumes, de toutes les villes et tous les bars et tous les men­songes, et la fatigue, sur ce visage enfin nu, était belle, parce que la fatigue est hon­nête, la fatigue ne triche pas.

Cecil se tenait droit, le dos contre le mur, et ses yeux allaient du cercle aux Euro­péens et des Euro­péens au cercle, et il était le seul à ne pas se balan­cer, le seul à res­ter ancré, obser­va­teur, eth­no­graphe — mais ses mains, posées sur ses genoux, trem­blaient légè­re­ment, et ce trem­ble­ment tra­his­sait ce que son visage ne tra­his­sait pas.

Et Gon­za­lo —

Gon­za­lo regar­dait le cercle. Mais pas le cercle entier. Il regar­dait les mains des joueurs de ben­dir — la façon dont les paumes frap­paient la peau ten­due, le geste ample, cir­cu­laire, la main qui monte et qui des­cend, et le son qui sort, et Gon­za­lo regar­dait ces mains comme Théo­dore avait regar­dé les doigts du joueur de ghaya­ta au Petit Soc­co — avec cette fas­ci­na­tion de l’homme qui recon­naît un geste essen­tiel, un geste qui n’a pas chan­gé depuis des siècles, un geste qui contient toute une civilisation.

Et Théo­dore.

*

Théo­dore avait ces­sé d’exis­ter en tant que Théodore.

Ce n’est pas une méta­phore. C’est ce qui se passe quand le son est assez fort et assez conti­nu et assez répé­ti­tif pour dis­soudre les fron­tières du moi — les fron­tières entre le corps et l’air, entre l’o­reille et le son, entre celui qui écoute et ce qui est écou­té. Les sou­fis appellent cela le fana — l’an­ni­hi­la­tion, la dis­so­lu­tion du soi dans le divin. Théo­dore n’é­tait pas sou­fi. Il ne croyait pas en Dieu. Mais il croyait en la musique, ce qui est peut-être la même chose for­mu­lée autre­ment, et la musique qui emplis­sait cette pièce — les ben­dirs, les voix, le halè­te­ment col­lec­tif, le rythme qui accé­lé­rait tou­jours — cette musique fai­sait à son esprit ce que le tayeb avait fait à son corps au ham­mam : elle enle­vait une couche. Puis une autre. Puis une autre encore.

Et sous les couches — sous le Conser­va­toire, sous les gammes, sous les par­ti­tions, sous le tem­pé­ra­ment égal et les douze demi-tons et la gram­maire de la musique occi­den­tale — sous tout cela, il y avait quelque chose.

Un son.

Pas un son qu’il enten­dait avec ses oreilles. Un son qu’il enten­dait avec son corps — avec ses os, avec son sang, avec la vibra­tion de ses cel­lules. Un son qui n’é­tait ni le pia­no ni la ghaya­ta ni le ben­dir ni la voix humaine mais tout cela à la fois, super­po­sé, fusion­né, un son total qui conte­nait tous les autres sons comme le blanc contient toutes les couleurs.

Théo­dore ouvrit les yeux.

La pièce tour­nait. Non — la pièce ne tour­nait pas. Le monde tour­nait. Les flammes des bou­gies lais­saient des traî­nées dorées dans l’air. Les visages des hommes du cercle étaient flous, lumi­neux, et leurs djel­la­bas blanches n’é­taient plus du tis­su mais de la lumière, et le ben­dir n’é­tait plus un tam­bour mais un cœur, le cœur de la pièce, le cœur de la nuit, le cœur de Tan­ger, et Théo­dore com­prit — pas avec sa tête, avec tout le reste — il com­prit ce qu’il devait faire.

Il ne devait pas trans­crire la ghaya­ta pour le piano.

Il ne devait pas imi­ter les maqâms avec des notes tempérées.

Il ne devait pas cher­cher un com­pro­mis entre l’O­rient et l’Oc­ci­dent, une syn­thèse rai­son­nable, un pont diplo­ma­tique entre deux sys­tèmes musicaux.

Il devait faire ce que fai­saient les hommes du cercle. Il devait répé­ter. Répé­ter un son, un motif, une cel­lule ryth­mique, et la répé­ter jus­qu’à ce qu’elle se dis­solve, jus­qu’à ce qu’elle cesse d’être un objet musi­cal et devienne un état — un état de vibra­tion pure, un trem­ble­ment conti­nu, un bour­don qui n’est ni orien­tal ni occi­den­tal mais humain, fon­da­men­ta­le­ment, irré­duc­ti­ble­ment humain.

C’é­tait ça.

C’é­tait le troi­sième endroit.

Pas entre le pia­no et la ghaya­ta. Au-des­sous. À l’en­droit où tous les ins­tru­ments se rejoignent parce qu’ils ne sont plus des ins­tru­ments mais des voix, et où toutes les voix se rejoignent parce qu’elles ne sont plus des voix mais du souffle, et où tout le souffle se rejoint parce qu’il n’est plus du souffle mais du silence — ce silence plein, vibrant, fécond, qui existe au cœur de toute musique comme le moyeu existe au centre de la roue.

*

La céré­mo­nie dura deux heures. Ou trois. Ou toute la nuit. Le temps avait ces­sé de fonc­tion­ner nor­ma­le­ment dans cette pièce — les minutes s’é­ti­rait ou se com­pri­maient selon le rythme des ben­dirs, et quand le rythme accé­lé­rait le temps accé­lé­rait et quand le rythme ralen­tis­sait le temps ralen­tis­sait, et il y eut des som­mets — des moments où le son attei­gnit une inten­si­té insou­te­nable, où les voix criaient et les tam­bours ton­naient et les corps tour­naient et la fumée du ben­join était si épaisse qu’on ne voyait plus le pla­fond — et il y eut des creux — des moments de silence abso­lu, des pauses entre deux vagues, où l’on n’en­ten­dait que la res­pi­ra­tion hale­tante des hommes et le cré­pi­te­ment des bou­gies et le bruit du sang dans ses propres oreilles.

Et puis ce fut fini.

Pas fini d’un coup — fini len­te­ment, comme une marée qui se retire, le rythme qui ralen­tit par paliers, les voix qui baissent, les corps qui cessent de tour­ner et qui s’im­mo­bi­lisent et qui s’af­faissent dou­ce­ment sur les nattes, comme des feuilles qui tombent, et le der­nier ben­dir qui bat une der­nière fois, et le son qui résonne dans la pièce et qui meurt, et le silence — le vrai silence, celui d’a­près — qui se pose comme une neige.

Le muqad­dem ouvrit les yeux.

Il regar­da la pièce. Les hommes étaient assis ou cou­chés, trem­pés de sueur, les yeux brillants, les visages éclai­rés de cette lumière par­ti­cu­lière que Driss avait vue sur les visages des gens qui sortent du ham­mam — pas de la pro­pre­té, de la clar­té, le visage lavé de ce qui l’encombrait.

Le vieil homme sourit.

Il dit quelque chose en arabe — une phrase courte, douce, qui signi­fiait à peu près : « Que Dieu accepte. »

Et ce fut tout.

*

Dehors, la nuit était fraîche.

L’air de la médi­na après la zaouïa était comme un verre d’eau froide après une fièvre — un choc, un sou­la­ge­ment, une fron­tière entre l’in­té­rieur et l’ex­té­rieur que le corps fran­chis­sait avec gra­ti­tude et avec regret, parce que l’in­té­rieur, mal­gré la cha­leur et la sueur et la fumée, avait été un lieu de véri­té, et l’ex­té­rieur, avec son air frais et ses étoiles et ses ruelles silen­cieuses, était un lieu de beau­té, et entre la véri­té et la beau­té le corps hési­tait, ne sachant pas laquelle choi­sir, ne sachant pas qu’il n’a­vait pas à choisir.

Per­sonne ne par­la pen­dant longtemps.

Ils mar­chèrent dans les ruelles de la médi­na, pieds nus — ils avaient oublié de remettre leurs chaus­sures, ou n’a­vaient pas vou­lu, et les pierres sous leurs pieds étaient froides et lisses et réelles, et la réa­li­té des pierres les ancrait dans le monde après cette tra­ver­sée du son.

Peg­gy pleurait.

Elle pleu­rait sans bruit, les larmes cou­lant sur ses joues, et elle ne les essuyait pas, elle les lais­sait cou­ler comme on laisse cou­ler l’eau d’une fon­taine, sans rai­son et sans but. Cecil mar­chait à côté d’elle et ne lui deman­dait pas pour­quoi elle pleu­rait, parce qu’il savait que la ques­tion serait absurde, que les larmes après une céré­mo­nie des Jila­la ne sont pas des larmes de tris­tesse ni de joie mais des larmes de trop-plein — le corps qui déborde de ce qu’il a reçu et qui se décharge par les yeux.

Le Comte mar­chait seul, un peu en retrait. Son visage, dans la lumière de la lune, avait encore cette nudi­té que Driss avait vue pen­dant la céré­mo­nie — la fatigue, la beau­té de la fatigue — et il mar­chait len­te­ment, comme un homme qui n’est pas pres­sé de remettre son costume.

Gon­za­lo mar­chait à côté de Théo­dore, et c’est la pre­mière fois que Driss les vit côte à côte autre­ment que par hasard — ils mar­chaient ensemble, du même pas, et le silence entre eux n’é­tait plus le silence de deux incon­nus mais le silence de deux hommes qui ont vu la même chose et qui savent que les mots ne ser­vi­raient à rien.

Théo­dore s’arrêta.

Il était au milieu d’une ruelle, pieds nus sur les pierres, les yeux levés vers le ciel — un rec­tangle de ciel noir pris entre les murs blancs, cri­blé d’é­toiles — et il dit, à voix basse, pour lui-même ou pour Driss qui mar­chait près de lui ou pour personne :

— J’ai entendu.

Driss ne deman­da pas quoi. Il savait.

Ils retrou­vèrent Mou­lay Abdes­lam à la porte du Grand Soc­co, qui les atten­dait avec un sou­rire et un pla­teau de thé — un thé brû­lant, sucré, men­tho­lé, ser­vi dans des verres sur le muret de la place, à une heure du matin, sous les étoiles, et le thé fit dans leurs corps ce que le thé fait tou­jours — il ras­sem­bla, il réchauf­fa, il rame­na les mor­ceaux épar­pillés à leur place, et cha­cun retrou­va son visage et son nom et sa pos­ture, et les masques revinrent dou­ce­ment, comme la marée remonte, inexo­rable, nécessaire.

Mais quelque chose avait changé.

Driss le voyait. Dans la façon dont Peg­gy regar­dait Cecil — avec une ten­dresse qui n’é­tait pas là avant. Dans la façon dont le Comte regar­dait ses propres mains — comme s’il les voyait pour la pre­mière fois, ces mains qui avaient trop ser­ré d’autres mains, trop signé de faux docu­ments, trop levé de verres de cham­pagne. Dans la façon dont Gon­za­lo, pour la pre­mière fois, ne regar­dait pas vers la médi­na pour cher­cher une voix absente — il regar­dait devant lui, pré­sent, là, ancré dans la nuit.

Et dans la façon dont Théo­dore, en mar­chant vers l’hô­tel, fredonnait.

Pas une mélo­die connue. Pas une cita­tion. Un son — un seul son, répé­té, modu­lé, un son qui mon­tait et des­cen­dait comme le dhi­kr mais qui n’é­tait pas le dhi­kr, un son qui venait du pia­no mais qui n’é­tait pas le pia­no, un son qui venait de la ghaya­ta mais qui n’é­tait pas la ghaya­ta, un son qui venait de cette nuit et de cette pièce et de ces ben­dirs et de cette fumée de ben­join et de ces larmes de Peg­gy et de ce visage nu du Comte et de ces pierres froides sous ses pieds nus.

Un son neuf.

Le troi­sième endroit.

Théo­dore l’a­vait trou­vé. Ou le troi­sième endroit l’a­vait trou­vé. Ce qui, dans le fond, reve­nait au même.

Cha­pitre 10 — Les préparatifs

Le bal était dans trois jours et Lord Bute ne dor­mait plus.

Driss le croi­sait à des heures impos­sibles — cinq heures du matin dans le patio, en robe de chambre et pan­toufles, mesu­rant pour la dixième fois la dis­tance entre les oran­gers et l’en­trée du res­tau­rant, un mètre ruban à la main et un crayon der­rière l’o­reille. Sept heures du soir dans la cui­sine, pen­ché sur les épaules du chef maro­cain — un homme nom­mé Hadj Omar, large comme un buf­fet, patient comme un saint — à qui il expli­quait que la pas­tilla devait être ser­vie en por­tions indi­vi­duelles et non en plat par­ta­gé, parce que les consuls euro­péens ne com­pre­naient pas le concept de man­ger dans le même plat, et Hadj Omar écou­tait avec cette poli­tesse gra­ni­tique des gens qui savent qu’ils ont rai­son et qui laissent les autres se fatiguer.

— Le menu, Driss. Par­lez-moi du menu.

— Le menu est arrê­té, Lord Bute. Hari­ra en ver­rine. Briouates au pigeon. Pas­tilla indi­vi­duelle. Tajine d’a­gneau aux pru­neaux et amandes. Cous­cous royal. Cornes de gazelle. Thé à la menthe.

— Et le champagne ?

— Trente caisses de Veuve Clic­quot. Six caisses de Pol Roger. Et du vin gris de Bou­laouane pour les invi­tés maro­cains qui boivent.

— Et ceux qui ne boivent pas ?

— Limo­nade au citron, jus d’o­range pres­sé, eau de fleur d’o­ran­ger. Tout est pré­vu, milord.

Lord Bute hocha la tête mais ne fut pas ras­su­ré, parce que Lord Bute n’é­tait jamais ras­su­ré, la ras­su­rance n’é­tant pas dans sa consti­tu­tion. C’é­tait un homme qui avait construit un hôtel entier — cent vingt chambres, trois res­tau­rants, un bar, un jar­din, un ham­mam — et qui trem­blait à l’i­dée que les ser­viettes ne fussent pas de la bonne cou­leur. L’am­pleur ne lui fai­sait pas peur. Le détail le terrorisait.

— L’or­chestre, dit-il.

— L’or­chestre anda­lou joue­ra dans le patio. Un quar­tet de jazz au Caid’s Bar pour ceux qui vou­dront danser.

— Dan­ser. Oui. Est-ce que le sol du bar est assez solide pour dan­ser ? Si trente per­sonnes dansent en même temps, le sol va-t-il —

— Le sol est en mosaïque de marbre sur dalle de béton, milord. Il tien­drait un régiment.

Lord Bute regar­da le sol du bar comme on regarde un enfant sur lequel on a des doutes. Puis il sou­pi­ra et s’en alla vers le jar­din, où il s’ac­crou­pit devant un par­terre de géra­niums pour véri­fier que les fleurs étaient de la même teinte de rouge que celles qu’il avait commandées.

Driss le regar­da s’é­loi­gner et pen­sa : cet homme aime son hôtel comme on aime un être vivant, c’est-à-dire avec terreur.

*

Les invi­ta­tions étaient par­ties deux semaines plus tôt.

Trois cents. Gra­vées sur car­ton ivoire, en fran­çais et en arabe, avec le bla­son des Bute dans le coin supé­rieur gauche — un lion ram­pant que Lord Bute avait fait repro­duire par un cal­li­graphe de Fès et qui res­sem­blait désor­mais à un lion arabe, plus souple, plus ondu­lant que son modèle écos­sais, comme si le lion lui-même s’é­tait acclimaté.

Tout Tan­ger serait là.

Le Men­doub — le repré­sen­tant du sul­tan, admi­nis­tra­teur suprême de la Zone Inter­na­tio­nale — avait confir­mé. Les huit consuls avaient confir­mé — France, Espagne, Grande-Bre­tagne, Ita­lie, Bel­gique, Por­tu­gal, Pays-Bas, et les États-Unis. Les ban­quiers avaient confir­mé — les soixante-dix banques de Tan­ger enver­raient cha­cune un repré­sen­tant, et cer­taines deux, et le bar n’au­rait pas assez de tabou­rets. Les com­mer­çants de la ville nou­velle avaient confir­mé. Les chefs des grandes familles tan­gé­roises — les Tazi, les Ben­na­ni, les Erzi­ni, les Abdes­lam — avaient confir­mé. Et la colo­nie étran­gère — les expa­triés, les rési­dents, les aven­tu­riers, les retrai­tés, les excen­triques, cette faune bigar­rée qui fai­sait de Tan­ger un zoo sans cages — la colo­nie étran­gère vien­drait au com­plet, parce qu’un bal d’i­nau­gu­ra­tion dans un hôtel neuf était un évé­ne­ment que per­sonne ne pou­vait se per­mettre de man­quer, non par inté­rêt pour l’hô­tel mais par ter­reur d’être exclu de la conver­sa­tion du lendemain.

L’El Min­zah se préparait.

Les femmes de chambre ciraient les sols, asti­quaient les cuivres, chan­geaient les draps. Les jar­di­niers taillaient les haies de bou­gain­vil­liers — cette explo­sion de vio­let et de fuch­sia qui débor­dait des murs du jar­din comme une émeute flo­rale. Les ser­veurs répé­taient le ser­vice — Hadj Omar les fai­sait mar­cher en file dans le res­tau­rant vide, pla­teau sur l’é­paule, en chro­no­mé­trant la dis­tance entre la cui­sine et les tables, et gare à celui dont le pla­teau pen­chait d’un degré. Les élec­tri­ciens véri­fiaient les lustres — ces lustres en fer for­gé et verre taillé que Lord Bute avait fait venir de Mek­nès et qui pen­daient du pla­fond du patio comme des méduses d’un autre monde.

Et dans cette ruche, au milieu de l’a­gi­ta­tion, les per­son­nages de l’El Min­zah vivaient leur avant-der­nier acte.

*

Cecil trou­va la preuve un mercredi.

Il ne cher­chait plus, à vrai dire — ou plu­tôt il cher­chait de cette façon oblique qui était la sienne, en posant des ques­tions qui n’en avaient pas l’air, en tirant des fils qui sem­blaient mener ailleurs, en ache­tant des cafés à des gens qui n’en avaient pas deman­dé. Ce fut un inter­prète de la Lega­ción de Ita­lia qui la lui don­na — pas la don­na, la lais­sa échap­per, ce qui n’est pas la même chose. L’in­ter­prète s’ap­pe­lait Fer­ruc­cio. Il était napo­li­tain, petit, ner­veux, avec des mous­taches qui trem­blo­taient quand il par­lait, et il avait une dette envers Cecil — une dette de jeu, contrac­tée six mois plus tôt au casi­no du Kur­saal, et que Cecil avait rache­tée par gen­tillesse ou par cal­cul, les deux étant, chez Cecil, indissociables.

— Orsi­ni, dit Fer­ruc­cio en buvant son café au Petit Soc­co. Le nom ne dit rien à per­sonne à la Lega­ción. On n’a pas de Comte Orsi­ni dans les registres. On n’a pas d’Or­si­ni du tout. Et les Orsi­ni de Rome — je veux dire les vrais, les princes — sont morts ou à peu près. Le der­nier a ven­du son palais et vit à Flo­rence. Il n’a pas de fils.

Cecil hocha la tête. Il n’é­tait pas sur­pris. Il était confir­mé, ce qui est dif­fé­rent — la sur­prise est un choc, la confir­ma­tion est un sou­la­ge­ment, le sou­la­ge­ment du cher­cheur qui met le doigt sur ce qu’il soup­çon­nait et qui peut enfin ces­ser de soup­çon­ner et com­men­cer à savoir.

— Et l’homme qui se fait appe­ler Orsi­ni ? deman­da Cecil.

Fer­ruc­cio haus­sa les épaules.

— Per­sonne ne le connaît. Pas de pas­se­port ita­lien enre­gis­tré au consu­lat. Il voyage peut-être avec un autre pas­se­port. Ou pas de pas­se­port du tout. À Tan­ger, c’est pos­sible. Les contrôles sont — com­ment dire —

— Déco­ra­tifs, pro­po­sa Cecil.

— Exac­te­ment. Décoratifs.

Cecil paya le café. Il lais­sa un pour­boire géné­reux, parce que la géné­ro­si­té après une infor­ma­tion est une forme d’in­ves­tis­se­ment, et Cecil inves­tis­sait dans les gens comme d’autres inves­tissent dans la pierre — avec patience, avec dis­cer­ne­ment, et avec la convic­tion que le ren­de­ment vien­drait un jour, sous une forme imprévisible.

Il avait la preuve. Le Comte n’é­tait pas le Comte. L’Or­si­ni n’é­tait pas un Orsi­ni. L’I­ta­lien de Venise n’exis­tait dans aucun registre, ce qui signi­fiait soit qu’il était un fan­tôme, soit qu’il était quel­qu’un d’autre, et les fan­tômes ne boivent pas de champagne.

La ques­tion était : qu’en faire ?

Cecil y réflé­chit en mar­chant vers l’hô­tel. Il remon­ta la rue des Chré­tiens, pas­sa devant sa bou­tique sans s’ar­rê­ter — le gar­çon qui la tenait en son absence lui fit un signe, Cecil fit un signe en retour — et il conti­nua vers le Grand Soc­co, et pen­dant qu’il mar­chait il retour­na la ques­tion dans sa tête comme on retourne une pièce de mon­naie, pile et face, pile et face.

Pile : dénon­cer le Comte. Pré­ve­nir Vers­trae­ten. Pré­ve­nir Peg­gy. Empê­cher l’ar­naque. Ce serait moral. Ce serait juste. Ce serait ce qu’un homme hon­nête ferait.

Face : ne rien dire. Lais­ser le Comte jouer. Voir com­ment les choses tournent. Obser­ver. Ce serait amo­ral. Ce serait fas­ci­nant. Ce serait ce qu’un anti­quaire ferait — un homme dont le métier est d’é­va­luer les objets, de dis­tin­guer le vrai du faux, mais pas néces­sai­re­ment de par­ta­ger son exper­tise avec le pre­mier venu.

Et entre pile et face — la tranche. L’en­droit étroit, le fil du rasoir, la posi­tion la plus incon­for­table et la plus inté­res­sante : dire quelque chose, mais pas tout. Mettre une puce à l’o­reille, pas un pis­to­let sur la tempe. Sug­gé­rer, insi­nuer, lais­ser pla­ner. Don­ner aux gens l’in­for­ma­tion néces­saire pour qu’ils se posent les bonnes ques­tions, sans leur don­ner la réponse. Trai­ter l’ar­naque du Comte non pas comme un crime mais comme un test — un test d’in­tel­li­gence, de dis­cer­ne­ment, de luci­di­té. Si Peg­gy et Vers­trae­ten étaient assez intel­li­gents pour voir à tra­vers le Comte, ils n’a­vaient pas besoin de Cecil. S’ils ne l’é­taient pas, ils ne le méri­taient peut-être pas.

C’é­tait cruel.

C’é­tait élégant.

C’é­tait très Cecil.

*

Gon­za­lo reçut le télé­gramme un jeu­di matin.

Le por­teur le lui mon­ta dans sa chambre. Un for­mu­laire bleu de la Poste Inter­na­tio­nale, plié en trois, avec ce bruis­se­ment de papier fin qui annonce tou­jours quelque chose — per­sonne n’en­voie de télé­gramme pour dire que tout va bien, les télé­grammes sont les mes­sa­gers des urgences et des mau­vaises nou­velles, et celui-ci était une mau­vaise nou­velle, ou du moins une nou­velle que Gon­za­lo reçut avec l’ex­pres­sion d’un homme qui la redoutait.

HERE­DIA — RAP­PEL MADRID — PRÉ­SEN­TA­TION RAP­PORT DIREC­TEUR ZONE AFRIQUE — DATE LIMITE 15 NOVEMBRE — PRIÈRE CONFIR­MER RETOUR — BUREAU CENTRAL

Le 15 novembre était dans huit jours. Le bal inau­gu­ral était dans trois.

Gon­za­lo relut le télé­gramme. Il le plia. Le déplia. Le relut. Puis il le posa sur le bureau, à côté de l’O­li­vet­ti, et il regar­da par la fenêtre — le port, les bateaux, le détroit — et il res­ta immo­bile un long moment.

Driss n’é­tait pas dans la chambre. Driss n’a­vait pas besoin d’être dans la chambre. Il avait vu le por­teur mon­ter avec le télé­gramme, et il avait vu, une heure plus tard, Gon­za­lo des­cendre dans le hall avec un visage qui avait chan­gé — pas beau­coup, un degré, une ombre sous les yeux, un pli au coin de la bouche — et ce visage disait ce que les visages disent quand une porte se ferme : il faut partir.

Gon­za­lo ne dit rien à per­sonne. Il prit son petit déjeu­ner au patio — café, pain, beurre — et il man­gea avec la méthode d’un homme qui exé­cute une tâche, pas d’un homme qui prend un repas. Puis il sortit.

Driss le vit tra­ver­ser le Grand Soc­co et des­cendre vers la médina.

Il ne le sui­vit pas. Mais il sut — avec cette cer­ti­tude qui n’é­tait ni de l’es­pion­nage ni de l’in­tui­tion mais quelque chose entre les deux, une connais­sance des gens acquise par vingt ans de comp­toir — il sut que Gon­za­lo des­cen­dait vers la médi­na pour une rai­son qui n’a­vait rien à voir avec Madrid ni avec son rap­port ni avec le Direc­teur de la Zone Afrique.

Ce soir-là, Ami­na chan­ta au res­tau­rant comme tous les soirs. Et Gon­za­lo ne vint pas.

*

Peg­gy décou­vrit la véri­té un ven­dre­di, par accident.

Les acci­dents, à Tan­ger, étaient rare­ment acci­den­tels — la ville avait cette manie de mettre les gens face à ce qu’ils ne vou­laient pas voir, au moment pré­cis où ils ne s’y atten­daient pas, comme si la géo­gra­phie elle-même avait un sens de l’ironie.

Peg­gy cher­chait Cecil. Elle avait une ques­tion sur un vase qu’elle avait vu dans le souk — un vase en céra­mique bleue, avec des motifs qui res­sem­blaient à ceux des zel­lige du patio, et elle vou­lait savoir s’il était ancien ou fabri­qué la semaine der­nière, et seul Cecil pou­vait tran­cher. Elle des­cen­dit dans la médi­na par la rue es-Sia­ghine, tour­na à droite dans la rue des Chré­tiens, et pous­sa la porte de la bou­tique de Cecil.

Cecil n’é­tait pas là. Le gar­çon non plus. La bou­tique était vide — vide de gens, pas d’ob­jets, les tapis et les cuivres et les pote­ries for­maient un laby­rinthe d’ombres dans la lumière pâle qui tom­bait du puits de jour. Peg­gy hési­ta, fit un pas à l’in­té­rieur, et son pied heur­ta quelque chose sur le sol.

Un dos­sier.

Un dos­sier en car­ton beige, sans éti­quette, tom­bé d’une table — ou posé là, ou oublié, ou lais­sé inten­tion­nel­le­ment, et avec Cecil rien n’é­tait jamais vrai­ment oublié ni vrai­ment inten­tion­nel, tout était dans cette zone grise où la négli­gence et le cal­cul pro­duisent le même résul­tat. Le dos­sier était ouvert. Peg­gy regarda.

Elle ne fouilla pas — elle n’é­tait pas du genre à fouiller. Mais le dos­sier était ouvert, et ce qui était visible était visible, et ce qui était visible était une lettre de la Lega­ción de Ita­lia, en ita­lien, qu’elle ne par­lait pas mais qu’elle com­pre­nait assez — le fran­çais et l’es­pa­gnol aidant — pour sai­sir les mots essen­tiels : « Orsi­ni — nes­sun regis­tro — nes­sun pas­sa­por­to — fami­glia estinta ».

Famille éteinte.

Aucun registre.

Aucun pas­se­port.

Peg­gy regar­da la lettre un long moment. Puis elle la repo­sa dans le dos­sier. Puis elle refer­ma le dos­sier. Puis elle sor­tit de la boutique.

Elle remon­ta vers l’hô­tel sans cou­rir et sans traî­ner, à la vitesse exacte d’une femme qui réflé­chit en mar­chant. Et ce à quoi elle réflé­chis­sait n’é­tait pas ce qu’on aurait atten­du — pas la colère d’a­voir été trom­pée, pas l’hu­mi­lia­tion d’a­voir failli don­ner trente mille francs à un escroc, pas la rage de la vic­time. Peg­gy réflé­chis­sait à autre chose. Elle réflé­chis­sait au Comte.

Au Comte sur la Ter­rasse des Pares­seux, disant « je suis un homme qui a besoin de plaire » avec des yeux qui, pour une fois, ne jouaient pas.

Au Comte pen­dant la nuit des Jila­la, le visage nu, la fatigue visible, le masque tombé.

Au Comte qui citait Dante et qui connais­sait Mon­te­ver­di et qui man­geait sa pas­tilla avec un tout petit peu trop d’élégance.

Et Peg­gy pen­sa — ce fut peut-être la pen­sée la plus intel­li­gente qu’elle eut pen­dant tout son séjour à Tan­ger — Peg­gy pen­sa : il n’est pas un Comte, il n’est pas un Orsi­ni, il n’est pas de Venise. Mais il n’est pas rien. Un homme qui joue aus­si bien n’est pas rien. Un homme qui sait que la musique est le seul lan­gage qui ne ment pas n’est pas rien. Un homme qui a besoin de plaire à ce point-là porte en lui quelque chose qui mérite d’être regar­dé, et ce quelque chose n’est pas le men­songe — c’est la rai­son du mensonge.

Elle arri­va à l’hô­tel. Elle mon­ta dans sa chambre. Elle s’as­sit sur son lit. Brid­get lui appor­ta du thé sans qu’elle le deman­dât — Brid­get, qui ne com­pre­nait rien à Tan­ger et à qui Tan­ger fai­sait peur, Brid­get avait déve­lop­pé un ins­tinct infaillible pour les moments où sa maî­tresse avait besoin de thé.

Peg­gy but le thé.

Elle ne dit rien au Comte.

Elle ne dit rien à Cecil.

Elle gar­da le secret comme on garde une carte dans un jeu — pas pour la jouer, pour la tenir. Tenir une carte, c’est avoir du pou­voir. Et Peg­gy, qui n’a­vait jamais eu de pou­voir sur rien — pas sur son mariage, pas sur son nom, pas sur sa vie — Peg­gy décou­vrait que le savoir est une forme de pou­voir, et que le silence est une forme de force, et que les deux ensemble font de vous quel­qu’un d’autre que ce que vous étiez en entrant dans la bou­tique d’un anti­quaire un ven­dre­di après-midi.

*

Théo­dore composait.

Depuis la nuit des Jila­la, il ne sor­tait plus de sa chambre que pour man­ger. Le Pleyel du Caid’s Bar était deve­nu son ate­lier — il y tra­vaillait le matin, quand le bar était vide, et Ahmed le bar­man lui ser­vait du thé sans qu’il le deman­dât, et le thé refroi­dis­sait à côté du pia­no, et Théo­dore ne le buvait pas, trop absor­bé par ce qui sor­tait de ses doigts.

Ce qui sor­tait de ses doigts n’é­tait pas ce qu’il avait prévu.

Il avait pré­vu une pièce savante — un dia­logue entre le pia­no tem­pé­ré et les modes arabes, une œuvre de syn­thèse, un pont musi­co­lo­gique. Ce qui sor­tait de ses doigts était plus simple et plus étrange. C’é­tait une série de motifs répé­tés — des cel­lules mélo­diques courtes, quatre ou cinq notes, jouées en boucle, avec des varia­tions infimes à chaque répé­ti­tion, un orne­ment ajou­té ici, une note alté­rée là, un silence insé­ré au milieu, et la répé­ti­tion créait un effet d’ac­cu­mu­la­tion, de den­si­fi­ca­tion, comme les couches de ver­nis sur un tableau ancien, chaque couche modi­fiant imper­cep­ti­ble­ment la cou­leur et la pro­fon­deur de l’ensemble.

La main gauche jouait une quinte ouverte — do-sol, la plus ancienne conso­nance, le fon­de­ment de toute musique — et cette quinte ne bou­geait pas, elle res­tait là, obs­ti­née, comme le rythme d’un ben­dir, et sur cette quinte la main droite bro­dait ses motifs, et les motifs tour­naient et reve­naient et mon­taient et des­cen­daient, et à un moment — Théo­dore ne savait pas exac­te­ment quand, il ne l’a­vait pas déci­dé, cela arri­vait tout seul — à un moment les notes tem­pé­rées du pia­no ces­saient de son­ner comme des notes tem­pé­rées. La répé­ti­tion les usait, les polis­sait, leur enle­vait leur exac­ti­tude mathé­ma­tique, et ce qui res­tait — ce qui res­tait après cette éro­sion — res­sem­blait à quelque chose qui n’é­tait plus tout à fait le pia­no. Pas la ghaya­ta non plus. Pas le ben­dir. Un troi­sième son. Le son d’un ins­tru­ment qui n’exis­tait pas mais que Théo­dore enten­dait dans sa tête, et qu’il appro­chait, note après note, boucle après boucle, comme on approche un ani­mal sau­vage — len­te­ment, sans gestes brusques, en res­pi­rant à peine.

La pièce n’a­vait pas de nom. Elle durait envi­ron sept minutes. Théo­dore la jouait chaque matin, et chaque matin elle était légè­re­ment dif­fé­rente, parce que la répé­ti­tion n’est pas la repro­duc­tion — chaque boucle est neuve, chaque pas­sage est un pre­mier pas­sage, comme l’eau d’un fleuve qui coule au même endroit mais qui n’est jamais la même eau.

Le ven­dre­di — deux jours avant le bal — il la joua une der­nière fois, et quand il leva les mains du cla­vier, il sut qu’elle était finie. Pas parce qu’il avait atteint un but — il n’a­vait pas de but. Mais parce que la pièce avait trou­vé sa forme, sa durée, sa res­pi­ra­tion, et qu’a­jou­ter quoi que ce fût l’au­rait abî­mée, comme un mot de trop dans un poème.

Il res­ta assis devant le pia­no un long moment.

Ahmed, der­rière le comp­toir, dit :

— C’é­tait beau.

Théo­dore se tour­na vers lui. Ahmed n’a­vait jamais com­men­té sa musique — Ahmed était un homme dis­cret, pro­fes­sion­nel, qui ser­vait des verres et essuyait des comp­toirs et ne don­nait pas son avis sur les choses qui ne le regar­daient pas. Que ce mot — « beau » — sor­tît de la bouche d’Ah­med avait plus de valeur que tous les com­pli­ments du jury du Conservatoire.

— Chou­kran, dit Théodore.

C’é­tait tou­jours le seul mot d’a­rabe qu’il connais­sait. Mais il le disait mieux main­te­nant. Avec le bon accent. Avec le r légè­re­ment rou­lé et le kh gut­tu­ral que Driss lui avait appris. Et Ahmed sou­rit, et Théo­dore sou­rit, et le pia­no res­ta ouvert, et la lumière du matin entrait par les mou­cha­ra­biehs et des­si­nait sur le sol des motifs de den­telle dorée, et le thé était froid, et c’é­tait bien.

*

Le same­di — la veille du bal — l’El Min­zah était une fourmilière.

Des livreurs entraient et sor­taient par la porte de ser­vice — caisses de cham­pagne, caisses de verres, caisses de bou­gies, caisses de fleurs. Des guir­landes de jas­min et de roses étaient accro­chées aux arches du patio par des gar­çons mon­tés sur des échelles qui se criaient des ins­truc­tions en arabe et en espa­gnol. Les cui­si­niers tra­vaillaient depuis l’aube — le fumet du tajine mon­tait de la cui­sine et emplis­sait le hall d’un par­fum si enve­lop­pant que les clients, en pas­sant, ralen­tis­saient sans s’en rendre compte, comme des papillons atti­rés par une lumière. Les femmes de chambre avaient mis des fleurs dans chaque chambre — des ger­be­ras jaunes, des roses blanches, des brins de menthe dans des vases en cuivre.

Lord Bute arpen­tait le patio avec la fébri­li­té d’un géné­ral avant la bataille.

— Les lan­ternes, Driss. Com­bien de lanternes ?

— Deux cent qua­rante, milord. Plus les bou­gies dans les pho­to­phores. Plus les torches dans le jardin.

— Des torches. Je n’ai pas com­man­dé de torches.

— Je me suis per­mis, milord. Les nuits sont claires en ce moment, et les torches dans le jar­din don­ne­ront l’im­pres­sion que le jar­din conti­nue au-delà des murs. Un effet de profondeur.

Lord Bute regar­da Driss. Ses yeux bleus, fié­vreux, sur­pris, se posèrent sur le concierge comme s’il le voyait pour la pre­mière fois — non pas l’u­ni­forme, non pas la fonc­tion, mais l’homme dedans, l’homme qui avait pen­sé aux torches et à l’ef­fet de pro­fon­deur et qui avait com­pris, sans qu’on le lui dît, que l’El Min­zah n’é­tait pas seule­ment un bâti­ment mais un spec­tacle, et que le spec­tacle ne s’ar­rê­tait pas aux murs.

— Mer­ci, Driss, dit Lord Bute.

Il le dit sim­ple­ment, sans effu­sion, comme les Anglais disent mer­ci quand ils sont véri­ta­ble­ment recon­nais­sants — c’est-à-dire en reti­rant du mot tout excès pour n’en gar­der que le poids.

*

Ce soir-là, le der­nier soir avant le bal, le Caid’s Bar était calme.

Cecil buvait son gin. Le Comte lisait un jour­nal. Peg­gy était mon­tée se cou­cher tôt — elle avait dit qu’elle vou­lait être fraîche pour le bal, mais Driss pen­sait qu’elle vou­lait être seule, et que la soli­tude, pour Peg­gy, était une chose nou­velle, une chose qu’elle appre­nait, comme on apprend une langue ou un ins­tru­ment, avec mal­adresse et avec courage.

Théo­dore était dans le jar­din, assis sur un banc de pierre, les yeux fer­més, écou­tant le silence du jar­din qui n’é­tait pas du silence mais un tis­sage de sons minus­cules — le frois­se­ment des feuilles d’o­ran­ger, le cla­po­tis de la fon­taine, le chant d’un grillon, et très loin, presque inau­dible, le mur­mure du détroit.

Gon­za­lo n’é­tait pas au bar.

Gon­za­lo était dans la médina.

Driss ne l’a­vait pas vu sor­tir, mais il savait — il savait parce que la clé de la chambre 203 était au tableau, et parce que Gon­za­lo ne lais­sait jamais sa clé au tableau sauf quand il sor­tait la nuit, et parce que Gon­za­lo sor­tait la nuit de plus en plus sou­vent depuis le télé­gramme, et Driss savait où il allait, et il n’en par­lait à per­sonne, parce que les his­toires des gens leur appar­tiennent, et le rôle du concierge n’est pas de les racon­ter mais de les protéger.

Gon­za­lo était dans la médi­na, et quelque part dans la médi­na il y avait une mai­son où vivait une cou­sine d’A­mi­na, et dans cette mai­son il y avait une cour inté­rieure avec un oran­ger et une fon­taine, et peut-être — Driss ne savait pas, il sup­po­sait, il espé­rait — peut-être que dans cette cour, ce soir-là, un homme qui ne par­lait pas et une femme qui chan­tait trou­vaient un lan­gage com­mun, un lan­gage qui n’é­tait ni l’a­rabe ni l’es­pa­gnol ni le fran­çais mais autre chose, quelque chose qui se pas­sait de mots, comme la musique se passe de mots, comme le regard se passe de mots, comme le vent qui tra­verse le détroit se passe de mots pour dire ce qu’il a à dire.

Ou peut-être pas. Peut-être que Gon­za­lo mar­chait seul dans les ruelles sombres et qu’A­mi­na dor­mait et que rien ne se pas­sait et que tout se pas­sait dans la tête de Driss, qui était un homme de cinq langues et d’i­ma­gi­na­tion, et qui avait ten­dance à construire des his­toires à par­tir de frag­ments, comme Cecil construi­sait des for­tunes à par­tir de tessons.

Driss ne sau­rait jamais.

Et c’é­tait bien ainsi.

*

À minuit, le Caid’s Bar était vide.

Driss fit le tour des salles. Tout était prêt. Les nappes blanches atten­daient. Les verres brillaient. Les guir­landes de jas­min embau­maient. Les lan­ternes étaient éteintes mais prêtes — il suf­fi­rait d’une allu­mette, demain soir, pour que l’El Min­zah s’al­lume comme un paque­bot dans la nuit, et que Tan­ger tout entier le voie briller depuis la baie, depuis le port, depuis les ter­rasses et les mina­rets, et que les gens disent : « Regarde. L’hô­tel. C’est ce soir. »

Driss étei­gnit la der­nière lampe.

Demain, pen­sa-t-il. Demain tout se joue. Le bal, les consuls, le cham­pagne, les robes et les uni­formes et les djel­la­bas et les smo­kings. Le Comte et son men­songe. Cecil et sa véri­té. Peg­gy et son secret. Gon­za­lo et son départ. Théo­dore et sa musique. Ami­na et sa voix. Lord Bute et sa ter­reur. Et l’hô­tel — l’hô­tel qui n’é­tait plus un bâti­ment mais un per­son­nage, un être vivant qui res­pi­rait par ses fenêtres et trans­pi­rait par ses murs et rêvait par ses pla­fonds peints — l’hô­tel qui, demain soir, ouvri­rait les yeux pour la pre­mière fois devant le monde.

Il sor­tit par la porte de service.

Dans la rue, Tan­ger dor­mait. Ou fai­sait sem­blant de dor­mir — Tan­ger ne dor­mait jamais vrai­ment, il y avait tou­jours quelque part un café ouvert, une lumière allu­mée, un homme qui mar­chait, un chat qui chas­sait, un pois­son qui sau­tait dans le port, un muez­zin qui pré­pa­rait sa voix pour le fajr. La ville res­pi­rait dans le noir, len­te­ment, pro­fon­dé­ment, avec cette res­pi­ra­tion de vieille créa­ture qui a vu pas­ser des mil­lé­naires et qui sait que demain est un autre jour, tou­jours le même et tou­jours dif­fé­rent, et que les bals inau­gu­raux, comme les tem­pêtes et les amours, com­mencent, durent, et finissent, et que ce qui reste après n’est pas le bruit mais le silence.

Et dans le silence, par­fois, une voix qui chante.

Cha­pitre 11 — L’Inauguration

La lumière com­men­ça à tom­ber à six heures du soir, et l’El Min­zah s’alluma.

Driss don­na l’ordre à dix-huit heures pré­cises — un mot à Yous­sef le por­tier, qui le trans­mit aux jar­di­niers, qui allu­mèrent les torches du jar­din, et les flammes mon­tèrent dans le cré­pus­cule comme des excla­ma­tions, une par une, le long des allées de gra­vier entre les oran­gers et les bou­gain­vil­liers, et le jar­din qui avait été un jar­din devint un décor, un espace enchan­té aux fron­tières floues, les murs dis­pa­rais­sant der­rière les torches et les haies de jas­min, et Lord Bute avait eu rai­son d’a­voir peur et Driss avait eu rai­son de com­man­der des torches — l’ef­fet de pro­fon­deur fonc­tion­nait, le jar­din sem­blait s’é­tendre au-delà de ses limites, se fondre dans la nuit tan­gé­roise, comme si l’hô­tel et la ville n’é­taient plus sépa­rés mais reliés par des cor­ri­dors de lumière.

Puis le patio. Les deux cent qua­rante lan­ternes en cuivre ajou­ré furent allu­mées en même temps — Driss avait répar­ti les allu­meurs, un gar­çon par lan­terne, et au signal tous cra­quèrent leurs allu­mettes, et le patio explo­sa de lumière, une lumière chaude, ambrée, mou­vante, qui se reflé­tait dans le marbre blanc de la fon­taine et dans les zel­lige des murs et dans le cuivre des pla­teaux et dans l’eau de la fon­taine elle-même, où les lan­ternes se dédou­blaient et trem­blo­taient, si bien qu’on avait l’im­pres­sion de se tenir à l’in­té­rieur d’une lan­terne géante, dans un ventre de lumière.

Les guir­landes de jas­min et de roses blanches déga­geaient un par­fum si dense qu’il avait une tex­ture — on le sen­tait sur la peau, sur les lèvres, il entrait dans la bouche avec chaque res­pi­ra­tion et avait un goût sucré, végé­tal, qui se mêlait à l’o­deur de l’en­cens d’o­li­ban que Driss avait fait brû­ler dans les cou­loirs et à l’o­deur de la cire des bou­gies et à l’o­deur, mon­tant de la cui­sine comme une marée, du tajine d’a­gneau aux pru­neaux, du cous­cous et de la pastilla.

Lord Bute se tenait au centre du patio, en smo­king noir, la cra­vate légè­re­ment de tra­vers, et il regar­dait son hôtel avec des yeux qui conte­naient à la fois de la ter­reur et de l’é­mer­veille­ment, et il ne par­lait pas, et Driss pen­sa que c’é­tait la pre­mière fois qu’il voyait Lord Bute ne pas par­ler, et que ce silence était peut-être le plus beau com­pli­ment que l’hô­tel pût recevoir.

— Milord, dit Driss. Tout est prêt.

Lord Bute hocha la tête. Il ouvrit la bouche. La refer­ma. Puis il dit, d’une voix très basse, comme s’il par­lait à l’hô­tel lui-même et non à Driss :

— C’est exac­te­ment ce que j’a­vais imaginé.

Et Driss sut que c’é­tait faux — que l’El Min­zah dépas­sait ce que Lord Bute avait ima­gi­né, parce que la réa­li­té dépasse tou­jours l’i­ma­gi­na­tion quand elle est faite de bons maté­riaux et de bonnes mains, et que les arti­sans de Fès et les jar­di­niers de Tan­ger et les cui­si­niers de Hadj Omar avaient ajou­té à la vision de Lord Bute quelque chose que Lord Bute n’a­vait pas pré­vu : la vie.

*

Les pre­miers invi­tés arri­vèrent à vingt heures.

Le Men­doub — Si Moham­med Tazi, repré­sen­tant du sul­tan dans la Zone Inter­na­tio­nale — entra le pre­mier, comme le vou­lait le pro­to­cole. C’é­tait un homme impo­sant, en djel­la­ba blanche et babouches jaunes, avec un tur­ban de mous­se­line et une barbe poivre et sel taillée avec la pré­ci­sion d’un buis de jar­din anglais. Il était accom­pa­gné de sa suite — trois secré­taires, un inter­prète, et deux gardes en uni­forme du tabor qui se pos­tèrent à l’en­trée avec l’im­mo­bi­li­té pro­fes­sion­nelle de sta­tues en fac­tion. Le Men­doub salua Lord Bute avec une poi­gnée de main sui­vie d’une main por­tée au cœur, ce geste arabe qui dit : je vous donne ma main et mon cœur ensemble.

Puis les consuls.

Le consul de France arri­va dans une Citroën noire — un homme sec, chauve, en queue-de-pie, dont le visage expri­mait cette dis­tinc­tion contra­riée des fonc­tion­naires fran­çais à l’é­tran­ger qui consi­dèrent que tout poste hors de Paris est un exil. Le consul d’Es­pagne arri­va à pied, par la rue de Fès, en uni­forme d’ap­pa­rat avec des épau­lettes dorées et un sabre céré­mo­niel dont le four­reau cli­que­tait sur les mosaïques — un homme rond, jovial, qui écla­ta de rire en voyant le patio illu­mi­né et dit « Madre mía, c’est l’Al­ham­bra ! » d’une voix qui por­ta jus­qu’au jar­din. Le consul de Grande-Bre­tagne arri­va avec sa femme — une Écos­saise rousse, grande, angu­leuse, qui regar­da les zel­lige avec l’air de quel­qu’un qui éva­lue un bien immo­bi­lier. Le consul d’I­ta­lie arri­va avec l’in­ter­prète Fer­ruc­cio, dont les mous­taches trem­blo­taient plus que d’ha­bi­tude. Les consuls de Bel­gique, du Por­tu­gal, des Pays-Bas et des États-Unis arri­vèrent dans un désordre diplo­ma­tique qu’un pro­to­cole plus strict aurait réglé mais que Tan­ger, fidèle à elle-même, lais­sa se résoudre de lui-même — tout le monde se salua, tout le monde se ser­ra la main, et les natio­na­li­tés se mêlèrent dans le patio comme les cou­leurs se mêlent dans un zellige.

Puis la ville.

Les ban­quiers arri­vèrent par grappes — des hommes en cos­tume sombre, accom­pa­gnés de femmes en robe longue, et les robes étaient en soie et en satin et en crêpe de Chine, et les cou­leurs allaient du noir au blanc en pas­sant par tous les tons de bleu, de vert, d’i­voire, et les bijoux brillaient aux cous et aux poi­gnets et aux oreilles, et le patio qui avait été un espace archi­tec­tu­ral devint un espace vivant, grouillant, bruis­sant de soie et de conversations.

Les familles tan­gé­roises arri­vèrent avec la digni­té de gens qui sont chez eux — les Tazi, les Erzi­ni, les Ben­na­ni — les hommes en djel­la­ba blanche ou en cos­tume occi­den­tal, les femmes en caf­tan de soie bro­dé d’or et de fils d’argent, avec des cein­tures de bro­cart et des dia­dèmes de pier­re­ries qui cap­taient la lumière des lan­ternes et la redis­tri­buaient en éclats. Driss recon­nut des cou­sins, des voi­sins du mel­lah, un ami de son père — des visages fami­liers dans cette foule, des ancres dans cette mer.

L’or­chestre anda­lou com­men­ça à jouer.

Le oud, le rabab, la dar­bou­ka — les mêmes ins­tru­ments que chaque soir au res­tau­rant, mais ce soir ampli­fiés par l’es­pace du patio et par la réson­nance de la pierre, et la musique mon­tait vers le ciel ouvert — le patio n’a­vait pas de toit, il ouvrait direc­te­ment sur les étoiles — et les étoiles étaient là, énormes, tan­gé­roises, et la musique leur par­ve­nait peut-être, ou peut-être pas, mais l’i­dée que la musique mon­tât vers les étoiles don­nait au patio une dimen­sion ver­ti­cale qui n’é­tait pas archi­tec­tu­rale mais spi­ri­tuelle, un axe invi­sible entre le sol et le ciel par lequel cir­cu­laient les sons et les par­fums et la fumée de l’encens.

Le cham­pagne coula.

Driss avait pos­té des ser­veurs à chaque entrée — des gar­çons en gilet bro­dé, por­tant des pla­teaux de coupes de Veuve Clic­quot, et les coupes cir­cu­laient, et les bulles mon­taient, et les rires mon­taient avec les bulles, et le niveau sonore du patio aug­men­tait par paliers, comme le tem­po des ben­dirs pen­dant la nuit des Jila­la, sauf qu’i­ci le rythme n’é­tait pas sacré mais mon­dain, et le résul­tat était le même — une accé­lé­ra­tion pro­gres­sive, une mon­tée col­lec­tive, une effer­ves­cence qui n’é­tait pas seule­ment celle du cham­pagne mais celle de trois cents per­sonnes réunies dans un même lieu pour la pre­mière fois et qui décou­vraient que ce lieu avait été construit pour elles, que chaque arc et chaque colonne et chaque motif de zel­lige avait été pen­sé pour que les corps s’y sentent bien, que les voix y résonnent bien, que les visages y soient éclai­rés de cette lumière flat­teuse des lan­ternes en cuivre qui adou­cit les traits et rend tout le monde beau.

*

Le Comte Orsi­ni fit son entrée à vingt et une heures.

Il avait atten­du. Driss le savait — le Comte avait atten­du dans sa chambre, devant le miroir pro­ba­ble­ment, ajus­tant son nœud de cra­vate, véri­fiant ses bou­tons de man­chette, choi­sis­sant le moment de sa des­cente avec le soin d’un acteur qui choi­sit le moment de son entrée en scène. Et le moment était par­fait — vingt et une heures, quand la fête bat­tait déjà son plein, quand le cham­pagne avait fait son effet et que les conver­sa­tions étaient assez ani­mées pour for­mer un fond sonore mais pas encore assez bruyantes pour cou­vrir une arrivée.

Il des­cen­dit l’escalier.

Il por­tait un smo­king noir — le seul vête­ment qu’on ne pût pas dis­tin­guer du vrai, parce que tous les smo­kings se res­semblent, c’est leur génie démo­cra­tique, ils abo­lissent les dif­fé­rences de for­tune et ne laissent sub­sis­ter que les dif­fé­rences d’al­lure, et l’al­lure, le Comte l’a­vait. Il avait une rose blanche à la bou­ton­nière. Ses chaus­sures brillaient. Ses che­veux argen­tés étaient coif­fés en arrière avec une gomi­na qui sen­tait le véti­ver. Et il sou­riait — le grand sou­rire, le sou­rire de repré­sen­ta­tion, le sou­rire qui enve­lop­pait et qui sédui­sait et qui pro­met­tait des choses qu’il ne tien­drait pas.

Sauf que ce soir, quelque chose dans le sou­rire avait changé.

Driss le vit. Driss qui pas­sait sa vie à lire les sou­rires comme d’autres lisent les jour­naux — par habi­tude, par métier, par néces­si­té — Driss vit que le sou­rire du Comte, ce soir, avait un ingré­dient nou­veau. Pas de la tris­tesse — la tris­tesse était tou­jours là, sous le ver­nis, elle y était depuis la Ter­rasse des Pares­seux et peut-être depuis bien avant. Quelque chose d’autre. Quelque chose qui res­sem­blait à de la réso­lu­tion. Le sou­rire d’un homme qui a pris une déci­sion et qui s’y tient.

Le Comte tra­ver­sa le patio. Il salua Lord Bute — « Votre hôtel est un poème, milord » — et Lord Bute rou­git de plai­sir. Il salua le consul de France — en fran­çais impec­cable. Il salua le consul d’Es­pagne — en espa­gnol cas­tillan. Il salua le consul d’I­ta­lie — en ita­lien, et Fer­ruc­cio l’in­ter­prète le regar­da pas­ser avec une expres­sion de per­plexi­té admi­ra­tive, parce que l’i­ta­lien du Comte était excellent, meilleur que celui de la plu­part des Ita­liens, ce qui était jus­te­ment le pro­blème, parce que les vrais Ita­liens parlent mal leur langue, avec des éli­sions et des régio­na­lismes et des erreurs de sub­jonc­tif, et l’i­ta­lien du Comte était trop beau pour être natif.

Le Comte prit une coupe de cham­pagne et se pos­ta près de la fontaine.

Il regar­da la fête.

Et Driss, qui le regar­dait regar­der, eut l’im­pres­sion que le Comte regar­dait quelque chose de plus grand que la fête — qu’il regar­dait, peut-être, la der­nière repré­sen­ta­tion d’un rôle qu’il avait joué long­temps et qu’il allait bien­tôt quit­ter, et que cette der­nière repré­sen­ta­tion était à la fois la plus belle et la plus triste, comme les der­nières repré­sen­ta­tions le sont toujours.

*

Peg­gy appa­rut en haut de l’es­ca­lier à vingt-et-une heures trente et le patio se tut.

Pas com­plè­te­ment — le patio ne se tut jamais com­plè­te­ment ce soir-là, il y avait trop de monde, trop de bruit, trop de cham­pagne — mais il se tut assez pour que ceux qui étaient proches de l’es­ca­lier lèvent la tête, et que ceux qui levèrent la tête poussent le coude de leurs voi­sins, et que les voi­sins lèvent la tête à leur tour, et le silence se pro­pa­gea en cercles concen­triques depuis l’es­ca­lier, comme une onde dans l’eau de la fontaine.

Elle por­tait une robe rouge.

Pas n’im­porte quel rouge — un rouge sombre, pro­fond, le rouge des gre­nades ouvertes et des tapis ber­bères et du cou­cher de soleil sur le détroit quand le vent souffle du Levante, un rouge qui n’é­tait pas criard mais incan­des­cent, qui ne cher­chait pas l’at­ten­tion mais qui l’at­ti­rait comme un feu attire les regards dans le noir. La robe était en velours — du velours qui absor­bait la lumière des lan­ternes et la res­ti­tuait en dou­ceur, comme si le tis­su lui-même était éclai­ré de l’in­té­rieur. Les épaules étaient nues. Un col­lier d’ambre — les grosses perles d’ambre dorées qu’elle avait ache­tées dans le souk avec Cecil — brillait à son cou.

Peg­gy n’é­tait pas belle au sens où les maga­zines de mode l’en­ten­daient. Elle n’a­vait pas les traits régu­liers, pas la sil­houette étroite, pas cette per­fec­tion lisse qui fai­sait les cou­ver­tures. Mais elle avait quelque chose de mieux que la beau­té : elle avait de la pré­sence. Elle des­cen­dit l’es­ca­lier comme si l’es­ca­lier avait été construit pour elle, et peut-être l’a­vait-il été — les arti­sans de Fès, en taillant les colonnes de marbre et en posant les marches de mosaïque, avaient peut-être rêvé d’une femme en robe rouge qui des­cen­drait un soir d’i­nau­gu­ra­tion, et le rêve s’é­tait réa­li­sé, comme les rêves se réa­lisent à Tan­ger, c’est-à-dire mal et magnifiquement.

Cecil l’at­ten­dait en bas.

— Vous êtes incen­diaire, dit-il.

— Je sais, dit Peg­gy. C’est le but.

Elle prit la coupe de cham­pagne qu’il lui ten­dait et regar­da le patio, et ses yeux — ses yeux clairs qui avaient pleu­ré après la nuit des Jila­la et qui avaient lu la lettre dans la bou­tique de Cecil — ses yeux balayèrent la fête et trou­vèrent le Comte, debout près de la fon­taine, qui la regardait.

Leurs regards se croisèrent.

Le Comte leva sa coupe. Peg­gy leva la sienne. Et entre les deux coupes, entre les deux sou­rires, il y eut une com­mu­ni­ca­tion silen­cieuse que Driss ne put déchif­frer entiè­re­ment mais dont il per­çut la nature — ce n’é­tait pas de la séduc­tion, ce n’é­tait pas de la com­pli­ci­té, c’é­tait une recon­nais­sance. Cha­cun savait quelque chose sur l’autre que l’autre ne savait pas encore qu’il savait, et ce double savoir créait entre eux un lien qui n’é­tait ni l’a­mour ni l’a­mi­tié mais une forme de res­pect — le res­pect que les joueurs ont pour les joueurs, les masques pour les masques, les soli­tudes pour les solitudes.

*

Le dîner fut ser­vi au res­tau­rant El Kor­san à vingt-deux heures.

Trois cents cou­verts. Les tables avaient été dis­po­sées en un immense U autour de l’es­trade des musi­ciens, et chaque place avait un car­ton gra­vé, et le plan de table avait coû­té à Driss plus de réflexion que tout le reste du bal — le Men­doub à la place d’hon­neur, les consuls répar­tis selon le rang pro­to­co­laire, les familles tan­gé­roises mêlées aux Euro­péens pour évi­ter la ségré­ga­tion spon­ta­née des soi­rées colo­niales, et les clients de l’El Min­zah pla­cés aux endroits stra­té­giques, comme des épices dans un plat, pour rele­ver l’ensemble.

La hari­ra fut ser­vie dans des bols de céra­mique bleue, et trois cents cuillers plon­gèrent en même temps, et le bruit des cuillers contre la céra­mique créa un rythme doux, col­lec­tif, le rythme des repas par­ta­gés, et la hari­ra était chaude et épi­cée et récon­for­tante, et les conver­sa­tions reprirent, et le res­tau­rant bourdonna.

Les briouates. Le tajine. Le cous­cous. Chaque plat arri­vait por­té par une pro­ces­sion de ser­veurs, les pla­teaux en cuivre mar­te­lé levés à bout de bras, et Hadj Omar les avait syn­chro­ni­sés — les plats arri­vaient tous en même temps, comme un bal­let, et les cou­vercles des tajines étaient sou­le­vés simul­ta­né­ment, et le par­fum mon­tait de trente tajines en même temps, et la salle entière fut sub­mer­gée par une vague d’a­gneau et de pru­neaux et de safran et d’a­mandes grillées.

Le consul d’Es­pagne fer­ma les yeux de plaisir.

La femme du consul de Grande-Bre­tagne deman­da la recette.

Le Men­doub hocha la tête — un hoche­ment dis­cret, le plus haut com­pli­ment qu’un Tan­gé­rois pût faire à une cui­sine, parce que le hoche­ment signi­fiait : c’est nor­mal, c’est comme ça doit être, et quand quelque chose est comme il doit être, on ne le dit pas, on le reconnaît.

*

Ami­na chan­ta à vingt-trois heures.

Elle entra par la porte de ser­vice du res­tau­rant — pas par l’en­trée prin­ci­pale, pas en des­cen­dant un esca­lier sous les regards — elle entra comme elle fai­sait tou­jours, dis­crè­te­ment, par le côté, et elle tra­ver­sa la salle sans que per­sonne ne la remar­quât, parce qu’A­mi­na avait ce don de ne pas être vue quand elle ne vou­lait pas l’être, comme si elle pou­vait se fondre dans l’air, deve­nir invi­sible, n’être qu’un mou­ve­ment par­mi les mou­ve­ments, et sou­dain elle était sur l’es­trade, assise sur son cous­sin de soie rouge, et les musi­ciens étaient là, et le oud jouait sa pre­mière note, et le monde se tut.

Trois cents per­sonnes se turent.

Ce n’é­tait pas la même chose que le silence du Caid’s Bar le soir de la pre­mière, quand il n’y avait que qua­torze clients. Trois cents per­sonnes qui se taisent en même temps, c’est un évé­ne­ment phy­sique — l’air change de den­si­té, de tem­pé­ra­ture, on sent le silence comme on sent un cou­rant d’air, et dans ce silence la voix d’A­mi­na mon­ta, pure, nue, sans accom­pa­gne­ment pen­dant les pre­mières secondes — une note tenue, longue, qui tra­ver­sa la salle voû­tée et tou­cha les murs de zel­lige et rebon­dit et revint, enri­chie, mul­ti­pliée, comme si les murs chan­taient avec elle.

Puis les ins­tru­ments entrèrent, et la musique prit sa forme — la nuba, la grande suite anda­louse, cette archi­tec­ture sonore qui avait été inven­tée dans les palais de Cor­doue et de Gre­nade et qui avait tra­ver­sé la mer avec les exi­lés et qui s’é­tait posée ici, sur cette côte afri­caine, et qui vivait tou­jours, intacte, huit siècles après l’exil, comme le zel­lige et la cal­li­gra­phie et les oran­gers et la mémoire.

Gon­za­lo Here­dia était assis au fond de la salle.

Driss le vit — Driss voyait tout, c’é­tait sa malé­dic­tion et son pri­vi­lège — il vit Gon­za­lo assis à une petite table, seul, en cos­tume bleu marine, le même qu’il por­tait le jour de son arri­vée, et son visage n’a­vait plus l’ex­pres­sion du pro­fes­sion­nel qui observe, ni celle de l’es­pion qui enre­gistre. Son visage avait l’ex­pres­sion d’un homme qui écoute quel­qu’un qu’il connaît. Pas qu’il connais­sait — quel­qu’un qu’il avait appris à connaître, dans les inter­stices, dans les marges, dans ces espaces que ni les rap­ports ni les télé­grammes ne cou­vraient. Et Ami­na chan­tait, et ses yeux mi-clos ne regar­daient per­sonne, et sa voix mon­tait et des­cen­dait avec la liber­té des oiseaux, et Gon­za­lo écou­tait, et Driss se deman­da si Gon­za­lo pren­drait le fer­ry demain, et si le fer­ry empor­te­rait un homme com­plet ou un homme ampu­té de quelque chose.

La nuba dura qua­rante minutes. Quand elle se ter­mi­na, les applau­dis­se­ments furent dif­fé­rents de ceux des soirs ordi­naires — pas des applau­dis­se­ments de res­tau­rant, des applau­dis­se­ments de concert, des applau­dis­se­ments qui disaient : nous avons enten­du quelque chose et nous ne savons pas ce que c’é­tait mais nous savons que c’é­tait important.

Ami­na incli­na la tête. Puis elle se leva. Puis elle fit quelque chose qu’elle ne fai­sait jamais — elle sou­rit. Un sou­rire bref, dis­cret, un sou­rire qui n’é­tait adres­sé à per­sonne en par­ti­cu­lier et peut-être à quel­qu’un en par­ti­cu­lier, et Driss ne regar­da pas Gon­za­lo à ce moment-là parce que cer­taines choses ne se véri­fient pas, on les laisse exis­ter dans l’in­cer­ti­tude, et l’in­cer­ti­tude est une forme de respect.

*

À minuit, le Caid’s Bar s’ou­vrit pour la danse.

Le quar­tet de jazz — pia­no, contre­basse, cla­ri­nette, bat­te­rie, des musi­ciens fran­çais de Casa­blan­ca que Lord Bute avait fait venir — atta­qua un fox­trot, et les couples entrèrent sur la piste, et les corps qui avaient été assis et nour­ris et abreu­vés se mirent en mou­ve­ment, et le bar qui avait été un lieu de contem­pla­tion devint un lieu de ver­tige, et les étoiles de cuivre sur le pla­fond tour­naient dans la lumière des lan­ternes comme un ciel en mouvement.

Le consul d’Es­pagne dan­sait avec la femme du consul de Grande-Bre­tagne. Le consul de France dan­sait avec une Tan­gé­roise en caf­tan doré. Miss Par­tridge dan­sait avec le Dr. Favre, et le teckel, sous le châle, sui­vait le rythme de son propre chef.

Cecil ne dan­sait pas. Cecil ne dan­sait jamais. Il était au comp­toir, son gin à la main, son tabou­ret atti­tré sous lui, et il regar­dait la fête avec ce sou­rire qui conte­nait tant de couches que le décryp­ter aurait deman­dé une vie entière.

Et puis le Comte dan­sa avec Peggy.

Ils dan­sèrent un slow — le quar­tet jouait un stan­dard lent, quelque chose de Cole Por­ter peut-être, ou d’Ir­ving Ber­lin, une de ces mélo­dies qui semblent avoir tou­jours exis­té et qui donnent au temps une tex­ture de velours. Le Comte tenait Peg­gy à dis­tance cor­recte — pas trop près, pas trop loin, la dis­tance exacte qui dit : je suis un gent­le­man. Et Peg­gy se lais­sait conduire, ce qui ne lui res­sem­blait pas, elle qui ne se lais­sait jamais conduire, mais la danse est une excep­tion, la danse est le seul endroit où se lais­ser conduire n’est pas une fai­blesse mais un accord, un contrat tem­po­raire entre deux corps qui décident de bou­ger ensemble.

Ils par­lèrent en dansant.

Driss ne pou­vait pas entendre. Mais il voyait les lèvres de Peg­gy bou­ger, et il voyait le visage du Comte — d’a­bord le sou­rire, puis le sou­rire qui change, qui se fis­sure, qui devient autre chose — et il vit le moment exact, le bat­te­ment de musique exact, où Peg­gy dit au Comte ce qu’elle savait.

Driss ne sut jamais les mots. Mais il sut l’effet.

Le Comte s’ar­rê­ta de dan­ser. Pas d’un coup — len­te­ment, comme un moteur qui cale, le corps qui ralen­tit et qui s’im­mo­bi­lise, et pen­dant une seconde il res­ta là, debout au milieu de la piste, les mains de Peg­gy encore dans les siennes, et son visage — Driss vit son visage — était un visage nu, com­plè­te­ment nu, plus nu que pen­dant la nuit des Jila­la, plus nu que sur la Ter­rasse des Pares­seux, un visage sans masque et sans défense et sans rien, un visage d’homme qui vient d’être vu.

Peg­gy ne lâcha pas ses mains.

Elle le regar­da. Et ce qu’il y avait dans son regard n’é­tait pas du mépris, ni de la pitié, ni de la colère — c’é­tait cette chose qu’elle avait pen­sée dans sa chambre en buvant le thé de Brid­get : un homme qui joue aus­si bien n’est pas rien.

Le Comte bais­sa les yeux. Il regar­da leurs mains jointes. Et il fit quelque chose que Driss n’a­vait pas pré­vu — que per­sonne n’a­vait pré­vu — quelque chose qui, dans la méca­nique par­faite de son impos­ture, était un acte de sabo­tage déli­bé­ré, un grain de sable dans l’hor­loge suisse.

Il rit.

Pas le rire de repré­sen­ta­tion. Pas le rire char­meur. Un vrai rire — un rire cas­sé, rauque, un rire qui venait du fond et qui mon­tait comme la voix d’A­mi­na dans la nuba, sans contrôle, sans cal­cul, un rire qui conte­nait du sou­la­ge­ment et de la honte et de la joie et de l’ab­sur­di­té de tout cela — l’ab­sur­di­té d’un homme qui n’est pas Comte et qui danse dans un hôtel inau­gu­ré par un Lord avec une Amé­ri­caine qui sait qu’il n’est pas Comte et qui danse quand même.

— Vous êtes une femme extra­or­di­naire, dit-il.

— Et vous n’êtes pas un Comte, dit Peggy.

— Non.

— Qui êtes-vous ?

Le Comte — l’homme qui n’é­tait pas le Comte — regar­da Peg­gy. Et il dit quelque chose que Driss ne lut pas sur ses lèvres, parce que le quar­tet jouait trop fort et que la dis­tance était trop grande, mais qu’il devi­na plus tard, en recons­ti­tuant la scène, en recou­pant les indices, en fai­sant ce qu’il fai­sait tou­jours — obser­ver, déduire, imaginer.

Il dit pro­ba­ble­ment son vrai nom. Un nom qui n’é­tait pas Orsi­ni. Un nom ordi­naire — ita­lien peut-être, ou pas, un nom qui ne por­tait pas de titre, qui ne sen­tait pas le palais, qui sen­tait plu­tôt la petite ville et l’é­cole publique et la débrouillar­dise et les trains de nuit et les valises refaites à chaque frontière.

Et Peg­gy ser­ra ses mains.

Et ils recom­men­cèrent à danser.

*

Ce qui se pas­sa ensuite fut rapide et inat­ten­du, comme les choses le sont à Tan­ger quand on cesse de les contrôler.

Le Comte — appe­lons-le encore le Comte, puisque le nom qu’il don­na à Peg­gy n’ap­par­te­nait qu’à Peg­gy — le Comte lâcha les mains de Peg­gy, tra­ver­sa la piste, sor­tit du bar, et entra dans le patio.

Driss le suivit.

Le Comte se diri­gea vers le consul de Bel­gique, qui fumait un cigare près de la fon­taine en conver­sa­tion avec Vers­trae­ten. Le Comte s’ap­pro­cha, et son pas avait chan­gé — ce n’é­tait plus le pas de l’ac­teur, le pas mesu­ré, le pas de scène. C’é­tait un pas rapide, un pas de quel­qu’un qui va quelque part, et Driss com­prit — com­prit avec une seconde d’a­vance — ce que le Comte allait faire.

— Mon­sieur Vers­trae­ten, dit le Comte.

Le ban­quier belge se tour­na vers lui, le cigare entre les doigts, le sou­rire du bon vivant.

— Orsi­ni ! Quelle soi­rée magni­fique. Je disais jus­te­ment à M. le consul que —

— Mon­sieur Vers­trae­ten, répé­ta le Comte. Je dois vous par­ler. C’est important.

Le ton arrê­ta Vers­trae­ten. Ce n’é­tait pas le ton du Comte. C’é­tait un autre ton — direct, sec, sans charme, comme un vête­ment qu’on retourne et dont on montre les coutures.

— Les phos­phates du cap Spar­tel, dit le Comte. L’a­na­lyse du labo­ra­toire de Turin. Le ter­rain de Si Lar­bi. Tout est faux.

Silence.

Vers­trae­ten cli­gna des yeux. Le consul de Bel­gique cli­gna des yeux. Driss, der­rière un pilier, retint son souffle.

— Par­don ? dit Verstraeten.

— Il n’y a pas de phos­phates au cap Spar­tel. Il n’y a pas de géo­logue turi­nois. Il n’y a pas de ter­rain à vendre. J’ai inven­té l’en­semble. L’a­na­lyse est un faux. Les chiffres sont faux. Le tam­pon est faux. Tout est faux.

Silence plus long. Le cigare de Vers­trae­ten res­ta sus­pen­du entre ses doigts, et un cylindre de cendre tom­ba sur le revers de sa veste sans qu’il s’en aperçût.

— Mais — com­men­ça Verstraeten.

— Je suis un escroc, dit le Comte. Pas un bon escroc — un bon escroc n’a­voue pas. Mais un escroc hon­nête, ce soir, ce qui est un oxy­more, j’en conviens, mais nous sommes à Tan­ger, et Tan­ger est une ville d’oxymores.

Il sou­riait en disant cela. Pas le grand sou­rire — le petit sou­rire, celui de la ter­rasse, celui d’a­près les Jila­la, le sou­rire qui avait de la véri­té dedans.

Vers­trae­ten ouvrit la bouche. La refer­ma. L’ou­vrit de nouveau.

— Vous — vous êtes en train de me dire que —

— Que vous n’a­vez rien per­du, parce que vous n’a­vez rien ver­sé. L’en­ga­ge­ment que vous avez signé est un papier sans valeur juri­dique, rédi­gé par un homme sans titre réel. Déchi­rez-le. Oubliez-le. Et pre­nez un verre de cham­pagne. Le cham­pagne est vrai. C’est du Veuve Clicquot.

Le consul de Bel­gique regar­dait la scène avec l’ex­pres­sion d’un homme qui assiste à un numé­ro de cirque dont il ne com­prend pas s’il est comique ou tragique.

Vers­trae­ten regar­da le Comte un long moment. Puis quelque chose bou­gea sur son visage — pas de la colère, pas encore, la colère vien­drait plus tard, dans la chambre, quand sa femme lui dirait « je te l’a­vais dit » avec cette satis­fac­tion gla­ciale des épouses qui avaient vu. Ce qui bou­gea sur son visage fut de l’in­cré­du­li­té — l’in­cré­du­li­té spé­ci­fique du ban­quier qui découvre qu’il a été joué par un ama­teur et que l’a­ma­teur a eu la décence de le lui dire.

— Vous êtes fou, dit Verstraeten.

— C’est pos­sible, dit le Comte.

— Pour­quoi me dites-vous cela ?

Le Comte réflé­chit. Driss vit la réflexion pas­ser sur son visage — un nuage rapide, une ombre.

— Parce que quel­qu’un m’a regar­dé ce soir, dit-il, et que j’ai pré­fé­ré ce regard à votre argent.

Puis il s’in­cli­na — une der­nière incli­na­tion, impec­cable, la révé­rence du comé­dien après le der­nier acte — et il s’é­loi­gna dans le patio, et le consul de Bel­gique dit « Bon Dieu » et Vers­trae­ten dit quelque chose en fla­mand que Driss ne com­prit pas mais dont le ton ne lais­sait aucun doute sur le contenu.

*

Cecil avait tout vu.

Il était sor­ti du bar juste der­rière Driss, son verre de gin à la main, et il s’é­tait ados­sé à une colonne, et il avait regar­dé la scène avec l’ex­pres­sion d’un homme qui regarde un objet rare et qui se dit : celui-là, je ne l’au­rais pas vu venir.

Quand le Comte s’é­loi­gna, Cecil le rejoignit.

Driss ne les sui­vit pas. Mais il les vit s’ar­rê­ter dans le jar­din, entre les torches, et il vit Cecil tendre la main, et il vit le Comte la ser­rer, et la poi­gnée de main dura plus long­temps qu’une poi­gnée de main ordi­naire, et elle disait quelque chose — pas de la com­pli­ci­té, pas de l’ap­pro­ba­tion, quelque chose d’autre, quelque chose qui res­sem­blait à de la recon­nais­sance entre deux hommes dont les métiers se res­semblent plus qu’ils ne vou­draient l’admettre.

*

Théo­dore joua à une heure du matin.

Le quar­tet de jazz avait fait une pause. Le bar était plein — des dan­seurs essouf­flés, des buveurs ins­tal­lés, des fumeurs accou­dés. Les lan­ternes de cuivre pro­je­taient tou­jours leurs étoiles sur les murs. L’air sen­tait le cham­pagne, le tabac turc, et le jas­min qui entrait par les fenêtres ouvertes sur le jardin.

Théo­dore s’as­sit au Pleyel.

Per­sonne ne lui avait deman­dé de jouer. Lord Bute n’a­vait pas pré­vu de pia­no solo dans le pro­gramme. Mais Théo­dore s’as­sit, et il ouvrit le cou­vercle, et le bruit du cou­vercle qui s’ouvre — ce petit cla­que­ment de bois et de métal — fit tour­ner quelques têtes, et les têtes qui se tour­nèrent virent un jeune homme en che­mise blanche, les manches retrous­sées, les che­veux en désordre, les yeux fixés sur le cla­vier avec l’in­ten­si­té de quel­qu’un qui s’ap­prête à dire quelque chose qu’il n’a jamais dit.

Il posa ses mains sur les touches.

La quinte. Do-sol. La chose la plus ancienne de la musique.

Et sur cette quinte, les motifs commencèrent.

Ce n’é­tait pas du jazz. Ce n’é­tait pas du clas­sique. Ce n’é­tait pas de la musique arabe. C’é­tait la chose que Théo­dore avait trou­vée — le troi­sième endroit, l’es­pace entre les musiques, l’en­droit où le pia­no ces­sait d’être un pia­no et deve­nait autre chose, un ins­tru­ment sans nom qui par­lait une langue sans gram­maire. Les notes se répé­taient, tour­naient en boucle, et chaque boucle était la même et n’é­tait pas la même, et la répé­ti­tion creu­sait un sillon dans l’air, un sillon de plus en plus pro­fond, et le sillon menait quelque part, pas vers un but mais vers un état — un état de vibra­tion, de trem­ble­ment conti­nu, un bour­don­ne­ment lumi­neux qui emplis­sait le bar comme la fumée du ben­join avait empli la zaouïa.

Les conver­sa­tions s’éteignirent.

Le bar se tut.

Cecil posa son verre.

Le consul d’Es­pagne fer­ma les yeux.

Peg­gy, debout près du comp­toir, sa robe rouge immo­bile dans la lumière des lan­ternes, écou­ta avec le visage de quel­qu’un qui recon­naît quelque chose — pas la musique, pas les notes, mais l’in­ten­tion der­rière les notes, cette inten­tion qu’elle avait sen­tie chez les Jila­la et chez Ami­na et dans les ruelles de la médi­na et dans les épices du souk : l’in­ten­tion de tou­cher ce qui ne se touche pas, d’at­teindre ce qui ne s’at­teint pas, de dire ce qui ne se dit pas.

Théo­dore jouait.

Ses yeux étaient fer­més. Ses mains bou­geaient — sûres, pré­cises, mais avec cette qua­li­té d’a­ban­don que le ham­mam lui avait apprise, les mains ne com­man­daient pas la musique, elles la lais­saient pas­ser, comme Driss lais­sait pas­ser les langues, comme l’eau passe à tra­vers le détroit, sans effort, par la pente natu­relle des choses.

La pièce dura sept minutes.

Quand la der­nière note s’é­tei­gnit — pas une fin, un effa­ce­ment, le son qui se retire comme la marée — le silence qui sui­vit fut le silence le plus plein que le Caid’s Bar eût jamais conte­nu. Pas un silence vide. Un silence plein de ce qui venait d’être dit et qui conti­nuait de vibrer dans les murs et dans les os et dans les coupes de cham­pagne aban­don­nées sur les tables.

Puis les applaudissements.

Théo­dore ouvrit les yeux. Il regar­da le bar — les visages, les lumières, les étoiles de cuivre — et il eut l’air sur­pris, comme un homme qui se réveille dans un endroit où il ne s’at­ten­dait pas à être.

Ahmed le bar­man, der­rière le comp­toir, hocha la tête.

Il ne dit pas « c’é­tait beau ». Il n’a­vait pas besoin de le dire. Il l’a­vait déjà dit.

*

À trois heures du matin, la fête mourut.

Pas d’un coup — par paliers, comme elle était née. Les consuls par­tirent les pre­miers, avec la ponc­tua­li­té diplo­ma­tique des gens qui ont un agen­da. Les familles tan­gé­roises par­tirent ensuite, en groupe, dans un bruis­se­ment de caf­tans et de soie. Les ban­quiers par­tirent avec leurs femmes. Miss Par­tridge par­tit avec son teckel. Le Dr. Favre par­tit avec son Mon­taigne. Le Danois Hen­rik­sen, à qui le Comte avait éga­le­ment dit la véri­té — quand ? Driss ne savait pas, peut-être entre deux danses, peut-être dans les toi­lettes, peut-être dans le jar­din — le Danois Hen­rik­sen par­tit en secouant la tête avec l’ex­pres­sion d’un homme qui hésite entre l’in­di­gna­tion et le rire et qui choi­si­ra le rire demain matin.

Mme Vers­trae­ten, en sor­tant, s’ar­rê­ta devant Driss.

— Bonne nuit, dit-elle.

C’é­taient les pre­miers mots que Driss l’en­ten­dait pro­non­cer en deux semaines. Sa voix était douce, claire, et elle avait dans les yeux cette lueur — cette lueur que Driss avait notée au dîner du sep­tième soir, quand elle regar­dait le Comte — et la lueur disait : je savais. Depuis le début. Les femmes de por­ce­laine voient à tra­vers les masques. C’est leur secret.

*

À quatre heures, il ne res­tait plus per­sonne dans le patio.

Les lan­ternes brû­laient encore — quelques-unes s’é­taient éteintes, par manque d’huile, et les étoiles de cuivre dis­pa­rais­saient une par une sur les murs, comme un ciel qui s’ef­face. La fon­taine cou­lait tou­jours. Les guir­landes de jas­min avaient per­du leurs pétales, et les pétales blancs flot­taient dans le bas­sin de la fon­taine comme des confet­tis après une fête.

Lord Bute était mon­té se cou­cher. Il avait ser­ré la main de Driss dans le hall, lon­gue­ment, sans rien dire, et ses yeux brillaient, et ce n’é­taient pas des larmes — Lord Bute ne pleu­rait pas — c’é­tait cette lumière par­ti­cu­lière des yeux de ceux qui ont vu leur rêve se réa­li­ser et qui savent que le rêve réa­li­sé est tou­jours dif­fé­rent du rêve rêvé, et que cette dif­fé­rence est la défi­ni­tion même de la vie.

Cecil était par­ti dans la nuit, en sif­flo­tant. Il sif­flo­tait tou­jours le même air — pas du Ger­sh­win, Driss le réa­li­sa ce soir-là, mais une mélo­die qu’il ne recon­nut pas, une mélo­die qui n’é­tait peut-être de per­sonne, une mélo­die que Cecil avait inven­tée et qu’il empor­tait avec lui dans les ruelles de Tan­ger comme un viatique.

Le Comte avait disparu.

Sa malle n’é­tait plus dans sa chambre — Driss l’ap­pren­drait le len­de­main matin, en mon­tant à la suite 201 pour véri­fier. La malle, le cos­tume gris anthra­cite, la che­mise blanche au col impec­cable, les chaus­sures cirées, la pochette de soie, le sty­lo — tout avait dis­pa­ru. Le registre de l’hô­tel por­tait encore le nom : Ales­san­dro Orsi­ni, Vene­zia. L’é­cri­ture était là, avec ses majus­cules ornées. Mais l’homme était par­ti. Par le fer­ry de nuit, pro­ba­ble­ment — le fer­ry de trois heures qui fai­sait la tra­ver­sée vers Alge­ci­ras dans le noir, coque contre vagues, lumières éteintes, pas­sa­gers endor­mis. Le Comte avait tra­ver­sé le détroit dans l’autre sens, vers l’Eu­rope, vers une autre ville, un autre hôtel, un autre nom peut-être. Ou le même. Driss ne le sau­rait jamais. Les bons impos­teurs ne laissent pas d’a­dresse. Ils laissent un sou­ve­nir — un sou­ve­nir qui est lui-même une impos­ture, parce que le sou­ve­nir qu’on garde de quel­qu’un n’est jamais la per­sonne mais l’i­dée qu’on s’en fait, et l’i­dée est tou­jours plus belle que la réa­li­té, ou plus laide, ou plus inté­res­sante, et dans le cas du Comte elle était les trois à la fois.

Peg­gy était mon­tée dans sa chambre en disant « Bonne nuit, Driss, bonne nuit, cher Driss » avec une dou­ceur qui ne res­sem­blait pas à celle des pre­miers jours — une dou­ceur qui avait gagné en pro­fon­deur ce qu’elle avait per­du en naï­ve­té, et Driss pen­sa que Peg­gy res­te­rait à Tan­ger. Pas parce qu’elle avait trou­vé ce qu’elle cher­chait — elle n’a­vait rien trou­vé, ou elle avait trou­vé autre chose — mais parce que Tan­ger l’a­vait trou­vée, elle, et que Tan­ger ne lâchait pas les gens qu’elle avait trouvés.

Théo­dore dor­mait. Il s’é­tait endor­mi dans le jar­din, sur le banc de pierre, la tête contre le mur, et les jar­di­niers l’a­vaient cou­vert d’une cou­ver­ture et l’a­vaient lais­sé dor­mir, parce qu’un homme qui vient de jouer sept minutes de musique neuve a le droit de dor­mir où il veut.

*

Gon­za­lo Here­dia était sur la ter­rasse du deuxième étage.

Driss le trou­va là — pas par hasard, par ins­tinct. La ter­rasse don­nait sur le port, et le port, à quatre heures du matin, était une éten­due noire piquée de lumières, et les lumières trem­blaient sur l’eau comme des étoiles noyées. Le fer­ry de trois heures était par­ti. Sa sil­houette s’é­loi­gnait vers Alge­ci­ras, un rec­tangle sombre sur l’eau sombre, avec un point de lumière à la poupe qui diminuait.

Gon­za­lo regar­dait le ferry.

Driss s’ac­cou­da à la balus­trade à côté de lui. Ils res­tèrent silen­cieux un moment. Le vent du détroit souf­flait dou­ce­ment — le poniente, le vent d’ouest, qui sen­tait l’At­lan­tique et le large et les espaces ouverts.

— Vous par­tez demain, dit Driss.

Ce n’é­tait pas une question.

— Oui, dit Gonzalo.

Silence.

— Elle le sait ? deman­da Driss.

Gon­za­lo ne deman­da pas de qui Driss par­lait. Il n’y avait pas besoin de demander.

— Oui.

— Et ?

Gon­za­lo regar­da le détroit. Le fer­ry rape­tis­sait. Les lumières de Tari­fa brillaient de l’autre côté, petites, loin­taines, espagnoles.

— Et rien, dit-il. Je pars. Elle reste. Le détroit est entre les deux. C’est la géo­gra­phie. On ne dis­cute pas avec la géographie.

Driss pen­sa : on ne dis­cute pas avec la géo­gra­phie, mais on tra­verse les détroits. Les hommes tra­versent les détroits depuis quatre mille ans. Les Phé­ni­ciens tra­ver­saient. Les Arabes tra­ver­saient. Les contre­ban­diers tra­versent. Les amou­reux tra­versent. Qua­torze kilo­mètres, ce n’est rien. C’est la dis­tance entre deux vies.

Mais il ne le dit pas.

Il ne le dit pas parce que les choses qu’on dit aux gens qui partent ne changent pas le départ, elles changent seule­ment la façon dont on se sou­vient du départ, et Driss vou­lait que Gon­za­lo se sou­vînt de ce moment tel qu’il était — le vent, le silence, les lumières, le fer­ry qui s’en allait — sans y ajou­ter de mots qui n’au­raient été que de la décoration.

Gon­za­lo se redressa.

— Bonne nuit, Driss.

— Bonne nuit, mon­sieur Heredia.

Gon­za­lo fit un pas vers la porte. Puis il s’arrêta.

— Elle m’a chan­té quelque chose, dit-il. Ce soir. Après le bal. Chez sa cou­sine. Une chan­son que je ne connais­sais pas. En arabe. Je n’ai pas com­pris les mots.

— Qu’est-ce que vous avez compris ?

Gon­za­lo réfléchit.

— Tout le reste, dit-il.

Et il entra dans l’hô­tel, et Driss res­ta seul sur la terrasse.

*

L’aube arri­va.

Elle arri­va comme elle arri­vait tou­jours à Tan­ger — par l’est, par le détroit, le ciel pas­sant du noir au bleu fon­cé au bleu pâle au rose, et la lumière mon­tant de l’eau comme si la mer elle-même s’al­lu­mait, et les contours des choses appa­rais­sant un par un — d’a­bord les mina­rets, puis les toits, puis les murs, puis les fenêtres, puis les arbres, puis les visages des pre­miers pas­sants, et le monde rede­ve­nant le monde après la nuit.

Le muez­zin du fajr chanta.

La voix mon­ta dans l’aube rose — cette voix d’homme seul qui décla­rait quelque chose au ciel avec une cer­ti­tude totale, la même voix depuis qua­torze siècles, la même décla­ra­tion, le même ciel, et Driss écou­ta, comme il écou­tait chaque matin, et la voix du muez­zin se mêla au bruit de l’eau de la fon­taine et au chant des mar­ti­nets qui tour­noyaient au-des­sus du patio et au frois­se­ment des feuilles des oran­gers et au loin­tain mugis­se­ment d’un car­go qui quit­tait le port, et tous ces sons for­maient la musique de Tan­ger, cette musique que per­sonne n’a­vait com­po­sée et que per­sonne ne pou­vait trans­crire et qui était, peut-être, la seule musique qui comp­tât vrai­ment — la musique de ce qui existe.

Driss des­cen­dit dans le patio.

Les pétales de jas­min flot­taient tou­jours dans le bas­sin de la fon­taine. Les der­nières lan­ternes brû­laient, à bout de mèche, et leur lumière n’é­tait plus néces­saire parce que l’aube entrait par le toit ouvert et bai­gnait le patio d’une clar­té nacrée, douce, neuve, la clar­té des pre­miers matins du monde.

L’El Min­zah sen­tait le jas­min et le cham­pagne et l’en­cens froid et la cire éteinte et, en des­sous de tout cela, l’o­deur de plâtre frais qui n’a­vait pas encore com­plè­te­ment dis­pa­ru — l’o­deur des commencements.

Driss tou­cha le mur du patio.

Le tade­lakt était lisse, frais, doux sous sa paume. Le mur était chaud même à cette heure — la chaux gar­dait la cha­leur de la veille, et la cha­leur de la veille conte­nait le bruit et les rires et la musique et les pas de trois cents per­sonnes et la voix d’A­mi­na et les notes du pia­no de Théo­dore et le rire du Comte et les larmes de Peg­gy et le silence de Gon­za­lo, tout cela était dans le mur, absor­bé par la chaux, conser­vé comme la chaux conserve tout — la lumière, la cha­leur, la mémoire.

L’hô­tel respirait.

Il res­pi­rait avec la len­teur d’un être vivant qui dort après une longue nuit, et Driss res­ta un moment à écou­ter cette res­pi­ra­tion — le patio qui cra­quait dou­ce­ment en se refroi­dis­sant, la fon­taine qui cou­lait son éter­nelle note tenue, le jar­din qui bruis­sait sous le vent du matin — et il pen­sa que l’hô­tel était né cette nuit. Pas le bâti­ment — le bâti­ment exis­tait depuis des mois, avec ses murs et ses arches et ses zel­lige. Mais l’hô­tel, le vrai, celui qui est fait des gens qui y passent et des his­toires qu’ils y laissent et des odeurs et des sons et des silences — cet hôtel-là était né cette nuit, et il vivrait long­temps, et il ver­rait pas­ser d’autres Comtes et d’autres Peg­gy et d’autres Gon­za­lo et d’autres Théo­dore, et cha­cun y lais­se­rait quelque chose, une trace, un par­fum, un écho, et les murs de tade­lakt absor­be­raient tout, et la fon­taine cou­le­rait tou­jours, et les oran­gers don­ne­raient leurs oranges amères, et le détroit sépa­re­rait les conti­nents avec l’in­dif­fé­rence tran­quille d’un dieu qui sait que les hommes passent et que l’eau reste.

Driss tra­ver­sa le hall.

Il remit sa clé au tableau. Il ajus­ta son col. Il véri­fia le registre — les arri­vées du jour, les départs du jour.

Un départ. Chambre 203. Here­dia, Gon­za­lo. Fer­ry de qua­torze heures.

Une arri­vée. Chambre 201 — l’an­cienne suite du Comte. Un couple anglais. M. et Mme Craw­ford, de Londres.

La chambre serait prête à midi. Les draps seraient chan­gés. Les ser­viettes seraient neuves. Le vase sur la console aurait des fleurs fraîches. Et quand M. et Mme Craw­ford entre­raient dans la suite, ils ne sau­raient rien du Comte Orsi­ni, de ses phos­phates, de son sou­rire, de sa malle aux ini­tiales de lai­ton. Ils entre­raient dans une chambre propre, vide, qui sen­tait le savon et la fleur d’o­ran­ger, et ils regar­de­raient par la fenêtre, et ils ver­raient le détroit, et ils diraient : « Comme c’est beau. »

Et ils auraient raison.

C’est beau.

C’est tou­jours beau.

Driss ouvrit le registre à la page du jour et prit son stylo.

Dehors, le soleil se levait sur Tan­ger. Le fer­ry de sept heures entrait dans le port, char­gé de nou­veaux arri­vants — des hommes, des femmes, des valises, des secrets, des espoirs, des men­songes, des véri­tés — et le fer­ry souf­flait sa corne de brume, et la corne réson­nait contre les murs de la médi­na, et l’é­cho reve­nait, défor­mé, adou­ci, comme un mot qui a tra­ver­sé cinq langues et qui n’est plus un mot mais un son, et le son n’a pas de fron­tière, et le son n’a pas de pas­se­port, et le son tra­verse les détroits sans per­mis­sion et sans visa, et il arrive, et il se pose, et il reste.

L’El Min­zah était ouvert.

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