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La nuit
des Jila­la

La nuit des Jilala

Cha­pitres 1 à 4

Cha­pitre 1 — Le détroit

Il y avait une odeur de plâtre frais dans l’es­ca­lier, et Driss Bena­ni pen­sa que c’é­tait l’o­deur des commencements.

Il mon­ta len­te­ment. Sa main droite effleu­rait la rampe en fer for­gé — le métal était encore froid du matin, et légè­re­ment gras sous les doigts, comme si quel­qu’un l’a­vait hui­lée pen­dant la nuit. Quel­qu’un l’a­vait hui­lée pen­dant la nuit. Driss le savait parce que c’é­tait lui qui avait don­né l’ordre à Bra­him, et Bra­him fai­sait ce qu’on lui disait, dans le noir, sans poser de ques­tions, avec cette appli­ca­tion muette des hommes qui n’ont connu que des ordres et qui ne dis­tinguent plus les bons des mauvais.

Deuxième étage. Le cou­loir s’é­ten­dait devant lui, tapis­sé de tapis rouges si neufs qu’ils sem­blaient peints au sol. Des portes de chaque côté, numé­ro­tées en chiffres de cuivre. Driss s’ar­rê­ta devant la 204, sor­tit son passe, ouvrit. La chambre sen­tait la cire, le bois de cèdre et quelque chose d’autre — cette odeur sucrée et un peu triste de la fleur d’o­ran­ger qui mon­tait des jar­dins par la fenêtre entrou­verte. Le lit était fait au car­ré, les draps ten­dus comme la peau d’un tam­bour, le couvre-lit en bro­cart bleu cobalt posé des­sus avec une exac­ti­tude mili­taire. Driss pas­sa la main sur l’o­reiller. Lis­sa un faux pli. Recu­la d’un pas pour véri­fier l’ensemble.

C’é­tait bien.

Mais « bien » ne suf­fi­sait pas. Lord Bute avait dit « par­fait », et quand Lord Bute disait « par­fait », son visage pre­nait l’ex­pres­sion d’un homme qui com­mande un miracle et qui s’é­tonne, par avance, de ne pas l’obtenir.

Driss refer­ma la porte et pas­sa à la sui­vante. Puis à la sui­vante. Il fai­sait cela depuis l’aube, chambre après chambre, et il n’en était qu’au deuxième étage, et il y en avait trois, et demain les pre­miers clients arri­vaient par le fer­ry de qua­torze heures, et rien n’é­tait prêt et tout était prêt, et cette contra­dic­tion ne le trou­blait pas parce qu’il avait gran­di à Tan­ger, et qu’à Tan­ger rien n’est jamais prêt et tout finit par se faire, dans un ordre que per­sonne ne com­prend mais que tout le monde accepte.

Il ouvrit la 207.

Celle-ci avait la vue.

La fenêtre don­nait au sud-est, et le détroit de Gibral­tar était là, éta­lé comme une nappe bleue entre deux conti­nents, avec cette lumi­no­si­té de fin d’oc­tobre qui ren­dait chaque chose nette et proche — trop proche. On voyait l’Es­pagne. Pas une idée de l’Es­pagne, pas un brouillard vague­ment euro­péen, mais l’Es­pagne elle-même, les mai­sons blanches de Tari­fa, les falaises ocre, et par­fois, quand le vent tom­bait et que la mer deve­nait un miroir, on croyait dis­tin­guer un homme qui mar­chait sur la côte d’en face. Douze kilo­mètres. Une heure de fer­ry. Un monde.

Driss res­ta un moment à la fenêtre. Il aimait ce détroit. Il y avait gran­di, il le connais­sait comme un pay­san connaît son champ — par le vent, par la cou­leur de l’eau, par le pas­sage des bateaux. Le Levante souf­flait d’est en ouest et appor­tait la cha­leur sèche du Rif ; le Poniente venait de l’At­lan­tique et mouillait les murs. Aujourd’­hui c’é­tait le Levante, léger, et le détroit avait cette teinte de lapis-lazu­li que Driss ne voyait nulle part ailleurs, ce bleu pro­fond avec des éclats de vert des­sous, comme si la Médi­ter­ra­née et l’At­lan­tique se bat­taient en silence sous la surface.

Un car­go pas­sa, lent, rouillé, char­gé de quelque chose qu’on ne pou­vait pas iden­ti­fier de si loin — du mine­rai peut-être, ou du bois, ou des vies. Driss le sui­vit des yeux jus­qu’à ce qu’il dis­pa­raisse der­rière le cap Mala­ba­ta, puis il refer­ma la fenêtre et reprit son inspection.

*

Le hall, quand il redes­cen­dit, était vide et immense.

Les lustres n’é­taient pas encore allu­més. La lumière entrait par les arches du patio anda­lou — une lumière d’oc­tobre, dorée, pares­seuse — et tom­bait sur les mosaïques du sol en fai­sant briller les tes­selles bleues et blanches comme des yeux ouverts dans le noir. Le por­tail en grès sculp­té, avec ses entre­lacs géo­mé­triques que les arti­sans de Fès avaient mis quatre mois à cise­ler, pro­je­tait une ombre den­te­lée sur les dalles. Les portes en bois clou­té de métal — chaque clou plan­té à la main, chaque clou dif­fé­rent du pré­cé­dent par un détail que seul le maître arti­san connais­sait — étaient ouvertes sur le jar­din, et par cette ouver­ture entraient le par­fum des oran­gers, le bour­don­ne­ment d’une abeille éga­rée, et ce silence par­ti­cu­lier des lieux neufs qui n’ont pas encore été habi­tés par des voix.

Driss tra­ver­sa le hall. Ses babouches ne fai­saient aucun bruit sur les tapis. Il pas­sa devant la récep­tion — le grand livre des réser­va­tions était ouvert, vierge, la plume posée en tra­vers comme une épée minia­ture — et entra dans le Caid’s Bar.

Le bar sen­tait le cuir neuf et le tabac turc. Pas le tabac fumé — le tabac en boîte, celui que Lord Bute avait fait venir de Londres et qu’on avait dis­po­sé dans des humi­dors en cèdre sur le comp­toir, à côté des bou­teilles de whis­ky écos­sais ali­gnées comme des sol­dats. Le comp­toir lui-même était en bois sombre, ver­ni, et reflé­tait les lampes maro­caines sus­pen­dues au pla­fond — ces lan­ternes en cuivre ajou­ré qui, une fois allu­mées, pro­je­taient des constel­la­tions d’é­toiles sur les murs. Pour l’ins­tant elles étaient éteintes. Tout était en attente.

Le pia­no était là, dans le coin. Un demi-queue Pleyel, noir, fer­mé. Lord Bute avait insis­té : il fal­lait un pia­no. Pas n’im­porte lequel. Un Pleyel, parce que Cho­pin jouait sur un Pleyel, et Lord Bute consi­dé­rait que cer­taines choses dans la vie ne souf­fraient pas de com­pro­mis — les pia­nos, les chaus­sures, et la qua­li­té du grès dans les por­tails his­pa­no-mau­resques. Le pia­no était arri­vé par bateau depuis Mar­seille, avait été his­sé dans un camion, puis por­té par six hommes à tra­vers la porte prin­ci­pale, et l’un des six hommes avait tré­bu­ché sur le seuil et le pia­no avait émis un son bref, plain­tif, une note unique qui avait réson­né dans le hall vide comme la pre­mière parole pro­non­cée dans une cathédrale.

Driss sou­le­va le cou­vercle. Les touches étaient blanches et noires et par­fai­te­ment silen­cieuses. Il posa un doigt sur le do du milieu. N’ap­puya pas. Il ne jouait pas de pia­no. Il ne jouait de rien. Mais il connais­sait la musique — com­ment ne pas connaître la musique quand on a gran­di dans la médi­na de Tan­ger, où les muez­zins chantent à des heures où le reste du monde dort, où les ven­deurs d’eau font tin­ter leurs clo­chettes de cuivre, où les confré­ries des Aïs­saoua et des Jila­la sortent cer­tains soirs avec leurs tam­bours et trans­forment les ruelles en rivières de son ?

Il refer­ma le cou­vercle. Le pia­no atten­drait. Quel­qu’un vien­drait en jouer. Quel­qu’un vient toujours.

*

Dans le jar­din, les oran­gers étaient char­gés de fruits qui ne seraient mûrs qu’en décembre, et leurs feuilles d’un vert si fon­cé qu’il virait au noir lui­saient dans la lumière comme des miroirs végé­taux. Des géra­niums rouges — géants, presque obs­cènes dans leur exu­bé­rance — débor­daient des pots en terre cuite le long des allées. Des hibis­cus. Des bou­gain­vil­liers mauves qui esca­la­daient le mur sud. Des rosiers que le jar­di­nier, un vieil homme du Rif qui ne par­lait qu’a­ma­zigh et quelques mots d’es­pa­gnol, taillait chaque matin avec des gestes de chi­rur­gien. Et au milieu de tout cela, la pis­cine — vide encore, d’un bleu de faïence, avec au fond une mosaïque en zel­lige qui repré­sen­tait une étoile à huit branches.

Driss s’as­sit sur un banc de pierre, sous un euca­lyp­tus. L’arbre sen­tait le camphre et la résine. De là, on voyait la baie de Tan­ger — le port, les barques de pêcheurs, le mina­ret de la grande mos­quée, les toits plats de la médi­na empi­lés comme des cubes blancs, et au-delà, tou­jours, le détroit et l’Europe.

C’é­tait un drôle d’en­droit pour un hôtel. Ou plu­tôt, c’é­tait le seul endroit pos­sible. L’El Min­zah se tenait exac­te­ment à la fron­tière entre la ville ancienne et la ville nou­velle, entre la médi­na et les bou­le­vards que les Euro­péens avaient tra­cés au cor­deau, entre le monde arabe et le monde qui pré­ten­dait ne pas l’être. Der­rière, les ruelles où les femmes éten­daient le linge entre les murs et où les chats dor­maient sur les pas de portes. Devant, la rue de Fès, les consu­lats, les banques, les ter­rasses de café où les hommes en cos­tume lisaient le Times et le Figa­ro en buvant du thé à la menthe — parce que même les Anglais, à Tan­ger, finis­saient par boire du thé à la menthe, et ils ne s’en ren­daient plus compte.

Driss connais­sait cet endroit depuis tou­jours. Avant d’être un hôtel, c’é­tait la mai­son de Per­di­ca­ris, l’A­mé­ri­cain — celui qu’on avait enle­vé, celui qui avait fait venir les navires de guerre de Roo­se­velt. Driss n’a­vait pas connu Per­di­ca­ris, mais son père l’a­vait connu, et son grand-père avait assis­té au bal de 1899, le fameux bal où deux cents per­sonnes avaient dan­sé dans ces mêmes salons pen­dant que des offi­ciers alle­mands fumaient des cigares dans le jar­din et que l’or­chestre de M. Gomez jouait des valses jus­qu’à trois heures du matin. Le bâti­ment avait chan­gé de mains, de forme, de fonc­tion, mais les murs se sou­ve­naient. Les murs se sou­viennent tou­jours, pen­sait Driss. C’est pour cela qu’il faut les trai­ter avec res­pect — les blan­chir à la chaux chaque prin­temps, brû­ler de l’en­cens dans les coins, ne jamais lais­ser une pièce vide trop longtemps.

L’El Min­zah n’al­lait plus être vide.

Lord Bute avait pas­sé deux ans à trans­for­mer la vieille demeure. Il avait fait venir des arti­sans de Fès pour le zel­lige, de Mar­ra­kech pour le plâtre sculp­té, de Tétouan pour les boi­se­ries en cèdre peintes de motifs flo­raux si déli­cats qu’on aurait dit de la den­telle posée sur le bois. Il avait fait construire le patio anda­lou autour de l’an­cienne cour — la fon­taine au centre, le bas­sin en marbre vert, les arches qui s’ou­vraient sur le ciel — et quand Driss avait vu le résul­tat pour la pre­mière fois, il avait pen­sé : c’est beau, et c’est étrange, parce qu’un Anglais a construit un palais anda­lou dans une ville arabe pour y loger des gens qui ne sont ni anda­lous ni arabes, et cette bizar­re­rie est peut-être la chose la plus tan­gé­roise qui soit.

Parce que Tan­ger, c’est cela. Un endroit où rien n’est d’i­ci et où tout finit par l’être.

*

Le soleil décli­nait. La lumière avait chan­gé — elle n’é­tait plus dorée mais rose, ce rose tan­gé­rois qui ne res­sem­blait à aucun autre, un rose avec du cuivre dedans, du safran, quelque chose de comes­tible presque, et qui trans­for­mait les murs blancs de la médi­na en sur­faces de nacre. Le muez­zin de la grande mos­quée lan­ça l’ap­pel de l’asr, la prière de l’a­près-midi, et sa voix mon­ta dans l’air comme un fil qu’on tire­rait vers le ciel, et d’autres voix répon­dirent depuis d’autres mina­rets, déca­lées d’une seconde, de deux, si bien que l’ap­pel sem­blait se pro­pa­ger en cercles comme une pierre jetée dans l’eau, et pen­dant un ins­tant toute la ville vibra d’une seule note tenue, et Driss, qui n’a­vait pas prié depuis long­temps — il était juif, et les juifs de Tan­ger priaient le ven­dre­di soir et le same­di matin, et Driss ne priait plus du tout, mais il gar­dait dans son corps la mémoire du balan­ce­ment, du rythme, de cette façon de fer­mer les yeux et de lais­ser le monde vous tra­ver­ser — Driss écou­ta, et quelque chose en lui se ser­ra, non pas de tris­tesse mais de cette émo­tion qu’on ne sait pas nom­mer et qui res­semble au bon­heur vu de dos.

Il se leva.

Il y avait encore les cui­sines à ins­pec­ter, les réserves de vin à véri­fier, les uni­formes des ser­veurs à dis­tri­buer — des uni­formes blancs avec un gilet bro­dé de fils d’or, Lord Bute n’a­vait rien lais­sé au hasard — et il fal­lait aus­si par­ler au chef cui­si­nier, un Fas­si iras­cible nom­mé Mou­lay Ahmed qui trai­tait sa bri­gade comme un sul­tan traite ses sujets et qui avait déjà mena­cé de par­tir trois fois en une semaine parce que les citrons confits n’é­taient pas assez confits, parce que le safran venait de Mek­nès et non de Taliouine, parce que la pas­tilla, disait-il, la pas­tilla ne se fait pas avec du pou­let, la pas­tilla se fait avec du pigeon, et si Lord Bute vou­lait une inau­gu­ra­tion digne de ce nom, il fal­lait des pigeons, qua­rante pigeons, et pas des pigeons de ville, des pigeons de cam­pagne, nour­ris au grain, pas à la poussière.

Driss sou­rit. Il aimait Mou­lay Ahmed. Il aimait tous les gens qui pre­naient leur tra­vail au tragique.

Il tra­ver­sa le jar­din en sens inverse, ren­tra dans le hall, et c’est alors qu’il enten­dit le bruit.

Un moteur. Loin d’a­bord, dans les rues basses de la ville nou­velle, puis plus près, mon­tant la rue de Fès. Un taxi. Le moteur tous­sait, s’é­tran­glait, repar­tait — un vieux moteur, un moteur tan­gé­rois, c’est-à-dire un moteur qui aurait dû mou­rir depuis long­temps mais qui conti­nuait par obs­ti­na­tion et par habi­tude, comme tout ce qui vivait dans cette ville.

Le taxi s’ar­rê­ta devant l’entrée.

Driss rajus­ta son gilet. Lis­sa ses che­veux. Se pla­ça der­rière le comp­toir de la récep­tion. Le grand livre vierge était ouvert devant lui, la plume posée en travers.

Une por­tière claqua.

Des pas sur les marches.

Et l’El Min­zah, pour la pre­mière fois, reçut quelqu’un.

Cha­pitre 2 — Les arrivées

Le pre­mier ne venait pas du ferry.

Driss l’a­per­çut au comp­toir du Caid’s Bar à onze heures du matin, le jour même de l’ou­ver­ture, alors qu’au­cun client n’a­vait encore fran­chi la porte et que les ser­veurs finis­saient d’a­li­gner les verres sur les éta­gères avec des gestes de sacris­tains pré­pa­rant l’au­tel. L’homme était assis sur un tabou­ret, les coudes sur le comp­toir, un verre de gin devant lui — ser­vi par qui ? per­sonne ne savait, Ahmed le bar­man jurait que ce n’é­tait pas lui, et les deux gar­çons de salle juraient la même chose, et l’homme lui-même, quand Driss s’ap­pro­cha, leva les yeux avec la sur­prise polie de quel­qu’un qu’on dérange dans son propre salon.

— Ah, fit-il. Bon­jour. Vous devez être le concierge. On m’a beau­coup par­lé de vous.

Per­sonne ne lui avait par­lé de Driss. Driss le sut immé­dia­te­ment, à cette façon qu’ont cer­tains hommes de men­tir comme on res­pire, sans effort, sans inten­tion par­ti­cu­lière, parce que la véri­té leur paraît un vête­ment trop étroit qu’ils ne voient pas l’in­té­rêt d’enfiler.

— Mon­sieur est client de l’hôtel ?

— Client, ami, voi­sin — tout cela est si rela­tif à Tan­ger, vous ne trou­vez pas ?

L’homme ten­dit la main. Elle était soi­gnée, les ongles propres, la paume sèche.

— Cecil Pem­broke. Anti­quaire. J’ai une bou­tique dans la médi­na, rue des Chré­tiens, à côté du mar­chand de babouches qui louche — vous voyez lequel, tout le monde le connaît. Je vis ici depuis trois ans. Quatre. Je ne compte plus. C’est le propre des bons endroits : on cesse de compter.

Il avait une cin­quan­taine d’an­nées, peut-être moins — il était de ces Anglais dont l’âge se dis­sout dans un per­pé­tuel entre-deux, ni jeunes ni vieux, conser­vés par le gin et la conver­sa­tion. Son cos­tume en lin frois­sé avait été beau, ses chaus­sures avaient été cirées, et un fou­lard de soie jaune cana­ri noué autour du cou signa­lait une fan­tai­sie que le reste de sa per­sonne contre­di­sait mol­le­ment. Il par­lait un fran­çais excellent, avec un accent qui n’a­bî­mait rien.

— J’ai connu la mai­son avant, dit-il en embras­sant le bar d’un geste. Du temps de Per­di­ca­ris. Enfin, pas Per­di­ca­ris lui-même — je ne suis pas si vieux, mon Dieu — mais après, quand c’é­tait encore une mai­son pri­vée. J’y ai dîné une fois. Deux fois. Le patio était le même. Les oran­gers aus­si. Ils ont l’air éter­nel, vous ne trou­vez pas ? Tout change autour d’eux et eux res­tent. Il y a une leçon là-dedans, mais je ne sais pas laquelle.

Driss écou­ta. Driss écou­tait tou­jours. C’é­tait sa fonc­tion, sa nature, et peut-être son défaut : il écou­tait les gens comme d’autres lisent des livres — en sau­tant les pas­sages ennuyeux pour aller cher­cher la phrase qui compte. Chez Cecil Pem­broke, la phrase qui comp­tait n’é­tait pas encore venue. Mais elle vien­drait. Driss était patient.

— Je serai là sou­vent, conti­nua Pem­broke. Je ne suis pas client à pro­pre­ment par­ler — j’ai mes quar­tiers dans la médi­na, un petit riad char­mant, enfin char­mant quand il ne pleut pas, quand il pleut c’est Venise sans les Véni­tiens. Mais le bar. Le bar, c’est autre chose. Un bon bar, c’est une civi­li­sa­tion. Et celui-ci — il cares­sa le comp­toir du plat de la main — celui-ci promet.

Il vida son gin, posa le verre, et sou­rit à Driss d’un sou­rire qui conte­nait beau­coup de choses — de la sym­pa­thie, de la ruse, de la soli­tude, et cette espèce de gaie­té indes­truc­tible des hommes qui ont com­pris très tôt que la vie est une comé­die et qui ont déci­dé d’y tenir un rôle plaisant.

— Bien­ve­nue dans votre hôtel, dit Cecil Pem­broke. Et bien­ve­nue à Tanger.

*

Le fer­ry de qua­torze heures appor­ta le Comte.

Driss le vit d’a­bord par la fenêtre de la récep­tion — une sil­houette qui des­cen­dait d’un taxi avec une len­teur étu­diée, comme un acteur qui entre en scène et qui sait que le public regarde. L’homme por­tait un cos­tume gris anthra­cite cou­pé sur mesure, une che­mise blanche dont le col avait cette rai­deur impec­cable qui coûte de l’argent ou qui en imite l’al­lure, et des chaus­sures noires si bien cirées qu’elles reflé­taient le ciel de Tan­ger. Il avait une seule malle — grande, en cuir havane, avec des ini­tiales en lai­ton : A.O. Il ne la por­ta pas. Il fit un geste, et le por­teur se précipita.

La porte de l’hô­tel s’ouvrit.

Il entra comme on entre chez soi.

Driss nota tout en trois secondes, par réflexe, par métier — la démarche assu­rée, le regard qui balaie le hall non pas pour le décou­vrir mais pour le jau­ger, la façon de poser les mains sur le comp­toir comme si le marbre lui appar­te­nait déjà. Et la voix, sur­tout. La voix.

— Comte Ales­san­dro Orsi­ni. J’ai réser­vé par télé­gramme depuis Lis­bonne. La suite avec vue sur le détroit, si c’est pos­sible. Si ce n’est pas pos­sible, ren­dez-le possible.

Il sou­riait en disant cela. Le sou­rire adou­cis­sait l’ar­ro­gance, ou plu­tôt la trans­for­mait en charme — ce qui est pire, pen­sa Driss, parce que l’ar­ro­gance on peut la refu­ser, le charme non.

L’ac­cent était ita­lien. Du nord, aurait dit quel­qu’un qui s’y connais­sait — Venise, Milan, peut-être la Lom­bar­die. Driss ne s’y connais­sait pas assez pour tran­cher, mais il connais­sait les accents en géné­ral, et celui-ci avait quelque chose de trop par­fait, comme une mélo­die jouée par quel­qu’un qui a appris la par­ti­tion par cœur mais qui n’a pas gran­di avec la musique dans les oreilles.

— La suite 201 est dis­po­nible, mon­sieur le Comte. Vue sur le détroit et les jardins.

— Par­fait.

Il signa le registre. Driss lut : Ales­san­dro Orsi­ni, Vene­zia. L’é­cri­ture était belle — déliée, pen­chée vers la droite, avec des majus­cules ornées qui appar­te­naient à une autre époque.

— Dites-moi, fit le Comte en ran­geant son sty­lo dans la poche inté­rieure de sa veste. Y a‑t-il un bar dans cet établissement ?

— Le Caid’s Bar, mon­sieur le Comte. Au bout du hall, à gauche.

— Et y a‑t-il quel­qu’un dans ce bar ?

— Un Anglais, mon­sieur le Comte.

Le Comte Orsi­ni eut un sou­rire — un vrai cette fois, pas le sou­rire de repré­sen­ta­tion, un sou­rire bref qui éclai­ra son visage comme une allu­mette qu’on craque dans le noir.

— Il y a tou­jours un Anglais, dit-il. C’est rassurant.

Et il tra­ver­sa le hall, ses chaus­sures son­nant sur les mosaïques comme des petits coups de mar­teau élé­gants, et Driss le regar­da s’é­loi­gner en pen­sant : celui-là n’est pas ce qu’il dit, mais ce qu’il est vrai­ment est peut-être plus inté­res­sant que ce qu’il prétend.

*

Le len­de­main, à dix heures du matin, un vacarme dans la rue de Fès annon­ça Mar­ga­ret Whitmore.

Deux taxis. Sept malles. Trois car­tons à cha­peaux. Une femme de chambre irlan­daise du nom de Brid­get, dont le visage expri­mait l’é­tat d’es­prit d’une per­sonne enle­vée par des pirates et dépo­sée sur un conti­nent dont elle igno­rait l’exis­tence. Et Peg­gy elle-même, qui des­cen­dit du pre­mier taxi comme on des­cend d’un manège — un peu étour­die, un peu émer­veillée, avec cette espèce de déter­mi­na­tion joyeuse des gens qui ont déci­dé d’être heu­reux et qui s’y tiennent mal­gré les preuves du contraire.

— Mon Dieu, dit-elle en voyant le hall. Mon Dieu, c’est magnifique.

Elle avait trente-cinq ans, des yeux clairs, un cha­peau qui avait souf­fert de la tra­ver­sée, et cette façon amé­ri­caine de s’ex­cla­mer qui fai­sait sou­rire les Euro­péens et qui, pour­tant, conte­nait quelque chose de vrai — un enthou­siasme que l’i­ro­nie n’a­vait pas encore abîmé.

— Madame Whit­more, dit Driss en s’in­cli­nant. Bien­ve­nue à l’El Minzah.

— Made­moi­selle. Miss. J’é­tais Mrs., mais je ne le suis plus, et fran­che­ment c’est mieux comme ça, ne trou­vez-vous pas, quand on arrive dans un pays nou­veau il vaut mieux ne pas traî­ner un nom der­rière soi comme une valise qu’on n’a pas envie d’ouvrir.

Elle avait dit tout cela d’un trait, en regar­dant autour d’elle — le patio, les arches, la fon­taine, les mosaïques — avec des yeux qui essayaient de tout attra­per à la fois.

— La chambre 305 est prête, Miss Whit­more. Troi­sième étage, vue sur la baie. Votre femme de chambre sera logée au —

— Brid­get dort où elle veut. Brid­get est libre. N’est-ce pas, Bridget ?

Brid­get, qui se tenait au milieu de la mon­tagne de malles comme un nau­fra­gé sur son radeau, émit un son qui pou­vait signi­fier n’im­porte quoi.

— Est-ce qu’on peut voir la mer de ma chambre ? deman­da Peggy.

— On voit la baie, le port, et par temps clair, la côte espagnole.

— L’Es­pagne. On voit l’Es­pagne. Vous enten­dez, Brid­get ? On voit l’Espagne.

Brid­get n’en­ten­dait rien. Brid­get fixait un gecko qui esca­la­dait le mur du patio avec une expres­sion de ter­reur pure.

Driss fit signe aux por­teurs. Les sept malles com­men­cèrent leur ascen­sion. Peg­gy res­ta dans le hall, tour­nant sur elle-même, la tête levée vers le pla­fond en bois de cèdre peint — des entre­lacs bleus et rouges et or qui for­maient des motifs d’une com­plexi­té hyp­no­tique, chaque motif conte­nant un autre motif, chaque fleur conte­nant une étoile, chaque étoile conte­nant un monde.

— Qui a fait cela ? murmura-t-elle.

— Des arti­sans de Fès, miss. Ils sont venus l’an der­nier. Ils ont tra­vaillé quatre mois.

— Quatre mois.

Elle ten­dit la main vers le mur le plus proche — le tade­lakt lisse, cou­leur d’i­voire, doux au tou­cher comme du satin minéral.

— C’est chaud, dit-elle. Le mur est chaud.

— C’est la chaux, miss. Et le soleil.

— On dirait de la peau.

Driss ne répon­dit pas. Mais il pen­sa : cette femme-là regarde les choses. C’est rare. La plu­part des clients regardent les prix, les dis­tances, les horaires des repas. Celle-ci regarde les murs.

Peg­gy Whit­more mon­ta dans sa chambre, et pen­dant une heure on n’en­ten­dit rien sauf le bruit des malles qu’on ouvrait et la voix de Brid­get qui oscil­lait entre la plainte et la prière.

*

Gon­za­lo Here­dia arri­va le troi­sième jour, et il arri­va comme arrivent les gens qui ne veulent pas être remar­qués — c’est-à-dire qu’il fut immé­dia­te­ment remar­qué par Driss, parce que la dis­cré­tion est la chose la plus visible du monde quand on sait la regarder.

Un seul bagage. Une valise en cuir brun, usée aux coins, de bonne qua­li­té mais pas neuve. Un cos­tume bleu marine, cor­rect, sans élé­gance exces­sive. Des chaus­sures de marche. Un visage rasé de frais, des che­veux noirs coif­fés en arrière, des yeux sombres qui firent le tour du hall en une seconde et demie — Driss comp­ta, parce qu’il fai­sait tou­jours atten­tion à la vitesse à laquelle les clients obser­vaient les lieux, cette vitesse révé­lant leur nature mieux que leurs paroles : les tou­ristes tour­naient la tête len­te­ment, les hommes d’af­faires regar­daient droit devant eux, les amou­reux ne regar­daient rien, et les espions fai­saient le tour de la pièce en moins de deux secondes, enre­gis­trant les sor­ties, les fenêtres, les distances.

— Here­dia, dit l’homme. Gon­za­lo Here­dia. J’ai réser­vé une chambre simple.

Pas de titre. Pas de pro­fes­sion. Pas de ville d’o­ri­gine. Driss nota cette économie.

— La chambre 108, mon­sieur Here­dia. Rez-de-chaus­sée, vue sur le jardin.

— Je pré­fé­re­rais une vue sur le port.

— La 203 est dis­po­nible. Deuxième étage.

— C’est bien.

Il signa le registre. Écri­ture petite, ser­rée, sans fio­ri­tures. Driss lut : Gon­za­lo Here­dia López, Madrid. L’homme ne posa aucune ques­tion sur l’hô­tel, les res­tau­rants, les horaires. Il prit sa clef, sou­le­va lui-même sa valise — refu­sant le por­teur d’un geste —, et mon­ta l’es­ca­lier d’un pas qui ne fai­sait pas de bruit.

Driss res­ta un moment à regar­der l’es­ca­lier vide.

Il avait connu des hommes comme celui-là. Pas beau­coup, mais quelques-uns. Tan­ger en atti­rait. La Zone Inter­na­tio­nale, avec ses huit nations, ses trois langues offi­cielles, ses mul­tiples juri­dic­tions et ses angles morts, était un ter­rain idéal pour les gens qui avaient besoin de voir sans être vus. Here­dia n’é­tait pas un tou­riste. Here­dia n’é­tait pas un homme d’af­faires. Here­dia était quel­qu’un qui avait un métier qu’on ne décla­rait pas au registre de l’hô­tel, et Driss ne savait pas encore lequel, mais il le sau­rait, parce qu’à Tan­ger les secrets avaient la même durée de vie que les pois­sons au mar­ché — frais le matin, dou­teux le soir, et le len­de­main tout le monde les avait sentis.

*

Le soir du troi­sième jour, l’El Min­zah avait qua­torze clients.

Driss les connais­sait tous. Il connais­sait le couple belge de la 302 — M. et Mme Vers­trae­ten, lui ban­quier à Bruxelles, elle muette d’en­nui, visage de por­ce­laine sans expres­sion — qui avaient deman­dé deux fois si le cour­rier arri­vait le dimanche. Il connais­sait le méde­cin fran­çais de la 110, un cer­tain Dr. Favre, retrai­té, qui voya­geait seul et qui s’é­tait ins­tal­lé dans le jar­din avec un livre et n’en avait plus bou­gé. Il connais­sait la vieille Anglaise de la 306, Miss Par­tridge, qui éle­vait des teckels et qui avait deman­dé si l’hô­tel accep­tait les chiens, et quand Driss avait dit non, elle avait répon­du « très bien, alors ce sont des renards » avec un aplomb qui avait cou­pé court à toute discussion.

Mais les quatre qui comp­taient, c’é­taient les quatre pre­miers. Driss le sen­tait. Il ne savait pas encore pour­quoi, et il n’es­sayait pas de le savoir — il avait appris que les his­toires se révèlent d’elles-mêmes, comme les épices dans un tajine, len­te­ment, par la cha­leur et le temps.

Ce soir-là, pour la pre­mière fois, le Caid’s Bar fut ouvert au public.

Ahmed le bar­man avait allu­mé les lan­ternes en cuivre, et le pla­fond s’é­tait cou­vert d’é­toiles — des petits losanges de lumière qui tour­naient imper­cep­ti­ble­ment quand un cou­rant d’air tra­ver­sait la pièce, si bien que le bar tout entier sem­blait flot­ter dans un ciel minia­ture. Le tabac turc brû­lait dans un brûle-par­fum près de l’en­trée. Les bou­teilles brillaient. Le comp­toir luisait.

Cecil Pem­broke était là, natu­rel­le­ment. Il occu­pait le tabou­ret du coin avec l’ai­sance pro­prié­taire de quel­qu’un qui a déci­dé que ce tabou­ret était le sien et que toute contes­ta­tion serait vaine. Le Comte Orsi­ni était assis à une table basse, les jambes croi­sées, un verre de cham­pagne à la main, feuille­tant un jour­nal espa­gnol — La Van­guar­dia — qu’il lisait peut-être, ou qu’il uti­li­sait comme acces­soire, Driss n’au­rait pas su dire. Peg­gy Whit­more des­cen­dit à vingt heures, dans une robe vert éme­raude qui fit se retour­ner le Comte et qui arra­cha à Cecil Pem­broke un « ah » bref, invo­lon­taire, immé­dia­te­ment camou­flé der­rière une gor­gée de gin.

— Miss Whit­more, dit le Comte en se levant. Je me pré­sente : Ales­san­dro Orsi­ni. Puis-je vous offrir un verre ?

— Vous pou­vez, dit Peg­gy. Mais d’a­bord dites-moi ce que c’est que cette odeur.

L’o­deur. Le Comte haus­sa un sour­cil. Cecil Pem­broke rit.

— C’est l’en­cens, dit Driss depuis le seuil. De l’o­li­ban. On le brûle dans les cou­loirs le soir.

— Oli­ban, répé­ta Peg­gy. Ça sent la prière et le miel. C’est mer­veilleux. Tout est mer­veilleux. Je prends un champagne.

Ils s’ins­tal­lèrent à la même table — le Comte, Peg­gy, et bien­tôt Cecil qui glis­sa de son tabou­ret jus­qu’à leur table avec le natu­rel d’un chat qui change de cous­sin. Gon­za­lo Here­dia entra à vingt et une heures, com­man­da un man­za­nilla, s’as­sit seul à une table près de la fenêtre, et ne par­la à personne.

Dehors, la nuit était tom­bée sur Tan­ger sans pré­ve­nir, comme elle le fai­sait tou­jours — pas de cré­pus­cule long et éti­ré, pas d’a­go­nie de la lumière, mais une chute nette, un rideau qu’on tire, et sou­dain les étoiles étaient là, énormes, inso­lentes, et le détroit n’é­tait plus qu’un ruban noir entre deux cha­pe­lets de lumières — les lumières de Tari­fa d’un côté, les lumières de Tan­ger de l’autre, et entre les deux, rien que l’eau et le vent.

Dans le bar, les conver­sa­tions mon­taient. Le Comte racon­tait Venise — les palais, les gon­doles, le car­na­val, les masques, il connais­sait tout, ou don­nait cette impres­sion, et Peg­gy écou­tait avec une gour­man­dise visible, et Cecil ajou­tait des com­men­taires qui étaient tan­tôt des confir­ma­tions tan­tôt des cor­rec­tions dis­crètes que le Comte accueillait avec une grâce impec­cable, comme si se faire cor­ri­ger par un anti­quaire anglais fai­sait par­tie des plai­sirs de la soi­rée. Ils riaient. Driss, der­rière son comp­toir, enten­dait le rire de Peg­gy — un rire en cas­cade, géné­reux, un peu fort, le rire de quel­qu’un qui n’a pas ri depuis longtemps.

Gon­za­lo Here­dia regar­dait la fenêtre. De temps en temps, il sor­tait un petit car­net de sa poche inté­rieure et notait quelque chose — un chiffre, un nom, une heure, Driss ne pou­vait pas voir. Puis il ran­geait le car­net et buvait une gor­gée de man­za­nilla, et son visage repre­nait cette expres­sion de calme étu­dié qui ne trom­pait per­sonne, ou du moins pas Driss.

À vingt-deux heures, un son nou­veau tra­ver­sa le bar.

Cela venait du res­tau­rant El Kor­san, de l’autre côté du patio. Un oud, d’a­bord — une note longue, hési­tante, comme une ques­tion posée à voix basse — puis un rabab qui répon­dit, aigu, fris­son­nant, et une dar­bou­ka qui entra en sour­dine, bat­te­ment régu­lier, cœur d’un corps invi­sible. Et une voix. Une voix de femme.

Tout le bar se tut.

Ce n’é­tait pas un silence choi­si. C’é­tait un silence impo­sé, comme celui que la pluie impose quand elle com­mence — on s’ar­rête, on écoute, on ne peut pas faire autre­ment. La voix mon­tait depuis le res­tau­rant, tra­ver­sait le patio, pas­sait au-des­sus de la fon­taine et des oran­gers, et entrait dans le bar par la porte ouverte, et elle chan­tait en arabe, dans un mode que Driss recon­nut immé­dia­te­ment — la nuba al-istih­lal, le pre­mier mou­ve­ment de la suite anda­louse, celui qui ouvre la voie, celui qui ins­talle le mode et invite l’âme à se déplier.

Peg­gy posa son verre.

Le Comte incli­na la tête, comme s’il la voix l’a­vait tou­ché à un endroit qu’il ne pro­té­geait pas.

Cecil Pem­broke fer­ma les yeux.

Et Gon­za­lo Here­dia se leva.

Il ne se leva pas d’un bond — ce n’é­tait pas un homme à gestes brusques. Il se leva len­te­ment, posa son verre sur la table, et mar­cha vers la porte du bar. Driss le regar­da tra­ver­ser le patio, pas­ser devant la fon­taine dont l’eau cap­tait la lumière des lan­ternes, et s’ar­rê­ter au seuil du res­tau­rant El Korsan.

Il res­ta là.

La chan­teuse était assise sur un cous­sin de soie rouge, au fond de la salle, enca­drée par les musi­ciens. Elle por­tait un caf­tan blanc bro­dé de fils d’argent. Ses che­veux étaient noirs, tirés en arrière, et ses mains — Driss le ver­rait le len­de­main, quand il la croi­se­rait dans le cou­loir du per­son­nel — ses mains étaient petites, peintes au hen­né, et bou­geaient à peine quand elle chan­tait, comme si la musique n’a­vait pas besoin d’aide pour sor­tir d’elle.

Elle s’ap­pe­lait Amina.

Gon­za­lo Here­dia res­ta au seuil du res­tau­rant pen­dant trois chan­sons. Puis il retour­na au bar, se ras­sit, et com­man­da un deuxième manzanilla.

Il ne dit tou­jours rien à personne.

Mais Driss vit quelque chose dans ses yeux qui n’y était pas une heure plus tôt — quelque chose comme une fis­sure dans un mur lisse, une fis­sure par laquelle entrait de la lumière.

*

Plus tard, quand le bar se fut vidé, quand le Comte eut rac­com­pa­gné Peg­gy jus­qu’à l’es­ca­lier avec une cour­toi­sie qui était peut-être sin­cère et peut-être cal­cu­lée et peut-être les deux à la fois, quand Cecil Pem­broke eut dis­pa­ru dans la nuit tan­gé­roise en sif­flo­tant un air qui res­sem­blait à du Ger­sh­win, quand Gon­za­lo Here­dia eut rega­gné sa chambre avec vue sur le port, Driss fit le tour du bar.

Il étei­gnit les lan­ternes une par une. Les étoiles de cuivre s’é­tei­gnirent sur les murs. Le bar replon­gea dans l’obs­cu­ri­té, et l’o­deur du tabac turc et du cham­pagne res­ta sus­pen­due dans l’air comme le fan­tôme d’une fête.

Driss ouvrit le piano.

Il ne savait pas jouer, mais il aimait les touches. Il les tou­cha du bout des doigts, sans appuyer, comme on touche la sur­face d’un lac pour véri­fier qu’il est réel.

Demain, pen­sa-t-il. Demain ils com­men­ce­ront à men­tir pour de bon. Et ce sera magnifique.

Il refer­ma le pia­no, étei­gnit la der­nière lampe, et sor­tit par la porte de service.

Dans la rue, Tan­ger sen­tait le jas­min et le sel. Un chat tra­ver­sa la chaus­sée. Un muez­zin tous­sa dans son som­meil, quelque part dans un mina­ret. Et le détroit, dans le noir, bruis­sait comme la res­pi­ra­tion de quel­qu’un qui ne dort pas tout à fait.

Cha­pitre 3 — Le souk aux miroirs

Cecil Pem­broke avait une théo­rie sur la médi­na de Tan­ger. Il l’ex­po­sait à qui vou­lait l’en­tendre, et à ceux qui ne vou­laient pas aus­si, avec cette convic­tion aimable des hommes qui confondent leur enthou­siasme avec une véri­té universelle.

— La médi­na, disait-il, n’est pas un lieu. C’est un orga­nisme. Elle res­pire. Elle digère. Elle avale les gens le matin et les recrache le soir, légè­re­ment dif­fé­rents de ce qu’ils étaient en entrant. On n’entre pas dans la médi­na, Miss Whit­more. On est ingé­ré par elle.

Peg­gy rit.

— Vous essayez de me faire peur ?

— Je n’es­saie­rais pas. Vous n’a­vez pas l’air d’une femme qui a peur.

— J’ai peur de beau­coup de choses, mon­sieur Pem­broke. Mais pas des endroits.

Ils se tenaient devant la porte du Grand Soc­co, cette place large et chao­tique où la ville nou­velle tou­chait la ville ancienne comme deux époques se regardent par-des­sus un fos­sé. Il était neuf heures du matin. Le soleil frap­pait déjà dur, ver­ti­cal, et le Grand Soc­co bruis­sait de sa vie ordi­naire — les femmes du Rif en cha­peaux de paille à pom­pons rouges qui ven­daient des herbes et du lait caillé, les por­teurs d’eau avec leurs cha­peaux à franges et leurs clo­chettes de cuivre, les ânes char­gés de cageots d’o­ranges et de bottes de menthe, les ven­deurs de ciga­rettes au détail, les cireurs de chaus­sures accrou­pis à l’ombre du mur, et au milieu de tout cela un bruit conti­nu, orga­nique, qui n’é­tait pas du vacarme mais de la vie à l’é­tat brut — des voix en arabe, en espa­gnol, en fran­çais, en haké­tia, en ama­zigh, super­po­sées, entre­mê­lées, et par-des­sus le tout l’odeur.

L’o­deur du Grand Soc­co, c’est la pre­mière chose qui frap­pa Peggy.

Pas une odeur. Un mur d’o­deurs. La menthe d’a­bord — si forte, si verte, si vivante qu’elle sem­blait avoir une cou­leur dans l’air. Puis les épices, mon­tant par vagues depuis les étals cou­verts de pyra­mides pou­dreuses — le cumin fauve, le papri­ka rouge sombre, le cur­cu­ma d’un jaune qui n’exis­tait pas dans la nature de la côte Est amé­ri­caine, et ce mélange dont elle ne connais­sait pas le nom et qui sen­tait comme si vingt pays s’é­taient don­né ren­dez-vous dans un bol.

— Ras-el-hanout, dit Cecil en sui­vant son regard. Le som­met de la bou­tique. Chaque épi­cier a sa recette. Vingt, trente, par­fois qua­rante épices. Can­nelle, car­da­mome, mus­cade, poivre long, bou­tons de rose séchés, lavande, galan­ga, gin­gembre — et d’autres choses que per­sonne n’i­den­ti­fie et que per­sonne ne demande à iden­ti­fier, parce qu’un bon mys­tère vaut mieux qu’une mau­vaise explication.

Peg­gy s’ap­pro­cha d’un étal. Les pyra­mides d’é­pices étaient dis­po­sées dans des paniers d’o­sier, par­faites, géo­mé­triques, et le mar­chand — un vieil homme en djel­la­ba blanche dont le visage avait la patine et la dou­ceur du cuir tan­né — la regar­da appro­cher sans bou­ger, avec cette patience des ven­deurs qui savent que le pro­duit parle de lui-même.

— Je peux toucher ?

Cecil tra­dui­sit. Le mar­chand hocha la tête. Peg­gy plon­gea les doigts dans le cur­cu­ma. Quand elle les reti­ra, ils étaient jaunes.

— Oh, dit-elle. C’est de la peinture.

— C’est de la terre, dit Cecil. De la terre qui a bon goût.

Elle por­ta ses doigts à son nez. Le cur­cu­ma sen­tait la terre et le soleil et quelque chose d’a­mer et de chaud qui n’a­vait pas de nom en anglais. Elle regar­da ses doigts jaunes et rit — un rire d’en­fant, le rire de quel­qu’un qui redé­couvre que le monde est phy­sique, qu’il a une tex­ture, un grain, une cou­leur qui ne s’en­lève pas en frottant.

*

Ils s’en­fon­cèrent dans la médi­na par la porte de la rue es-Siaghine.

Le pas­sage était bru­tal. On quit­tait la lumière du Grand Soc­co pour entrer dans une ruelle si étroite que deux per­sonnes ne pou­vaient pas y mar­cher de front, cou­verte par un treillage de roseaux à tra­vers lequel le soleil tom­bait en lames — des bandes de lumière blanche alter­nant avec des bandes d’ombre fraîche, si bien qu’on avait l’im­pres­sion de mar­cher à tra­vers un store véni­tien, et le visage de Peg­gy pas­sait du clair à l’obs­cur à chaque pas, et ses yeux clairs s’ou­vraient et se fer­maient comme ceux d’un chat.

Les murs étaient blan­chis à la chaux, mais une chaux ancienne, un peu grise, un peu bleue par endroits, avec des taches d’hu­mi­di­té qui des­si­naient des conti­nents incon­nus. Des portes — bleues, vertes, cer­taines clou­tées de métal, d’autres peintes d’un bleu si pro­fond qu’il sem­blait liquide — s’ou­vraient de temps en temps sur des cours inté­rieures dont on n’a­per­ce­vait qu’un frag­ment : une fon­taine en zel­lige, un oran­ger, un enfant accrou­pi, une femme qui éten­dait du linge sur un fil, et la porte se refer­mait et la ruelle conti­nuait, virant à gauche, à droite, des­cen­dant trois marches, en mon­tant cinq, se divi­sant en deux pas­sages dont l’un menait quelque part et l’autre nulle part, et Peg­gy com­prit sou­dain ce que Cecil avait vou­lu dire : on n’entre pas dans la médi­na, on est avalé.

— Com­ment faites-vous pour ne pas vous perdre ? demanda-t-elle.

— Je me perds, dit Cecil. Constam­ment. C’est le prin­cipe. On ne connaît pas la médi­na en la maî­tri­sant. On la connaît en s’y per­dant assez sou­vent pour que la perte devienne familière.

— C’est absurde.

— C’est Tanger.

Ils débou­chèrent sur le Petit Soc­co — la petite place car­rée au cœur de la médi­na, ceinte de cafés aux ter­rasses minus­cules, avec des tables en métal et des chaises en rotin où des hommes buvaient du thé à la menthe et du café turc en regar­dant pas­ser le monde comme si le monde était un spec­tacle mon­té pour eux. Le café était épais, noir, ser­vi dans des tasses sans anse qu’on tenait du bout des doigts, et la fumée mon­tait en spi­rales pares­seuses et se mêlait à l’o­deur du pain chaud qui sor­tait d’un four quelque part dans une ruelle adja­cente — ce pain rond et plat, doré, cra­que­lé, que les familles appor­taient chaque matin au four public sur des planches en bois et récu­pé­raient cuit une heure plus tard, et dont l’o­deur était peut-être, de toutes les odeurs de la médi­na, la plus ancienne et la plus irrésistible.

Peg­gy s’arrêta.

— Ce pain, dit-elle. Où est-il ?

— Par­tout, dit Cecil. Et nulle part. C’est l’o­deur fan­tôme de la médi­na. On la suit, on ne la trouve jamais. On la trouve, on ne la retrouve plus. Comme les gens intéressants.

Ils prirent un café au Petit Soc­co. Le ser­veur appor­ta un pla­teau en cuivre mar­te­lé — les petites tasses fumantes, un verre d’eau, trois car­rés de lou­koum à la rose. Peg­gy but une gor­gée. Le café était si fort qu’il lui brû­la la langue et qu’elle eut un ins­tant de ver­tige, un ver­tige agréable, comme une porte qui s’ouvre dans un mur qu’on croyait aveugle.

— C’est extra­or­di­naire, dit-elle.

— C’est du café, dit Cecil.

— Non. C’est plus que du café. Chez moi, le café, c’est un liquide qu’on boit pour se réveiller. Ici, c’est un événement.

Cecil sou­rit. Il aimait cette femme. Pas d’a­mour — Cecil n’ai­mait les femmes que d’a­mi­tié, et encore, une ami­tié sélec­tive et capri­cieuse — mais d’ad­mi­ra­tion. Elle ne fai­sait pas sem­blant de com­prendre. Elle ne condes­cen­dait pas. Elle regar­dait, goû­tait, tou­chait, et quand quelque chose la sur­pre­nait, elle le disait, et c’é­tait neuf, et c’é­tait hon­nête, et Cecil, qui vivait entou­ré de gens qui pré­ten­daient tout connaître, trou­vait cette fraî­cheur inestimable.

Et aus­si, elle avait de l’argent. Ce qui ne gâtait rien.

*

Le souk aux tapis était un boyau long et sombre qui sen­tait la laine et la pous­sière et le henné.

Les tapis pen­daient des murs comme des tableaux — rouges, ocre, crème, noirs, avec des motifs géo­mé­triques dont cha­cun, selon Cecil, racon­tait une histoire.

— Celui-là, c’est un Beni Oua­rain. Les femmes ber­bères de l’At­las le tissent pen­dant l’hi­ver. Chaque losange est un œil — un œil pro­tec­teur contre le mau­vais sort. Vous voyez ces lignes bri­sées ? C’est le che­min de la vie. Pas droit. Jamais droit. Et ces petites croix, là, dans le coin — c’est la signa­ture de la tis­seuse. On ne connaît pas son nom, mais on recon­naît sa main.

— Com­bien ? deman­da Peggy.

— Ah, fit Cecil avec un sou­rire qui était celui d’un homme dans son élé­ment. C’est là que l’art commence.

Le mar­chand — un homme solide, mous­ta­chu, en djel­la­ba brune, assis en tailleur sur un tapis qui ser­vait à la fois de siège, de vitrine et de décla­ra­tion d’in­ten­tion — pré­pa­ra le thé. Pas de négo­cia­tion sans thé. Le thé était un pré­am­bule, un sas, un rituel de recon­nais­sance mutuelle. Le gar­çon ver­sa l’eau bouillante sur le thé vert et la menthe dans une théière en métal argen­té, ajou­ta un mor­ceau de sucre en pain qu’il cas­sa d’un coup de poi­gnet, et ver­sa le pre­mier verre d’une hau­teur extra­va­gante — un fil ambré tom­bant du bec de la théière dans le verre sans en ren­ver­ser une goutte, ce qui était en soi un spec­tacle, un acte de cirque domes­tique, une prouesse que des géné­ra­tions de gar­çons de thé avaient per­fec­tion­née jus­qu’à en faire un geste aus­si natu­rel que respirer.

Peg­gy but. Le thé était brû­lant, sucré, men­tho­lé, et il fit dans son corps ce que le café avait fait dans sa tête — il ouvrit quelque chose.

La négo­cia­tion dura qua­rante-cinq minutes. Cecil tra­dui­sait, inven­tait, embel­lis­sait — il était impos­sible de savoir où finis­sait la tra­duc­tion et où com­men­çait la fic­tion, et le mar­chand, qui com­pre­nait par­fai­te­ment le fran­çais, jouait le jeu avec un plai­sir visible, parce que la négo­cia­tion à Tan­ger n’est pas un achat, c’est une pièce de théâtre dont le prix est le dénoue­ment et non l’intrigue.

— Il dit que ce tapis a été tis­sé par la grand-mère de sa femme, dit Cecil. Dans un vil­lage de l’At­las dont je ne peux pas pro­non­cer le nom. Pen­dant un hiver par­ti­cu­liè­re­ment rude. Chaque nœud contient une prière.

— Est-ce vrai ? deman­da Peggy.

Cecil hési­ta une frac­tion de seconde — pas par scru­pule moral, mais par sou­ci esthé­tique, parce qu’il consi­dé­rait que le men­songe, comme le tapis, devait être bien noué pour tenir.

— C’est vrai que c’est un beau tapis.

Peg­gy ache­ta le tapis. Et un autre. Et un cous­sin bro­dé. Et une lampe en cuivre ajou­ré. Cecil pre­nait une com­mis­sion — Driss le savait, tout le monde le savait, Cecil ne s’en cachait pas, il consi­dé­rait que gui­der les riches étran­gers dans le souk était un ser­vice aus­si noble que la méde­cine, et mieux rémunéré.

*

Ils remon­taient vers le souk des dinan­diers quand le cor­tège apparut.

On l’en­ten­dit avant de le voir. Un son de tam­bours d’a­bord — des ben­dirs, plats et sourds, frap­pés d’un rythme lent, pro­ces­sion­naire, qui mon­tait depuis le bas de la médi­na comme une marée. Puis des voix. Pas des chants — des invo­ca­tions, un mot répé­té, un nom, scan­dé par des dizaines de voix mas­cu­lines avec une inten­si­té crois­sante qui trans­for­mait le mot en vibra­tion pure.

— Les Aïs­saoua, mur­mu­ra Cecil. La confré­rie. Ils font une pro­ces­sion. Recu­lez-vous un peu.

Peg­gy se pla­qua contre le mur. La ruelle était si étroite qu’elle sen­tit la chaux froide contre ses omoplates.

Ils arri­vèrent.

D’a­bord les por­teurs d’en­cens — des hommes en djel­la­ba blanche qui balan­çaient des encen­soirs d’où mon­tait une fumée épaisse, grise, odo­rante, du ben­join et de l’o­li­ban mêlés, et la fumée emplis­sait la ruelle comme un brouillard sacré, et Peg­gy eut l’im­pres­sion de voir le monde à tra­vers un voile. Puis les joueurs de ben­dir — en cercle, mar­chant len­te­ment, leurs tam­bours plats frap­pés de la paume ouverte, un rythme régu­lier qui accé­lé­rait par paliers, comme un cœur qui s’emballe au ralen­ti. Puis les chan­teurs. Puis les danseurs.

Les dan­seurs n’é­taient pas des dan­seurs. Ils étaient en transe. Leurs corps oscil­laient comme des flammes — souples, arti­cu­lés, désar­ti­cu­lés, les yeux mi-clos, les lèvres entrou­vertes, et leurs djel­la­bas blanches tour­noyaient et se sou­le­vaient et retom­baient, et la sueur brillait sur leurs fronts, et l’en­cens les enve­lop­pait, et le son des ben­dirs mon­tait, mon­tait, et Peg­gy regar­da sans pou­voir détour­ner les yeux.

Ce n’é­tait pas un spec­tacle. Ce n’é­tait pas du folk­lore. C’é­tait quelque chose d’autre — quelque chose qui avait à voir avec le fond des choses, avec ce qui se passe quand le corps cesse d’être un véhi­cule et devient un ins­tru­ment, quand la musique n’est plus un orne­ment mais un pas­sage, et Peg­gy, qui n’é­tait pas reli­gieuse, qui n’a­vait jamais prié autre­ment qu’en pen­sée et par habi­tude, sen­tit quelque chose mon­ter en elle qu’elle ne recon­nut pas immé­dia­te­ment et qui était, sim­ple­ment, de l’é­mo­tion à l’é­tat pur — non pas la joie, non pas la peur, mais cette chose entre les deux qui est peut-être ce que les sou­fis appellent le hal, l’é­tat de grâce invo­lon­taire, la porte qui s’ouvre toute seule.

Le cor­tège pas­sa. Les der­niers tam­bours s’é­loi­gnèrent. La fumée de l’en­cens res­ta un moment dans la ruelle, comme un fan­tôme qui s’at­tarde, puis le vent du Levante l’emporta et la ruelle rede­vint une ruelle — des murs blancs, une porte bleue, un chat endor­mi, une flaque de soleil.

Peg­gy ne bou­geait pas.

— Ça va ? deman­da Cecil.

— Oui. Non. Je ne sais pas. Qu’est-ce que c’était ?

— Les Aïs­saoua. Une confré­rie sou­fie. Ils font ça régu­liè­re­ment. C’est — com­ment dire — une forme de prière.

— Ce n’é­tait pas une prière. C’é­tait un trem­ble­ment de terre.

Cecil ne répon­dit pas. Il regar­da Peg­gy, et pour la pre­mière fois depuis qu’il la connais­sait — c’est-à-dire depuis deux jours, ce qui à Tan­ger équi­va­lait à deux ans — il vit quelque chose dans ses yeux qui n’é­tait pas de l’é­mer­veille­ment tou­ris­tique. C’é­tait plus pro­fond. C’é­tait le regard de quel­qu’un qui vient de com­prendre que le monde est plus vaste que ce qu’on lui avait racon­té, et que cette vas­ti­tude est à la fois ter­ri­fiante et exac­te­ment ce qu’il fallait.

*

Ils redes­cen­dirent vers l’hô­tel par la rue des Chré­tiens, où Cecil avait sa bou­tique — un local minus­cule, encom­bré jus­qu’au pla­fond de tapis rou­lés, de pla­teaux en cuivre, de théières cabos­sées, de poi­gnards à manche de corne, de céra­miques bleues et blanches de Fès, de coffres en bois de thuya, et de plu­sieurs objets dont la nature exacte était dif­fi­cile à déter­mi­ner et dont l’âge, si l’on en croyait Cecil, oscil­lait entre « antique » et « immé­mo­rial », deux mots qui, dans sa bouche, signi­fiaient la même chose, c’est-à-dire rien de vérifiable.

— Entrez, dit-il. Je veux vous mon­trer quelque chose.

Il fouilla dans un coffre et en sor­tit un miroir. Petit, rond, enca­dré de bois peint — du bois de cèdre, gra­vé de motifs flo­raux, les cou­leurs pas­sées par le temps : bleu, rouge, or, vert.

— Celui-là est vrai, dit Cecil. Pas de la semaine der­nière. Pas du mois der­nier. C’est un miroir de mariée, XVIIIe siècle, Fès. On l’of­frait à la jeune épouse le jour de son mariage. Elle était cen­sée s’y regar­der et y voir non pas son visage mais celui qu’elle allait devenir.

Peg­gy prit le miroir. Le verre était ter­ni, piqué, et quand elle s’y regar­da, elle ne vit qu’une forme floue — un ovale clair avec deux points sombres pour les yeux, un fan­tôme d’elle-même, une esquisse.

— Je ne vois rien, dit-elle.

— C’est que vous n’a­vez pas encore déci­dé qui vous alliez être ici.

Peg­gy rele­va les yeux. Cecil sou­riait. Mais pas de son sou­rire com­mer­cial — de l’autre, celui qui appa­rais­sait rare­ment, celui qui avait de la bon­té dedans.

— Com­bien ? demanda-t-elle.

— Celui-là n’est pas à vendre. C’est un cadeau. Bien­ve­nue à Tan­ger, Miss Whitmore.

*

Driss les avait suivis.

Pas de près — il n’é­tait pas idiot. Mais il avait ses infor­ma­teurs dans la médi­na, et d’ailleurs il n’a­vait pas besoin d’in­for­ma­teurs : une Amé­ri­caine blonde en robe de lin blanc accom­pa­gnée d’un Anglais en cos­tume frois­sé qui ache­tait des tapis, cela se voyait comme un paque­bot dans une flot­tille de barques. Il avait mar­ché dans des ruelles paral­lèles, à dis­tance, appa­rais­sant à un coin de rue puis dis­pa­rais­sant, et il s’é­tait assu­ré que per­sonne ne les sui­vait de trop près, que les gamins qui men­diaient ne deve­naient pas trop insis­tants, et que le mar­chand de tapis ne les avait pas escro­qués de façon trop scandaleuse.

Le mar­chand les avait escro­qués d’une façon rai­son­nable. C’est-à-dire que Peg­gy avait payé le double du prix, mais la moi­tié de ce qu’un tou­riste ordi­naire aurait payé, ce qui, dans l’a­rith­mé­tique tan­gé­roise, consti­tuait une bonne affaire pour tout le monde, y com­pris Cecil qui pre­nait sa part, y com­pris le mar­chand qui pre­nait la sienne, y com­pris Peg­gy qui avait de beaux tapis et l’im­pres­sion d’a­voir vécu une aventure.

Driss ren­tra à l’hô­tel par la porte de service.

Dans le hall, le Comte Orsi­ni était en conver­sa­tion avec M. Vers­trae­ten, le ban­quier belge. Ils étaient assis dans le patio, près de la fon­taine, et le Comte par­lait à voix basse, pen­chée, avec cette inti­mi­té des hommes qui pro­posent une affaire, et le ban­quier écou­tait avec cette atten­tion des hommes qui ont envie d’y croire.

Driss pas­sa devant eux sans s’ar­rê­ter. Il nota la pos­ture du Comte — le corps incli­né vers l’a­vant, les mains ouvertes, le sou­rire cali­bré — et il nota celle du ban­quier — les épaules ten­dues, les doigts qui tapo­taient le bras du fau­teuil, la femme à ses côtés qui regar­dait la fon­taine avec l’ex­pres­sion d’une per­sonne qui a ces­sé d’é­cou­ter depuis des années.

Quelque chose se met­tait en place.

Driss ne savait pas encore quoi. Mais il savait — il le sen­tait comme on sent le chan­ge­ment de vent sur le détroit — que les pièces du jeu com­men­çaient à bou­ger, que le Comte avan­çait un pion, que Cecil avan­çait le sien, que Peg­gy ne savait pas encore qu’elle était sur l’é­chi­quier, et que Gon­za­lo Here­dia, dans sa chambre du deuxième étage, écri­vait un rap­port où ne figu­rait rien d’in­té­res­sant parce que la seule chose inté­res­sante qui lui était arri­vée depuis trois jours était une voix de femme dans un res­tau­rant maro­cain, et cela ne se met­tait pas dans un rapport.

L’El Min­zah respirait.

Les chambres étaient habi­tées. Les cou­loirs sen­taient le par­fum des femmes et le tabac des hommes et l’en­cens du soir. Le patio bruis­sait de conver­sa­tions. Le pia­no du Caid’s Bar res­tait fer­mé — per­sonne n’en avait joué encore — mais il était là, patient, comme un per­son­nage qui attend son entrée.

Et dehors, au-delà des murs, au-delà des jar­dins et des oran­gers, le détroit de Gibral­tar sépa­rait deux conti­nents avec l’in­dif­fé­rence d’un dieu dis­trait, et les bateaux pas­saient, et le vent tour­nait, et Tan­ger fai­sait ce que Tan­ger fai­sait tou­jours — elle accueillait les étran­gers, les enve­lop­pait de lumière et d’o­deurs et de musique, et atten­dait de voir ce qu’ils deviendraient.

Cha­pitre 4 — Le pia­no et la ghayata

Théo­dore Vala­don arri­va à Tan­ger avec une par­ti­tion inache­vée et la convic­tion qu’il lui man­quait quelque chose.

Il ne savait pas quoi. Il savait ce que ce n’é­tait pas — ce n’é­tait pas du talent, il en avait, les pro­fes­seurs du Conser­va­toire le lui avaient dit avec cette par­ci­mo­nie de com­pli­ments qui est la marque des ins­ti­tu­tions fran­çaises, où l’é­loge res­semble tou­jours à une conces­sion arra­chée de force. Ce n’é­tait pas de la tech­nique, il en avait aus­si, ses doigts fai­saient ce qu’il vou­lait sur le cla­vier, et même par­fois des choses qu’il ne vou­lait pas, des choses sur­pre­nantes, des embran­che­ments impré­vus qui l’emmenaient dans des endroits qu’il n’a­vait pas pré­vus et qui étaient sou­vent meilleurs que ce qu’il avait pré­vu. Ce n’é­tait pas du cou­rage. Ce n’é­tait pas de l’am­bi­tion. C’é­tait autre chose. Un ingré­dient absent. Une fré­quence qu’il n’a­vait pas encore captée.

Il avait vingt-trois ans. Le Conser­va­toire lui avait don­né une bourse de voyage — six mois, l’Es­pagne et le Maroc, pour étu­dier les musiques popu­laires et en rap­por­ter quelque chose d’u­tile à la musique fran­çaise. Debus­sy avait enten­du le game­lan java­nais à l’Ex­po­si­tion uni­ver­selle de 1889 et cela avait chan­gé la musique occi­den­tale. Ravel avait rap­por­té du Pays basque des rythmes qui pul­saient sous ses œuvres les plus civi­li­sées comme un cœur sous un cos­tume. On atten­dait de Théo­dore qu’il rap­por­tât de même — un tré­sor exo­tique, un frag­ment de monde loin­tain, une curio­si­té har­mo­nique qu’on pour­rait exhi­ber dans un poème sym­pho­nique et qui jus­ti­fie­rait l’in­ves­tis­se­ment de l’État.

Théo­dore se moquait de jus­ti­fier l’in­ves­tis­se­ment de l’É­tat. Théo­dore vou­lait entendre un son qu’il n’a­vait jamais entendu.

*

Il avait pris la chambre 112, rez-de-chaus­sée, la moins chère. La chambre don­nait sur le jar­din, et la nuit il enten­dait les oran­gers — pas un son à pro­pre­ment par­ler, mais un fré­mis­se­ment, un mur­mure de feuilles qui bou­geaient sans vent, comme si les arbres res­pi­raient dans leur som­meil. Le matin il enten­dait les oiseaux et l’ap­pel à la prière du fajr, et il res­tait dans son lit à écou­ter, les yeux ouverts, parce que c’é­tait peut-être la chose la plus étrange qu’il eût jamais enten­due — cette voix d’homme qui mon­tait dans le noir, avant le soleil, une voix sans accom­pa­gne­ment, sans har­mo­nie, une voix seule qui décla­rait quelque chose au ciel avec une cer­ti­tude totale, et cette cer­ti­tude était si étran­gère à Théo­dore, qui ne croyait en rien sauf en la musique, qu’elle lui fai­sait l’ef­fet d’un vertige.

Il pre­nait son petit déjeu­ner au patio — du pain, du beurre, du miel d’o­ran­ger, du café — et il écou­tait. L’hô­tel était un ins­tru­ment. Les pas sur les mosaïques fai­saient un son mat, irré­gu­lier, comme un piz­zi­ca­to. L’eau de la fon­taine fai­sait un son conti­nu, liquide, une note tenue qui chan­geait imper­cep­ti­ble­ment selon qu’on était debout ou assis, près ou loin, et qui ser­vait de basse conti­nue à tout ce qui se pas­sait dans le patio. Les voix des ser­veurs fai­saient un son doux, gut­tu­ral, en arabe — des phrases qui mon­taient et des­cen­daient comme des phrases musi­cales, avec des accents sur des syl­labes inat­ten­dues et des silences qui avaient une valeur ryth­mique. Et les oiseaux, par-des­sus tout, les oiseaux — des mar­ti­nets qui tour­noyaient au-des­sus du patio en pous­sant des cris aigus, une ligne mélo­dique anar­chique et joyeuse qui ne res­sem­blait à rien de ce qu’on pou­vait écrire sur une portée.

Théo­dore notait. Il avait un car­net à spi­rale et un crayon, et il notait non pas des notes de musique — pas encore — mais des mots, des des­crip­tions de sons, des approxi­ma­tions. « Adhan du fajr : mi bémol ? non, entre mi bémol et mi, un endroit qui n’existe pas sur le pia­no. » « Fon­taine : la bémol conti­nu, avec des micro-varia­tions, comme un trille infi­ni­ment lent. » « Voix d’Ah­med le bar­man quand il dit bis­mil­lah : sol-la-si bémol des­cen­dant, mais le si bémol est bas, très bas, un quart de ton trop bas pour être juste et trop haut pour être faux. »

Les quarts de ton. C’é­tait ça, le pro­blème. Ou plu­tôt : c’é­tait ça, la question.

Le pia­no — le Pleyel du Caid’s Bar, beau, noir, accor­dé — avait douze notes par octave. Douze demi-tons. C’é­tait la gram­maire de la musique occi­den­tale, son alpha­bet, son archi­tec­ture. Et cette archi­tec­ture était magni­fique — elle per­met­tait Bach, Mozart, Cho­pin, Debus­sy, elle per­met­tait des cathé­drales sonores d’une com­plexi­té inouïe.

Mais elle ne per­met­tait pas l’adhan.

Elle ne per­met­tait pas ce mi bémol qui n’é­tait pas un mi bémol. Elle ne per­met­tait pas ce si bémol trop bas d’Ah­med. Elle ne per­met­tait pas ces inter­valles flot­tants, ces notes entre les notes, ces cou­loirs sonores qui exis­taient entre les touches du pia­no comme des pièces secrètes dans une mai­son dont on n’au­rait que les clés principales.

Théo­dore savait cela en théo­rie. Au Conser­va­toire, on lui avait par­lé des maqâms — les modes de la musique arabe, avec leurs inter­valles spé­ci­fiques, leurs quarts de ton, leurs micro-inter­valles qui échap­paient au tem­pé­ra­ment égal du pia­no. Il avait lu des trai­tés. Il avait écou­té des enre­gis­tre­ments. Mais les enre­gis­tre­ments étaient mau­vais — gré­sillants, loin­tains, apla­tis par le pho­no­graphe — et les trai­tés étaient écrits par des Euro­péens qui avaient trans­crit la musique arabe en nota­tion occi­den­tale, ce qui reve­nait, pen­sait Théo­dore, à tra­duire de la poé­sie chi­noise en alexan­drins : on conser­vait une forme mais on per­dait l’âme.

Il lui fal­lait entendre. Pas des enre­gis­tre­ments. Pas des trans­crip­tions. La chose elle-même.

*

Le qua­trième jour, il sortit.

Il des­cen­dit vers le Petit Soc­co par les ruelles que Cecil Pem­broke lui avait indi­quées — Cecil connais­sait tout le monde, y com­pris un jeune com­po­si­teur fran­çais qu’il avait croi­sé au Caid’s Bar et à qui il avait immé­dia­te­ment pro­po­sé ses ser­vices de guide cultu­rel, ce qui signi­fiait que Cecil l’a­mè­ne­rait dans des endroits inté­res­sants et qu’en échange Théo­dore lui don­ne­rait l’oc­ca­sion de par­ler, ce qui était la forme de paie­ment que Cecil préférait.

Mais ce matin-là, Théo­dore était seul.

Il s’as­sit au café du Petit Soc­co — le même où Peg­gy avait bu son café turc, la même table peut-être, les mêmes mouches — et il com­man­da un thé à la menthe et il attendit.

Il ne savait pas quoi.

Le Petit Soc­co était bruyant. Les ven­deurs criaient, les enfants cou­raient, les chats se bat­taient, un âne char­gé de pas­tèques tra­ver­sa la place avec l’air digne d’un ambas­sa­deur en mis­sion, et les conver­sa­tions en arabe bour­don­naient comme un essaim, et Théo­dore écou­tait tout, et tout était inté­res­sant, mais rien n’é­tait ce qu’il cherchait.

Et puis.

Le vieil homme était assis à trois tables de lui. Théo­dore ne l’a­vait pas vu arri­ver. Il était là, sim­ple­ment, comme s’il avait tou­jours été là — un homme maigre, très brun, les joues creuses, les yeux enfon­cés sous des sour­cils épais et blancs, por­tant une djel­la­ba grise qui avait la cou­leur et la tex­ture d’un mur. Il avait devant lui un verre de thé et un objet.

L’ob­jet res­sem­blait à une flûte. Mais ce n’é­tait pas une flûte — pas exac­te­ment. C’é­tait un tube de roseau, long d’en­vi­ron cin­quante cen­ti­mètres, per­cé de trous, avec une embou­chure éva­sée en corne. La sur­face du roseau était pati­née, presque noire, et les trous avaient été per­cés à des inter­valles irré­gu­liers, comme si l’ins­tru­ment avait été fabri­qué non pas selon un plan mais selon une intui­tion, une mémoire du son ins­crite dans les doigts de celui qui l’a­vait fait.

C’é­tait une ghayata.

Le vieil homme ne jouait pas. Il buvait son thé. La ghaya­ta était posée sur la table devant lui comme un sty­lo dont on ne se sert pas encore, et Théo­dore la regar­dait avec l’in­ten­si­té d’un homme qui a cher­ché quelque chose pen­dant long­temps et qui recon­naît sou­dain ce quelque chose, non pas à son appa­rence, mais à l’ef­fet qu’il pro­duit — un effet qui est comme un coup au plexus, comme une main qui se pose sur un point pré­cis de la poi­trine et qui dit : ici.

Théo­dore attendit.

Le vieil homme finit son thé. Il regar­da la place. Il regar­da le ciel. Il prit la ghayata.

Il ne fit pas de pré­am­bule. Pas de mise en place. Il por­ta l’ins­tru­ment à ses lèvres et souf­fla, et le son sortit.

Et Théo­dore fut renversé.

Ce n’é­tait pas une note. C’é­tait un cri. Un cri qui n’a­vait rien de bru­tal — il était au contraire d’une pré­ci­sion sidé­rante, un son aigu, per­çant, nasillard, qui vrillait l’air comme une mèche dans du bois et qui avait cette qua­li­té ter­ri­fiante des sons qui ne res­semblent à rien de connu. La ghaya­ta ne son­nait pas comme une flûte. Elle ne son­nait pas comme un haut­bois. Elle son­nait comme la voix d’un ani­mal qui n’exis­tait pas, un ani­mal dont le cri serait à la fois plain­tif et triom­phant, dou­lou­reux et exta­tique, et qui chan­te­rait depuis le fond d’une mon­tagne ou le fond d’un siècle.

Le vieil homme jouait.

Ses doigts bou­geaient sur les trous du roseau — vite, très vite, avec des orne­ments que Théo­dore n’a­vait jamais enten­dus, des trilles qui n’en étaient pas, des glis­san­dos micro­to­naux qui fai­saient pas­ser la mélo­die d’un mode à un autre sans tran­si­tion visible, comme un oiseau qui change de direc­tion en vol sans qu’on puisse voir le moment exact où il tourne. La mélo­die mon­tait, des­cen­dait, mon­tait encore, chaque phrase plus ornée que la pré­cé­dente, chaque note enve­lop­pée dans un nuage de micro-notes qui la fai­saient vibrer, et le rythme — il n’y avait pas de per­cus­sion, le vieil homme jouait seul — le rythme était dans le souffle, dans les accents, dans la façon dont cer­taines notes étaient appuyées et d’autres effleu­rées, et c’é­tait un rythme com­plexe, asy­mé­trique, que Théo­dore essaya de comp­ter et n’y par­vint pas.

Il sor­tit son car­net. Il essaya de noter.

Impos­sible.

Les notes étaient entre les notes. Les rythmes étaient entre les rythmes. Ce qu’il enten­dait ne ren­trait pas dans les cases de la nota­tion occi­den­tale — pas dans les por­tées, pas dans les mesures, pas dans les barres, pas dans les clés. C’é­tait comme essayer de des­si­ner le vent. On pou­vait des­si­ner les arbres que le vent pliait, les feuilles que le vent empor­tait, les vagues que le vent sou­le­vait — mais le vent lui-même, non.

Théo­dore refer­ma son carnet.

Il écou­ta.

Le vieil homme joua pen­dant peut-être dix minutes. Per­sonne autour de lui ne sem­blait par­ti­cu­liè­re­ment ému — les clients du café conti­nuaient à boire leur thé, à par­ler, à fumer. Un gamin jouait avec une cap­sule de bou­teille par terre. Un chat dor­mait. La musique fai­sait par­tie du décor, comme la lumière ou l’o­deur du pain, et c’é­tait peut-être cela le plus décon­cer­tant — que cette chose extra­or­di­naire fût ordi­naire ici, qu’elle appar­tînt à l’air du lieu, qu’on ne l’en­ca­drât pas dans une salle de concert entre deux applau­dis­se­ments mais qu’on la lais­sât vivre dans la rue, mêlée aux bruits, aux voix, aux mouches, sans pro­tec­tion et sans sacralisation.

Le vieil homme s’ar­rê­ta. Il posa la ghaya­ta. Il but une gor­gée de thé.

Théo­dore se leva. Il s’approcha.

— Mon­sieur. Excu­sez-moi. Je suis musicien.

Le vieil homme le regar­da. Ses yeux étaient noirs, très vifs, et ils regar­dèrent Théo­dore avec une curio­si­té dépour­vue de toute méfiance — une curio­si­té pure, ani­male, comme celle d’un oiseau qui observe quelque chose de nouveau.

Théo­dore ne par­lait pas arabe. Le vieil homme ne par­lait pas fran­çais. Ils se regar­dèrent un moment.

Puis Théo­dore fit la seule chose qu’il savait faire. Il prit le car­net, l’ou­vrit à une page vierge, et des­si­na un pia­no. Un rec­tangle avec des touches noires et blanches. Et il se mon­tra du doigt.

Le vieil homme regar­da le des­sin. Il regar­da Théo­dore. Et il sou­rit — un sou­rire lent, qui avait l’air de venir de très loin, d’un endroit où les mots ne ser­vaient à rien et où la musique était la seule langue.

Il mon­tra la ghaya­ta. Il mon­tra Théo­dore. Il mon­tra la ghaya­ta encore. Puis il fit un geste avec ses deux mains — les paumes ouvertes, tour­nées vers le ciel, un geste qui pou­vait signi­fier « pour­quoi pas » ou « inch’Al­lah » ou « on ver­ra » ou les trois à la fois.

Théo­dore hocha la tête. Il ne savait pas ce qu’il avait com­pris, mais il avait com­pris quelque chose.

*

Le soir, il s’as­sit au Pleyel du Caid’s Bar.

Le bar était vide — il était six heures, trop tôt pour les clients, trop tard pour les ser­veurs de l’a­près-midi. Ahmed asti­quait les verres en silence. La lumière du cou­chant entrait par les mou­cha­ra­biehs et des­si­nait sur le sol des motifs de den­telle dorée.

Théo­dore ouvrit le piano.

Il essaya de jouer ce qu’il avait entendu.

D’a­bord la note ini­tiale — ce cri. Il cher­cha sur le cla­vier. Un mi bémol ? Non, trop bas. Un mi natu­rel ? Trop haut. C’é­tait entre les deux. Là, exac­te­ment là, dans la fis­sure entre les touches, dans l’es­pace qui n’exis­tait pas. Le pia­no ne pou­vait pas aller là. Ses touches étaient des marches d’es­ca­lier, régu­lières, iden­tiques, et ce qu’il fal­lait c’é­tait une rampe, une pente lisse, un glis­se­ment conti­nu entre les sons.

Il essaya quand même. Il joua le mi bémol et tor­dit la note men­ta­le­ment — c’est-à-dire qu’il l’en­ten­dit fausse, et il sut que c’é­tait faux, et il sut que le pia­no ne pou­vait pas faire autre­ment, et il sen­tit pour la pre­mière fois la limite de l’ins­tru­ment, non pas comme un défaut mais comme une fron­tière — une fron­tière que quel­qu’un avait tra­cée il y a trois siècles, quand on avait déci­dé de divi­ser l’oc­tave en douze par­ties égales pour que toutes les tona­li­tés soient jouables, et cette déci­sion avait per­mis Le Cla­vier bien tem­pé­ré de Bach et les Pré­ludes de Cho­pin et tout ce que Théo­dore aimait le plus au monde, mais elle avait aus­si fer­mé des portes, et der­rière ces portes fer­mées il y avait le son de la ghayata.

Il joua la mélo­die telle qu’il s’en sou­ve­nait. De mémoire, approxi­ma­ti­ve­ment. Elle sor­tit plate. Les orne­ments man­quaient. Les micro-inter­valles man­quaient. Les trilles étranges qui enve­lop­paient chaque note comme un halo man­quaient. C’é­tait un sque­lette de la musique qu’il avait enten­due — les os étaient là, mais pas la chair, pas le sang, pas le souffle.

Il recom­men­ça. Plus len­te­ment. En essayant d’a­jou­ter des appo­gia­tures, des mor­dants, des trilles rapides entre les notes prin­ci­pales pour imi­ter le foi­son­ne­ment orne­men­tal de la ghaya­ta. C’é­tait mieux. C’é­tait plus vivant. Mais c’é­tait encore faux — pas faux au sens de désac­cor­dé, faux au sens de dépla­cé, comme un mot étran­ger pro­non­cé avec l’ac­cent d’une autre langue, com­pré­hen­sible mais pas authentique.

Il s’ar­rê­ta.

Il posa ses mains sur ses genoux et regar­da le cla­vier. Les touches blanches et noires, si fami­lières, si sûres, si bien ran­gées dans leur ordre mil­li­mé­trique. Et il pen­sa : ce n’est pas le pia­no qui doit imi­ter la ghaya­ta. Ce n’est pas la ghaya­ta qui doit se plier au pia­no. C’est quelque chose d’autre. Un troi­sième endroit. Un endroit qui n’existe pas encore.

Ahmed posa un verre de thé sur le piano.

— Chou­kran, dit Théodore.

C’é­tait le seul mot d’a­rabe qu’il connais­sait. Ahmed hocha la tête et retour­na à ses verres.

Théo­dore but le thé. Il était brû­lant, sucré, men­tho­lé. Le goût de la menthe fit quelque chose dans sa tête — un déclic, un rafraî­chis­se­ment, une petite porte qui s’ouvrait.

Il repo­sa le verre et joua autre chose.

Pas la mélo­die de la ghaya­ta. Pas du pia­no clas­sique. Quelque chose entre les deux. Un accord ouvert — do et sol, une quinte, la chose la plus ancienne de la musique, l’in­ter­valle que Pytha­gore avait enten­du dans le chant des for­ge­rons — et sur cette quinte, une ligne mélo­dique qui ne cher­chait pas à repro­duire la ghaya­ta mais qui cher­chait l’es­pace que la ghaya­ta avait ouvert dans son esprit. Il joua des notes répé­tées, insis­tantes, comme le rythme des ben­dirs. Il joua des clus­ters doux — des grappes de notes voi­sines pres­sées ensemble, qui créaient un bour­don­ne­ment, une vibra­tion, quelque chose qui res­sem­blait de loin, de très loin, à ce qu’il avait entendu.

C’é­tait mauvais.

Mais c’é­tait mau­vais dans la bonne direction.

Théo­dore le savait. Il avait assez com­po­sé pour recon­naître la dif­fé­rence entre un échec sté­rile et un échec fécond. L’é­chec sté­rile laisse les mains vides. L’é­chec fécond laisse une graine — une graine qu’on ne sait pas encore plan­ter, mais dont on devine la forme.

Il refer­ma le piano.

Dehors, le muez­zin du Magh­reb chan­ta — la prière du cou­cher du soleil, la qua­trième du jour, la voix mon­tant dans le ciel rou­gis­sant avec cette cer­ti­tude qui fai­sait trem­bler Théo­dore, et il écou­ta, et il pen­sa : je ne sais pas encore ce que je cherche, mais je sais main­te­nant que ça existe. C’est ici. C’est dans cette ville. C’est dans l’air entre les notes, dans l’es­pace entre les touches, dans le silence entre les prières.

Il suf­fi­sait de trou­ver com­ment l’attraper.

Ou, peut-être, de ne pas l’at­tra­per du tout — de le lais­ser venir, comme le vent du détroit, qui ne se com­mande pas mais qui arrive.

Lire la suite…

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