La nuit
des Jilala
La nuit des Jilala
Chapitres 1 à 4
Chapitre 1 — Le détroit
Il y avait une odeur de plâtre frais dans l’escalier, et Driss Benani pensa que c’était l’odeur des commencements.
Il monta lentement. Sa main droite effleurait la rampe en fer forgé — le métal était encore froid du matin, et légèrement gras sous les doigts, comme si quelqu’un l’avait huilée pendant la nuit. Quelqu’un l’avait huilée pendant la nuit. Driss le savait parce que c’était lui qui avait donné l’ordre à Brahim, et Brahim faisait ce qu’on lui disait, dans le noir, sans poser de questions, avec cette application muette des hommes qui n’ont connu que des ordres et qui ne distinguent plus les bons des mauvais.
Deuxième étage. Le couloir s’étendait devant lui, tapissé de tapis rouges si neufs qu’ils semblaient peints au sol. Des portes de chaque côté, numérotées en chiffres de cuivre. Driss s’arrêta devant la 204, sortit son passe, ouvrit. La chambre sentait la cire, le bois de cèdre et quelque chose d’autre — cette odeur sucrée et un peu triste de la fleur d’oranger qui montait des jardins par la fenêtre entrouverte. Le lit était fait au carré, les draps tendus comme la peau d’un tambour, le couvre-lit en brocart bleu cobalt posé dessus avec une exactitude militaire. Driss passa la main sur l’oreiller. Lissa un faux pli. Recula d’un pas pour vérifier l’ensemble.
C’était bien.
Mais « bien » ne suffisait pas. Lord Bute avait dit « parfait », et quand Lord Bute disait « parfait », son visage prenait l’expression d’un homme qui commande un miracle et qui s’étonne, par avance, de ne pas l’obtenir.
Driss referma la porte et passa à la suivante. Puis à la suivante. Il faisait cela depuis l’aube, chambre après chambre, et il n’en était qu’au deuxième étage, et il y en avait trois, et demain les premiers clients arrivaient par le ferry de quatorze heures, et rien n’était prêt et tout était prêt, et cette contradiction ne le troublait pas parce qu’il avait grandi à Tanger, et qu’à Tanger rien n’est jamais prêt et tout finit par se faire, dans un ordre que personne ne comprend mais que tout le monde accepte.
Il ouvrit la 207.
Celle-ci avait la vue.
La fenêtre donnait au sud-est, et le détroit de Gibraltar était là, étalé comme une nappe bleue entre deux continents, avec cette luminosité de fin d’octobre qui rendait chaque chose nette et proche — trop proche. On voyait l’Espagne. Pas une idée de l’Espagne, pas un brouillard vaguement européen, mais l’Espagne elle-même, les maisons blanches de Tarifa, les falaises ocre, et parfois, quand le vent tombait et que la mer devenait un miroir, on croyait distinguer un homme qui marchait sur la côte d’en face. Douze kilomètres. Une heure de ferry. Un monde.
Driss resta un moment à la fenêtre. Il aimait ce détroit. Il y avait grandi, il le connaissait comme un paysan connaît son champ — par le vent, par la couleur de l’eau, par le passage des bateaux. Le Levante soufflait d’est en ouest et apportait la chaleur sèche du Rif ; le Poniente venait de l’Atlantique et mouillait les murs. Aujourd’hui c’était le Levante, léger, et le détroit avait cette teinte de lapis-lazuli que Driss ne voyait nulle part ailleurs, ce bleu profond avec des éclats de vert dessous, comme si la Méditerranée et l’Atlantique se battaient en silence sous la surface.
Un cargo passa, lent, rouillé, chargé de quelque chose qu’on ne pouvait pas identifier de si loin — du minerai peut-être, ou du bois, ou des vies. Driss le suivit des yeux jusqu’à ce qu’il disparaisse derrière le cap Malabata, puis il referma la fenêtre et reprit son inspection.
*
Le hall, quand il redescendit, était vide et immense.
Les lustres n’étaient pas encore allumés. La lumière entrait par les arches du patio andalou — une lumière d’octobre, dorée, paresseuse — et tombait sur les mosaïques du sol en faisant briller les tesselles bleues et blanches comme des yeux ouverts dans le noir. Le portail en grès sculpté, avec ses entrelacs géométriques que les artisans de Fès avaient mis quatre mois à ciseler, projetait une ombre dentelée sur les dalles. Les portes en bois clouté de métal — chaque clou planté à la main, chaque clou différent du précédent par un détail que seul le maître artisan connaissait — étaient ouvertes sur le jardin, et par cette ouverture entraient le parfum des orangers, le bourdonnement d’une abeille égarée, et ce silence particulier des lieux neufs qui n’ont pas encore été habités par des voix.
Driss traversa le hall. Ses babouches ne faisaient aucun bruit sur les tapis. Il passa devant la réception — le grand livre des réservations était ouvert, vierge, la plume posée en travers comme une épée miniature — et entra dans le Caid’s Bar.
Le bar sentait le cuir neuf et le tabac turc. Pas le tabac fumé — le tabac en boîte, celui que Lord Bute avait fait venir de Londres et qu’on avait disposé dans des humidors en cèdre sur le comptoir, à côté des bouteilles de whisky écossais alignées comme des soldats. Le comptoir lui-même était en bois sombre, verni, et reflétait les lampes marocaines suspendues au plafond — ces lanternes en cuivre ajouré qui, une fois allumées, projetaient des constellations d’étoiles sur les murs. Pour l’instant elles étaient éteintes. Tout était en attente.
Le piano était là, dans le coin. Un demi-queue Pleyel, noir, fermé. Lord Bute avait insisté : il fallait un piano. Pas n’importe lequel. Un Pleyel, parce que Chopin jouait sur un Pleyel, et Lord Bute considérait que certaines choses dans la vie ne souffraient pas de compromis — les pianos, les chaussures, et la qualité du grès dans les portails hispano-mauresques. Le piano était arrivé par bateau depuis Marseille, avait été hissé dans un camion, puis porté par six hommes à travers la porte principale, et l’un des six hommes avait trébuché sur le seuil et le piano avait émis un son bref, plaintif, une note unique qui avait résonné dans le hall vide comme la première parole prononcée dans une cathédrale.
Driss souleva le couvercle. Les touches étaient blanches et noires et parfaitement silencieuses. Il posa un doigt sur le do du milieu. N’appuya pas. Il ne jouait pas de piano. Il ne jouait de rien. Mais il connaissait la musique — comment ne pas connaître la musique quand on a grandi dans la médina de Tanger, où les muezzins chantent à des heures où le reste du monde dort, où les vendeurs d’eau font tinter leurs clochettes de cuivre, où les confréries des Aïssaoua et des Jilala sortent certains soirs avec leurs tambours et transforment les ruelles en rivières de son ?
Il referma le couvercle. Le piano attendrait. Quelqu’un viendrait en jouer. Quelqu’un vient toujours.
*
Dans le jardin, les orangers étaient chargés de fruits qui ne seraient mûrs qu’en décembre, et leurs feuilles d’un vert si foncé qu’il virait au noir luisaient dans la lumière comme des miroirs végétaux. Des géraniums rouges — géants, presque obscènes dans leur exubérance — débordaient des pots en terre cuite le long des allées. Des hibiscus. Des bougainvilliers mauves qui escaladaient le mur sud. Des rosiers que le jardinier, un vieil homme du Rif qui ne parlait qu’amazigh et quelques mots d’espagnol, taillait chaque matin avec des gestes de chirurgien. Et au milieu de tout cela, la piscine — vide encore, d’un bleu de faïence, avec au fond une mosaïque en zellige qui représentait une étoile à huit branches.
Driss s’assit sur un banc de pierre, sous un eucalyptus. L’arbre sentait le camphre et la résine. De là, on voyait la baie de Tanger — le port, les barques de pêcheurs, le minaret de la grande mosquée, les toits plats de la médina empilés comme des cubes blancs, et au-delà, toujours, le détroit et l’Europe.
C’était un drôle d’endroit pour un hôtel. Ou plutôt, c’était le seul endroit possible. L’El Minzah se tenait exactement à la frontière entre la ville ancienne et la ville nouvelle, entre la médina et les boulevards que les Européens avaient tracés au cordeau, entre le monde arabe et le monde qui prétendait ne pas l’être. Derrière, les ruelles où les femmes étendaient le linge entre les murs et où les chats dormaient sur les pas de portes. Devant, la rue de Fès, les consulats, les banques, les terrasses de café où les hommes en costume lisaient le Times et le Figaro en buvant du thé à la menthe — parce que même les Anglais, à Tanger, finissaient par boire du thé à la menthe, et ils ne s’en rendaient plus compte.
Driss connaissait cet endroit depuis toujours. Avant d’être un hôtel, c’était la maison de Perdicaris, l’Américain — celui qu’on avait enlevé, celui qui avait fait venir les navires de guerre de Roosevelt. Driss n’avait pas connu Perdicaris, mais son père l’avait connu, et son grand-père avait assisté au bal de 1899, le fameux bal où deux cents personnes avaient dansé dans ces mêmes salons pendant que des officiers allemands fumaient des cigares dans le jardin et que l’orchestre de M. Gomez jouait des valses jusqu’à trois heures du matin. Le bâtiment avait changé de mains, de forme, de fonction, mais les murs se souvenaient. Les murs se souviennent toujours, pensait Driss. C’est pour cela qu’il faut les traiter avec respect — les blanchir à la chaux chaque printemps, brûler de l’encens dans les coins, ne jamais laisser une pièce vide trop longtemps.
L’El Minzah n’allait plus être vide.
Lord Bute avait passé deux ans à transformer la vieille demeure. Il avait fait venir des artisans de Fès pour le zellige, de Marrakech pour le plâtre sculpté, de Tétouan pour les boiseries en cèdre peintes de motifs floraux si délicats qu’on aurait dit de la dentelle posée sur le bois. Il avait fait construire le patio andalou autour de l’ancienne cour — la fontaine au centre, le bassin en marbre vert, les arches qui s’ouvraient sur le ciel — et quand Driss avait vu le résultat pour la première fois, il avait pensé : c’est beau, et c’est étrange, parce qu’un Anglais a construit un palais andalou dans une ville arabe pour y loger des gens qui ne sont ni andalous ni arabes, et cette bizarrerie est peut-être la chose la plus tangéroise qui soit.
Parce que Tanger, c’est cela. Un endroit où rien n’est d’ici et où tout finit par l’être.
*
Le soleil déclinait. La lumière avait changé — elle n’était plus dorée mais rose, ce rose tangérois qui ne ressemblait à aucun autre, un rose avec du cuivre dedans, du safran, quelque chose de comestible presque, et qui transformait les murs blancs de la médina en surfaces de nacre. Le muezzin de la grande mosquée lança l’appel de l’asr, la prière de l’après-midi, et sa voix monta dans l’air comme un fil qu’on tirerait vers le ciel, et d’autres voix répondirent depuis d’autres minarets, décalées d’une seconde, de deux, si bien que l’appel semblait se propager en cercles comme une pierre jetée dans l’eau, et pendant un instant toute la ville vibra d’une seule note tenue, et Driss, qui n’avait pas prié depuis longtemps — il était juif, et les juifs de Tanger priaient le vendredi soir et le samedi matin, et Driss ne priait plus du tout, mais il gardait dans son corps la mémoire du balancement, du rythme, de cette façon de fermer les yeux et de laisser le monde vous traverser — Driss écouta, et quelque chose en lui se serra, non pas de tristesse mais de cette émotion qu’on ne sait pas nommer et qui ressemble au bonheur vu de dos.
Il se leva.
Il y avait encore les cuisines à inspecter, les réserves de vin à vérifier, les uniformes des serveurs à distribuer — des uniformes blancs avec un gilet brodé de fils d’or, Lord Bute n’avait rien laissé au hasard — et il fallait aussi parler au chef cuisinier, un Fassi irascible nommé Moulay Ahmed qui traitait sa brigade comme un sultan traite ses sujets et qui avait déjà menacé de partir trois fois en une semaine parce que les citrons confits n’étaient pas assez confits, parce que le safran venait de Meknès et non de Taliouine, parce que la pastilla, disait-il, la pastilla ne se fait pas avec du poulet, la pastilla se fait avec du pigeon, et si Lord Bute voulait une inauguration digne de ce nom, il fallait des pigeons, quarante pigeons, et pas des pigeons de ville, des pigeons de campagne, nourris au grain, pas à la poussière.
Driss sourit. Il aimait Moulay Ahmed. Il aimait tous les gens qui prenaient leur travail au tragique.
Il traversa le jardin en sens inverse, rentra dans le hall, et c’est alors qu’il entendit le bruit.
Un moteur. Loin d’abord, dans les rues basses de la ville nouvelle, puis plus près, montant la rue de Fès. Un taxi. Le moteur toussait, s’étranglait, repartait — un vieux moteur, un moteur tangérois, c’est-à-dire un moteur qui aurait dû mourir depuis longtemps mais qui continuait par obstination et par habitude, comme tout ce qui vivait dans cette ville.
Le taxi s’arrêta devant l’entrée.
Driss rajusta son gilet. Lissa ses cheveux. Se plaça derrière le comptoir de la réception. Le grand livre vierge était ouvert devant lui, la plume posée en travers.
Une portière claqua.
Des pas sur les marches.
Et l’El Minzah, pour la première fois, reçut quelqu’un.
Chapitre 2 — Les arrivées
Le premier ne venait pas du ferry.
Driss l’aperçut au comptoir du Caid’s Bar à onze heures du matin, le jour même de l’ouverture, alors qu’aucun client n’avait encore franchi la porte et que les serveurs finissaient d’aligner les verres sur les étagères avec des gestes de sacristains préparant l’autel. L’homme était assis sur un tabouret, les coudes sur le comptoir, un verre de gin devant lui — servi par qui ? personne ne savait, Ahmed le barman jurait que ce n’était pas lui, et les deux garçons de salle juraient la même chose, et l’homme lui-même, quand Driss s’approcha, leva les yeux avec la surprise polie de quelqu’un qu’on dérange dans son propre salon.
— Ah, fit-il. Bonjour. Vous devez être le concierge. On m’a beaucoup parlé de vous.
Personne ne lui avait parlé de Driss. Driss le sut immédiatement, à cette façon qu’ont certains hommes de mentir comme on respire, sans effort, sans intention particulière, parce que la vérité leur paraît un vêtement trop étroit qu’ils ne voient pas l’intérêt d’enfiler.
— Monsieur est client de l’hôtel ?
— Client, ami, voisin — tout cela est si relatif à Tanger, vous ne trouvez pas ?
L’homme tendit la main. Elle était soignée, les ongles propres, la paume sèche.
— Cecil Pembroke. Antiquaire. J’ai une boutique dans la médina, rue des Chrétiens, à côté du marchand de babouches qui louche — vous voyez lequel, tout le monde le connaît. Je vis ici depuis trois ans. Quatre. Je ne compte plus. C’est le propre des bons endroits : on cesse de compter.
Il avait une cinquantaine d’années, peut-être moins — il était de ces Anglais dont l’âge se dissout dans un perpétuel entre-deux, ni jeunes ni vieux, conservés par le gin et la conversation. Son costume en lin froissé avait été beau, ses chaussures avaient été cirées, et un foulard de soie jaune canari noué autour du cou signalait une fantaisie que le reste de sa personne contredisait mollement. Il parlait un français excellent, avec un accent qui n’abîmait rien.
— J’ai connu la maison avant, dit-il en embrassant le bar d’un geste. Du temps de Perdicaris. Enfin, pas Perdicaris lui-même — je ne suis pas si vieux, mon Dieu — mais après, quand c’était encore une maison privée. J’y ai dîné une fois. Deux fois. Le patio était le même. Les orangers aussi. Ils ont l’air éternel, vous ne trouvez pas ? Tout change autour d’eux et eux restent. Il y a une leçon là-dedans, mais je ne sais pas laquelle.
Driss écouta. Driss écoutait toujours. C’était sa fonction, sa nature, et peut-être son défaut : il écoutait les gens comme d’autres lisent des livres — en sautant les passages ennuyeux pour aller chercher la phrase qui compte. Chez Cecil Pembroke, la phrase qui comptait n’était pas encore venue. Mais elle viendrait. Driss était patient.
— Je serai là souvent, continua Pembroke. Je ne suis pas client à proprement parler — j’ai mes quartiers dans la médina, un petit riad charmant, enfin charmant quand il ne pleut pas, quand il pleut c’est Venise sans les Vénitiens. Mais le bar. Le bar, c’est autre chose. Un bon bar, c’est une civilisation. Et celui-ci — il caressa le comptoir du plat de la main — celui-ci promet.
Il vida son gin, posa le verre, et sourit à Driss d’un sourire qui contenait beaucoup de choses — de la sympathie, de la ruse, de la solitude, et cette espèce de gaieté indestructible des hommes qui ont compris très tôt que la vie est une comédie et qui ont décidé d’y tenir un rôle plaisant.
— Bienvenue dans votre hôtel, dit Cecil Pembroke. Et bienvenue à Tanger.
*
Le ferry de quatorze heures apporta le Comte.
Driss le vit d’abord par la fenêtre de la réception — une silhouette qui descendait d’un taxi avec une lenteur étudiée, comme un acteur qui entre en scène et qui sait que le public regarde. L’homme portait un costume gris anthracite coupé sur mesure, une chemise blanche dont le col avait cette raideur impeccable qui coûte de l’argent ou qui en imite l’allure, et des chaussures noires si bien cirées qu’elles reflétaient le ciel de Tanger. Il avait une seule malle — grande, en cuir havane, avec des initiales en laiton : A.O. Il ne la porta pas. Il fit un geste, et le porteur se précipita.
La porte de l’hôtel s’ouvrit.
Il entra comme on entre chez soi.
Driss nota tout en trois secondes, par réflexe, par métier — la démarche assurée, le regard qui balaie le hall non pas pour le découvrir mais pour le jauger, la façon de poser les mains sur le comptoir comme si le marbre lui appartenait déjà. Et la voix, surtout. La voix.
— Comte Alessandro Orsini. J’ai réservé par télégramme depuis Lisbonne. La suite avec vue sur le détroit, si c’est possible. Si ce n’est pas possible, rendez-le possible.
Il souriait en disant cela. Le sourire adoucissait l’arrogance, ou plutôt la transformait en charme — ce qui est pire, pensa Driss, parce que l’arrogance on peut la refuser, le charme non.
L’accent était italien. Du nord, aurait dit quelqu’un qui s’y connaissait — Venise, Milan, peut-être la Lombardie. Driss ne s’y connaissait pas assez pour trancher, mais il connaissait les accents en général, et celui-ci avait quelque chose de trop parfait, comme une mélodie jouée par quelqu’un qui a appris la partition par cœur mais qui n’a pas grandi avec la musique dans les oreilles.
— La suite 201 est disponible, monsieur le Comte. Vue sur le détroit et les jardins.
— Parfait.
Il signa le registre. Driss lut : Alessandro Orsini, Venezia. L’écriture était belle — déliée, penchée vers la droite, avec des majuscules ornées qui appartenaient à une autre époque.
— Dites-moi, fit le Comte en rangeant son stylo dans la poche intérieure de sa veste. Y a‑t-il un bar dans cet établissement ?
— Le Caid’s Bar, monsieur le Comte. Au bout du hall, à gauche.
— Et y a‑t-il quelqu’un dans ce bar ?
— Un Anglais, monsieur le Comte.
Le Comte Orsini eut un sourire — un vrai cette fois, pas le sourire de représentation, un sourire bref qui éclaira son visage comme une allumette qu’on craque dans le noir.
— Il y a toujours un Anglais, dit-il. C’est rassurant.
Et il traversa le hall, ses chaussures sonnant sur les mosaïques comme des petits coups de marteau élégants, et Driss le regarda s’éloigner en pensant : celui-là n’est pas ce qu’il dit, mais ce qu’il est vraiment est peut-être plus intéressant que ce qu’il prétend.
*
Le lendemain, à dix heures du matin, un vacarme dans la rue de Fès annonça Margaret Whitmore.
Deux taxis. Sept malles. Trois cartons à chapeaux. Une femme de chambre irlandaise du nom de Bridget, dont le visage exprimait l’état d’esprit d’une personne enlevée par des pirates et déposée sur un continent dont elle ignorait l’existence. Et Peggy elle-même, qui descendit du premier taxi comme on descend d’un manège — un peu étourdie, un peu émerveillée, avec cette espèce de détermination joyeuse des gens qui ont décidé d’être heureux et qui s’y tiennent malgré les preuves du contraire.
— Mon Dieu, dit-elle en voyant le hall. Mon Dieu, c’est magnifique.
Elle avait trente-cinq ans, des yeux clairs, un chapeau qui avait souffert de la traversée, et cette façon américaine de s’exclamer qui faisait sourire les Européens et qui, pourtant, contenait quelque chose de vrai — un enthousiasme que l’ironie n’avait pas encore abîmé.
— Madame Whitmore, dit Driss en s’inclinant. Bienvenue à l’El Minzah.
— Mademoiselle. Miss. J’étais Mrs., mais je ne le suis plus, et franchement c’est mieux comme ça, ne trouvez-vous pas, quand on arrive dans un pays nouveau il vaut mieux ne pas traîner un nom derrière soi comme une valise qu’on n’a pas envie d’ouvrir.
Elle avait dit tout cela d’un trait, en regardant autour d’elle — le patio, les arches, la fontaine, les mosaïques — avec des yeux qui essayaient de tout attraper à la fois.
— La chambre 305 est prête, Miss Whitmore. Troisième étage, vue sur la baie. Votre femme de chambre sera logée au —
— Bridget dort où elle veut. Bridget est libre. N’est-ce pas, Bridget ?
Bridget, qui se tenait au milieu de la montagne de malles comme un naufragé sur son radeau, émit un son qui pouvait signifier n’importe quoi.
— Est-ce qu’on peut voir la mer de ma chambre ? demanda Peggy.
— On voit la baie, le port, et par temps clair, la côte espagnole.
— L’Espagne. On voit l’Espagne. Vous entendez, Bridget ? On voit l’Espagne.
Bridget n’entendait rien. Bridget fixait un gecko qui escaladait le mur du patio avec une expression de terreur pure.
Driss fit signe aux porteurs. Les sept malles commencèrent leur ascension. Peggy resta dans le hall, tournant sur elle-même, la tête levée vers le plafond en bois de cèdre peint — des entrelacs bleus et rouges et or qui formaient des motifs d’une complexité hypnotique, chaque motif contenant un autre motif, chaque fleur contenant une étoile, chaque étoile contenant un monde.
— Qui a fait cela ? murmura-t-elle.
— Des artisans de Fès, miss. Ils sont venus l’an dernier. Ils ont travaillé quatre mois.
— Quatre mois.
Elle tendit la main vers le mur le plus proche — le tadelakt lisse, couleur d’ivoire, doux au toucher comme du satin minéral.
— C’est chaud, dit-elle. Le mur est chaud.
— C’est la chaux, miss. Et le soleil.
— On dirait de la peau.
Driss ne répondit pas. Mais il pensa : cette femme-là regarde les choses. C’est rare. La plupart des clients regardent les prix, les distances, les horaires des repas. Celle-ci regarde les murs.
Peggy Whitmore monta dans sa chambre, et pendant une heure on n’entendit rien sauf le bruit des malles qu’on ouvrait et la voix de Bridget qui oscillait entre la plainte et la prière.
*
Gonzalo Heredia arriva le troisième jour, et il arriva comme arrivent les gens qui ne veulent pas être remarqués — c’est-à-dire qu’il fut immédiatement remarqué par Driss, parce que la discrétion est la chose la plus visible du monde quand on sait la regarder.
Un seul bagage. Une valise en cuir brun, usée aux coins, de bonne qualité mais pas neuve. Un costume bleu marine, correct, sans élégance excessive. Des chaussures de marche. Un visage rasé de frais, des cheveux noirs coiffés en arrière, des yeux sombres qui firent le tour du hall en une seconde et demie — Driss compta, parce qu’il faisait toujours attention à la vitesse à laquelle les clients observaient les lieux, cette vitesse révélant leur nature mieux que leurs paroles : les touristes tournaient la tête lentement, les hommes d’affaires regardaient droit devant eux, les amoureux ne regardaient rien, et les espions faisaient le tour de la pièce en moins de deux secondes, enregistrant les sorties, les fenêtres, les distances.
— Heredia, dit l’homme. Gonzalo Heredia. J’ai réservé une chambre simple.
Pas de titre. Pas de profession. Pas de ville d’origine. Driss nota cette économie.
— La chambre 108, monsieur Heredia. Rez-de-chaussée, vue sur le jardin.
— Je préférerais une vue sur le port.
— La 203 est disponible. Deuxième étage.
— C’est bien.
Il signa le registre. Écriture petite, serrée, sans fioritures. Driss lut : Gonzalo Heredia López, Madrid. L’homme ne posa aucune question sur l’hôtel, les restaurants, les horaires. Il prit sa clef, souleva lui-même sa valise — refusant le porteur d’un geste —, et monta l’escalier d’un pas qui ne faisait pas de bruit.
Driss resta un moment à regarder l’escalier vide.
Il avait connu des hommes comme celui-là. Pas beaucoup, mais quelques-uns. Tanger en attirait. La Zone Internationale, avec ses huit nations, ses trois langues officielles, ses multiples juridictions et ses angles morts, était un terrain idéal pour les gens qui avaient besoin de voir sans être vus. Heredia n’était pas un touriste. Heredia n’était pas un homme d’affaires. Heredia était quelqu’un qui avait un métier qu’on ne déclarait pas au registre de l’hôtel, et Driss ne savait pas encore lequel, mais il le saurait, parce qu’à Tanger les secrets avaient la même durée de vie que les poissons au marché — frais le matin, douteux le soir, et le lendemain tout le monde les avait sentis.
*
Le soir du troisième jour, l’El Minzah avait quatorze clients.
Driss les connaissait tous. Il connaissait le couple belge de la 302 — M. et Mme Verstraeten, lui banquier à Bruxelles, elle muette d’ennui, visage de porcelaine sans expression — qui avaient demandé deux fois si le courrier arrivait le dimanche. Il connaissait le médecin français de la 110, un certain Dr. Favre, retraité, qui voyageait seul et qui s’était installé dans le jardin avec un livre et n’en avait plus bougé. Il connaissait la vieille Anglaise de la 306, Miss Partridge, qui élevait des teckels et qui avait demandé si l’hôtel acceptait les chiens, et quand Driss avait dit non, elle avait répondu « très bien, alors ce sont des renards » avec un aplomb qui avait coupé court à toute discussion.
Mais les quatre qui comptaient, c’étaient les quatre premiers. Driss le sentait. Il ne savait pas encore pourquoi, et il n’essayait pas de le savoir — il avait appris que les histoires se révèlent d’elles-mêmes, comme les épices dans un tajine, lentement, par la chaleur et le temps.
Ce soir-là, pour la première fois, le Caid’s Bar fut ouvert au public.
Ahmed le barman avait allumé les lanternes en cuivre, et le plafond s’était couvert d’étoiles — des petits losanges de lumière qui tournaient imperceptiblement quand un courant d’air traversait la pièce, si bien que le bar tout entier semblait flotter dans un ciel miniature. Le tabac turc brûlait dans un brûle-parfum près de l’entrée. Les bouteilles brillaient. Le comptoir luisait.
Cecil Pembroke était là, naturellement. Il occupait le tabouret du coin avec l’aisance propriétaire de quelqu’un qui a décidé que ce tabouret était le sien et que toute contestation serait vaine. Le Comte Orsini était assis à une table basse, les jambes croisées, un verre de champagne à la main, feuilletant un journal espagnol — La Vanguardia — qu’il lisait peut-être, ou qu’il utilisait comme accessoire, Driss n’aurait pas su dire. Peggy Whitmore descendit à vingt heures, dans une robe vert émeraude qui fit se retourner le Comte et qui arracha à Cecil Pembroke un « ah » bref, involontaire, immédiatement camouflé derrière une gorgée de gin.
— Miss Whitmore, dit le Comte en se levant. Je me présente : Alessandro Orsini. Puis-je vous offrir un verre ?
— Vous pouvez, dit Peggy. Mais d’abord dites-moi ce que c’est que cette odeur.
L’odeur. Le Comte haussa un sourcil. Cecil Pembroke rit.
— C’est l’encens, dit Driss depuis le seuil. De l’oliban. On le brûle dans les couloirs le soir.
— Oliban, répéta Peggy. Ça sent la prière et le miel. C’est merveilleux. Tout est merveilleux. Je prends un champagne.
Ils s’installèrent à la même table — le Comte, Peggy, et bientôt Cecil qui glissa de son tabouret jusqu’à leur table avec le naturel d’un chat qui change de coussin. Gonzalo Heredia entra à vingt et une heures, commanda un manzanilla, s’assit seul à une table près de la fenêtre, et ne parla à personne.
Dehors, la nuit était tombée sur Tanger sans prévenir, comme elle le faisait toujours — pas de crépuscule long et étiré, pas d’agonie de la lumière, mais une chute nette, un rideau qu’on tire, et soudain les étoiles étaient là, énormes, insolentes, et le détroit n’était plus qu’un ruban noir entre deux chapelets de lumières — les lumières de Tarifa d’un côté, les lumières de Tanger de l’autre, et entre les deux, rien que l’eau et le vent.
Dans le bar, les conversations montaient. Le Comte racontait Venise — les palais, les gondoles, le carnaval, les masques, il connaissait tout, ou donnait cette impression, et Peggy écoutait avec une gourmandise visible, et Cecil ajoutait des commentaires qui étaient tantôt des confirmations tantôt des corrections discrètes que le Comte accueillait avec une grâce impeccable, comme si se faire corriger par un antiquaire anglais faisait partie des plaisirs de la soirée. Ils riaient. Driss, derrière son comptoir, entendait le rire de Peggy — un rire en cascade, généreux, un peu fort, le rire de quelqu’un qui n’a pas ri depuis longtemps.
Gonzalo Heredia regardait la fenêtre. De temps en temps, il sortait un petit carnet de sa poche intérieure et notait quelque chose — un chiffre, un nom, une heure, Driss ne pouvait pas voir. Puis il rangeait le carnet et buvait une gorgée de manzanilla, et son visage reprenait cette expression de calme étudié qui ne trompait personne, ou du moins pas Driss.
À vingt-deux heures, un son nouveau traversa le bar.
Cela venait du restaurant El Korsan, de l’autre côté du patio. Un oud, d’abord — une note longue, hésitante, comme une question posée à voix basse — puis un rabab qui répondit, aigu, frissonnant, et une darbouka qui entra en sourdine, battement régulier, cœur d’un corps invisible. Et une voix. Une voix de femme.
Tout le bar se tut.
Ce n’était pas un silence choisi. C’était un silence imposé, comme celui que la pluie impose quand elle commence — on s’arrête, on écoute, on ne peut pas faire autrement. La voix montait depuis le restaurant, traversait le patio, passait au-dessus de la fontaine et des orangers, et entrait dans le bar par la porte ouverte, et elle chantait en arabe, dans un mode que Driss reconnut immédiatement — la nuba al-istihlal, le premier mouvement de la suite andalouse, celui qui ouvre la voie, celui qui installe le mode et invite l’âme à se déplier.
Peggy posa son verre.
Le Comte inclina la tête, comme s’il la voix l’avait touché à un endroit qu’il ne protégeait pas.
Cecil Pembroke ferma les yeux.
Et Gonzalo Heredia se leva.
Il ne se leva pas d’un bond — ce n’était pas un homme à gestes brusques. Il se leva lentement, posa son verre sur la table, et marcha vers la porte du bar. Driss le regarda traverser le patio, passer devant la fontaine dont l’eau captait la lumière des lanternes, et s’arrêter au seuil du restaurant El Korsan.
Il resta là.
La chanteuse était assise sur un coussin de soie rouge, au fond de la salle, encadrée par les musiciens. Elle portait un caftan blanc brodé de fils d’argent. Ses cheveux étaient noirs, tirés en arrière, et ses mains — Driss le verrait le lendemain, quand il la croiserait dans le couloir du personnel — ses mains étaient petites, peintes au henné, et bougeaient à peine quand elle chantait, comme si la musique n’avait pas besoin d’aide pour sortir d’elle.
Elle s’appelait Amina.
Gonzalo Heredia resta au seuil du restaurant pendant trois chansons. Puis il retourna au bar, se rassit, et commanda un deuxième manzanilla.
Il ne dit toujours rien à personne.
Mais Driss vit quelque chose dans ses yeux qui n’y était pas une heure plus tôt — quelque chose comme une fissure dans un mur lisse, une fissure par laquelle entrait de la lumière.
*
Plus tard, quand le bar se fut vidé, quand le Comte eut raccompagné Peggy jusqu’à l’escalier avec une courtoisie qui était peut-être sincère et peut-être calculée et peut-être les deux à la fois, quand Cecil Pembroke eut disparu dans la nuit tangéroise en sifflotant un air qui ressemblait à du Gershwin, quand Gonzalo Heredia eut regagné sa chambre avec vue sur le port, Driss fit le tour du bar.
Il éteignit les lanternes une par une. Les étoiles de cuivre s’éteignirent sur les murs. Le bar replongea dans l’obscurité, et l’odeur du tabac turc et du champagne resta suspendue dans l’air comme le fantôme d’une fête.
Driss ouvrit le piano.
Il ne savait pas jouer, mais il aimait les touches. Il les toucha du bout des doigts, sans appuyer, comme on touche la surface d’un lac pour vérifier qu’il est réel.
Demain, pensa-t-il. Demain ils commenceront à mentir pour de bon. Et ce sera magnifique.
Il referma le piano, éteignit la dernière lampe, et sortit par la porte de service.
Dans la rue, Tanger sentait le jasmin et le sel. Un chat traversa la chaussée. Un muezzin toussa dans son sommeil, quelque part dans un minaret. Et le détroit, dans le noir, bruissait comme la respiration de quelqu’un qui ne dort pas tout à fait.
Chapitre 3 — Le souk aux miroirs
Cecil Pembroke avait une théorie sur la médina de Tanger. Il l’exposait à qui voulait l’entendre, et à ceux qui ne voulaient pas aussi, avec cette conviction aimable des hommes qui confondent leur enthousiasme avec une vérité universelle.
— La médina, disait-il, n’est pas un lieu. C’est un organisme. Elle respire. Elle digère. Elle avale les gens le matin et les recrache le soir, légèrement différents de ce qu’ils étaient en entrant. On n’entre pas dans la médina, Miss Whitmore. On est ingéré par elle.
Peggy rit.
— Vous essayez de me faire peur ?
— Je n’essaierais pas. Vous n’avez pas l’air d’une femme qui a peur.
— J’ai peur de beaucoup de choses, monsieur Pembroke. Mais pas des endroits.
Ils se tenaient devant la porte du Grand Socco, cette place large et chaotique où la ville nouvelle touchait la ville ancienne comme deux époques se regardent par-dessus un fossé. Il était neuf heures du matin. Le soleil frappait déjà dur, vertical, et le Grand Socco bruissait de sa vie ordinaire — les femmes du Rif en chapeaux de paille à pompons rouges qui vendaient des herbes et du lait caillé, les porteurs d’eau avec leurs chapeaux à franges et leurs clochettes de cuivre, les ânes chargés de cageots d’oranges et de bottes de menthe, les vendeurs de cigarettes au détail, les cireurs de chaussures accroupis à l’ombre du mur, et au milieu de tout cela un bruit continu, organique, qui n’était pas du vacarme mais de la vie à l’état brut — des voix en arabe, en espagnol, en français, en hakétia, en amazigh, superposées, entremêlées, et par-dessus le tout l’odeur.
L’odeur du Grand Socco, c’est la première chose qui frappa Peggy.
Pas une odeur. Un mur d’odeurs. La menthe d’abord — si forte, si verte, si vivante qu’elle semblait avoir une couleur dans l’air. Puis les épices, montant par vagues depuis les étals couverts de pyramides poudreuses — le cumin fauve, le paprika rouge sombre, le curcuma d’un jaune qui n’existait pas dans la nature de la côte Est américaine, et ce mélange dont elle ne connaissait pas le nom et qui sentait comme si vingt pays s’étaient donné rendez-vous dans un bol.
— Ras-el-hanout, dit Cecil en suivant son regard. Le sommet de la boutique. Chaque épicier a sa recette. Vingt, trente, parfois quarante épices. Cannelle, cardamome, muscade, poivre long, boutons de rose séchés, lavande, galanga, gingembre — et d’autres choses que personne n’identifie et que personne ne demande à identifier, parce qu’un bon mystère vaut mieux qu’une mauvaise explication.
Peggy s’approcha d’un étal. Les pyramides d’épices étaient disposées dans des paniers d’osier, parfaites, géométriques, et le marchand — un vieil homme en djellaba blanche dont le visage avait la patine et la douceur du cuir tanné — la regarda approcher sans bouger, avec cette patience des vendeurs qui savent que le produit parle de lui-même.
— Je peux toucher ?
Cecil traduisit. Le marchand hocha la tête. Peggy plongea les doigts dans le curcuma. Quand elle les retira, ils étaient jaunes.
— Oh, dit-elle. C’est de la peinture.
— C’est de la terre, dit Cecil. De la terre qui a bon goût.
Elle porta ses doigts à son nez. Le curcuma sentait la terre et le soleil et quelque chose d’amer et de chaud qui n’avait pas de nom en anglais. Elle regarda ses doigts jaunes et rit — un rire d’enfant, le rire de quelqu’un qui redécouvre que le monde est physique, qu’il a une texture, un grain, une couleur qui ne s’enlève pas en frottant.
*
Ils s’enfoncèrent dans la médina par la porte de la rue es-Siaghine.
Le passage était brutal. On quittait la lumière du Grand Socco pour entrer dans une ruelle si étroite que deux personnes ne pouvaient pas y marcher de front, couverte par un treillage de roseaux à travers lequel le soleil tombait en lames — des bandes de lumière blanche alternant avec des bandes d’ombre fraîche, si bien qu’on avait l’impression de marcher à travers un store vénitien, et le visage de Peggy passait du clair à l’obscur à chaque pas, et ses yeux clairs s’ouvraient et se fermaient comme ceux d’un chat.
Les murs étaient blanchis à la chaux, mais une chaux ancienne, un peu grise, un peu bleue par endroits, avec des taches d’humidité qui dessinaient des continents inconnus. Des portes — bleues, vertes, certaines cloutées de métal, d’autres peintes d’un bleu si profond qu’il semblait liquide — s’ouvraient de temps en temps sur des cours intérieures dont on n’apercevait qu’un fragment : une fontaine en zellige, un oranger, un enfant accroupi, une femme qui étendait du linge sur un fil, et la porte se refermait et la ruelle continuait, virant à gauche, à droite, descendant trois marches, en montant cinq, se divisant en deux passages dont l’un menait quelque part et l’autre nulle part, et Peggy comprit soudain ce que Cecil avait voulu dire : on n’entre pas dans la médina, on est avalé.
— Comment faites-vous pour ne pas vous perdre ? demanda-t-elle.
— Je me perds, dit Cecil. Constamment. C’est le principe. On ne connaît pas la médina en la maîtrisant. On la connaît en s’y perdant assez souvent pour que la perte devienne familière.
— C’est absurde.
— C’est Tanger.
Ils débouchèrent sur le Petit Socco — la petite place carrée au cœur de la médina, ceinte de cafés aux terrasses minuscules, avec des tables en métal et des chaises en rotin où des hommes buvaient du thé à la menthe et du café turc en regardant passer le monde comme si le monde était un spectacle monté pour eux. Le café était épais, noir, servi dans des tasses sans anse qu’on tenait du bout des doigts, et la fumée montait en spirales paresseuses et se mêlait à l’odeur du pain chaud qui sortait d’un four quelque part dans une ruelle adjacente — ce pain rond et plat, doré, craquelé, que les familles apportaient chaque matin au four public sur des planches en bois et récupéraient cuit une heure plus tard, et dont l’odeur était peut-être, de toutes les odeurs de la médina, la plus ancienne et la plus irrésistible.
Peggy s’arrêta.
— Ce pain, dit-elle. Où est-il ?
— Partout, dit Cecil. Et nulle part. C’est l’odeur fantôme de la médina. On la suit, on ne la trouve jamais. On la trouve, on ne la retrouve plus. Comme les gens intéressants.
Ils prirent un café au Petit Socco. Le serveur apporta un plateau en cuivre martelé — les petites tasses fumantes, un verre d’eau, trois carrés de loukoum à la rose. Peggy but une gorgée. Le café était si fort qu’il lui brûla la langue et qu’elle eut un instant de vertige, un vertige agréable, comme une porte qui s’ouvre dans un mur qu’on croyait aveugle.
— C’est extraordinaire, dit-elle.
— C’est du café, dit Cecil.
— Non. C’est plus que du café. Chez moi, le café, c’est un liquide qu’on boit pour se réveiller. Ici, c’est un événement.
Cecil sourit. Il aimait cette femme. Pas d’amour — Cecil n’aimait les femmes que d’amitié, et encore, une amitié sélective et capricieuse — mais d’admiration. Elle ne faisait pas semblant de comprendre. Elle ne condescendait pas. Elle regardait, goûtait, touchait, et quand quelque chose la surprenait, elle le disait, et c’était neuf, et c’était honnête, et Cecil, qui vivait entouré de gens qui prétendaient tout connaître, trouvait cette fraîcheur inestimable.
Et aussi, elle avait de l’argent. Ce qui ne gâtait rien.
*
Le souk aux tapis était un boyau long et sombre qui sentait la laine et la poussière et le henné.
Les tapis pendaient des murs comme des tableaux — rouges, ocre, crème, noirs, avec des motifs géométriques dont chacun, selon Cecil, racontait une histoire.
— Celui-là, c’est un Beni Ouarain. Les femmes berbères de l’Atlas le tissent pendant l’hiver. Chaque losange est un œil — un œil protecteur contre le mauvais sort. Vous voyez ces lignes brisées ? C’est le chemin de la vie. Pas droit. Jamais droit. Et ces petites croix, là, dans le coin — c’est la signature de la tisseuse. On ne connaît pas son nom, mais on reconnaît sa main.
— Combien ? demanda Peggy.
— Ah, fit Cecil avec un sourire qui était celui d’un homme dans son élément. C’est là que l’art commence.
Le marchand — un homme solide, moustachu, en djellaba brune, assis en tailleur sur un tapis qui servait à la fois de siège, de vitrine et de déclaration d’intention — prépara le thé. Pas de négociation sans thé. Le thé était un préambule, un sas, un rituel de reconnaissance mutuelle. Le garçon versa l’eau bouillante sur le thé vert et la menthe dans une théière en métal argenté, ajouta un morceau de sucre en pain qu’il cassa d’un coup de poignet, et versa le premier verre d’une hauteur extravagante — un fil ambré tombant du bec de la théière dans le verre sans en renverser une goutte, ce qui était en soi un spectacle, un acte de cirque domestique, une prouesse que des générations de garçons de thé avaient perfectionnée jusqu’à en faire un geste aussi naturel que respirer.
Peggy but. Le thé était brûlant, sucré, mentholé, et il fit dans son corps ce que le café avait fait dans sa tête — il ouvrit quelque chose.
La négociation dura quarante-cinq minutes. Cecil traduisait, inventait, embellissait — il était impossible de savoir où finissait la traduction et où commençait la fiction, et le marchand, qui comprenait parfaitement le français, jouait le jeu avec un plaisir visible, parce que la négociation à Tanger n’est pas un achat, c’est une pièce de théâtre dont le prix est le dénouement et non l’intrigue.
— Il dit que ce tapis a été tissé par la grand-mère de sa femme, dit Cecil. Dans un village de l’Atlas dont je ne peux pas prononcer le nom. Pendant un hiver particulièrement rude. Chaque nœud contient une prière.
— Est-ce vrai ? demanda Peggy.
Cecil hésita une fraction de seconde — pas par scrupule moral, mais par souci esthétique, parce qu’il considérait que le mensonge, comme le tapis, devait être bien noué pour tenir.
— C’est vrai que c’est un beau tapis.
Peggy acheta le tapis. Et un autre. Et un coussin brodé. Et une lampe en cuivre ajouré. Cecil prenait une commission — Driss le savait, tout le monde le savait, Cecil ne s’en cachait pas, il considérait que guider les riches étrangers dans le souk était un service aussi noble que la médecine, et mieux rémunéré.
*
Ils remontaient vers le souk des dinandiers quand le cortège apparut.
On l’entendit avant de le voir. Un son de tambours d’abord — des bendirs, plats et sourds, frappés d’un rythme lent, processionnaire, qui montait depuis le bas de la médina comme une marée. Puis des voix. Pas des chants — des invocations, un mot répété, un nom, scandé par des dizaines de voix masculines avec une intensité croissante qui transformait le mot en vibration pure.
— Les Aïssaoua, murmura Cecil. La confrérie. Ils font une procession. Reculez-vous un peu.
Peggy se plaqua contre le mur. La ruelle était si étroite qu’elle sentit la chaux froide contre ses omoplates.
Ils arrivèrent.
D’abord les porteurs d’encens — des hommes en djellaba blanche qui balançaient des encensoirs d’où montait une fumée épaisse, grise, odorante, du benjoin et de l’oliban mêlés, et la fumée emplissait la ruelle comme un brouillard sacré, et Peggy eut l’impression de voir le monde à travers un voile. Puis les joueurs de bendir — en cercle, marchant lentement, leurs tambours plats frappés de la paume ouverte, un rythme régulier qui accélérait par paliers, comme un cœur qui s’emballe au ralenti. Puis les chanteurs. Puis les danseurs.
Les danseurs n’étaient pas des danseurs. Ils étaient en transe. Leurs corps oscillaient comme des flammes — souples, articulés, désarticulés, les yeux mi-clos, les lèvres entrouvertes, et leurs djellabas blanches tournoyaient et se soulevaient et retombaient, et la sueur brillait sur leurs fronts, et l’encens les enveloppait, et le son des bendirs montait, montait, et Peggy regarda sans pouvoir détourner les yeux.
Ce n’était pas un spectacle. Ce n’était pas du folklore. C’était quelque chose d’autre — quelque chose qui avait à voir avec le fond des choses, avec ce qui se passe quand le corps cesse d’être un véhicule et devient un instrument, quand la musique n’est plus un ornement mais un passage, et Peggy, qui n’était pas religieuse, qui n’avait jamais prié autrement qu’en pensée et par habitude, sentit quelque chose monter en elle qu’elle ne reconnut pas immédiatement et qui était, simplement, de l’émotion à l’état pur — non pas la joie, non pas la peur, mais cette chose entre les deux qui est peut-être ce que les soufis appellent le hal, l’état de grâce involontaire, la porte qui s’ouvre toute seule.
Le cortège passa. Les derniers tambours s’éloignèrent. La fumée de l’encens resta un moment dans la ruelle, comme un fantôme qui s’attarde, puis le vent du Levante l’emporta et la ruelle redevint une ruelle — des murs blancs, une porte bleue, un chat endormi, une flaque de soleil.
Peggy ne bougeait pas.
— Ça va ? demanda Cecil.
— Oui. Non. Je ne sais pas. Qu’est-ce que c’était ?
— Les Aïssaoua. Une confrérie soufie. Ils font ça régulièrement. C’est — comment dire — une forme de prière.
— Ce n’était pas une prière. C’était un tremblement de terre.
Cecil ne répondit pas. Il regarda Peggy, et pour la première fois depuis qu’il la connaissait — c’est-à-dire depuis deux jours, ce qui à Tanger équivalait à deux ans — il vit quelque chose dans ses yeux qui n’était pas de l’émerveillement touristique. C’était plus profond. C’était le regard de quelqu’un qui vient de comprendre que le monde est plus vaste que ce qu’on lui avait raconté, et que cette vastitude est à la fois terrifiante et exactement ce qu’il fallait.
*
Ils redescendirent vers l’hôtel par la rue des Chrétiens, où Cecil avait sa boutique — un local minuscule, encombré jusqu’au plafond de tapis roulés, de plateaux en cuivre, de théières cabossées, de poignards à manche de corne, de céramiques bleues et blanches de Fès, de coffres en bois de thuya, et de plusieurs objets dont la nature exacte était difficile à déterminer et dont l’âge, si l’on en croyait Cecil, oscillait entre « antique » et « immémorial », deux mots qui, dans sa bouche, signifiaient la même chose, c’est-à-dire rien de vérifiable.
— Entrez, dit-il. Je veux vous montrer quelque chose.
Il fouilla dans un coffre et en sortit un miroir. Petit, rond, encadré de bois peint — du bois de cèdre, gravé de motifs floraux, les couleurs passées par le temps : bleu, rouge, or, vert.
— Celui-là est vrai, dit Cecil. Pas de la semaine dernière. Pas du mois dernier. C’est un miroir de mariée, XVIIIe siècle, Fès. On l’offrait à la jeune épouse le jour de son mariage. Elle était censée s’y regarder et y voir non pas son visage mais celui qu’elle allait devenir.
Peggy prit le miroir. Le verre était terni, piqué, et quand elle s’y regarda, elle ne vit qu’une forme floue — un ovale clair avec deux points sombres pour les yeux, un fantôme d’elle-même, une esquisse.
— Je ne vois rien, dit-elle.
— C’est que vous n’avez pas encore décidé qui vous alliez être ici.
Peggy releva les yeux. Cecil souriait. Mais pas de son sourire commercial — de l’autre, celui qui apparaissait rarement, celui qui avait de la bonté dedans.
— Combien ? demanda-t-elle.
— Celui-là n’est pas à vendre. C’est un cadeau. Bienvenue à Tanger, Miss Whitmore.
*
Driss les avait suivis.
Pas de près — il n’était pas idiot. Mais il avait ses informateurs dans la médina, et d’ailleurs il n’avait pas besoin d’informateurs : une Américaine blonde en robe de lin blanc accompagnée d’un Anglais en costume froissé qui achetait des tapis, cela se voyait comme un paquebot dans une flottille de barques. Il avait marché dans des ruelles parallèles, à distance, apparaissant à un coin de rue puis disparaissant, et il s’était assuré que personne ne les suivait de trop près, que les gamins qui mendiaient ne devenaient pas trop insistants, et que le marchand de tapis ne les avait pas escroqués de façon trop scandaleuse.
Le marchand les avait escroqués d’une façon raisonnable. C’est-à-dire que Peggy avait payé le double du prix, mais la moitié de ce qu’un touriste ordinaire aurait payé, ce qui, dans l’arithmétique tangéroise, constituait une bonne affaire pour tout le monde, y compris Cecil qui prenait sa part, y compris le marchand qui prenait la sienne, y compris Peggy qui avait de beaux tapis et l’impression d’avoir vécu une aventure.
Driss rentra à l’hôtel par la porte de service.
Dans le hall, le Comte Orsini était en conversation avec M. Verstraeten, le banquier belge. Ils étaient assis dans le patio, près de la fontaine, et le Comte parlait à voix basse, penchée, avec cette intimité des hommes qui proposent une affaire, et le banquier écoutait avec cette attention des hommes qui ont envie d’y croire.
Driss passa devant eux sans s’arrêter. Il nota la posture du Comte — le corps incliné vers l’avant, les mains ouvertes, le sourire calibré — et il nota celle du banquier — les épaules tendues, les doigts qui tapotaient le bras du fauteuil, la femme à ses côtés qui regardait la fontaine avec l’expression d’une personne qui a cessé d’écouter depuis des années.
Quelque chose se mettait en place.
Driss ne savait pas encore quoi. Mais il savait — il le sentait comme on sent le changement de vent sur le détroit — que les pièces du jeu commençaient à bouger, que le Comte avançait un pion, que Cecil avançait le sien, que Peggy ne savait pas encore qu’elle était sur l’échiquier, et que Gonzalo Heredia, dans sa chambre du deuxième étage, écrivait un rapport où ne figurait rien d’intéressant parce que la seule chose intéressante qui lui était arrivée depuis trois jours était une voix de femme dans un restaurant marocain, et cela ne se mettait pas dans un rapport.
L’El Minzah respirait.
Les chambres étaient habitées. Les couloirs sentaient le parfum des femmes et le tabac des hommes et l’encens du soir. Le patio bruissait de conversations. Le piano du Caid’s Bar restait fermé — personne n’en avait joué encore — mais il était là, patient, comme un personnage qui attend son entrée.
Et dehors, au-delà des murs, au-delà des jardins et des orangers, le détroit de Gibraltar séparait deux continents avec l’indifférence d’un dieu distrait, et les bateaux passaient, et le vent tournait, et Tanger faisait ce que Tanger faisait toujours — elle accueillait les étrangers, les enveloppait de lumière et d’odeurs et de musique, et attendait de voir ce qu’ils deviendraient.
Chapitre 4 — Le piano et la ghayata
Théodore Valadon arriva à Tanger avec une partition inachevée et la conviction qu’il lui manquait quelque chose.
Il ne savait pas quoi. Il savait ce que ce n’était pas — ce n’était pas du talent, il en avait, les professeurs du Conservatoire le lui avaient dit avec cette parcimonie de compliments qui est la marque des institutions françaises, où l’éloge ressemble toujours à une concession arrachée de force. Ce n’était pas de la technique, il en avait aussi, ses doigts faisaient ce qu’il voulait sur le clavier, et même parfois des choses qu’il ne voulait pas, des choses surprenantes, des embranchements imprévus qui l’emmenaient dans des endroits qu’il n’avait pas prévus et qui étaient souvent meilleurs que ce qu’il avait prévu. Ce n’était pas du courage. Ce n’était pas de l’ambition. C’était autre chose. Un ingrédient absent. Une fréquence qu’il n’avait pas encore captée.
Il avait vingt-trois ans. Le Conservatoire lui avait donné une bourse de voyage — six mois, l’Espagne et le Maroc, pour étudier les musiques populaires et en rapporter quelque chose d’utile à la musique française. Debussy avait entendu le gamelan javanais à l’Exposition universelle de 1889 et cela avait changé la musique occidentale. Ravel avait rapporté du Pays basque des rythmes qui pulsaient sous ses œuvres les plus civilisées comme un cœur sous un costume. On attendait de Théodore qu’il rapportât de même — un trésor exotique, un fragment de monde lointain, une curiosité harmonique qu’on pourrait exhiber dans un poème symphonique et qui justifierait l’investissement de l’État.
Théodore se moquait de justifier l’investissement de l’État. Théodore voulait entendre un son qu’il n’avait jamais entendu.
*
Il avait pris la chambre 112, rez-de-chaussée, la moins chère. La chambre donnait sur le jardin, et la nuit il entendait les orangers — pas un son à proprement parler, mais un frémissement, un murmure de feuilles qui bougeaient sans vent, comme si les arbres respiraient dans leur sommeil. Le matin il entendait les oiseaux et l’appel à la prière du fajr, et il restait dans son lit à écouter, les yeux ouverts, parce que c’était peut-être la chose la plus étrange qu’il eût jamais entendue — cette voix d’homme qui montait dans le noir, avant le soleil, une voix sans accompagnement, sans harmonie, une voix seule qui déclarait quelque chose au ciel avec une certitude totale, et cette certitude était si étrangère à Théodore, qui ne croyait en rien sauf en la musique, qu’elle lui faisait l’effet d’un vertige.
Il prenait son petit déjeuner au patio — du pain, du beurre, du miel d’oranger, du café — et il écoutait. L’hôtel était un instrument. Les pas sur les mosaïques faisaient un son mat, irrégulier, comme un pizzicato. L’eau de la fontaine faisait un son continu, liquide, une note tenue qui changeait imperceptiblement selon qu’on était debout ou assis, près ou loin, et qui servait de basse continue à tout ce qui se passait dans le patio. Les voix des serveurs faisaient un son doux, guttural, en arabe — des phrases qui montaient et descendaient comme des phrases musicales, avec des accents sur des syllabes inattendues et des silences qui avaient une valeur rythmique. Et les oiseaux, par-dessus tout, les oiseaux — des martinets qui tournoyaient au-dessus du patio en poussant des cris aigus, une ligne mélodique anarchique et joyeuse qui ne ressemblait à rien de ce qu’on pouvait écrire sur une portée.
Théodore notait. Il avait un carnet à spirale et un crayon, et il notait non pas des notes de musique — pas encore — mais des mots, des descriptions de sons, des approximations. « Adhan du fajr : mi bémol ? non, entre mi bémol et mi, un endroit qui n’existe pas sur le piano. » « Fontaine : la bémol continu, avec des micro-variations, comme un trille infiniment lent. » « Voix d’Ahmed le barman quand il dit bismillah : sol-la-si bémol descendant, mais le si bémol est bas, très bas, un quart de ton trop bas pour être juste et trop haut pour être faux. »
Les quarts de ton. C’était ça, le problème. Ou plutôt : c’était ça, la question.
Le piano — le Pleyel du Caid’s Bar, beau, noir, accordé — avait douze notes par octave. Douze demi-tons. C’était la grammaire de la musique occidentale, son alphabet, son architecture. Et cette architecture était magnifique — elle permettait Bach, Mozart, Chopin, Debussy, elle permettait des cathédrales sonores d’une complexité inouïe.
Mais elle ne permettait pas l’adhan.
Elle ne permettait pas ce mi bémol qui n’était pas un mi bémol. Elle ne permettait pas ce si bémol trop bas d’Ahmed. Elle ne permettait pas ces intervalles flottants, ces notes entre les notes, ces couloirs sonores qui existaient entre les touches du piano comme des pièces secrètes dans une maison dont on n’aurait que les clés principales.
Théodore savait cela en théorie. Au Conservatoire, on lui avait parlé des maqâms — les modes de la musique arabe, avec leurs intervalles spécifiques, leurs quarts de ton, leurs micro-intervalles qui échappaient au tempérament égal du piano. Il avait lu des traités. Il avait écouté des enregistrements. Mais les enregistrements étaient mauvais — grésillants, lointains, aplatis par le phonographe — et les traités étaient écrits par des Européens qui avaient transcrit la musique arabe en notation occidentale, ce qui revenait, pensait Théodore, à traduire de la poésie chinoise en alexandrins : on conservait une forme mais on perdait l’âme.
Il lui fallait entendre. Pas des enregistrements. Pas des transcriptions. La chose elle-même.
*
Le quatrième jour, il sortit.
Il descendit vers le Petit Socco par les ruelles que Cecil Pembroke lui avait indiquées — Cecil connaissait tout le monde, y compris un jeune compositeur français qu’il avait croisé au Caid’s Bar et à qui il avait immédiatement proposé ses services de guide culturel, ce qui signifiait que Cecil l’amènerait dans des endroits intéressants et qu’en échange Théodore lui donnerait l’occasion de parler, ce qui était la forme de paiement que Cecil préférait.
Mais ce matin-là, Théodore était seul.
Il s’assit au café du Petit Socco — le même où Peggy avait bu son café turc, la même table peut-être, les mêmes mouches — et il commanda un thé à la menthe et il attendit.
Il ne savait pas quoi.
Le Petit Socco était bruyant. Les vendeurs criaient, les enfants couraient, les chats se battaient, un âne chargé de pastèques traversa la place avec l’air digne d’un ambassadeur en mission, et les conversations en arabe bourdonnaient comme un essaim, et Théodore écoutait tout, et tout était intéressant, mais rien n’était ce qu’il cherchait.
Et puis.
Le vieil homme était assis à trois tables de lui. Théodore ne l’avait pas vu arriver. Il était là, simplement, comme s’il avait toujours été là — un homme maigre, très brun, les joues creuses, les yeux enfoncés sous des sourcils épais et blancs, portant une djellaba grise qui avait la couleur et la texture d’un mur. Il avait devant lui un verre de thé et un objet.
L’objet ressemblait à une flûte. Mais ce n’était pas une flûte — pas exactement. C’était un tube de roseau, long d’environ cinquante centimètres, percé de trous, avec une embouchure évasée en corne. La surface du roseau était patinée, presque noire, et les trous avaient été percés à des intervalles irréguliers, comme si l’instrument avait été fabriqué non pas selon un plan mais selon une intuition, une mémoire du son inscrite dans les doigts de celui qui l’avait fait.
C’était une ghayata.
Le vieil homme ne jouait pas. Il buvait son thé. La ghayata était posée sur la table devant lui comme un stylo dont on ne se sert pas encore, et Théodore la regardait avec l’intensité d’un homme qui a cherché quelque chose pendant longtemps et qui reconnaît soudain ce quelque chose, non pas à son apparence, mais à l’effet qu’il produit — un effet qui est comme un coup au plexus, comme une main qui se pose sur un point précis de la poitrine et qui dit : ici.
Théodore attendit.
Le vieil homme finit son thé. Il regarda la place. Il regarda le ciel. Il prit la ghayata.
Il ne fit pas de préambule. Pas de mise en place. Il porta l’instrument à ses lèvres et souffla, et le son sortit.
Et Théodore fut renversé.
Ce n’était pas une note. C’était un cri. Un cri qui n’avait rien de brutal — il était au contraire d’une précision sidérante, un son aigu, perçant, nasillard, qui vrillait l’air comme une mèche dans du bois et qui avait cette qualité terrifiante des sons qui ne ressemblent à rien de connu. La ghayata ne sonnait pas comme une flûte. Elle ne sonnait pas comme un hautbois. Elle sonnait comme la voix d’un animal qui n’existait pas, un animal dont le cri serait à la fois plaintif et triomphant, douloureux et extatique, et qui chanterait depuis le fond d’une montagne ou le fond d’un siècle.
Le vieil homme jouait.
Ses doigts bougeaient sur les trous du roseau — vite, très vite, avec des ornements que Théodore n’avait jamais entendus, des trilles qui n’en étaient pas, des glissandos microtonaux qui faisaient passer la mélodie d’un mode à un autre sans transition visible, comme un oiseau qui change de direction en vol sans qu’on puisse voir le moment exact où il tourne. La mélodie montait, descendait, montait encore, chaque phrase plus ornée que la précédente, chaque note enveloppée dans un nuage de micro-notes qui la faisaient vibrer, et le rythme — il n’y avait pas de percussion, le vieil homme jouait seul — le rythme était dans le souffle, dans les accents, dans la façon dont certaines notes étaient appuyées et d’autres effleurées, et c’était un rythme complexe, asymétrique, que Théodore essaya de compter et n’y parvint pas.
Il sortit son carnet. Il essaya de noter.
Impossible.
Les notes étaient entre les notes. Les rythmes étaient entre les rythmes. Ce qu’il entendait ne rentrait pas dans les cases de la notation occidentale — pas dans les portées, pas dans les mesures, pas dans les barres, pas dans les clés. C’était comme essayer de dessiner le vent. On pouvait dessiner les arbres que le vent pliait, les feuilles que le vent emportait, les vagues que le vent soulevait — mais le vent lui-même, non.
Théodore referma son carnet.
Il écouta.
Le vieil homme joua pendant peut-être dix minutes. Personne autour de lui ne semblait particulièrement ému — les clients du café continuaient à boire leur thé, à parler, à fumer. Un gamin jouait avec une capsule de bouteille par terre. Un chat dormait. La musique faisait partie du décor, comme la lumière ou l’odeur du pain, et c’était peut-être cela le plus déconcertant — que cette chose extraordinaire fût ordinaire ici, qu’elle appartînt à l’air du lieu, qu’on ne l’encadrât pas dans une salle de concert entre deux applaudissements mais qu’on la laissât vivre dans la rue, mêlée aux bruits, aux voix, aux mouches, sans protection et sans sacralisation.
Le vieil homme s’arrêta. Il posa la ghayata. Il but une gorgée de thé.
Théodore se leva. Il s’approcha.
— Monsieur. Excusez-moi. Je suis musicien.
Le vieil homme le regarda. Ses yeux étaient noirs, très vifs, et ils regardèrent Théodore avec une curiosité dépourvue de toute méfiance — une curiosité pure, animale, comme celle d’un oiseau qui observe quelque chose de nouveau.
Théodore ne parlait pas arabe. Le vieil homme ne parlait pas français. Ils se regardèrent un moment.
Puis Théodore fit la seule chose qu’il savait faire. Il prit le carnet, l’ouvrit à une page vierge, et dessina un piano. Un rectangle avec des touches noires et blanches. Et il se montra du doigt.
Le vieil homme regarda le dessin. Il regarda Théodore. Et il sourit — un sourire lent, qui avait l’air de venir de très loin, d’un endroit où les mots ne servaient à rien et où la musique était la seule langue.
Il montra la ghayata. Il montra Théodore. Il montra la ghayata encore. Puis il fit un geste avec ses deux mains — les paumes ouvertes, tournées vers le ciel, un geste qui pouvait signifier « pourquoi pas » ou « inch’Allah » ou « on verra » ou les trois à la fois.
Théodore hocha la tête. Il ne savait pas ce qu’il avait compris, mais il avait compris quelque chose.
*
Le soir, il s’assit au Pleyel du Caid’s Bar.
Le bar était vide — il était six heures, trop tôt pour les clients, trop tard pour les serveurs de l’après-midi. Ahmed astiquait les verres en silence. La lumière du couchant entrait par les moucharabiehs et dessinait sur le sol des motifs de dentelle dorée.
Théodore ouvrit le piano.
Il essaya de jouer ce qu’il avait entendu.
D’abord la note initiale — ce cri. Il chercha sur le clavier. Un mi bémol ? Non, trop bas. Un mi naturel ? Trop haut. C’était entre les deux. Là, exactement là, dans la fissure entre les touches, dans l’espace qui n’existait pas. Le piano ne pouvait pas aller là. Ses touches étaient des marches d’escalier, régulières, identiques, et ce qu’il fallait c’était une rampe, une pente lisse, un glissement continu entre les sons.
Il essaya quand même. Il joua le mi bémol et tordit la note mentalement — c’est-à-dire qu’il l’entendit fausse, et il sut que c’était faux, et il sut que le piano ne pouvait pas faire autrement, et il sentit pour la première fois la limite de l’instrument, non pas comme un défaut mais comme une frontière — une frontière que quelqu’un avait tracée il y a trois siècles, quand on avait décidé de diviser l’octave en douze parties égales pour que toutes les tonalités soient jouables, et cette décision avait permis Le Clavier bien tempéré de Bach et les Préludes de Chopin et tout ce que Théodore aimait le plus au monde, mais elle avait aussi fermé des portes, et derrière ces portes fermées il y avait le son de la ghayata.
Il joua la mélodie telle qu’il s’en souvenait. De mémoire, approximativement. Elle sortit plate. Les ornements manquaient. Les micro-intervalles manquaient. Les trilles étranges qui enveloppaient chaque note comme un halo manquaient. C’était un squelette de la musique qu’il avait entendue — les os étaient là, mais pas la chair, pas le sang, pas le souffle.
Il recommença. Plus lentement. En essayant d’ajouter des appogiatures, des mordants, des trilles rapides entre les notes principales pour imiter le foisonnement ornemental de la ghayata. C’était mieux. C’était plus vivant. Mais c’était encore faux — pas faux au sens de désaccordé, faux au sens de déplacé, comme un mot étranger prononcé avec l’accent d’une autre langue, compréhensible mais pas authentique.
Il s’arrêta.
Il posa ses mains sur ses genoux et regarda le clavier. Les touches blanches et noires, si familières, si sûres, si bien rangées dans leur ordre millimétrique. Et il pensa : ce n’est pas le piano qui doit imiter la ghayata. Ce n’est pas la ghayata qui doit se plier au piano. C’est quelque chose d’autre. Un troisième endroit. Un endroit qui n’existe pas encore.
Ahmed posa un verre de thé sur le piano.
— Choukran, dit Théodore.
C’était le seul mot d’arabe qu’il connaissait. Ahmed hocha la tête et retourna à ses verres.
Théodore but le thé. Il était brûlant, sucré, mentholé. Le goût de la menthe fit quelque chose dans sa tête — un déclic, un rafraîchissement, une petite porte qui s’ouvrait.
Il reposa le verre et joua autre chose.
Pas la mélodie de la ghayata. Pas du piano classique. Quelque chose entre les deux. Un accord ouvert — do et sol, une quinte, la chose la plus ancienne de la musique, l’intervalle que Pythagore avait entendu dans le chant des forgerons — et sur cette quinte, une ligne mélodique qui ne cherchait pas à reproduire la ghayata mais qui cherchait l’espace que la ghayata avait ouvert dans son esprit. Il joua des notes répétées, insistantes, comme le rythme des bendirs. Il joua des clusters doux — des grappes de notes voisines pressées ensemble, qui créaient un bourdonnement, une vibration, quelque chose qui ressemblait de loin, de très loin, à ce qu’il avait entendu.
C’était mauvais.
Mais c’était mauvais dans la bonne direction.
Théodore le savait. Il avait assez composé pour reconnaître la différence entre un échec stérile et un échec fécond. L’échec stérile laisse les mains vides. L’échec fécond laisse une graine — une graine qu’on ne sait pas encore planter, mais dont on devine la forme.
Il referma le piano.
Dehors, le muezzin du Maghreb chanta — la prière du coucher du soleil, la quatrième du jour, la voix montant dans le ciel rougissant avec cette certitude qui faisait trembler Théodore, et il écouta, et il pensa : je ne sais pas encore ce que je cherche, mais je sais maintenant que ça existe. C’est ici. C’est dans cette ville. C’est dans l’air entre les notes, dans l’espace entre les touches, dans le silence entre les prières.
Il suffisait de trouver comment l’attraper.
Ou, peut-être, de ne pas l’attraper du tout — de le laisser venir, comme le vent du détroit, qui ne se commande pas mais qui arrive.