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La chute d’A­nan­da Mahidol

Les oubliés du pays doré #13

La chute d’A­nan­da Mahidol

I

Bang­kok, juin 1946. La mous­son hésite encore, sus­pen­due au-des­sus de la ville comme une menace muette. Dans les rues, les cyclo-pousses glissent entre les flaques d’eau boueuse, évi­tant les nids-de-poule que la guerre a lais­sés par­tout, cica­trices d’un conflit qui vient à peine de s’a­che­ver. Le Siam a chan­gé de nom pen­dant l’oc­cu­pa­tion japo­naise, puis est rede­ve­nu le Siam, puis est deve­nu la Thaï­lande. Per­sonne ne sait vrai­ment quel nom don­ner à ce pays qui ne sait plus très bien qui il est et qui semble se chercher.

Au Palais Baromm­phi­man, les ven­ti­la­teurs tournent au ralen­ti. Le cou­rant élec­trique est capri­cieux depuis la fin de la guerre. Les domes­tiques s’a­gitent en silence, pieds nus sur le marbre, comme des fan­tômes en cos­tume blanc.

Il a vingt ans. Vingt ans et trois mois exac­te­ment. Né en Alle­magne à Hei­del­berg d’un prince malade et d’une rotu­rière chi­noise deve­nue infir­mière, éle­vé en Suisse dans une pen­sion bour­geoise de Lau­sanne, il ne parle pas vrai­ment la langue de ce royaume dont il est cen­sé être le sou­ve­rain. Il joue du saxo­phone, pho­to­gra­phie les monu­ments, col­lec­tionne les timbres. Il pré­fé­re­rait être méde­cin. Il rêve de retour­ner à Lau­sanne, de reprendre ses études de méde­cine, de vivre une vie nor­male. Il est tou­jours dans la pièce d’à‑côté.

Mais l’his­toire en a déci­dé autre­ment. L’his­toire décide tou­jours autrement.

Son père est mort quand il avait quatre ans. D’in­suf­fi­sance rénale, à trente-quatre ans, après des années de mala­die. La famille vivait alors en Europe, loin de Bang­kok, loin du palais, loin de tout. Une famille royale en exil volon­taire, presque bour­geoise, ins­tal­lée dans une vil­la au bord du lac Léman. Les enfants allaient à l’é­cole publique. La mère fai­sait les courses au mar­ché. Ils vivaient avec une seule domestique.

Puis son oncle a abdi­qué en 1935, et tout a bas­cu­lé. On est venu le cher­cher dans sa salle de classe. Il avait neuf ans. On lui a dit : tu es roi maintenant.

Il n’est pas ren­tré tout de suite. Il a conti­nué ses études en Suisse. Lau­sanne, pas Bang­kok. Les mathé­ma­tiques, pas la poli­tique. Le saxo­phone, pas les céré­mo­nies. Pen­dant dix ans, il a été un roi absent, un roi théo­rique, un roi sur le papier. Des régents gou­ver­naient à sa place. Des hommes qu’il ne connais­sait pas déci­daient de l’a­ve­nir d’un pays qu’il n’a­vait jamais vu, et qui fina­le­ment, le concer­nait assez peu.

La guerre l’a pro­té­gé, para­doxa­le­ment. Pen­dant que l’A­sie brû­lait, pen­dant que les Japo­nais occu­paient Bang­kok, pen­dant que les bombes tom­baient sur les villes, lui était en sécu­ri­té dans la neu­tra­li­té hel­vé­tique. Il skiait, jouait de la musique, étu­diait. Il était le seul roi au monde à pou­voir aller au ciné­ma sans garde du corps.

Mais en décembre 1945, la guerre ter­mi­née, on lui a dit qu’il devait ren­trer. Que son pays l’at­ten­dait. Qu’il devait enfin deve­nir ce qu’il était cen­sé être : un vrai roi.

Il est arri­vé par avion, accom­pa­gné de sa mère et de son jeune frère. La foule était là, immense, bruyante, étran­gère. Des mil­liers de per­sonnes qui criaient son nom, qui se pros­ter­naient, qui pleu­raient. Il ne com­pre­nait pas leurs mots. Il ne com­pre­nait pas leurs gestes. C’é­tait comme débar­quer sur une autre planète.

Le palais était gigan­tesque, laby­rin­thique, étouf­fant. Des cen­taines de pièces, des cou­loirs sans fin, des domes­tiques par­tout qui s’in­cli­naient en silence. Des pro­to­coles incom­pré­hen­sibles, des hié­rar­chies invi­sibles, des règles qu’on ne lui avait jamais enseignées.

Six mois. Il a tenu six mois.

II

Pri­di le connaît depuis tou­jours, ou presque. C’est-à-dire depuis ce jour de 1935 où le Conseil de régence l’a dési­gné roi, lui, l’en­fant de neuf ans qui jouait aux billes dans la cour du Gym­nase clas­sique can­to­nal à Lau­sanne. Pri­di était déjà là, dans l’ombre, archi­tecte de cette nou­velle monar­chie consti­tu­tion­nelle qu’il avait contri­bué à ins­tau­rer trois ans plus tôt, en 1932, quand les jeunes intel­lec­tuels reve­nus de Paris avaient mis fin à six siècles de pou­voir absolu.

Pri­di Bano­myong. Né en 1900 dans une famille modeste de la pro­vince d’Ayut­thaya. Fils d’un petit fonc­tion­naire chi­nois et d’une mère thaïe. Brillant élève, bour­sier du gou­ver­ne­ment pour étu­dier le droit en France. Paris, années vingt. La Sor­bonne. Le Quar­tier Latin. Les cafés enfu­més où l’on refait le monde. Les dis­cus­sions qui s’é­ter­nisent jus­qu’à l’aube sur la démo­cra­tie, le socia­lisme, la jus­tice sociale.

Il est ren­tré au Siam en 1927 avec un doc­to­rat en droit et des idées plein la tête. Des idées dan­ge­reuses. Des idées sur l’é­ga­li­té, sur la fin des pri­vi­lèges, sur la sou­ve­rai­ne­té popu­laire. Il a rejoint un petit groupe de jeunes fonc­tion­naires et d’of­fi­ciers qui pen­saient comme lui. Ils se réunis­saient en secret, ils com­plo­taient, ils pré­pa­raient l’avenir.

Le 24 juin 1932, ils ont agi. Un coup d’É­tat presque sans vio­lence. Quelques chars dans les rues de Bang­kok à l’aube. Le roi Rama VII for­cé d’ac­cep­ter une consti­tu­tion. Six siècles de monar­chie abso­lue balayés en une nuit. La révo­lu­tion siamoise.

Pri­di avait trente-deux ans. Il était deve­nu, du jour au len­de­main, l’un des hommes les plus puis­sants du pays. Ministre, puis régent. L’in­tel­lec­tuel qui rêvait de trans­for­mer un royaume féo­dal en nation moderne.

Mais l’his­toire, encore une fois, en a déci­dé autre­ment. Les conser­va­teurs ont contre-atta­qué. Les mili­taires ont pris le pou­voir. Pri­di a dû navi­guer entre les fac­tions, sur­vivre aux purges, main­te­nir un équi­libre impos­sible entre tra­di­tion et modernité.

Régent. Le mot a une sono­ri­té étrange, presque médié­vale. Pri­di n’a jamais vou­lu être roi, mais il a été celui qui régnait sans régner, qui gou­ver­nait sans gou­ver­ner. Pen­dant l’oc­cu­pa­tion japo­naise, pen­dant que le jeune monarque gran­dis­sait en Suisse à l’a­bri des bombes, Pri­di orga­ni­sait la résis­tance clan­des­tine. Le mou­ve­ment Seri Thai. La Thaï­lande libre. Des armes para­chu­tées dans la jungle, des codes radio, des sabo­tages dis­crets. Un réseau que les Japo­nais n’ont jamais vrai­ment déman­te­lé, mais dont ils soup­çon­naient l’existence.

C’est là qu’il a ren­con­tré l’A­mé­ri­cain. Jim Thomp­son. Un homme grand, blond, à l’al­lure ath­lé­tique. Offi­ciel­le­ment archi­tecte pour une firme new-yor­kaise, envoyé en Asie pour super­vi­ser la construc­tion de bâti­ments pour l’ar­mée amé­ri­caine. Offi­cieu­se­ment, agent de l’OSS, l’Of­fice of Stra­te­gic Ser­vices, l’an­cêtre de la CIA.

Thomp­son était arri­vé à Bang­kok en août 1945, juste après la capi­tu­la­tion japo­naise. Sa mis­sion était de prendre contact avec le mou­ve­ment de résis­tance Seri Thai, d’é­va­luer la situa­tion poli­tique, de s’as­su­rer que la Thaï­lande ne tom­be­rait pas dans le camp com­mu­niste après la guerre.

Il avait qua­rante ans. Divor­cé, sans enfants, par­lant un fran­çais impec­cable appris à Prin­ce­ton. Un homme culti­vé, ama­teur d’art, de lit­té­ra­ture, d’o­pé­ra. Rien à voir avec les mili­taires rustres que Washing­ton envoyait habi­tuel­le­ment en Asie.

Pri­di et lui s’é­taient enten­dus immé­dia­te­ment. Ils par­laient fran­çais ensemble, dis­cu­taient pen­dant des heures de poli­tique inter­na­tio­nale, de l’a­ve­nir de l’A­sie, du nou­vel ordre mon­dial qui émer­geait des cendres de la guerre. Thomp­son était fas­ci­né par ce pays, par sa culture, par ses contra­dic­tions. Il avait déci­dé de res­ter après la démo­bi­li­sa­tion. Il s’é­tait ins­tal­lé dans une mai­son en bois de teck au bord d’un klong, avait com­men­cé à apprendre le thaï, à col­lec­tion­ner les antiquités.

Il était là, lui aus­si, en ce mois de juin 1946. Il obser­vait, écou­tait, rap­por­tait. Pour qui exac­te­ment, c’é­tait dif­fi­cile à dire. L’OSS n’exis­tait plus offi­ciel­le­ment. La CIA n’exis­tait pas encore. Mais les ser­vices amé­ri­cains conti­nuaient à opé­rer, dans les zones grises, dans les inter­stices bureaucratiques.

Thomp­son voyait tout. Les ten­sions au palais. Les com­plots qui se tra­maient. Les conser­va­teurs roya­listes qui détes­taient Pri­di. Les mili­taires qui atten­daient leur heure. Il notait tout dans ses rap­ports codés qu’il envoyait à Washing­ton via l’am­bas­sade américaine.

III

Le jeune roi ne com­prend rien à la poli­tique. Il ne veut rien com­prendre. Il assiste aux céré­mo­nies offi­cielles en cos­tume d’ap­pa­rat, il signe les docu­ments qu’on lui pré­sente, il sou­rit pour les pho­to­gra­phies. Mais son esprit est ailleurs. À Lau­sanne. Dans les salles de cours de l’u­ni­ver­si­té. Dans les salles de concert où il allait écou­ter du jazz.

Sa mère s’in­quiète. Elle le voit dépé­rir, s’é­teindre len­te­ment. Il mange peu, dort mal, perd du poids. Les méde­cins parlent de troubles diges­tifs, de fatigue ner­veuse. Mais ce n’est pas vrai­ment une mala­die du corps. C’est une mala­die de l’âme.

Son jeune frère, lui, s’a­dapte mieux. Il a neuf ans, il est vif, curieux, intré­pide. Il court dans les cou­loirs du palais, joue avec les gardes, pose des ques­tions sur tout. Lui aime ce pays. Lui veut être roi.

Les deux frères sont proches mal­gré leurs onze ans de dif­fé­rence. Ils par­tagent la même chambre au palais, dorment dans des lits jumeaux. Le soir, avant de s’en­dor­mir, ils parlent en fran­çais ou en anglais, les langues de leur enfance suisse. Ils évoquent Lau­sanne, l’é­cole, les amis qu’ils ont lais­sés là-bas. Le plus jeune demande quand ils pour­ront ren­trer. L’aî­né répond qu’il ne sait pas. Peut-être jamais.

Le roi col­lec­tionne les armes à feu. C’est une de ses pas­sions. Des pis­to­lets, des revol­vers, des cara­bines. Il aime la méca­nique, la pré­ci­sion de l’in­gé­nie­rie. Il passe des heures à les démon­ter, les net­toyer, les remon­ter. Les domes­tiques sont habi­tués à entendre des coups de feu venant de ses appar­te­ments. Il tire sur des cibles qu’il ins­talle dans le jardin.

Pri­di trouve cette pas­sion inquié­tante. Il a deman­dé aux gardes de sur­veiller, de s’as­su­rer que les armes sont tou­jours déchar­gées quand elles ne sont pas uti­li­sées. Mais on ne peut pas tout contrô­ler. On ne peut pas sur­veiller un roi vingt-quatre heures sur vingt-quatre.

Thomp­son, lui, observe la situa­tion avec le déta­che­ment pro­fes­sion­nel d’un agent de ren­sei­gne­ment. Il note dans ses rap­ports : “Le jeune roi semble inadap­té à son rôle. Instable émo­tion­nel­le­ment. Pos­sible pro­blème psy­cho­lo­gique. La monar­chie pour­rait être fragilisée.”

Washing­ton lit ces rap­ports avec inté­rêt. La Thaï­lande est stra­té­gique. Porte de l’A­sie du Sud-Est. Tam­pon entre les colo­nies bri­tan­niques et fran­çaises. Si elle bas­cule dans l’ins­ta­bi­li­té, toute la région pour­rait suivre. Et avec les com­mu­nistes chi­nois qui gagnent du ter­rain, avec Hô Chi Minh qui orga­nise la résis­tance en Indo­chine, il faut abso­lu­ment que la Thaï­lande reste stable, pro-occidentale.

Mais com­ment garan­tir cette sta­bi­li­té avec un roi instable ?

IV

Le 9 juin 1946 est un dimanche. Bang­kok se réveille len­te­ment sous un ciel gris. La mous­son menace depuis des jours mais ne se décide pas à écla­ter. L’air est lourd, humide, irres­pi­rable. Comme sou­vent à Bangkok.

Au palais, c’est un jour comme les autres. Pas de céré­mo­nie offi­cielle pré­vue. Le roi peut se repo­ser, faire ce qu’il veut. C’est-à-dire jouer du saxo­phone, pho­to­gra­phier le jar­din, net­toyer ses armes.

Sa mère prend le petit-déjeu­ner avec le plus jeune des princes dans l’aile Est. Ils pré­voient d’al­ler visi­ter un temple dans l’a­près-midi. Le roi, lui, dort encore. Il aime faire la grasse mati­née. Depuis qu’il est à Bang­kok, il a du mal à trou­ver le som­meil la nuit, alors il dort tard le matin.

Vers huit heures, la pluie com­mence enfin à tom­ber. D’a­bord quelques gouttes hési­tantes, puis un déluge. L’eau mar­tèle les toits de tuiles, trans­forme les jar­dins en bour­biers, fait débor­der les canaux. C’est le début de la vraie mousson.

Les domes­tiques s’ac­tivent pour fer­mer les fenêtres, épon­ger l’eau qui s’in­filtre. Le palais, mal­gré sa gran­deur, n’est pas vrai­ment étanche. Il y a tou­jours des fuites quelque part.

Vers neuf heures, le roi est réveillé par l’o­rage. Il se lève, enfile une robe de chambre. Son frère entre dans la chambre, encore en pyja­ma. Ils plai­santent, parlent de la pluie. Le plus jeune demande s’ils pour­ront quand même aller au temple. L’aî­né hausse les épaules. Ça dépen­dra de leur mère.

Le petit frère repart vers l’aile Est. C’est la der­nière fois qu’il voit son aîné vivant.

À neuf heures quinze, un coup de feu. Sec, unique, défi­ni­tif. Le bruit se perd presque dans le fra­cas de l’orage.

Les gardes ne réagissent pas immé­dia­te­ment. Ils sont habi­tués aux déto­na­tions venant des appar­te­ments royaux. Ce n’est que quelques minutes plus tard, quand un page frappe à la porte et n’ob­tient pas de réponse, que l’a­larme est donnée.

La porte n’est pas ver­rouillée. Le page l’ouvre, entre.

Le corps est sur le lit, sur le dos, la tête légè­re­ment tour­née vers la gauche. Une tache de sang s’é­lar­git sur les draps blancs. Le trou au front est presque par­fai­te­ment cir­cu­laire, légè­re­ment au-des­sus de l’ar­cade sour­ci­lière gauche. Les yeux sont ouverts, fixes.

Le pis­to­let est là, sur le mate­las, à quelques cen­ti­mètres de la main droite.

Le page hurle. D’autres domes­tiques accourent. Quel­qu’un court cher­cher la mère. Quel­qu’un d’autre appelle les gardes. Le chaos s’installe.

La mère arrive en cou­rant, pieds nus sur le marbre mouillé. Elle voit le corps. Elle s’ef­fondre. Les domes­tiques la sou­tiennent, l’é­loignent. Le petit frère essaie de ren­trer dans la chambre. On l’en empêche. On l’emmène ailleurs, loin, dans une autre aile du palais.

Les méde­cins arrivent. Mais il n’y a rien à faire. C’est évident. Il est mort depuis au moins quinze minutes. Peut-être vingt. Le sang com­mence à coaguler.

À dix heures, Pri­di est infor­mé. Il est chez lui, en train de lire le jour­nal du dimanche. Le télé­phone sonne. Une voix panique au bout du fil. Il ne com­prend pas immé­dia­te­ment. Puis les mots s’or­ga­nisent, prennent sens. Le roi. Mort. Un coup de feu.

Pri­di rac­croche. Il reste immo­bile quelques secondes, le com­bi­né encore à la main. Il sait déjà que sa vie vient de bas­cu­ler. Que tout va basculer.

Il appelle son chauf­feur, monte dans sa voi­ture offi­cielle, fonce vers le palais sous la pluie bat­tante. Dans sa tête, les ques­tions se bous­culent. Acci­dent ? Sui­cide ? Meurtre ? Et sur­tout : qui va-t-on accuser ?

Lui, pro­ba­ble­ment. C’est évident. Il était régent. Il était res­pon­sable de la sécu­ri­té du roi. Même si ce n’est pas sa faute, même s’il n’y est pour rien, on le tien­dra pour res­pon­sable. Les conser­va­teurs roya­listes qu’il a com­bat­tus pen­dant des années vont enfin avoir leur revanche.

V

Thomp­son apprend la nou­velle vers onze heures. Il est dans sa mai­son au bord du klong, en train de clas­ser des échan­tillons de soie qu’il a ache­tés au mar­ché. La radio annonce briè­ve­ment qu’un inci­dent grave s’est pro­duit au palais. Aucun détail. Juste une demande de prier pour la famille royale.

Il sait immé­dia­te­ment que c’est sérieux. Très sérieux. Il enfile une che­mise propre, prend son imper­méable, sort sous la pluie. Un cyclo-pousse l’emmène jus­qu’au palais. Les grilles sont fer­mées, gar­dées par des sol­dats en armes. Per­sonne n’entre, per­sonne ne sort.

Il montre sa carte de l’am­bas­sade amé­ri­caine. Les gardes hésitent, puis le laissent pas­ser. Il tra­verse les jar­dins trem­pés, monte les esca­liers de marbre, arrive dans le ves­ti­bule prin­ci­pal où s’ag­glu­tinent des dizaines de per­sonnes : ministres, conseillers, géné­raux, méde­cins. Tous parlent à voix basse, échangent des rumeurs, des hypothèses.

Il aper­çoit Pri­di dans un coin, seul, le visage gris. Leurs regards se croisent. Thomp­son s’approche.

« C’est vrai ? » demande-t-il en français.

Pri­di hoche la tête. « Il est mort. »

« Com­ment ? »

« Un coup de feu. Dans sa chambre. On ne sait pas encore. »

Thomp­son veut poser d’autres ques­tions, mais ce n’est ni le lieu ni le moment. Trop de gens écoutent, observent. Il serre briè­ve­ment l’é­paule de Pri­di et s’éloigne.

Il passe le reste de la jour­née à recueillir des infor­ma­tions, à par­ler dis­crè­te­ment aux gardes, aux domes­tiques, aux méde­cins. Le soir, il rentre chez lui et rédige un long rap­port qu’il envoie à Washing­ton par valise diplomatique.

« Le roi est mort dans des cir­cons­tances mys­té­rieuses. Sui­cide, acci­dent ou meurtre, impos­sible de le dire pour le moment. La situa­tion poli­tique est extrê­me­ment instable. Pri­di Bano­myong est en dan­ger. Les conser­va­teurs roya­listes vont pro­ba­ble­ment l’ac­cu­ser. Risque de coup d’É­tat dans les mois qui viennent. Recom­mande sur­veillance étroite de la situation. »

Washing­ton reçoit le rap­port trois jours plus tard. Les ana­lystes l’é­tu­dient, l’an­notent, le classent. La Thaï­lande n’est pas une prio­ri­té en ce mois de juin 1946. L’Eu­rope est en ruines. Le Japon est occu­pé. La Chine est au bord de la guerre civile. Un roi mort à Bang­kok, c’est regret­table, mais ce n’est pas stra­té­gi­que­ment crucial.

Pas encore.

VI

L’en­quête com­mence immé­dia­te­ment, mais elle est chao­tique, confuse, entra­vée par les pro­to­coles et les tabous. On ne peut pas inter­ro­ger la famille royale comme de vul­gaires sus­pects. On ne peut pas fouiller les appar­te­ments pri­vés du palais comme on fouille une scène de crime ordi­naire. Il y a des règles, des conve­nances, des hié­rar­chies à respecter.

Une com­mis­sion d’en­quête est for­mée. Trois membres : un méde­cin légiste bri­tan­nique, un magis­trat thaï­lan­dais, un repré­sen­tant de la famille royale. Ils ont pour mis­sion de déter­mi­ner les causes de la mort.

Ils exa­minent le corps. La bles­sure est nette, cir­cu­laire, avec des traces de poudre autour qui indiquent un tir à bout por­tant. La balle a tra­ver­sé le crâne de part en part, res­sor­tant à l’ar­rière, et s’est logée dans l’o­reiller. L’angle est étrange, presque ver­ti­cal, ce qui ne cor­res­pond pas vrai­ment à la posi­tion typique d’un suicide.

Ils inter­rogent les témoins. Le page qui a décou­vert le corps. Les gardes qui étaient de ser­vice cette nuit-là. La mère. Le petit frère. Les domes­tiques qui ont enten­du le coup de feu.

Tout le monde dit la même chose : per­sonne n’est entré dans la chambre cette nuit-là. Per­sonne n’est sor­ti non plus. Les gardes étaient à leurs postes. Ils n’ont rien vu d’anormal.

Le pis­to­let est exa­mi­né. C’est un semi-auto­ma­tique, une arme puis­sante, mili­taire. Elle appar­te­nait au roi, fai­sait par­tie de sa col­lec­tion. Une seule balle a été tirée. Il en res­tait six dans le chargeur.

Mais il y a un détail étrange. Le cran de sûre­té était encore enclen­ché quand on a retrou­vé l’arme. Com­ment peut-on tirer avec le cran de sûre­té enclen­ché ? C’est impos­sible. À moins que quel­qu’un l’ait remis après le coup de feu. Mais pourquoi ?

Les experts en balis­tique étu­dient la tra­jec­toire. D’a­près l’angle d’en­trée et de sor­tie de la balle, le pis­to­let devait être tenu presque ver­ti­ca­le­ment au-des­sus du front. Ce n’est pas une posi­tion natu­relle pour un sui­cide. Habi­tuel­le­ment, les gens se tirent une balle dans la tempe, ou mettent le canon dans la bouche. Pas au-des­sus du front.

Mais ce n’est pas non plus typique d’un meurtre. Si quel­qu’un avait vou­lu tuer le roi pen­dant son som­meil, il aurait tiré de côté, ou de face. Pas d’en haut.

Reste l’hy­po­thèse de l’ac­ci­dent. Le roi mani­pu­lait le pis­to­let, il a glis­sé, le coup est par­ti. Mais dans ce cas, com­ment expli­quer l’angle ? Et pour­quoi mani­pu­lait-il un pis­to­let char­gé au lit, un dimanche matin ?

Aucune hypo­thèse n’est vrai­ment satis­fai­sante. Mais ce n’est pas vrai­ment le pro­blème en réalité.

VII

Les semaines passent. L’en­quête pié­tine. Les rumeurs, elles, pro­li­fèrent. Bang­kok n’est qu’une grande ville de pro­vince, mal­gré son sta­tut de capi­tale. Tout le monde connaît tout le monde. Les secrets ne res­tent jamais secrets très longtemps.

On dit que le roi était dépres­sif, qu’il vou­lait mou­rir. On dit qu’il était malade, qu’il avait un can­cer. On dit qu’il était amou­reux d’une fille de Lau­sanne, que sa mère avait refu­sé qu’il l’é­pouse, qu’il s’é­tait tué de désespoir.

On dit aus­si qu’il a été assas­si­né. Mais par qui ? Les théo­ries sont infi­nies. Les com­mu­nistes. Les Japo­nais. Les Bri­tan­niques. Les Amé­ri­cains. Les conser­va­teurs. Les pro­gres­sistes. Pri­di lui-même.

Thomp­son entend toutes ces rumeurs. Il les note, les ana­lyse, les trans­met à Washing­ton. Mais il reste pru­dent dans ses conclu­sions. Il écrit : « Impos­sible de déter­mi­ner la véri­té pour le moment. Trop de zones d’ombre. Trop d’in­té­rêts contra­dic­toires. Atten­dons les résul­tats de l’en­quête officielle. »

Pri­di, lui, essaie de gou­ver­ner, de main­te­nir la sta­bi­li­té du pays. Il est deve­nu Pre­mier ministre en mars, juste avant le retour du roi. Main­te­nant, il doit gérer une crise poli­tique majeure en plus de tous les pro­blèmes de l’a­près-guerre : l’é­co­no­mie en ruines, les réfu­giés par mil­liers, les ten­sions eth­niques, les mou­ve­ments sépa­ra­tistes dans le Sud.

Mais il sent le sol se déro­ber sous ses pieds. Les conser­va­teurs roya­listes mènent une cam­pagne de désta­bi­li­sa­tion. Des tracts cir­culent qui l’ac­cusent direc­te­ment d’a­voir orga­ni­sé le meurtre. Des mani­fes­ta­tions sont orga­ni­sées devant son bureau. Les jour­naux d’op­po­si­tion réclament sa démis­sion, son arres­ta­tion, son jugement.

L’ar­mée observe, attend. Les géné­raux n’aiment pas Pri­di. Ils ne l’ont jamais aimé. Trop intel­lec­tuel, trop pro­gres­siste, trop proche des civils. Ils pré­fé­re­raient gou­ver­ner eux-mêmes, sans l’embarras d’un Pre­mier ministre élu.

En août, Pri­di démis­sionne. Offi­ciel­le­ment pour évi­ter tout conflit d’in­té­rêts avec l’en­quête. Offi­cieu­se­ment parce que la pres­sion est deve­nue insup­por­table. Son suc­ces­seur est un homme de paille, un tech­no­crate sans envergure.

Pri­di se retire dans sa mai­son, attend. Il sait que le pire est à venir.

VIII

En sep­tembre 1946, la com­mis­sion d’en­quête rend son rap­port. Trois mois de tra­vail pour abou­tir à une conclu­sion aus­si vague qu’in­sa­tis­fai­sante : « La mort n’est pas natu­relle. Mais il est impos­sible de déter­mi­ner avec cer­ti­tude s’il s’a­git d’un acci­dent, d’un sui­cide ou d’un meurtre. »

En d’autres termes : nous ne savons pas.

Ce rap­port ne satis­fait per­sonne. Sur­tout pas les conser­va­teurs roya­listes, qui veulent du sang, qui veulent un cou­pable, qui veulent voir Pri­di pen­du sur la place publique.

Le nou­veau roi est cou­ron­né en mai 1950. Il a treize ans. C’est le petit frère, celui qui dor­mait dans la chambre d’à côté quand le coup de feu a reten­ti. Rama IX. Il régne­ra pen­dant soixante-dix ans, jus­qu’en 2016, deve­nant le monarque ayant régné le plus long­temps dans l’his­toire de son pays.

Mais en 1950, il est encore un enfant. Un conseil de régence gou­verne à sa place. Et ce conseil est contrô­lé par les militaires.

En novembre 1947, quinze mois après la mort du roi, un coup d’É­tat ren­verse le gou­ver­ne­ment civil. C’est un putsch clas­sique : des tanks dans les rues à l’aube, des géné­raux en uni­forme à la radio, un nou­veau gou­ver­ne­ment annon­cé avant le petit-déjeuner.

Les put­schistes accusent ouver­te­ment Pri­di d’a­voir orga­ni­sé le meurtre du roi. Ils n’ont tou­jours aucune preuve, mais peu importe. La logique du coup d’É­tat ne néces­site pas de preuves. La sus­pi­cion suffit.

Pri­di doit fuir. Thomp­son l’aide. Il orga­nise l’é­va­sion : une voi­ture avec des plaques diplo­ma­tiques, un dégui­se­ment, un faux pas­se­port. Pri­di quitte Bang­kok au milieu de la nuit, caché à l’ar­rière d’une voi­ture de l’am­bas­sade amé­ri­caine. Direc­tion le port. Un car­go chi­nois l’at­tend. Des­ti­na­tion Sin­ga­pore, puis Hong Kong.

Thomp­son le rac­com­pagne jus­qu’au quai. Ils se serrent la main sous la pluie. Ils ne se rever­ront jamais.

« Bonne chance », dit Thomp­son en français.

« Mer­ci pour tout », répond Pridi.

Le car­go largue les amarres à l’aube. Pri­di reste sur le pont, regarde Bang­kok s’é­loi­gner dans la brume. Il a qua­rante-sept ans. Il ne revien­dra jamais dans son pays.

IX

Thomp­son, lui, reste à Bang­kok. Il a trou­vé sa voca­tion. Pas l’es­pion­nage, fina­le­ment. Mais la soie.

Pen­dant l’en­quête sur la mort du roi, pen­dant les troubles poli­tiques, pen­dant le coup d’É­tat, il a conti­nué à col­lec­tion­ner les tis­sus thaï­lan­dais. C’é­tait deve­nu une obses­sion. Les soies sau­vages, les motifs tra­di­tion­nels, les tech­niques de tis­sage ances­trales. Il pas­sait ses week-ends à visi­ter les vil­lages, à ren­con­trer les tis­se­rands, à ache­ter des échantillons.

En 1948, il fonde la Thai Silk Com­pa­ny. Une petite entre­prise au début, quelques tis­se­rands, un ate­lier impro­vi­sé. Mais Thomp­son a du génie com­mer­cial. Il com­prend que la soie thaï­lan­daise, avec ses cou­leurs vibrantes et ses tex­tures uniques, peut séduire les mar­chés occi­den­taux. Il com­mence à expor­ter vers l’A­mé­rique, l’Europe.

Le suc­cès est ful­gu­rant. En quelques années, la Thai Silk Com­pa­ny devient une des entre­prières les plus pros­pères de Thaï­lande. Thomp­son devient riche, célèbre. Il construit une mai­son extra­or­di­naire au bord du klong, un assem­blage de six mai­sons tra­di­tion­nelles en teck démon­tées et remon­tées selon un plan laby­rin­thique. Il rem­plit cette mai­son d’an­ti­qui­tés, de sta­tues de Boud­dha, de por­ce­laines chi­noises, de pein­tures. Elle devient un musée pri­vé, une mer­veille architecturale.

Les célé­bri­tés viennent lui rendre visite. Des écri­vains, des acteurs, des diplo­mates. Somer­set Mau­gham. Tru­man Capote. Bar­ba­ra Hut­ton. Thomp­son est deve­nu une figure incon­tour­nable de la haute socié­té bangkokoise.

Mais il n’ou­blie pas Pri­di. Ils cor­res­pondent régu­liè­re­ment. Des lettres pru­dentes, sans détails com­pro­met­tants, mais affec­tueuses. Pri­di est en Chine, où il vit sous la pro­tec­tion du gou­ver­ne­ment com­mu­niste. Il enseigne le droit, écrit ses mémoires, rêve d’un retour qui ne vien­dra jamais.

Thomp­son envoie de l’argent dis­crè­te­ment, via des inter­mé­diaires. Il fait pres­sion sur l’am­bas­sade amé­ri­caine pour que Washing­ton inter­vienne en faveur de Pri­di. En vain. Les États-Unis ont d’autres prio­ri­tés. La guerre froide a com­men­cé. La Thaï­lande est un allié stra­té­gique contre le com­mu­nisme. Sou­te­nir Pri­di, qui vit en Chine com­mu­niste, serait diplo­ma­ti­que­ment impossible.

X

En 1955, neuf ans après la mort du roi, trois hommes sont jugés et condam­nés pour meurtre. Deux pages et le secré­taire pri­vé du roi. Ils sont accu­sés d’a­voir com­plo­té l’assassinat.

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