La cantatrice du Kämp
La cantatrice du Kämp
Chapitres 1 à 3
Arrivée
Le ferry accoste à huit heures du matin. Novembre. Il fait encore nuit.
Alma Löfgren descend la passerelle avec cette lenteur qu’elle a apprise à transformer en majesté. Soixante-quinze ans. Une canne à pommeau d’argent qu’elle n’utilisait pas il y a dix ans et qu’elle utilise désormais, non par nécessité mais par coquetterie — une canne de diva, une canne de femme qui a chanté Isolde et qui entend qu’on s’en souvienne.
La Baltique est grise. Helsinki est grise. Le ciel est gris. Les mouettes crient comme elles criaient en 1910, en 1920, en 1938. Certaines choses ne changent pas. Les mouettes d’Helsinki sont éternelles.
Elle n’est pas revenue depuis onze ans. Depuis la fin de la guerre. Depuis que tout s’est terminé une deuxième fois.
Stockholm l’a recueillie comme Stockholm recueille tous les exilés du Nord, avec cette politesse suédoise qui ressemble à de l’indifférence et qui en est peut-être. Elle y a vécu dans un appartement de Östermalm, parmi les veuves et les émigrés baltes, donnant des leçons de chant à des jeunes filles qui n’avaient aucun talent et dont les mères payaient très cher pour qu’Alma Löfgren, la grande Alma Löfgren, celle qui avait chanté pour le Tsar, daigne écouter leurs vocalises.
Le Tsar. Elle l’a vu une fois. Une seule. À l’opéra Mariinsky, en 1912. Il était dans sa loge, petit, barbu, l’air absent. Elle chantait Salomé. Elle a dansé avec la tête de Jean-Baptiste devant Nicolas II Romanov qui allait mourir dans une cave d’Ekaterinbourg six ans plus tard. Elle se demande parfois s’il pensait à elle, dans cette cave, s’il se souvenait de la voix de cette Finlandaise qui lui avait offert une tête coupée sur un plateau d’argent.
Probablement pas.
Le porteur prend ses valises. Un jeune homme blond, silencieux, qui ne la reconnaît pas. Personne ne la reconnaît plus. C’est cela, vieillir : devenir invisible. Devenir n’importe qui.
— Hôtel Kämp, dit-elle en finnois.
Le finnois lui revient par blocs, par à‑coups. Une langue qu’elle n’a presque plus parlée depuis des années. À Stockholm, elle parlait suédois. À Berlin, allemand. À Saint-Pétersbourg — on disait encore Saint-Pétersbourg, à l’époque, pas Leningrad, pas Petrograd —, elle parlait français avec tout le monde, parce que c’était la langue des gens bien, la langue de ceux qui comptaient.
Le finnois, c’est la langue de l’enfance. La langue de Turku, de la maison au bord de l’Aura, de sa mère qui chantait des runonlaulu en faisant la cuisine. Le finnois, c’est ce qui reste quand on a tout perdu.
Le taxi traverse une ville qu’elle ne reconnaît pas.
Ou plutôt : elle la reconnaît, mais transformée. Les mêmes rues, les mêmes places, les mêmes bâtiments de granit rose et de brique — mais quelque chose a changé. Les visages, peut-être. Les visages des gens dans la rue, plus fermés qu’avant, plus fatigués. Dix ans de guerre et d’occupation soviétique menaçante, ça laisse des traces.
Et puis il y a les absences. Les trous. Les immeubles qui manquent, remplacés par des terrains vagues ou des constructions neuves, laides, fonctionnelles. Les bombardements de 1944. Elle avait suivi ça depuis Stockholm, dans les journaux, à la radio. Helsinki bombardée par les Soviétiques. Sa ville.
Elle n’avait rien ressenti. Ou presque rien. Un léger pincement, peut-être. Mais à ce moment-là, elle avait déjà tellement perdu qu’une ville de plus ou de moins…
Le Kämp est toujours là.
C’est la première chose qu’elle vérifie quand le taxi tourne dans Pohjoisesplanadi. Le Kämp. Quatre étages de pierre blanche, les fenêtres à meneaux, l’entrée avec son auvent. Intact. Survivant.
Elle se souvient de sa première fois ici. 1898. Elle avait dix-huit ans. Elle venait de remporter le concours de chant de l’Académie de Turku et son professeur l’avait emmenée à Helsinki pour la présenter à des gens importants. Ils avaient pris le thé au salon du Kämp, parmi les messieurs en redingote et les dames en chapeau, et elle avait pensé : un jour, je chanterai ici. Un jour, ils viendront m’écouter.
Elle avait eu raison. Elle avait chanté ici. Ils étaient venus l’écouter. Sibelius lui-même était venu l’écouter, un soir de 1907, et il lui avait dit : « Mademoiselle, vous avez la Finlande dans la voix. »
Elle n’avait jamais su si c’était un compliment.
Le hall n’a pas changé.
Les colonnes de marbre. Les lustres de cristal. Le tapis rouge qui étouffe les pas. L’odeur — cette odeur de cire et de tabac froid et de quelque chose d’indéfinissable, une odeur d’ancien régime, une odeur de temps d’avant.
— Madame a une réservation ?
Le réceptionniste est jeune. Trop jeune. Il n’était pas né quand elle chantait ici.
— Löfgren. Alma Löfgren.
Il cherche dans son registre. Il ne réagit pas au nom. Pourquoi réagirait-il ? Pour lui, Alma Löfgren est une vieille dame comme une autre, une Suédoise ou une Finlandaise expatriée qui revient au pays pour une raison quelconque — un enterrement, une succession, une nostalgie.
— Chambre 314, madame. Avec vue sur l’Esplanade.
Elle sourit. La 314. Ce n’est pas la suite qu’elle avait autrefois, la 401, celle qui donnait sur le parc, celle où elle recevait les journalistes et les admirateurs. Mais c’est le Kämp. C’est déjà ça.
La chambre sent le propre et le renfermé. Les meubles sont les mêmes qu’avant — ou des copies fidèles, elle ne saurait pas dire. Le lit est étroit, une place, un lit de veuve. Les rideaux sont tirés.
Elle ouvre les rideaux.
L’Esplanade. Les tilleuls dénudés. Le kiosque à musique au loin, une tache blanche dans le gris. Et au-delà, la mer. Toujours la mer. La Baltique qui l’a portée jusqu’ici et qui la ramènera à Stockholm dans quelques jours, quand elle aura fait ce qu’elle est venue faire.
Ce qu’elle est venue faire.
Elle ne sait pas très bien, en vérité. Une lettre du notaire, il y a trois semaines. L’appartement de sa mère, resté fermé depuis 1944, qu’il faut vider. Des papiers à signer. Des décisions à prendre. Tout cela aurait pu se régler par courrier, mais elle a voulu venir. Elle a voulu revoir.
Revoir quoi ? La ville ? L’hôtel ? Les fantômes ?
Les fantômes, probablement.
Elle s’assied sur le lit. Elle est fatiguée. La traversée depuis Stockholm n’est pas longue — une nuit —, mais elle n’a pas dormi. Elle ne dort plus très bien. Les vieilles femmes ne dorment pas, elles somnolent, elles flottent entre deux eaux, entre deux mondes.
Sur la table de nuit, il y a un téléphone. Elle pourrait appeler quelqu’un. Mais qui ? Tout le monde est mort. Presque tout le monde. Il reste Kirsti, son amie d’enfance, mais Kirsti a quatre-vingts ans maintenant et la dernière fois qu’elles se sont écrit, sa lettre était pleine de fautes et de répétitions, les signes d’un esprit qui s’effrite.
Et puis il y a l’autre. Celui dont elle ne prononce plus le nom. Celui qui est peut-être encore vivant, quelque part dans cette ville, vieux comme elle, usé comme elle. Mais elle ne l’appellera pas. Pas encore. Peut-être jamais.
Elle se lève. Elle va à la fenêtre.
Il commence à neiger. Les premiers flocons de l’hiver, légers, hésitants, qui fondent en touchant le sol mais qui annoncent ce qui vient. Bientôt, Helsinki sera blanche. Bientôt, le froid s’installera pour de bon, ce froid finlandais qu’elle a oublié à Stockholm, ce froid qui entre dans les os et qui ne vous quitte plus.
Elle pose sa main sur la vitre. Le verre est glacé.
— Me voilà, dit-elle à voix haute. Me voilà revenue.
Personne ne répond. Les morts ne répondent jamais. Mais elle sait qu’ils l’entendent. Ils l’ont toujours entendue. C’est pour ça qu’elle chantait si bien : elle chantait pour les morts, et les morts, reconnaissants, lui prêtaient leur voix.
Le salon
Le soir, elle descend dîner.
Elle a mis sa robe noire, celle de Stockholm, celle qu’elle porte pour les occasions. Ce n’est pas vraiment une occasion, mais c’est le Kämp, et au Kämp, on s’habille. On s’est toujours habillé.
Le restaurant est à moitié vide. Quelques hommes d’affaires, quelques couples âgés, un groupe de touristes américains reconnaissables à leurs voix trop fortes et à leurs vêtements trop neufs. La Finlande commence à attirer les touristes américains. Ils viennent voir les Lapons et les rennes et l’aurore boréale, comme s’ils allaient au zoo.
Elle choisit une table près de la fenêtre. La même table qu’avant ? Elle ne sait plus. Il y avait une table, autrefois, leur table, celle où Sibelius s’asseyait avec Gallen-Kallela et Järnefelt et tous les autres, les artistes, les poètes, les rêveurs de la Grande Finlande. Elle y avait été admise quelques fois, à cette table. Pas souvent. Les femmes n’étaient pas vraiment les bienvenues, sauf pour décorer.
Elle commande du saumon. Du saumon de la Baltique, gravé, avec des pommes de terre nouvelles et de l’aneth. La cuisine finlandaise. Elle avait oublié comme c’était simple. Comme c’était bon.
À Berlin, dans les années vingt, elle mangeait du caviar et du champagne. À Saint-Pétersbourg, avant la révolution, c’étaient des banquets interminables, des plats en sauce, des viandes en croûte, des desserts architecturaux. La cuisine des empires. La cuisine de ceux qui ont trop.
Le saumon arrive. Elle mange lentement, en regardant la salle.
C’est là, à cette table près du piano — il y avait un piano, à l’époque, un Steinway, elle se demande ce qu’il est devenu —, c’est là qu’elle a rencontré Sibelius pour la première fois. 1905. Elle avait vingt-cinq ans, elle revenait de Paris où elle avait étudié avec Mathilde Marchesi, elle était personne encore mais elle savait qu’elle serait quelqu’un. Il avait quarante ans, il était déjà Sibelius, le compositeur de Finlandia, le héros national, l’homme qui mettait la Finlande en musique.
Il buvait. Il buvait déjà beaucoup. Un cognac après l’autre, le regard perdu, cette mélancolie des Finlandais qui ressemble à de la noblesse et qui n’est peut-être que de l’alcoolisme sublimé.
— Vous êtes la petite Löfgren, avait-il dit. On m’a parlé de vous.
— Et vous êtes Sibelius. Tout le monde parle de vous.
Il avait ri. Un rire bref, sans joie.
— Tout le monde parle de moi, mais personne ne m’écoute vraiment.
Elle avait chanté pour lui, ce soir-là.
Pas sur scène. Dans le salon, après le dîner, quand les femmes s’étaient retirées et que les hommes fumaient leurs cigares. Elle était restée. Personne ne lui avait demandé de partir. Elle s’était assise au piano — elle jouait, à l’époque, pas très bien mais suffisamment — et elle avait chanté un lied de Schubert. Die Forelle. La Truite.
Sibelius l’avait écoutée sans rien dire. Quand elle avait fini, il s’était levé, il était venu vers elle, il avait posé sa main sur son épaule.
— Vous avez quelque chose, avait-il dit. Je ne sais pas encore quoi. Mais vous avez quelque chose.
C’était le plus beau compliment qu’on lui ait jamais fait. Mieux que tous les bravos, toutes les critiques élogieuses, toutes les fleurs jetées sur scène. Sibelius avait dit qu’elle avait quelque chose, et Sibelius ne disait jamais rien qu’il ne pensait pas.
Le serveur débarrasse son assiette. Elle commande un café. Du vrai café finlandais, noir, fort, bouillant, servi dans une tasse épaisse. Pas le café suédois, tiède et dilué. Le café de son enfance.
À la table voisine, les Américains parlent de leur excursion du lendemain. Ils vont voir des rennes. Ils sont très excités par les rennes. L’un d’eux, un homme d’une cinquantaine d’années avec une moustache ridicule, explique à sa femme que les Lapons vivent encore comme à l’âge de pierre.
Alma sourit. Les Américains. Ils croient tout savoir et ils ne savent rien. Ils croient que la Finlande est un pays de glace et de sauvages, alors que la Finlande est un pays de poètes et de musiciens, un pays qui a donné Sibelius et le Kalevala et Akseli Gallen-Kallela, un pays qui s’est battu seul contre l’Empire russe et qui a survécu.
Mais elle ne dit rien. Elle ne dit plus rien. À quoi bon ? Le monde appartient aux Américains maintenant. Ils ont gagné la guerre, ils ont l’argent, ils ont la bombe atomique. Qu’est-ce que la Finlande, pour eux ? Un point sur une carte. Un endroit où voir des rennes.
Elle finit son café. Elle hésite à en commander un autre.
C’est à ce moment qu’elle le voit.
Un homme, de l’autre côté de la salle. Vieux, très vieux, voûté sur sa chaise, une canne posée contre la table. Il dîne seul. Il mange une soupe, lentement, avec cette application des vieillards qui ont peur de renverser.
Elle ne voit pas son visage. Juste son dos, sa nuque, ses cheveux blancs clairsemés. Mais quelque chose dans la forme de ses épaules, dans la façon dont il tient sa cuillère…
Non. Ce n’est pas possible. Ce serait trop bête, trop romanesque. Helsinki est une grande ville. Il y a des milliers de vieillards qui dînent seuls dans des restaurants.
Elle fait signe au serveur.
— Le monsieur là-bas, dit-elle. Vous savez qui c’est ?
Le serveur regarde, hausse les épaules.
— Un habitué. Il vient tous les soirs. Je crois qu’il habite l’hôtel.
— Son nom ?
— Je ne sais pas, madame. Voulez-vous que je me renseigne ?
Elle hésite. Puis :
— Non. Non, merci. Ce n’est pas important.
Mais elle continue à regarder. L’homme finit sa soupe, repousse son assiette, se lève avec difficulté. Il prend sa canne. Il se retourne.
Elle retient son souffle.
Ce n’est pas lui. Un inconnu. Un vieux Finlandais quelconque avec un visage quelconque et des yeux quelconques. Pas lui.
Elle ne sait pas si elle est soulagée ou déçue.
La langue des morts
Le lendemain, elle va voir Kirsti.
Kirsti Aaltonen, née Kirsti Lindqvist, son amie de toujours, sa confidente, sa sœur de cœur. Elles se sont connues à Turku, à l’école, à l’âge de sept ans. Kirsti était la fille du pasteur, Alma était la fille de personne — son père était mort, sa mère travaillait comme couturière. Mais Kirsti ne voyait pas ces choses-là. Kirsti ne voyait que les gens.
Elle habite maintenant à Töölö, dans un appartement du cinquième étage d’un immeuble d’avant-guerre. Pas d’ascenseur. Alma monte les escaliers lentement, une marche après l’autre, en s’appuyant sur sa canne. À chaque palier, elle s’arrête pour reprendre son souffle. Le cœur. Le foutu cœur qui ne suit plus.
Kirsti ouvre la porte.
Elle est petite, rattatinée, le dos courbé. Ses yeux sont voilés par la cataracte. Mais quand elle voit Alma, son visage s’illumine, et pendant une seconde, une fraction de seconde, Alma revoit la petite fille de Turku, celle qui courait pieds nus dans le jardin du presbytère et qui riait pour un rien.
— Alma. Tu es venue.
— Je t’avais dit que je viendrais.
— Oui, mais tu dis beaucoup de choses.
Elles s’embrassent. Kirsti sent le vieux, cette odeur de lavande et de médicaments et de quelque chose de douceâtre en dessous. L’odeur de la fin.
L’appartement est sombre, encombré de meubles trop grands, de bibelots accumulés sur soixante ans de vie. Des photos sur tous les murs. Kirsti et son mari, mort en 1948. Kirsti et ses enfants, dispersés maintenant aux quatre coins de la Finlande. Kirsti et Alma, sur une plage de Hanko, en 1920, jeunes et belles et insouciantes.
Alma regarde la photo. Elle ne se reconnaît pas. Cette femme en maillot de bain, avec son sourire éclatant et ses cheveux au vent, c’est une étrangère. Une morte.
— Tu étais belle, dit Kirsti. Tu étais la plus belle.
— Nous étions belles toutes les deux.
— Non. Moi, j’étais mignonne. Toi, tu étais belle. Ce n’est pas la même chose.
Elles s’assoient. Kirsti prépare du café. Ses mains tremblent en versant l’eau. Alma voudrait l’aider mais elle sait que Kirsti refuserait. La fierté. La fierté finlandaise qui interdit de montrer sa faiblesse.
— Tu as vu la ville ? demande Kirsti.
— Un peu. Je suis arrivée hier.
— Elle a changé.
— Tout change.
— Non. Pas tout. Certaines choses restent.
Kirsti apporte le café. Elle s’assied en face d’Alma, la regarde avec ces yeux voilés qui voient encore l’essentiel.
— Tu es venue pour l’appartement de ta mère ?
— Oui.
— Tu aurais pu envoyer quelqu’un.
— Je sais.
— Mais tu es venue quand même.
— Je voulais… Je ne sais pas ce que je voulais.
Kirsti hoche la tête. Elle comprend. Elle a toujours compris. C’est pour ça qu’Alma l’aime, après toutes ces années. Kirsti ne juge pas. Kirsti ne demande pas d’explications. Kirsti accepte.
— Il est toujours vivant, dit Kirsti soudain.
Alma ne demande pas de qui elle parle. Elle sait.
— Je ne veux pas le voir.
— Je sais. Mais je te le dis quand même. Il habite à Kruununhaka. Dans la maison de sa famille. Il ne sort plus beaucoup. Il est malade, je crois. Le cœur.
— Comme tout le monde.
— Comme tout le monde, oui.
Elles boivent leur café en silence. Dehors, il neige toujours. La neige de novembre, obstinée, qui s’accumule sur les rebords des fenêtres.
— Tu te souviens de l’hiver 1918 ? demande Kirsti.
— Je préférerais oublier.
— Moi aussi. Mais on n’oublie pas ces choses-là. On fait semblant de les oublier, mais elles sont toujours là, quelque part. Elles attendent.
— Qu’est-ce qu’elles attendent ?
— Qu’on meure, peut-être. Pour mourir avec nous.
Alma reste trois heures chez Kirsti.
Elles parlent du passé, des gens qu’elles ont connus, des morts. Il y a tellement de morts. Gallen-Kallela, mort en 1931. Eino Leino, le poète, mort en 1926. Aino Ackté, la vraie, la grande, morte en 1944. Et Sibelius, toujours vivant, reclus dans sa maison de Järvenpää, muet depuis trente ans.
— Tu devrais aller le voir, dit Kirsti. Avant qu’il soit trop tard.
— Il ne reçoit personne.
— Toi, peut-être.
— Pourquoi moi ?
— Parce que tu as la Finlande dans la voix. C’est ce qu’il disait, non ?
Alma ne répond pas. Elle regarde par la fenêtre, la neige qui tombe, la ville grise.
— Tu reviendras me voir ? demande Kirsti quand Alma part.
— Oui.
— Avant de repartir à Stockholm ?
— Je te le promets.
Elles s’embrassent à nouveau. Alma descend les escaliers, plus lentement encore qu’à la montée. Ses jambes tremblent. Son cœur bat trop vite.
Dans la rue, elle s’arrête. Elle lève la tête vers le ciel gris, vers la neige qui tombe.
La langue des morts, a dit Kirsti. Les souvenirs qui attendent. Elle comprend maintenant pourquoi elle est venue. Pas pour l’appartement. Pas pour les papiers. Pour les morts. Pour leur dire adieu. Pour les libérer, peut-être. Ou pour se libérer d’eux.
Elle ne sait pas encore si c’est possible.