Flora au Grand Hôtel
Flora au Grand Hôtel
Partie 8 — Fin
VIII
Elle fit ses malles à l’aube.
Elle plia les robes que Charles lui avait offertes, rangea les gants, les chapeaux, l’ombrelle qu’elle n’avait jamais su tenir. Elle laissa un pourboire pour Marie sur la table de nuit, avec un mot qu’elle avait écrit la veille, un mot simple, quelques lignes seulement.
Elle regarda la chambre une dernière fois. Le lit où elle avait si mal dormi, la fenêtre avec sa vue sur la mer, le fauteuil où elle avait lu son premier livre. Tout cela avait existé. Tout cela finirait par s’effacer.
À moins qu’on ne l’écrive.
*
Elle descendit par le grand escalier, sa malle portée par un chasseur qu’elle ne connaissait pas. Le hall était encore désert, baigné de la lumière grise du matin. Le veilleur de nuit rendait son service au réceptionniste de jour.
Elle s’arrêta devant le comptoir, régla sa note. Le réceptionniste ne la regarda pas dans les yeux. Il savait, lui aussi. Tout le monde savait.
— Le fiacre de Madame est avancé, dit-il.
— Merci.
Elle traversa le hall. Au moment de passer la porte, elle se retourna.
Elle regarda l’escalier qui montait vers les étages. Quelque part là-haut, derrière une porte fermée, dans une chambre aux volets clos, un homme était penché sur ses cahiers. Il écrivait. Il écrirait encore des heures, des jours, des années. Il transformait ses souvenirs en quelque chose qui durerait.
Elle ne lirait jamais son livre. Elle ne saurait jamais si elle y était, sous une autre forme, avec un autre nom. Elle resterait au seuil, comme elle était restée au seuil de sa chambre, de sa vie, de son secret.
Mais elle savait, maintenant. Elle savait ce que c’était qu’écrire. Pas les mots, pas les phrases. Le geste. Cette façon de prendre ce qui passe et de le retenir. De refuser que les choses disparaissent.
*
Le fiacre l’emmena à la gare.
Elle monta dans le train pour Paris, s’assit près de la fenêtre. La mer défila, puis les champs, puis les faubourgs. Elle regardait sans voir. Elle pensait.
Elle pensait à ce qu’il avait dit. Ce qui compte, c’est ce qu’on fait de ce qu’on a été. Elle avait été une petite fille de l’Orne, une femme de chambre, une protégée. Elle serait autre chose encore, sans doute. D’autres vies, d’autres rôles, d’autres chambres.
Mais elle garderait cet été. Ces trois semaines à Cabourg, cette chambre avec vue sur la mer, cet homme qui écrivait dans l’ombre. Elle le garderait comme on garde un secret, quelque chose qui n’appartient qu’à soi.
*
Charles l’attendait sur le quai de la gare Saint-Lazare.
Il était tel qu’elle l’avait laissé, élégant, distant, un peu ennuyé. Il l’embrassa sur le front, fit signe à un porteur pour les malles, l’entraîna vers la sortie.
— Alors, dit-il, ces vacances ?
— C’était bien.
— Vous avez bonne mine. L’air de la mer vous réussit.
Elle ne répondit pas. Elle le suivit jusqu’à la voiture, monta, s’assit à côté de lui sur la banquette de cuir.
Paris défilait par la fenêtre. Les boulevards, les immeubles, la foule. Une autre vie, qui l’attendait, qui la reprenait.
— J’ai pensé à vous, dit Charles. Je vous ai rapporté quelque chose.
Il sortit un paquet de sa poche, le lui tendit. Elle l’ouvrit. C’était un livre. Un roman, comme celui qu’il lui avait donné avant son départ.
— Pour que vous continuiez à lire, dit-il. Puisque ça vous plaît.
Elle regarda le livre. La couverture, le titre, le nom de l’auteur. Un nom qu’elle ne connaissait pas, une histoire qu’elle ne connaissait pas.
— Merci, dit-elle.
Elle le posa sur ses genoux, à côté de son sac. Elle le lirait, ce soir, dans la chambre de la rue de Lisbonne. Et puis un autre, et puis un autre encore. Elle ne s’arrêterait plus.
*
Des années plus tard, elle entendit parler d’un livre.
Un livre très long, en plusieurs volumes, qui racontait des souvenirs. Des étés au bord de la mer, des hôtels, des salons, des gens qu’on croisait et qu’on ne revoyait jamais. Un livre qui avait mis des années à s’écrire, dans une chambre aux volets fermés.
Elle ne le lut pas.
Elle aurait pu. Elle savait lire, maintenant. Elle avait lu des dizaines de livres, des centaines peut-être. Elle avait appris les mots, les phrases, la mécanique des histoires.
Mais elle ne voulait pas savoir. Elle préférait garder son souvenir à elle, intact, non transformé. L’homme pâle sur la digue, la conversation dans le hall, le bruit d’une plume sur le papier derrière une porte fermée.
Elle préférait rester au seuil.
*
Elle vécut longtemps.
Elle connut d’autres vies, d’autres hommes, d’autres chambres. Elle traversa une guerre, puis une autre. Elle perdit des gens, en retrouva d’autres. Elle vieillit, comme tout le monde.
Mais parfois, la nuit, quand elle n’arrivait pas à dormir, elle pensait à cet été de 1913. À la mer grise de juillet, aux cabines de bain, à la digue déserte sous les étoiles. À cet homme qui lui avait dit que les mains qui avaient travaillé étaient plus intéressantes que les autres.
Elle se demandait si elle était dans son livre. Sous une autre forme. Avec un autre nom.
Elle ne le saurait jamais.
Et c’était bien ainsi.