Flora au Grand Hôtel
Flora au Grand Hôtel
Partie 7
VII
Elle resta trois jours encore.
Trois jours étranges, suspendus. Elle ne descendait plus dans le hall, évitait la salle à manger, prenait ses repas dans sa chambre. Marie les lui montait sans commentaire, avec parfois un sourire furtif, une fleur posée sur le plateau.
Elle savait qu’on parlait d’elle. Elle le sentait dans les regards des femmes de chambre qui croisaient le sien dans les couloirs, dans le silence qui se faisait quand elle passait. L’ancienne bonne. Celle qui avait osé.
Elle s’en moquait, maintenant. Quelque chose s’était libéré en elle, depuis la scène avec le directeur. Elle n’avait plus peur. Elle n’avait plus honte. Elle était ce qu’elle était, et c’était ainsi.
*
Le deuxième soir, elle sortit sur la digue.
Elle ne l’avait pas fait depuis leur rencontre. Elle avait eu peur, peut-être, de le revoir. Ou de ne pas le revoir. Elle ne savait plus très bien.
La nuit était claire, presque chaude. Une nuit de juillet comme on en rêve, avec des étoiles et un croissant de lune au-dessus de la mer. Elle marcha jusqu’à l’endroit où ils s’étaient parlé, s’accouda à la balustrade.
Elle l’attendit. Une heure, peut-être deux. Il ne vint pas.
*
Le troisième jour, elle monta au quatrième étage.
C’était la dernière fois, elle le savait. Demain, elle partirait. Charles arriverait par le train du soir, elle devait être à Paris pour l’accueillir. Tout cela serait fini, les robes claires, la chambre avec vue sur la mer, cette parenthèse de liberté.
Elle prit l’escalier de service, comme la première fois. Le couloir était silencieux. Elle avança jusqu’à la chambre 414.
La porte était fermée. Pas de lumière sous le seuil. Pas de bruit.
Elle resta là un moment, immobile. Elle pensa à frapper. À inventer un prétexte, une excuse. Mais pour dire quoi ? Pour demander quoi ?
Elle posa sa main sur la porte. Le bois était lisse, froid. De l’autre côté, il y avait les cahiers, les papiers, ce livre qui s’écrivait depuis des années. Ces souvenirs transformés en quelque chose qui durerait.
Elle aurait voulu voir. Lire une page, une seule, pour comprendre. Mais la porte restait fermée, et elle n’avait pas le droit de l’ouvrir.
*
Elle redescendit par le grand escalier, cette fois. Elle n’avait plus rien à cacher.
Dans le hall, elle le vit.
Il était assis dans un fauteuil, près de la cheminée éteinte. Il lisait un journal, ou faisait semblant de lire. Quand elle passa, il leva les yeux.
— Flora.
Elle s’arrêta. Son cœur battait, mais calmement, comme une vague lente.
— Bonsoir, dit-elle.
— Vous partez, n’est-ce pas ?
Elle ne lui avait pas dit. Elle ne lui avait rien dit.
— Comment savez-vous ?
— Je sais tout ce qui se passe dans cet hôtel. C’est mon métier.
Il sourit. Un sourire fatigué, un peu triste.
— On m’a raconté, dit-il. Ce que le directeur vous a dit. Ce qu’on raconte sur vous.
Elle ne répondit pas. Elle attendit.
— Je voulais vous dire que ça n’a pas d’importance. D’où l’on vient. Ce qu’on a été. Ce qui compte, c’est ce qu’on fait de ce qu’on a été.
Elle le regarda. Ces yeux immenses, ce visage pâle. Cet homme qui passait sa vie enfermé dans une chambre à écrire ses souvenirs.
— Et vous, demanda-t-elle, qu’est-ce que vous en faites ?
— Un livre. Du moins, j’essaie. Depuis si longtemps que je ne sais plus si j’y arriverai.
— Vous y arriverez.
Elle avait dit cela sans réfléchir. Elle ne savait pas pourquoi elle en était sûre. Mais elle l’était.
— Vous croyez ?
— Oui.
*
Il lui fit signe de s’asseoir. Elle hésita, puis s’assit dans le fauteuil en face de lui. Le hall était presque vide, à cette heure. Quelques clients lisaient au loin, un chasseur traversa avec des valises.
— Je vais vous dire quelque chose, dit-il. Quelque chose que je n’ai dit à personne.
Elle attendit.
— Ce livre que j’écris. Il parle de tout cela. Des hôtels, des étés, des gens qu’on croise et qu’on ne revoit jamais. Des regards échangés dans un hall. Des vies qu’on devine sans les connaître.
— Des femmes de chambre ?
Il rit.
— Peut-être. On ne sait jamais ce qui finira dans un livre. On croit écrire sur une chose, et on écrit sur une autre. On croit inventer, et on se souvient. On croit se souvenir, et on invente.
Elle pensa à ce qu’il avait dit sur la digue, l’autre nuit. Les souvenirs qui deviennent autre chose. Qui durent.
— Est-ce que je serai dans votre livre ? demanda-t-elle.
Il la regarda longuement. Ce regard qui capturait les gens.
— Peut-être. Sous une autre forme. Avec un autre nom. Vous ne vous reconnaîtrez pas.
— Mais vous, vous saurez.
— Oui. Moi, je saurai.
*
Ils restèrent ainsi un long moment, sans parler. Ce n’était pas un silence gêné. C’était le silence de deux personnes qui n’ont plus besoin de mots.
Puis il se leva.
— Je dois remonter. Le travail m’attend.
— Le livre.
— Le livre, oui. Toujours le livre.
Il lui tendit la main. Elle la prit. Sa main était froide, fine, presque fragile.
— Adieu, Flora. J’espère que vous trouverez ce que vous cherchez.
— Je ne sais pas ce que je cherche.
— Personne ne le sait. C’est pour ça qu’on cherche.
Il s’éloigna vers l’escalier. Elle le regarda monter, marche après marche, jusqu’à ce qu’il disparaisse dans l’ombre du quatrième étage.
Elle resta seule dans le hall, avec le bruit lointain de la mer.