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Flo­ra au Grand Hôtel

Flo­ra au Grand Hôtel

Par­tie 6

 

VI

Le len­de­main, tout changea.

Elle des­cen­dit tard, épui­sée par la nuit blanche, encore habi­tée par la conver­sa­tion sur la digue. Elle avait rêvé de lui, ou plu­tôt de ses mots. Cette idée que les sou­ve­nirs écrits deve­naient autre chose, qu’ils duraient, qu’ils ne dis­pa­rais­saient pas.

Elle s’as­sit à sa place dans le hall, com­man­da du thé. Elle pen­sait à ses mains. Il avait vu, mal­gré les crèmes et les gants. Il avait devi­né quelque chose. Mais il n’a­vait pas jugé. Il avait dit que c’é­tait intéressant.

Per­sonne ne lui avait jamais dit qu’elle était intéressante.

*

Elle vit Mme Ger­main tra­ver­ser le hall vers onze heures, comme chaque matin. La gou­ver­nante ne la regar­da pas. Elle pas­sa devant elle sans tour­ner la tête, dis­pa­rut par la porte de service.

Flo­ra se déten­dit. Peut-être s’é­tait-elle trom­pée. Peut-être Mme Ger­main avait-elle oublié, ou renon­cé à chercher.

Mais à midi, Marie frap­pa à sa porte.

— Madame, on vous demande à la réception.

Flo­ra sen­tit son esto­mac se nouer. On ne deman­dait pas les clients à la récep­tion. On leur mon­tait des mes­sages, on leur envoyait des chas­seurs. On ne les convo­quait pas.

— Qui me demande ?

— Je ne sais pas, madame. Le direc­teur, je crois.

*

Le direc­teur était un homme petit, chauve, avec des lunettes cer­clées d’or et cet air obsé­quieux des gens qui passent leur vie à ser­vir les riches. Flo­ra l’a­vait vu de loin, autre­fois, quand il tra­ver­sait les cou­loirs et que les femmes de chambre s’é­car­taient sur son passage.

Il l’at­ten­dait der­rière le comp­toir de la récep­tion, le visage fermé.

— Madame Maris, dit-il. Puis-je vous par­ler un ins­tant ? En privé.

Il l’emmena dans un petit bureau, der­rière la récep­tion. Une pièce étroite, avec un bureau, deux chaises, un por­trait du pro­prié­taire au mur.

— Asseyez-vous, je vous prie.

Elle s’as­sit. Ses mains trem­blaient. Elle les posa sur ses genoux, sous la table, pour qu’il ne les voie pas.

— Madame, dit le direc­teur, je vais être direct. Une de mes employées pense vous avoir reconnue.

Flo­ra ne répon­dit pas. Elle attendit.

— Elle pré­tend que vous avez tra­vaillé ici. Il y a quelques années. Comme femme de chambre.

Le silence. Le cœur de Flo­ra qui bat­tait si fort qu’elle l’en­ten­dait dans ses oreilles.

— C’est absurde, dit-elle. Je ne sais pas de quoi vous parlez.

— Mme Ger­main est for­melle. Elle dit que vous vous appe­liez Flo­ra, déjà. Flo­ra Morin. Que vous avez tra­vaillé ici en 1908 et 1909. Que vous êtes par­tie sans pré­ve­nir, au milieu de la saison.

Flo­ra le regar­da. Elle pou­vait nier. Elle pou­vait s’in­di­gner, mena­cer, exi­ger des excuses. C’é­tait ce qu’au­rait fait une vraie cliente.

Mais elle était fati­guée, sou­dain. Fati­guée de men­tir, de jouer un rôle, de sur­veiller chaque geste.

— Et si c’é­tait vrai ? dit-elle. Qu’est-ce que ça changerait ?

Le direc­teur parut sur­pris. Il s’at­ten­dait à des pro­tes­ta­tions, pas à cet aveu.

— Madame, ce n’est pas… Ce n’est pas conve­nable. Les clients du Grand Hôtel ont cer­taines attentes. Si l’on appre­nait qu’une ancienne domestique…

— Qu’une ancienne domes­tique quoi ? Qu’elle ose dor­mir dans les mêmes draps ? Man­ger dans la même salle ?

Elle s’é­tait levée. Elle ne trem­blait plus. Quelque chose d’autre avait pris le des­sus, une colère ancienne, long­temps contenue.

— Je paie ma chambre, dit-elle. Je paie mes repas. Mon argent vaut celui des autres.

— Madame, je vous en prie…

— Je par­ti­rai. Ne vous inquié­tez pas. Mais pas aujourd’­hui. Pas parce que vous me le demandez.

Elle sor­tit du bureau sans attendre sa réponse.

*

Elle mon­ta dans sa chambre, fer­ma la porte, s’as­sit sur le lit.

Ses mains trem­blaient de nou­veau. La colère était retom­bée, il ne res­tait que la peur. Ils savaient, main­te­nant. Mme Ger­main, le direc­teur, bien­tôt tout l’hô­tel. On par­le­rait d’elle dans les cou­loirs, à l’of­fice, dans la salle à man­ger. La fausse veuve, l’an­cienne bonne, l’arriviste.

Elle pen­sa à Charles. S’il appre­nait. S’il savait qu’elle avait été démas­quée, humi­liée. Il ne lui par­don­ne­rait pas. Pas l’hu­mi­lia­tion — ça, il s’en moquait. Mais le scan­dale. La publi­ci­té. Charles avait hor­reur qu’on parle de lui.

Elle pou­vait par­tir. Prendre le train de l’a­près-midi, ren­trer à Paris, attendre Charles dans l’ap­par­te­ment de la rue de Lis­bonne. Faire comme si rien ne s’é­tait passé.

Mais il lui res­tait encore sept jours. Et elle n’a­vait pas fini.

*

Elle ne des­cen­dit pas dîner ce soir-là. Elle res­ta dans sa chambre, allon­gée sur le lit, à regar­der le pla­fond. Elle pen­sait à l’é­cri­vain du qua­trième. À leur conver­sa­tion sur la digue. À ce qu’il avait dit sur les sou­ve­nirs, sur les mains qui ont travaillé.

Il ne savait pas qui elle était vrai­ment. Mais il avait devi­né quelque chose. Et il n’a­vait pas jugé.

Vers dix heures, elle enten­dit frap­per à la porte.

Elle se leva, le cœur bat­tant. Le direc­teur, encore ? Mme Ger­main venue la chasser ?

Elle ouvrit.

C’é­tait Marie, la femme de chambre. Elle tenait un pla­teau avec une tasse de cho­co­lat et une assiette de petits gâteaux.

— Je me suis dit que Madame avait peut-être faim, dit-elle à voix basse. Puisque Madame n’est pas descendue.

Flo­ra la regar­da. Marie avait les yeux bais­sés, comme on le lui avait appris. Mais il y avait quelque chose d’autre dans son atti­tude. Une soli­da­ri­té, peut-être. Une complicité.

— Mer­ci, Marie.

— Je… J’ai enten­du, madame. Ce qu’on dit. Je vou­lais vous dire… Ce n’est pas grave. Enfin, je veux dire… Moi, je m’en fiche.

Flo­ra sen­tit ses yeux se rem­plir de larmes. Elle les retint.

— Mer­ci, répéta-t-elle.

Marie posa le pla­teau sur la table et sor­tit sans rien ajouter.

*

Flo­ra but le cho­co­lat, man­gea les gâteaux. Elle n’a­vait pas réa­li­sé à quel point elle avait faim.

Elle pen­sa à Marie. À toutes les Marie de tous les hôtels du monde, qui mon­taient les pla­teaux, fai­saient les lits, vidaient les pots de chambre. Qui voyaient tout et ne disaient rien. Qui étaient invisibles.

Elle avait été l’une d’elles. Elle l’é­tait encore, peut-être. On ne chan­geait pas vrai­ment. On met­tait des robes neuves, on appre­nait à tenir une ombrelle, mais des­sous, on res­tait la même.

Elle s’ap­pro­cha de la fenêtre. La mer était noire, la digue déserte. Elle cher­cha du regard la sil­houette de l’é­cri­vain, mais il n’é­tait pas là.

Elle aurait vou­lu lui par­ler. Lui dire la véri­té, cette fois. Lui racon­ter d’où elle venait, ce qu’elle avait été, com­ment elle était deve­nue ce qu’elle était main­te­nant. Voir s’il la regar­de­rait encore de la même façon.

Mais elle ne le ferait pas. Elle ne pou­vait pas. Il y avait des choses qu’on ne disait pas, même à ceux qui ne jugeaient pas.

Elle se cou­cha sans éteindre la lampe.

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