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Flo­ra au Grand Hôtel

Flo­ra au Grand Hôtel

Par­tie 5

 

V

Elle le ren­con­tra la nuit sui­vante, sur la digue.

Elle n’ar­ri­vait plus à dor­mir. Depuis la lettre de Charles, depuis la scène devant la porte, quelque chose s’é­tait déré­glé en elle. Elle res­tait éveillée jus­qu’à l’aube, lisait le roman de Charles qu’elle avait ter­mi­né et recom­men­cé, pen­sait à l’é­cri­vain du qua­trième, à ses cahiers, à ce livre sur les sou­ve­nirs qu’il ne finis­sait jamais.

Cette nuit-là, vers une heure du matin, elle sortit.

L’hô­tel dor­mait. Le veilleur de nuit som­no­lait der­rière son comp­toir, il ne la vit pas pas­ser. Elle sor­tit par la porte laté­rale, celle qui don­nait direc­te­ment sur la digue, et mar­cha dans l’obscurité.

La mer était calme, presque silen­cieuse. Quelques lumières au loin, des bateaux de pêche peut-être. La digue était déserte, les cabines de bain fer­mées, les chaises longues empi­lées. Un autre monde que celui du jour, un monde vidé de ses habitants.

Elle mar­cha vers l’ouest, comme elle l’a­vait vu faire. Les planches cra­quaient sous ses pas. Elle n’a­vait pas pris de châle, l’air était plus frais qu’elle ne l’a­vait cru, mais elle n’a­vait pas envie de rentrer.

Elle le vit de loin. Une sil­houette immo­bile, appuyée à la balus­trade, qui regar­dait la mer.

Elle aurait pu faire demi-tour. Elle aurait dû, peut-être. Mais quelque chose la pous­sa en avant. La curio­si­té, l’au­dace, ou sim­ple­ment la cer­ti­tude qu’il ne lui res­tait plus beau­coup de temps.

Elle avan­ça. Il ne bou­gea pas. Elle s’ar­rê­ta à quelques mètres de lui, s’ac­cou­da à la balus­trade, regar­da la mer elle aussi.

Un long silence. Elle sen­tait sa pré­sence à côté d’elle, cette pré­sence étrange, à la fois loin­taine et intense. Il ne la regar­dait pas. Il fixait l’ho­ri­zon noir.

— Vous non plus, vous ne dor­mez pas, dit-il enfin.

Sa voix était douce, un peu voi­lée. Pas une ques­tion. Un constat.

— Non, dit Flora.

— C’est la mer. Elle empêche de dor­mir. Trop de bruit, ou pas assez.

Elle ne répon­dit pas. Elle ne savait pas quoi dire. Elle avait tant vou­lu lui par­ler, et main­te­nant qu’il était là, les mots lui manquaient.

— Je vous ai vue, dit-il. Dans le hall. Vous lisez.

— J’es­saie.

— Qu’est-ce que vous lisez ?

Elle hési­ta. Elle avait honte, sou­dain, de ce roman de Charles, de cette his­toire d’a­mour conve­nue qu’elle avait mis des jours à déchiffrer.

— Un roman. Je ne sais pas si c’est bien.

— Il n’y a pas de bien ou de mal, en lec­ture. Il y a ce qui vous parle et ce qui ne vous parle pas.

Il se tour­na vers elle pour la pre­mière fois. Elle vit ses yeux, ces yeux immenses et sombres qu’elle avait aper­çus dans le hall. Ils la regar­daient avec cette inten­si­té qu’elle connais­sait main­te­nant, cette façon de cap­tu­rer les gens.

— Et celui-ci, il vous parle ?

— Je ne sais pas, dit-elle hon­nê­te­ment. C’est la pre­mière fois que je lis un livre entier.

Elle avait dit cela sans réflé­chir, et elle le regret­ta aus­si­tôt. C’é­tait un aveu, une faille. Les dames qui des­cen­daient au Grand Hôtel avaient lu des cen­taines de livres.

Mais il ne parut pas sur­pris. Il hocha la tête, comme si c’é­tait nor­mal, comme si c’é­tait intéressant.

— La pre­mière fois, répé­ta-t-il. C’est un moment impor­tant. On ne l’ou­blie jamais.

*

Ils res­tèrent ain­si un long moment, côte à côte, à regar­der la mer. Il par­lait par inter­mit­tence, de choses qu’elle ne com­pre­nait pas tou­jours. De la lumière sur l’eau, de la façon dont elle chan­geait selon les heures. Du bruit des vagues qu’on enten­dait dif­fé­rem­ment le jour et la nuit. De la mémoire des lieux, de ce que les murs gar­daient de ceux qui y avaient vécu.

Elle écou­tait. Elle ne répon­dait presque rien, mais il ne sem­blait pas attendre de réponse. Il par­lait comme on pense à voix haute, comme si elle n’é­tait qu’un pré­texte, un témoin silencieux.

— Vous savez ce qui est étrange, dit-il sou­dain, c’est que les gens croient que les écri­vains inventent. Mais on n’in­vente rien. On se sou­vient, c’est tout. On se sou­vient et on transforme.

— On trans­forme en quoi ?

Il la regar­da, sur­pris peut-être par la question.

— En quelque chose qui dure. Les sou­ve­nirs, dans la tête, ils s’ef­facent, ils se déforment, ils dis­pa­raissent. Mais si on les écrit, ils res­tent. Pas tels qu’ils étaient, non. Tels qu’ils auraient dû être.

Flo­ra pen­sa à ses propres sou­ve­nirs. Les étés à l’hô­tel, les pla­teaux trop lourds, les humi­lia­tions, les regards qu’on ne lui ren­dait pas. Si elle les écri­vait, est-ce qu’ils chan­ge­raient ? Est-ce qu’ils devien­draient autre chose ?

— Et ça sert à quoi ? demanda-t-elle.

Il rit. Un rire bref, un peu triste.

— À rien, sans doute. Ou à tout. Je ne sais pas. C’est comme deman­der à quoi sert de vivre.

*

Il lui posa des ques­tions, ensuite. D’où elle venait, ce qu’elle fai­sait à Cabourg, si elle était seule. Elle répon­dit pru­dem­ment, avec les mots de son per­son­nage. Veuve, Pari­sienne, en vil­lé­gia­ture. Il écou­tait avec atten­tion, mais elle sen­tait qu’il ne la croyait pas tout à fait. Qu’il voyait quelque chose, der­rière les mots, qu’elle ne mon­trait pas.

— Vous avez des mains curieuses, dit-il soudain.

Elle les regar­da. Ses mains. Elle les avait soi­gnées, depuis Charles. Des crèmes, des gants, tout ce qu’il fal­lait pour effa­cer les années de tra­vail. Mais quelque chose res­tait, sans doute. Une rai­deur, une rudesse.

— Curieuses comment ?

— Des mains qui ont travaillé.

Elle ne répon­dit pas. Son cœur bat­tait. Il savait. Ou il devi­nait, ce qui reve­nait au même.

— Ce n’est pas un reproche, dit-il dou­ce­ment. Les mains qui ont tra­vaillé sont plus inté­res­santes que les autres. Elles ont des histoires.

Elle le regar­da. Dans la pénombre, son visage était presque beau. Fati­gué, malade peut-être, mais vivant. Ter­ri­ble­ment vivant.

— Tout le monde a des his­toires, dit-elle.

— Oui. Mais peu de gens le savent.

*

Il la rac­com­pa­gna jus­qu’à la porte de l’hô­tel. Ils mar­chèrent en silence, côte à côte, sans se tou­cher. Devant la porte, il s’arrêta.

— Je ne vous ai pas deman­dé votre nom.

— Flo­ra, dit-elle. Flo­ra Maris.

Il répé­ta le nom, len­te­ment, comme s’il le goûtait.

— Flo­ra. C’est joli. C’est un nom de roman.

Elle faillit lui deman­der le sien. Mais quelque chose la retint. Elle ne vou­lait pas savoir, pas encore. Elle vou­lait gar­der le mys­tère un peu plus longtemps.

— Bonne nuit, dit-elle.

— Bonne nuit, Flora.

Elle entra dans l’hô­tel. Elle ne se retour­na pas. Mais elle sen­tit son regard sur elle, ce regard qui cap­tu­rait les gens, jus­qu’à ce qu’elle dis­pa­raisse dans l’escalier.

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