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Flo­ra au Grand Hôtel

Flo­ra au Grand Hôtel

Par­tie 4

 

IV

La lettre arri­va le sixième jour.

Marie la lui mon­ta avec le petit déjeu­ner, posée sur le pla­teau à côté de la cafe­tière. Une enve­loppe crème, l’é­cri­ture de Charles, cette écri­ture pen­chée qu’il avait apprise chez les jésuites et dont il était si fier.

Flo­ra atten­dit que la femme de chambre soit sor­tie pour l’ouvrir.

Ma chère,

Les affaires se règlent plus vite que pré­vu. Je serai à Cabourg same­di en huit, par le train de cinq heures. Faites pré­pa­rer mes malles et réser­vez une table chez Cas­ti­glione pour le soir.

Votre dévoué, C.

Same­di en huit. Dans neuf jours. Elle avait cru avoir trois semaines, elle n’en avait plus que neuf jours.

Elle relut la lettre, la plia soi­gneu­se­ment, la glis­sa dans son sac. Charles ne deman­dait pas com­ment elle allait, ce qu’elle fai­sait, si elle était heu­reuse. Charles n’é­tait pas ce genre d’homme. Il lui avait offert une posi­tion, un appar­te­ment, des robes, une vie. En échange, il atten­dait qu’elle soit là quand il avait besoin d’elle.

Elle s’ap­pro­cha de la fenêtre. La mer était bleue, ce matin-là. Un bleu presque violent, médi­ter­ra­néen, qui ne res­sem­blait pas à la Manche. Elle pen­sa qu’elle n’a­vait pas avan­cé. Qu’elle avait pas­sé six jours à tour­ner autour de l’é­cri­vain sans rien apprendre de vrai. Qu’elle repar­ti­rait comme elle était venue, avec sa curio­si­té intacte et aucune réponse.

Il fal­lait aller plus vite.

*

Elle des­cen­dit plus tôt que d’ha­bi­tude, avant neuf heures. Le hall était presque vide. Quelques femmes de chambre tra­ver­saient avec des piles de linge, un gar­çon d’é­tage pous­sait un cha­riot. L’hô­tel, à cette heure, appar­te­nait encore au personnel.

Elle s’as­sit à sa place, près de la colonne. Elle n’a­vait pas pris son livre. Elle ne fai­sait plus semblant.

Une voix, der­rière elle.

— Madame ?

Elle se retour­na. Une femme se tenait là, en robe noire, le visage sévère. Pas Mme Ger­main. Une autre, plus jeune, qu’elle ne recon­nais­sait pas.

— Madame est bien matinale.

— J’aime le calme, dit Flora.

La femme hocha la tête, s’é­loi­gna. Mais quelque chose dans son regard. Une hési­ta­tion, une ques­tion. Flo­ra sen­tit son esto­mac se nouer.

On com­men­çait à la remar­quer. Cette jeune femme seule qui pas­sait ses jour­nées dans le hall, qui ne par­lait à per­sonne, qui ne sem­blait attendre per­sonne. Ce n’é­tait pas nor­mal. Ce n’é­tait pas ce que fai­saient les clientes du Grand Hôtel.

*

À dix heures, elle vit Mme Germain.

La gou­ver­nante sor­tit de la porte de ser­vice, son trous­seau à la cein­ture, et tra­ver­sa le hall en direc­tion de la récep­tion. Flo­ra bais­sa la tête, fixa ses mains. Son cœur bat­tait si fort qu’elle crut qu’on devait l’entendre.

Mme Ger­main pas­sa devant elle. S’arrêta.

Flo­ra leva les yeux. La gou­ver­nante la regar­dait, les sour­cils fron­cés, avec cette expres­sion qu’elle connais­sait si bien, ce mélange de soup­çon et d’autorité.

— Madame, dit Mme Germain.

— Madame, répon­dit Flora.

Un silence. Le regard de la gou­ver­nante qui la détaillait, cher­chait quelque chose. Flo­ra sou­tint ce regard. Elle avait appris, depuis, à ne plus bais­ser les yeux.

— Par­don­nez-moi, dit enfin Mme Ger­main. J’ai cru recon­naître… Mais je me trompe. Veuillez m’excuser.

Elle s’in­cli­na légè­re­ment et s’é­loi­gna vers la réception.

Flo­ra res­ta immo­bile. Ses mains trem­blaient. Elle les posa sur ses genoux pour les calmer.

Mme Ger­main l’a­vait recon­nue. Ou presque. Quelque chose dans son visage, dans sa sil­houette, avait réveillé un sou­ve­nir. La gou­ver­nante cher­che­rait, main­te­nant. Elle fouille­rait sa mémoire, com­pa­re­rait, fini­rait par trou­ver. La petite Flo­ra, celle de 1908, celle qui avait dis­pa­ru sans pré­ve­nir au milieu de la saison.

Il lui res­tait quelques jours. Peut-être moins.

*

L’a­près-midi, elle retour­na au qua­trième étage.

Cette fois, elle prit l’as­cen­seur. Comme une cliente. Elle appuya sur le bou­ton, mon­ta dans la cabine de velours rouge, se regar­da dans le miroir. Une jeune femme en robe claire, un cha­peau à voi­lette. Rien d’une femme de chambre.

Le cou­loir était vide. Elle avan­ça jus­qu’à la chambre 414, s’arrêta.

La porte était entrouverte.

Elle enten­dit une voix. La voix de l’é­cri­vain, cette voix sourde et essouf­flée qu’elle avait enten­due dans le hall. Il par­lait à quel­qu’un, une femme de chambre sans doute, celle qui venait faire le service.

— Non, non, pas les cahiers. Ne tou­chez jamais aux cahiers. Vous pou­vez faire le lit, chan­ger les ser­viettes, mais les papiers, jamais.

— Bien, monsieur.

— Et lais­sez les volets fer­més. Tou­jours fer­més. Vous comprenez ?

— Oui, monsieur.

Flo­ra recu­la. Elle s’a­dos­sa au mur, le cœur bat­tant. Par l’en­tre­bâille­ment de la porte, elle aper­ce­vait un frag­ment de la chambre. Une table cou­verte de papiers. Des livres empi­lés. Un pla­teau de petit déjeu­ner intact.

La femme de chambre sor­tit, un panier de linge dans les bras. Flo­ra fit sem­blant de cher­cher quelque chose dans son sac. La fille pas­sa sans la regarder.

Elle res­ta là, immo­bile, devant la porte entrou­verte. Elle enten­dait main­te­nant un autre bruit. Un grat­te­ment léger, régu­lier. Une plume sur du papier.

Il écri­vait.

Elle fit un pas vers la porte. Un seul pas. Elle pou­vait voir, main­te­nant, un coin de la pièce. Le lit défait, les oreillers empi­lés. Une sil­houette dans la pénombre, pen­chée sur une planche posée sur ses genoux.

Il lui tour­nait le dos. Il ne pou­vait pas la voir.

Elle regar­da ses mains. Des mains fines, blanches, qui cou­raient sur le papier. L’encre qui for­mait des lignes, des mots, des phrases. Elle ne pou­vait pas lire, c’é­tait trop loin, trop sombre. Mais elle voyait le geste. Cette façon de tra­cer des signes qui devien­draient autre chose, qui devien­draient un livre, qui devien­draient quelque chose que des gens liraient dans des fau­teuils, des trains, des chambres d’hôtel.

Elle res­ta ain­si une minute, peut-être deux. À regar­der quel­qu’un écrire. À essayer de comprendre.

Puis il s’ar­rê­ta. Il leva la tête, comme s’il avait sen­ti une pré­sence. Flo­ra recu­la, s’é­loi­gna dans le cou­loir, le cœur fou.

*

Ce soir-là, au dîner, elle enten­dit une conversation.

Deux mes­sieurs à la table voi­sine, qui par­laient fort, comme parlent ceux qui veulent être enten­dus. Des habi­tués, visi­ble­ment. Ils évo­quaient les clients de l’hô­tel, les potins de la saison.

— Et l’ours du qua­trième, tou­jours là ?

— Tou­jours. On ne le voit jamais. Paraît qu’il écrit un roman.

— Depuis dix ans, oui. Ça ne sor­ti­ra jamais.

— Il paraît qu’il a trou­vé un édi­teur, cette fois. Gras­set, je crois. Ou Gallimard.

— Bah. On dit ça chaque année.

L’autre rit. Flo­ra fixait son assiette, mais elle enre­gis­trait chaque mot.

— On dit que c’est très long. Plu­sieurs volumes. Sur sa vie, sur ses souvenirs.

— Ses sou­ve­nirs de quoi ? Il ne fait rien.

— Jus­te­ment. Ses sou­ve­nirs de ne rien faire, j’imagine.

Ils rirent tous les deux et pas­sèrent à autre chose. Flo­ra res­ta immo­bile, sa four­chette suspendue.

Plu­sieurs volumes. Sur ses souvenirs.

Elle pen­sa à ce qu’elle avait vu. Les cahiers, les papiers, les mains qui cou­raient sur les pages. Tout cela pour quoi ? Pour racon­ter des sou­ve­nirs. Pour mettre dans des phrases ce qu’on avait vécu, ce qu’on avait vu, ce qu’on avait ressenti.

Elle ne com­pre­nait pas. Les sou­ve­nirs, c’é­tait des choses qu’on gar­dait dans sa tête, qu’on oubliait peu à peu, qui s’ef­fa­çaient. Pour­quoi les écrire ? Pour qui ?

*

Elle remon­ta dans sa chambre, allu­ma la lampe, ouvrit le livre de Charles.

Elle lut jus­qu’à minuit, trois heures, quatre heures. Elle ne s’ar­rê­tait plus. Ce n’é­tait pas l’his­toire qui la rete­nait, c’é­tait autre chose. La décou­verte que les mots pou­vaient faire cela. Créer des gens qui n’exis­taient pas. Leur don­ner des pen­sées, des dési­rs, des cha­grins. Les faire vivre dans la tête de quel­qu’un d’autre.

Elle pen­sa à l’é­cri­vain du qua­trième. À ses cahiers. À ce livre qu’il écri­vait depuis des années, sur ses souvenirs.

Elle com­prit, confu­sé­ment, qu’il fai­sait la même chose. Mais avec des gens réels. Avec des sou­ve­nirs vrais. Qu’il pre­nait ce qu’il avait vécu et le trans­for­mait en autre chose, en quelque chose qui dure­rait, qui exis­te­rait encore quand lui serait mort.

C’é­tait cela qu’elle avait vou­lu com­prendre. Pas les mots, pas les phrases. Le geste. Cet étrange désir de ne pas disparaître.

Elle fer­ma le livre. Dehors, le jour se levait sur la mer.

Elle n’a­vait plus que huit jours.

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