Flora au Grand Hôtel
Flora au Grand Hôtel
Partie 3
III
Trois jours passèrent ainsi. Elle prenait ses repas dans la grande salle, marchait sur la digue aux heures convenables, s’asseyait dans le hall avec son livre qu’elle ne lisait pas. Elle observait. Elle attendait.
Le soir, elle guettait l’escalier. Parfois il descendait, parfois non. Quand il sortait, elle le suivait de loin sur la digue, le regardait marcher seul le long de la mer noire, s’arrêter, repartir. Il ne se retournait jamais. Il semblait ne voir personne.
Elle apprit des choses, par bribes. Le concierge, à qui elle demanda un renseignement sur les horaires des trains, mentionna que certains clients avaient des habitudes particulières. Le maître d’hôtel, quand elle s’étonna de ne jamais voir le monsieur du quatrième au restaurant, expliqua qu’il prenait tous ses repas dans sa chambre, à des heures impossibles.
— Un original, dit-il avec ce mélange de mépris et de déférence que les domestiques réservent aux riches qui ne suivent pas les règles.
Elle n’osa pas poser plus de questions. Elle avait peur d’éveiller les soupçons, qu’on se demande pourquoi cette jeune veuve s’intéressait tant à un client qu’elle ne connaissait pas.
*
Le quatrième soir, il plut.
Une pluie d’été, violente et brève, qui vida la digue et ramena tout le monde dans le hall. Flora était assise à sa place habituelle, près de la colonne. Le hall se remplit soudain de robes mouillées, de rires, de parapluies qu’on secouait. On servit du thé, du porto, des petits fours. L’atmosphère devint celle d’un salon, presque intime malgré la foule.
Elle le vit entrer par la porte latérale.
Il était trempé. Son pardessus noir luisait de pluie, ses cheveux étaient collés à son front, sa moustache ruisselante. Il avait dû se faire surprendre dehors, sur la digue. Il traversa le hall rapidement, la tête baissée, cherchant visiblement à éviter les regards.
Mais une dame l’arrêta. Une grande femme en robe mauve, avec des plumes dans les cheveux et cette assurance des gens qui pensent que tout le monde les connaît.
— Monsieur ! Mais vous êtes trempé ! Venez donc vous sécher près de nous.
Il s’arrêta. Flora vit son visage pour la première fois de près. Il était plus jeune qu’elle ne l’avait cru. Trente-cinq ans, quarante peut-être, mais avec quelque chose de vieilli, de fatigué, dans les traits. Des yeux très sombres, immenses, qui semblaient absorber la lumière. Une moustache noire. Un teint de cire.
— Vous êtes trop aimable, madame, dit-il d’une voix sourde, un peu essoufflée. Mais je dois remonter, je…
— Allons, allons. Un thé vous fera du bien. Vous travaillez trop, on ne vous voit jamais.
Il céda. Flora comprit qu’il cédait toujours, que sous cette apparence de fuite il y avait une incapacité à dire non, une politesse maladive qui l’enchaînait aux autres.
On l’installa dans un fauteuil, près de la cheminée où on avait allumé un feu malgré juillet. On lui apporta du thé, une couverture pour ses épaules. La dame en mauve parlait fort, l’entourait de prévenances, le présentait à ses voisins.
— Un écrivain, disait-elle. Un vrai écrivain. Il écrit un livre, paraît-il. Depuis des années. N’est-ce pas, monsieur ?
Il souriait faiblement, acquiesçait, semblait souffrir de chaque mot. Flora, de sa place, ne perdait rien de la scène.
*
Elle était trop loin pour entendre ce qu’il disait. Mais elle voyait ses gestes, ses expressions. La façon dont il tenait sa tasse, à deux mains, comme pour se réchauffer. La façon dont ses yeux parcouraient le hall, s’arrêtaient sur les visages, les détaillaient avec une intensité étrange.
Il regardait les gens comme elle les regardait. Avec cette attention de ceux qui sont en dehors, qui observent sans participer. Mais il y avait autre chose dans son regard, quelque chose qu’elle ne savait pas nommer. Une avidité. Une faim.
À un moment, ses yeux croisèrent les siens.
Elle ne détourna pas le regard. Elle aurait dû, c’était ce qu’on lui avait appris, ne pas soutenir le regard des messieurs, baisser les yeux. Mais elle ne le fit pas. Elle le regarda comme il la regardait, pendant une seconde, deux secondes, une éternité.
Puis il détourna la tête, dit quelque chose à la dame en mauve, se leva.
— Je vous prie de m’excuser, je dois vraiment…
Il s’inclina, refusa qu’on le raccompagne, traversa le hall vers l’escalier. En passant près de la colonne où Flora était assise, il ralentit imperceptiblement. Elle crut qu’il allait s’arrêter, lui parler. Son cœur battait.
Il passa. Il monta l’escalier sans se retourner.
*
Cette nuit-là, elle ne dormit pas.
Elle restait allongée dans le noir, les yeux ouverts, à repasser la scène dans sa tête. Ce regard. Cette seconde où leurs yeux s’étaient croisés. Qu’avait-il vu ? Une jeune femme seule, assise dans le hall avec un livre. Une cliente comme les autres. Ou autre chose ?
Elle se demanda s’il l’avait reconnue. C’était impossible, bien sûr. Il ne l’avait jamais vue, autrefois. Elle n’était qu’une silhouette en tablier noir, un fantôme des couloirs. Personne ne regardait les femmes de chambre.
Et pourtant. Ce regard. Cette façon de la détailler, de l’enregistrer. Comme s’il prenait une photographie avec ses yeux.
Elle comprit, confusément, que c’était cela, écrire. Regarder les gens de cette façon. Les capturer. Les emporter dans sa chambre, avec les cahiers et les papiers, et en faire quelque chose.
Mais quoi ?
*
Le lendemain matin, elle ouvrit le livre de Charles.
C’était un roman, un de ces romans qu’on lisait à l’époque, avec une histoire d’amour et des rebondissements. Elle lut les premières pages lentement, en butant sur les mots. Ce n’était pas difficile, pas vraiment. C’était autre chose. Une impression de distance, d’étrangeté. Ces phrases qui décrivaient des sentiments, des paysages, des pensées. Comment faisait-on pour mettre des pensées dans des phrases ?
Elle lut dix pages, vingt pages. L’histoire ne l’intéressait pas. Mais quelque chose d’autre l’intéressait, qu’elle n’arrivait pas à définir. La mécanique. La façon dont les mots s’enchaînaient pour créer quelque chose qui n’existait pas.
Elle pensa à l’écrivain du quatrième. Il faisait cela, lui aussi. Mais en mieux, sans doute. Depuis des années, avait dit la dame en mauve. Des années à aligner des mots dans une chambre fermée.
Elle voulait savoir ce qu’il écrivait. Elle voulait lire ses pages, comprendre à quoi servait tout ce temps, toute cette réclusion.
*
L’après-midi, elle fit quelque chose qu’elle n’aurait pas dû faire.
Elle monta au quatrième étage.
L’escalier de service était là où elle s’en souvenait, derrière une porte discrète près de l’office. Elle l’emprunta comme autrefois, le cœur battant, guettant les bruits. Si on la surprenait, que dirait-elle ? Qu’elle s’était trompée d’étage. Qu’elle cherchait quelqu’un.
Le couloir du quatrième était silencieux. Une moquette épaisse, des portes numérotées, des appliques de bronze. Elle avança lentement, comptant les chambres.
414, 415, 416.
Elle s’arrêta devant la 414. La porte était fermée, évidemment. Aucun bruit ne filtrait. Elle colla son oreille au bois, retint son souffle.
Rien. Le silence. Peut-être dormait-il. Peut-être était-il sorti. Peut-être était-il là, de l’autre côté, à trois mètres d’elle, penché sur ses cahiers.
Elle resta ainsi une minute, deux minutes, le cœur dans la gorge. Puis elle entendit des pas dans l’escalier, une voix de femme de chambre, et elle s’enfuit.