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Flo­ra au Grand Hôtel

Flo­ra au Grand Hôtel

Par­tie 2

 

II

Elle dor­mit mal, ce qui était pré­vi­sible. Le lit était trop grand, les draps trop fins, le silence trop vaste. Elle avait l’ha­bi­tude des chambres de bonne, des mate­las étroits, des bruits de Paris par la fenêtre. Ici tout était oua­té, étouf­fé, luxueux. Elle se réveilla plu­sieurs fois, croyant entendre des pas dans le cou­loir, le grin­ce­ment d’un cha­riot, une voix qui l’appelait.

À six heures, elle était debout. Vieille habi­tude. Son corps se sou­ve­nait des horaires d’a­vant, quand il fal­lait être à l’of­fice à six heures et demie, tablier noué, che­veux tirés, prête pour le ser­vice des petits déjeuners.

Elle s’ap­pro­cha de la fenêtre. La mer était grise, le ciel bas. Quelques pêcheurs sur la plage tiraient leurs barques. La digue était vide.

Elle pen­sa qu’elle pou­vait des­cendre. Que rien ne l’en empê­chait. Qu’elle pou­vait tra­ver­ser le hall, sor­tir par la grande porte, mar­cher sur cette digue comme n’im­porte quelle cliente. Mais quelque chose la retint. Une peur obs­cure. La peur d’être vue, recon­nue, démasquée.

Elle atten­dit neuf heures pour son­ner le petit déjeuner.

*

La femme de chambre qui appor­ta le pla­teau était jeune, le visage fer­mé, les gestes pré­cis. Flo­ra la regar­da faire — poser le pla­teau sur le gué­ri­don, ouvrir les rideaux, deman­der si Madame dési­rait autre chose — et elle se vit, quatre ans plus tôt, fai­sant exac­te­ment les mêmes gestes.

— Com­ment vous appelez-vous ?

La fille parut sur­prise. Les clients ne posaient pas ce genre de questions.

— Marie, madame.

— Vous êtes ici depuis long­temps, Marie ?

— Deux sai­sons, madame.

Flo­ra hocha la tête. Marie était trop récente. Elle ne l’a­vait pas connue. C’é­tait une bonne chose.

— Mer­ci, Marie. Ce sera tout.

La fille sor­tit. Flo­ra but son café en regar­dant la mer. Le café était brû­lant, fort, ser­vi dans une tasse de por­ce­laine fine. Autre­fois, elle buvait le fond des cafe­tières à l’of­fice, debout, entre deux services.

*

Elle des­cen­dit à dix heures. Le hall s’a­ni­mait dou­ce­ment. Des familles par­taient pour la plage, les enfants sur­ex­ci­tés, les nurses char­gées de paniers. Des mes­sieurs lisaient les jour­naux dans les fau­teuils de cuir. Des dames tra­ver­saient en robes claires, ombrelles à la main.

Flo­ra s’as­sit près d’une colonne, dans un fau­teuil d’où elle pou­vait obser­ver l’en­trée, la récep­tion, l’es­ca­lier. Elle avait pris un livre dans sa malle — un roman que Charles lui avait don­né, qu’elle n’a­vait pas ouvert — et le tenait sur ses genoux comme un accessoire.

Elle regar­da. Elle écouta.

C’é­tait ce qu’elle savait faire. Elle avait pas­sé des années à regar­der et écou­ter sans en avoir l’air, à enre­gis­trer les détails, les visages, les voix. Une com­pé­tence de domes­tique, qu’elle retour­nait main­te­nant contre ceux qu’elle avait servis.

*

Vers onze heures, elle vit pas­ser la gouvernante.

Elle la recon­nut aus­si­tôt. Mme Ger­main. La même sil­houette sèche, le même chi­gnon tiré, le même trous­seau de clés à la cein­ture. C’é­tait elle qui diri­geait le per­son­nel fémi­nin, qui dis­tri­buait les tâches, qui punis­sait les retards et les négli­gences. Flo­ra l’a­vait crainte plus que tout.

Elle bais­sa les yeux sur son livre. Son cœur bat­tait. Mme Ger­main tra­ver­sa le hall sans un regard vers elle, dis­pa­rut par la porte de service.

Flo­ra res­ta immo­bile, le souffle court. Elle n’a­vait pas pen­sé à cela. Que les gens d’a­vant seraient encore là. Que l’hô­tel avait une mémoire.

Elle se leva, mon­ta dans sa chambre, s’as­sit sur le lit.

Il fal­lait être pru­dente. Ne pas trop s’ex­po­ser. Ne pas poser trop de ques­tions. Mais com­ment apprendre quoi que ce soit sur l’é­cri­vain du qua­trième sans par­ler à ceux qui le servaient ?

*

L’a­près-midi, elle se for­ça à sor­tir. La digue, d’a­bord. Cette pro­me­nade de planches qu’elle avait lon­gée cent fois en cou­rant, les bras char­gés, sans jamais s’arrêter.

Elle mar­cha len­te­ment, son ombrelle ouverte — elle essayait de la tenir comme Charles le lui avait appris, avec légè­re­té, avec ennui. Des mes­sieurs la saluaient d’un coup de cha­peau. Des dames l’ob­ser­vaient, jau­geaient sa robe, son cha­peau, ses gants. Elle sou­tint leurs regards.

Au bout de la digue, elle s’as­sit sur un banc. La mer était tou­jours grise, le vent s’é­tait levé. Des enfants jouaient sur la plage, construi­saient des châ­teaux de sable que la marée vien­drait détruire.

Elle pen­sa à l’é­cri­vain. Que fai­sait-il en ce moment, der­rière ses volets clos ? Dor­mait-il ? Écri­vait-il ? Elle essaya d’i­ma­gi­ner ce que c’é­tait, écrire. Ali­gner des mots sur du papier, des heures durant, dans une chambre fer­mée. Elle n’y arri­vait pas. Les mots, pour elle, étaient des choses qu’on disait, pas qu’on écrivait.

*

Le soir, elle dîna dans la grande salle à manger.

C’é­tait l’é­preuve qu’elle redou­tait le plus. La salle à man­ger, avec ses nappes blanches, ses cou­verts mul­tiples, ses rituels incom­pré­hen­sibles. Charles l’a­vait ins­truite — la four­chette de gauche à droite, ne jamais cou­per la salade, ne jamais trem­per son pain — mais elle avait peur d’ou­blier, de se tra­hir par un geste.

On la pla­ça à une petite table près de la fenêtre. Elle com­man­da ce qu’il y avait de plus simple, un potage, un pois­son, pas de vin. Elle man­gea len­te­ment, imi­tant les gestes des autres convives, sur­veillant chaque mou­ve­ment de ses mains.

Autour d’elle, les conver­sa­tions bour­don­naient. Des his­toires de régates, de ten­nis, de récep­tions. Des noms qu’on lais­sait tom­ber comme des pièces d’or. Les Roth­schild. Les Noailles. La com­tesse de Chevigné.

Elle écou­tait. Elle cher­chait, dans ce brou­ha­ha, une men­tion de l’é­cri­vain du qua­trième. Mais per­sonne n’en par­lait. Il ne devait pas des­cendre dîner. Il ne devait pas faire par­tie de ce monde-là.

*

Après le dîner, elle res­ta dans le hall. Il y avait un concert, ce soir-là. Un pia­niste jouait du Fau­ré, du Debus­sy. Les clients s’é­taient ins­tal­lés dans les fau­teuils, les dames avec leurs éven­tails, les mes­sieurs avec leurs cigares.

Flo­ra écou­ta sans com­prendre. Elle ne connais­sait pas cette musique. Elle avait gran­di avec les chan­sons des rues, les refrains des cafés-concerts. Cela, c’é­tait autre chose. Quelque chose qui ne racon­tait pas d’his­toire, qui ne disait pas de mots, qui sem­blait par­ler une langue qu’elle ne pos­sé­dait pas.

Elle regar­da l’es­ca­lier. À un moment, vers dix heures, elle crut voir une sil­houette des­cendre. Un homme en par­des­sus sombre, mal­gré la cha­leur de juillet. Il tra­ver­sa le hall rapi­de­ment, comme s’il fuyait, et sor­tit par la porte laté­rale qui don­nait sur la digue.

Elle ne vit pas son visage. Mais elle sut.

*

Elle sor­tit à son tour, quelques minutes plus tard. La nuit était douce, la digue presque déserte. Quelques couples mar­chaient au loin, quelques pro­me­neurs solitaires.

Elle le cher­cha du regard. Elle le vit, loin devant elle, qui mar­chait vers l’ouest, vers les rochers. Il avan­çait len­te­ment, s’ar­rê­tait par­fois, sem­blait contem­pler la mer.

Elle le sui­vit. De loin. Assez loin pour qu’il ne la remarque pas, assez près pour ne pas le perdre.

Il s’ar­rê­ta près d’une cabine de bain, res­ta immo­bile un long moment. Elle s’as­sit sur un banc, fit sem­blant de regar­der les étoiles.

Que fai­sait-il ? À quoi pen­sait-il ? Elle aurait vou­lu entrer dans sa tête, com­prendre ce qui se pas­sait dans l’es­prit de quel­qu’un qui pas­sait ses jours à écrire. Mais elle était dehors, comme tou­jours. Dehors et regar­dant par la fenêtre.

Il repar­tit vers l’hô­tel. Elle atten­dit qu’il dis­pa­raisse pour ren­trer à son tour.

Cette nuit-là, elle dor­mit mieux. Enfin.

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