Blanc sur blanc
Blanc sur blanc
Troisième mouvement
TROISIÈME MOUVEMENT — Le Dessert qui brûle
Chapitre 10 — Shahi Tukda
Le shahi tukda est un mensonge magnifique.
On prend du pain rassis — du pain dur, du pain mort, du pain que personne ne veut plus — et on le fait frire dans le ghee jusqu’à ce qu’il devienne doré, croustillant, méconnaissable. Puis on le noie dans du rabri — ce lait réduit pendant des heures, épaissi, sucré, parfumé au safran et à la cardamome, devenu crème sans être crème, devenu dessert sans être dessert, devenu quelque chose qui n’a d’équivalent dans aucune autre cuisine du monde. On empile le pain frit et le rabri en couches alternées, on parsème d’amandes effilées et de pistaches concassées, on pose une feuille d’argent sur le sommet, et le plat est prêt — un palais construit sur une ruine, un triomphe bâti sur un déchet, la preuve que rien n’est perdu, que tout peut être transformé, que le pain rassis de la veille peut devenir le dessert royal de demain.
C’était le plat préféré de la Begum.
Irfan le savait, et il le préparait chaque fois que quelque chose n’allait pas dans le bungalow — quand le Nawab avait une quinte de toux qui durait trop longtemps, quand les comptes ne tombaient pas juste, quand une lettre de Karachi apportait des nouvelles que la Begum lisait sans les commenter. Il préparait le shahi tukda et il le montait à l’étage, et la Begum le mangeait seule dans sa chambre, avec les doigts, sans assiette — elle le prenait directement dans le bol de cuivre, et ce geste, si contraire à ses manières habituelles, si éloigné de la rigueur avec laquelle elle tenait sa maison et sa personne, ce geste disait mieux que tout le reste l’étendue de son désarroi, parce que les gens très contrôlés ne se laissent aller que dans les détails, et manger avec les doigts dans un bol de cuivre était, pour Begum Tahira, l’équivalent d’un effondrement.
Ce soir de novembre, Irfan prépara le shahi tukda sans que personne le lui demande.
Il le prépara parce que l’air du bungalow avait changé. Quelque chose s’était durci dans les murs, dans les voix, dans la façon dont les gens se croisaient dans les couloirs — ils se croisaient toujours avec la même politesse, le même adaab, la même inclinaison de tête, mais l’inclinaison durait une fraction de seconde de moins qu’avant, et cette fraction de seconde manquante était un gouffre, un précipice, la preuve que le tehzeeb commençait à s’user, comme tout s’use, comme le tissu le plus fin finit par montrer sa trame.
Les réfugiés étaient partis — la plupart d’entre eux, emmenés par des convois organisés par le gouvernement provincial vers des camps, des hébergements, des parentèles éloignées. Il n’en restait que quelques-uns, les plus âgés, les plus seuls, ceux qui n’avaient personne nulle part et pour qui le jardin de Bansi Lal était devenu le dernier jardin du monde. Le bungalow avait retrouvé une forme de calme, mais c’était un calme différent du calme d’avant — un calme d’après, un calme qui savait des choses que le calme d’avant ne savait pas, un calme qui avait vu les lits de corde entre les massifs de jasmin et les chaussures alignées devant la cuisine et le regard de Tariq le cousin de Lahore, et qui ne pouvait plus prétendre à l’innocence.
L’incident eut lieu sur la terrasse.
C’était la terrasse du premier étage, celle qui surplombait la cour, celle d’où Mira avait écouté le mushaira derrière le moucharabieh. La nuit était claire — une nuit de novembre, avec cette netteté de l’air qui suit la mousson et qui fait que chaque étoile semble découpée au rasoir, chaque son porte plus loin, chaque geste est plus visible. Irfan était monté porter le thé du soir — le thé de la terrasse, celui que le Nawab prenait en regardant le jardin — et en redescendant il avait croisé Mira, qui montait, et ils s’étaient arrêtés dans l’escalier, face à face, et l’escalier était étroit, et il fallait que l’un des deux recule pour laisser passer l’autre, et aucun des deux ne recula.
Ils restèrent là. Dans l’escalier. Entre deux étages. Entre le monde d’en haut et le monde d’en bas. Et la proximité de leurs corps — la proximité exacte, mesurable, la distance entre son épaule et la sienne, entre son souffle et le sien — cette proximité était une chose physique, tangible, un objet qui occupait l’espace entre eux et qui avait sa propre densité, sa propre chaleur, comme un plat posé entre deux convives, comme un bol de nihari à l’aube.
— Il faut que vous descendiez, dit Mira.
— Il faut que vous montiez, dit Irfan.
— Oui, dit Mira.
— Oui, dit Irfan.
Et personne ne bougea. Et le temps passa — une seconde, cinq secondes, dix secondes — et les secondes s’accumulèrent comme les couches de rabri sur le pain frit du shahi tukda, couche sur couche, douceur sur douceur, jusqu’à ce que l’accumulation devienne insoutenable, jusqu’à ce que la douceur elle-même devienne une forme de violence.
Il leva la main. Pas pour la toucher — pour déplacer une mèche de cheveux qui était tombée devant ses yeux. Un geste si petit, si insignifiant, si quotidien — les mères le font pour leurs enfants, les coiffeurs le font pour leurs clients, c’est un geste de rien, un geste de presque rien — mais dans cet escalier, entre cet homme et cette femme, ce geste fut un séisme. La mèche glissa entre ses doigts, et ses doigts effleurèrent sa tempe, et la tempe était chaude, et la chaleur passa de sa peau à ses doigts comme une épice passe du mortier au plat, et ce fut tout — un effleurement, une seconde, et Irfan retira sa main, et Mira ne dit rien, et ils se séparèrent, lui descendant, elle montant, comme si rien ne s’était passé.
Mais le serviteur les avait vus.
Rehman — le vieux serviteur du bungalow, celui qui portait les plateaux et cirait les chaussures et remontait les montres du Nawab chaque matin avec une dévotion horlogère — Rehman était dans le couloir du premier étage, et il avait vu le geste, et son visage n’avait exprimé rien, absolument rien, parce que Rehman était un homme du tehzeeb, un homme qui avait appris à ne rien exprimer, et cette absence d’expression était la chose la plus terrifiante du monde, plus terrifiante qu’un cri, qu’une accusation, qu’une gifle, parce que le vide du visage de Rehman était un écran sur lequel on pouvait projeter toutes les condamnations.
La rumeur prit deux jours pour faire le tour du bungalow.
Pas une rumeur bruyante — une rumeur de Lucknow, c’est-à-dire une rumeur murmurée, polie, enveloppée dans tant de précautions oratoires qu’on pouvait la nier avoir entendue, comme un parfum qu’on peut nier avoir senti. Mais elle était là, dans les regards détournés des servantes quand Mira descendait à la cuisine, dans le silence un peu trop long qui précédait les réponses quand Irfan demandait quelque chose, dans cette imperceptible modification de l’air qui entourait les deux comme une aura, une auréole inversée, un halo de soupçon.
La belle-sœur de Mira — une femme sèche et précise dont le visage ressemblait à une addition : tout y était compté — la belle-sœur fut la première à agir. Elle n’alla pas voir Mira. Elle alla voir la Begum. Parce que dans la hiérarchie du bungalow, la Begum était le tribunal, la cour d’appel, l’instance finale, et aller voir la Begum pour se plaindre d’une veuve qui fréquentait la cuisine d’un serviteur musulman, c’était déposer une plainte devant le juge suprême.
La Begum écouta. Elle écouta sans interrompre, sans hocher la tête, sans bouger un cil — elle écouta avec cette immobilité minérale qui était sa façon de peser, de mesurer, de jauger. Puis elle dit :
— Je m’en occupe.
Et la belle-sœur sortit, satisfaite de cette phrase ambiguë, parce que « je m’en occupe » pouvait signifier n’importe quoi — je punis, je pardonne, j’ignore, je tranche — et l’ambiguïté était, une fois de plus, le génie de Lucknow, cette capacité à satisfaire tout le monde en ne disant rien.
La Begum ne parla pas à Mira ce soir-là. Ni le lendemain. Elle attendit trois jours — le temps que le shahi tukda met à reposer dans le réfrigérateur avant de servir, le temps que le rabri épaississe, le temps que les saveurs se mêlent et se stabilisent. Et quand elle parla, elle parla non pas à Mira mais à Irfan.
Elle descendit à la cuisine. C’était la deuxième fois en six mois qu’un maître de la maison descendait les quatre marches de la cuisine d’Irfan — la première fois avait été le Nawab, le soir du dum — et cette descente avait la même solennité, la même gravité, le même poids de ce qui ne se fait pas et qui se fait quand même.
— Irfan, dit la Begum.
Il se retourna. Il tenait un couteau et un oignon, et il ne posa ni l’un ni l’autre, parce que poser le couteau aurait été admettre que la conversation qui s’annonçait méritait qu’on interrompe le travail, et Irfan n’était pas prêt à admettre cela.
— Begum Sahiba.
— Tu sais pourquoi je suis là.
Ce n’était pas une question. Les yeux de la Begum étaient deux pierres noires, polies, sans reflet — des yeux de femme qui a pris des décisions plus difficiles que celle-ci et qui en prendra de plus difficiles encore, des yeux qui ne demandaient pas la permission de voir.
— Oui, dit Irfan.
— Alors je ne dirai rien de plus. Sauf ceci.
Elle marqua une pause. Et dans cette pause, Irfan entendit quelque chose qu’il n’attendait pas — non pas de la sévérité, non pas de la colère, mais quelque chose qui ressemblait à de la fatigue, la fatigue d’une femme qui portait trop de choses sur ses épaules — l’argenterie, les bijoux, la maison, le départ possible, la lettre de Karachi, le registre nocturne, le manuscrit, les réfugiés, la vitre brisée, et maintenant cela, cet amour impossible entre un cuisinier et une veuve, cet amour blanc sur blanc qui s’ajoutait à la pile de tout ce qu’elle devait gérer sans avoir le droit de s’effondrer.
— Le shahi tukda, dit la Begum, c’est du pain rassis transformé en dessert royal. Mais pour qu’il devienne royal, il faut que le pain accepte de mourir. Il faut qu’il passe par le feu. Il faut qu’il cesse d’être ce qu’il était pour devenir ce qu’il sera. Tu comprends ?
— Non, Begum Sahiba.
— Menteur, dit la Begum.
Troisième « menteur » du bungalow. Et celui-ci, comme les deux précédents, n’était pas une accusation mais une reconnaissance — la reconnaissance que le mensonge, à Lucknow, était une forme de vérité, et que la vérité, à Lucknow, était une forme de mensonge, et que la seule chose qui comptait n’était ni la vérité ni le mensonge mais le goût — le goût de ce qui restait quand les mots avaient fini leur travail.
La Begum remonta les quatre marches. Et Irfan resta seul avec son couteau et son oignon, et les larmes coulèrent, et c’était commode, comme toujours, et il hacha l’oignon avec une violence qu’il ne se connaissait pas — tok tok tok tok tok — plus vite, plus fort, et la planche de bois résonna comme un tambour, comme un cœur, comme un poing sur une table, et l’oignon se rendit, et les larmes coulèrent, et Irfan ne savait plus si c’était l’oignon ou autre chose, et la distinction avait cessé de compter.
Chapitre 11 — Kulfi
La kulfi se prépare en refroidissant.
C’est l’inverse du feu — on prend le lait, on le réduit longtemps, très longtemps, en remuant sans arrêt pour qu’il ne brûle pas, pour qu’il épaississe sans accrocher, et quand il a perdu la moitié de son eau et gagné le double de sa densité, quand il est devenu presque solide, presque pâte, on y met la cardamome et les pistaches et le safran, et on le verse dans des moules coniques en métal, et on le place dans la glace. Et on attend que le froid fasse son travail. Le froid est patient. Le froid ne se presse pas. Le froid transforme le lait réduit en quelque chose de nouveau — ni liquide ni solide, ni chaud ni froid, un état intermédiaire, un entre-deux, et la kulfi est peut-être le seul dessert au monde qui existe dans l’entre-deux, qui refuse de choisir, qui reste suspendu entre deux états comme un mot entre deux langues, comme un homme entre deux pays, comme un amour entre deux mondes.
Mira ne descendit plus à la cuisine.
Pas d’un coup — par degrés, par étapes, comme le lait refroidit dans le moule de la kulfi, progressivement, imperceptiblement. Le premier jour après la visite de la Begum, elle descendit mais ne s’assit pas — elle resta debout, en haut des quatre marches, et sa voix avait quelque chose de différent, une raideur, une formalité qu’Irfan ne lui connaissait pas. Le deuxième jour, elle ne descendit pas mais envoya une servante demander si le thé était prêt. Le troisième jour, elle ne descendit pas et n’envoya personne. Et le quatrième jour, Irfan comprit que le tabouret près de la porte resterait vide, et il posa dessus un sac de farine, comme on pose un objet sur une chaise pour signifier qu’elle est prise, sauf qu’ici c’était l’inverse — le sac de farine disait : cette chaise n’est plus prise, cette chaise n’attend plus personne, cette chaise est redevenue une chaise.
Sa cuisine changea.
Les plats qu’il préparait étaient techniquement parfaits — les galouti fondaient, le biryani embaumait, le nihari avait cette profondeur de la nuit. Mais quelque chose manquait, et Irfan savait ce qui manquait, et il ne pouvait pas le remplacer, parce que ce qui manquait n’était pas une épice, n’était pas un ingrédient, n’était pas un geste — c’était une présence, c’était le poids d’un regard sur ses mains, c’était la certitude que quelqu’un, assis sur un tabouret, transformait ses gestes en poésie simplement en les regardant, et sans ce regard ses gestes redevenaient des gestes, ses plats redevenaient des plats, et il redevenait un cuisinier.
Le Nawab le remarqua.
— Irfan, dit-il un soir, en reposant sa cuillère. Ce korma.
— Huzoor ?
— Il est… Le Nawab chercha le mot. Le même mot que Mira avait cherché en goûtant le galouti cru, des mois plus tôt. Le même silence avant le mot. Puis : Il est correct.
Correct. Le mot le plus terrible du vocabulaire culinaire. Correct signifiait : sans défaut et sans âme. Correct signifiait : techniquement irréprochable et émotionnellement mort. Correct signifiait : tu n’es pas là, Irfan, tu es ailleurs, et là où tu es, la cuisine ne te suit pas.
— Pardonnez-moi, Huzoor.
— Il n’y a rien à pardonner. Il y a quelque chose à retrouver.
Mais le Nawab ne dit pas quoi, parce que le Nawab savait quoi, et Irfan savait que le Nawab savait quoi, et cette connaissance partagée et non dite était peut-être la forme la plus pure du tehzeeb — savoir ensemble sans parler, comprendre ensemble sans expliquer, souffrir ensemble sans se plaindre.
* * *
Le Nawab prit sa décision un dimanche.
Il ne l’annonça pas — il la formula, à voix haute, seul dans son bureau, devant ses livres et ses montres. Il dit :
— Je ne pars pas.
Il le dit comme on dit une prière — pas pour convaincre Dieu mais pour se convaincre soi-même. Il le dit trois fois, parce que les choses importantes méritent d’être dites trois fois, comme les épices importantes méritent d’être dosées trois fois, une fois pour la mesure, une fois pour la vérification, une fois pour la confiance.
La Begum, quand il le lui dit, ne fut pas surprise. Elle était assise dans sa chambre, avec le registre ouvert devant elle — le registre d’Ahmed, le registre nocturne, qui était devenu un objet autonome, un personnage à part entière de la maison, un livre en train de se faire.
— Je sais, dit-elle.
— Et toi ?
— Moi, je ne sais pas encore.
Le Nawab s’assit sur le bord du lit. Et entre eux, ce soir-là, l’espace n’était ni le désaccord ni l’accord mais ce territoire que les couples anciens connaissent — le territoire de la divergence acceptée, de la différence tolérée, de l’amour qui tient non pas parce qu’on est d’accord mais parce qu’on a décidé de ne pas se quitter, et que cette décision est renouvelée chaque jour, chaque heure, chaque minute, comme le feu sous le nihari est entretenu toute la nuit.
* * *
Bansi Lal invita le Nawab à jouer aux échecs.
Ce n’était pas une habitude — ils ne jouaient aux échecs que rarement, deux ou trois fois par an, quand quelque chose de grave demandait à être pensé sans être dit, quand les mots ne suffisaient plus et qu’il fallait un autre langage, un langage de cases et de pièces, de stratégie et de sacrifice, un langage qui permettait de parler de la réalité en ayant l’air de parler d’autre chose.
Ils s’installèrent dans le jardin, sous le frangipane. L’échiquier était un vieil échiquier de marbre — cases blanches et noires, pièces sculptées dans l’os — que le père du Nawab avait acheté dans un bazar de Chowk et qui avait cette patine des objets qui ont été touchés par trop de mains pour appartenir à quelqu’un.
Le Nawab joua les blancs. Bansi Lal les noirs.
— Tu sais que Premchand a écrit une nouvelle sur les échecs, dit le Nawab en avançant un pion.
— Je ne lis pas, dit Bansi Lal. Je plante.
— L’histoire est simple. Deux nobles de Lucknow jouent aux échecs pendant que les Anglais envahissent leur royaume. Ils jouent et jouent et ne lèvent pas les yeux du plateau. Et quand ils les lèvent, le royaume a disparu.
Bansi Lal avança un cavalier.
— Et le plateau ? demanda-t-il.
— Le plateau est toujours là.
— Alors ils n’ont pas tout perdu.
Le Nawab rit — un rire bref, sec, un rire qui ressemblait au bruit d’une branche qu’on casse. Puis il dit :
— Tahira veut partir.
— Je sais.
Le Nawab leva les yeux de l’échiquier.
— Tu sais ?
— Les murs parlent. Les fenêtres aussi. Et le jardinier qui arrose la nuit entend des choses que le maître de maison n’entend pas.
Le Nawab déplaça son fou. Bansi Lal prit le fou avec un pion — un échange inégal, un sacrifice, et les sacrifices de Bansi Lal aux échecs ressemblaient à ses sacrifices au jardin : il donnait volontiers les petites choses pour protéger les grandes.
— Toi, dit le Nawab, tu restes ?
— Je suis un jardinier. Un jardinier ne quitte pas son jardin. Un jardin qu’on quitte meurt. Et un jardinier dont le jardin meurt n’est plus un jardinier.
— Et si le jardin change ? Si les gens qui y vivent changent ?
— Le jardin ne change pas. Les gens changent. Les saisons changent. Le temps change. Mais la terre est la terre, et les racines sont les racines, et le frangipane que j’ai planté en 1936 sera là en 1997 et en 2047, et les gens qui s’assiéront dessous ne sauront pas mon nom, et ça n’a aucune importance, parce que les arbres ne se souviennent pas de ceux qui les plantent, les arbres se souviennent de l’eau.
Le Nawab ne répondit pas. Il regarda l’échiquier. Les pièces blanches et noires se faisaient face dans une configuration que les joueurs d’échecs appellent le milieu de partie — le moment où l’ouverture est terminée et où la fin n’est pas encore visible, le moment où tout est encore possible, le moment le plus dangereux et le plus beau, parce que c’est le moment du choix.
— Échec, dit Bansi Lal.
Le Nawab regarda. Le cavalier noir menaçait son roi. Un cavalier — la pièce la plus imprévisible, la seule qui saute par-dessus les autres, la seule qui ne suit pas de ligne droite, la seule qui surprend.
— Bien joué, dit le Nawab.
— Ce n’est pas moi, dit Bansi Lal. C’est le cavalier. Les cavaliers savent des choses que les rois ne savent pas.
Le Nawab déplaça son roi. Un seul pas, d’une case, parce que les rois ne se déplacent que d’une case à la fois, c’est leur malédiction et leur dignité — ne jamais fuir, ne jamais se précipiter, avancer d’un pas, un seul, et tenir.
Ils jouèrent jusqu’à la tombée du jour. Personne ne gagna. La partie finit par une position que les joueurs d’échecs appellent le pat — ni victoire ni défaite, un état de suspension, un équilibre immobile où aucun camp ne peut bouger sans se détruire.
— Comme Lucknow, dit le Nawab.
— Comme toujours, dit Bansi Lal.
Et il se leva pour aller arroser le jardin.
Chapitre 12 — Gulab Jal
Il plut cette nuit-là.
Pas la mousson — la mousson était finie depuis des semaines, et la pluie de novembre n’avait rien à voir avec la mousson, elle n’avait ni sa puissance ni sa durée ni son arrogance. C’était une pluie timide, une pluie hors saison, une pluie qui ne savait pas elle-même ce qu’elle faisait là, qui tombait avec une sorte d’excuse, de confusion, comme quelqu’un qui entre dans une pièce où il n’est pas invité et qui reste quand même, parce que dehors il fait froid et que la pièce est chaude.
La pluie tomba sur le jardin de Bansi Lal, et le jardin but comme un homme assoiffé — avec gratitude, avec avidité, avec cette reconnaissance du corps pour ce qui lui manquait sans qu’il le sache. Les fleurs s’ouvrirent. Le jasmin, qui avait commencé à se replier pour l’hiver, s’ouvrit de nouveau, et son parfum monta dans l’air mouillé, décuplé par l’eau, et le bungalow tout entier fut enveloppé d’une odeur de jasmin et de terre trempée qui était l’odeur de la mémoire — parce que rien ne ravive les souvenirs comme la pluie, rien ne ramène le passé comme l’eau sur la terre sèche.
Irfan était dans sa cuisine.
Il ne cuisinait pas. Il était assis sur le sol de pierre, le dos contre le mur de chaux, les yeux ouverts dans le noir. Il écoutait la pluie. Le bruit de la pluie sur les tuiles du bungalow était un bruit de percussions — régulier, enveloppant, hypnotique — et il se superposait au silence de la cuisine, et le mélange des deux — la pluie et le silence, le son et l’absence de son — créait un espace qui n’existait que la nuit, un espace qui n’appartenait à personne, un espace libre.
Il pensait à l’eau de rose.
Le gulab jal — l’eau de rose — était le parfum le plus simple et le plus insaisissable de la cuisine lucknowie. On le mettait partout et nulle part — une giclée dans le biryani au moment de servir, quelques gouttes dans le sherbet, une brume sur le visage d’un malade, un voile sur le corps d’un mort. C’était un parfum qui n’insistait jamais, qui ne durait jamais, qui était là et n’était plus là, comme un fantôme, comme un soupir, comme le souvenir de quelque chose qu’on a aimé et qu’on ne retrouvera pas — non pas parce qu’il a disparu, mais parce que ce n’est pas dans la nature de l’eau de rose de rester. L’eau de rose passe. C’est sa fonction. C’est sa beauté. Elle parfume un instant, et l’instant est tout.
La porte de la cuisine s’ouvrit.
Pas la porte de l’escalier — la porte du jardin, celle par laquelle Mira était venue le soir du paan. Et c’était encore Mira, trempée de pluie, les cheveux plaqués sur le visage, les pieds nus couverts de boue du jardin, et elle se tenait dans l’encadrement de la porte comme elle s’était tenue la première fois en haut des quatre marches — une silhouette sans visage, une présence avant d’être une personne, une voix avant d’être un nom.
Mais cette fois, elle ne dit pas que ça sentait le paradis. Elle ne dit rien. Elle entra.
Elle entra et elle referma la porte derrière elle, et le bruit de la porte qui se fermait fut un son définitif, un son de clou de girofle qui scelle un paan, un son de couvercle qu’on pose sur un dum, et Irfan se leva, et ils se firent face dans la cuisine obscure, avec entre eux l’odeur de la pluie et l’odeur des épices et l’odeur de tout ce qui avait été retenu, contenu, scellé pendant six mois et qui ne pouvait plus l’être.
— Je ne suis pas censée être ici, dit Mira.
— Non, dit Irfan.
— La Begum.
— Oui.
— Les gens.
— Oui.
— C’est impossible.
— Oui, dit Irfan. C’est impossible.
Et le mot « impossible », prononcé par les deux, reconnu par les deux, accepté par les deux, devint paradoxalement le mot qui ouvrit la porte — parce que dire qu’une chose est impossible, c’est déjà la nommer, et nommer une chose, c’est lui donner une existence, et une chose qui existe ne peut plus être ignorée, même si elle est impossible, surtout si elle est impossible.
Elle avança d’un pas. Puis d’un autre. La cuisine était petite — sept pas du mur au fourneau, cinq de la porte à l’évier. Mais ce soir-là, la cuisine était immense, parce que chaque pas de Mira était un continent, et chaque continent était une frontière franchie, et les frontières étaient innombrables — la caste, la religion, le veuvage, le service, la convenance, le tehzeeb, le monde — et elle les franchissait toutes, l’une après l’autre, pieds nus sur la pierre froide, avec cette résolution du corps qu’Irfan avait reconnue le premier jour, quand elle avait descendu les quatre marches dans son sari blanc de veuve et qu’il avait vu une femme qui avait décidé de ne pas mourir.
Elle était devant lui.
La distance entre eux était la distance d’un souffle — la distance qui sépare le « c’est » du « c’est » qu’ils avaient échangé devant le galouti cru, la distance d’une seconde de trop sur l’anse d’une marmite, la distance d’une mèche de cheveux entre deux doigts. Et cette distance, qui avait été maintenue pendant six mois avec une précision horlogère, cette distance se referma, et ce qui se passa alors ne se raconte pas avec des mots de roman, parce que les mots de roman sont des mots de spectateur, et ce qui se passait dans cette cuisine n’avait pas de spectateur.
Ce qui se passa fut ceci : deux personnes qui s’étaient nourries l’une de l’autre — lui par les plats, elle par les mots, lui par les mains, elle par les yeux — deux personnes qui avaient fait de la nourriture un langage et du langage une nourriture se trouvèrent enfin dans le même silence, le même espace, le même souffle, et le silence et l’espace et le souffle firent ce que le silence et l’espace et le souffle font depuis que le monde existe : ils rapprochèrent.
Les mains d’Irfan — ces mains qui connaissaient les cent soixante et une épices, qui savaient pétrir le galouti avec le tranchant et non la paume, qui avaient la mémoire de milliers de repas dans chaque articulation — ses mains se posèrent sur les épaules de Mira, et l’eau de pluie traversa ses paumes, et la chaleur de la peau de Mira traversa l’eau de pluie, et les deux — l’eau et la chaleur, le froid et le chaud — se mélangèrent dans ses mains comme les épices se mélangent dans le dum, et quelque chose se transforma, quelque chose qui n’avait pas de nom et qui n’en aurait jamais.
Mira posa ses mains sur les mains d’Irfan. Ses mains à elle — des mains de lectrice, des mains de danseuse, des mains qui savaient les gestes du Kathak et les pages des livres — ses mains se posèrent sur les siennes, et la superposition de ces quatre mains sur ses épaules fut un geste d’une simplicité absolue, un geste sans ornement, sans tehzeeb, sans la moindre trace de la politesse lucknowie qui leur avait servi de langage et de prison pendant six mois — un geste nu, un geste de premier matin, un geste d’avant les mots.
La pluie tombait.
La cuisine était le monde. Les cuivres pendaient comme des lunes. Le sol de pierre rouge absorbait leurs pas, leurs souffles, leur histoire, comme il avait absorbé la mémoire de milliers de repas. Et les épices dans leurs bocaux de verre — les cent soixante et une, les nommées et les innommées — les épices regardaient, si les épices pouvaient regarder, et elles ne jugeaient pas, parce que les épices ne jugent pas, les épices se mélangent, c’est leur nature, c’est leur vocation, et ce qui se mélangeait dans cette cuisine cette nuit-là était de la même nature que ce qui se mélangeait dans chaque plat d’Irfan — des éléments incompatibles, des saveurs contradictoires, des mondes opposés — et le mélange était impossible, et le mélange était magnifique, et le mélange était vrai.
Ils ne montèrent pas à l’étage. Ils restèrent dans la cuisine. Parce que la cuisine était leur lieu, le seul lieu qui leur appartenait, le seul lieu où les quatre marches ne comptaient plus, où le haut et le bas cessaient d’exister, où le monde se réduisait à un sol de pierre, des murs de chaux, des cuivres et des épices, et deux corps qui avaient fini par comprendre ce que les mains savaient depuis le début.
Et dehors la pluie tombait, et le jasmin de Bansi Lal s’ouvrait dans la nuit, et l’eau de rose — le gulab jal, le plus éphémère des parfums — l’eau de rose n’était nulle part et partout, dans la pluie, dans les fleurs, dans la peau mouillée de Mira, dans les mains d’Irfan, dans l’air de la cuisine, dans cette nuit de novembre qui ne ressemblait à aucune autre nuit et qui ne reviendrait jamais, parce que l’eau de rose ne revient jamais, parce que l’eau de rose est le parfum de ce qui ne se produit qu’une fois.
Plus tard — bien plus tard, quand la pluie avait cessé et que le silence avait repris ses droits sur le bungalow, ce silence de la fin de nuit qui n’est pas un vrai silence mais une accalmie, une respiration entre deux bruits, un dum entre deux ouvertures — plus tard, Mira dit :
— Je n’ai pas peur.
Irfan caressa ses cheveux. Ils avaient séché pendant la nuit, et ils sentaient la pluie et la cuisine et le jasmin et le curcuma et le temps, et toutes ces odeurs ne faisaient qu’une, et cette odeur unique était l’odeur de cette nuit, et il la garderait en lui comme il gardait les épices sans nom dans les petits sacs de mousseline — par le toucher, par la mémoire du corps, sans étiquette, sans recette.
— Moi non plus, dit-il.
Et c’était un mensonge, parce qu’il avait peur — peur de demain, peur du bungalow, peur de la Begum, peur du monde qui ne voudrait pas d’eux — mais c’était aussi la vérité, parce que la peur n’avait plus d’importance, parce que la peur était une épice comme les autres, une épice qu’on pouvait doser, intégrer, transformer, et que le plat final — ce plat qu’ils étaient en train de préparer ensemble depuis le premier sherbet au kewra — le plat final contenait de la peur, oui, mais aussi du désir et de la tendresse et du curcuma et de la pluie et de la poésie et de la viande hachée cent cinquante fois et du pain rassis frit dans le ghee et de la broderie blanche sur blanc et toutes les fleurs du jardin de Bansi Lal, et le mélange était impossible, et le mélange était magnifique, et le mélange était le seul mot qu’ils avaient jamais eu besoin de connaître.
L’aube arriva.
Mira partit par la porte du jardin, comme elle était venue. Ses pieds laissèrent des traces dans la boue du jardin — des traces qui dureraient jusqu’à ce que Bansi Lal les efface en arrosant, et Bansi Lal les verrait, et Bansi Lal ne dirait rien, parce que Bansi Lal était un homme des racines, et les racines ne jugent pas ce qui se passe au-dessus.
Irfan resta dans la cuisine. Il ouvrit la fenêtre. L’air du matin entra — frais, lavé, neuf, cet air d’après la pluie qui est l’air le plus pur du monde — et il inspira profondément, et l’air avait le goût de l’eau de rose, et l’eau de rose avait le goût de Mira, et Mira avait le goût de tout ce qui compte et de rien qui dure, et c’était bien ainsi, et il le savait, et il ne voulait pas que ce soit autrement.
Il prit le bol de terre cuite sur l’étagère. Le bol du nihari, celui qu’il n’avait pas cassé. Il le regarda. Puis il le remit à sa place.
Il n’était pas encore temps de le casser.
Chapitre 13 — Firni
La firni se sert dans des coupelles de terre cuite qu’on jette après usage.
C’est une crème de riz — du riz moulu très fin, cuit dans du lait, sucré, parfumé au safran et à la cardamome, refroidi jusqu’à ce qu’il prenne la consistance d’un nuage solide. On la verse dans de petites coupelles d’argile non vernies — des shikora — et on la laisse reposer, et pendant qu’elle repose l’argile absorbe une partie du liquide, et la firni épaissit encore, et prend ce goût de terre que seule l’argile peut donner, ce goût de sol et de pluie et de racines qui est le goût de l’Inde, le goût du pays lui-même, un goût qu’on ne retrouve nulle part ailleurs parce que l’argile de chaque pays a un goût différent, et l’argile de Lucknow a le goût de Lucknow — un goût de frangipane et de poussière et de fleuve et de siècles.
Et quand la firni est mangée, on jette la coupelle. On la casse. On ne la lave pas, on ne la réutilise pas, on ne la garde pas. La coupelle a servi une fois, elle a donné son goût de terre à la crème, elle a rempli sa fonction, et sa fonction accomplie, elle retourne à la terre, en morceaux, et les morceaux se mêlent au sol, et le sol absorbe l’argile, et l’argile redevient terre, et la boucle est bouclée.
C’est le dessert de ce qui ne dure pas.
* * *
La Begum annonça son départ un mardi — le jour du mushaira, comme si elle avait voulu que l’annonce se fasse le jour le plus lucknowi de la semaine, le jour de la poésie et des galouti, le jour où le bungalow était le plus lui-même.
Elle ne fit pas de discours. Elle ne réunit pas la maisonnée. Elle dit au Nawab, dans leur chambre, avec le registre fermé sur la table de nuit :
— Je pars pour Karachi le mois prochain.
— Seule ?
— Seule.
Le mot tomba entre eux comme un galouti tombe sur le tawa — avec un grésillement bref, une brûlure, puis un silence. Le Nawab ne demanda pas pourquoi. Le Nawab ne demanda pas pour combien de temps. Le Nawab demanda :
— Et le registre ?
La Begum regarda le registre. Ce cahier qui avait été son compagnon de nuit pendant six mois, ce cahier dans lequel Ahmed le scribe avait couché ses mots avec une dévotion de calligraphe, ce cahier qui contenait — quoi ? La chronique d’un bungalow ? Le journal d’une femme qui regarde son monde se transformer ? Le premier roman d’une Begum qui ne savait pas qu’elle était écrivain ? Tout cela et autre chose encore, quelque chose qui n’avait pas de nom, comme les épices sans nom d’Irfan, comme l’amour sans nom entre le cuisinier et la veuve.
— Le registre reste, dit la Begum. Il appartient à la maison.
— Et toi ?
— Moi, je n’appartiens pas à la maison. J’appartiens à ce que la maison va devenir.
Le Nawab ne comprit pas. Ou peut-être comprit-il, et la compréhension lui fit mal, et il préféra ne pas comprendre, parce que ne pas comprendre est parfois la forme la plus généreuse de l’amour — on laisse à l’autre le droit d’être incompréhensible, on lui laisse le droit de partir sans explication, de choisir sans justification, d’exister sans permission.
— Adaab, dit le Nawab.
— Adaab, dit la Begum.
Et ce salut échangé entre deux époux — ce salut formel, ce geste de courtoisie publique utilisé dans l’intimité d’une chambre — ce salut fut la chose la plus triste et la plus belle de la soirée, parce qu’il contenait en lui tout le tehzeeb de Lucknow, toute la grandeur et toute la folie de ces gens qui répondaient à la fin du monde par une révérence.
* * *
La nouvelle descendit dans le bungalow comme l’eau descend dans le sol — par infiltration, par capillarité, goutte à goutte, couche après couche. Chaque personne l’apprit séparément, et chaque personne réagit selon sa nature.
Bansi Lal ne dit rien. Il arrosa le jardin.
Rehman, le vieux serviteur, commença à ranger les affaires de la Begum avec une méticulosité maniaque, pliant chaque vêtement avec la précision d’un origamiste, comme si la qualité du pliage pouvait compenser la douleur du départ.
Mumtaz Begum, quand elle l’apprit au mushaira suivant, chanta un ghazal de séparation d’une voix si fêlée que le docteur Pestonji sortit un mouchoir de sa poche — pas pour pleurer, pour avoir quelque chose à faire de ses mains.
Et Irfan reçut une proposition.
Elle vint par la Begum elle-même, qui descendit à la cuisine pour la troisième et dernière fois. Cette fois, elle ne s’arrêta pas en haut des quatre marches. Elle descendit tout en bas, elle entra dans la cuisine, elle s’assit sur le tabouret de Mira — le tabouret où personne ne s’asseyait plus, le tabouret au sac de farine — et elle dit :
— Viens avec moi à Karachi.
Irfan tenait un couteau. Il le posa. C’était la première fois qu’il posait le couteau pour une conversation.
— Un rakabdar de votre talent, continua la Begum. À Karachi, tout est à construire. Les familles qui arrivent ont besoin de tout — de maisons, de serviteurs, de cuisiniers. Un cuisinier de Lucknow, un vrai, un qui sait le dum et le galouti et le nihari et toutes les recettes que personne n’écrit parce qu’elles se transmettent de main en main — un cuisinier comme toi vaudra de l’or là-bas. Le double de ce que tu gagnes ici. Le triple, peut-être.
Irfan ne répondit pas tout de suite. Il regarda la cuisine — sa cuisine, ces murs de chaux, ces cuivres, ce sol de pierre rouge qui avait la mémoire de milliers de repas, cette fenêtre par laquelle il voyait la terrasse et le moucharabieh, cette porte par laquelle Mira était venue sous la pluie, ces quatre marches qui séparaient le monde d’en haut du monde d’en bas et qui étaient, à elles seules, toute l’architecture de sa vie.
— Begum Sahiba, dit-il. Qu’est-ce que Lucknow sans son cuisinier ?
— Lucknow sans son cuisinier trouvera un autre cuisinier.
— Et le cuisinier sans Lucknow ?
La Begum ne répondit pas. La question était la réponse. Et la réponse était une cuisine de quatre mètres sur cinq, avec des cuivres aux murs et des épices dans des bocaux et un tabouret près de la porte et un sol de pierre rouge qui gardait la mémoire de tout.
— Non, dit Irfan.
— Réfléchis.
— J’ai réfléchi.
— Tu n’as pas réfléchi, tu as senti. Ce n’est pas la même chose.
— Pour moi, c’est la même chose. Mes mains pensent, Begum Sahiba. Et mes mains ne veulent pas partir.
La Begum se leva du tabouret. Elle lissa son dupatta. Elle regarda Irfan une dernière fois — un regard long, attentif, le regard d’une femme qui mesure un homme et qui le trouve à la fois admirable et insensé, et qui sait que l’admirable et l’insensé sont souvent la même chose.
— Tu es un imbécile, dit-elle. Mais tu es le meilleur imbécile que j’aie jamais connu.
Et elle remonta les quatre marches, et le bruit de ses chappals sur la pierre s’estompa dans l’escalier, et Irfan reprit son couteau, et le tok tok tok reprit, et la cuisine reprit, et le monde reprit.
* * *
Mira apprit la nouvelle le soir même. Pas par Irfan — par les murs, par les murmures, par cette télégraphie silencieuse qui était le vrai système de communication du bungalow. Elle apprit que la Begum partait. Elle apprit qu’Irfan avait refusé de la suivre. Et elle apprit — par le même système, par les mêmes murs — qu’Irfan avait refusé pour elle.
Elle ne descendit pas à la cuisine. Pas ce soir-là. Elle monta sur la terrasse, derrière le moucharabieh, et elle regarda le jardin dans la nuit — les lits de corde des derniers réfugiés, les massifs de jasmin de Bansi Lal, le frangipane dont les feuilles commençaient à jaunir, les étoiles de novembre qui perçaient le ciel de Lucknow avec une insistance de diamants — et elle pensa à la firni.
La firni dans ses coupelles de terre cuite. La firni qu’on mange une fois et dont on jette le contenant. La firni qui prend le goût de la terre et qui retourne à la terre. Et elle se demanda si l’amour était comme la firni — quelque chose qui prenait le goût du lieu où il naissait, quelque chose qui ne pouvait exister que dans ce lieu, dans cette argile, dans cette terre, et qui ne survivrait pas au déplacement, pas au transfert, pas à l’exil.
Et elle se demanda si Irfan le savait.
Et elle sut qu’il le savait.
* * *
Le manuscrit disparut le même soir.
Personne ne sut comment. Le tiroir du bureau du Nawab — le tiroir qui ne fermait pas à clé — était vide. Les feuillets n’étaient plus là. Le tissu huilé qui les enveloppait n’était plus là. Rien n’était là. Le tiroir était un trou, un vide, une bouche ouverte sur le néant.
Le Nawab ne s’en aperçut que le lendemain matin, en ouvrant le tiroir pour y prendre un stylo. Il resta un moment devant le tiroir vide, les mains posées sur le bureau, le regard fixe. Puis il ferma le tiroir.
Il ne posa pas de questions. Il ne lança pas de recherches. Il ne convoqua pas les serviteurs, ne fouilla pas les chambres, ne demanda rien à personne. Il ferma le tiroir et il descendit prendre son thé dans le jardin avec Bansi Lal, et il ne mentionna pas le manuscrit, et Bansi Lal ne mentionna pas le manuscrit, et le thé fut bu, et le jardin fut arrosé, et la journée continua.
Le manuscrit avait disparu comme il était apparu — sans explication, sans trace, comme un parfum qui se dissipe, comme une épice sans nom qui n’existe que dans le souvenir de ceux qui l’ont goûtée. Le professeur Trivedi, quand il l’apprit, pâlit et demanda si l’on pouvait au moins photographier — mais il n’y avait rien à photographier, il n’y avait plus rien, et Trivedi comprit, avec cette résignation particulière des universitaires qui perdent un texte, que le manuscrit ne voulait pas être authentifié, ne voulait pas être étudié, ne voulait pas être possédé. Le manuscrit voulait circuler. Le manuscrit voulait disparaître et réapparaître, comme les fantômes, comme les saisons, comme les recettes qu’on ne peut pas écrire et qui se transmettent de main en main.
Qui l’avait pris ? Riyaz, peut-être, le jeune poète fiévreux, qui avait vu dans ces pages un miroir de ce qu’il voulait écrire. La Begum, peut-être, qui l’avait glissé dans sa malle pour Karachi, comme on emporte un morceau de mur quand on quitte une maison. Un serviteur, peut-être, qui l’avait vendu au bazar de Chowk pour quelques roupies, sans savoir ce qu’il vendait. Ou personne. Peut-être que le manuscrit était retourné dans les murs, avait trouvé une nouvelle fissure, un nouveau creux, un nouvel espace entre deux briques, et qu’il dormait de nouveau, patient, immuable, dans l’attente d’un autre ouvrier, d’un autre siècle, d’une autre main qui le trouverait et qui se demanderait, comme le Nawab s’était demandé, comme Trivedi s’était demandé, comme tout le monde s’était demandé : est-ce Premchand ?
Et la réponse n’avait aucune importance. Parce que la vraie question n’était pas : est-ce Premchand ? La vraie question était : est-ce beau ?
Et la réponse était oui.
Chapitre 14 — Ilaichi
On mord dans une graine de cardamome et elle éclate.
C’est un événement minuscule — une graine de quelques millimètres, verte, ridée, dure comme une petite pierre — et pourtant l’explosion qu’elle provoque dans la bouche est sans commune mesure avec sa taille. Le goût arrive d’un coup, total, sans préambule — sucré d’abord, puis amer, puis frais, puis brûlant, les quatre saveurs en même temps, les quatre saisons en même temps, et la bouche ne sait plus ce qu’elle goûte, la bouche est débordée, submergée, et le cerveau qui essaie de classer — est-ce sucré ? est-ce amer ? — le cerveau échoue, parce que la cardamome refuse d’être classée, la cardamome est tout, la cardamome est le goût de ce qui ne choisit pas.
C’est l’épice la plus ancienne du monde. Les pharaons la mâchaient pour purifier leur haleine avant de parler aux dieux. Les Romains l’importaient d’Orient à prix d’or. Les Arabes l’appelaient « la graine du paradis ». Et à Lucknow, on la mettait dans tout — dans le thé, dans le biryani, dans le shahi tukda, dans le paan, dans la kulfi, dans le sherbet — dans tout, parce que la cardamome avait cette vertu unique de ne pas écraser les autres saveurs mais de les révéler, de les amplifier, de les rendre plus elles-mêmes, et un plat avec de la cardamome n’était pas un plat à la cardamome, c’était un plat devenu plus plat, un goût devenu plus goût, une chose devenue plus chose.
Décembre 1947.
Le bungalow était plus vide. La Begum était partie. Ses malles avaient été chargées dans un camion un matin de la fin novembre, et le camion avait pris la route de la gare, et à la gare un train l’attendait, et le train allait vers l’ouest, vers ce pays neuf qu’on appelait le Pakistan et qui n’existait que depuis quatre mois et qui était encore un brouillon, un chantier, une promesse en construction. La Begum était montée dans le train sans se retourner — non pas par froideur mais par principe, parce que se retourner c’était hésiter, et la Begum n’hésitait jamais, parce que l’hésitation est un luxe que les femmes fortes ne peuvent pas se permettre.
Elle avait laissé le registre. Sur la table de nuit, dans leur chambre — la chambre du Nawab, qui était aussi sa chambre et qui ne serait plus sa chambre. Le registre était fermé, et sur la couverture la Begum avait posé un paan — un paan qu’elle avait préparé elle-même, avec ses mains de Begum, ses mains qui comptaient et classaient et organisaient, un paan maladroit, gauche, mal replié, mais parfumé, sincère, le premier et le dernier paan de Begum Tahira. Le Nawab trouva le paan le soir même. Il ne le mangea pas. Il le posa à côté du registre, et les deux — le cahier et le paan — restèrent là, sur la table de nuit, comme les reliques d’un monde qui n’existait plus et qui existait encore, dans les objets, dans les odeurs, dans les pages, dans le goût.
Le Nawab vieillit de dix ans en dix jours.
Ce n’était pas visible — pas pour les visiteurs du mushaira, pas pour le docteur Pestonji, pas pour Mumtaz Begum. Le Nawab s’habillait toujours avec le même soin, portait toujours son calot brodé, changeait toujours de montre chaque jour, disait toujours adaab avec la même inclinaison. Mais pour ceux qui le connaissaient vraiment — pour Bansi Lal, pour Irfan, pour les murs du bungalow — le Nawab avait changé. Son pas était un peu plus lent. Ses pauses un peu plus longues. La radio, qu’il écoutait toujours, semblait l’atteindre davantage, comme si le filtre de distance et d’ironie à travers lequel il recevait les nouvelles du monde s’était aminci, et que les mots de All India Radio lui arrivaient maintenant presque nus, presque crus, sans la protection du tehzeeb.
Mais il tenait. Il tenait comme tient un mur de chaux — en blanchissant, en s’effritant aux bords, en perdant des morceaux que personne ne ramasse, mais en tenant.
* * *
Un soir de décembre, Irfan prépara un repas simple.
Pas un festin. Pas un banquet. Pas les vingt-quatre plats du Nikah ni les galouti du mardi soir ni le biryani en dum de quatre heures. Un daal. Un riz. Du ghee. De la cardamome.
C’est tout.
Le daal — des lentilles jaunes, le toor dal, la lentille la plus humble, la plus quotidienne, la lentille que mangent les pauvres et les rois et les enfants et les vieillards, la lentille qui est à l’Inde ce que le pain est à la France : le socle, le fondement, la base sur laquelle tout le reste est construit. Irfan la cuisit longtemps, dans de l’eau avec du sel et du curcuma, et quand elle fut tendre il la battit avec une cuillère en bois jusqu’à ce qu’elle devienne crémeuse, et il fit un tadka — une tempérage — avec du ghee, des graines de cumin, de l’ail, du piment séché et des feuilles de curry, et il versa le tadka sur le daal, et le grésillement fut le son le plus simple et le plus ancien de la cuisine indienne, un son qui n’avait pas changé depuis des millénaires, un son de ghee sur des épices, un son de vie.
Le riz — du basmati de Dehra Dun, long, fin, parfumé. Irfan le lava sept fois, comme son père le lui avait appris — sept fois, pas six, pas huit, sept, parce que le chiffre sept avait une vertu que les autres chiffres n’avaient pas, une vertu qui n’était pas mathématique mais mystique, et le riz lavé sept fois était plus blanc, plus léger, plus aérien que le riz lavé six fois, et cette différence était imperceptible pour tout le monde sauf pour un rakabdar, et le rakabdar était Irfan, et Irfan lavait son riz sept fois, et c’était tout. Il le cuisit dans de l’eau bouillante avec un bâton de cannelle et deux gousses de cardamome — pas trois, pas quatre, deux, parce que ce soir n’était pas un soir de fête, c’était un soir de vérité, et la vérité demande peu d’épices.
Le ghee — il en fit fondre une cuillerée dans une petite casserole, et le ghee fondu avait cette couleur d’or liquide, cette transparence lumineuse qui était la couleur de l’Inde elle-même, la couleur du soleil sur les plaines, la couleur de la peau sous le curcuma, et il le versa sur le riz, un fil mince, un fil d’or, et le riz brilla.
Et la cardamome. Trois gousses vertes, posées sur le riz, entières, non écrasées, non ouvertes — des graines encore fermées, encore secrètes, qui ne libéreraient leur goût que sous la dent de celui qui les mordrait.
Il monta le plateau.
Le Nawab était dans le jardin. Assis sous le frangipane, sur le banc de Bansi Lal, avec Bansi Lal à côté de lui — les deux hommes assis dans la pénombre de décembre, qui n’est pas la pénombre chaude de l’été mais une pénombre fraîche, nette, avec des étoiles si proches qu’on dirait des clous plantés dans le ciel.
Irfan posa le plateau entre eux.
— C’est tout ? dit le Nawab en regardant le daal et le riz.
— C’est tout, dit Irfan.
— Pas de galouti ? Pas de biryani ? Pas de nihari ?
— Non, Huzoor. Ce soir, c’est un daal.
Le Nawab regarda le plateau. Le daal jaune, le riz blanc, le fil de ghee doré, les trois gousses de cardamome vertes. Quatre couleurs. Quatre saveurs. Quatre directions. Et au centre de tout, le silence — le silence de ce qui est simple, le silence de ce qui n’a pas besoin d’explication, le silence de la pierre rouge de la cuisine et de la terre du jardin et du plâtre des murs Art Déco et de tout ce qui avait tenu, tout ce qui tenait encore, tout ce qui tiendrait peut-être.
— Bansi, dit le Nawab. Tu manges avec nous.
Ce n’était pas une question. Et Bansi Lal ne protesta pas. Il ne dit pas : je suis le jardinier, pas le convive. Il ne dit pas : c’est contraire au protocole. Il prit le bol que lui tendait Irfan, et Irfan servit le daal et le riz, et les trois hommes mangèrent ensemble, dans le jardin, sous le frangipane, avec les étoiles au-dessus d’eux et les racines en dessous et entre les deux cette mince couche de vie, cette pellicule fragile qu’on appelle le présent et qui est la seule chose que nous possédons vraiment.
Le Nawab mordit dans une graine de cardamome.
Elle éclata.
Et le goût — ce goût total, ce goût qui ne choisit pas entre le sucré et l’amer, entre le frais et le brûlant, entre la joie et la peine — le goût emplit sa bouche, et ses yeux se fermèrent, et pendant un instant le Nawab ne fut plus un nawab, ne fut plus un homme dont la femme était partie, ne fut plus un homme dont le monde s’effondrait, ne fut plus rien de tout cela — il fut simplement un homme qui goûtait une graine de cardamome dans un jardin de Lucknow en décembre 1947, et le goût était bon, et le goût suffisait, et le goût était tout.
— Irfan, dit le Nawab.
— Huzoor.
— C’est ton meilleur repas.
Irfan ne répondit pas. Mais il savait que le Nawab avait raison. Ce daal, ce riz, ce ghee, cette cardamome — ce repas de rien, ce repas de presque rien, ce repas qui avait coûté moins que les fleurs du jardin — c’était son meilleur repas, parce que c’était le repas le plus vrai, le repas le plus nu, le repas débarrassé de tout ce qui n’était pas essentiel, et l’essentiel, Irfan l’avait enfin compris, l’essentiel n’était pas les cent soixante et une épices, l’essentiel n’était pas le dum ni le galouti ni le nihari ni aucune des merveilles de la cuisine awadhi — l’essentiel était ceci : quelqu’un cuisine, quelqu’un mange, et entre les deux il y a de l’amour, et l’amour n’a pas de recette.
* * *
Plus tard cette nuit-là, Mira descendit à la cuisine.
Elle descendit par l’escalier, pas par le jardin — par les quatre marches, comme la première fois. Elle portait un sari — pas blanc, pas vert, pas orange, un sari bleu nuit, le bleu de l’heure entre la nuit et le jour, le bleu de la cuisine à l’aube, le bleu de leur première nuit. Et elle s’assit sur le tabouret. Le tabouret de la première fois. Le tabouret dont Irfan avait retiré le sac de farine.
— C’est Noor qui a pris le manuscrit, dit Mira.
Irfan la regarda.
— La brodeuse. La brodeuse aveugle. Elle me l’a dit. Elle l’a pris dans le tiroir du Nawab et elle l’a cousu dans un tissu. Un tissu blanc. Brodé blanc sur blanc. Et elle l’a donné à quelqu’un — elle ne m’a pas dit à qui. Elle a dit que le manuscrit ne devait pas rester dans un tiroir. Qu’un texte dans un tiroir est un texte mort. Qu’un texte doit circuler, passer de main en main, comme une recette, comme une broderie, comme un secret qu’on ne peut garder qu’en le donnant.
Irfan ne répondit pas. Il pensait à Noor. Noor aux doigts aveugles qui brodaient plus juste que les doigts des voyantes. Noor qui avait pris un manuscrit qu’elle ne pouvait pas lire et qui l’avait cousu dans un tissu qu’elle ne pouvait pas voir, et le geste était si parfait, si juste, si lucknowi — cacher la chose la plus précieuse dans un tissu blanc, la coudre dans le blanc, l’enfouir dans le blanc, de sorte que personne ne saurait jamais où le manuscrit finissait et où la broderie commençait, où le texte finissait et où le tissu commençait, où Premchand finissait et où Noor commençait.
Blanc sur blanc.
— Irfan, dit Mira.
— Oui.
— Je reste aussi.
Il ferma les yeux. Et derrière ses paupières, la cuisine était encore là — les cuivres, les épices, le sol de pierre rouge, le tabouret, la fenêtre, les quatre marches. Tout était encore là. Et elle était encore là. Et il était encore là. Et le bungalow était encore là, avec ses murs Art Déco qui avaient onze ans et qui en paraissaient cent, avec le jardin de Bansi Lal et les racines du frangipane et l’échiquier de marbre et le banc de pierre et la radio qui grésillait et les montres du Nawab et le registre de la Begum et le paan séché sur la table de nuit et les morceaux de coupelles de firni dans la terre du jardin et le parfum du jasmin qui ne serait pas le même l’année prochaine mais qui serait là, qui serait toujours là, parce que Bansi Lal serait là pour le planter et l’arroser et lui murmurer des mots en awadhi.
Il ouvrit les yeux. Mira le regardait. Et son regard était le même regard que le premier jour — ce regard qui ne glissait pas sur les choses mais qui s’y enfonçait, qui creusait, qui cherchait sous la surface quelque chose que la surface ne montrait pas.
— Qu’est-ce que tu vas cuisiner demain ? demanda-t-elle.
Irfan sourit.
— Je ne sais pas, dit-il. Je ne sais jamais ce que je vais cuisiner demain. Je sais ce que mes mains vont cuisiner. Et mes mains ne me le disent pas à l’avance.
— Tes mains sont des menteuses, dit Mira.
Quatrième « menteur » du bungalow. Et celui-ci, comme les trois précédents, n’était pas une accusation mais une déclaration — la déclaration que le mensonge et la vérité et l’amour et la cuisine et la broderie et la poésie et la danse et le jardin et les épices et le daal et le riz et le ghee et la cardamome étaient la même chose, une seule et même chose, une chose sans nom, une chose qui n’avait pas de recette et qui ne se transmettait que de main en main, de bouche en bouche, de peau en peau, de blanc en blanc.
Irfan prit une graine de cardamome dans le bocal. Il la posa sur sa paume ouverte — la même paume qui avait offert le galouti cru le premier jour, la même paume qui avait posé l’ittar de rose sur le paan, la même paume qui avait touché les épaules de Mira sous la pluie.
Mira prit la graine.
Elle la mit dans sa bouche.
Elle mordit.
La cardamome éclata — sucrée, amère, fraîche, brûlante, tout en même temps — et dans cette explosion minuscule, dans ce goût qui ne choisissait pas, dans cette saveur qui contenait toutes les saveurs, il y avait le bungalow et le jardin et la cuisine et les murs et les épices et le manuscrit disparu et le registre de la Begum et le jasmin de Bansi Lal et les ghungroo de Mira et les cuivres d’Irfan et le frangipane de 1936 et les étoiles de décembre et la radio qui grésillait et les trains qui passaient et la ville de Lucknow tout entière, cette ville d’illusions, cette ville de tehzeeb, cette ville qui brodait du blanc sur du blanc et qui se tenait debout dans la lumière rasante, et qui tenait, et qui tenait, et qui tenait encore.
Sur l’étagère, le bol de terre cuite du nihari attendait.
Irfan ne le cassa pas.
Pas ce soir.