Sorting by

×

Blanc sur blanc

Blanc sur blanc

Troi­sième mouvement

TROI­SIÈME MOU­VE­MENT — Le Des­sert qui brûle

Cha­pitre 10 — Sha­hi Tukda

Le sha­hi tuk­da est un men­songe magnifique.

On prend du pain ras­sis — du pain dur, du pain mort, du pain que per­sonne ne veut plus — et on le fait frire dans le ghee jus­qu’à ce qu’il devienne doré, crous­tillant, mécon­nais­sable. Puis on le noie dans du rabri — ce lait réduit pen­dant des heures, épais­si, sucré, par­fu­mé au safran et à la car­da­mome, deve­nu crème sans être crème, deve­nu des­sert sans être des­sert, deve­nu quelque chose qui n’a d’é­qui­valent dans aucune autre cui­sine du monde. On empile le pain frit et le rabri en couches alter­nées, on par­sème d’a­mandes effi­lées et de pis­taches concas­sées, on pose une feuille d’argent sur le som­met, et le plat est prêt — un palais construit sur une ruine, un triomphe bâti sur un déchet, la preuve que rien n’est per­du, que tout peut être trans­for­mé, que le pain ras­sis de la veille peut deve­nir le des­sert royal de demain.

C’é­tait le plat pré­fé­ré de la Begum.

Irfan le savait, et il le pré­pa­rait chaque fois que quelque chose n’al­lait pas dans le bun­ga­low — quand le Nawab avait une quinte de toux qui durait trop long­temps, quand les comptes ne tom­baient pas juste, quand une lettre de Kara­chi appor­tait des nou­velles que la Begum lisait sans les com­men­ter. Il pré­pa­rait le sha­hi tuk­da et il le mon­tait à l’é­tage, et la Begum le man­geait seule dans sa chambre, avec les doigts, sans assiette — elle le pre­nait direc­te­ment dans le bol de cuivre, et ce geste, si contraire à ses manières habi­tuelles, si éloi­gné de la rigueur avec laquelle elle tenait sa mai­son et sa per­sonne, ce geste disait mieux que tout le reste l’é­ten­due de son désar­roi, parce que les gens très contrô­lés ne se laissent aller que dans les détails, et man­ger avec les doigts dans un bol de cuivre était, pour Begum Tahi­ra, l’é­qui­valent d’un effondrement.

Ce soir de novembre, Irfan pré­pa­ra le sha­hi tuk­da sans que per­sonne le lui demande.

Il le pré­pa­ra parce que l’air du bun­ga­low avait chan­gé. Quelque chose s’é­tait dur­ci dans les murs, dans les voix, dans la façon dont les gens se croi­saient dans les cou­loirs — ils se croi­saient tou­jours avec la même poli­tesse, le même adaab, la même incli­nai­son de tête, mais l’in­cli­nai­son durait une frac­tion de seconde de moins qu’a­vant, et cette frac­tion de seconde man­quante était un gouffre, un pré­ci­pice, la preuve que le teh­zeeb com­men­çait à s’u­ser, comme tout s’use, comme le tis­su le plus fin finit par mon­trer sa trame.

Les réfu­giés étaient par­tis — la plu­part d’entre eux, emme­nés par des convois orga­ni­sés par le gou­ver­ne­ment pro­vin­cial vers des camps, des héber­ge­ments, des paren­tèles éloi­gnées. Il n’en res­tait que quelques-uns, les plus âgés, les plus seuls, ceux qui n’a­vaient per­sonne nulle part et pour qui le jar­din de Ban­si Lal était deve­nu le der­nier jar­din du monde. Le bun­ga­low avait retrou­vé une forme de calme, mais c’é­tait un calme dif­fé­rent du calme d’a­vant — un calme d’a­près, un calme qui savait des choses que le calme d’a­vant ne savait pas, un calme qui avait vu les lits de corde entre les mas­sifs de jas­min et les chaus­sures ali­gnées devant la cui­sine et le regard de Tariq le cou­sin de Lahore, et qui ne pou­vait plus pré­tendre à l’innocence.

L’in­ci­dent eut lieu sur la terrasse.

C’é­tait la ter­rasse du pre­mier étage, celle qui sur­plom­bait la cour, celle d’où Mira avait écou­té le mushai­ra der­rière le mou­cha­ra­bieh. La nuit était claire — une nuit de novembre, avec cette net­te­té de l’air qui suit la mous­son et qui fait que chaque étoile semble décou­pée au rasoir, chaque son porte plus loin, chaque geste est plus visible. Irfan était mon­té por­ter le thé du soir — le thé de la ter­rasse, celui que le Nawab pre­nait en regar­dant le jar­din — et en redes­cen­dant il avait croi­sé Mira, qui mon­tait, et ils s’é­taient arrê­tés dans l’es­ca­lier, face à face, et l’es­ca­lier était étroit, et il fal­lait que l’un des deux recule pour lais­ser pas­ser l’autre, et aucun des deux ne recula.

Ils res­tèrent là. Dans l’es­ca­lier. Entre deux étages. Entre le monde d’en haut et le monde d’en bas. Et la proxi­mi­té de leurs corps — la proxi­mi­té exacte, mesu­rable, la dis­tance entre son épaule et la sienne, entre son souffle et le sien — cette proxi­mi­té était une chose phy­sique, tan­gible, un objet qui occu­pait l’es­pace entre eux et qui avait sa propre den­si­té, sa propre cha­leur, comme un plat posé entre deux convives, comme un bol de niha­ri à l’aube.

— Il faut que vous des­cen­diez, dit Mira.

— Il faut que vous mon­tiez, dit Irfan.

— Oui, dit Mira.

— Oui, dit Irfan.

Et per­sonne ne bou­gea. Et le temps pas­sa — une seconde, cinq secondes, dix secondes — et les secondes s’ac­cu­mu­lèrent comme les couches de rabri sur le pain frit du sha­hi tuk­da, couche sur couche, dou­ceur sur dou­ceur, jus­qu’à ce que l’ac­cu­mu­la­tion devienne insou­te­nable, jus­qu’à ce que la dou­ceur elle-même devienne une forme de violence.

Il leva la main. Pas pour la tou­cher — pour dépla­cer une mèche de che­veux qui était tom­bée devant ses yeux. Un geste si petit, si insi­gni­fiant, si quo­ti­dien — les mères le font pour leurs enfants, les coif­feurs le font pour leurs clients, c’est un geste de rien, un geste de presque rien — mais dans cet esca­lier, entre cet homme et cette femme, ce geste fut un séisme. La mèche glis­sa entre ses doigts, et ses doigts effleu­rèrent sa tempe, et la tempe était chaude, et la cha­leur pas­sa de sa peau à ses doigts comme une épice passe du mor­tier au plat, et ce fut tout — un effleu­re­ment, une seconde, et Irfan reti­ra sa main, et Mira ne dit rien, et ils se sépa­rèrent, lui des­cen­dant, elle mon­tant, comme si rien ne s’é­tait passé.

Mais le ser­vi­teur les avait vus.

Reh­man — le vieux ser­vi­teur du bun­ga­low, celui qui por­tait les pla­teaux et cirait les chaus­sures et remon­tait les montres du Nawab chaque matin avec une dévo­tion hor­lo­gère — Reh­man était dans le cou­loir du pre­mier étage, et il avait vu le geste, et son visage n’a­vait expri­mé rien, abso­lu­ment rien, parce que Reh­man était un homme du teh­zeeb, un homme qui avait appris à ne rien expri­mer, et cette absence d’ex­pres­sion était la chose la plus ter­ri­fiante du monde, plus ter­ri­fiante qu’un cri, qu’une accu­sa­tion, qu’une gifle, parce que le vide du visage de Reh­man était un écran sur lequel on pou­vait pro­je­ter toutes les condamnations.

La rumeur prit deux jours pour faire le tour du bungalow.

Pas une rumeur bruyante — une rumeur de Luck­now, c’est-à-dire une rumeur mur­mu­rée, polie, enve­lop­pée dans tant de pré­cau­tions ora­toires qu’on pou­vait la nier avoir enten­due, comme un par­fum qu’on peut nier avoir sen­ti. Mais elle était là, dans les regards détour­nés des ser­vantes quand Mira des­cen­dait à la cui­sine, dans le silence un peu trop long qui pré­cé­dait les réponses quand Irfan deman­dait quelque chose, dans cette imper­cep­tible modi­fi­ca­tion de l’air qui entou­rait les deux comme une aura, une auréole inver­sée, un halo de soupçon.

La belle-sœur de Mira — une femme sèche et pré­cise dont le visage res­sem­blait à une addi­tion : tout y était comp­té — la belle-sœur fut la pre­mière à agir. Elle n’al­la pas voir Mira. Elle alla voir la Begum. Parce que dans la hié­rar­chie du bun­ga­low, la Begum était le tri­bu­nal, la cour d’ap­pel, l’ins­tance finale, et aller voir la Begum pour se plaindre d’une veuve qui fré­quen­tait la cui­sine d’un ser­vi­teur musul­man, c’é­tait dépo­ser une plainte devant le juge suprême.

La Begum écou­ta. Elle écou­ta sans inter­rompre, sans hocher la tête, sans bou­ger un cil — elle écou­ta avec cette immo­bi­li­té miné­rale qui était sa façon de peser, de mesu­rer, de jau­ger. Puis elle dit :

— Je m’en occupe.

Et la belle-sœur sor­tit, satis­faite de cette phrase ambi­guë, parce que « je m’en occupe » pou­vait signi­fier n’im­porte quoi — je punis, je par­donne, j’i­gnore, je tranche — et l’am­bi­guï­té était, une fois de plus, le génie de Luck­now, cette capa­ci­té à satis­faire tout le monde en ne disant rien.

La Begum ne par­la pas à Mira ce soir-là. Ni le len­de­main. Elle atten­dit trois jours — le temps que le sha­hi tuk­da met à repo­ser dans le réfri­gé­ra­teur avant de ser­vir, le temps que le rabri épais­sisse, le temps que les saveurs se mêlent et se sta­bi­lisent. Et quand elle par­la, elle par­la non pas à Mira mais à Irfan.

Elle des­cen­dit à la cui­sine. C’é­tait la deuxième fois en six mois qu’un maître de la mai­son des­cen­dait les quatre marches de la cui­sine d’Ir­fan — la pre­mière fois avait été le Nawab, le soir du dum — et cette des­cente avait la même solen­ni­té, la même gra­vi­té, le même poids de ce qui ne se fait pas et qui se fait quand même.

— Irfan, dit la Begum.

Il se retour­na. Il tenait un cou­teau et un oignon, et il ne posa ni l’un ni l’autre, parce que poser le cou­teau aurait été admettre que la conver­sa­tion qui s’an­non­çait méri­tait qu’on inter­rompe le tra­vail, et Irfan n’é­tait pas prêt à admettre cela.

— Begum Sahiba.

— Tu sais pour­quoi je suis là.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. Les yeux de la Begum étaient deux pierres noires, polies, sans reflet — des yeux de femme qui a pris des déci­sions plus dif­fi­ciles que celle-ci et qui en pren­dra de plus dif­fi­ciles encore, des yeux qui ne deman­daient pas la per­mis­sion de voir.

— Oui, dit Irfan.

— Alors je ne dirai rien de plus. Sauf ceci.

Elle mar­qua une pause. Et dans cette pause, Irfan enten­dit quelque chose qu’il n’at­ten­dait pas — non pas de la sévé­ri­té, non pas de la colère, mais quelque chose qui res­sem­blait à de la fatigue, la fatigue d’une femme qui por­tait trop de choses sur ses épaules — l’ar­gen­te­rie, les bijoux, la mai­son, le départ pos­sible, la lettre de Kara­chi, le registre noc­turne, le manus­crit, les réfu­giés, la vitre bri­sée, et main­te­nant cela, cet amour impos­sible entre un cui­si­nier et une veuve, cet amour blanc sur blanc qui s’a­jou­tait à la pile de tout ce qu’elle devait gérer sans avoir le droit de s’effondrer.

— Le sha­hi tuk­da, dit la Begum, c’est du pain ras­sis trans­for­mé en des­sert royal. Mais pour qu’il devienne royal, il faut que le pain accepte de mou­rir. Il faut qu’il passe par le feu. Il faut qu’il cesse d’être ce qu’il était pour deve­nir ce qu’il sera. Tu comprends ?

— Non, Begum Sahiba.

— Men­teur, dit la Begum.

Troi­sième « men­teur » du bun­ga­low. Et celui-ci, comme les deux pré­cé­dents, n’é­tait pas une accu­sa­tion mais une recon­nais­sance — la recon­nais­sance que le men­songe, à Luck­now, était une forme de véri­té, et que la véri­té, à Luck­now, était une forme de men­songe, et que la seule chose qui comp­tait n’é­tait ni la véri­té ni le men­songe mais le goût — le goût de ce qui res­tait quand les mots avaient fini leur travail.

La Begum remon­ta les quatre marches. Et Irfan res­ta seul avec son cou­teau et son oignon, et les larmes cou­lèrent, et c’é­tait com­mode, comme tou­jours, et il hacha l’oi­gnon avec une vio­lence qu’il ne se connais­sait pas — tok tok tok tok tok — plus vite, plus fort, et la planche de bois réson­na comme un tam­bour, comme un cœur, comme un poing sur une table, et l’oi­gnon se ren­dit, et les larmes cou­lèrent, et Irfan ne savait plus si c’é­tait l’oi­gnon ou autre chose, et la dis­tinc­tion avait ces­sé de compter.

Cha­pitre 11 — Kulfi

La kul­fi se pré­pare en refroidissant.

C’est l’in­verse du feu — on prend le lait, on le réduit long­temps, très long­temps, en remuant sans arrêt pour qu’il ne brûle pas, pour qu’il épais­sisse sans accro­cher, et quand il a per­du la moi­tié de son eau et gagné le double de sa den­si­té, quand il est deve­nu presque solide, presque pâte, on y met la car­da­mome et les pis­taches et le safran, et on le verse dans des moules coniques en métal, et on le place dans la glace. Et on attend que le froid fasse son tra­vail. Le froid est patient. Le froid ne se presse pas. Le froid trans­forme le lait réduit en quelque chose de nou­veau — ni liquide ni solide, ni chaud ni froid, un état inter­mé­diaire, un entre-deux, et la kul­fi est peut-être le seul des­sert au monde qui existe dans l’entre-deux, qui refuse de choi­sir, qui reste sus­pen­du entre deux états comme un mot entre deux langues, comme un homme entre deux pays, comme un amour entre deux mondes.

Mira ne des­cen­dit plus à la cuisine.

Pas d’un coup — par degrés, par étapes, comme le lait refroi­dit dans le moule de la kul­fi, pro­gres­si­ve­ment, imper­cep­ti­ble­ment. Le pre­mier jour après la visite de la Begum, elle des­cen­dit mais ne s’as­sit pas — elle res­ta debout, en haut des quatre marches, et sa voix avait quelque chose de dif­fé­rent, une rai­deur, une for­ma­li­té qu’Ir­fan ne lui connais­sait pas. Le deuxième jour, elle ne des­cen­dit pas mais envoya une ser­vante deman­der si le thé était prêt. Le troi­sième jour, elle ne des­cen­dit pas et n’en­voya per­sonne. Et le qua­trième jour, Irfan com­prit que le tabou­ret près de la porte res­te­rait vide, et il posa des­sus un sac de farine, comme on pose un objet sur une chaise pour signi­fier qu’elle est prise, sauf qu’i­ci c’é­tait l’in­verse — le sac de farine disait : cette chaise n’est plus prise, cette chaise n’at­tend plus per­sonne, cette chaise est rede­ve­nue une chaise.

Sa cui­sine changea.

Les plats qu’il pré­pa­rait étaient tech­ni­que­ment par­faits — les galou­ti fon­daient, le birya­ni embau­mait, le niha­ri avait cette pro­fon­deur de la nuit. Mais quelque chose man­quait, et Irfan savait ce qui man­quait, et il ne pou­vait pas le rem­pla­cer, parce que ce qui man­quait n’é­tait pas une épice, n’é­tait pas un ingré­dient, n’é­tait pas un geste — c’é­tait une pré­sence, c’é­tait le poids d’un regard sur ses mains, c’é­tait la cer­ti­tude que quel­qu’un, assis sur un tabou­ret, trans­for­mait ses gestes en poé­sie sim­ple­ment en les regar­dant, et sans ce regard ses gestes rede­ve­naient des gestes, ses plats rede­ve­naient des plats, et il rede­ve­nait un cuisinier.

Le Nawab le remarqua.

— Irfan, dit-il un soir, en repo­sant sa cuillère. Ce korma.

— Huzoor ?

— Il est… Le Nawab cher­cha le mot. Le même mot que Mira avait cher­ché en goû­tant le galou­ti cru, des mois plus tôt. Le même silence avant le mot. Puis : Il est correct.

Cor­rect. Le mot le plus ter­rible du voca­bu­laire culi­naire. Cor­rect signi­fiait : sans défaut et sans âme. Cor­rect signi­fiait : tech­ni­que­ment irré­pro­chable et émo­tion­nel­le­ment mort. Cor­rect signi­fiait : tu n’es pas là, Irfan, tu es ailleurs, et là où tu es, la cui­sine ne te suit pas.

— Par­don­nez-moi, Huzoor.

— Il n’y a rien à par­don­ner. Il y a quelque chose à retrouver.

Mais le Nawab ne dit pas quoi, parce que le Nawab savait quoi, et Irfan savait que le Nawab savait quoi, et cette connais­sance par­ta­gée et non dite était peut-être la forme la plus pure du teh­zeeb — savoir ensemble sans par­ler, com­prendre ensemble sans expli­quer, souf­frir ensemble sans se plaindre.

* * *

Le Nawab prit sa déci­sion un dimanche.

Il ne l’an­non­ça pas — il la for­mu­la, à voix haute, seul dans son bureau, devant ses livres et ses montres. Il dit :

— Je ne pars pas.

Il le dit comme on dit une prière — pas pour convaincre Dieu mais pour se convaincre soi-même. Il le dit trois fois, parce que les choses impor­tantes méritent d’être dites trois fois, comme les épices impor­tantes méritent d’être dosées trois fois, une fois pour la mesure, une fois pour la véri­fi­ca­tion, une fois pour la confiance.

La Begum, quand il le lui dit, ne fut pas sur­prise. Elle était assise dans sa chambre, avec le registre ouvert devant elle — le registre d’Ah­med, le registre noc­turne, qui était deve­nu un objet auto­nome, un per­son­nage à part entière de la mai­son, un livre en train de se faire.

— Je sais, dit-elle.

— Et toi ?

— Moi, je ne sais pas encore.

Le Nawab s’as­sit sur le bord du lit. Et entre eux, ce soir-là, l’es­pace n’é­tait ni le désac­cord ni l’ac­cord mais ce ter­ri­toire que les couples anciens connaissent — le ter­ri­toire de la diver­gence accep­tée, de la dif­fé­rence tolé­rée, de l’a­mour qui tient non pas parce qu’on est d’ac­cord mais parce qu’on a déci­dé de ne pas se quit­ter, et que cette déci­sion est renou­ve­lée chaque jour, chaque heure, chaque minute, comme le feu sous le niha­ri est entre­te­nu toute la nuit.

* * *

Ban­si Lal invi­ta le Nawab à jouer aux échecs.

Ce n’é­tait pas une habi­tude — ils ne jouaient aux échecs que rare­ment, deux ou trois fois par an, quand quelque chose de grave deman­dait à être pen­sé sans être dit, quand les mots ne suf­fi­saient plus et qu’il fal­lait un autre lan­gage, un lan­gage de cases et de pièces, de stra­té­gie et de sacri­fice, un lan­gage qui per­met­tait de par­ler de la réa­li­té en ayant l’air de par­ler d’autre chose.

Ils s’ins­tal­lèrent dans le jar­din, sous le fran­gi­pane. L’é­chi­quier était un vieil échi­quier de marbre — cases blanches et noires, pièces sculp­tées dans l’os — que le père du Nawab avait ache­té dans un bazar de Chowk et qui avait cette patine des objets qui ont été tou­chés par trop de mains pour appar­te­nir à quelqu’un.

Le Nawab joua les blancs. Ban­si Lal les noirs.

— Tu sais que Prem­chand a écrit une nou­velle sur les échecs, dit le Nawab en avan­çant un pion.

— Je ne lis pas, dit Ban­si Lal. Je plante.

— L’his­toire est simple. Deux nobles de Luck­now jouent aux échecs pen­dant que les Anglais enva­hissent leur royaume. Ils jouent et jouent et ne lèvent pas les yeux du pla­teau. Et quand ils les lèvent, le royaume a disparu.

Ban­si Lal avan­ça un cavalier.

— Et le pla­teau ? demanda-t-il.

— Le pla­teau est tou­jours là.

— Alors ils n’ont pas tout perdu.

Le Nawab rit — un rire bref, sec, un rire qui res­sem­blait au bruit d’une branche qu’on casse. Puis il dit :

— Tahi­ra veut partir.

— Je sais.

Le Nawab leva les yeux de l’échiquier.

— Tu sais ?

— Les murs parlent. Les fenêtres aus­si. Et le jar­di­nier qui arrose la nuit entend des choses que le maître de mai­son n’en­tend pas.

Le Nawab dépla­ça son fou. Ban­si Lal prit le fou avec un pion — un échange inégal, un sacri­fice, et les sacri­fices de Ban­si Lal aux échecs res­sem­blaient à ses sacri­fices au jar­din : il don­nait volon­tiers les petites choses pour pro­té­ger les grandes.

— Toi, dit le Nawab, tu restes ?

— Je suis un jar­di­nier. Un jar­di­nier ne quitte pas son jar­din. Un jar­din qu’on quitte meurt. Et un jar­di­nier dont le jar­din meurt n’est plus un jardinier.

— Et si le jar­din change ? Si les gens qui y vivent changent ?

— Le jar­din ne change pas. Les gens changent. Les sai­sons changent. Le temps change. Mais la terre est la terre, et les racines sont les racines, et le fran­gi­pane que j’ai plan­té en 1936 sera là en 1997 et en 2047, et les gens qui s’as­sié­ront des­sous ne sau­ront pas mon nom, et ça n’a aucune impor­tance, parce que les arbres ne se sou­viennent pas de ceux qui les plantent, les arbres se sou­viennent de l’eau.

Le Nawab ne répon­dit pas. Il regar­da l’é­chi­quier. Les pièces blanches et noires se fai­saient face dans une confi­gu­ra­tion que les joueurs d’é­checs appellent le milieu de par­tie — le moment où l’ou­ver­ture est ter­mi­née et où la fin n’est pas encore visible, le moment où tout est encore pos­sible, le moment le plus dan­ge­reux et le plus beau, parce que c’est le moment du choix.

— Échec, dit Ban­si Lal.

Le Nawab regar­da. Le cava­lier noir mena­çait son roi. Un cava­lier — la pièce la plus impré­vi­sible, la seule qui saute par-des­sus les autres, la seule qui ne suit pas de ligne droite, la seule qui surprend.

— Bien joué, dit le Nawab.

— Ce n’est pas moi, dit Ban­si Lal. C’est le cava­lier. Les cava­liers savent des choses que les rois ne savent pas.

Le Nawab dépla­ça son roi. Un seul pas, d’une case, parce que les rois ne se déplacent que d’une case à la fois, c’est leur malé­dic­tion et leur digni­té — ne jamais fuir, ne jamais se pré­ci­pi­ter, avan­cer d’un pas, un seul, et tenir.

Ils jouèrent jus­qu’à la tom­bée du jour. Per­sonne ne gagna. La par­tie finit par une posi­tion que les joueurs d’é­checs appellent le pat — ni vic­toire ni défaite, un état de sus­pen­sion, un équi­libre immo­bile où aucun camp ne peut bou­ger sans se détruire.

— Comme Luck­now, dit le Nawab.

— Comme tou­jours, dit Ban­si Lal.

Et il se leva pour aller arro­ser le jardin.

Cha­pitre 12 — Gulab Jal

Il plut cette nuit-là.

Pas la mous­son — la mous­son était finie depuis des semaines, et la pluie de novembre n’a­vait rien à voir avec la mous­son, elle n’a­vait ni sa puis­sance ni sa durée ni son arro­gance. C’é­tait une pluie timide, une pluie hors sai­son, une pluie qui ne savait pas elle-même ce qu’elle fai­sait là, qui tom­bait avec une sorte d’ex­cuse, de confu­sion, comme quel­qu’un qui entre dans une pièce où il n’est pas invi­té et qui reste quand même, parce que dehors il fait froid et que la pièce est chaude.

La pluie tom­ba sur le jar­din de Ban­si Lal, et le jar­din but comme un homme assoif­fé — avec gra­ti­tude, avec avi­di­té, avec cette recon­nais­sance du corps pour ce qui lui man­quait sans qu’il le sache. Les fleurs s’ou­vrirent. Le jas­min, qui avait com­men­cé à se replier pour l’hi­ver, s’ou­vrit de nou­veau, et son par­fum mon­ta dans l’air mouillé, décu­plé par l’eau, et le bun­ga­low tout entier fut enve­lop­pé d’une odeur de jas­min et de terre trem­pée qui était l’o­deur de la mémoire — parce que rien ne ravive les sou­ve­nirs comme la pluie, rien ne ramène le pas­sé comme l’eau sur la terre sèche.

Irfan était dans sa cuisine.

Il ne cui­si­nait pas. Il était assis sur le sol de pierre, le dos contre le mur de chaux, les yeux ouverts dans le noir. Il écou­tait la pluie. Le bruit de la pluie sur les tuiles du bun­ga­low était un bruit de per­cus­sions — régu­lier, enve­lop­pant, hyp­no­tique — et il se super­po­sait au silence de la cui­sine, et le mélange des deux — la pluie et le silence, le son et l’ab­sence de son — créait un espace qui n’exis­tait que la nuit, un espace qui n’ap­par­te­nait à per­sonne, un espace libre.

Il pen­sait à l’eau de rose.

Le gulab jal — l’eau de rose — était le par­fum le plus simple et le plus insai­sis­sable de la cui­sine luck­no­wie. On le met­tait par­tout et nulle part — une giclée dans le birya­ni au moment de ser­vir, quelques gouttes dans le sher­bet, une brume sur le visage d’un malade, un voile sur le corps d’un mort. C’é­tait un par­fum qui n’in­sis­tait jamais, qui ne durait jamais, qui était là et n’é­tait plus là, comme un fan­tôme, comme un sou­pir, comme le sou­ve­nir de quelque chose qu’on a aimé et qu’on ne retrou­ve­ra pas — non pas parce qu’il a dis­pa­ru, mais parce que ce n’est pas dans la nature de l’eau de rose de res­ter. L’eau de rose passe. C’est sa fonc­tion. C’est sa beau­té. Elle par­fume un ins­tant, et l’ins­tant est tout.

La porte de la cui­sine s’ouvrit.

Pas la porte de l’es­ca­lier — la porte du jar­din, celle par laquelle Mira était venue le soir du paan. Et c’é­tait encore Mira, trem­pée de pluie, les che­veux pla­qués sur le visage, les pieds nus cou­verts de boue du jar­din, et elle se tenait dans l’en­ca­dre­ment de la porte comme elle s’é­tait tenue la pre­mière fois en haut des quatre marches — une sil­houette sans visage, une pré­sence avant d’être une per­sonne, une voix avant d’être un nom.

Mais cette fois, elle ne dit pas que ça sen­tait le para­dis. Elle ne dit rien. Elle entra.

Elle entra et elle refer­ma la porte der­rière elle, et le bruit de la porte qui se fer­mait fut un son défi­ni­tif, un son de clou de girofle qui scelle un paan, un son de cou­vercle qu’on pose sur un dum, et Irfan se leva, et ils se firent face dans la cui­sine obs­cure, avec entre eux l’o­deur de la pluie et l’o­deur des épices et l’o­deur de tout ce qui avait été rete­nu, conte­nu, scel­lé pen­dant six mois et qui ne pou­vait plus l’être.

— Je ne suis pas cen­sée être ici, dit Mira.

— Non, dit Irfan.

— La Begum.

— Oui.

— Les gens.

— Oui.

— C’est impossible.

— Oui, dit Irfan. C’est impossible.

Et le mot « impos­sible », pro­non­cé par les deux, recon­nu par les deux, accep­té par les deux, devint para­doxa­le­ment le mot qui ouvrit la porte — parce que dire qu’une chose est impos­sible, c’est déjà la nom­mer, et nom­mer une chose, c’est lui don­ner une exis­tence, et une chose qui existe ne peut plus être igno­rée, même si elle est impos­sible, sur­tout si elle est impossible.

Elle avan­ça d’un pas. Puis d’un autre. La cui­sine était petite — sept pas du mur au four­neau, cinq de la porte à l’é­vier. Mais ce soir-là, la cui­sine était immense, parce que chaque pas de Mira était un conti­nent, et chaque conti­nent était une fron­tière fran­chie, et les fron­tières étaient innom­brables — la caste, la reli­gion, le veu­vage, le ser­vice, la conve­nance, le teh­zeeb, le monde — et elle les fran­chis­sait toutes, l’une après l’autre, pieds nus sur la pierre froide, avec cette réso­lu­tion du corps qu’Ir­fan avait recon­nue le pre­mier jour, quand elle avait des­cen­du les quatre marches dans son sari blanc de veuve et qu’il avait vu une femme qui avait déci­dé de ne pas mourir.

Elle était devant lui.

La dis­tance entre eux était la dis­tance d’un souffle — la dis­tance qui sépare le « c’est » du « c’est » qu’ils avaient échan­gé devant le galou­ti cru, la dis­tance d’une seconde de trop sur l’anse d’une mar­mite, la dis­tance d’une mèche de che­veux entre deux doigts. Et cette dis­tance, qui avait été main­te­nue pen­dant six mois avec une pré­ci­sion hor­lo­gère, cette dis­tance se refer­ma, et ce qui se pas­sa alors ne se raconte pas avec des mots de roman, parce que les mots de roman sont des mots de spec­ta­teur, et ce qui se pas­sait dans cette cui­sine n’a­vait pas de spectateur.

Ce qui se pas­sa fut ceci : deux per­sonnes qui s’é­taient nour­ries l’une de l’autre — lui par les plats, elle par les mots, lui par les mains, elle par les yeux — deux per­sonnes qui avaient fait de la nour­ri­ture un lan­gage et du lan­gage une nour­ri­ture se trou­vèrent enfin dans le même silence, le même espace, le même souffle, et le silence et l’es­pace et le souffle firent ce que le silence et l’es­pace et le souffle font depuis que le monde existe : ils rapprochèrent.

Les mains d’Ir­fan — ces mains qui connais­saient les cent soixante et une épices, qui savaient pétrir le galou­ti avec le tran­chant et non la paume, qui avaient la mémoire de mil­liers de repas dans chaque arti­cu­la­tion — ses mains se posèrent sur les épaules de Mira, et l’eau de pluie tra­ver­sa ses paumes, et la cha­leur de la peau de Mira tra­ver­sa l’eau de pluie, et les deux — l’eau et la cha­leur, le froid et le chaud — se mélan­gèrent dans ses mains comme les épices se mélangent dans le dum, et quelque chose se trans­for­ma, quelque chose qui n’a­vait pas de nom et qui n’en aurait jamais.

Mira posa ses mains sur les mains d’Ir­fan. Ses mains à elle — des mains de lec­trice, des mains de dan­seuse, des mains qui savaient les gestes du Kathak et les pages des livres — ses mains se posèrent sur les siennes, et la super­po­si­tion de ces quatre mains sur ses épaules fut un geste d’une sim­pli­ci­té abso­lue, un geste sans orne­ment, sans teh­zeeb, sans la moindre trace de la poli­tesse luck­no­wie qui leur avait ser­vi de lan­gage et de pri­son pen­dant six mois — un geste nu, un geste de pre­mier matin, un geste d’a­vant les mots.

La pluie tombait.

La cui­sine était le monde. Les cuivres pen­daient comme des lunes. Le sol de pierre rouge absor­bait leurs pas, leurs souffles, leur his­toire, comme il avait absor­bé la mémoire de mil­liers de repas. Et les épices dans leurs bocaux de verre — les cent soixante et une, les nom­mées et les innom­mées — les épices regar­daient, si les épices pou­vaient regar­der, et elles ne jugeaient pas, parce que les épices ne jugent pas, les épices se mélangent, c’est leur nature, c’est leur voca­tion, et ce qui se mélan­geait dans cette cui­sine cette nuit-là était de la même nature que ce qui se mélan­geait dans chaque plat d’Ir­fan — des élé­ments incom­pa­tibles, des saveurs contra­dic­toires, des mondes oppo­sés — et le mélange était impos­sible, et le mélange était magni­fique, et le mélange était vrai.

Ils ne mon­tèrent pas à l’é­tage. Ils res­tèrent dans la cui­sine. Parce que la cui­sine était leur lieu, le seul lieu qui leur appar­te­nait, le seul lieu où les quatre marches ne comp­taient plus, où le haut et le bas ces­saient d’exis­ter, où le monde se rédui­sait à un sol de pierre, des murs de chaux, des cuivres et des épices, et deux corps qui avaient fini par com­prendre ce que les mains savaient depuis le début.

Et dehors la pluie tom­bait, et le jas­min de Ban­si Lal s’ou­vrait dans la nuit, et l’eau de rose — le gulab jal, le plus éphé­mère des par­fums — l’eau de rose n’é­tait nulle part et par­tout, dans la pluie, dans les fleurs, dans la peau mouillée de Mira, dans les mains d’Ir­fan, dans l’air de la cui­sine, dans cette nuit de novembre qui ne res­sem­blait à aucune autre nuit et qui ne revien­drait jamais, parce que l’eau de rose ne revient jamais, parce que l’eau de rose est le par­fum de ce qui ne se pro­duit qu’une fois.

Plus tard — bien plus tard, quand la pluie avait ces­sé et que le silence avait repris ses droits sur le bun­ga­low, ce silence de la fin de nuit qui n’est pas un vrai silence mais une accal­mie, une res­pi­ra­tion entre deux bruits, un dum entre deux ouver­tures — plus tard, Mira dit :

— Je n’ai pas peur.

Irfan cares­sa ses che­veux. Ils avaient séché pen­dant la nuit, et ils sen­taient la pluie et la cui­sine et le jas­min et le cur­cu­ma et le temps, et toutes ces odeurs ne fai­saient qu’une, et cette odeur unique était l’o­deur de cette nuit, et il la gar­de­rait en lui comme il gar­dait les épices sans nom dans les petits sacs de mous­se­line — par le tou­cher, par la mémoire du corps, sans éti­quette, sans recette.

— Moi non plus, dit-il.

Et c’é­tait un men­songe, parce qu’il avait peur — peur de demain, peur du bun­ga­low, peur de la Begum, peur du monde qui ne vou­drait pas d’eux — mais c’é­tait aus­si la véri­té, parce que la peur n’a­vait plus d’im­por­tance, parce que la peur était une épice comme les autres, une épice qu’on pou­vait doser, inté­grer, trans­for­mer, et que le plat final — ce plat qu’ils étaient en train de pré­pa­rer ensemble depuis le pre­mier sher­bet au kewra — le plat final conte­nait de la peur, oui, mais aus­si du désir et de la ten­dresse et du cur­cu­ma et de la pluie et de la poé­sie et de la viande hachée cent cin­quante fois et du pain ras­sis frit dans le ghee et de la bro­de­rie blanche sur blanc et toutes les fleurs du jar­din de Ban­si Lal, et le mélange était impos­sible, et le mélange était magni­fique, et le mélange était le seul mot qu’ils avaient jamais eu besoin de connaître.

L’aube arri­va.

Mira par­tit par la porte du jar­din, comme elle était venue. Ses pieds lais­sèrent des traces dans la boue du jar­din — des traces qui dure­raient jus­qu’à ce que Ban­si Lal les efface en arro­sant, et Ban­si Lal les ver­rait, et Ban­si Lal ne dirait rien, parce que Ban­si Lal était un homme des racines, et les racines ne jugent pas ce qui se passe au-dessus.

Irfan res­ta dans la cui­sine. Il ouvrit la fenêtre. L’air du matin entra — frais, lavé, neuf, cet air d’a­près la pluie qui est l’air le plus pur du monde — et il ins­pi­ra pro­fon­dé­ment, et l’air avait le goût de l’eau de rose, et l’eau de rose avait le goût de Mira, et Mira avait le goût de tout ce qui compte et de rien qui dure, et c’é­tait bien ain­si, et il le savait, et il ne vou­lait pas que ce soit autrement.

Il prit le bol de terre cuite sur l’é­ta­gère. Le bol du niha­ri, celui qu’il n’a­vait pas cas­sé. Il le regar­da. Puis il le remit à sa place.

Il n’é­tait pas encore temps de le casser.

Cha­pitre 13 — Firni

La fir­ni se sert dans des cou­pelles de terre cuite qu’on jette après usage.

C’est une crème de riz — du riz mou­lu très fin, cuit dans du lait, sucré, par­fu­mé au safran et à la car­da­mome, refroi­di jus­qu’à ce qu’il prenne la consis­tance d’un nuage solide. On la verse dans de petites cou­pelles d’ar­gile non ver­nies — des shi­ko­ra — et on la laisse repo­ser, et pen­dant qu’elle repose l’ar­gile absorbe une par­tie du liquide, et la fir­ni épais­sit encore, et prend ce goût de terre que seule l’ar­gile peut don­ner, ce goût de sol et de pluie et de racines qui est le goût de l’Inde, le goût du pays lui-même, un goût qu’on ne retrouve nulle part ailleurs parce que l’ar­gile de chaque pays a un goût dif­fé­rent, et l’ar­gile de Luck­now a le goût de Luck­now — un goût de fran­gi­pane et de pous­sière et de fleuve et de siècles.

Et quand la fir­ni est man­gée, on jette la cou­pelle. On la casse. On ne la lave pas, on ne la réuti­lise pas, on ne la garde pas. La cou­pelle a ser­vi une fois, elle a don­né son goût de terre à la crème, elle a rem­pli sa fonc­tion, et sa fonc­tion accom­plie, elle retourne à la terre, en mor­ceaux, et les mor­ceaux se mêlent au sol, et le sol absorbe l’ar­gile, et l’ar­gile rede­vient terre, et la boucle est bouclée.

C’est le des­sert de ce qui ne dure pas.

* * *

La Begum annon­ça son départ un mar­di — le jour du mushai­ra, comme si elle avait vou­lu que l’an­nonce se fasse le jour le plus luck­no­wi de la semaine, le jour de la poé­sie et des galou­ti, le jour où le bun­ga­low était le plus lui-même.

Elle ne fit pas de dis­cours. Elle ne réunit pas la mai­son­née. Elle dit au Nawab, dans leur chambre, avec le registre fer­mé sur la table de nuit :

— Je pars pour Kara­chi le mois prochain.

— Seule ?

— Seule.

Le mot tom­ba entre eux comme un galou­ti tombe sur le tawa — avec un gré­sille­ment bref, une brû­lure, puis un silence. Le Nawab ne deman­da pas pour­quoi. Le Nawab ne deman­da pas pour com­bien de temps. Le Nawab demanda :

— Et le registre ?

La Begum regar­da le registre. Ce cahier qui avait été son com­pa­gnon de nuit pen­dant six mois, ce cahier dans lequel Ahmed le scribe avait cou­ché ses mots avec une dévo­tion de cal­li­graphe, ce cahier qui conte­nait — quoi ? La chro­nique d’un bun­ga­low ? Le jour­nal d’une femme qui regarde son monde se trans­for­mer ? Le pre­mier roman d’une Begum qui ne savait pas qu’elle était écri­vain ? Tout cela et autre chose encore, quelque chose qui n’a­vait pas de nom, comme les épices sans nom d’Ir­fan, comme l’a­mour sans nom entre le cui­si­nier et la veuve.

— Le registre reste, dit la Begum. Il appar­tient à la maison.

— Et toi ?

— Moi, je n’ap­par­tiens pas à la mai­son. J’ap­par­tiens à ce que la mai­son va devenir.

Le Nawab ne com­prit pas. Ou peut-être com­prit-il, et la com­pré­hen­sion lui fit mal, et il pré­fé­ra ne pas com­prendre, parce que ne pas com­prendre est par­fois la forme la plus géné­reuse de l’a­mour — on laisse à l’autre le droit d’être incom­pré­hen­sible, on lui laisse le droit de par­tir sans expli­ca­tion, de choi­sir sans jus­ti­fi­ca­tion, d’exis­ter sans permission.

— Adaab, dit le Nawab.

— Adaab, dit la Begum.

Et ce salut échan­gé entre deux époux — ce salut for­mel, ce geste de cour­toi­sie publique uti­li­sé dans l’in­ti­mi­té d’une chambre — ce salut fut la chose la plus triste et la plus belle de la soi­rée, parce qu’il conte­nait en lui tout le teh­zeeb de Luck­now, toute la gran­deur et toute la folie de ces gens qui répon­daient à la fin du monde par une révérence.

* * *

La nou­velle des­cen­dit dans le bun­ga­low comme l’eau des­cend dans le sol — par infil­tra­tion, par capil­la­ri­té, goutte à goutte, couche après couche. Chaque per­sonne l’ap­prit sépa­ré­ment, et chaque per­sonne réagit selon sa nature.

Ban­si Lal ne dit rien. Il arro­sa le jardin.

Reh­man, le vieux ser­vi­teur, com­men­ça à ran­ger les affaires de la Begum avec une méti­cu­lo­si­té maniaque, pliant chaque vête­ment avec la pré­ci­sion d’un ori­ga­miste, comme si la qua­li­té du pliage pou­vait com­pen­ser la dou­leur du départ.

Mum­taz Begum, quand elle l’ap­prit au mushai­ra sui­vant, chan­ta un gha­zal de sépa­ra­tion d’une voix si fêlée que le doc­teur Pes­ton­ji sor­tit un mou­choir de sa poche — pas pour pleu­rer, pour avoir quelque chose à faire de ses mains.

Et Irfan reçut une proposition.

Elle vint par la Begum elle-même, qui des­cen­dit à la cui­sine pour la troi­sième et der­nière fois. Cette fois, elle ne s’ar­rê­ta pas en haut des quatre marches. Elle des­cen­dit tout en bas, elle entra dans la cui­sine, elle s’as­sit sur le tabou­ret de Mira — le tabou­ret où per­sonne ne s’as­seyait plus, le tabou­ret au sac de farine — et elle dit :

— Viens avec moi à Karachi.

Irfan tenait un cou­teau. Il le posa. C’é­tait la pre­mière fois qu’il posait le cou­teau pour une conversation.

— Un rakab­dar de votre talent, conti­nua la Begum. À Kara­chi, tout est à construire. Les familles qui arrivent ont besoin de tout — de mai­sons, de ser­vi­teurs, de cui­si­niers. Un cui­si­nier de Luck­now, un vrai, un qui sait le dum et le galou­ti et le niha­ri et toutes les recettes que per­sonne n’é­crit parce qu’elles se trans­mettent de main en main — un cui­si­nier comme toi vau­dra de l’or là-bas. Le double de ce que tu gagnes ici. Le triple, peut-être.

Irfan ne répon­dit pas tout de suite. Il regar­da la cui­sine — sa cui­sine, ces murs de chaux, ces cuivres, ce sol de pierre rouge qui avait la mémoire de mil­liers de repas, cette fenêtre par laquelle il voyait la ter­rasse et le mou­cha­ra­bieh, cette porte par laquelle Mira était venue sous la pluie, ces quatre marches qui sépa­raient le monde d’en haut du monde d’en bas et qui étaient, à elles seules, toute l’ar­chi­tec­ture de sa vie.

— Begum Sahi­ba, dit-il. Qu’est-ce que Luck­now sans son cuisinier ?

— Luck­now sans son cui­si­nier trou­ve­ra un autre cuisinier.

— Et le cui­si­nier sans Lucknow ?

La Begum ne répon­dit pas. La ques­tion était la réponse. Et la réponse était une cui­sine de quatre mètres sur cinq, avec des cuivres aux murs et des épices dans des bocaux et un tabou­ret près de la porte et un sol de pierre rouge qui gar­dait la mémoire de tout.

— Non, dit Irfan.

— Réflé­chis.

— J’ai réfléchi.

— Tu n’as pas réflé­chi, tu as sen­ti. Ce n’est pas la même chose.

— Pour moi, c’est la même chose. Mes mains pensent, Begum Sahi­ba. Et mes mains ne veulent pas partir.

La Begum se leva du tabou­ret. Elle lis­sa son dupat­ta. Elle regar­da Irfan une der­nière fois — un regard long, atten­tif, le regard d’une femme qui mesure un homme et qui le trouve à la fois admi­rable et insen­sé, et qui sait que l’ad­mi­rable et l’in­sen­sé sont sou­vent la même chose.

— Tu es un imbé­cile, dit-elle. Mais tu es le meilleur imbé­cile que j’aie jamais connu.

Et elle remon­ta les quatre marches, et le bruit de ses chap­pals sur la pierre s’es­tom­pa dans l’es­ca­lier, et Irfan reprit son cou­teau, et le tok tok tok reprit, et la cui­sine reprit, et le monde reprit.

* * *

Mira apprit la nou­velle le soir même. Pas par Irfan — par les murs, par les mur­mures, par cette télé­gra­phie silen­cieuse qui était le vrai sys­tème de com­mu­ni­ca­tion du bun­ga­low. Elle apprit que la Begum par­tait. Elle apprit qu’Ir­fan avait refu­sé de la suivre. Et elle apprit — par le même sys­tème, par les mêmes murs — qu’Ir­fan avait refu­sé pour elle.

Elle ne des­cen­dit pas à la cui­sine. Pas ce soir-là. Elle mon­ta sur la ter­rasse, der­rière le mou­cha­ra­bieh, et elle regar­da le jar­din dans la nuit — les lits de corde des der­niers réfu­giés, les mas­sifs de jas­min de Ban­si Lal, le fran­gi­pane dont les feuilles com­men­çaient à jau­nir, les étoiles de novembre qui per­çaient le ciel de Luck­now avec une insis­tance de dia­mants — et elle pen­sa à la firni.

La fir­ni dans ses cou­pelles de terre cuite. La fir­ni qu’on mange une fois et dont on jette le conte­nant. La fir­ni qui prend le goût de la terre et qui retourne à la terre. Et elle se deman­da si l’a­mour était comme la fir­ni — quelque chose qui pre­nait le goût du lieu où il nais­sait, quelque chose qui ne pou­vait exis­ter que dans ce lieu, dans cette argile, dans cette terre, et qui ne sur­vi­vrait pas au dépla­ce­ment, pas au trans­fert, pas à l’exil.

Et elle se deman­da si Irfan le savait.

Et elle sut qu’il le savait.

* * *

Le manus­crit dis­pa­rut le même soir.

Per­sonne ne sut com­ment. Le tiroir du bureau du Nawab — le tiroir qui ne fer­mait pas à clé — était vide. Les feuillets n’é­taient plus là. Le tis­su hui­lé qui les enve­lop­pait n’é­tait plus là. Rien n’é­tait là. Le tiroir était un trou, un vide, une bouche ouverte sur le néant.

Le Nawab ne s’en aper­çut que le len­de­main matin, en ouvrant le tiroir pour y prendre un sty­lo. Il res­ta un moment devant le tiroir vide, les mains posées sur le bureau, le regard fixe. Puis il fer­ma le tiroir.

Il ne posa pas de ques­tions. Il ne lan­ça pas de recherches. Il ne convo­qua pas les ser­vi­teurs, ne fouilla pas les chambres, ne deman­da rien à per­sonne. Il fer­ma le tiroir et il des­cen­dit prendre son thé dans le jar­din avec Ban­si Lal, et il ne men­tion­na pas le manus­crit, et Ban­si Lal ne men­tion­na pas le manus­crit, et le thé fut bu, et le jar­din fut arro­sé, et la jour­née continua.

Le manus­crit avait dis­pa­ru comme il était appa­ru — sans expli­ca­tion, sans trace, comme un par­fum qui se dis­sipe, comme une épice sans nom qui n’existe que dans le sou­ve­nir de ceux qui l’ont goû­tée. Le pro­fes­seur Tri­ve­di, quand il l’ap­prit, pâlit et deman­da si l’on pou­vait au moins pho­to­gra­phier — mais il n’y avait rien à pho­to­gra­phier, il n’y avait plus rien, et Tri­ve­di com­prit, avec cette rési­gna­tion par­ti­cu­lière des uni­ver­si­taires qui perdent un texte, que le manus­crit ne vou­lait pas être authen­ti­fié, ne vou­lait pas être étu­dié, ne vou­lait pas être pos­sé­dé. Le manus­crit vou­lait cir­cu­ler. Le manus­crit vou­lait dis­pa­raître et réap­pa­raître, comme les fan­tômes, comme les sai­sons, comme les recettes qu’on ne peut pas écrire et qui se trans­mettent de main en main.

Qui l’a­vait pris ? Riyaz, peut-être, le jeune poète fié­vreux, qui avait vu dans ces pages un miroir de ce qu’il vou­lait écrire. La Begum, peut-être, qui l’a­vait glis­sé dans sa malle pour Kara­chi, comme on emporte un mor­ceau de mur quand on quitte une mai­son. Un ser­vi­teur, peut-être, qui l’a­vait ven­du au bazar de Chowk pour quelques rou­pies, sans savoir ce qu’il ven­dait. Ou per­sonne. Peut-être que le manus­crit était retour­né dans les murs, avait trou­vé une nou­velle fis­sure, un nou­veau creux, un nou­vel espace entre deux briques, et qu’il dor­mait de nou­veau, patient, immuable, dans l’at­tente d’un autre ouvrier, d’un autre siècle, d’une autre main qui le trou­ve­rait et qui se deman­de­rait, comme le Nawab s’é­tait deman­dé, comme Tri­ve­di s’é­tait deman­dé, comme tout le monde s’é­tait deman­dé : est-ce Premchand ?

Et la réponse n’a­vait aucune impor­tance. Parce que la vraie ques­tion n’é­tait pas : est-ce Prem­chand ? La vraie ques­tion était : est-ce beau ?

Et la réponse était oui.

Cha­pitre 14 — Ilaichi

On mord dans une graine de car­da­mome et elle éclate.

C’est un évé­ne­ment minus­cule — une graine de quelques mil­li­mètres, verte, ridée, dure comme une petite pierre — et pour­tant l’ex­plo­sion qu’elle pro­voque dans la bouche est sans com­mune mesure avec sa taille. Le goût arrive d’un coup, total, sans pré­am­bule — sucré d’a­bord, puis amer, puis frais, puis brû­lant, les quatre saveurs en même temps, les quatre sai­sons en même temps, et la bouche ne sait plus ce qu’elle goûte, la bouche est débor­dée, sub­mer­gée, et le cer­veau qui essaie de clas­ser — est-ce sucré ? est-ce amer ? — le cer­veau échoue, parce que la car­da­mome refuse d’être clas­sée, la car­da­mome est tout, la car­da­mome est le goût de ce qui ne choi­sit pas.

C’est l’é­pice la plus ancienne du monde. Les pha­raons la mâchaient pour puri­fier leur haleine avant de par­ler aux dieux. Les Romains l’im­por­taient d’O­rient à prix d’or. Les Arabes l’ap­pe­laient « la graine du para­dis ». Et à Luck­now, on la met­tait dans tout — dans le thé, dans le birya­ni, dans le sha­hi tuk­da, dans le paan, dans la kul­fi, dans le sher­bet — dans tout, parce que la car­da­mome avait cette ver­tu unique de ne pas écra­ser les autres saveurs mais de les révé­ler, de les ampli­fier, de les rendre plus elles-mêmes, et un plat avec de la car­da­mome n’é­tait pas un plat à la car­da­mome, c’é­tait un plat deve­nu plus plat, un goût deve­nu plus goût, une chose deve­nue plus chose.

Décembre 1947.

Le bun­ga­low était plus vide. La Begum était par­tie. Ses malles avaient été char­gées dans un camion un matin de la fin novembre, et le camion avait pris la route de la gare, et à la gare un train l’at­ten­dait, et le train allait vers l’ouest, vers ce pays neuf qu’on appe­lait le Pakis­tan et qui n’exis­tait que depuis quatre mois et qui était encore un brouillon, un chan­tier, une pro­messe en construc­tion. La Begum était mon­tée dans le train sans se retour­ner — non pas par froi­deur mais par prin­cipe, parce que se retour­ner c’é­tait hési­ter, et la Begum n’hé­si­tait jamais, parce que l’hé­si­ta­tion est un luxe que les femmes fortes ne peuvent pas se permettre.

Elle avait lais­sé le registre. Sur la table de nuit, dans leur chambre — la chambre du Nawab, qui était aus­si sa chambre et qui ne serait plus sa chambre. Le registre était fer­mé, et sur la cou­ver­ture la Begum avait posé un paan — un paan qu’elle avait pré­pa­ré elle-même, avec ses mains de Begum, ses mains qui comp­taient et clas­saient et orga­ni­saient, un paan mal­adroit, gauche, mal replié, mais par­fu­mé, sin­cère, le pre­mier et le der­nier paan de Begum Tahi­ra. Le Nawab trou­va le paan le soir même. Il ne le man­gea pas. Il le posa à côté du registre, et les deux — le cahier et le paan — res­tèrent là, sur la table de nuit, comme les reliques d’un monde qui n’exis­tait plus et qui exis­tait encore, dans les objets, dans les odeurs, dans les pages, dans le goût.

Le Nawab vieillit de dix ans en dix jours.

Ce n’é­tait pas visible — pas pour les visi­teurs du mushai­ra, pas pour le doc­teur Pes­ton­ji, pas pour Mum­taz Begum. Le Nawab s’ha­billait tou­jours avec le même soin, por­tait tou­jours son calot bro­dé, chan­geait tou­jours de montre chaque jour, disait tou­jours adaab avec la même incli­nai­son. Mais pour ceux qui le connais­saient vrai­ment — pour Ban­si Lal, pour Irfan, pour les murs du bun­ga­low — le Nawab avait chan­gé. Son pas était un peu plus lent. Ses pauses un peu plus longues. La radio, qu’il écou­tait tou­jours, sem­blait l’at­teindre davan­tage, comme si le filtre de dis­tance et d’i­ro­nie à tra­vers lequel il rece­vait les nou­velles du monde s’é­tait amin­ci, et que les mots de All India Radio lui arri­vaient main­te­nant presque nus, presque crus, sans la pro­tec­tion du tehzeeb.

Mais il tenait. Il tenait comme tient un mur de chaux — en blan­chis­sant, en s’ef­fri­tant aux bords, en per­dant des mor­ceaux que per­sonne ne ramasse, mais en tenant.

* * *

Un soir de décembre, Irfan pré­pa­ra un repas simple.

Pas un fes­tin. Pas un ban­quet. Pas les vingt-quatre plats du Nikah ni les galou­ti du mar­di soir ni le birya­ni en dum de quatre heures. Un daal. Un riz. Du ghee. De la cardamome.

C’est tout.

Le daal — des len­tilles jaunes, le toor dal, la len­tille la plus humble, la plus quo­ti­dienne, la len­tille que mangent les pauvres et les rois et les enfants et les vieillards, la len­tille qui est à l’Inde ce que le pain est à la France : le socle, le fon­de­ment, la base sur laquelle tout le reste est construit. Irfan la cui­sit long­temps, dans de l’eau avec du sel et du cur­cu­ma, et quand elle fut tendre il la bat­tit avec une cuillère en bois jus­qu’à ce qu’elle devienne cré­meuse, et il fit un tad­ka — une tem­pé­rage — avec du ghee, des graines de cumin, de l’ail, du piment séché et des feuilles de cur­ry, et il ver­sa le tad­ka sur le daal, et le gré­sille­ment fut le son le plus simple et le plus ancien de la cui­sine indienne, un son qui n’a­vait pas chan­gé depuis des mil­lé­naires, un son de ghee sur des épices, un son de vie.

Le riz — du bas­ma­ti de Deh­ra Dun, long, fin, par­fu­mé. Irfan le lava sept fois, comme son père le lui avait appris — sept fois, pas six, pas huit, sept, parce que le chiffre sept avait une ver­tu que les autres chiffres n’a­vaient pas, une ver­tu qui n’é­tait pas mathé­ma­tique mais mys­tique, et le riz lavé sept fois était plus blanc, plus léger, plus aérien que le riz lavé six fois, et cette dif­fé­rence était imper­cep­tible pour tout le monde sauf pour un rakab­dar, et le rakab­dar était Irfan, et Irfan lavait son riz sept fois, et c’é­tait tout. Il le cui­sit dans de l’eau bouillante avec un bâton de can­nelle et deux gousses de car­da­mome — pas trois, pas quatre, deux, parce que ce soir n’é­tait pas un soir de fête, c’é­tait un soir de véri­té, et la véri­té demande peu d’épices.

Le ghee — il en fit fondre une cuille­rée dans une petite cas­se­role, et le ghee fon­du avait cette cou­leur d’or liquide, cette trans­pa­rence lumi­neuse qui était la cou­leur de l’Inde elle-même, la cou­leur du soleil sur les plaines, la cou­leur de la peau sous le cur­cu­ma, et il le ver­sa sur le riz, un fil mince, un fil d’or, et le riz brilla.

Et la car­da­mome. Trois gousses vertes, posées sur le riz, entières, non écra­sées, non ouvertes — des graines encore fer­mées, encore secrètes, qui ne libé­re­raient leur goût que sous la dent de celui qui les mordrait.

Il mon­ta le plateau.

Le Nawab était dans le jar­din. Assis sous le fran­gi­pane, sur le banc de Ban­si Lal, avec Ban­si Lal à côté de lui — les deux hommes assis dans la pénombre de décembre, qui n’est pas la pénombre chaude de l’é­té mais une pénombre fraîche, nette, avec des étoiles si proches qu’on dirait des clous plan­tés dans le ciel.

Irfan posa le pla­teau entre eux.

— C’est tout ? dit le Nawab en regar­dant le daal et le riz.

— C’est tout, dit Irfan.

— Pas de galou­ti ? Pas de birya­ni ? Pas de nihari ?

— Non, Huzoor. Ce soir, c’est un daal.

Le Nawab regar­da le pla­teau. Le daal jaune, le riz blanc, le fil de ghee doré, les trois gousses de car­da­mome vertes. Quatre cou­leurs. Quatre saveurs. Quatre direc­tions. Et au centre de tout, le silence — le silence de ce qui est simple, le silence de ce qui n’a pas besoin d’ex­pli­ca­tion, le silence de la pierre rouge de la cui­sine et de la terre du jar­din et du plâtre des murs Art Déco et de tout ce qui avait tenu, tout ce qui tenait encore, tout ce qui tien­drait peut-être.

— Ban­si, dit le Nawab. Tu manges avec nous.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. Et Ban­si Lal ne pro­tes­ta pas. Il ne dit pas : je suis le jar­di­nier, pas le convive. Il ne dit pas : c’est contraire au pro­to­cole. Il prit le bol que lui ten­dait Irfan, et Irfan ser­vit le daal et le riz, et les trois hommes man­gèrent ensemble, dans le jar­din, sous le fran­gi­pane, avec les étoiles au-des­sus d’eux et les racines en des­sous et entre les deux cette mince couche de vie, cette pel­li­cule fra­gile qu’on appelle le pré­sent et qui est la seule chose que nous pos­sé­dons vraiment.

Le Nawab mor­dit dans une graine de cardamome.

Elle écla­ta.

Et le goût — ce goût total, ce goût qui ne choi­sit pas entre le sucré et l’a­mer, entre le frais et le brû­lant, entre la joie et la peine — le goût emplit sa bouche, et ses yeux se fer­mèrent, et pen­dant un ins­tant le Nawab ne fut plus un nawab, ne fut plus un homme dont la femme était par­tie, ne fut plus un homme dont le monde s’ef­fon­drait, ne fut plus rien de tout cela — il fut sim­ple­ment un homme qui goû­tait une graine de car­da­mome dans un jar­din de Luck­now en décembre 1947, et le goût était bon, et le goût suf­fi­sait, et le goût était tout.

— Irfan, dit le Nawab.

— Huzoor.

— C’est ton meilleur repas.

Irfan ne répon­dit pas. Mais il savait que le Nawab avait rai­son. Ce daal, ce riz, ce ghee, cette car­da­mome — ce repas de rien, ce repas de presque rien, ce repas qui avait coû­té moins que les fleurs du jar­din — c’é­tait son meilleur repas, parce que c’é­tait le repas le plus vrai, le repas le plus nu, le repas débar­ras­sé de tout ce qui n’é­tait pas essen­tiel, et l’es­sen­tiel, Irfan l’a­vait enfin com­pris, l’es­sen­tiel n’é­tait pas les cent soixante et une épices, l’es­sen­tiel n’é­tait pas le dum ni le galou­ti ni le niha­ri ni aucune des mer­veilles de la cui­sine awadhi — l’es­sen­tiel était ceci : quel­qu’un cui­sine, quel­qu’un mange, et entre les deux il y a de l’a­mour, et l’a­mour n’a pas de recette.

* * *

Plus tard cette nuit-là, Mira des­cen­dit à la cuisine.

Elle des­cen­dit par l’es­ca­lier, pas par le jar­din — par les quatre marches, comme la pre­mière fois. Elle por­tait un sari — pas blanc, pas vert, pas orange, un sari bleu nuit, le bleu de l’heure entre la nuit et le jour, le bleu de la cui­sine à l’aube, le bleu de leur pre­mière nuit. Et elle s’as­sit sur le tabou­ret. Le tabou­ret de la pre­mière fois. Le tabou­ret dont Irfan avait reti­ré le sac de farine.

— C’est Noor qui a pris le manus­crit, dit Mira.

Irfan la regarda.

— La bro­deuse. La bro­deuse aveugle. Elle me l’a dit. Elle l’a pris dans le tiroir du Nawab et elle l’a cou­su dans un tis­su. Un tis­su blanc. Bro­dé blanc sur blanc. Et elle l’a don­né à quel­qu’un — elle ne m’a pas dit à qui. Elle a dit que le manus­crit ne devait pas res­ter dans un tiroir. Qu’un texte dans un tiroir est un texte mort. Qu’un texte doit cir­cu­ler, pas­ser de main en main, comme une recette, comme une bro­de­rie, comme un secret qu’on ne peut gar­der qu’en le donnant.

Irfan ne répon­dit pas. Il pen­sait à Noor. Noor aux doigts aveugles qui bro­daient plus juste que les doigts des voyantes. Noor qui avait pris un manus­crit qu’elle ne pou­vait pas lire et qui l’a­vait cou­su dans un tis­su qu’elle ne pou­vait pas voir, et le geste était si par­fait, si juste, si luck­no­wi — cacher la chose la plus pré­cieuse dans un tis­su blanc, la coudre dans le blanc, l’en­fouir dans le blanc, de sorte que per­sonne ne sau­rait jamais où le manus­crit finis­sait et où la bro­de­rie com­men­çait, où le texte finis­sait et où le tis­su com­men­çait, où Prem­chand finis­sait et où Noor commençait.

Blanc sur blanc.

— Irfan, dit Mira.

— Oui.

— Je reste aussi.

Il fer­ma les yeux. Et der­rière ses pau­pières, la cui­sine était encore là — les cuivres, les épices, le sol de pierre rouge, le tabou­ret, la fenêtre, les quatre marches. Tout était encore là. Et elle était encore là. Et il était encore là. Et le bun­ga­low était encore là, avec ses murs Art Déco qui avaient onze ans et qui en parais­saient cent, avec le jar­din de Ban­si Lal et les racines du fran­gi­pane et l’é­chi­quier de marbre et le banc de pierre et la radio qui gré­sillait et les montres du Nawab et le registre de la Begum et le paan séché sur la table de nuit et les mor­ceaux de cou­pelles de fir­ni dans la terre du jar­din et le par­fum du jas­min qui ne serait pas le même l’an­née pro­chaine mais qui serait là, qui serait tou­jours là, parce que Ban­si Lal serait là pour le plan­ter et l’ar­ro­ser et lui mur­mu­rer des mots en awadhi.

Il ouvrit les yeux. Mira le regar­dait. Et son regard était le même regard que le pre­mier jour — ce regard qui ne glis­sait pas sur les choses mais qui s’y enfon­çait, qui creu­sait, qui cher­chait sous la sur­face quelque chose que la sur­face ne mon­trait pas.

— Qu’est-ce que tu vas cui­si­ner demain ? demanda-t-elle.

Irfan sou­rit.

— Je ne sais pas, dit-il. Je ne sais jamais ce que je vais cui­si­ner demain. Je sais ce que mes mains vont cui­si­ner. Et mes mains ne me le disent pas à l’avance.

— Tes mains sont des men­teuses, dit Mira.

Qua­trième « men­teur » du bun­ga­low. Et celui-ci, comme les trois pré­cé­dents, n’é­tait pas une accu­sa­tion mais une décla­ra­tion — la décla­ra­tion que le men­songe et la véri­té et l’a­mour et la cui­sine et la bro­de­rie et la poé­sie et la danse et le jar­din et les épices et le daal et le riz et le ghee et la car­da­mome étaient la même chose, une seule et même chose, une chose sans nom, une chose qui n’a­vait pas de recette et qui ne se trans­met­tait que de main en main, de bouche en bouche, de peau en peau, de blanc en blanc.

Irfan prit une graine de car­da­mome dans le bocal. Il la posa sur sa paume ouverte — la même paume qui avait offert le galou­ti cru le pre­mier jour, la même paume qui avait posé l’it­tar de rose sur le paan, la même paume qui avait tou­ché les épaules de Mira sous la pluie.

Mira prit la graine.

Elle la mit dans sa bouche.

Elle mor­dit.

La car­da­mome écla­ta — sucrée, amère, fraîche, brû­lante, tout en même temps — et dans cette explo­sion minus­cule, dans ce goût qui ne choi­sis­sait pas, dans cette saveur qui conte­nait toutes les saveurs, il y avait le bun­ga­low et le jar­din et la cui­sine et les murs et les épices et le manus­crit dis­pa­ru et le registre de la Begum et le jas­min de Ban­si Lal et les ghun­groo de Mira et les cuivres d’Ir­fan et le fran­gi­pane de 1936 et les étoiles de décembre et la radio qui gré­sillait et les trains qui pas­saient et la ville de Luck­now tout entière, cette ville d’illu­sions, cette ville de teh­zeeb, cette ville qui bro­dait du blanc sur du blanc et qui se tenait debout dans la lumière rasante, et qui tenait, et qui tenait, et qui tenait encore.

Sur l’é­ta­gère, le bol de terre cuite du niha­ri attendait.

Irfan ne le cas­sa pas.

Pas ce soir.

Tags de cet article: , ,