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Tra­ver­ser Ispahan

Tra­ver­ser Ispahan

Cha­pitre 5

 

V

La chambre 14

Le cri vint de l’aile est.

C’é­tait un cri de femme, aigu, déchi­rant, un cri qui tra­ver­sa les murs épais de l’Ab­ba­si et fit lever les têtes sur la ter­rasse du thé, où les clients pre­naient leur petit-déjeu­ner dans la lumière dorée du matin, et Bah­ram, qui était assis seul à sa table avec un verre de thé et un mor­ceau de pain, sen­tit quelque chose se gla­cer dans sa poi­trine, car il savait, avant même de savoir, que ce cri venait de la chambre 14.

Il se leva et courut.

Il tra­ver­sa le jar­din en quelques enjam­bées, bous­cu­lant un ser­veur qui por­tait un pla­teau de verres, et il s’en­gouf­fra dans le cou­loir qui menait à l’aile est, et il grim­pa l’es­ca­lier quatre à quatre, et il débou­cha dans le cor­ri­dor du pre­mier étage où une femme de chambre, une jeune fille au visage livide, se tenait devant la porte ouverte de la chambre 14, les mains pla­quées sur la bouche, les yeux écar­quillés de terreur.

Bah­ram s’ar­rê­ta à côté d’elle et regar­da dans la chambre.

Jalal Mos­tow­fi était assis dans son fau­teuil, près de la fenêtre, exac­te­ment comme Bah­ram l’a­vait vu deux jours plus tôt, quand il était venu pho­to­gra­phier la minia­ture de Beh­zad, exac­te­ment dans la même posi­tion, la même atti­tude, mais quelque chose était dif­fé­rent, quelque chose d’es­sen­tiel, quelque chose d’irrémédiable.

Il était mort.

Sa tête était ren­ver­sée en arrière, ses yeux étaient ouverts, fixant le pla­fond peint avec une expres­sion de sur­prise, comme s’il avait vu quelque chose d’i­nat­ten­du dans les motifs flo­raux, quelque chose qui l’a­vait sai­si au moment de mou­rir, et ses mains étaient posées sur les accou­doirs du fau­teuil, les doigts légè­re­ment cris­pés, et son cha­pe­let d’ambre avait rou­lé sur le sol, les perles épar­pillées sur le tapis comme des larmes pétrifiées.

Sur la petite table à côté du fau­teuil, un verre de thé à moi­tié bu.

Bah­ram entra dans la chambre len­te­ment, comme on entre dans un sanc­tuaire, comme on entre dans un rêve, et il s’ap­pro­cha du corps sans le tou­cher, et il regar­da le visage du vieil aris­to­crate, ce visage qu’il avait appris à connaître en quelques jours, ce visage qui lui avait par­lé de poé­sie et de perte, de tré­sors et de tra­hi­son, et qui main­te­nant ne par­le­rait plus jamais.

« Ne pleure pas sur ma tombe, je ne suis pas là,

Je suis le vent qui souffle, je suis l’é­clat du dia­mant sur la neige… »

C’é­taient des vers de Rûmi, et Bah­ram les mur­mu­ra pour lui-même, comme une prière pour celui qui ne priait pas, comme un adieu pour celui qui n’a­vait per­sonne pour lui dire adieu.

Et puis il vit la miniature.

Ou plu­tôt, il vit l’en­droit où la minia­ture aurait dû être.

Le rebord de la fenêtre était vide.

Le cadre de bois sculp­té avait dis­pa­ru. Le jar­din peint par Beh­zad, le prince et la prin­cesse, les musi­ciens et les oiseaux, tout cela s’é­tait envo­lé, comme si la mort de Jalal Mos­tow­fi avait ouvert une porte par laquelle la beau­té s’é­tait enfuie.

*

Le méde­cin arri­va une heure plus tard.

C’é­tait un homme d’une cin­quan­taine d’an­nées, avec une mous­tache grise et des lunettes à mon­ture d’é­caille, et il por­tait un cos­tume sombre mal­gré la cha­leur, car les méde­cins ira­niens, en ce temps-là, se devaient d’a­voir l’air sérieux, l’air euro­péen, l’air de gens qui savaient des choses que les autres ne savaient pas, et il exa­mi­na le corps de Jalal Mos­tow­fi avec des gestes rapides, pro­fes­sion­nels, détachés.

« Crise car­diaque, dit-il en se rele­vant. L’âge, la cha­leur, peut-être une émo­tion forte. C’est fré­quent chez les per­sonnes âgées. Il n’a pas souf­fert, si cela peut conso­ler quelqu’un. »

Il n’y avait per­sonne à conso­ler. Jalal Mos­tow­fi n’a­vait pas de famille, pas d’a­mis, pas de proches. Il était seul au monde, comme il avait été seul dans la vie, et il mour­rait seul, et il serait enter­ré seul, dans un cime­tière d’Is­pa­han où per­sonne ne vien­drait jamais dépo­ser de fleurs sur sa tombe.

Bah­ram se tenait dans un coin de la chambre, silen­cieux, obser­vant, et il regar­dait les gens aller et venir, le méde­cin qui ran­geait ses ins­tru­ments, le direc­teur de l’hô­tel qui se tor­dait les mains d’un air affli­gé, deux poli­ciers en uni­forme qui pre­naient des notes dans un car­net sans avoir l’air de savoir ce qu’ils notaient, et il pen­sait à la minia­ture dis­pa­rue, à ce jar­din de Beh­zad qui s’é­tait envo­lé dans la nuit, et il se deman­dait si quel­qu’un d’autre avait remar­qué son absence.

Per­sonne ne sem­blait l’a­voir remarquée.

Per­sonne ne sem­blait même savoir qu’elle avait existé.

Le méde­cin signa un cer­ti­fi­cat de décès, les poli­ciers refer­mèrent leurs car­nets, le direc­teur don­na des ordres pour qu’on emporte le corps, et en moins de deux heures tout était fini, tout était réglé, Jalal Mos­tow­fi avait ces­sé d’exis­ter, et la chambre 14 serait net­toyée et pré­pa­rée pour un nou­veau client, et la vie conti­nue­rait, comme elle conti­nue tou­jours, indif­fé­rente aux morts qu’elle laisse der­rière elle.

Bah­ram res­ta seul dans la chambre après que tout le monde fut parti.

Il regar­da autour de lui, les coffres, les tapis, les manus­crits, tout ce qui res­tait de la vie de Jalal Mos­tow­fi, tout ce qui serait inven­to­rié, ven­du, dis­per­sé, et il pen­sa que c’é­tait peut-être cela, la mort, non pas la fin du corps mais la dis­per­sion des choses, l’é­par­pille­ment de ce qui avait été ras­sem­blé, le retour au chaos de ce qui avait été ordonné.

Et puis il vit quelque chose.

Par terre, près du fau­teuil où Mos­tow­fi était mort, à moi­tié caché sous le tapis, un mor­ceau de papier.

Bah­ram se pen­cha et le ramassa.

C’é­tait une lettre. Une lettre écrite en per­san, d’une écri­ture trem­blante, l’é­cri­ture d’un vieil homme fati­gué, et elle n’é­tait pas signée, pas datée, mais Bah­ram recon­nut le style, les tour­nures de phrases, cette façon de mêler le lan­gage cou­rant et les cita­tions poé­tiques qui était la marque de Jalal Mostowfi.

Il lut.

*

« À celui qui lira ces lignes,

Je sais que ma fin est proche. Je la sens venir depuis des semaines, comme on sent venir l’o­rage quand le ciel est encore bleu. Mon cœur est fati­gué, fati­gué de battre, fati­gué de vivre, fati­gué de ce monde qui n’est plus le mien.

Je n’ai pas peur de mou­rir. J’ai peur de ce qui res­te­ra après moi. J’ai peur que la véri­té meure avec moi, que les men­songes triomphent, que ceux qui ont pillé ce pays conti­nuent de le piller en paix.

Arthur Pope n’est pas ce qu’il pré­tend être. Cet homme qui se pré­sente comme le grand défen­seur de l’art per­san est aus­si son plus grand voleur. Je le sais. J’ai des preuves. Des docu­ments qui montrent com­ment il a fait sor­tir d’I­ran des pièces majeures en les décla­rant comme copies, com­ment il a cor­rom­pu des fonc­tion­naires, com­ment il a men­ti aux musées qui lui ache­taient des œuvres dont il garan­tis­sait l’origine.

Ces docu­ments sont en lieu sûr. Je les ai confiés à quel­qu’un qui sau­ra quoi en faire le moment venu. Quel­qu’un qui n’a pas peur de l’A­mé­ri­cain, qui n’a pas besoin de son argent, qui ne lui doit rien.

Quant à ma minia­ture, mon Beh­zad, mon tré­sor, celui qui la trou­ve­ra sau­ra pour­quoi je l’ai cachée là où je l’ai cachée. Ce n’est pas un vol. C’est un retour. Les choses doivent retour­ner là d’où elles viennent. Les choses doivent ren­trer chez elles.

Le monde est un pont, tra­verse-le mais n’y construis pas ta demeure.

Que Dieu ait pitié de mon âme, si j’en ai une. »

*

Bah­ram relut la lettre deux fois, trois fois, et chaque lec­ture lui révé­lait quelque chose de nou­veau, une nuance, une allu­sion, un sous-enten­du qu’il n’a­vait pas per­çu d’abord.

Jalal Mos­tow­fi avait su qu’il allait mou­rir. Il s’y était pré­pa­ré. Il avait caché sa minia­ture quelque part, dans un endroit qui avait un sens, un endroit que « celui qui la trou­ve­ra » com­pren­drait. Et il avait lais­sé des docu­ments com­pro­met­tants sur Pope, des preuves de tra­fic, de cor­rup­tion, de mensonge.

Mais à qui avait-il confié ces docu­ments ? Et où avait-il caché la miniature ?

Bah­ram plia la lettre et la glis­sa dans sa poche. Il savait qu’il aurait dû la remettre aux poli­ciers, qu’il aurait dû la mon­trer au direc­teur de l’hô­tel, qu’il aurait dû faire ce qu’un citoyen hon­nête était cen­sé faire, mais quelque chose l’en empê­chait, quelque chose qui res­sem­blait à un devoir, un devoir envers le vieil homme qui l’a­vait accueilli dans sa chambre, qui lui avait mon­tré ses tré­sors, qui lui avait par­lé de son père.

Il sor­tit de la chambre et refer­ma la porte der­rière lui.

Dans le cou­loir, il croi­sa Arthur Pope.

*

L’A­mé­ri­cain avait l’air grave, pré­oc­cu­pé, et il mar­chait vite, comme quel­qu’un qui a quelque chose d’urgent à faire, et quand il vit Bah­ram sor­tir de la chambre 14, il s’ar­rê­ta net, et quelque chose pas­sa dans ses yeux, quelque chose de fur­tif, de méfiant, qui dis­pa­rut aus­si­tôt, rem­pla­cé par l’ex­pres­sion de sol­li­ci­tude qu’on adopte en pré­sence de la mort.

« Naha­van­di. Quelle tra­gé­die. Ce pauvre Mos­tow­fi. Je viens d’ap­prendre la nouvelle. »

« Vous le connais­siez bien ? » deman­da Bah­ram, et sa voix était neutre, sans inflexion, car il vou­lait voir com­ment l’A­mé­ri­cain réagi­rait, ce qu’il dirait, ce qu’il ne dirait pas.

« Nous avions des affaires ensemble, dit Pope. Des négo­cia­tions en cours. Pour une pièce qu’il vou­lait me vendre. Une minia­ture, je crois. Rien d’important. »

Rien d’im­por­tant. Un Beh­zad du quin­zième siècle, et Pope disait « rien d’im­por­tant » comme s’il s’a­gis­sait d’un bibe­lot de bazar, d’un sou­ve­nir pour tou­ristes, et Bah­ram sen­tit quelque chose dur­cir en lui, quelque chose qui res­sem­blait à de la colère ou peut-être à du mépris.

« Il est mort d’une crise car­diaque, dit-il. C’est ce que dit le médecin. »

« Oui, oui, j’ai enten­du. Tra­gique. Un homme de son âge, avec ses ennuis, sa situa­tion… Ce n’est pas vrai­ment une sur­prise, n’est-ce pas ? »

Pope regar­dait la porte de la chambre 14 par-des­sus l’é­paule de Bah­ram, comme s’il cher­chait à voir à l’in­té­rieur, comme s’il espé­rait aper­ce­voir quelque chose, et Bah­ram com­prit qu’il cher­chait la minia­ture, qu’il se deman­dait si elle était encore là, si quel­qu’un l’a­vait trou­vée, si quel­qu’un savait.

« Vous étiez dans la chambre ? deman­da Pope. »

« J’ai été le pre­mier à arri­ver après la femme de chambre. J’ai vu le corps. »

« Et vous n’a­vez rien remar­qué de… particulier ? »

La ques­tion était posée d’un ton léger, désin­volte, mais les yeux de Pope ne quit­taient pas ceux de Bah­ram, et il y avait dans ce regard une inten­si­té qui démen­tait la légè­re­té du ton, une ten­sion qui disait que la réponse à cette ques­tion était impor­tante, très importante.

« Rien de par­ti­cu­lier, dit Bah­ram. Un vieil homme mort dans son fau­teuil. Ses affaires autour de lui. Rien de particulier. »

Il men­tait, bien sûr. Il men­tait en regar­dant Pope dans les yeux, et il ne savait pas pour­quoi il men­tait, pour­quoi il pro­té­geait le secret de Jalal Mos­tow­fi, pour­quoi il pre­nait par­ti contre cet homme qu’il connais­sait à peine, mais quelque chose en lui avait déci­dé, quelque chose qui n’é­tait pas la rai­son mais peut-être la loyau­té, peut-être l’ins­tinct, peut-être sim­ple­ment le sou­ve­nir de ce matin dans le jar­din où le vieil aris­to­crate lui avait par­lé de son père.

Pope le regar­da un long moment, comme s’il cher­chait à lire en lui, à devi­ner ce qu’il cachait, et puis il sou­rit, ce sou­rire large et amé­ri­cain qui décou­vrait ses dents blanches, et il posa sa main sur l’é­paule de Bahram.

« Bien, bien. Quelle triste his­toire. Pauvre Mos­tow­fi. Il méri­tait mieux que de finir seul dans une chambre d’hôtel. »

Et il s’é­loi­gna dans le cou­loir, sa sil­houette mas­sive dis­pa­rais­sant dans l’ombre, et Bah­ram res­ta seul, la lettre dans sa poche, le poids de ce qu’il savait sur les épaules, et il pen­sa que rien ne serait plus jamais pareil, que quelque chose venait de com­men­cer qui ne fini­rait pas de sitôt.

*

Il pas­sa le reste de la jour­née dans sa chambre, à réfléchir.

Allon­gé sur son lit, les yeux fixés sur le pla­fond peint, il reli­sait la lettre de Mos­tow­fi dans sa tête, cher­chant les indices qu’elle conte­nait, essayant de com­prendre ce que le vieil homme avait vou­lu dire.

« Les choses doivent retour­ner là d’où elles viennent. Les choses doivent ren­trer chez elles. »

Où était la mai­son de la minia­ture ? D’où venait-elle ? Mos­tow­fi avait dit qu’elle était dans sa famille depuis des géné­ra­tions, qu’elle avait été offerte par Fath Ali Shah à son arrière-grand-père. Mais avant cela ? Avant les Qajars, avant les Mos­tow­fi, où était ce jar­din peint, ce prince et cette prin­cesse figés dans leur bon­heur éternel ?

Beh­zad avait tra­vaillé à Hérat, puis à Tabriz, à la cour des Safa­vides. Ses minia­tures étaient conser­vées dans les biblio­thèques royales, dans les col­lec­tions des princes et des vizirs. Mais celle-ci, où avait-elle été peinte ? Pour qui ? Dans quel jar­din réel Beh­zad avait-il trou­vé l’ins­pi­ra­tion de ce jar­din imaginaire ?

Et sou­dain, Bah­ram comprit.

Il se redres­sa sur son lit, le cœur bat­tant, car l’é­vi­dence venait de le frap­per, une évi­dence si simple qu’il n’a­vait pas su la voir.

Le jar­din de la minia­ture. Il l’a­vait vu quelque part. Pas seule­ment dans le cadre de bois sculp­té, pas seule­ment sur le rebord de la fenêtre de Mos­tow­fi. Il l’a­vait vu en vrai. Il l’a­vait traversé.

C’é­tait le jar­din de l’Abbasi.

Le même rec­tangle par­fait, les mêmes quatre par­terres, le même bas­sin octo­go­nal au centre, les mêmes arcades sur les quatre côtés. La minia­ture de Beh­zad ne repré­sen­tait pas un jar­din ima­gi­naire. Elle repré­sen­tait ce jar­din, ce cara­van­sé­rail que Shah Abbas avait fait construire un siècle après Beh­zad, en s’ins­pi­rant peut-être de cette image, en cher­chant à repro­duire dans la pierre et la brique ce que le maître avait créé sur le papier.

Les choses doivent ren­trer chez elles.

La minia­ture était cachée quelque part dans l’Ab­ba­si. Dans ce jar­din qui était son modèle, ou son reflet, ou son double. Mos­tow­fi l’a­vait rame­née chez elle.

Mais où, exactement ?

*

Il atten­dit la nuit.

Quand le soleil se cou­cha et que les lampes s’al­lu­mèrent sous les arcades, quand les clients de l’hô­tel se ras­sem­blèrent sur la ter­rasse pour le dîner, quand les bruits et les conver­sa­tions emplirent le jar­din, Bah­ram sor­tit de sa chambre et descendit.

Il ne prit pas son Lei­ca. Ce soir, il n’é­tait pas pho­to­graphe. Il était autre chose, quelque chose qu’il n’au­rait pas su nom­mer, un cher­cheur de véri­té peut-être, un gar­dien de mémoire, un homme qui avait reçu une mis­sion sans l’a­voir deman­dée et qui ne pou­vait pas la refuser.

Il tra­ver­sa la ter­rasse en saluant les gens qu’il connais­sait, Freya Stark qui lui fit un signe de la main, Ghirsh­man qui leva son verre dans sa direc­tion, et il évi­ta Pope qui était assis à une table avec des gens qu’il ne connais­sait pas, des hommes en cos­tume qui avaient l’air d’hommes d’af­faires ou de diplo­mates, et il mar­cha vers le jar­din, vers le bas­sin, vers le centre du monde.

La nuit était chaude, étouf­fante presque, et le par­fum des roses était si intense qu’il don­nait le ver­tige, et les étoiles appa­rais­saient une à une dans le ciel d’Is­pa­han, ces mêmes étoiles qui avaient brillé sur Shah Abbas et sur Beh­zad, ces mêmes étoiles qui brille­raient encore quand tous les hommes de cette ter­rasse seraient poussière.

Bah­ram fit le tour du jar­din len­te­ment, métho­di­que­ment, regar­dant chaque recoin, chaque niche, chaque endroit où l’on aurait pu cacher un cadre de la taille de la minia­ture, et il ne trou­va rien, bien sûr, car Mos­tow­fi n’é­tait pas un imbé­cile, car il avait eu des années pour réflé­chir à cette cachette, pour la pré­pa­rer, pour la rendre invisible.

Et puis il pen­sa à la lettre.

« Celui qui la trou­ve­ra sau­ra pour­quoi je l’ai cachée là où je l’ai cachée. »

Ce n’é­tait pas une indi­ca­tion géo­gra­phique. C’é­tait une indi­ca­tion spi­ri­tuelle. Mos­tow­fi ne par­lait pas d’un lieu, il par­lait d’un sens. La cachette n’é­tait pas seule­ment dans le jar­din, elle était dans ce que le jar­din signi­fiait, dans ce qu’il repré­sen­tait, dans l’i­dée même du jar­din persan.

Le jar­din per­san comme image du paradis.

Pai­ri-dae­za, l’en­clos, le lieu pro­té­gé, le retour à l’Éden.

Bah­ram s’ar­rê­ta au bord du bas­sin et regar­da l’eau.

Les étoiles se reflé­taient dans l’eau tur­quoise, et le reflet était si par­fait qu’on ne savait plus où était le ciel et où était la terre, et Bah­ram pen­sa à ce qu’il avait dit à Freya Stark dans la mos­quée, « la beau­té n’a pas de reli­gion », et il pen­sa à Rûmi, « que tu ailles à la mos­quée ou à l’é­glise, ce qui compte c’est la flamme, non la lampe », et il pen­sa au bas­sin octo­go­nal, cette forme à huit côtés qui sym­bo­li­sait dans l’ar­chi­tec­ture isla­mique le pas­sage entre le car­ré de la terre et le cercle du ciel.

Le pas­sage.

Le pont entre deux mondes.

Il ôta ses chaus­sures et entra dans le bassin.

L’eau était fraîche, presque froide, et elle lui arri­vait aux genoux, et il mar­cha vers le centre du bas­sin, là où une petite fon­taine de bronze, éteinte à cette heure, se dres­sait comme un can­dé­labre, et il plon­gea ses mains dans l’eau, tâton­nant sur le fond de faïence, cher­chant quelque chose qu’il ne pou­vait pas voir, quelque chose qu’il pou­vait seule­ment sentir.

Ses doigts ren­con­trèrent une aspérité.

Une faille dans la faïence, une ouver­ture, un espace creux sous la fontaine.

Il plon­gea la main plus pro­fon­dé­ment, le bras enfon­cé jus­qu’au coude dans l’eau noire, et ses doigts se refer­mèrent sur quelque chose de dur, de rec­tan­gu­laire, enve­lop­pé dans un tis­su imperméable.

Il tira.

Et la minia­ture de Beh­zad sor­tit de l’eau comme une nais­sance, comme une résur­rec­tion, ruis­se­lante sous les étoiles.

« J’é­tais un tré­sor caché,

Et j’ai vou­lu être connu… »

C’é­tait un hadith, pas un poème, une parole attri­buée à Dieu lui-même, et Bah­ram la mur­mu­ra en ser­rant la minia­ture contre sa poi­trine, debout au milieu du bas­sin, l’eau jus­qu’aux genoux, les étoiles au-des­sus de lui et les étoiles en des­sous, et il sut à cet ins­tant que sa vie venait de bas­cu­ler, que rien ne serait plus jamais comme avant, qu’il était deve­nu le gar­dien de quelque chose qui le dépassait.

Et quelque part sur la ter­rasse, dans l’ombre des arcades, quel­qu’un l’observait.

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