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Tra­ver­ser Ispahan

Tra­ver­ser Ispahan

Cha­pitre 4

 

IV

La place du monde

Le len­de­main matin, Bah­ram déci­da de quit­ter l’hôtel.

Non pas de par­tir, non pas de faire ses valises et de reprendre la route vers Per­sé­po­lis ou Téhé­ran, mais sim­ple­ment de sor­tir, de mar­cher dans la ville, de retrou­ver Ispa­han au-delà des murs de l’Ab­ba­si, car il sen­tait qu’il avait besoin de res­pi­rer un autre air, de voir d’autres visages, de se rap­pe­ler que le monde ne se rédui­sait pas à cette petite socié­té d’é­tran­gers et d’exi­lés qui peu­plait la ter­rasse du thé, que l’I­ran exis­tait encore, dehors, dans les ruelles et les bazars, dans les mos­quées et les places, dans la vie ordi­naire des gens ordi­naires qui n’a­vaient jamais enten­du par­ler d’Ar­thur Pope ni de minia­tures de Behzad.

Il prit son Lei­ca, bien sûr, car il ne sor­tait jamais sans son Lei­ca, et il tra­ver­sa le jar­din encore frais de l’aube, et il pas­sa sous le grand por­tail aux faïences bleues, et il se retrou­va dans la rue, dans cette rue d’Is­pa­han qui était déjà pleine de monde mal­gré l’heure mati­nale, pleine de mar­chands qui ouvraient leurs échoppes et de por­teurs qui char­riaient des bal­lots et d’ânes qui trot­ti­naient sous leurs charges et de femmes voi­lées qui se hâtaient vers le bazar et d’en­fants qui cou­raient en criant, toute cette vie grouillante et bruyante et colo­rée qui était l’I­ran véri­table, l’I­ran que les tou­ristes ne voyaient pas, l’I­ran que les archéo­logues oubliaient.

Il mar­cha vers le nord, sui­vant les ruelles étroites qui ser­pen­taient entre les mai­sons de brique, ces ruelles ombra­gées par des auvents de toile et des treilles de vigne où la lumière du matin entrait en biais, décou­pée en tranches dorées, et il pho­to­gra­phia au pas­sage un vieux cor­don­nier assis devant son échoppe, un pla­teau de cuivre où des verres de thé atten­daient d’im­pro­bables clients, une porte de bois sculp­té entrou­verte sur une cour inté­rieure où un gre­na­dier fleu­ris­sait, tous ces frag­ments de vie quo­ti­dienne qui com­po­saient, mis bout à bout, le por­trait d’une ville.

Et puis, au détour d’une ruelle, la place.

*

Naghsh‑e Jahan.

L’i­mage du monde.

C’é­tait ain­si que Shah Abbas l’a­vait nom­mée quand il l’a­vait fait construire, au début du dix-sep­tième siècle, et ce nom n’é­tait pas une méta­phore mais une décla­ra­tion d’in­ten­tion, car le Shah vou­lait que cette place fût le centre de l’u­ni­vers, le lieu où conver­geaient toutes les routes et tous les regards, le sym­bole de la puis­sance et de la beau­té de l’empire perse, et il avait réus­si, car Naghsh‑e Jahan était sans doute la plus belle place du monde, plus belle que la place Saint-Marc de Venise, plus belle que la place Rouge de Mos­cou, plus belle que n’im­porte quelle place que Bah­ram avait vue dans ses voyages, et pour­tant il ne s’y habi­tuait pas, chaque fois qu’il y reve­nait il res­sen­tait le même choc, la même stu­peur, comme si la beau­té, à ce degré d’in­ten­si­té, ne pou­vait jamais deve­nir familière.

Il débou­cha sur la place par l’une des entrées du bazar, et il s’ar­rê­ta un ins­tant pour lais­ser le spec­tacle l’envahir.

Devant lui s’é­ten­dait un rec­tangle immense, plus de cinq cents mètres de long sur près de deux cents de large, bor­dé sur ses quatre côtés par une double arcade de bou­tiques et de gale­ries, et au centre de ce rec­tangle un jar­din, des bas­sins, des fon­taines qui ne jouaient pas encore à cette heure mais dont les vasques de pierre atten­daient le soleil, et au-delà du jar­din, aux deux extré­mi­tés de la place, deux monu­ments qui se fai­saient face comme les deux pôles d’un aimant, le por­tail du bazar au nord et la mos­quée du Shah au sud, et sur les côtés, à l’est et à l’ouest, deux autres mer­veilles, la mos­quée du Sheikh Lot­fol­lah et le palais d’A­li Qapu, de sorte que le regard, où qu’il se por­tât, ren­con­trait la beau­té, ne pou­vait pas lui échap­per, était cer­né par elle, sub­mer­gé, vaincu.

Bah­ram tra­ver­sa la place len­te­ment, mar­chant sur les pavés usés par des siècles de pas, et il s’ar­rê­ta au milieu, là où les axes se croi­saient, là où l’on pou­vait voir les quatre monu­ments à la fois, et il leva les yeux vers le ciel, ce ciel d’un bleu intense qui sem­blait plus pro­fond encore au-des­sus de cette place, comme si la beau­té d’en bas appe­lait la beau­té d’en haut, comme si le ciel lui-même vou­lait être à la hau­teur de ce que les hommes avaient construit.

Il pen­sa à Shah Abbas, ce sou­ve­rain qui avait vou­lu créer une image du monde et qui y était par­ve­nu, et il pen­sa à tous les voya­geurs qui avaient décrit cette place au fil des siècles, les ambas­sa­deurs euro­péens, les mar­chands de la route de la soie, les explo­ra­teurs et les aven­tu­riers, et tous avaient dit la même chose, tous avaient été sai­sis par la même stu­peur, tous avaient cher­ché des mots pour décrire l’in­des­crip­tible et n’en avaient pas trouvé.

« Ispa­han, moi­tié du monde »,

disait le pro­verbe per­san, et c’é­tait vrai, car celui qui avait vu Ispa­han avait vu la moi­tié de ce qui méri­tait d’être vu, et l’autre moi­tié, peut-être, n’exis­tait que dans l’imagination.

*

Il se diri­gea vers la mos­quée du Sheikh Lotfollah.

C’é­tait la plus petite des deux mos­quées de la place, mais aus­si la plus par­faite, la plus intime, celle que les connais­seurs pré­fé­raient, et Bah­ram en fai­sait par­tie, car il y avait dans cette mos­quée quelque chose d’u­nique, quelque chose qui tenait à ses pro­por­tions, à sa lumière, à la cou­leur de ses faïences, quelque chose qu’on ne trou­vait nulle part ailleurs et qu’on ne pou­vait pas expli­quer, seule­ment ressentir.

Il mon­ta les marches qui menaient au por­tail, et il entra.

Le cor­ri­dor d’en­trée était sombre, volon­tai­re­ment sombre, car les archi­tectes per­sans savaient que la lumière n’a de valeur que par contraste avec l’obs­cu­ri­té, que l’é­blouis­se­ment n’est pos­sible qu’a­près l’a­veu­gle­ment, et Bah­ram mar­cha dans cette pénombre, tour­nant avec le cor­ri­dor qui décri­vait un coude, et puis sou­dain, au bout du pas­sage, la salle de prière.

La lumière.

Il s’ar­rê­ta sur le seuil, comme il le fai­sait tou­jours, pour lais­ser ses yeux s’a­dap­ter, pour lais­ser son âme s’a­dap­ter aus­si, car ce qu’il voyait dépas­sait ce que l’œil pou­vait enre­gis­trer, deman­dait une autre forme de per­cep­tion, plus pro­fonde, plus lente.

La salle était octo­go­nale, coif­fée d’un dôme qui sem­blait flot­ter au-des­sus d’elle comme une bulle de lumière, et les murs étaient cou­verts de faïences d’une cou­leur que Bah­ram n’a­vait vue nulle part ailleurs, un bleu qui tirait sur le vert, ou un vert qui tirait sur le bleu, une cou­leur qui chan­geait selon l’heure et selon l’angle, qui sem­blait vivante, orga­nique, et ces faïences étaient dis­po­sées en motifs d’une com­plexi­té ver­ti­gi­neuse, des ara­besques qui s’en­rou­laient sur elles-mêmes, des étoiles qui engen­draient d’autres étoiles, des poly­gones qui se trans­for­maient en fleurs, tout un uni­vers géo­mé­trique qui don­nait le ver­tige si on le regar­dait trop longtemps.

Mais le plus extra­or­di­naire, c’é­tait la lumière.

Elle entrait par des fenêtres per­cées à la base du dôme, et elle se réfrac­tait sur les faïences, et elle rebon­dis­sait de sur­face en sur­face, et elle se colo­rait au pas­sage, de sorte que l’air lui-même sem­blait tein­té de bleu et d’or, de sorte qu’on avait l’im­pres­sion de nager dans la lumière, d’être immer­gé dans une sub­stance lumi­neuse, et cette lumière chan­geait au fil des heures, et le matin elle était dorée, et le midi elle était blanche, et le soir elle était rose, et chaque moment était dif­fé­rent, et chaque moment était parfait.

Bah­ram leva son Lei­ca et cadra le dôme.

Il savait que la pho­to­gra­phie ne ren­drait pas jus­tice à ce qu’il voyait, car la pho­to­gra­phie était en noir et blanc et cette mos­quée était tout entière dans la cou­leur, car la pho­to­gra­phie était figée et cette lumière était mou­vante, car la pho­to­gra­phie était plate et cet espace était pro­fond, mais il déclen­cha quand même, parce qu’il fal­lait essayer, parce que c’é­tait son métier d’es­sayer, parce que même une image impar­faite valait mieux que pas d’i­mage du tout.

« Vous per­dez votre temps, dit une voix der­rière lui, en anglais. Cette mos­quée est imphotographiable. »

Il se retourna.

C’é­tait Freya Stark.

*

Elle se tenait dans l’embrasure du cor­ri­dor, sa sil­houette angu­leuse décou­pée contre la lumière qui venait de la place, et elle por­tait les mêmes vête­ments d’homme que la veille, un pan­ta­lon de toile kaki, une che­mise de coton, un cha­peau de feutre cabos­sé qu’elle enle­va en entrant, révé­lant des che­veux gris cou­pés court, et elle s’a­van­ça vers Bah­ram avec cette démarche déci­dée des gens qui ont l’ha­bi­tude de mar­cher long­temps, de mar­cher loin, de mar­cher seuls.

« Freya Stark, dit-elle en ten­dant la main. Nous nous sommes croi­sés hier soir, sur la ter­rasse. Vous êtes le pho­to­graphe ira­nien, celui qui tra­vaille avec Godard. »

« Bah­ram Naha­van­di, dit-il en ser­rant la main ten­due. Vous me faites hon­neur de vous en souvenir. »

Elle eut un sou­rire bref, comme quel­qu’un qui n’a pas le temps de sou­rire longtemps.

« Je me sou­viens de tout ce qui m’in­té­resse. Et vous m’in­té­res­sez, Naha­van­di. Vous êtes l’un des rares Ira­niens que je vois dans cet hôtel qui ne soit pas un serviteur. »

La remarque était directe, presque bru­tale, et Bah­ram com­prit que cette femme ne connais­sait pas le ta’a­rof, ou plu­tôt qu’elle le connais­sait mais refu­sait de s’y plier, qu’elle disait ce qu’elle pen­sait sans les détours et les poli­tesses qui étaient la règle en Orient, et il ne sut pas s’il devait s’en offus­quer ou s’en réjouir.

« Il y a aus­si Mos­tow­fi, dit-il. L’aristocrate. »

« Mos­tow­fi n’est pas un Ira­nien, répli­qua Freya Stark. C’est un fan­tôme. Un homme du pas­sé qui refuse de mou­rir. Vous, vous êtes du pré­sent. C’est plus intéressant. »

Elle s’a­van­ça dans la salle de prière et leva les yeux vers le dôme, et son visage, dans la lumière bleue et or, prit une expres­sion que Bah­ram ne lui avait pas vue sur la ter­rasse, une expres­sion de ravis­se­ment, presque de dévotion.

« J’ai vu beau­coup de choses dans ma vie, dit-elle sans le regar­der. J’ai tra­ver­sé des déserts et des mon­tagnes, j’ai dor­mi chez des nomades et des ban­dits, j’ai vu Pal­myre au lever du soleil et Per­sé­po­lis au cou­cher, mais rien, rien ne m’é­meut autant que cette mos­quée. C’est absurde, n’est-ce pas ? Une Anglaise athée qui pleure dans une mos­quée persane. »

Bah­ram regar­da son pro­fil et vit qu’elle ne pleu­rait pas, pas vrai­ment, mais que ses yeux brillaient d’une façon par­ti­cu­lière, et il com­prit que cette femme, mal­gré sa rudesse, mal­gré sa façon de par­ler comme un homme et de s’ha­biller comme un homme, était capable d’une sen­si­bi­li­té que beau­coup n’au­raient pas soupçonnée.

« Ce n’est pas absurde, dit-il. La beau­té n’a pas de religion. »

Elle se tour­na vers lui et le regar­da avec une atten­tion nou­velle, comme si elle le voyait pour la pre­mière fois.

« C’est exac­te­ment ce que je pense. Vous êtes phi­lo­sophe en plus d’être photographe ? »

« Non. Sim­ple­ment ira­nien. Nous avons quelques poètes qui ont dit ces choses mieux que moi. »

« Que tu ailles à la mos­quée ou à l’église,

Ce qui compte c’est la flamme, non la lampe… »

« Rûmi ? deman­da Freya Stark. »

« Vous connais­sez Rûmi ? »

« Je lis le per­san. Mal, mais je le lis. On ne peut pas voya­ger dans ce pays sans lire ses poètes. Ce serait comme visi­ter l’I­ta­lie sans connaître Dante. »

Bah­ram sou­rit, car cette femme le sur­pre­nait, car elle n’é­tait pas ce qu’il avait cru, pas seule­ment une aven­tu­rière excen­trique mais quel­qu’un qui cher­chait à com­prendre, qui fai­sait l’ef­fort de com­prendre, ce qui était rare chez les Occi­den­taux, ce qui était précieux.

« Befar­mâid, dit-il, si vous vou­lez bien me faire l’hon­neur, je peux vous mon­trer quelque chose. Quelque chose que les tou­ristes ne voient pas. »

*

Il la condui­sit vers le fond de la salle de prière, là où un esca­lier étroit, presque invi­sible, mon­tait dans l’é­pais­seur du mur, et il lui fit signe de le suivre, et ils gra­virent les marches en silence, tour­nant sur eux-mêmes dans la spi­rale de brique, et ils débou­chèrent sur une gale­rie qui cou­rait autour du dôme, à mi-hau­teur, une gale­rie étroite d’où l’on voyait la salle d’en bas comme une minia­ture, comme une image du monde vue depuis le ciel.

« Mon Dieu, mur­mu­ra Freya Stark. Je ne savais pas que cela existait. »

De là-haut, le dôme était encore plus impres­sion­nant, car on voyait les faïences de près, on pou­vait dis­tin­guer chaque car­reau, chaque motif, chaque nuance de cou­leur, et la lumière qui entrait par les fenêtres des­si­nait des rayons obliques dans l’es­pace, des piliers de lumière qui sem­blaient sup­por­ter le dôme, qui sem­blaient le faire tenir en l’air par la seule force de leur éclat.

« C’é­tait la gale­rie des femmes, dit Bah­ram. Du temps de Shah Abbas, les femmes de la cour venaient prier ici, à l’a­bri des regards. Main­te­nant, plus per­sonne n’y vient. Les gar­diens ont oublié qu’elle existe. »

« Com­ment le savez-vous, vous ? »

« Mon père me l’a mon­tré quand j’é­tais enfant. Il avait un ami qui était gar­dien ici. »

Freya Stark s’ac­cou­da à la balus­trade et regar­da la salle en contre­bas, et son visage, dans la lumière qui mon­tait d’en bas, avait per­du sa dure­té, sa méfiance, et Bah­ram vit qu’elle était plus âgée qu’il ne l’a­vait cru, peut-être cin­quante ans, peut-être plus, avec des rides pro­fondes autour des yeux et de la bouche, des rides qui disaient les soleils trop forts, les vents trop froids, les nuits sans sommeil.

« Vous savez ce que j’aime dans ce pays ? dit-elle sans le regar­der. C’est qu’il résiste. Il résiste à tout. Aux enva­his­seurs, aux moder­ni­sa­teurs, aux gens comme moi qui viennent le regar­der comme une curio­si­té. Il garde ses secrets. Il cache ses mer­veilles dans des gale­ries oubliées. Il fait sem­blant de se sou­mettre, et puis il conti­nue, il per­siste, il dure. C’est admirable. »

« C’est aus­si notre malé­dic­tion, dit Bah­ram. Nous résis­tons tel­le­ment que nous n’a­van­çons pas. »

« Avan­cer vers quoi ? Vers ce que nous avons fait de l’Inde ? De l’É­gypte ? Non, Naha­van­di. Votre résis­tance est votre salut. Ne lais­sez per­sonne vous convaincre du contraire. Pas même les gens bien inten­tion­nés. Sur­tout pas les gens bien intentionnés. »

Elle se tut un ins­tant, puis ajouta :

« Vous connais­sez Arthur Pope, je crois. Je vous ai vus par­ler hier. »

« Nous avons été pré­sen­tés, oui. »

« Pope est un homme bien inten­tion­né. Il aime sin­cè­re­ment l’art per­san. Peut-être plus que n’im­porte qui au monde. Et c’est pré­ci­sé­ment pour cela qu’il est dan­ge­reux. Parce qu’il croit que son amour lui donne des droits. Des droits de propriété. »

Bah­ram ne répon­dit pas, car il pen­sait à la minia­ture de Beh­zad, à ce jar­din peint qui allait tra­ver­ser l’o­céan, et il se deman­dait si Freya Stark avait rai­son, si l’a­mour pou­vait être une forme de vol, si les meilleures inten­tions pou­vaient pro­duire les pires effets.

*

Ils redes­cen­dirent en silence et sor­tirent de la mos­quée, et la lumière de la place les frap­pa comme un coup, cette lumière blanche et vio­lente de la fin de mati­née qui n’a­vait plus rien à voir avec la lumière dorée du dôme, et Bah­ram cli­gna des yeux, ébloui, déso­rien­té, comme quel­qu’un qui revient d’un rêve.

« Je vais à la mos­quée du Shah, dit Freya Stark. Vous m’accompagnez ? »

Ils tra­ver­sèrent la place ensemble, mar­chant à l’ombre des arcades pour évi­ter le soleil qui tapait main­te­nant avec une force bru­tale, et ils pas­sèrent devant les échoppes du bazar où les mar­chands ven­daient des tapis, des cuivres, des minia­tures — des fausses, la plu­part, fabri­quées pour les tou­ristes —, et devant les tchaï­kha­nehs où des hommes buvaient du thé en fumant le qalyan, et devant les ven­deurs de pas­tèques et de melons qui criaient leurs prix d’une voix chan­tante, et Bah­ram pho­to­gra­phia au pas­sage un vieil homme accrou­pi devant une pile de tapis, son visage buri­né par le soleil, ses mains noueuses posées sur ses genoux, une image qui résu­mait peut-être tout ce qu’il vou­lait dire, tout ce qu’il essayait de capturer.

La mos­quée du Shah se dres­sait au fond de la place, monu­men­tale, écra­sante, avec son por­tail cou­vert de faïences bleues et or, ses deux mina­rets qui poin­taient vers le ciel comme des doigts accu­sa­teurs, son dôme immense qu’on voyait de par­tout dans la ville, et elle était si grande, si impo­sante, qu’elle sem­blait appar­te­nir à un autre monde, un monde de géants, un monde où les hommes auraient été plus grands qu’ils ne le sont.

Ils entrèrent par le por­tail prin­ci­pal, pas­sant sous l’arc colos­sal où des ins­crip­tions cora­niques en cal­li­gra­phie thu­luth déployaient leurs ara­besques, et ils péné­trèrent dans la cour inté­rieure, cette cour immense bor­dée d’i­wans et de gale­ries, avec son bas­sin cen­tral où l’eau reflé­tait le ciel et les mina­rets, et Bah­ram sen­tit, une fois de plus, cette sen­sa­tion d’é­cra­se­ment que lui don­nait tou­jours cette mos­quée, cette impres­sion d’être minus­cule, insi­gni­fiant, face à quelque chose qui le dépassait.

« C’est trop grand, dit Freya Stark comme si elle lisait dans ses pen­sées. Sheikh Lot­fol­lah est à taille humaine. Celle-ci est à taille divine. Je pré­fère les dieux qui ne m’é­crasent pas. »

Ils mar­chèrent le long des gale­ries, s’ar­rê­tant par­fois pour regar­der un détail, une cal­li­gra­phie par­ti­cu­liè­re­ment belle, un motif de faïence qu’on ne trou­vait nulle part ailleurs, et Bah­ram pho­to­gra­phia les reflets dans le bas­sin, les ombres des arcades sur les dalles de pierre, un mol­lah qui tra­ver­sait la cour avec sa robe noire flot­tant der­rière lui comme une aile de corbeau.

Et puis, au détour d’une gale­rie, ils tom­bèrent sur Roman Ghirshman.

*

L’ar­chéo­logue fran­çais était assis sur un banc de pierre, à l’ombre d’un iwan, un car­net de cro­quis sur les genoux, et il des­si­nait avec une concen­tra­tion intense, le front plis­sé, la langue légè­re­ment sor­tie, comme un enfant appliqué.

C’é­tait un homme d’une qua­ran­taine d’an­nées, tra­pu, avec une barbe noire taillée court et des lunettes rondes qui lui don­naient un air de hibou savant, et il por­tait un cos­tume de toile frois­sé qui avait dû être blanc autre­fois mais qui avait pris, avec la pous­sière des fouilles, une cou­leur indé­fi­nis­sable, entre le beige et le gris.

« Ghirsh­man ! s’ex­cla­ma Freya Stark. Que faites-vous si loin de vos tes­sons de poterie ? »

Le Fran­çais leva les yeux de son car­net et sou­rit en recon­nais­sant l’Anglaise.

« Madame Stark. Quel plai­sir. Je des­sine des muqar­nas. C’est ma pas­sion secrète. Ne le dites à per­sonne, on croi­rait que je suis deve­nu fou. »

Son fran­çais était impec­cable, bien sûr, mais tein­té d’un léger accent que Bah­ram ne par­ve­nait pas à iden­ti­fier, et il appren­drait plus tard que Ghirsh­man était né en Ukraine, qu’il avait gran­di en Rus­sie avant de fuir la révo­lu­tion, qu’il avait étu­dié à Paris et obte­nu la natio­na­li­té fran­çaise, et que sa vie tout entière était une suc­ces­sion d’exils et de recons­truc­tions, ce qui expli­quait peut-être son atta­che­ment aux ruines, aux civi­li­sa­tions dis­pa­rues, à tout ce qui avait été détruit et qu’on pou­vait essayer de reconstruire.

« Voi­ci Bah­ram Naha­van­di, dit Freya Stark. Pho­to­graphe. Il tra­vaille avec Godard. »

Ghirsh­man se leva et ser­ra la main de Bah­ram avec une vigueur inat­ten­due pour un homme qui pas­sait sa vie à tami­ser de la poussière.

« Enchan­té, dit-il. J’ai vu vos pho­tos de Per­sé­po­lis. Excellent tra­vail. Vous avez réus­si à faire par­ler les pierres, ce qui n’est pas don­né à tout le monde. »

« Vous me faites trop d’hon­neur », dit Bah­ram avec une incli­nai­son de tête, et Freya Stark leva les yeux au ciel, car elle com­men­çait à connaître le ta’a­rof et elle trou­vait exas­pé­rante cette façon que les Orien­taux avaient de se com­pli­men­ter indé­fi­ni­ment sans jamais arri­ver au fait.

« Asseyez-vous, dit Ghirsh­man. Il fait trop chaud pour mar­cher. Parlons. »

Ils s’as­sirent sur le banc de pierre, tous les trois, à l’ombre de l’i­wan, et un gar­dien de la mos­quée pas­sa devant eux avec un pla­teau de thé, et Ghirsh­man l’ap­pe­la et com­man­da trois verres, et le thé arri­va, brû­lant mal­gré la cha­leur, et ils burent en silence, regar­dant la cour immense où quelques fidèles fai­saient leurs ablu­tions au bord du bassin.

« Vous êtes à Ispa­han pour long­temps ? deman­da Ghirsh­man à Bahram. »

« Quelques jours encore. Godard m’at­tend à Persépolis. »

« Per­sé­po­lis, sou­pi­ra Ghirsh­man. Herz­feld a de la chance. Le site le plus pres­ti­gieux de tout l’I­ran. Moi, je suis à Suse. Moins gla­mour, mais plus inté­res­sant, si vous vou­lez mon avis. À Per­sé­po­lis, tout est à la sur­face. À Suse, il faut creu­ser. Et quand on creuse, on trouve des choses que per­sonne n’attendait. »

« Quelles choses ? deman­da Freya Stark. »

Ghirsh­man eut un sou­rire mys­té­rieux, le sou­rire d’un homme qui sait des choses et qui hésite à les dire.

« Des choses qui remontent à bien avant les Aché­mé­nides. Des choses qui prouvent que ce pays était civi­li­sé quand l’Eu­rope était encore peu­plée de sau­vages. Des tablettes d’ar­gile, des sceaux-cylindres, des objets qui ont quatre mille ans et qui sont d’une beauté… »

Il s’in­ter­rom­pit, cher­chant ses mots.

« D’une beau­té qui me fait dou­ter de tout ce que je croyais savoir. Voi­là. C’est cela, l’ar­chéo­lo­gie. Ce n’est pas confir­mer ce qu’on sait. C’est décou­vrir qu’on ne sait rien. »

Bah­ram écou­tait, fas­ci­né, car cet homme par­lait de son métier avec une pas­sion qui res­sem­blait à celle qu’il res­sen­tait lui-même pour la pho­to­gra­phie, cette façon de cher­cher quelque chose qu’on ne pou­vait pas nom­mer, quelque chose qui était au-delà des mots, au-delà des images, au-delà de tout ce qu’on pou­vait dire ou montrer.

« J’ai cher­ché Dieu dans les églises et les mosquées,

Je ne l’ai trou­vé que dans mon propre cœur… »

« Encore Rûmi, dit Freya Stark. Vous avez un poète pour chaque occa­sion, Nahavandi. »

« Nous en avons plu­sieurs, dit Bah­ram. C’est notre richesse. La seule qu’on ne peut pas nous voler. »

Ghirsh­man hocha la tête gra­ve­ment, car il avait com­pris l’al­lu­sion, car il savait que les tré­sors de l’I­ran par­taient vers l’Oc­ci­dent, que les musées d’Eu­rope et d’A­mé­rique se rem­plis­saient de ce que ce pays avait de plus pré­cieux, et que lui-même, mal­gré sa bonne volon­té, mal­gré son amour sin­cère pour cette civi­li­sa­tion, fai­sait par­tie de ce mou­ve­ment, de cette hémorragie.

« Vous avez rai­son, dit-il. Les poètes sont intrans­por­tables. C’est pour cela qu’ils survivent. »

*

Ils res­tèrent long­temps assis à l’ombre de l’i­wan, par­lant de choses et d’autres, de l’I­ran et de l’Eu­rope, de l’ar­chéo­lo­gie et de la pho­to­gra­phie, de la poli­tique et de la poé­sie, et le temps pas­sa sans qu’ils s’en ren­dissent compte, et le soleil mon­ta au zénith puis com­men­ça à redes­cendre, et la cour de la mos­quée se vida puis se rem­plit à nou­veau pour la prière de midi, et les fidèles s’a­li­gnèrent face à La Mecque et s’in­cli­nèrent et se pros­ter­nèrent, et leurs mou­ve­ments syn­chrones avaient quelque chose d’hyp­no­tique, de beau, qui trans­cen­dait la ques­tion de la foi.

Puis Freya Stark se leva, annon­çant qu’elle devait ren­trer à l’hô­tel pour écrire ses notes de voyage, et Ghirsh­man dit qu’il avait des lettres à pos­ter, et ils se sépa­rèrent devant le por­tail de la mos­quée, pro­met­tant de se revoir le soir sur la ter­rasse de l’Ab­ba­si, et Bah­ram res­ta seul sur la place, son Lei­ca autour du cou, regar­dant la foule qui allait et venait sous les arcades.

Il pen­sa à tout ce qu’il avait enten­du ce matin-là, aux paroles de Freya Stark sur l’a­mour pos­ses­sif de Pope, aux réflexions de Ghirsh­man sur les décou­vertes qui remettent tout en ques­tion, et il pen­sa à Jalal Mos­tow­fi, seul dans sa chambre avec ses tré­sors et ses ran­cœurs, et il pen­sa à la minia­ture de Beh­zad qui atten­dait d’être ven­due, et il sen­tit que quelque chose se pré­pa­rait, que toutes ces pièces éparses allaient finir par s’as­sem­bler, for­mer un des­sin qu’il ne pou­vait pas encore voir.

Il reprit le che­min de l’Ab­ba­si, mar­chant len­te­ment dans la cha­leur de l’a­près-midi, et les ruelles étaient désertes main­te­nant, car tout le monde fai­sait la sieste, et ses pas réson­naient sur les pavés comme les bat­te­ments d’un cœur soli­taire, et quand il arri­va à l’hô­tel, le jar­din était vide, les arcades silen­cieuses, et seul le mur­mure de l’eau dans les canaux trou­blait le silence.

Il mon­ta dans sa chambre pour se repo­ser, et il s’al­lon­gea sur le lit sans se désha­biller, et il fer­ma les yeux, et il pen­sa à Fere­sh­teh, comme il pen­sait tou­jours à Fere­sh­teh quand il était fati­gué, quand sa garde était bais­sée, et il se deman­da ce qu’elle aurait pen­sé de tout cela, de Pope et de Mos­tow­fi, de Freya Stark et de Ghirsh­man, de cette petite socié­té d’é­tran­gers et d’exi­lés qui tour­nait autour d’un jar­din safa­vide comme des papillons autour d’une lampe.

Et puis il s’en­dor­mit, et il rêva de la mos­quée du Sheikh Lot­fol­lah, mais dans son rêve les faïences étaient vivantes, elles bou­geaient, elles se trans­for­maient, et la lumière qui entrait par les fenêtres n’é­tait pas dorée mais rouge, rouge comme le sang, rouge comme le feu, et quelque part dans le dôme une voix réci­tait des vers de Hafez qu’il ne par­ve­nait pas à com­prendre, et quand il se réveilla, le soleil était bas sur l’ho­ri­zon, et il sut, sans savoir com­ment il le savait, que quelque chose allait arriver.

Quelque chose de grave.

Quelque chose qui chan­ge­rait tout.

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