Traverser Ispahan
Traverser Ispahan
Chapitre 4
IV
La place du monde
Le lendemain matin, Bahram décida de quitter l’hôtel.
Non pas de partir, non pas de faire ses valises et de reprendre la route vers Persépolis ou Téhéran, mais simplement de sortir, de marcher dans la ville, de retrouver Ispahan au-delà des murs de l’Abbasi, car il sentait qu’il avait besoin de respirer un autre air, de voir d’autres visages, de se rappeler que le monde ne se réduisait pas à cette petite société d’étrangers et d’exilés qui peuplait la terrasse du thé, que l’Iran existait encore, dehors, dans les ruelles et les bazars, dans les mosquées et les places, dans la vie ordinaire des gens ordinaires qui n’avaient jamais entendu parler d’Arthur Pope ni de miniatures de Behzad.
Il prit son Leica, bien sûr, car il ne sortait jamais sans son Leica, et il traversa le jardin encore frais de l’aube, et il passa sous le grand portail aux faïences bleues, et il se retrouva dans la rue, dans cette rue d’Ispahan qui était déjà pleine de monde malgré l’heure matinale, pleine de marchands qui ouvraient leurs échoppes et de porteurs qui charriaient des ballots et d’ânes qui trottinaient sous leurs charges et de femmes voilées qui se hâtaient vers le bazar et d’enfants qui couraient en criant, toute cette vie grouillante et bruyante et colorée qui était l’Iran véritable, l’Iran que les touristes ne voyaient pas, l’Iran que les archéologues oubliaient.
Il marcha vers le nord, suivant les ruelles étroites qui serpentaient entre les maisons de brique, ces ruelles ombragées par des auvents de toile et des treilles de vigne où la lumière du matin entrait en biais, découpée en tranches dorées, et il photographia au passage un vieux cordonnier assis devant son échoppe, un plateau de cuivre où des verres de thé attendaient d’improbables clients, une porte de bois sculpté entrouverte sur une cour intérieure où un grenadier fleurissait, tous ces fragments de vie quotidienne qui composaient, mis bout à bout, le portrait d’une ville.
Et puis, au détour d’une ruelle, la place.
*
Naghsh‑e Jahan.
L’image du monde.
C’était ainsi que Shah Abbas l’avait nommée quand il l’avait fait construire, au début du dix-septième siècle, et ce nom n’était pas une métaphore mais une déclaration d’intention, car le Shah voulait que cette place fût le centre de l’univers, le lieu où convergeaient toutes les routes et tous les regards, le symbole de la puissance et de la beauté de l’empire perse, et il avait réussi, car Naghsh‑e Jahan était sans doute la plus belle place du monde, plus belle que la place Saint-Marc de Venise, plus belle que la place Rouge de Moscou, plus belle que n’importe quelle place que Bahram avait vue dans ses voyages, et pourtant il ne s’y habituait pas, chaque fois qu’il y revenait il ressentait le même choc, la même stupeur, comme si la beauté, à ce degré d’intensité, ne pouvait jamais devenir familière.
Il déboucha sur la place par l’une des entrées du bazar, et il s’arrêta un instant pour laisser le spectacle l’envahir.
Devant lui s’étendait un rectangle immense, plus de cinq cents mètres de long sur près de deux cents de large, bordé sur ses quatre côtés par une double arcade de boutiques et de galeries, et au centre de ce rectangle un jardin, des bassins, des fontaines qui ne jouaient pas encore à cette heure mais dont les vasques de pierre attendaient le soleil, et au-delà du jardin, aux deux extrémités de la place, deux monuments qui se faisaient face comme les deux pôles d’un aimant, le portail du bazar au nord et la mosquée du Shah au sud, et sur les côtés, à l’est et à l’ouest, deux autres merveilles, la mosquée du Sheikh Lotfollah et le palais d’Ali Qapu, de sorte que le regard, où qu’il se portât, rencontrait la beauté, ne pouvait pas lui échapper, était cerné par elle, submergé, vaincu.
Bahram traversa la place lentement, marchant sur les pavés usés par des siècles de pas, et il s’arrêta au milieu, là où les axes se croisaient, là où l’on pouvait voir les quatre monuments à la fois, et il leva les yeux vers le ciel, ce ciel d’un bleu intense qui semblait plus profond encore au-dessus de cette place, comme si la beauté d’en bas appelait la beauté d’en haut, comme si le ciel lui-même voulait être à la hauteur de ce que les hommes avaient construit.
Il pensa à Shah Abbas, ce souverain qui avait voulu créer une image du monde et qui y était parvenu, et il pensa à tous les voyageurs qui avaient décrit cette place au fil des siècles, les ambassadeurs européens, les marchands de la route de la soie, les explorateurs et les aventuriers, et tous avaient dit la même chose, tous avaient été saisis par la même stupeur, tous avaient cherché des mots pour décrire l’indescriptible et n’en avaient pas trouvé.
« Ispahan, moitié du monde »,
disait le proverbe persan, et c’était vrai, car celui qui avait vu Ispahan avait vu la moitié de ce qui méritait d’être vu, et l’autre moitié, peut-être, n’existait que dans l’imagination.
*
Il se dirigea vers la mosquée du Sheikh Lotfollah.
C’était la plus petite des deux mosquées de la place, mais aussi la plus parfaite, la plus intime, celle que les connaisseurs préféraient, et Bahram en faisait partie, car il y avait dans cette mosquée quelque chose d’unique, quelque chose qui tenait à ses proportions, à sa lumière, à la couleur de ses faïences, quelque chose qu’on ne trouvait nulle part ailleurs et qu’on ne pouvait pas expliquer, seulement ressentir.
Il monta les marches qui menaient au portail, et il entra.
Le corridor d’entrée était sombre, volontairement sombre, car les architectes persans savaient que la lumière n’a de valeur que par contraste avec l’obscurité, que l’éblouissement n’est possible qu’après l’aveuglement, et Bahram marcha dans cette pénombre, tournant avec le corridor qui décrivait un coude, et puis soudain, au bout du passage, la salle de prière.
La lumière.
Il s’arrêta sur le seuil, comme il le faisait toujours, pour laisser ses yeux s’adapter, pour laisser son âme s’adapter aussi, car ce qu’il voyait dépassait ce que l’œil pouvait enregistrer, demandait une autre forme de perception, plus profonde, plus lente.
La salle était octogonale, coiffée d’un dôme qui semblait flotter au-dessus d’elle comme une bulle de lumière, et les murs étaient couverts de faïences d’une couleur que Bahram n’avait vue nulle part ailleurs, un bleu qui tirait sur le vert, ou un vert qui tirait sur le bleu, une couleur qui changeait selon l’heure et selon l’angle, qui semblait vivante, organique, et ces faïences étaient disposées en motifs d’une complexité vertigineuse, des arabesques qui s’enroulaient sur elles-mêmes, des étoiles qui engendraient d’autres étoiles, des polygones qui se transformaient en fleurs, tout un univers géométrique qui donnait le vertige si on le regardait trop longtemps.
Mais le plus extraordinaire, c’était la lumière.
Elle entrait par des fenêtres percées à la base du dôme, et elle se réfractait sur les faïences, et elle rebondissait de surface en surface, et elle se colorait au passage, de sorte que l’air lui-même semblait teinté de bleu et d’or, de sorte qu’on avait l’impression de nager dans la lumière, d’être immergé dans une substance lumineuse, et cette lumière changeait au fil des heures, et le matin elle était dorée, et le midi elle était blanche, et le soir elle était rose, et chaque moment était différent, et chaque moment était parfait.
Bahram leva son Leica et cadra le dôme.
Il savait que la photographie ne rendrait pas justice à ce qu’il voyait, car la photographie était en noir et blanc et cette mosquée était tout entière dans la couleur, car la photographie était figée et cette lumière était mouvante, car la photographie était plate et cet espace était profond, mais il déclencha quand même, parce qu’il fallait essayer, parce que c’était son métier d’essayer, parce que même une image imparfaite valait mieux que pas d’image du tout.
« Vous perdez votre temps, dit une voix derrière lui, en anglais. Cette mosquée est imphotographiable. »
Il se retourna.
C’était Freya Stark.
*
Elle se tenait dans l’embrasure du corridor, sa silhouette anguleuse découpée contre la lumière qui venait de la place, et elle portait les mêmes vêtements d’homme que la veille, un pantalon de toile kaki, une chemise de coton, un chapeau de feutre cabossé qu’elle enleva en entrant, révélant des cheveux gris coupés court, et elle s’avança vers Bahram avec cette démarche décidée des gens qui ont l’habitude de marcher longtemps, de marcher loin, de marcher seuls.
« Freya Stark, dit-elle en tendant la main. Nous nous sommes croisés hier soir, sur la terrasse. Vous êtes le photographe iranien, celui qui travaille avec Godard. »
« Bahram Nahavandi, dit-il en serrant la main tendue. Vous me faites honneur de vous en souvenir. »
Elle eut un sourire bref, comme quelqu’un qui n’a pas le temps de sourire longtemps.
« Je me souviens de tout ce qui m’intéresse. Et vous m’intéressez, Nahavandi. Vous êtes l’un des rares Iraniens que je vois dans cet hôtel qui ne soit pas un serviteur. »
La remarque était directe, presque brutale, et Bahram comprit que cette femme ne connaissait pas le ta’arof, ou plutôt qu’elle le connaissait mais refusait de s’y plier, qu’elle disait ce qu’elle pensait sans les détours et les politesses qui étaient la règle en Orient, et il ne sut pas s’il devait s’en offusquer ou s’en réjouir.
« Il y a aussi Mostowfi, dit-il. L’aristocrate. »
« Mostowfi n’est pas un Iranien, répliqua Freya Stark. C’est un fantôme. Un homme du passé qui refuse de mourir. Vous, vous êtes du présent. C’est plus intéressant. »
Elle s’avança dans la salle de prière et leva les yeux vers le dôme, et son visage, dans la lumière bleue et or, prit une expression que Bahram ne lui avait pas vue sur la terrasse, une expression de ravissement, presque de dévotion.
« J’ai vu beaucoup de choses dans ma vie, dit-elle sans le regarder. J’ai traversé des déserts et des montagnes, j’ai dormi chez des nomades et des bandits, j’ai vu Palmyre au lever du soleil et Persépolis au coucher, mais rien, rien ne m’émeut autant que cette mosquée. C’est absurde, n’est-ce pas ? Une Anglaise athée qui pleure dans une mosquée persane. »
Bahram regarda son profil et vit qu’elle ne pleurait pas, pas vraiment, mais que ses yeux brillaient d’une façon particulière, et il comprit que cette femme, malgré sa rudesse, malgré sa façon de parler comme un homme et de s’habiller comme un homme, était capable d’une sensibilité que beaucoup n’auraient pas soupçonnée.
« Ce n’est pas absurde, dit-il. La beauté n’a pas de religion. »
Elle se tourna vers lui et le regarda avec une attention nouvelle, comme si elle le voyait pour la première fois.
« C’est exactement ce que je pense. Vous êtes philosophe en plus d’être photographe ? »
« Non. Simplement iranien. Nous avons quelques poètes qui ont dit ces choses mieux que moi. »
« Que tu ailles à la mosquée ou à l’église,
Ce qui compte c’est la flamme, non la lampe… »
« Rûmi ? demanda Freya Stark. »
« Vous connaissez Rûmi ? »
« Je lis le persan. Mal, mais je le lis. On ne peut pas voyager dans ce pays sans lire ses poètes. Ce serait comme visiter l’Italie sans connaître Dante. »
Bahram sourit, car cette femme le surprenait, car elle n’était pas ce qu’il avait cru, pas seulement une aventurière excentrique mais quelqu’un qui cherchait à comprendre, qui faisait l’effort de comprendre, ce qui était rare chez les Occidentaux, ce qui était précieux.
« Befarmâid, dit-il, si vous voulez bien me faire l’honneur, je peux vous montrer quelque chose. Quelque chose que les touristes ne voient pas. »
*
Il la conduisit vers le fond de la salle de prière, là où un escalier étroit, presque invisible, montait dans l’épaisseur du mur, et il lui fit signe de le suivre, et ils gravirent les marches en silence, tournant sur eux-mêmes dans la spirale de brique, et ils débouchèrent sur une galerie qui courait autour du dôme, à mi-hauteur, une galerie étroite d’où l’on voyait la salle d’en bas comme une miniature, comme une image du monde vue depuis le ciel.
« Mon Dieu, murmura Freya Stark. Je ne savais pas que cela existait. »
De là-haut, le dôme était encore plus impressionnant, car on voyait les faïences de près, on pouvait distinguer chaque carreau, chaque motif, chaque nuance de couleur, et la lumière qui entrait par les fenêtres dessinait des rayons obliques dans l’espace, des piliers de lumière qui semblaient supporter le dôme, qui semblaient le faire tenir en l’air par la seule force de leur éclat.
« C’était la galerie des femmes, dit Bahram. Du temps de Shah Abbas, les femmes de la cour venaient prier ici, à l’abri des regards. Maintenant, plus personne n’y vient. Les gardiens ont oublié qu’elle existe. »
« Comment le savez-vous, vous ? »
« Mon père me l’a montré quand j’étais enfant. Il avait un ami qui était gardien ici. »
Freya Stark s’accouda à la balustrade et regarda la salle en contrebas, et son visage, dans la lumière qui montait d’en bas, avait perdu sa dureté, sa méfiance, et Bahram vit qu’elle était plus âgée qu’il ne l’avait cru, peut-être cinquante ans, peut-être plus, avec des rides profondes autour des yeux et de la bouche, des rides qui disaient les soleils trop forts, les vents trop froids, les nuits sans sommeil.
« Vous savez ce que j’aime dans ce pays ? dit-elle sans le regarder. C’est qu’il résiste. Il résiste à tout. Aux envahisseurs, aux modernisateurs, aux gens comme moi qui viennent le regarder comme une curiosité. Il garde ses secrets. Il cache ses merveilles dans des galeries oubliées. Il fait semblant de se soumettre, et puis il continue, il persiste, il dure. C’est admirable. »
« C’est aussi notre malédiction, dit Bahram. Nous résistons tellement que nous n’avançons pas. »
« Avancer vers quoi ? Vers ce que nous avons fait de l’Inde ? De l’Égypte ? Non, Nahavandi. Votre résistance est votre salut. Ne laissez personne vous convaincre du contraire. Pas même les gens bien intentionnés. Surtout pas les gens bien intentionnés. »
Elle se tut un instant, puis ajouta :
« Vous connaissez Arthur Pope, je crois. Je vous ai vus parler hier. »
« Nous avons été présentés, oui. »
« Pope est un homme bien intentionné. Il aime sincèrement l’art persan. Peut-être plus que n’importe qui au monde. Et c’est précisément pour cela qu’il est dangereux. Parce qu’il croit que son amour lui donne des droits. Des droits de propriété. »
Bahram ne répondit pas, car il pensait à la miniature de Behzad, à ce jardin peint qui allait traverser l’océan, et il se demandait si Freya Stark avait raison, si l’amour pouvait être une forme de vol, si les meilleures intentions pouvaient produire les pires effets.
*
Ils redescendirent en silence et sortirent de la mosquée, et la lumière de la place les frappa comme un coup, cette lumière blanche et violente de la fin de matinée qui n’avait plus rien à voir avec la lumière dorée du dôme, et Bahram cligna des yeux, ébloui, désorienté, comme quelqu’un qui revient d’un rêve.
« Je vais à la mosquée du Shah, dit Freya Stark. Vous m’accompagnez ? »
Ils traversèrent la place ensemble, marchant à l’ombre des arcades pour éviter le soleil qui tapait maintenant avec une force brutale, et ils passèrent devant les échoppes du bazar où les marchands vendaient des tapis, des cuivres, des miniatures — des fausses, la plupart, fabriquées pour les touristes —, et devant les tchaïkhanehs où des hommes buvaient du thé en fumant le qalyan, et devant les vendeurs de pastèques et de melons qui criaient leurs prix d’une voix chantante, et Bahram photographia au passage un vieil homme accroupi devant une pile de tapis, son visage buriné par le soleil, ses mains noueuses posées sur ses genoux, une image qui résumait peut-être tout ce qu’il voulait dire, tout ce qu’il essayait de capturer.
La mosquée du Shah se dressait au fond de la place, monumentale, écrasante, avec son portail couvert de faïences bleues et or, ses deux minarets qui pointaient vers le ciel comme des doigts accusateurs, son dôme immense qu’on voyait de partout dans la ville, et elle était si grande, si imposante, qu’elle semblait appartenir à un autre monde, un monde de géants, un monde où les hommes auraient été plus grands qu’ils ne le sont.
Ils entrèrent par le portail principal, passant sous l’arc colossal où des inscriptions coraniques en calligraphie thuluth déployaient leurs arabesques, et ils pénétrèrent dans la cour intérieure, cette cour immense bordée d’iwans et de galeries, avec son bassin central où l’eau reflétait le ciel et les minarets, et Bahram sentit, une fois de plus, cette sensation d’écrasement que lui donnait toujours cette mosquée, cette impression d’être minuscule, insignifiant, face à quelque chose qui le dépassait.
« C’est trop grand, dit Freya Stark comme si elle lisait dans ses pensées. Sheikh Lotfollah est à taille humaine. Celle-ci est à taille divine. Je préfère les dieux qui ne m’écrasent pas. »
Ils marchèrent le long des galeries, s’arrêtant parfois pour regarder un détail, une calligraphie particulièrement belle, un motif de faïence qu’on ne trouvait nulle part ailleurs, et Bahram photographia les reflets dans le bassin, les ombres des arcades sur les dalles de pierre, un mollah qui traversait la cour avec sa robe noire flottant derrière lui comme une aile de corbeau.
Et puis, au détour d’une galerie, ils tombèrent sur Roman Ghirshman.
*
L’archéologue français était assis sur un banc de pierre, à l’ombre d’un iwan, un carnet de croquis sur les genoux, et il dessinait avec une concentration intense, le front plissé, la langue légèrement sortie, comme un enfant appliqué.
C’était un homme d’une quarantaine d’années, trapu, avec une barbe noire taillée court et des lunettes rondes qui lui donnaient un air de hibou savant, et il portait un costume de toile froissé qui avait dû être blanc autrefois mais qui avait pris, avec la poussière des fouilles, une couleur indéfinissable, entre le beige et le gris.
« Ghirshman ! s’exclama Freya Stark. Que faites-vous si loin de vos tessons de poterie ? »
Le Français leva les yeux de son carnet et sourit en reconnaissant l’Anglaise.
« Madame Stark. Quel plaisir. Je dessine des muqarnas. C’est ma passion secrète. Ne le dites à personne, on croirait que je suis devenu fou. »
Son français était impeccable, bien sûr, mais teinté d’un léger accent que Bahram ne parvenait pas à identifier, et il apprendrait plus tard que Ghirshman était né en Ukraine, qu’il avait grandi en Russie avant de fuir la révolution, qu’il avait étudié à Paris et obtenu la nationalité française, et que sa vie tout entière était une succession d’exils et de reconstructions, ce qui expliquait peut-être son attachement aux ruines, aux civilisations disparues, à tout ce qui avait été détruit et qu’on pouvait essayer de reconstruire.
« Voici Bahram Nahavandi, dit Freya Stark. Photographe. Il travaille avec Godard. »
Ghirshman se leva et serra la main de Bahram avec une vigueur inattendue pour un homme qui passait sa vie à tamiser de la poussière.
« Enchanté, dit-il. J’ai vu vos photos de Persépolis. Excellent travail. Vous avez réussi à faire parler les pierres, ce qui n’est pas donné à tout le monde. »
« Vous me faites trop d’honneur », dit Bahram avec une inclinaison de tête, et Freya Stark leva les yeux au ciel, car elle commençait à connaître le ta’arof et elle trouvait exaspérante cette façon que les Orientaux avaient de se complimenter indéfiniment sans jamais arriver au fait.
« Asseyez-vous, dit Ghirshman. Il fait trop chaud pour marcher. Parlons. »
Ils s’assirent sur le banc de pierre, tous les trois, à l’ombre de l’iwan, et un gardien de la mosquée passa devant eux avec un plateau de thé, et Ghirshman l’appela et commanda trois verres, et le thé arriva, brûlant malgré la chaleur, et ils burent en silence, regardant la cour immense où quelques fidèles faisaient leurs ablutions au bord du bassin.
« Vous êtes à Ispahan pour longtemps ? demanda Ghirshman à Bahram. »
« Quelques jours encore. Godard m’attend à Persépolis. »
« Persépolis, soupira Ghirshman. Herzfeld a de la chance. Le site le plus prestigieux de tout l’Iran. Moi, je suis à Suse. Moins glamour, mais plus intéressant, si vous voulez mon avis. À Persépolis, tout est à la surface. À Suse, il faut creuser. Et quand on creuse, on trouve des choses que personne n’attendait. »
« Quelles choses ? demanda Freya Stark. »
Ghirshman eut un sourire mystérieux, le sourire d’un homme qui sait des choses et qui hésite à les dire.
« Des choses qui remontent à bien avant les Achéménides. Des choses qui prouvent que ce pays était civilisé quand l’Europe était encore peuplée de sauvages. Des tablettes d’argile, des sceaux-cylindres, des objets qui ont quatre mille ans et qui sont d’une beauté… »
Il s’interrompit, cherchant ses mots.
« D’une beauté qui me fait douter de tout ce que je croyais savoir. Voilà. C’est cela, l’archéologie. Ce n’est pas confirmer ce qu’on sait. C’est découvrir qu’on ne sait rien. »
Bahram écoutait, fasciné, car cet homme parlait de son métier avec une passion qui ressemblait à celle qu’il ressentait lui-même pour la photographie, cette façon de chercher quelque chose qu’on ne pouvait pas nommer, quelque chose qui était au-delà des mots, au-delà des images, au-delà de tout ce qu’on pouvait dire ou montrer.
« J’ai cherché Dieu dans les églises et les mosquées,
Je ne l’ai trouvé que dans mon propre cœur… »
« Encore Rûmi, dit Freya Stark. Vous avez un poète pour chaque occasion, Nahavandi. »
« Nous en avons plusieurs, dit Bahram. C’est notre richesse. La seule qu’on ne peut pas nous voler. »
Ghirshman hocha la tête gravement, car il avait compris l’allusion, car il savait que les trésors de l’Iran partaient vers l’Occident, que les musées d’Europe et d’Amérique se remplissaient de ce que ce pays avait de plus précieux, et que lui-même, malgré sa bonne volonté, malgré son amour sincère pour cette civilisation, faisait partie de ce mouvement, de cette hémorragie.
« Vous avez raison, dit-il. Les poètes sont intransportables. C’est pour cela qu’ils survivent. »
*
Ils restèrent longtemps assis à l’ombre de l’iwan, parlant de choses et d’autres, de l’Iran et de l’Europe, de l’archéologie et de la photographie, de la politique et de la poésie, et le temps passa sans qu’ils s’en rendissent compte, et le soleil monta au zénith puis commença à redescendre, et la cour de la mosquée se vida puis se remplit à nouveau pour la prière de midi, et les fidèles s’alignèrent face à La Mecque et s’inclinèrent et se prosternèrent, et leurs mouvements synchrones avaient quelque chose d’hypnotique, de beau, qui transcendait la question de la foi.
Puis Freya Stark se leva, annonçant qu’elle devait rentrer à l’hôtel pour écrire ses notes de voyage, et Ghirshman dit qu’il avait des lettres à poster, et ils se séparèrent devant le portail de la mosquée, promettant de se revoir le soir sur la terrasse de l’Abbasi, et Bahram resta seul sur la place, son Leica autour du cou, regardant la foule qui allait et venait sous les arcades.
Il pensa à tout ce qu’il avait entendu ce matin-là, aux paroles de Freya Stark sur l’amour possessif de Pope, aux réflexions de Ghirshman sur les découvertes qui remettent tout en question, et il pensa à Jalal Mostowfi, seul dans sa chambre avec ses trésors et ses rancœurs, et il pensa à la miniature de Behzad qui attendait d’être vendue, et il sentit que quelque chose se préparait, que toutes ces pièces éparses allaient finir par s’assembler, former un dessin qu’il ne pouvait pas encore voir.
Il reprit le chemin de l’Abbasi, marchant lentement dans la chaleur de l’après-midi, et les ruelles étaient désertes maintenant, car tout le monde faisait la sieste, et ses pas résonnaient sur les pavés comme les battements d’un cœur solitaire, et quand il arriva à l’hôtel, le jardin était vide, les arcades silencieuses, et seul le murmure de l’eau dans les canaux troublait le silence.
Il monta dans sa chambre pour se reposer, et il s’allongea sur le lit sans se déshabiller, et il ferma les yeux, et il pensa à Fereshteh, comme il pensait toujours à Fereshteh quand il était fatigué, quand sa garde était baissée, et il se demanda ce qu’elle aurait pensé de tout cela, de Pope et de Mostowfi, de Freya Stark et de Ghirshman, de cette petite société d’étrangers et d’exilés qui tournait autour d’un jardin safavide comme des papillons autour d’une lampe.
Et puis il s’endormit, et il rêva de la mosquée du Sheikh Lotfollah, mais dans son rêve les faïences étaient vivantes, elles bougeaient, elles se transformaient, et la lumière qui entrait par les fenêtres n’était pas dorée mais rouge, rouge comme le sang, rouge comme le feu, et quelque part dans le dôme une voix récitait des vers de Hafez qu’il ne parvenait pas à comprendre, et quand il se réveilla, le soleil était bas sur l’horizon, et il sut, sans savoir comment il le savait, que quelque chose allait arriver.
Quelque chose de grave.
Quelque chose qui changerait tout.