Traverser Ispahan
Traverser Ispahan
Chapitre 3
III
L’Américain
Arthur Upham Pope arriva sur la terrasse du thé à cinq heures précises, comme s’il avait attendu derrière une porte que l’horloge sonnât, et son entrée fut remarquée de tous, car Pope ne savait pas entrer quelque part sans être remarqué, c’était au-dessus de ses forces, c’était contraire à sa nature même, et d’ailleurs il n’aurait pas voulu entrer autrement, car être remarqué était pour lui une forme de respiration, un besoin vital, la preuve qu’il existait.
C’était un homme d’une cinquantaine d’années, grand, massif, avec une tête léonine couronnée d’une crinière de cheveux gris qu’il rejetait en arrière d’un geste théâtral, et il portait un costume de lin blanc froissé par la chaleur, une chemise ouverte au col, un foulard de soie noué avec une négligence étudiée, et il marchait avec cette assurance des Américains qui croient que le monde leur appartient, non pas par arrogance mais par une sorte d’innocence, comme si l’idée même qu’on pût leur refuser quelque chose ne leur avait jamais traversé l’esprit.
Bahram l’observait depuis sa table, où il était assis seul, un verre de thé devant lui, son Leica posé sur la nappe comme un compagnon silencieux.
Il avait passé la matinée dans la chambre de Jalal Mostowfi à photographier la miniature de Behzad, un travail délicat qui exigeait une lumière parfaite et une patience infinie, car les couleurs d’une miniature persane sont vivantes, elles changent selon l’angle et l’heure, elles jouent avec le regard, et il fallait attendre le moment exact où la lumière du soleil, filtrée par le moucharabieh, tombait sur l’image avec la douceur nécessaire, sans reflets, sans ombres parasites, pour déclencher. Il avait pris douze clichés, sachant que trois ou quatre seulement seraient exploitables, et Jalal Mostowfi l’avait regardé travailler en silence, assis dans son fauteuil, son chapelet d’ambre entre les doigts, avec une expression indéchiffrable qui pouvait être de la gratitude ou de la tristesse, ou les deux à la fois.
Puis Bahram était redescendu dans sa chambre pour développer les négatifs, car il voyageait toujours avec son matériel de développement, une habitude prise du temps de Sevruguin qui ne faisait confiance à personne pour traiter ses pellicules, et il avait passé les heures chaudes de l’après-midi dans l’obscurité de la salle de bain transformée en chambre noire, regardant les images apparaître lentement dans le bain de révélateur, ces fantômes qui prenaient corps peu à peu, ces souvenirs qui devenaient matière.
Et maintenant il était sur la terrasse, dans la lumière dorée de la fin d’après-midi, et il regardait Arthur Pope traverser le jardin comme un acteur traverse une scène, conscient des regards, les sollicitant peut-être, et il se demandait quel homme se cachait derrière cette façade, quelle vérité sous ce spectacle.
*
Pope s’arrêta au bord du bassin pour contempler les faïences turquoise, et il resta là un long moment, immobile, la tête légèrement penchée, comme s’il écoutait quelque chose que les autres n’entendaient pas, et Bahram comprit que ce n’était pas seulement du théâtre, que cet homme aimait vraiment ce qu’il regardait, que sa passion pour l’art persan n’était pas une pose mais quelque chose de profond, de viscéral, de presque douloureux.
C’était là toute l’ambiguïté de Pope, toute sa complexité, ce mélange de sincérité et de calcul, d’amour véritable et d’opportunisme, qui faisait de lui un personnage si difficile à juger. Il avait consacré sa vie à l’art persan, il avait écrit des livres qui faisaient autorité, il avait organisé des expositions qui avaient révélé au monde occidental la splendeur de la civilisation iranienne, et en même temps il avait profité de cette passion pour s’enrichir, pour acquérir des pièces qu’il revendait ensuite à prix d’or, pour jouer les intermédiaires entre les collectionneurs américains et les vendeurs iraniens, et personne ne savait vraiment où finissait le savant et où commençait le marchand.
Il se retourna et balaya la terrasse du regard, cherchant quelqu’un ou quelque chose, et son regard s’arrêta sur Bahram.
Pas sur Bahram lui-même, d’abord, mais sur le Leica posé sur la table, car Pope avait l’œil pour repérer ce qui l’intéressait, les objets comme les gens, et un appareil photo, dans ce contexte, signifiait quelqu’un qui documentait, quelqu’un qui pouvait être utile ou dangereux, quelqu’un qu’il fallait identifier.
Il s’approcha de la table de Bahram avec un sourire qui découvrait des dents très blanches, très américaines.
« Vous permettez ? dit-il en anglais, désignant la chaise vide en face de Bahram. Je déteste boire mon thé seul, c’est une habitude de célibataire que je n’ai jamais pu prendre. »
Il ne laissa pas à Bahram le temps de répondre et s’assit, faisant signe au serveur d’apporter du thé, et il tendit la main par-dessus la table avec cette familiarité instantanée des Américains qui ne connaissent pas le ta’arof, qui ne comprennent pas qu’on puisse hésiter avant de toucher un inconnu.
« Arthur Pope. Et vous êtes ? »
« Bahram Nahavandi. »
Bahram serra la main tendue, car refuser aurait été grossier même selon les codes iraniens, et il sentit la poigne vigoureuse de l’Américain, cette façon de serrer fort pour établir d’emblée un rapport de force.
« Nahavandi, répéta Pope en fronçant les sourcils comme s’il fouillait dans sa mémoire. Ce nom me dit quelque chose. Vous n’êtes pas le photographe qui travaille avec Godard ? Celui qui a fait les clichés de Persépolis l’année dernière ? »
« C’est moi, oui. »
« Excellent travail ! s’exclama Pope avec un enthousiasme qui semblait sincère. J’ai vu vos photos dans le bulletin du Service archéologique. Cette série sur les bas-reliefs de l’Apadana, avec la lumière rasante qui fait ressortir les détails — magnifique, vraiment magnifique. Vous avez l’œil, Nahavandi. L’œil persan, si je puis dire. Cette capacité à voir la beauté là où elle se cache. »
Bahram inclina légèrement la tête, mal à l’aise devant ce torrent de compliments, car un Iranien ne sait jamais vraiment comment recevoir les éloges d’un étranger, s’il doit les accepter avec modestie ou les renvoyer avec plus de modestie encore, et le ta’arof n’avait pas prévu ce cas de figure, cette exubérance sans filtre.
« Vous êtes trop aimable, dit-il finalement. Je fais ce que je peux avec les moyens que j’ai. »
« Ne soyez pas modeste ! La modestie est le refuge des médiocres. Vous avez du talent, et le talent doit être reconnu, proclamé, célébré. C’est ce qui ne va pas avec ce pays, si vous voulez mon avis. Trop de modestie, pas assez de fierté. Les Iraniens ont créé l’une des plus grandes civilisations de l’histoire humaine, et ils passent leur temps à s’excuser d’exister. »
Il s’interrompit pour prendre le verre de thé que le serveur venait d’apporter, et il but une longue gorgée avec un plaisir visible, fermant les yeux un instant comme pour mieux savourer.
« Le thé iranien, dit-il en rouvrant les yeux. Il n’y a rien de comparable au monde. J’ai bu du thé en Chine, au Japon, en Inde, en Angleterre bien sûr, mais rien ne vaut le thé iranien servi dans un jardin persan, à l’heure où le soleil décline. C’est une expérience quasi mystique, vous ne trouvez pas ? »
*
Bahram écoutait, observait, et il commençait à comprendre comment fonctionnait cet homme.
Pope parlait beaucoup, mais il écoutait aussi, avec une attention aiguë qui démentait son apparente désinvolture. Ses yeux, derrière leurs paupières lourdes, ne cessaient de bouger, d’enregistrer, d’évaluer. Il posait des questions qui semblaient anodines mais qui ne l’étaient pas. Il orientait la conversation avec une habileté de diplomate, amenant son interlocuteur là où il voulait l’amener sans que celui-ci s’en rendît compte.
« Vous êtes à l’Abbasi pour longtemps ? demanda-t-il. Ou vous êtes de passage, comme tout le monde ici ? »
« Quelques jours. Je dois rejoindre Godard à Persépolis la semaine prochaine. »
« Persépolis ! soupira Pope. J’y étais il y a un mois. Herzfeld fait un travail remarquable, vraiment remarquable. Mais entre nous, il est trop allemand, trop méthodique. Il passe des années à fouiller un secteur de dix mètres carrés pendant que des trésors l’attendent ailleurs. L’archéologie devrait être une aventure, pas une comptabilité. »
Il se pencha en avant, baissant la voix comme pour une confidence.
« Vous savez ce qui me fascine, dans ce pays ? C’est qu’on ne sait jamais ce qu’on va trouver. Chaque maison, chaque famille, chaque grenier peut contenir des merveilles. Des manuscrits oubliés, des miniatures inconnues, des objets que personne n’a vus depuis des siècles. L’Iran est un trésor qui s’ignore. Et nous, les étrangers qui l’aimons, nous avons le devoir de révéler ce trésor au monde. »
« Ou de le prendre, dit Bahram, et il regretta aussitôt ces mots, car ils étaient sortis malgré lui, poussés par quelque chose qui ressemblait à de la colère. »
Pope ne se formalisa pas. Au contraire, il sourit, comme si la remarque lui faisait plaisir.
« Ah, vous êtes de ceux-là ! Les nationalistes, les gardiens du temple. Je comprends, je comprends parfaitement. Vous pensez que les trésors de l’Iran doivent rester en Iran. C’est une position respectable, je ne la conteste pas. Mais laissez-moi vous poser une question : que devient un trésor qu’on ne voit pas ? Qu’on laisse moisir dans un grenier, qu’on vend au poids sur un bazar, qu’on détruit par ignorance ou par négligence ? Est-ce mieux qu’il finisse dans un musée à Boston, où des millions de gens pourront l’admirer, l’étudier, l’aimer ? »
C’était un argument que Bahram avait entendu cent fois, l’argument des collectionneurs et des marchands, des musées occidentaux et des orientalistes bien intentionnés, et il savait qu’il contenait une part de vérité, une part seulement, car il occultait tout le reste, la violence de la dépossession, l’arrogance de ceux qui décident à la place des autres ce qui est bon pour eux, la façon dont les empires se servent dans le garde-manger des peuples qu’ils dominent.
« Et si ce trésor, dit-il lentement, choisissant ses mots avec soin, était montré ici, en Iran, dans un musée iranien ? Si les Iraniens eux-mêmes pouvaient l’admirer, l’étudier, l’aimer ? »
Pope écarta les mains dans un geste d’impuissance feinte.
« Mais où sont ces musées, mon ami ? Godard en construit, c’est vrai, et c’est admirable. Mais combien d’années faudra-t-il avant que l’Iran ait les infrastructures nécessaires pour conserver son propre patrimoine ? Combien de trésors auront disparu d’ici là, vendus au marché noir, détruits par les rats et l’humidité, fondus pour récupérer l’or ? Je ne fais pas de politique, Nahavandi. Je sauve ce qui peut être sauvé. Et si pour cela il faut que quelques pièces traversent l’Atlantique, eh bien, c’est un moindre mal. »
*
Le soleil descendait derrière les platanes, et les ombres s’allongeaient sur le jardin, et la terrasse se remplissait peu à peu d’autres clients, des visages que Bahram connaissait de vue, des archéologues, des diplomates, des marchands, toute la petite société cosmopolite de l’Abbasi qui venait prendre le thé et échanger des nouvelles, des rumeurs, des informations.
Pope salua plusieurs personnes d’un geste de la main, lança quelques mots en français à un homme en costume blanc qui passait, échangea un signe de connivence avec une femme d’un certain âge, vêtue à l’anglaise, qui s’installait à une table voisine, et Bahram comprit que l’Américain connaissait tout le monde, qu’il était au centre d’un réseau invisible de relations et d’intérêts, qu’il était peut-être l’homme le mieux informé de tout l’hôtel.
« Vous voyez cette femme ? murmura Pope en se penchant vers Bahram. Freya Stark. L’exploratrice anglaise. Elle revient de chez les Bakhtiaris, elle a traversé des régions où aucun Européen n’avait mis les pieds depuis Alexandre le Grand. Une femme extraordinaire. Complètement folle, bien sûr, mais extraordinaire. »
Bahram regarda la femme que Pope désignait. Elle était mince, anguleuse, avec un visage marqué par le soleil et le vent, et elle portait ses vêtements d’homme avec une aisance qui disait qu’elle avait cessé depuis longtemps de se soucier de ce que les gens pensaient d’elle, et il y avait dans ses yeux quelque chose de farouche, d’indomptable, qui le frappa.
« Et là-bas, continua Pope, le monsieur avec la barbe, c’est Roman Ghirshman. Archéologue français. Il fouille à Suse, dans le Khuzestan. Un type brillant, mais ennuyeux comme la pluie. Il ne parle que de tessons de poterie et de stratigraphie. »
Il parcourait la terrasse du regard, commentant chaque visage comme un guide dans un musée, et Bahram l’écoutait, enregistrant les informations, car il sentait que tout cela lui serait utile un jour, sans savoir encore pourquoi ni comment.
« Et lui, dit Pope en désignant du menton un homme qui venait d’apparaître sous les arcades, c’est notre ami Mostowfi. Le dernier des Qajars, comme il aime à se présenter. Un personnage fascinant. Ruiné, amer, dangereux. »
Bahram se retourna et vit Jalal Mostowfi qui traversait le jardin de son pas lent et digne, vêtu cette fois d’un costume sombre impeccable, avec son kolah qajar sur la tête en signe de défi silencieux, et leurs regards se croisèrent, et le vieil aristocrate inclina légèrement la tête en signe de reconnaissance avant de s’installer à sa table habituelle, près de la fontaine.
« Vous le connaissez ? demanda Pope, qui n’avait pas manqué l’échange. »
« Nous avons été présentés. »
« Méfiez-vous de lui, dit Pope, et pour la première fois sa voix avait perdu son ton léger, sa désinvolture de surface. Mostowfi sait beaucoup de choses. Il connaît des gens. Il a des rancunes. C’est un homme qui n’a plus rien à perdre, et les hommes qui n’ont plus rien à perdre sont les plus dangereux. »
« Dangereux pour qui ? »
Pope ne répondit pas directement. Il regarda Mostowfi un long moment, avec une expression que Bahram ne sut pas déchiffrer, puis il se leva brusquement, comme si la conversation l’avait lassé.
« Il faut que j’y aille. J’ai rendez-vous avec quelqu’un. Mais nous nous reverrons, Nahavandi. J’ai un projet qui pourrait vous intéresser. Un livre sur l’art persan, avec des photographies de qualité. Nous en reparlerons. »
Il tendit à nouveau la main, et Bahram la serra, et puis Pope s’éloigna vers l’intérieur de l’hôtel, saluant des gens au passage, distribuant des sourires et des poignées de main, et Bahram resta seul à sa table, regardant le jardin qui s’enfonçait dans le crépuscule, les lampes qui s’allumaient une à une sous les arcades, et il pensa à ce que Pope avait dit sur Mostowfi, et il se demanda ce que le vieil aristocrate savait, quelles rancunes il nourrissait, et contre qui.
*
La nuit tombait sur l’Abbasi.
C’était l’heure où l’hôtel changeait de nature, où les espaces qui avaient été publics pendant le jour devenaient plus intimes, plus secrets, où les conversations se faisaient à voix basse, où les regards se chargeaient de sous-entendus, où les choses qui ne pouvaient pas se dire en pleine lumière trouvaient enfin les mots pour se formuler.
Bahram quitta la terrasse et marcha dans le jardin, lentement, respirant l’air du soir qui portait encore la chaleur du jour mais qui commençait à se rafraîchir, et il s’arrêta au bord du bassin pour regarder les étoiles apparaître dans l’eau, ces reflets tremblants qui semblaient plus réels que les étoiles elles-mêmes, comme si le ciel était en bas et la terre en haut, comme si le monde s’était retourné.
Il pensa à Pope, à son charme envahissant, à son intelligence retorse, à cette façon qu’il avait de vous faire sentir que vous étiez son ami tout en vous manipulant, et il pensa à Jalal Mostowfi, à son amertume, à sa dignité blessée, à ces trésors qu’il vendait un à un pour survivre, et il pensa à Godard, qu’il n’avait pas revu depuis la veille mais qui était là quelque part, dans l’hôtel ou dans la ville, surveillant tout, contrôlant ce qu’il pouvait contrôler, fermant les yeux sur le reste.
Et il pensa à la miniature de Behzad, ce jardin peint il y a cinq siècles, ce prince et cette princesse qui se regardaient par-dessus un plateau de fruits, et il se demanda si cette image, elle aussi, allait traverser l’océan pour finir dans un musée américain, et si c’était un mal ou un bien, et si la beauté avait une patrie ou si elle appartenait à tout le monde, et il ne trouva pas de réponse, car il n’y avait peut-être pas de réponse, car certaines questions sont faites pour rester ouvertes, comme des plaies qui ne cicatrisent jamais.
« J’ai vu une ville suspendue dans l’air,
Ni ses fondations ni ses habitants n’étaient visibles. »
C’était Rûmi, le mystique de Konya, celui qui voyait des choses invisibles et qui savait que le monde apparent n’est qu’un voile sur le monde réel, et Bahram murmura ces vers pour lui-même, debout au bord du bassin, et il pensa que l’Abbasi, ce soir, ressemblait à cette ville suspendue, un lieu entre deux mondes, entre deux époques, entre le passé qui s’effaçait et l’avenir qui n’était pas encore né.
Il entendit un bruit derrière lui, un pas sur le gravier, et il se retourna.
C’était Jalal Mostowfi.
Le vieil aristocrate s’approcha de lui avec cette lenteur qui était sa marque, et il s’arrêta à quelques pas, regardant lui aussi le bassin où les étoiles tremblaient.
« Je vous ai vu parler avec l’Américain, dit-il sans préambule. Méfiez-vous de lui. »
C’était exactement ce que Pope avait dit de Mostowfi, et Bahram sourit intérieurement de cette symétrie, de ces deux hommes qui se méfiaient l’un de l’autre et qui lui conseillaient la même méfiance.
« Il m’a dit la même chose de vous, dit-il, car il ne voyait pas pourquoi il mentirait. »
Jalal Mostowfi eut un rire bref, un rire sans joie qui ressemblait à une toux.
« Évidemment. Évidemment qu’il a dit cela. Il a raison, d’ailleurs. Je suis dangereux. Pas pour vous, cher ami, mais pour lui. Pour les gens comme lui. »
« Pourquoi ? »
Le vieil homme ne répondit pas tout de suite. Il regardait les étoiles dans le bassin, ces lumières lointaines qui avaient voyagé pendant des milliers d’années pour arriver jusqu’à eux, et son visage, dans la pénombre, avait quelque chose de spectral, d’irréel.
« Parce que je sais des choses, dit-il enfin. Des choses que Pope préférerait que je ne sache pas. Des choses sur certaines transactions, certaines pièces, certaines… irrégularités. L’Américain n’est pas aussi propre qu’il voudrait le faire croire. Personne ne l’est, dans ce milieu. Mais lui moins que les autres. »
« Et vous allez lui vendre votre Behzad quand même ? »
Jalal Mostowfi se tourna vers Bahram, et dans l’obscurité ses yeux brillaient d’un éclat étrange, fiévreux peut-être, ou simplement désespéré.
« Je n’ai pas le choix, dit-il. C’est lui ou personne. Il est le seul à pouvoir payer le prix que je demande. Et j’ai besoin de cet argent, cher ami. J’ai des dettes. Des obligations. Des gens qui comptent sur moi. »
Il fit une pause, puis ajouta, presque dans un murmure :
« Mais je ne lui faciliterai pas la tâche. Il veut ma miniature ? Il l’aura. Mais il devra payer. Plus qu’il ne l’imagine. »
Et sans rien ajouter, il s’éloigna dans la nuit, laissant Bahram seul au bord du bassin, avec les étoiles qui tremblaient dans l’eau et les questions qui tremblaient dans son esprit, et quelque part dans l’hôtel une porte se ferma, et quelque part un chien aboya, et la nuit d’Ispahan continua sa course lente vers l’aube, indifférente aux drames qui se nouaient dans ses ombres.