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Le bichon de l’Hô­tel Paříž — MARDI

Le bichon de l’Hô­tel Paříž — MARDI

Le bichon
de l’Hô­tel Paříž

Le bichon de l’Hô­tel Paříž

Mar­di — Où l’ins­pec­teur Pru­nelle mène l’en­quête avec une méthode toute per­son­nelle, inter­roge des témoins qui n’ont rien vu, et découvre que les deux affaires dont il s’oc­cupe n’en font peut-être qu’une seule

L’ins­pec­teur Pru­nelle se réveilla à six heures qua­rante-trois — il le sut parce qu’il consul­ta immé­dia­te­ment sa montre, comme chaque matin depuis trente ans, avant même d’ou­vrir com­plè­te­ment les yeux —, et pas­sa quelques minutes à contem­pler le pla­fond de la chambre 47, où des mou­lures de stuc repré­sen­taient ce qui pou­vait être soit des ché­ru­bins jouf­flus, soit des navets ailés, la fron­tière entre les deux n’é­tant pas tou­jours très nette dans l’i­co­no­gra­phie Art nouveau.

Il avait mal dormi.

Non pas que le lit fût incon­for­table — le mate­las était d’une fer­me­té tout à fait accep­table, les oreillers moel­leux sans être exces­si­ve­ment mous, et les draps d’une pro­pre­té irré­pro­chable —, mais l’ins­pec­teur avait pas­sé une par­tie de la nuit à écha­fau­der des théo­ries sur la dis­pa­ri­tion de Sis­si, théo­ries qui impli­quaient toutes, d’une manière ou d’une autre, le dénom­mé Fer­nand Mirocle, et qui deve­naient de plus en plus extra­va­gantes à mesure que les heures s’écoulaient.

Vers deux heures du matin, il en était arri­vé à la conclu­sion que Mirocle avait volé le bichon pour le revendre à un réseau inter­na­tio­nal de tra­fi­quants de chiens de race, dont le quar­tier géné­ral se trou­vait pro­ba­ble­ment à Vienne, peut-être à Buda­pest, et qui ser­vait de cou­ver­ture à une orga­ni­sa­tion d’es­pion­nage au ser­vice d’une puis­sance étran­gère qu’il n’a­vait pas encore iden­ti­fiée mais qui était très cer­tai­ne­ment hos­tile à la France.

Vers quatre heures, il avait ajou­té à ce scé­na­rio un élé­ment sup­plé­men­taire : Mirocle et la com­tesse Bat­thyá­ny-Stratt­mann étaient de mèche, et la pré­ten­due dis­pa­ri­tion du chien n’é­tait qu’une diver­sion des­ti­née à détour­ner l’at­ten­tion de la police — c’est-à-dire de lui, Pru­nelle — pen­dant que le véri­table crime se préparait.

Quel crime ? Il n’en avait aucune idée, mais cela ne l’empêchait pas d’y croire fermement.

Vers cinq heures et demie, épui­sé par ses propres cogi­ta­tions, il avait fini par som­brer dans un som­meil agi­té, peu­plé de bichons mal­tais qui par­laient hon­grois et de com­tesses qui se trans­for­maient en escrocs à moustache.

Il se leva, pro­cé­da à sa toi­lette mati­nale avec la méti­cu­lo­si­té qui le carac­té­ri­sait — rasage au coupe-chou héri­té de son père, appli­ca­tion de la cire à mous­tache (trois minutes de mas­sage cir­cu­laire pour chaque pointe, c’é­tait le secret), ajus­te­ment du binocle (qui refu­sa obs­ti­né­ment de res­ter droit) —, enfi­la son cos­tume gris à fines rayures, celui qu’il réser­vait aux jours d’en­quête impor­tante, et des­cen­dit prendre son petit déjeu­ner au café de l’hôtel.

Le café Sarah Bern­hardt — car c’é­tait son nom, en hom­mage à la divine Sarah qui y avait séjour­né en 1888, ou peut-être en 1892, ou peut-être jamais, les légendes hôte­lières ayant une rela­tion assez souple avec la véri­té his­to­rique — occu­pait le rez-de-chaus­sée de l’Ho­tel Paris et consti­tuait, à lui seul, une rai­son suf­fi­sante de visi­ter Prague.

Ima­gi­nez une salle aux pro­por­tions har­mo­nieuses, ni trop grande ni trop petite, bai­gnée par la lumière du matin qui fil­trait à tra­vers des vitraux repré­sen­tant des scènes cham­pêtres d’une gaie­té un peu for­cée — des ber­gères sou­riantes, des mou­tons impro­ba­ble­ment propres, des ciels d’un bleu qui n’exis­tait que dans l’i­ma­gi­na­tion des ver­riers bohé­miens. Les murs étaient recou­verts de boi­se­ries d’a­ca­jou sculp­té, inter­rom­pues à inter­valles régu­liers par des miroirs au cadre doré qui ren­voyaient à l’in­fi­ni l’i­mage des consom­ma­teurs, créant cette illu­sion d’o­pu­lence démo­cra­tique qui est la marque des grands cafés d’Eu­rope centrale.

Le pla­fond, peint à fresque par un artiste dont le nom s’é­tait per­du dans les méandres de l’his­toire mais dont le talent était indé­niable, repré­sen­tait une allé­go­rie de la Bohême accueillant les Arts et les Sciences, per­son­ni­fiés par des figures fémi­nines dra­pées à l’an­tique qui flot­taient sur des nuages roses avec cette expres­sion de béa­ti­tude un peu niaise qu’on observe chez les allé­go­ries du monde entier.

Des tables de marbre blanc vei­né de gris, entou­rées de chaises Tho­net à l’é­lé­gance intem­po­relle, atten­daient les clients avec cette patience miné­rale qui est le propre du mobi­lier de qua­li­té. Un comp­toir de zinc, asti­qué jus­qu’à l’é­blouis­se­ment, cou­rait le long du mur du fond, sur­mon­té d’un immense miroir biseau­té devant lequel s’a­li­gnaient des bou­teilles de toutes formes et de toutes cou­leurs, comme une armée de sol­dats de verre prêts à livrer bataille contre la sobriété.

Et par­tout, abso­lu­ment par­tout, des détails Art nou­veau : des lampes aux abat-jour de verre iri­sé, des porte-man­teaux en fer for­gé aux courbes végé­tales, des cen­driers de cuivre mar­te­lé, des menus cal­li­gra­phiés dans une typo­gra­phie qui trans­for­mait la lec­ture en exer­cice de déchif­fre­ment, des ser­veurs en gilet noir et tablier blanc qui évo­luaient entre les tables avec la grâce cho­ré­gra­phiée des dan­seurs de ballet.

L’ins­pec­teur Pru­nelle s’ins­tal­la à une table près de la fenêtre — posi­tion stra­té­gique qui lui per­met­tait d’ob­ser­ver à la fois l’in­té­rieur du café et la rue —, com­man­da un café au lait et deux crois­sants avec un accent fran­çais si pro­non­cé que le ser­veur mit plu­sieurs secondes à com­prendre ce qu’il vou­lait, et entre­prit de pla­ni­fier sa jour­née d’enquête.

Il sor­tit de sa poche le car­net qu’il ne rem­plis­sait jamais et un crayon dont la pointe était cas­sée, contem­pla la page blanche avec l’ex­pres­sion concen­trée d’un homme qui réflé­chit inten­sé­ment, puis ran­gea le tout dans sa poche sans avoir rien écrit.

Sa méthode d’in­ves­ti­ga­tion, il faut le dire, était assez personnelle.

Là où d’autres poli­ciers auraient pro­cé­dé de manière sys­té­ma­tique — éta­blir une chro­no­lo­gie des faits, dres­ser la liste des témoins, exa­mi­ner les lieux du crime, recher­cher des indices maté­riels —, Pru­nelle pré­fé­rait ce qu’il appe­lait « l’ap­proche intui­tive », qui consis­tait essen­tiel­le­ment à suivre son ins­tinct, c’est-à-dire à faire exac­te­ment ce qui lui pas­sait par la tête au moment où cela lui pas­sait par la tête, et à inter­pré­ter ensuite les résul­tats de manière à confir­mer ses pré­ju­gés initiaux.

Cette méthode, il va sans dire, n’a­vait jamais don­né le moindre résul­tat pro­bant en vingt-sept ans de car­rière, mais Pru­nelle l’at­tri­buait à la mal­chance, à l’in­com­pé­tence de ses subor­don­nés, ou à la per­fi­die des cri­mi­nels, qui s’obs­ti­naient à ne pas se com­por­ter comme ils auraient dû.

Ce matin-là, son ins­tinct lui souf­flait de com­men­cer par inter­ro­ger le per­son­nel de l’hôtel.

Le pre­mier témoin fut Mon­sieur Novák, le concierge, que Pru­nelle convo­qua dans un petit salon adja­cent au hall — une pièce minus­cule encom­brée de fau­teuils et de plantes vertes, où l’on rece­vait habi­tuel­le­ment les repré­sen­tants de com­merce et les parents pauvres des clients fortunés.

« Mon­sieur Novák », com­men­ça l’ins­pec­teur avec une solen­ni­té qui aurait été plus appro­priée pour un pro­cès en cour d’as­sises, « je vais vous poser quelques ques­tions concer­nant la dis­parr­ri­tion du chien de la com­tesse Bat­thyá­ny… Batthyá… »

« Bat­thyá­ny-Stratt­mann », com­plé­ta le concierge avec une patience infinie.

« C’est ce que j’ai dit. Où étiez-vous hierrr aprr­rès-midi, entre quinze heures et seize heures ? »

Mon­sieur Novák haus­sa imper­cep­ti­ble­ment un sour­cil — ce qui, chez lui, équi­va­lait à une explo­sion d’hilarité.

« À mon poste, ins­pec­teur. Der­rière le comp­toir de la récep­tion. Comme tous les jours depuis qua­rante-trois ans. »

« Vous n’a­vez rrrien rrr­re­mar­qué de sus­pect ? Quel­qu’un qui se serr­rait intro­duit dans l’hô­tel ? Un indi­vi­du louche ? Un étrrranger ? »

« Ins­pec­teur », dit Novák avec une dou­ceur qui dis­si­mu­lait peut-être une pointe d’i­ro­nie, « nous sommes dans un hôtel. Tout le monde ici est un étran­ger. C’est le prin­cipe même de l’établissement. »

Pru­nelle fron­ça les sour­cils, décon­te­nan­cé par cette logique imparable.

« Cerrrtes, cerrrtes. Mais un étrrr­ran­ger plus étrrr­ran­ger que les autrrres ? Un Frrr­ran­çais, par exemple ? »

« À part vous, ins­pec­teur, nous n’a­vons aucun client fran­çais en ce moment. »

L’ins­pec­teur nota men­ta­le­ment cette infor­ma­tion — ou plu­tôt, il fit sem­blant de la noter men­ta­le­ment, car sa mémoire était une pas­soire — et pas­sa à la ques­tion suivante.

« Et ce… Ferrrr­nand Mirrr­rocle ? Vous êtes cerrrr­tain de ne jamais avoir enten­du ce nom ? »

« Abso­lu­ment certain. »

« Il pourrrr­rait uti­li­ser un faux nom. Un pseu­do­nyme. Une iden­ti­té d’emprrrunt. »

« C’est pos­sible », concé­da le concierge. « Mais dans ce cas, com­ment vou­lez-vous que je le reconnaisse ? »

C’é­tait une excel­lente ques­tion, à laquelle Pru­nelle n’a­vait pas de réponse. Il choi­sit donc de l’i­gno­rer et de pas­ser à autre chose.

« Parrr­lez-moi de la com­tesse. Depuis com­bien de temps réside-t-elle dans votrrre établissement ? »

Mon­sieur Novák réflé­chit un ins­tant — ou fit sem­blant de réflé­chir, car il connais­sait cer­tai­ne­ment la réponse.

« La com­tesse Bat­thyá­ny-Stratt­mann est arri­vée à l’Ho­tel Paris le 3 novembre 1919. Elle occupe la suite 51, au troi­sième étage, depuis cette date. Cela fait donc… »

« Cinq ans et demi », cal­cu­la Pru­nelle, non sans une cer­taine fier­té arithmétique.

« Exac­te­ment. »

« Et elle n’a jamais quit­té l’hô­tel depuis ? »

« Jamais. Du moins, jamais pour plus de quelques heures. La com­tesse sort par­fois pour se pro­me­ner dans le parc Stro­mov­ka, ou pour assis­ter à un concert au Rudol­fi­num, mais elle revient tou­jours avant la nuit. Elle dit que Prague lui rap­pelle Buda­pest, et que Buda­pest lui rap­pelle Vienne, et que Vienne lui rap­pelle l’é­poque où le monde avait encore un sens. »

Pru­nelle hocha la tête d’un air enten­du, bien qu’il n’eût rien enten­du du tout à cette déclaration.

« Et le chien ? Depuis quand a‑t-elle ce chien ? »

« Sis­si est arri­vée avec la com­tesse en 1919. C’é­tait encore une jeune chienne à l’é­poque. Elle doit avoir sept ou huit ans maintenant. »

« Des­crip­tion ? »

« Un bichon mal­tais. Blanc. Petite. Envi­ron quatre kilos. Yeux noirs. Nez noir. Truffe humide. Elle porte un col­lier de velours rouge orné d’une médaille en or repré­sen­tant les armoi­ries de la famille Batthyány. »

L’ins­pec­teur essaya d’i­ma­gi­ner ce à quoi pou­vait res­sem­bler un bichon mal­tais de quatre kilos por­tant les armoi­ries d’une famille noble hon­groise, mais son ima­gi­na­tion, sol­li­ci­tée au-delà de ses capa­ci­tés, refu­sa de coopérer.

« Trrr­rès bien », dit-il en se levant. « Je vous rrr­re­mer­cie, Mon­sieur Novák. Si vous vous sou­ve­nez de quoi que ce soit d’u­tile, venez me trrr­rou­ver immédiatement. »

« Bien enten­du, inspecteur. »

Et le concierge retour­na à son poste avec la digni­té imper­tur­bable d’un homme qui a vu pas­ser des mil­liers de clients et qui sait que celui-ci, comme tous les autres, fini­ra par s’en aller.

Le deuxième témoin fut Bože­na Krá­lová, la femme de chambre qui s’oc­cu­pait du troi­sième étage et qui, la veille, se trou­vait dans le cou­loir au moment de la dis­pa­ri­tion de Sissi.

Bože­na Krá­lová avait trente-quatre ans, un visage rond comme une pleine lune, des yeux d’un bleu très pâle qui lui don­naient un air per­pé­tuel­le­ment éton­né, et une capa­ci­té à s’ex­pri­mer en fran­çais qui se limi­tait à « oui », « non », « s’il vous plaît » et « par­don ». L’in­ter­ro­ga­toire pro­met­tait d’être compliqué.

Pru­nelle, qui ne par­lait pas un mot de tchèque — ni d’al­le­mand, ni de hon­grois, ni d’au­cune autre langue que le fran­çais et un anglais approxi­ma­tif qu’il n’u­ti­li­sait qu’en cas d’ex­trême néces­si­té —, dut faire appel à Mon­sieur Novák pour ser­vir d’in­ter­prète, ce qui ralen­tis­sait consi­dé­ra­ble­ment les échanges et don­nait à l’en­semble un carac­tère de farce multilingue.

« Deman­dez-lui où elle se trou­vait hierrr aprr­rès-midi, entre quinze heures et seize heures », ordon­na Prunelle.

Novák tra­dui­sit. Bože­na répon­dit lon­gue­ment en tchèque, avec force gestes et expres­sions faciales.

« Elle dit qu’elle fai­sait le ménage dans la chambre 49, puis dans la chambre 50, puis qu’elle est allée cher­cher des ser­viettes propres à l’of­fice du deuxième étage, puis qu’elle est remon­tée pour finir la chambre 52, puis qu’elle a enten­du la com­tesse crier et qu’elle est accourue. »

« A‑t-elle vu quel­qu’un dans le cou­loirrrr ? Un incon­nu ? Un homme suspect ? »

Tra­duc­tion. Réponse. Contre-traduction.

« Elle dit qu’elle a vu le client de la chambre 48, un mon­sieur alle­mand qui s’ap­pelle Herr Mül­ler, qui sor­tait pour aller prendre le thé. Et le client de la chambre 53, un jeune homme tchèque qui s’ap­pelle… atten­dez… » — Novák se tour­na vers Bože­na pour une pré­ci­sion — « …qui s’ap­pelle Pan Dvořák, et qui ren­trait de pro­me­nade. Et le chas­seur, Pepík, qui mon­tait un télé­gramme pour la chambre 55. Et vous, ins­pec­teur, qui êtes sor­ti de votre chambre quand la com­tesse a crié. »

« Per­sonne d’autrrre ? »

« Non. Per­sonne d’autre. »

« Et le chien ? L’a-t-elle vu avant la disparrrition ? »

Nou­velle séquence de traduction.

« Elle dit que oui, elle a vu Sis­si vers qua­torze heures trente, quand elle a fait le ménage dans la suite de la com­tesse. Le chien dor­mait sur un cous­sin de soie, près de la fenêtre. La com­tesse était sor­tie faire une course — elle ne sait pas où — et lui avait deman­dé de ne pas déran­ger Sissi. »

Pru­nelle dres­sa l’o­reille. Voi­là qui était inté­res­sant. La com­tesse était sor­tie. Le chien était res­té seul. N’im­porte qui aurait pu entrer dans la suite pen­dant son absence et…

« La suite était-elle ferrrr­mée à clé ? »

Tra­duc­tion. Réponse. Hési­ta­tion. Contre-traduction.

« Elle dit qu’elle ne sait pas. Elle est entrée avec son passe-par­tout. Elle n’a pas véri­fié si la porte était ver­rouillée avant. »

« Et quand elle est res­sorrr­tie ? A‑t-elle ferrrr­mé à clé ? »

« Non. Elle dit qu’elle ne ferme jamais à clé les chambres des clients quand ils sont sor­tis, sauf s’ils le demandent expres­sé­ment. C’est la poli­tique de l’hôtel. »

Pru­nelle sen­tit mon­ter en lui l’ex­ci­ta­tion du chas­seur qui flaire une piste. La suite était res­tée ouverte ! N’im­porte qui aurait pu y entrer ! Le voleur de chien — c’est-à-dire Fer­nand Mirocle, il en était main­te­nant convain­cu — avait sim­ple­ment atten­du que la com­tesse sorte, était entré dans la suite, avait attra­pé Sis­si, et avait dis­pa­ru dans la nature !

Res­tait à déter­mi­ner com­ment. Et pour­quoi. Et où il avait emme­né l’a­ni­mal. Et sur­tout, quel était le rap­port avec l’es­cro­que­rie parisienne.

Mais ces détails, Pru­nelle en était cer­tain, fini­raient par s’é­clair­cir. Il suf­fi­sait de conti­nuer à chercher.

« Merrr­ci, Madame », dit-il à Bože­na avec un hoche­ment de tête magna­nime. « Vous pou­vez disposer. »

La femme de chambre, qui n’a­vait pas com­pris un mot mais qui avait devi­né qu’on la congé­diait, fit une petite révé­rence et s’é­clip­sa avec un sou­la­ge­ment visible.

Le troi­sième témoin fut Pepík Horáček, le chas­seur roux et lou­cheur que nous avons déjà aperçu.

Pepík avait dix-neuf ans, un visage constel­lé de taches de rous­seur, un stra­bisme divergent qui lui don­nait l’air de regar­der deux choses à la fois (ce qui, dans son métier, pou­vait être consi­dé­ré comme un avan­tage), et une admi­ra­tion sans bornes pour tout ce qui venait de France, pays qu’il n’a­vait jamais visi­té mais dont il rêvait depuis l’en­fance, ayant lu dans sa jeu­nesse une tra­duc­tion tchèque des *Trois Mous­que­taires* qui l’a­vait mar­qué à jamais.

Apprendre qu’un véri­table ins­pec­teur de police fran­çais séjour­nait à l’hô­tel avait été pour lui un évé­ne­ment com­pa­rable à l’ap­pa­ri­tion d’une comète ou à la visite d’un archange. Depuis l’ar­ri­vée de Pru­nelle, il le sui­vait des yeux avec une dévo­tion muette, guet­tant ses moindres gestes, épiant ses moindres paroles, et accu­mu­lant des obser­va­tions qu’il consi­gnait le soir dans un car­net secret, en vue d’un roman poli­cier qu’il comp­tait écrire un jour et qui le ren­drait célèbre dans toute la Mitteleuropa.

Être convo­qué pour un inter­ro­ga­toire par ce grand homme — car Pepík, mal­gré les appa­rences, consi­dé­rait Pru­nelle comme un grand homme — le plon­gea dans un état d’ex­ci­ta­tion proche de l’apoplexie.

« Mon­sieur l’ins­pec­teur ! » s’ex­cla­ma-t-il en fran­çais, avec un accent tchèque à cou­per au cou­teau mais une gram­maire éton­nam­ment cor­recte. « C’est un hon­neur ! Un très grand hon­neur ! Je suis à votre ser­vice ! Entiè­re­ment ! Complètement ! »

Pru­nelle, peu habi­tué à sus­ci­ter un tel enthou­siasme, fut momen­ta­né­ment décontenancé.

« Euh… oui. Trrr­rès bien. Asseyez-vous, jeune homme. »

Pepík s’as­sit, ou plu­tôt se lais­sa tom­ber sur une chaise, les yeux brillants, le souffle court, comme un chien de chasse à qui l’on vient de mon­trer un faisan.

« Vous parrr­lez frrrrançais ? »

« Oui, Mon­sieur l’ins­pec­teur ! J’ai appris tout seul ! Avec des livres ! Alexandre Dumas ! Vic­tor Hugo ! Eugène Sue ! Les grands maîtres ! »

L’ins­pec­teur hocha la tête, vague­ment impressionné.

« Bien, bien. Parrr­lez-moi de hierrr aprr­rès-midi. Vous étiez dans le cou­loirrrr du trr­roi­sième étage ? »

« Oui, Mon­sieur l’ins­pec­teur ! Je mon­tais un télé­gramme pour la chambre 55 ! Mon­sieur Peter­sen, un Danois qui attend des nou­velles de Copen­hague ! Sa femme est malade, il paraît, mais entre nous je pense qu’elle n’est pas vrai­ment malade, je pense qu’elle veut divor­cer, parce que Mon­sieur Peter­sen reçoit aus­si des télé­grammes d’une cer­taine Fräu­lein Schmidt de Ber­lin, et… »

« Oui, oui », cou­pa Pru­nelle, qui n’a­vait que faire des intrigues matri­mo­niales du client danois. « Avez-vous vu quelque chose de sus­pect ? Quel­qu’un qui se serrr­rait intro­duit dans la suite de la comtesse ? »

Pepík réflé­chit inten­sé­ment, plis­sant les yeux — ce qui, compte tenu de son stra­bisme, pro­dui­sait un effet assez saisissant.

« Non, Mon­sieur l’ins­pec­teur. Je n’ai vu per­sonne entrer dans la suite. Mais… »

« Mais ? »

« Mais j’ai vu quel­qu’un en sortir. »

Pru­nelle se redres­sa sur sa chaise.

« Qui ? Quand ? »

« C’é­tait vers quinze heures, peut-être quinze heures dix. Je mon­tais l’es­ca­lier avec le télé­gramme. J’ai vu un homme sor­tir de la suite 51 — la suite de la com­tesse — et se diri­ger vers l’es­ca­lier de ser­vice, au bout du couloir. »

« Un homme ? Quel homme ? À quoi rrrressemblait-il ? »

Pepík fer­ma les yeux, comme pour mieux visua­li­ser la scène.

« Grand. Mince. Élé­gant. Cos­tume gris, je crois, ou peut-être bleu fon­cé. Un cha­peau. Une mous­tache fine. Il mar­chait vite. Il ne m’a pas vu, ou il a fait sem­blant de ne pas me voir. »

Le cœur de Pru­nelle bat­tait à tout rompre. Un homme ! Sor­tant de la suite ! Avec une mous­tache ! Cela ne pou­vait être que Mirocle !

« L’a­vez-vous rrr­re­con­nu ? Était-ce un client de l’hôtel ? »

« Je ne sais pas, Mon­sieur l’ins­pec­teur. Je ne l’ai vu que de dos, et seule­ment pen­dant quelques secondes. Mais… »

« Mais ? »

« Mais j’ai l’im­pres­sion de l’a­voir déjà vu quelque part. Dans le hall, peut-être. Ou au café. Je ne suis pas sûr. »

Pru­nelle sor­tit de sa poche une pho­to­gra­phie frois­sée qu’il avait empor­tée de Paris — un por­trait de Fer­nand Mirocle pris lors d’une arres­ta­tion anté­rieure, quelques années plus tôt, pour une affaire de faux titres de noblesse.

« Est-ce cet homme ? »

Pepík exa­mi­na la pho­to­gra­phie avec atten­tion, tour­nant la tête dans un sens puis dans l’autre pour com­pen­ser son strabisme.

« Je… je ne sais pas, Mon­sieur l’ins­pec­teur. L’homme que j’ai vu por­tait un cha­peau, et la pho­to est un peu floue, et je ne l’ai vu que de dos… Mais c’est pos­sible. Oui, c’est pos­sible. La mous­tache ressemble. »

C’é­tait suf­fi­sant pour Pru­nelle. Dans son esprit, la cer­ti­tude s’é­tait déjà cris­tal­li­sée : Fer­nand Mirocle, l’es­croc qu’il recher­chait, était l’homme qui avait volé le chien de la com­tesse. Les deux affaires n’en fai­saient qu’une. Il n’a­vait plus qu’à retrou­ver Mirocle, et tout s’éclaircirait.

« Excellllent ! » s’ex­cla­ma-t-il en se levant d’un bond. « Vous m’a­vez été trrr­rès utile, jeune homme ! Trrr­rès utile ! »

Pepík rayon­nait comme si on venait de lui remettre la Légion d’honneur.

« Mer­ci, Mon­sieur l’ins­pec­teur ! Si je peux faire quoi que ce soit d’autre… n’im­porte quoi… je suis à votre dis­po­si­tion ! Jour et nuit ! »

« Je n’y man­querrr­rai pas », pro­mit Pru­nelle en lui tapo­tant l’é­paule avec une condes­cen­dance bienveillante.

Et il sor­tit du salon, convain­cu d’a­voir fait un pas de géant vers la réso­lu­tion de l’affaire.

Le reste de la mati­née fut consa­cré à l’in­ter­ro­ga­toire des autres témoins poten­tiels : Herr Mül­ler, le client alle­mand de la chambre 48, qui tous­sait effec­ti­ve­ment beau­coup — une bron­chite chro­nique, expli­qua-t-il entre deux quintes — et qui n’a­vait rien vu ni rien enten­du ; Pan Dvořák, le jeune Tchèque de la chambre 53, un étu­diant en droit timide et bègue qui rou­gis­sait chaque fois qu’on lui adres­sait la parole et qui jura ses grands dieux n’a­voir croi­sé per­sonne dans le cou­loir ; et Mon­sieur Peter­sen, le Danois de la chambre 55, qui refu­sa de répondre aux ques­tions de l’ins­pec­teur sous pré­texte qu’il atten­dait un télé­gramme urgent et qu’il n’a­vait pas de temps à perdre avec des his­toires de chien.

Aucun de ces inter­ro­ga­toires ne don­na le moindre résul­tat utile, ce qui ne décou­ra­gea nul­le­ment Pru­nelle, per­sua­dé que la véri­té fini­rait par écla­ter, comme elle écla­tait tou­jours dans les romans poli­ciers qu’il ne lisait jamais mais dont il avait enten­du parler.

Il était envi­ron treize heures quand il redes­cen­dit au café pour déjeu­ner. Il s’ins­tal­la à la même table que le matin, com­man­da un gou­lasch — car il fal­lait bien goû­ter à la cui­sine locale, même si elle lui ins­pi­rait une méfiance ins­tinc­tive — et un verre de bière, et entre­prit de réca­pi­tu­ler men­ta­le­ment les élé­ments de l’enquête.

C’est alors qu’il le vit.

L’homme au cognac.

L’homme qu’il avait aper­çu la veille dans le cou­loir, au moment de la crise de la com­tesse, et qu’il avait com­plè­te­ment oublié depuis.

L’homme était assis à une table, près du comp­toir, seul, un jour­nal déplié devant lui et une tasse de café à por­tée de main. Il était vêtu avec une élé­gance dis­crète — cos­tume de bonne coupe, cra­vate de soie, pochette assor­tie — et arbo­rait une fine mous­tache brune qui lui don­nait un air de dan­dy fin de siècle éga­ré dans les années vingt.

Mais ce n’é­tait pas son élé­gance qui retint l’at­ten­tion de Prunelle.

C’é­tait son regard.

Un regard qui, pen­dant une frac­tion de seconde, croi­sa celui de l’ins­pec­teur et s’y attar­da avec une inten­si­té trou­blante, avant de se détour­ner vers le jour­nal comme si de rien n’était.

Pru­nelle sen­tit un fris­son lui par­cou­rir l’échine.

Cet homme l’ob­ser­vait. Il en était cer­tain. Cet homme l’ob­ser­vait depuis le début, peut-être même depuis son arri­vée à l’hô­tel. Et cet homme — il en aurait mis sa main au feu — cet homme savait quelque chose.

Était-ce Mirocle ? La des­crip­tion cor­res­pon­dait vague­ment à celle de Pepík : grand, mince, élé­gant, mous­ta­chu. Mais la pho­to­gra­phie que Pru­nelle avait mon­trée au chas­seur datait de plu­sieurs années. Mirocle avait pu chan­ger. Se teindre les che­veux. Modi­fier sa coupe de mous­tache. Adop­ter une nou­velle identité.

L’ins­pec­teur déci­da de l’aborder.

Il se leva, tra­ver­sa la salle d’un pas qu’il vou­lait non­cha­lant mais qui était plu­tôt cha­lou­pé, et s’ar­rê­ta devant la table de l’inconnu.

« Mon­sieur », dit-il avec un sou­rire qui se vou­lait affable mais qui res­sem­blait davan­tage à une gri­mace, « je suis l’ins­pec­teurrrr Prrr­ru­nelle, de la Sûrr­re­té frrr­ran­çaise. Pourrr­rais-je vous poser quelques questions ? »

L’homme leva les yeux de son jour­nal. Son visage n’ex­pri­mait rien — ni sur­prise, ni inquié­tude, ni même curio­si­té. Juste une poli­tesse loin­taine, comme celle d’un aris­to­crate rece­vant la visite d’un domestique.

« Bien sûr, ins­pec­teur », dit-il avec un léger accent que Pru­nelle fut inca­pable d’i­den­ti­fier. « Asseyez-vous, je vous en prie. »

Pru­nelle s’assit.

« Votrrre nom, s’il vous plaît ? »

« Lazare. Vic­tor Lazare. »

« Frrr­ran­çais ? »

« Belge. »

« Ah. »

Il y eut un silence. Pru­nelle ne savait pas très bien com­ment pour­suivre. L’homme — Lazare — le regar­dait avec une expres­sion d’at­tente polie, comme s’il était prêt à répondre à n’im­porte quelle ques­tion mais ne comp­tait pas faci­li­ter la conversation.

« Vous… vous séjourrrr­nez à l’hô­tel depuis longtemps ? »

« Trois semaines envi­ron. Je suis ici pour affaires. »

« Quel genre d’affairrrres ? »

« Import-export. Tex­tile. Rien de très pas­sion­nant, je le crains. »

Pru­nelle hocha la tête, fei­gnant de trou­ver cette réponse satis­fai­sante alors qu’elle ne lui appre­nait rien.

« Vous étiez dans le cou­loirrrr hierrr, au moment de l’in­ci­dent avec la comtesse. »

« En effet. J’ai enten­du des cris. Je suis sor­ti de ma chambre pour voir ce qui se pas­sait. Comme tout le monde, je suppose. »

« Avez-vous vu quelque chose de sus­pect ? Avant les crrr­ris ? Quel­qu’un qui se serrr­rait intro­duit dans la suite de la comtesse ? »

Lazare réflé­chit un ins­tant, ou fit sem­blant de réfléchir.

« Non, ins­pec­teur. Je n’ai rien vu. J’é­tais dans ma chambre, en train de lire. Je n’ai enten­du que les cris de la comtesse. »

« Et le chien ? L’a­viez-vous déjà vu ? »

« Le bichon ? Oui, bien sûr. Tout l’hô­tel connaît Sis­si. La com­tesse la pro­mène dans le hall plu­sieurs fois par jour. C’est un ani­mal char­mant, quoi­qu’un peu nerveux. »

Pru­nelle cher­chait déses­pé­ré­ment une ques­tion qui ferait tré­bu­cher son inter­lo­cu­teur, qui révé­le­rait une faille dans son his­toire, qui prou­ve­rait qu’il était bien l’homme qu’il pré­ten­dait ne pas être. Mais Lazare répon­dait à tout avec une aisance décon­cer­tante, sans jamais se contre­dire ni mon­trer le moindre signe de nervosité.

« Bien », finit par dire l’ins­pec­teur, faute de mieux. « Je vous rrr­re­mer­cie, Mon­sieur Lazare. Si vous vous sou­ve­nez de quoi que ce soit… »

« Je vien­drai vous trou­ver immé­dia­te­ment », com­plé­ta Lazare avec un sou­rire qui pou­vait être sin­cère ou moqueur, impos­sible à dire.

Pru­nelle se leva, ajus­ta son binocle, et retour­na à sa table où son gou­lasch refroi­dis­sait dans son assiette.

Il ne savait pas encore si Vic­tor Lazare était Fer­nand Mirocle, ou un com­plice, ou un simple témoin, ou per­sonne d’im­por­tant. Mais il avait la cer­ti­tude — une cer­ti­tude irra­tion­nelle, vis­cé­rale, typi­que­ment pru­nel­lienne — que cet homme jouait un rôle dans cette affaire.

Et il comp­tait bien décou­vrir lequel.

L’a­près-midi appor­ta un rebon­dis­se­ment inattendu.

Vers seize heures, alors que Pru­nelle fai­sait une sieste dans sa chambre — l’en­quête était un tra­vail épui­sant —, des coups frap­pés à sa porte le tirèrent de son sommeil.

« Quoi ? Qu’est-ce que c’est ? » grom­me­la-t-il en se redres­sant sur son lit, les che­veux en bataille et le binocle de travers.

« Mon­sieur l’ins­pec­teur ! Mon­sieur l’ins­pec­teur ! » C’é­tait la voix de Pepík, hys­té­rique d’ex­ci­ta­tion. « On a retrou­vé le chien ! On a retrou­vé Sissi ! »

Pru­nelle bon­dit hors de son lit, man­qua de tré­bu­cher sur ses chaus­sures qu’il avait lais­sées au milieu de la chambre, et ouvrit la porte à la volée.

« Où ça ? Quand ? Comment ? »

« Dans la cave ! » hale­ta Pepík. « Le som­me­lier est des­cen­du cher­cher une bou­teille de tokay pour la com­tesse, et il l’a trou­vée là, der­rière les ton­neaux de bière ! Elle est vivante ! Elle va bien ! »

Pru­nelle des­cen­dit les esca­liers quatre à quatre — ce qui, compte tenu de son embon­point et de son manque d’exer­cice, faillit lui être fatal — et arri­va dans le hall au moment où la com­tesse Bat­thyá­ny-Stratt­mann, en larmes, ser­rait contre sa poi­trine opu­lente un petit ani­mal blanc qui jap­pait frénétiquement.

« Ma Sis­si ! Ma ché­rie ! Mon tré­sor ! » san­glo­tait la com­tesse en hon­grois, en alle­mand et en fran­çais mélan­gés. « Tu es reve­nue ! Tu m’es revenue ! »

Le chien — car c’é­tait bien Sis­si, recon­nais­sable à son col­lier de velours rouge orné des armoi­ries fami­liales — léchait fré­né­ti­que­ment le visage de sa maî­tresse, appa­rem­ment aus­si heu­reuse de la retrou­ver qu’elle l’é­tait de le retrouver.

« Com­ment est-elle arrr­ri­vée dans la cave ? » deman­da Pru­nelle à Mon­sieur Novák, qui assis­tait à la scène avec son impas­si­bi­li­té habituelle.

« Per­sonne ne le sait, ins­pec­teur. Le som­me­lier l’a trou­vée der­rière les ton­neaux, comme s’il elle s’é­tait cachée là. Elle n’é­tait pas atta­chée. Elle sem­blait en bonne san­té, quoi­qu’un peu affamée. »

« Quel­qu’un l’a enfer­mée là ! » décla­ra Pru­nelle avec convic­tion. « Le voleur l’a enfer­mée dans la cave pour la récu­pé­rer plus tard ! »

« C’est pos­sible », concé­da le concierge sans enthousiasme.

« Ou alors elle s’est échap­pée de la suite et s’est éga­rée dans l’hô­tel », sug­gé­ra une voix der­rière eux.

Pru­nelle se retour­na. C’é­tait Vic­tor Lazare, qui obser­vait la scène depuis le seuil du café, son éter­nel air de déta­che­ment amu­sé peint sur le visage.

« Les bichons sont des chiens curieux », conti­nua-t-il. « Ils aiment explo­rer. Et les caves sont des endroits atti­rants pour les ani­maux — il y fait frais, c’est sombre, ça sent le fro­mage et la viande séchée. Peut-être que Sis­si a tout sim­ple­ment pro­fi­té d’une porte ouverte pour aller faire un tour et s’est retrou­vée coin­cée en bas. »

Cette expli­ca­tion, par­fai­te­ment ration­nelle, ne conve­nait pas du tout à Pru­nelle. Elle rui­nait sa théo­rie du com­plot inter­na­tio­nal, son tra­fic de chiens de race, son réseau d’es­pion­nage au ser­vice d’une puis­sance étrangère.

« Non », dit-il en secouant la tête. « Non, c’est trrr­rop simple. Quel­qu’un a volé ce chien et l’a caché dans la cave. Et je trr­rou­ve­rai qui. »

Lazare haus­sa les épaules.

« Comme vous vou­drez, ins­pec­teur. Mais il me semble que l’af­faire est réso­lue. Le chien est retrou­vé. La com­tesse est heu­reuse. Que deman­der de plus ? »

« La véri­té, Mon­sieur Lazare », répon­dit Pru­nelle avec une solen­ni­té de pro­cu­reur. « La vérrrrité ! »

Et sur ces mots, il tour­na les talons et remon­ta dans sa chambre, convain­cu que l’af­faire était loin d’être terminée.

Il avait raison.

Vers vingt-deux heures, alors qu’il lisait pour la troi­sième fois la même page du *Code pénal fran­çais* sans par­ve­nir à se concen­trer, des coups furent à nou­veau frap­pés à sa porte.

C’é­tait Pepík, le visage défait.

« Mon­sieur l’ins­pec­teur… Sis­si a encore disparu. »

*(À suivre)*

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Le bichon
de l’Hô­tel Paříž

Le bichon de l’Hô­tel Paříž

Lun­di — Où l’ins­pec­teur Pru­nelle arrive à Prague, découvre l’Ho­tel Paris, et se trouve mêlé bien mal­gré lui à une affaire de la plus haute impor­tance 

Le train en pro­ve­nance de Paris-Est entra en gare de Pra­ha Hlavní nádraží avec qua­rante-sept minutes de retard, ce qui, selon les stan­dards des Che­mins de fer tché­co­slo­vaques de l’é­poque, consti­tuait une per­for­mance remar­quable, presque sus­pecte, et l’ins­pec­teur Gas­ton Pru­nelle, de la Sûre­té géné­rale, qui avait pas­sé les trois der­niers jours à som­no­ler dans un com­par­ti­ment de deuxième classe dont le chauf­fage fonc­tion­nait par inter­mit­tences capri­cieuses — tan­tôt étouf­fant comme un ham­mam de Constan­ti­nople, tan­tôt gla­cial comme une dat­cha sibé­rienne —, des­cen­dit sur le quai avec la majes­té un peu raide d’un homme qui n’a pas dor­mi cor­rec­te­ment depuis Stras­bourg et qui, par ailleurs, ne sait abso­lu­ment pas où il se trouve.

Prague, en ce mois de mai 1925, était une ville qui ne res­sem­blait à aucune autre, ce que Pru­nelle aurait pu consta­ter s’il avait pris la peine de lever les yeux vers la ver­rière Art nou­veau de la gare, chef-d’œuvre de fer­ron­ne­rie et de verre colo­ré qui méri­tait à elle seule le dépla­ce­ment, mais l’ins­pec­teur, occu­pé à rajus­ter son binocle qui avait la fâcheuse habi­tude de glis­ser sur son nez à chaque mou­ve­ment un peu brusque, ne vit rien de tout cela, pas plus qu’il ne remar­qua les mosaïques du hall prin­ci­pal, ni les fresques allé­go­riques repré­sen­tant le Com­merce et l’In­dus­trie sous les traits de femmes dra­pées à l’an­tique, ni même le kiosque à jour­naux où s’empilaient les édi­tions du matin dans une langue qu’il prit d’a­bord pour du russe, puis pour de l’al­le­mand mal ortho­gra­phié, avant de se rap­pe­ler, avec un fron­ce­ment de sour­cils per­plexe, que les Tché­co­slo­vaques avaient leur propre idiome, ce qui lui parut être une com­pli­ca­tion par­fai­te­ment super­flue dans un monde qui n’en man­quait déjà pas.

Il faut dire quelques mots de l’ins­pec­teur Pru­nelle, car c’est un per­son­nage qui mérite qu’on s’y attarde, ne serait-ce que pour com­prendre com­ment un homme aus­si mani­fes­te­ment inadap­té à sa pro­fes­sion avait pu atteindre le grade d’ins­pec­teur prin­ci­pal dans une ins­ti­tu­tion aus­si véné­rable que la Sûre­té française.

Gas­ton Pru­nelle avait cin­quante-trois ans, une mous­tache monu­men­tale dont les pointes recour­bées vers le haut défiaient quo­ti­dien­ne­ment les lois de la gra­vi­té grâce à l’ap­pli­ca­tion mati­nale d’une cire hon­groise qu’il se fai­sait envoyer de Buda­pest par cor­res­pon­dance (et dont il igno­rait, bien sûr, qu’elle était fabri­quée à Leval­lois-Per­ret), un embon­point confor­table qu’il attri­buait à sa consti­tu­tion plu­tôt qu’à son goût immo­dé­ré pour les pâtis­se­ries, et un binocle per­pé­tuel­le­ment de tra­vers qui lui don­nait l’air de quel­qu’un qui regarde le monde avec une per­plexi­té tein­tée de reproche, comme si l’u­ni­vers entier était cou­pable de quelque chose mais refu­sait obs­ti­né­ment de pas­ser aux aveux.

Sa montre gous­set, héri­tée d’un oncle mater­nel qui avait fait for­tune dans le com­merce des peaux de lapin en Aus­tra­lie avant de tout perdre au bac­ca­ra sur la Côte d’A­zur, était d’une taille si extra­va­gante qu’elle défor­mait la poche de son gilet et pro­dui­sait, quand il mar­chait d’un pas un peu vif, un balan­ce­ment pen­du­laire qui lui don­nait l’al­lure d’un métro­nome ambu­lant. Il la consul­tait en moyenne qua­rante-sept fois par jour, y com­pris dans des cir­cons­tances où l’heure n’a­vait aucune espèce d’im­por­tance, comme au milieu d’une fila­ture ou pen­dant un inter­ro­ga­toire, ce qui avait le don d’exas­pé­rer ses supé­rieurs et de décon­te­nan­cer les suspects.

Quant à la rai­son de sa pré­sence à Prague, elle tenait en quelques mots : un cer­tain Fer­nand Mirocle, escroc de son état, spé­cia­li­sé dans les fausses socié­tés d’in­ves­tis­se­ment dans les colo­nies et les héri­tages afri­cains ima­gi­naires, avait eu l’im­pru­dence de sou­la­ger une veuve pari­sienne d’une somme consi­dé­rable avant de dis­pa­raître dans la nature, et ladite veuve, qui se trou­vait être la belle-sœur d’un sous-secré­taire d’É­tat aux Postes et Télé­graphes, avait fait suf­fi­sam­ment de bruit pour qu’on dépê­chât quel­qu’un à sa recherche. Que ce quel­qu’un fût Pru­nelle plu­tôt qu’un enquê­teur com­pé­tent tenait moins à ses qua­li­tés pro­fes­sion­nelles qu’au désir una­nime du Quai des Orfèvres de l’é­loi­gner de Paris pen­dant quelques semaines, à la suite d’une affaire de cam­brio­lage au cours de laquelle il avait, par un enchaî­ne­ment de mal­adresses qu’il serait trop long de détailler ici, fait arrê­ter par erreur un conseiller muni­ci­pal, le propre neveu du pré­fet, et un arche­vêque en visite privée.

L’ins­pec­teur tra­ver­sa le hall de la gare en consul­tant sa montre (il était qua­torze heures sept, infor­ma­tion dont il ne sut que faire), évi­ta de jus­tesse un por­teur qui trans­por­tait une malle de dimen­sions pha­rao­niques, tré­bu­cha sur un chien de race indé­ter­mi­née qui dor­mait pai­si­ble­ment au milieu du pas­sage, et finit par atteindre la sor­tie, où l’at­ten­dait Prague.

Prague, donc.

Prague au prin­temps 1925, capi­tale d’une répu­blique qui n’a­vait que sept ans d’exis­tence et se com­por­tait déjà comme si elle en avait mille. Prague avec ses cou­poles vertes et ses flèches gothiques, ses façades baroques et ses pas­sages Art nou­veau, ses tram­ways brin­que­ba­lants et ses calèches ana­chro­niques, ses cafés lit­té­raires où des poètes sur­réa­listes réin­ven­taient le monde entre deux verres de sli­vo­vice, ses caba­rets où l’on jouait du jazz amé­ri­cain avec un accent mit­te­leu­ro­péen, ses rues pavées qui mon­taient vers le Châ­teau et des­cen­daient vers la Vlta­va dans un désordre urba­nis­tique qui aurait don­né des vapeurs au baron Haussmann.

L’ins­pec­teur Pru­nelle ne vit rien de tout cela.

Il vit un fiacre, héla le cocher d’un « Hé ! » impé­rieux, et arti­cu­la très dis­tinc­te­ment, comme on le fait quand on s’a­dresse à un étran­ger qu’on soup­çonne de sur­di­té ou d’ar­rié­ra­tion men­tale : « HO-TEL PA-RRIS. » Le cocher, un homme d’une soixan­taine d’an­nées dont le visage était si pro­fon­dé­ment sillon­né de rides qu’il res­sem­blait à un plan cadas­tral de la Bohême, hocha la tête avec une len­teur qui pou­vait signi­fier l’as­sen­ti­ment, l’in­com­pré­hen­sion, ou sim­ple­ment une rai­deur cer­vi­cale, et mit son atte­lage en branle.

Le tra­jet jus­qu’à l’hô­tel prit envi­ron quinze minutes, durant les­quelles Pru­nelle sor­tit sa montre à onze reprises, ce qui repré­sen­tait une fré­quence inha­bi­tuel­le­ment éle­vée, même pour lui, et témoi­gnait d’une ner­vo­si­té qu’il aurait été bien en peine d’ex­pli­quer. Il regar­dait défi­ler les façades pra­goises avec cette expres­sion de méfiance polie que les Fran­çais réservent tra­di­tion­nel­le­ment à tout ce qui n’est pas fran­çais, c’est-à-dire à la plus grande par­tie de l’u­ni­vers connu, et se deman­dait pour­quoi diable on avait bap­ti­sé « Paris » un hôtel situé dans une ville qui en était si mani­fes­te­ment l’antithèse.

Car Pru­nelle, il faut le dire, était de ces Pari­siens qui consi­dèrent que le monde se divise en deux caté­go­ries : Paris, et les endroits qui ne sont pas Paris. Cette seconde caté­go­rie, infi­ni­ment plus vaste que la pre­mière, com­pre­nait aus­si bien la ban­lieue que la pro­vince, l’Eu­rope que les Amé­riques, et lui ins­pi­rait une per­plexi­té tein­tée de com­mi­sé­ra­tion. Qu’on pût vivre ailleurs qu’entre la place de la Concorde et le Père-Lachaise lui sem­blait rele­ver du mys­tère anthro­po­lo­gique, voire de la pathologie.

Le fiacre s’ar­rê­ta devant l’Ho­tel Paris.

L’ins­pec­teur, pour la pre­mière fois depuis son arri­vée, consen­tit à lever les yeux.

Et ce qu’il vit lui cou­pa le souffle.

L’Ho­tel Paris — il fau­drait pro­non­cer « Paříž » à la tchèque, avec un accent sur le i et un háček sur le z, mais Pru­nelle n’é­tait pas homme à s’en­com­brer de dia­cri­tiques — se dres­sait au coin de la rue U Obecní­ho domu, face à la Mai­son muni­ci­pale, et consti­tuait l’un des plus beaux exemples d’ar­chi­tec­ture Art nou­veau de toute la Bohême, ce qui, en 1925, vou­lait encore dire quelque chose.

Sa façade, éri­gée en 1904 par les archi­tectes Jan Vej­rych et Antonín Pfeif­fer — deux noms que Pru­nelle aurait été bien inca­pable de pro­non­cer et qu’il n’es­saya d’ailleurs jamais —, était un feu d’ar­ti­fice pétri­fié, une explo­sion de courbes et de contre-courbes, de bal­cons en fer for­gé et de bow-win­dows en saillie, de mosaïques aux tons d’or et de tur­quoise repré­sen­tant des allé­go­ries que nul n’a­vait jamais pris la peine d’i­den­ti­fier avec cer­ti­tude mais qui sem­blaient avoir un rap­port avec le com­merce, l’hos­pi­ta­li­té, ou peut-être sim­ple­ment le plai­sir de décorer.

Au-des­sus de l’en­trée prin­ci­pale, des lettres dorées annon­çaient « HOTEL PAŘÍŽ » dans une typo­gra­phie si orne­men­tée qu’on aurait dit une ligne de por­tées musi­cales conçue par un com­po­si­teur sous l’emprise de l’ab­sinthe. Des caria­tides sou­te­naient un bal­con du pre­mier étage avec cette expres­sion de rési­gna­tion stoïque qu’on observe chez les caria­tides du monde entier, comme si elles avaient depuis long­temps renon­cé à com­prendre pour­quoi on les avait condam­nées à por­ter des archi­traves pour l’é­ter­ni­té. Des grappes de rai­sin en stuc s’en­rou­laient autour des fenêtres, des tour­ne­sols de céra­mique s’é­pa­nouis­saient au-des­sus des cor­niches, et l’en­semble pro­dui­sait sur le spec­ta­teur un effet de sur­prise joyeuse, comme si l’im­meuble lui-même était éton­né d’exister.

Pru­nelle res­ta quelques secondes immo­bile sur le trot­toir, la bouche entrou­verte, sa mous­tache fré­mis­sant imper­cep­ti­ble­ment — ce qui, chez lui, était le signe d’une émo­tion vio­lente —, puis il ajus­ta son binocle, sor­tit sa montre (qua­torze heures vingt-trois), et péné­tra dans l’é­ta­blis­se­ment avec la déter­mi­na­tion un peu raide d’un homme qui refuse de se lais­ser impres­sion­ner par quoi que ce soit.

Le hall de l’Ho­tel Paris était, si la chose est pos­sible, encore plus extra­va­gant que sa façade.

Ima­gi­nez un espace de dimen­sions modestes — car l’hô­tel, mal­gré son ambi­tion déco­ra­tive, n’a­vait rien d’un palace —, mais où chaque cen­ti­mètre car­ré avait été trai­té comme si le salut de l’hu­ma­ni­té en dépen­dait. Le sol était un damier de marbre noir et blanc, légè­re­ment irré­gu­lier, qui pro­dui­sait sous les pas un cla­que­ment solen­nel. Les murs dis­pa­rais­saient sous des boi­se­ries de chêne sculp­té, inter­rom­pues çà et là par des miroirs biseau­tés qui mul­ti­pliaient l’es­pace à l’in­fi­ni et don­naient au visi­teur l’im­pres­sion trou­blante d’être obser­vé par plu­sieurs ver­sions de lui-même, toutes éga­le­ment perplexes.

Un lustre monu­men­tal pen­dait du pla­fond comme une méduse de cris­tal fos­si­li­sée, ses pen­de­loques fré­mis­sant au moindre cou­rant d’air. Un esca­lier de marbre rose mon­tait vers les étages en décri­vant une courbe si volup­tueuse qu’on aurait dit qu’il hési­tait lui-même sur la direc­tion à prendre. Des fau­teuils de velours gre­nat, dis­po­sés autour de gué­ri­dons de marbre, atten­daient des occu­pants avec une patience sécu­laire. Et par­tout, abso­lu­ment par­tout, des plantes vertes : des pal­miers en pot, des fou­gères en sus­pen­sion, des aspi­dis­tras dans des cache-pots de faïence, comme si l’hô­tel avait vou­lu recréer en son sein une jungle tro­pi­cale, mais une jungle tro­pi­cale domes­ti­quée, civi­li­sée, sou­mise aux règles de la bien­séance austro-hongroise.

Der­rière le comp­toir de la récep­tion, qui était lui-même une œuvre d’art en aca­jou incrus­té de nacre, se tenait un per­son­nage que nous appel­le­rons Mon­sieur Novák, bien que ce ne fût pas son vrai nom — mais les concierges d’hô­tel ont droit à leur part de mystère.

Mon­sieur Novák avait soixante-deux ans, un crâne par­fai­te­ment chauve qu’il frot­tait avec un mou­choir à inter­valles régu­liers comme s’il espé­rait en faire jaillir des idées, et cette capa­ci­té extra­or­di­naire qu’ont les grands concierges de jau­ger un client en trois secondes et de déter­mi­ner avec une pré­ci­sion infaillible s’il va cau­ser des ennuis. L’ins­pec­teur Pru­nelle, il le com­prit ins­tan­ta­né­ment, allait cau­ser des ennuis.

« Bon­jourrrr ! » lan­ça Pru­nelle en s’ap­pro­chant du comp­toir avec cette démarche cha­lou­pée que lui impo­sait le balan­ce­ment de sa montre gous­set. « Je suis l’ins­pec­teurrrr Prrr­ru­nelle, de la Sûrr­re­té frrrrançaise. »

Il rou­lait ses R avec une emphase qui aurait paru exces­sive même à Sarah Bern­hardt. C’é­tait chez lui un tic ner­veux qui s’ac­cen­tuait en pré­sence d’é­tran­gers, comme si le rou­le­ment des R consti­tuait une sorte de lais­sez-pas­ser lin­guis­tique, une preuve irré­fu­table de francité.

Mon­sieur Novák, qui par­lait un fran­çais impec­cable — car les bons concierges parlent toutes les langues, c’est une loi de l’u­ni­vers aus­si immuable que la gra­vi­ta­tion —, incli­na légè­re­ment la tête.

« Bien­ve­nue à l’Ho­tel Paris, ins­pec­teur. Nous vous attendions. »

Cette phrase, pour­tant banale, pro­dui­sit sur Pru­nelle un effet remar­quable. Ses sour­cils — deux che­nilles poivre et sel qui vivaient leur vie propre au-des­sus de son binocle — se haus­sèrent simultanément.

« Vous m’at­ten­diez ? » répé­ta-t-il d’un ton où per­çait une cer­taine méfiance. « Com­ment saviez-vous que j’al­lais venirrrr ? »

« La pré­fec­ture de police de Paris a télé­gra­phié hier pour réser­ver votre chambre, ins­pec­teur. La 47, au troi­sième étage. Vue sur la Mai­son municipale. »

Pru­nelle parut à la fois sou­la­gé et vague­ment déçu. Il avait espé­ré, peut-être, que sa venue fût entou­rée d’un mys­tère plus épais.

« Ah. Bien. Trrr­rès bien. »

Il sor­tit sa montre (qua­torze heures trente et une), la contem­pla comme si elle conte­nait la réponse à des ques­tions qu’il n’a­vait pas encore for­mu­lées, puis la ran­gea dans son gilet avec un soupir.

« Je suis ici pour une affairrrre de la plus haute imporrr­tance », décla­ra-t-il à mi-voix, en se pen­chant vers le concierge avec un air de conspi­ra­teur qui aurait fait sou­rire n’im­porte qui d’autre que Mon­sieur Novák, dont le visage était aus­si expres­sif qu’une façade d’im­meuble hauss­man­nien. « Un crr­ri­mi­nel frrr­ran­çais se cache peut-êtrrre dans votrrre établissement. »

« Vrai­ment ? » dit le concierge avec une poli­tesse si par­faite qu’elle fri­sait l’impertinence.

« Un cerr­tain Ferr­nand Mir­rocle. Escroc. Dangerrreux. »

Mon­sieur Novák feuille­ta son registre avec une len­teur qui pou­vait être inter­pré­tée comme de la méti­cu­lo­si­té ou comme une forme sub­tile de moquerie.

« Nous n’a­vons per­sonne de ce nom par­mi nos clients actuels, ins­pec­teur. Mais je gar­de­rai l’œil ouvert. »

« Faites donc », approu­va Pru­nelle avec une gra­vi­té de cir­cons­tance. « Et si vous rrr­re­mar­quez quoi que ce soit de sus­pect… n’im­porrrrte quoi… venez me trrr­rou­ver immédiatement. »

Il tapo­ta le comp­toir de son index comme pour scel­ler un pacte, puis se diri­gea vers l’es­ca­lier, sa malle à la traîne — car il avait refu­sé l’aide du chas­seur, un jeune homme roux qui lou­chait légè­re­ment et qui pas­se­rait le reste de la semaine à obser­ver l’ins­pec­teur avec un mélange de fas­ci­na­tion et d’effarement.

La chambre 47 était exac­te­ment ce qu’on pou­vait attendre d’un hôtel Art nou­veau de stan­ding moyen : ni assez grande pour qu’on s’y sen­tît per­du, ni assez petite pour qu’on y fût à l’é­troit, mais déco­rée avec cette pro­fu­sion orne­men­tale qui carac­té­ri­sait l’é­poque et qui ferait rica­ner les mini­ma­listes du siècle suivant.

Le lit était un monu­ment de cuivre et de lai­ton dont les mon­tants s’é­le­vaient vers le pla­fond comme les mâts d’un navire en par­tance pour des contrées oni­riques. La table de nuit sup­por­tait une lampe à abat-jour de verre dépo­li, œuvre pro­bable de quelque arti­san for­mé dans les ate­liers de Loetz ou de Pallme-König, et qui repré­sen­tait, autant qu’on pût en juger, une libel­lule se posant sur un nénu­phar, ou peut-être un diri­geable sur­vo­lant un chou-fleur, l’Art nou­veau ayant tou­jours culti­vé une cer­taine ambi­guï­té iconographique.

La fenêtre don­nait effec­ti­ve­ment sur la Mai­son muni­ci­pale, dont la cou­pole verte brillait dans la lumière de l’a­près-midi comme le casque d’un guer­rier fan­tas­tique. Pru­nelle s’en appro­cha, écar­ta le rideau de den­telle avec la déli­ca­tesse d’un homme qui mani­pule des preuves sur une scène de crime, et contem­pla la vue avec une moue dubitative.

« Mouais », dit-il à voix haute, car il avait pris l’ha­bi­tude de se par­ler à lui-même, faute d’in­ter­lo­cu­teurs suf­fi­sam­ment inté­res­sants. « Ce n’est pas Parrrris. »

Ce qui était par­fai­te­ment exact, Prague n’é­tant pas Paris, mais qui témoi­gnait d’une capa­ci­té d’ob­ser­va­tion assez limi­tée, un peu comme si quel­qu’un avait décla­ré, en contem­plant l’o­céan Atlan­tique : « Ce n’est pas la Manche. »

Il entre­prit de défaire sa malle, ce qui lui prit un temps consi­dé­rable car il avait empor­té bien plus d’af­faires qu’il n’en fal­lait pour une mis­sion d’une semaine ou deux : trois cos­tumes com­plets, sept che­mises, une dou­zaine de cra­vates (dont une à pois qu’il ne por­tait jamais mais qu’il emme­nait par­tout, comme un talis­man tex­tile), deux paires de chaus­sures de rechange, un néces­saire de toi­lette com­pre­nant sa fameuse cire à mous­tache, un exem­plaire cor­né du *Code pénal fran­çais* édi­tion 1921, et, pour des rai­sons qu’il aurait été bien en peine d’ex­pli­quer, un para­pluie de golf.

Il était en train de ran­ger ses cra­vates dans l’ar­moire — une opé­ra­tion qu’il accom­plis­sait avec un soin maniaque, les clas­sant par cou­leur, puis par motif, puis par lon­gueur — quand un bruit lui par­vint du couloir.

Un hur­le­ment.

Un hur­le­ment de femme, stri­dent, déchi­rant, modu­lé sur plu­sieurs octaves comme un air d’o­pé­ra joué par une loco­mo­tive à vapeur.

Pru­nelle lâcha sa cra­vate à pois (la talis­ma­nique), se pré­ci­pi­ta vers la porte, l’ou­vrit à la volée, et se retrou­va nez à nez avec un spec­tacle qu’il n’ou­blie­rait jamais.

Dans le cou­loir du troi­sième étage de l’Ho­tel Paris, devant la porte de la suite 51, se tenait une femme.

Mais « femme » est un mot bien insuf­fi­sant pour décrire ce qui s’of­frait aux yeux éba­his de l’ins­pec­teur. Il fau­drait par­ler plu­tôt d’ap­pa­ri­tion, de phé­no­mène météo­ro­lo­gique, de catas­trophe natu­relle en robe de chambre de soie.

La com­tesse Ilo­na Bat­thyá­ny-Stratt­mann — car c’é­tait elle, et il convient de pro­non­cer son nom avec toute la défé­rence due à seize quar­tiers de noblesse hon­groise — avait soixante-trois ans, une che­ve­lure d’un roux véni­tien qui devait beau­coup au hen­né et peu à la nature, une cor­pu­lence que les esprits cha­ri­tables qua­li­fiaient d’im­po­sante et les autres de pachy­der­mique, et une voix capable de bri­ser le cris­tal à vingt mètres.

Elle por­tait un désha­billé de soie mauve orné de plumes d’au­truche — dont cer­taines, arra­chées par la vio­lence de ses gestes, vole­taient autour d’elle comme des flo­cons de neige exo­tiques —, des mules à talons qui la gran­dis­saient de huit cen­ti­mètres dont elle n’a­vait aucun besoin, et au doigt un rubis si gros qu’on aurait pu le prendre pour une tumeur précieuse.

Elle hur­lait.

Elle hur­lait en hon­grois, en alle­mand, en fran­çais approxi­ma­tif, et dans une langue que per­sonne ne put iden­ti­fier mais qui était peut-être du latin de cui­sine, car la com­tesse avait reçu une édu­ca­tion clas­sique dans un couvent de Pres­bourg avant que Pres­bourg ne devînt Bra­ti­sla­va et que l’é­du­ca­tion clas­sique ne pas­sât de mode.

Autour d’elle s’a­gi­taient déjà plu­sieurs per­son­nages que nous aurons l’oc­ca­sion de mieux connaître : Mon­sieur Novák, mon­té du rez-de-chaus­sée avec une célé­ri­té sur­pre­nante pour un homme de son âge ; une femme de chambre en uni­forme noir et tablier blanc, qui se tor­dait les mains ; le chas­seur roux et lou­cheur, qui avait aban­don­né son poste pour voir ce qui se pas­sait ; et un homme d’une tren­taine d’an­nées, élé­gam­ment vêtu, qui obser­vait la scène avec un déta­che­ment amu­sé, un verre de cognac à la main.

« Que se passe-t-il ? » ton­na Pru­nelle en s’a­van­çant vers le groupe avec cette auto­ri­té natu­relle des hommes qui n’en ont aucune.

La com­tesse se tour­na vers lui. Ses yeux — deux billes d’un bleu déla­vé, cer­clées de khôl — le trans­per­cèrent comme des flèches.

« Il se passe, Mon­sieur, que l’on m’a VOLÉE ! » voci­fé­ra-t-elle avec un accent qui trans­for­mait chaque voyelle en une aven­ture pho­né­tique. « On m’a DÉRO­BÉ ce que j’ai de plus PRÉ­CIEUX au monde ! »

Pru­nelle sen­tit son cœur s’emballer. Un vol ! Dans son hôtel ! Le jour même de son arri­vée ! Cela ne pou­vait pas être une coïn­ci­dence. Fer­nand Mirocle — car qui d’autre ? — était pas­sé à l’action.

« Des bijoux ? » s’en­quit-il en sor­tant de sa poche un car­net qu’il gar­dait tou­jours sur lui pour prendre des notes, bien qu’il n’en prît jamais, pré­fé­rant se fier à sa mémoire, qui était désastreuse.

« Des BIJOUX ? » La com­tesse le regar­da comme s’il venait de pro­fé­rer une obs­cé­ni­té. « Non, Mon­sieur. Pas des bijoux. Ma SISSI ! »

Pru­nelle fron­ça les sour­cils. Sis­si ? L’im­pé­ra­trice ? Mais l’im­pé­ra­trice était morte depuis… Il cal­cu­la men­ta­le­ment… 1898… vingt-sept ans… On ne pou­vait tout de même pas voler une morte…

« Votrrre… Sis­si ? » répé­ta-t-il avec une pru­dence qui dis­si­mu­lait mal sa confusion.

« Ma CHIENNE ! » hur­la la com­tesse. « Mon ado­rable, mon irrem­pla­çable, mon UNIQUE Sis­si ! Un bichon mal­tais de pure race, des­cen­dante directe des chiens de l’ar­chi­du­chesse Sophie ! Dis­pa­rue ! Vola­ti­li­sée ! ENLEVÉE ! »

Un silence sui­vit cette révélation.

Un chien.

On avait volé un chien.

L’ins­pec­teur Pru­nelle, qui s’é­tait pré­pa­ré men­ta­le­ment à tra­quer un escroc inter­na­tio­nal, peut-être même à déman­te­ler un réseau cri­mi­nel d’en­ver­gure euro­péenne, se retrou­vait face à une affaire de chien perdu.

Un homme sen­sé aurait pré­sen­té ses condo­léances à la com­tesse, aurait sug­gé­ré qu’on fouillât l’hô­tel au cas où l’a­ni­mal se fût sim­ple­ment éga­ré, et serait retour­né dans sa chambre finir de ran­ger ses cravates.

L’ins­pec­teur Pru­nelle n’é­tait pas un homme sensé.

« Madame », décla­ra-t-il en se redres­sant de toute sa hau­teur — ce qui n’é­tait pas consi­dé­rable, mais qu’il com­pen­sait par un port de tête napo­léo­nien —, « je suis l’ins­pec­teurrrr Prrr­ru­nelle, de la Sûrr­re­té frrr­ran­çaise, et je vais per­son­nel­le­ment me charrr­ger de rrrr­re­trrr­rou­ver votrrre animal. »

La com­tesse le dévi­sa­gea avec une expres­sion indéchiffrable.

« Vous êtes fran­çais ? » demanda-t-elle.

« Parr­ri­sien », pré­ci­sa-t-il avec fierté.

« Ah », dit la com­tesse, et ce « Ah » conte­nait des siècles de méfiance aus­tro-hon­groise envers tout ce qui venait de l’ouest du Rhin.

Mais elle n’é­tait pas en posi­tion de refu­ser de l’aide, et l’ins­pec­teur, quelles que fussent ses insuf­fi­sances, avait au moins le mérite d’être là.

« Très bien », concé­da-t-elle. « Retrou­vez ma Sis­si, ins­pec­teur. Et je prie­rai pour votre âme. »

Ce qui, venant d’une com­tesse hon­groise éle­vée chez les ursu­lines, pou­vait être inter­pré­té soit comme une béné­dic­tion, soit comme une menace.

Pru­nelle sor­tit sa montre.

Il était quinze heures quarante-sept.

L’en­quête pou­vait commencer.

*(À suivre)*

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