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Le bichon de l’Hô­tel Paříž — DIMANCHE

Le bichon de l’Hô­tel Paříž — DIMANCHE

Le bichon
de l’Hô­tel Paříž

Le bichon de l’Hô­tel Paříž

DIMANCHE — Où l’ins­pec­teur Pru­nelle fait ses adieux à Prague, reçoit des hom­mages qu’il n’at­ten­dait pas, et repart vers Paris avec la cer­ti­tude d’a­voir accom­pli son devoir — ce qui n’est pas entiè­re­ment faux, ni entiè­re­ment vrai

Le dimanche matin, der­nier jour de l’ins­pec­teur Pru­nelle à Prague, com­men­ça par un évé­ne­ment sans pré­cé­dent dans l’his­toire de l’Ho­tel Paris : une stan­ding ova­tion au petit déjeuner.

Il faut dire que la nou­velle de l’ar­res­ta­tion de Fer­nand Mirocle s’é­tait répan­due dans l’é­ta­blis­se­ment avec la rapi­di­té d’une traî­née de poudre — ou plu­tôt, avec la rapi­di­té d’un potin col­por­té par Pepík, qui avait pas­sé une par­tie de la nuit à racon­ter l’ex­ploit de l’ins­pec­teur fran­çais à qui­conque vou­lait l’en­tendre, et même à ceux qui ne le vou­laient pas.

Quand Pru­nelle des­cen­dit au café Sarah Bern­hardt, vers neuf heures, il fut accueilli par un spec­tacle inat­ten­du : tous les clients pré­sents — Herr Mül­ler le tous­seur, Pan Dvořák l’é­tu­diant timide, les deux dames anglaises, Mon­sieur Peter­sen le Danois, et une demi-dou­zaine d’autres qu’il n’a­vait jamais vrai­ment remar­qués — se levèrent et applaudirent.

Pru­nelle s’ar­rê­ta sur le seuil, stupéfait.

« Qu’est-ce que… ? »

Pepík se pré­ci­pi­ta vers lui, le visage rayonnant.

« Mon­sieur l’ins­pec­teur ! Tout le monde est au cou­rant ! Vous avez arrê­té le cri­mi­nel ! Le grand escroc fran­çais ! C’est dans les jour­naux ce matin ! »

Il bran­dit un exem­plaire du *Lido­vé novi­ny*, dont la une — que Pru­nelle ne pou­vait évi­dem­ment pas lire — por­tait appa­rem­ment un article sur l’ar­res­ta­tion de Mirocle. Une pho­to­gra­phie accom­pa­gnait le texte : on y voyait Kra­to­chvíl et Pru­nelle côte à côte, devant le com­mis­sa­riat cen­tral, avec entre eux un Mirocle menot­té au visage défait.

« Je… je ne savais pas qu’on avait prr­ris une pho­to », bal­bu­tia Prunelle.

« Un jour­na­liste était là hier soir ! L’ins­pec­teur Kra­to­chvíl lui a tout racon­té ! Il a dit que vous étiez un grand poli­cier, que vous aviez retrou­vé le cri­mi­nel grâce à votre… com­ment il a dit… votre “flair légendaire” ! »

Pru­nelle sen­tit ses joues s’empourprer. Son flair légen­daire. Si seule­ment Kra­to­chvíl savait à quel point ce « flair » n’é­tait que du hasard pur, de la chance aveugle, le caprice d’un des­tin facé­tieux qui avait déci­dé, pour une fois, de lui sourire.

Mais il n’al­lait pas contre­dire la ver­sion offi­cielle. Pas main­te­nant. Pas devant tous ces gens qui l’applaudissaient.

Il s’in­cli­na légè­re­ment — un geste qu’il n’a­vait jamais fait de sa vie et qui lui parut immé­dia­te­ment ridi­cule — et se diri­gea vers sa table habi­tuelle, escor­té par Pepík qui lui tirait une chaise avec une défé­rence de majordome.

« Je vous apporte le petit déjeu­ner tout de suite, Mon­sieur l’ins­pec­teur ! Le meilleur ! Aux frais de la mai­son ! Mon­sieur Novák a dit que c’é­tait offert ! »

Et il dis­pa­rut vers les cui­sines, lais­sant Pru­nelle seul avec sa gloire nou­velle et son embar­ras persistant.

Le petit déjeu­ner, effec­ti­ve­ment offert par la mai­son, fut somptueux.

Des œufs brouillés au sau­mon fumé. Des crois­sants — de vrais crois­sants, cette fois, pas des rohlí­ky, impor­tés spé­cia­le­ment de la pâtis­se­rie fran­çaise de la rue Pařížská. Du café vien­nois sur­mon­té d’une mon­tagne de crème fouet­tée. Des fruits frais, des confi­tures de six varié­tés dif­fé­rentes, du miel de Bohême doré comme un cou­cher de soleil.

Pru­nelle man­gea avec un appé­tit qu’il ne se connais­sait plus, savou­rant chaque bou­chée comme si c’é­tait la der­nière — ce qui, dans un sens, était le cas : c’é­tait son der­nier repas à Prague, sa der­nière mati­née au café Sarah Bern­hardt, sa der­nière occa­sion de contem­pler les vitraux, les boi­se­ries, le lustre de cris­tal qui pen­dant du pla­fond comme une méduse fossilisée.

Il allait regret­ter cet endroit, réa­li­sa-t-il avec sur­prise. Il allait regret­ter cette ville qu’il avait si mal com­prise, ces gens qu’il avait si mal jugés, cette aven­ture absurde qui l’a­vait mené du vol d’un chien à l’ar­res­ta­tion d’un escroc international.

Il allait même — et c’é­tait peut-être le plus sur­pre­nant — regret­ter l’ins­pec­teur Kra­to­chvíl, ce Tchèque laco­nique qui lui avait appris, sans jamais le lui dire expli­ci­te­ment, qu’être poli­cier ne consis­tait pas seule­ment à écha­fau­der des théo­ries et à cou­rir après des sus­pects, mais aus­si à obser­ver, à écou­ter, à com­prendre, et par­fois à fer­mer les yeux quand la jus­tice des hommes entrait en conflit avec une jus­tice plus haute.

Il en était là de ses réflexions quand une sil­houette fami­lière s’ap­pro­cha de sa table.

La com­tesse Batthyány-Strattmann.

Elle por­tait ce matin-là une robe de soie noire — inha­bi­tuel­le­ment sobre pour elle — et s’é­tait coif­fée d’un cha­peau à voi­lette qui dis­si­mu­lait en par­tie son visage. Sis­si — ou peut-être Mit­zi, impos­sible à dire — trot­ti­nait à ses côtés, sa laisse de velours rouge tenue fer­me­ment dans la main gan­tée de la comtesse.

Elle s’ar­rê­ta devant la table de Pru­nelle et le regar­da à tra­vers sa voilette.

« Ins­pec­teur », dit-elle d’une voix qui, pour une fois, n’a­vait rien d’hys­té­rique ni de théâ­tral. « Je vou­lais vous voir avant votre départ. »

Pru­nelle se leva, par réflexe de politesse.

« Madame la comtesse. »

« Je sais que vous savez. »

Ce n’é­tait pas une ques­tion. C’é­tait une consta­ta­tion, énon­cée avec une digni­té tran­quille qui contras­tait étran­ge­ment avec le per­son­nage exces­sif et bruyant que Pru­nelle avait connu jusque-là.

« Je… oui », admit-il. « Je sais. »

La com­tesse hocha la tête.

« Le vieux Fran­tišek m’a tout racon­té. Il m’a dit que vous l’a­viez trou­vé, que vous aviez com­pris notre… notre arran­ge­ment. Et que vous n’a­viez rien dit. »

Pru­nelle ne répon­dit pas. Que pou­vait-il répondre ?

« Je vou­lais vous remer­cier », conti­nua la com­tesse. « Pas pour le silence — je n’ai pas de gra­ti­tude pour le silence, c’est la moindre des choses entre gens bien éle­vés. Non, je vou­lais vous remer­cier pour… pour votre regard. »

« Mon rrrregard ? »

« Oui. Votre regard. Quand vous avez décou­vert la véri­té, vous auriez pu me mépri­ser. Vous auriez pu voir en moi une vieille folle, une men­teuse, une escroc de bas étage qui uti­lise son chien pour sou­ti­rer la pitié des hôte­liers. C’est ce que je suis, après tout. Objectivement. »

Elle mar­qua une pause, cares­sant la tête de Sis­si — ou Mit­zi — d’un geste machinal.

« Mais ce n’est pas ce que vous avez vu, n’est-ce pas ? Vous avez vu autre chose. Je ne sais pas quoi exac­te­ment. Peut-être une femme qui essaie de sur­vivre avec les moyens du bord. Peut-être une relique d’un monde dis­pa­ru qui refuse de dis­pa­raître avec lui. Peut-être sim­ple­ment une vieille dame qui aime trop son chien. Quoi que vous ayez vu, c’é­tait… c’é­tait plus géné­reux que ce que je méritais. »

Pru­nelle sen­tit quelque chose se ser­rer dans sa poi­trine — une émo­tion qu’il n’a­vait pas l’ha­bi­tude de res­sen­tir et qu’il aurait été bien en peine de nommer.

« Madame la com­tesse », dit-il, « je ne suis pas un homme géné­reux. Je suis un poli­cier. Un poli­cier médio­crrre, même, si je suis hon­nête. Mais j’ai apprrr­ris quelque chose cette semaine. »

« Quoi donc ? »

« J’ai apprr­ris que la loi n’est pas tou­jours la jus­tice. Et que par­fois, la meilleure chose qu’un poli­cier puisse fairrre, c’est de ne rrrien fairrre du tout. »

La com­tesse le regar­da un long moment, ses yeux bleus déla­vés brillant à tra­vers la voi­lette. Puis, très len­te­ment, elle esquis­sa un sou­rire — le pre­mier vrai sou­rire que Pru­nelle lui voyait depuis son arrivée.

« Vous êtes un homme étrange, ins­pec­teur Pru­nelle. Mais je crois que je vous aime bien. »

Elle lui ten­dit la main — non pas pour qu’il la ser­rât, comme entre égaux, mais pour qu’il la bai­sât, comme on fai­sait autre­fois, dans le monde d’a­vant, quand les com­tesses étaient encore des com­tesses et les gen­tils­hommes des gentilshommes.

Pru­nelle, qui n’a­vait jamais bai­sé la main de qui­conque, hési­ta une seconde, puis s’in­cli­na et effleu­ra les doigts gan­tés de ses lèvres.

« Adieu, ins­pec­teur », dit la com­tesse. « Et si jamais vous reve­nez à Prague… »

« Oui ? »

« N’ou­bliez pas de rendre visite à une vieille dame et à son chien. Nous serons tou­jours là. Nous sommes tou­jours là. »

Et elle s’é­loi­gna, sa sil­houette noire se décou­pant contre la lumière des vitraux, Sis­si — ou Mit­zi — trot­ti­nant à ses côtés, jus­qu’à ce qu’elle dis­pa­rût dans l’es­ca­lier monu­men­tal, comme un fan­tôme retour­nant dans son monde de sou­ve­nirs et de regrets.

Le reste de la mati­née pas­sa comme un rêve.

Pru­nelle fit sa valise — une opé­ra­tion qui lui prit une heure, car il avait épar­pillé ses affaires aux quatre coins de la chambre et ne retrou­vait plus sa cra­vate à pois, la talis­ma­nique, qu’il finit par déni­cher sous le lit, où elle avait dû tom­ber pen­dant la nuit.

Il régla sa note à la récep­tion — Mon­sieur Novák lui fit une remise de dix pour cent, « pour ser­vices ren­dus à l’é­ta­blis­se­ment », ce qui était une manière élé­gante de recon­naître que l’ar­res­ta­tion de Mirocle avait fait une publi­ci­té for­mi­dable à l’Ho­tel Paris.

Il ser­ra la main de Pepík, qui pleu­rait presque de voir par­tir son héros et qui lui fit pro­mettre d’é­crire — pro­messe que Pru­nelle savait qu’il ne tien­drait pas, car il n’é­cri­vait jamais à per­sonne, mais qui fit plai­sir au jeune chasseur.

Il salua Bože­na, la femme de chambre, qui lui fit une petite révé­rence timide ; Made­moi­selle Horáč­ková, la stan­dar­diste tri­co­teuse, qui lui offrit une paire de chaus­settes qu’elle avait appa­rem­ment confec­tion­nées pour lui pen­dant la nuit (elles étaient trop petites, mais Pru­nelle les accep­ta avec une gra­ti­tude sin­cère) ; Herr Mül­ler, le tous­seur alle­mand, qui tous­sa un adieu ; et Pan Dvořák, l’é­tu­diant timide, qui rou­git jus­qu’aux oreilles en lui ser­rant la main.

Vers midi, un fiacre l’at­ten­dait devant l’hô­tel pour le conduire à la gare.

Pru­nelle sor­tit sur le trot­toir, sa valise à la main, son binocle de tra­vers, sa montre bat­tant contre son ventre, et s’ar­rê­ta un ins­tant pour contem­pler une der­nière fois la façade de l’Ho­tel Paris.

Les caria­tides le regar­daient avec leur expres­sion de rési­gna­tion stoïque. Les grappes de rai­sin en stuc s’en­rou­laient autour des fenêtres. Les lettres dorées brillaient dans la lumière du midi. Et l’en­semble pro­dui­sait tou­jours ce même effet de sur­prise joyeuse, comme si l’im­meuble lui-même était éton­né d’exister.

« Au rrr­re­voir », mur­mu­ra Prunelle.

Et il mon­ta dans le fiacre.

À la gare, une sur­prise l’attendait.

Kra­to­chvíl était là, sur le quai, son cha­peau mou à la main, son visage ordi­naire éclai­ré par quelque chose qui res­sem­blait presque à de la chaleur.

« Je ne pou­vais pas vous lais­ser par­tir sans vous dire au revoir », dit-il en ser­rant la main de Pru­nelle. « Et sans vous remettre ceci. »

Il lui ten­dit une enveloppe.

« Qu’est-ce que c’est ? »

« Une lettre de recom­man­da­tion. Signée par le pré­fet de police de Prague. Elle atteste de votre col­la­bo­ra­tion exem­plaire avec les forces de l’ordre tché­co­slo­vaques et de votre rôle déci­sif dans l’ar­res­ta­tion de Fer­nand Mirocle. »

Pru­nelle ouvrit l’en­ve­loppe, par­cou­rut la lettre — rédi­gée en fran­çais, heu­reu­se­ment — et sen­tit ses yeux s’embuer.

« Je… je ne sais pas quoi dirrrre. »

« Ne dites rien. Vous l’a­vez méritée. »

« Mais c’est vous qui avez fait le trrr­ra­vail. L’arrrr­res­ta­tion, les rrren­forts, tout ça. Moi, je n’ai fait que… que tom­ber sur lui par hasarrrrd. »

Kra­to­chvíl sourit.

« Le hasard fait par­tie du tra­vail, ins­pec­teur. Et puis, soyons hon­nêtes : si vous n’a­viez pas pas­sé une semaine à cou­rir après ce chien, à inter­ro­ger tout le monde, à vous ridi­cu­li­ser devant le comte von Stern­berg, vous n’au­riez jamais été dans cette taverne au bon moment. Votre incom­pé­tence a créé les condi­tions de votre suc­cès. C’est une forme de génie, d’une cer­taine manière. »

Pru­nelle ne savait pas si c’é­tait un com­pli­ment ou une moque­rie. Pro­ba­ble­ment les deux.

« Merrr­ci, Krr­ra­to­chvíl. Pour tout. »

« De rien, Pru­nelle. Et si jamais vous reve­nez à Prague… »

« Je sais, je sais. Pas de chiens. »

« Exac­te­ment. Pas de chiens. »

Ils se ser­rèrent la main une der­nière fois, avec cette poigne franche des hommes qui se sont com­pris sans avoir besoin de beau­coup de mots.

Puis le chef de gare sif­fla, le train cra­cha un nuage de vapeur, et Pru­nelle mon­ta dans son compartiment.

Le voyage de retour vers Paris dura trois jours, comme à l’al­ler, mais il parut beau­coup plus court.

Pru­nelle pas­sa une par­tie du temps à regar­der défi­ler le pay­sage par la fenêtre — les plaines de Bohême, les col­lines de Bavière, les vignobles d’Al­sace — et l’autre par­tie à réflé­chir à ce qui s’é­tait passé.

Il avait été envoyé à Prague pour retrou­ver un escroc. Il l’a­vait retrou­vé. Mis­sion accomplie.

Mais entre le départ et l’ar­ri­vée, il s’é­tait pas­sé tel­le­ment d’autres choses. L’af­faire du chien. La com­tesse et son major­dome. Le comte von Stern­berg. Pepík et son admi­ra­tion tou­chante. Kra­to­chvíl et sa sagesse tran­quille. Novák et ses secrets. La stan­dar­diste et ses chaussettes.

Il avait appris des choses sur Prague, sur la vie, sur lui-même. Des choses qu’il n’au­rait jamais apprises s’il était res­té à Paris, dans son bureau du Quai des Orfèvres, à clas­ser des dos­siers et à attendre la retraite.

Il avait appris qu’on pou­vait cher­cher quelque chose pen­dant des jours et le trou­ver seule­ment quand on ces­sait de le chercher.

Il avait appris que la jus­tice n’é­tait pas tou­jours dans les tri­bu­naux, et que la com­pas­sion valait par­fois mieux que la loi.

Il avait appris qu’un homme pou­vait être ridi­cule, incom­pé­tent, mal­adroit, et quand même faire quelque chose de bien — non pas mal­gré ses défauts, mais peut-être grâce à eux.

Et sur­tout, il avait appris qu’il était capable de regar­der le monde autre­ment. De voir ce qui était plu­tôt que ce qu’il s’at­ten­dait à voir. D’ob­ser­ver, vrai­ment obser­ver, sans pré­ju­gés ni théo­ries préconçues.

C’é­tait peut-être la leçon la plus impor­tante de toutes.

Le train entra en gare de Paris-Est le mer­cre­di matin, avec vingt-trois minutes de retard, ce qui, selon les stan­dards des Che­mins de fer fran­çais, consti­tuait une per­for­mance honorable.

Pru­nelle des­cen­dit sur le quai, sa valise à la main, son binocle de tra­vers, sa montre gous­set bat­tant contre son ventre, et res­pi­ra l’air de Paris — cet air unique, fait de fumée de char­bon, d’o­deur de café, de par­fum de femmes et de puan­teur d’é­gouts, qui était pour lui l’o­deur du chez-soi.

Il était rentré.

Sur le quai, une sil­houette l’at­ten­dait : le com­mis­saire Bon­net, son supé­rieur direct, un homme cor­pu­lent et mous­ta­chu — pas sans res­sem­blance avec Pru­nelle lui-même, d’ailleurs — qui l’ac­cueillit avec une effu­sion inhabituelle.

« Pru­nelle ! Mon cher Pru­nelle ! Vous voi­là enfin ! »

« Mon­sieur le commissairrrre ? »

« J’ai reçu un télé­gramme de Prague hier ! L’ar­res­ta­tion de Mirocle ! C’est for­mi­dable ! Extra­or­di­naire ! Le pré­fet lui-même m’a télé­pho­né pour me féliciter ! »

Pru­nelle, qui s’é­tait atten­du à des reproches — pour l’in­ci­dent von Stern­berg, pour la semaine pas­sée à cou­rir après un chien, pour toutes les bévues qu’il avait com­mises —, en res­ta bouche bée.

« Vous… vous n’êtes pas fâché ? »

« Fâché ? Pour­quoi serais-je fâché ? Vous avez arrê­té l’un des escrocs les plus recher­chés d’Eu­rope ! La veuve Bon­ne­foy est aux anges ! Le sous-secré­taire d’É­tat aux Postes et Télé­graphes m’a envoyé une lettre de remer­cie­ment ! Vous êtes un héros, Pru­nelle ! Un héros ! »

Le com­mis­saire lui don­na une tape sur l’é­paule qui faillit lui faire lâcher sa valise.

« Il va y avoir une pro­mo­tion dans l’air, mon ami. Une belle pro­mo­tion. Et peut-être — je dis bien peut-être — une médaille. »

Une médaille. Pru­nelle, qui n’a­vait jamais reçu la moindre déco­ra­tion en vingt-sept ans de car­rière, sen­tit sa tête tourner.

« Je… je ne sais pas quoi dirrrre, Mon­sieur le commissairrrre. »

« Ne dites rien ! Ren­trez chez vous, repo­sez-vous, et reve­nez au bureau lun­di matin. Nous célé­bre­rons votre triomphe comme il se doit ! »

Et le com­mis­saire s’é­loi­gna, rayon­nant, lais­sant Pru­nelle seul sur le quai avec sa valise, sa gloire nou­velle, et un sen­ti­ment étrange qu’il mit quelques secondes à identifier.

De la fierté.

Pas une fier­té méri­tée, peut-être. Pas une fier­té jus­ti­fiée. Mais une fier­té quand même — la fier­té d’un homme qui, pour une fois dans sa vie, avait fait quelque chose de bien, même s’il ne savait pas très bien comment.

Il sor­tit sa montre. Il était dix heures quarante-sept.

La vie continuait.

Et quelque part à Prague, dans un hôtel Art nou­veau au coin d’une rue aux pavés irré­gu­liers, une vieille com­tesse don­nait des mor­ceaux de pou­let à son bichon, un vieux major­dome dor­mait dans une cave, un concierge gar­dait ses secrets, un chas­seur lou­cheur rêvait de deve­nir écri­vain, et une stan­dar­diste tri­co­tait des chaus­settes en atten­dant que le télé­phone sonne.

L’ins­pec­teur Pru­nelle sourit.

Et ren­tra chez lui.

FIN

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Le bichon
de l’Hô­tel Paříž

Le bichon de l’Hô­tel Paříž

SAME­DI — Où l’ins­pec­teur Pru­nelle décide de jouer les tou­ristes, découvre les charmes de Prague, et tombe tout à fait par hasard sur l’homme qu’il avait ces­sé de chercher

Le same­di matin, pour la pre­mière fois depuis son arri­vée à Prague, l’ins­pec­teur Gas­ton Pru­nelle se réveilla sans le poids d’une enquête sur les épaules.

C’é­tait une sen­sa­tion étrange, presque désta­bi­li­sante — comme celle d’un homme qui a por­té un sac trop lourd pen­dant des jours et qui, l’ayant enfin posé, se sent sou­dain léger, presque aérien, et ne sait plus très bien com­ment mar­cher sans ce far­deau familier.

Il n’a­vait plus de chien à retrou­ver. Il n’a­vait plus d’es­croc à tra­quer. Il n’a­vait plus de com­tesse à sur­veiller, plus de théo­ries à écha­fau­der, plus de témoins à inter­ro­ger. L’af­faire Sis­si était close — réso­lue par d’autres que lui, d’une manière qu’il n’a­vait pas pré­vue, avec une conclu­sion qu’il avait choi­si d’ac­cep­ter plu­tôt que de combattre.

Quant à Fer­nand Mirocle, l’es­croc pari­sien qu’il était venu cher­cher à Prague, il avait déci­dé de l’ou­blier. L’homme était pro­ba­ble­ment à des mil­liers de kilo­mètres de là, quelque part en Amé­rique du Sud ou en Afrique du Nord, vivant sous un faux nom dans un pays sans trai­té d’ex­tra­di­tion. Le cher­cher était inutile. L’at­tendre était vain. Autant pro­fi­ter de sa der­nière jour­née à Prague pour faire ce qu’il n’a­vait pas fait depuis son arri­vée : visi­ter la ville.

Il se leva, pro­cé­da à sa toi­lette mati­nale avec une len­teur inha­bi­tuelle — pre­nant le temps de savou­rer chaque geste, l’eau chaude sur son visage, le glis­se­ment du rasoir sur sa joue, l’o­deur fami­lière de la cire à mous­tache —, enfi­la son cos­tume le plus confor­table (le gris à fines rayures, un peu frois­sé mais encore pré­sen­table), et des­cen­dit prendre son petit déjeu­ner avec l’in­ten­tion ferme de ne rien faire d’u­tile de toute la journée.

Le café Sarah Bern­hardt, à neuf heures du matin, bai­gnait dans une lumière dorée qui fil­trait à tra­vers les vitraux et don­nait à l’en­semble un air de tableau impres­sion­niste — si les impres­sion­nistes avaient peint des hommes d’af­faires lisant des jour­naux et des dames d’un cer­tain âge gri­gno­tant des pâtisseries.

Pru­nelle s’ins­tal­la à une table près de la fenêtre — pas sa table habi­tuelle, celle der­rière le pal­mier, mais une table en pleine lumière, visible de tous, comme s’il n’a­vait plus rien à cacher, plus rien à sur­veiller, plus rien à craindre.

Il com­man­da un café au lait, deux crois­sants — les fameux rohlí­ky tchèques qu’il avait appris à appré­cier mal­gré leur dif­fé­rence avec les vrais crois­sants fran­çais —, et un œuf à la coque, qu’il man­gea avec une len­teur contem­pla­tive en regar­dant par la fenêtre le bal­let des pas­sants sur le trottoir.

Prague s’é­veillait sous le soleil de mai. Des femmes en robes légères se hâtaient vers les mar­chés, des paniers au bras. Des hommes en cos­tume se diri­geaient vers leurs bureaux, le jour­nal sous le bras. Des enfants cou­raient vers l’é­cole, leurs car­tables bat­tant contre leurs dos. Un tram­way pas­sa dans un grin­ce­ment de fer­raille, bon­dé de voya­geurs accro­chés aux poi­gnées comme des grappes de rai­sin humaines. Un ven­deur de jour­naux criait les titres du matin dans une langue que Pru­nelle ne com­pre­nait tou­jours pas mais dont la musi­ca­li­té com­men­çait à lui deve­nir familière.

C’é­tait une ville vivante, pen­sa-t-il. Une ville qui avait sur­vé­cu à des siècles d’his­toire, à des empires et des révo­lu­tions, à des guerres et des épi­dé­mies, et qui conti­nuait de vivre, de tra­vailler, de rire, d’ai­mer, comme si de rien n’é­tait. Une ville qui ne se sou­ciait pas des ins­pec­teurs fran­çais en mis­sion, des escrocs en fuite, des bichons dis­pa­rais­sants. Une ville qui exis­tait pour elle-même, par elle-même, indif­fé­rente aux petits drames des indi­vi­dus qui la traversaient.

Pru­nelle, pour la pre­mière fois, se sen­tit humble.

Après le petit déjeu­ner, il sor­tit de l’hô­tel et se mit à marcher.

Il mar­cha sans but, sans plan, sans des­ti­na­tion. Il se lais­sa gui­der par ses pas, par les rues qui s’ou­vraient devant lui, par les façades qui atti­raient son regard. Il tra­ver­sa la place de la Vieille-Ville, s’ar­rê­ta devant l’hor­loge astro­no­mique — cette mer­veille médié­vale qu’il avait vue sur des cartes pos­tales mais jamais en vrai —, et atten­dit avec une foule de tou­ristes que les figu­rines méca­niques fassent leur ronde horaire, ce qui se pro­dui­sit à dix heures pré­cises avec un concert de cloches et de grin­ce­ments qui le fit sou­rire mal­gré lui.

Il lon­gea les ruelles tor­tueuses de la vieille ville juive, s’ar­rê­ta devant le vieux cime­tière dont les pierres tom­bales, empi­lées les unes sur les autres au fil des siècles, for­maient un pay­sage de chaos miné­ral qui lui ser­ra le cœur sans qu’il sût pour­quoi. Il entra dans la syna­gogue Vieille-Nou­velle, la plus ancienne d’Eu­rope encore en acti­vi­té, et res­ta un moment debout dans la pénombre, écou­tant le silence, res­pi­rant l’o­deur de cire et de pierre ancienne, sen­tant peser sur lui le poids de huit siècles de prières.

Il tra­ver­sa le pont Charles, cette fois en pre­nant le temps de s’ar­rê­ter devant chaque sta­tue, de lire les ins­crip­tions qu’il ne com­pre­nait pas, de tou­cher la pierre usée par des mil­lions de mains. Il cares­sa le bas-relief de saint Jean Népo­mu­cène — celui qu’on touche pour avoir de la chance, lui avait dit Pepík —, et fit un vœu qu’il gar­da pour lui.

Il mon­ta vers le Châ­teau, gra­vis­sant les esca­liers inter­mi­nables qui menaient à la cathé­drale Saint-Guy, dont les flèches gothiques sem­blaient vou­loir per­cer le ciel. Il entra dans la cathé­drale, res­ta bouche bée devant les vitraux d’Al­fons Mucha, ces explo­sions de cou­leurs qui trans­for­maient la lumière du jour en sym­pho­nie visuelle. Il s’as­sit sur un banc, au fond de la nef, et res­ta là une demi-heure, peut-être plus, à ne rien faire, à ne pen­ser à rien, à sim­ple­ment être.

C’é­tait, réa­li­sa-t-il, la pre­mière fois depuis des années qu’il pre­nait le temps de ne rien faire.

Vers treize heures, affa­mé par sa pro­me­nade, il cher­cha un endroit où déjeuner.

Il avait vu, en des­cen­dant du Châ­teau, une petite taverne qui sem­blait pro­met­teuse — une façade de cré­pi jaune, une enseigne de fer for­gé repré­sen­tant un san­glier cou­ron­né, des fenêtres à petits car­reaux der­rière les­quelles on devi­nait des tables de bois sombre et des clients atta­blés devant des chopes de bière.

L’é­ta­blis­se­ment s’ap­pe­lait « U Zla­té­ho kance » — « Au San­glier d’Or », apprit-il plus tard —, et il s’y engouf­fra avec l’en­thou­siasme d’un homme qui n’a rien man­gé depuis quatre heures et qui a arpen­té la moi­tié d’une ville à pied.

L’in­té­rieur était exac­te­ment ce qu’il avait ima­gi­né : des murs blan­chis à la chaux, des poutres appa­rentes noir­cies par des siècles de fumée de tabac, des tables de chêne mas­sif où des géné­ra­tions de Pra­gois avaient gra­vé leurs ini­tiales, des ban­quettes de bois usées par des mil­lions de fes­siers, et une odeur de bière, de viande grillée et de chou brai­sé qui lui mit l’eau à la bouche.

Il s’ins­tal­la à une table libre, près de la fenêtre, et entre­prit de déchif­frer le menu — une tâche ardue, car le docu­ment était entiè­re­ment rédi­gé en tchèque, avec des carac­tères qui res­sem­blaient à du fran­çais pas­sé à la mou­li­nette d’un alpha­bet slave.

Il allait appe­ler le ser­veur pour deman­der de l’aide quand une voix s’é­le­va à la table voisine.

Une voix française.

« …et je te dis que le coup des mines de dia­mant au Congo, ça marche à tous les coups. Tu leur montres un échan­tillon — un vrai, hein, pas du toc —, tu leur parles de conces­sions, de ren­de­ments, d’in­ves­tis­se­ments garan­tis, et ils signent sans réflé­chir. Les Tchèques sont comme les autres : dès qu’on leur parle d’argent facile, ils perdent tout sens critique. »

Pru­nelle se figea.

Cette voix. Il connais­sait cette voix.

Len­te­ment, très len­te­ment, il tour­na la tête vers la table voisine.

Deux hommes y étaient atta­blés, devant des chopes de bière et des assiettes de knedlí­ky fumants. L’un était un homme d’une qua­ran­taine d’an­nées, rou­geaud, cor­pu­lent, vêtu d’un cos­tume à car­reaux qui aurait fait hur­ler n’im­porte quel tailleur pari­sien. L’autre était plus jeune, plus mince, plus élé­gant — cos­tume gris bien cou­pé, cra­vate de soie, pochette assor­tie, et une fine mous­tache brune qui lui don­nait un air de séduc­teur de music-hall.

Une mous­tache brune.

Un visage ovale.

Des yeux noirs, vifs, rusés.

Pru­nelle sen­tit son cœur s’arrêter.

C’é­tait lui.

Fer­nand Mirocle.

Pen­dant quelques secondes — qui lui parurent des heures —, Pru­nelle res­ta pétri­fié, inca­pable de bou­ger, de par­ler, de penser.

Fer­nand Mirocle. L’es­croc qu’il cher­chait depuis Paris. L’homme pour lequel il avait tra­ver­sé l’Eu­rope. Le cri­mi­nel qu’il avait cru voir par­tout — dans Vic­tor Lazare, dans le comte von Stern­berg, dans chaque sil­houette mous­ta­chue qui croi­sait son che­min — et qui, pen­dant tout ce temps, se trou­vait pro­ba­ble­ment à Prague, atta­blé dans des tavernes, pré­pa­rant ses arnaques, vivant sa vie de mal­fai­teur sans se sou­cier le moins du monde de l’ins­pec­teur fran­çais lan­cé à ses trousses.

Et main­te­nant, par le plus incroyable des hasards, Pru­nelle l’a­vait trou­vé. Pas en le cher­chant — il avait ces­sé de le cher­cher. Pas grâce à ses théo­ries — toutes ses théo­ries s’é­taient révé­lées fausses. Non, il l’a­vait trou­vé en se pro­me­nant, en jouant les tou­ristes, en entrant par hasard dans une taverne pour déjeuner.

La vie, par­fois, avait un sens de l’hu­mour cruel.

Pru­nelle prit une pro­fonde ins­pi­ra­tion et réflé­chit à la conduite à tenir.

Option un : se lever, s’ap­pro­cher de Mirocle, et l’ar­rê­ter sur-le-champ. C’é­tait l’op­tion héroïque, l’op­tion que tout poli­cier digne de ce nom aurait choi­sie. Mais c’é­tait aus­si l’op­tion dan­ge­reuse : Mirocle avait un com­plice, tous deux pou­vaient être armés, et Pru­nelle, seul et sans ren­fort, ris­quait de se retrou­ver en mau­vaise posture.

Option deux : sor­tir dis­crè­te­ment, trou­ver un télé­phone, appe­ler Kra­to­chvíl, et reve­nir avec des ren­forts. C’é­tait l’op­tion pru­dente, l’op­tion rai­son­nable. Mais elle com­por­tait un risque : Mirocle pou­vait par­tir entre-temps, et Pru­nelle per­drait sa trace.

Option trois : res­ter là, obser­ver, écou­ter, et attendre le bon moment pour agir. C’é­tait l’op­tion inter­mé­diaire, celle qui com­bi­nait pru­dence et opportunisme.

Pru­nelle choi­sit l’op­tion trois.

Il fit signe au ser­veur, com­man­da un gou­lasch et une bière d’une voix qu’il espé­rait nor­male, et entre­prit d’é­cou­ter la conver­sa­tion de la table voi­sine tout en fei­gnant de s’in­té­res­ser au menu.

La conver­sa­tion entre Mirocle et son com­plice — qui s’ap­pe­lait appa­rem­ment Gas­ton, ce qui était aus­si le pré­nom de Pru­nelle et lui parut être une coïn­ci­dence de mau­vais goût — était un fes­ti­val de cynisme et de malhonnêteté.

Ils par­laient de leurs arnaques pas­sées avec la non­cha­lance de deux arti­sans dis­cu­tant de leur métier. L’af­faire de la veuve pari­sienne — celle pour laquelle Pru­nelle avait été envoyé à Prague — n’é­tait qu’une par­mi des dizaines d’autres. Il y avait eu l’af­faire des faux tableaux à Vienne, l’af­faire des obli­ga­tions russes à Ber­lin, l’af­faire de la suc­ces­sion mexi­caine à Genève, et bien d’autres encore, un cata­logue de trom­pe­ries qui s’é­ta­lait sur une décen­nie et plu­sieurs continents.

« Et main­te­nant, qu’est-ce qu’on fait ? » deman­da Gas­ton-le-com­plice. « On reste à Prague ou on bouge ? »

« On bouge », répon­dit Mirocle. « Prague com­mence à être un peu chaude. J’ai enten­du dire qu’un flic fran­çais était en ville, qui pose des ques­tions. Un cer­tain Prunelle. »

Le cœur de Pru­nelle fit un bond.

« Pru­nelle ? » rica­na Gas­ton. « Le gros avec la mous­tache et le binocle ? J’ai vu sa pho­to dans les jour­naux, une fois. Il paraît qu’il est com­plè­te­ment incompétent. »

« Incom­pé­tent ou pas, je pré­fère ne pas prendre de risques. On finit le coup des mines de dia­mant, on encaisse, et on file à Buda­pest. J’ai un contact là-bas qui peut nous trou­ver de nou­veaux papiers. »

« Quand ? »

« Lun­di. Le pigeon signe lun­di matin. D’i­ci là, on reste discrets. »

Pru­nelle enre­gis­tra l’in­for­ma­tion. Lun­di. Le coup devait avoir lieu lun­di. Il avait encore le temps d’agir.

Le ser­veur appor­ta son gou­lasch, qu’il entre­prit de man­ger avec une len­teur cal­cu­lée, gar­dant un œil sur la table voi­sine. Mirocle et son com­plice conti­nuèrent de dis­cu­ter pen­dant une ving­taine de minutes, évo­quant des détails tech­niques de leur arnaque — le nom du pigeon (un cer­tain Pan Hoře­jší, indus­triel dans le tex­tile), le lieu du ren­dez-vous (un café de la place Ven­ces­las), le mon­tant espé­ré (cin­quante mille cou­ronnes, une somme considérable).

Puis ils se levèrent, payèrent leur addi­tion, et sor­tirent de la taverne.

Pru­nelle atten­dit quelques secondes, puis se leva à son tour.

Suivre Mirocle dans les rues de Prague fut à la fois plus facile et plus dif­fi­cile que prévu.

Plus facile parce que l’es­croc, mani­fes­te­ment confiant, ne pre­nait aucune pré­cau­tion par­ti­cu­lière. Il mar­chait tran­quille­ment, bavar­dant avec son com­plice, s’ar­rê­tant par­fois devant une vitrine ou un étal de mar­ché, comme un tou­riste ordi­naire pro­fi­tant d’une belle jour­née de printemps.

Plus dif­fi­cile parce que Pru­nelle, avec sa cor­pu­lence, son binocle de tra­vers et sa montre gous­set qui bat­tait contre son ventre à chaque pas, n’é­tait pas exac­te­ment un maître de la fila­ture dis­crète. À plu­sieurs reprises, il dut se cacher der­rière un kiosque à jour­naux ou un réver­bère quand Mirocle se retour­nait, et il était à peu près cer­tain que sa sil­houette n’é­tait pas pas­sée tota­le­ment inaperçue.

Mais l’es­croc, s’il avait remar­qué quelque chose, n’en lais­sa rien paraître. Il conti­nua sa pro­me­nade, tra­ver­sa la place Ven­ces­las, remon­ta une ave­nue bor­dée d’im­meubles cos­sus, et finit par entrer dans un hôtel — pas l’Ho­tel Paris, mais un éta­blis­se­ment plus modeste, l’Ho­tel Modrá Hvěz­da, « l’É­toile Bleue », dont l’en­seigne repré­sen­tait, jus­te­ment, une étoile bleue sur fond blanc.

Pru­nelle nota l’a­dresse, atten­dit quelques minutes pour s’as­su­rer que Mirocle ne res­sor­tait pas, puis se mit en quête d’un téléphone.

Il trou­va un bureau de poste à deux rues de là, où une employée revêche accep­ta de le mettre en com­mu­ni­ca­tion avec le com­mis­sa­riat cen­tral, moyen­nant une somme qui lui parut exor­bi­tante mais qu’il paya sans discuter.

« Ins­pec­teurrrr Krrr­ra­to­chvíl, s’il vous plaît », dit-il dans le com­bi­né, le cœur battant.

Il y eut un silence, des gré­sille­ments, puis la voix fami­lière de l’ins­pec­teur tchèque :

« Kra­to­chvíl. »

« C’est Prrr­ru­nelle. J’ai trr­rou­vé Mirrrrocle. »

Un autre silence, plus long celui-là.

« Vous plaisantez. »

« Non ! Je l’ai vu ! Dans une taverrrne, près du Châ­teau ! Il prrr­ré­pare une arrrr­naque pour lun­di ! Il loge à l’Ho­tel Modrrrrá Hvěz­da, sur… sur une ave­nue dont je ne connais pas le nom, mais je peux vous y conduirrrre ! »

Il enten­dit Kra­to­chvíl sou­pi­rer — mais ce n’é­tait pas le sou­pir las des jours pré­cé­dents. C’é­tait un sou­pir dif­fé­rent, presque admiratif.

« Vous l’a­vez vrai­ment trou­vé ? Par hasard ? »

« Par hasarrrrd, oui. Mais je l’ai trrrrouvé ! »

« D’ac­cord. Ne bou­gez pas. Où êtes-vous exactement ? »

Pru­nelle don­na l’a­dresse du bureau de poste. Kra­to­chvíl pro­mit d’ar­ri­ver dans vingt minutes avec des renforts.

« Et Prunelle ? »

« Oui ? »

« Ne faites rien d’i­diot en atten­dant. Pas d’ar­res­ta­tion en solo. Pas de confron­ta­tion héroïque. Vous res­tez où vous êtes et vous m’at­ten­dez. C’est compris ? »

« Com­prr­ris », pro­mit Prunelle.

Et, pour une fois, il tint parole.

Kra­to­chvíl arri­va vingt-trois minutes plus tard, accom­pa­gné de deux agents en uni­forme et d’un four­gon de police qui se gara devant le bureau de poste avec une dis­cré­tion toute relative.

Pru­nelle lui résu­ma la situa­tion en quelques phrases : Mirocle, le com­plice, l’Ho­tel Modrá Hvěz­da, l’ar­naque pré­vue pour lun­di, le pigeon nom­mé Hořejší.

« Vous avez enten­du tout ça dans une taverne ? » deman­da Kra­to­chvíl, incrédule.

« Ils parrrr­laient frrr­ran­çais. Ils ne se dou­taient pas que quel­qu’un les écoutait. »

L’ins­pec­teur tchèque secoua la tête avec quelque chose qui res­sem­blait à de l’admiration.

« Vous êtes incroyable, Pru­nelle. Vous pas­sez une semaine à cher­cher cet homme par­tout où il n’est pas, et le jour où vous arrê­tez de le cher­cher, vous tom­bez des­sus par hasard dans une taverne. »

« C’est… c’est la méthode frrr­ran­çaise », impro­vi­sa Pru­nelle avec une digni­té qu’il était loin de ressentir.

« Bien sûr. La méthode française. »

Kra­to­chvíl don­na ses ordres aux agents, qui se déployèrent autour de l’Ho­tel Modrá Hvěz­da. Puis il se tour­na vers Prunelle.

« Vous vou­lez venir ? »

« Évi­dem­ment ! »

« Alors res­tez der­rière moi. Et cette fois, pas d’er­reur d’i­den­ti­fi­ca­tion. On véri­fie l’i­den­ti­té avant d’ac­cu­ser qui que ce soit. D’accord ? »

« D’ac­corrrd. »

L’ar­res­ta­tion de Fer­nand Mirocle, alias Vic­tor Lam­bert, alias Fran­çois Dupuis, alias une demi-dou­zaine d’autres noms selon les pays et les cir­cons­tances, fut d’une sim­pli­ci­té déconcertante.

Kra­to­chvíl frap­pa à la porte de sa chambre — la 24, au deuxième étage —, annon­ça « Police ! », et Mirocle, qui était en train de faire sa valise (pro­ba­ble­ment pour fuir plus tôt que pré­vu), ouvrit sans résis­tance, le visage livide.

« Fer­nand Mirocle ? » deman­da Kratochvíl.

« Je… non… je m’ap­pelle Lam­bert… Vic­tor Lambert… »

« Nous avons un man­dat d’ar­rêt inter­na­tio­nal à votre nom, émis par la pré­fec­ture de police de Paris. Vous êtes en état d’ar­res­ta­tion pour escro­que­rie, abus de confiance et faux en écriture. »

Mirocle jeta un regard déses­pé­ré autour de lui, cher­chant une issue, une échap­pa­toire. Ses yeux se posèrent sur Pru­nelle, qui se tenait dans le cou­loir, der­rière Kratochvíl.

« Vous », dit-il avec un mélange de rage et d’in­cré­du­li­té. « Le flic de la taverne. Je savais que je vous avais vu quelque part. »

« Ins­pec­teurrrr Prrr­ru­nelle », confir­ma Pru­nelle en se redres­sant de toute sa hau­teur. « De la Sûrr­re­té frrr­ran­çaise. Je vous cherrr­chais depuis Parrr­ris, Mon­sieur Mirrrrocle. »

L’es­croc le dévi­sa­gea avec une expres­sion où le mépris le dis­pu­tait à l’étonnement.

« Vous ? C’est vous qui m’a­vez retrou­vé ? Le gros avec le binocle ? »

« En perrrrsonne. »

Mirocle secoua la tête, comme s’il refu­sait de croire à ce qui lui arrivait.

« Mais com­ment ? Je vous ai vu à l’hô­tel, la semaine der­nière. Vous inter­ro­giez tout le monde sur un chien. Un chien ! Je me suis dit que vous étiez le pire flic que j’aie jamais vu. Je n’ai même pas pris la peine de chan­ger d’hôtel ! »

« C’é­tait une errr­reurrr », dit Pru­nelle avec un sou­rire qui, pour une fois, n’a­vait rien de for­cé. « Les apparr­rences sont par­fois trrr­rom­peuses, Mon­sieur Mirrr­rocle. Vous devrrr­riez le savoirrrr mieux que perrrrsonne. »

Et sur ces mots — les plus satis­fai­sants qu’il eût jamais pro­non­cés de toute sa car­rière —, il regar­da Kra­to­chvíl pas­ser les menottes au poi­gnet de l’escroc.

Le com­plice, Gas­ton Mar­chet­ti — un Fran­çais lui aus­si, ori­gi­naire de Mar­seille, avec un casier judi­ciaire long comme le bras —, fut arrê­té une heure plus tard dans un café de la place Ven­ces­las, où il atten­dait Mirocle pour un ren­dez-vous qui n’au­rait jamais lieu.

Pan Hoře­jší, l’in­dus­triel qui devait être la pro­chaine vic­time, fut contac­té par la police et infor­mé de l’ar­naque dont il avait failli être vic­time. Il remer­cia les auto­ri­tés avec une effu­sion qui fri­sait l’hys­té­rie et pro­mit de faire un don sub­stan­tiel à l’or­phe­li­nat muni­ci­pal, sans qu’on sût très bien quel rap­port il y avait entre les deux.

La veuve pari­sienne, Madame Bon­ne­foy — celle dont l’es­cro­que­rie avait déclen­ché toute cette affaire —, fut infor­mée par télé­gramme que l’homme qui l’a­vait dépouillée avait été appré­hen­dé et serait extra­dé vers la France dès que les for­ma­li­tés seraient accom­plies. Elle répon­dit par un autre télé­gramme, laco­nique : « ENFIN. FÉLI­CI­TA­TIONS. BONNEFOY. »

Et Pru­nelle, l’ins­pec­teur Gas­ton Pru­nelle, l’homme que tout le monde — y com­pris lui-même — avait consi­dé­ré comme un inca­pable, un raté, un désastre ambu­lant, se retrou­va sou­dain dans la posi­tion inha­bi­tuelle du héros.

Ce soir-là, Kra­to­chvíl l’in­vi­ta à dîner dans un res­tau­rant du quar­tier de Vinoh­ra­dy, une taverne tra­di­tion­nelle où l’on ser­vait de la bière bras­sée sur place et du canard rôti au chou.

Ils s’ins­tal­lèrent à une table du fond, à l’é­cart des autres clients, et Kra­to­chvíl com­man­da deux chopes de la meilleure bière de la maison.

« À votre san­té, ins­pec­teur Pru­nelle », dit-il en levant sa chope. « Et à votre méthode française. »

Pru­nelle trin­qua, but une longue gor­gée, et sen­tit la bière fraîche cou­ler dans sa gorge comme un élixir de félicité.

« Je n’ar­rive tou­jours pas à y crr­roire », avoua-t-il. « J’ai pas­sé une semaine à le cherrr­cher parrrr­tout, à soup­çon­ner tout le monde, à me trrrr­rom­per sur tout… et à la fin, je le trr­rouve par hasarrrrd dans une taverrrne. »

« C’est sou­vent comme ça », dit Kra­to­chvíl avec un sou­rire. « Les grandes affaires se résolvent rare­ment comme on l’a­vait pré­vu. On cherche d’un côté, on trouve de l’autre. On ima­gine des com­plots, on découvre des coïn­ci­dences. On construit des théo­ries, et c’est le hasard qui nous donne la solution. »

« Alors à quoi serrrrt la méthode ? »

« La méthode sert à ne pas deve­nir fou en atten­dant que le hasard fasse son travail. »

Pru­nelle médi­ta cette phrase en silence, puis hocha la tête.

« C’est une façon de voirrrr les choses. »

« C’est la seule façon de les voir, croyez-moi. »

Ils man­gèrent leur canard en dis­cu­tant de tout et de rien — de Prague, de Paris, de la vie de poli­cier, des femmes, de la poli­tique, de la bière. Kra­to­chvíl s’a­vé­ra être un com­pa­gnon agréable, culti­vé, doté d’un humour sec qui plai­sait à Pru­nelle. Et Pru­nelle, pour sa part, décou­vrit qu’il était capable, quand il ces­sait de jouer au grand ins­pec­teur, d’être un homme presque sympathique.

Vers vingt-trois heures, ils se sépa­rèrent devant l’Ho­tel Paris.

« Bon retour à Paris, ins­pec­teur », dit Kra­to­chvíl en lui ser­rant la main. « Et si vous reve­nez un jour à Prague… »

« Oui ? »

« Évi­tez de cou­rir après les chiens. Ça ne vous réus­sit pas. »

Pru­nelle écla­ta de rire — un vrai rire, spon­ta­né, libé­ra­teur, comme il n’en avait pas eu depuis des années.

« Pro­mis », dit-il.

Et il entra dans l’hô­tel, le cœur léger, pour sa der­nière nuit à Prague.

*(À suivre)*

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Ven­dre­di — Où l’ins­pec­teur Pru­nelle apprend l’art dif­fi­cile de l’ob­ser­va­tion, découvre les secrets de la com­tesse, et voit l’af­faire du chien se résoudre d’une manière qu’il n’a­vait pas prévue

Le ven­dre­di matin, l’ins­pec­teur Pru­nelle fit quelque chose qu’il n’a­vait pas fait depuis le début de son séjour à Prague : il observa.

Non pas qu’il n’eût jamais obser­vé aupa­ra­vant — un poli­cier, même médiocre, observe par défi­ni­tion —, mais son obser­va­tion avait tou­jours été orien­tée, biai­sée, fil­trée par ses pré­ju­gés et ses théo­ries pré­con­çues. Il regar­dait le monde à tra­vers le prisme de ce qu’il s’at­ten­dait à voir, et ne voyait donc que ce qu’il s’at­ten­dait à voir, ce qui est une manière assez inef­fi­cace d’ap­pré­hen­der la réa­li­té mais qui pré­sente l’a­van­tage de confir­mer per­pé­tuel­le­ment ses propres convictions.

Ce matin-là, pour la pre­mière fois, il déci­da de regar­der sans cher­cher, d’ob­ser­ver sans inter­pré­ter, de voir ce qui était plu­tôt que ce qu’il croyait être.

Il s’ins­tal­la dans le hall de l’Ho­tel Paris, dans un fau­teuil de velours gre­nat stra­té­gi­que­ment pla­cé der­rière un pal­mier en pot — posi­tion qui lui per­met­tait de sur­veiller à la fois l’en­trée prin­ci­pale, le comp­toir de la récep­tion, l’es­ca­lier monu­men­tal et la porte du café Sarah Bern­hardt —, et il attendit.

Il atten­dit avec une patience dont il ne se serait pas cru capable, sa montre posée sur ses genoux (pour évi­ter de la consul­ter toutes les trente secondes), son binocle ajus­té (autant que faire se peut), son car­net ouvert sur une page blanche (qu’il avait bien l’in­ten­tion de rem­plir cette fois-ci).

Et il observa.

La pre­mière chose qu’il remar­qua fut le bal­let inces­sant du per­son­nel de l’hôtel.

Il y avait Mon­sieur Novák, bien sûr, qui offi­ciait der­rière son comp­toir avec l’im­pas­si­bi­li­té d’un sphinx, répon­dant aux ques­tions des clients, dis­tri­buant les clés, consul­tant son registre, don­nant des ordres d’un simple regard aux subor­don­nés qui pas­saient à sa por­tée. Novák, réa­li­sa Pru­nelle, était le véri­table maître de l’Ho­tel Paris — non pas le direc­teur, dont il n’a­vait d’ailleurs jamais vu la figure, mais le concierge, celui qui savait tout, voyait tout, contrô­lait tout sans jamais éle­ver la voix ni mani­fes­ter la moindre émotion.

Il y avait Pepík, le chas­seur lou­cheur, qui tra­ver­sait le hall à inter­valles régu­liers, por­tant des valises, des télé­grammes, des mes­sages, des paquets, tou­jours en mou­ve­ment, tou­jours atten­tif à ce qui se pas­sait autour de lui. Pepík, nota Pru­nelle, avait une manière par­ti­cu­lière de regar­der les gens — un regard en biais, dis­cret, qui cap­tait tout sans jamais croi­ser les yeux de per­sonne. C’é­tait un espion-né, un obser­va­teur pro­fes­sion­nel qui s’ignorait.

Il y avait Bože­na, la femme de chambre, qui des­cen­dait par­fois du troi­sième étage pour cher­cher des draps propres ou don­ner des ins­truc­tions à la lin­ge­rie, tou­jours affai­rée, tou­jours un peu inquiète, comme si elle crai­gnait per­pé­tuel­le­ment d’a­voir oublié quelque chose. Bože­na, com­prit Pru­nelle, était une femme qui avait peur — peur de mal faire, peur de déplaire, peur de perdre son emploi —, et cette peur la ren­dait invi­sible aux yeux des clients, ce qui était peut-être pré­ci­sé­ment ce qu’elle recherchait.

Il y avait Jaro­slav, le veilleur de nuit qui ter­mi­nait son ser­vice, un homme d’une soixan­taine d’an­nées au visage creu­sé par l’in­som­nie chro­nique, qui tra­ver­sa le hall en traî­nant les pieds et dis­pa­rut par une porte de ser­vice sans que per­sonne lui adres­sât la parole. Jaro­slav, devi­na Pru­nelle, était un homme seul, pro­ba­ble­ment veuf, pro­ba­ble­ment sans enfants, qui avait fait de l’hô­tel sa seule famille et de la nuit son seul compagnon.

Il y avait Made­moi­selle Horáč­ková, la stan­dar­diste, qu’il aper­çut briè­ve­ment à tra­vers la porte vitrée du bureau du télé­phone, pen­chée sur son tri­cot pen­dant que le stan­dard res­tait muet. Made­moi­selle Horáč­ková, sup­po­sa Pru­nelle, tri­co­tait pour s’oc­cu­per les mains pen­dant que son esprit vaga­bon­dait vers des contrées plus exci­tantes que le stan­dard télé­pho­nique d’un hôtel pra­gois — peut-être un neveu mili­taire, peut-être un amour de jeu­nesse jamais concré­ti­sé, peut-être sim­ple­ment le rêve d’une vie différente.

Et il y avait les clients.

Herr Mül­ler, le tous­seur alle­mand, qui des­cen­dit vers neuf heures pour prendre son petit déjeu­ner, tous­sant toutes les qua­rante-cinq secondes avec une régu­la­ri­té métro­no­mique. Pan Dvořák, l’é­tu­diant timide, qui tra­ver­sa le hall en évi­tant le regard de tout le monde, un livre de droit sous le bras. Mon­sieur Peter­sen, le Danois aux télé­grammes, qui sor­tit de l’hô­tel d’un pas pres­sé, une lettre à la main, l’air sou­cieux. Deux dames anglaises d’un cer­tain âge, que Pru­nelle n’a­vait jamais remar­quées aupa­ra­vant, qui s’ins­tal­lèrent dans le café pour une séance de thé qui dure­rait appa­rem­ment toute la matinée.

Et, vers dix heures, la com­tesse Batthyány-Strattmann.

Elle des­cen­dit l’es­ca­lier monu­men­tal avec une majes­té qui aurait fait pâlir d’en­vie n’im­porte quelle reine d’opérette.

Elle por­tait ce matin-là une robe de soie éme­raude, ornée de bro­de­ries dorées qui scin­tillaient à chaque pas, un cha­peau à larges bords sur­mon­té d’une plume d’au­truche qui oscil­lait dan­ge­reu­se­ment, des gants de che­vreau blanc qui mon­taient jus­qu’au coude, et suf­fi­sam­ment de bijoux pour finan­cer la recons­truc­tion d’un petit pays bal­ka­nique. À son bras — car elle avait un bras libre, l’autre tenant une ombrelle de den­telle par­fai­te­ment inutile en inté­rieur —, pen­dait un sac de soi­rée bro­dé de perles qui conte­nait pro­ba­ble­ment les élé­ments essen­tiels à la sur­vie d’une com­tesse en dépla­ce­ment : un mou­choir, un fla­con de sels, un pou­drier, et peut-être un petit pis­to­let de nacre, car on n’é­tait jamais trop prudent.

Sis­si trot­ti­nait à ses côtés, atta­chée par une laisse de velours rouge assor­tie à son col­lier, ses petites pattes blanches cli­que­tant sur le marbre du hall comme des cas­ta­gnettes miniatures.

La com­tesse tra­ver­sa le hall sans regar­der per­sonne — ce qui, chez une aris­to­crate de son rang, était une forme de poli­tesse —, adres­sa un signe de tête imper­cep­tible à Mon­sieur Novák, et se diri­gea vers la sortie.

Pru­nelle, dis­si­mu­lé der­rière son pal­mier, la sui­vit des yeux.

Elle s’ar­rê­ta devant la porte, se retour­na vers l’in­té­rieur de l’hô­tel, et fit quelque chose d’étrange.

Elle déta­cha la laisse de Sissi.

Le bichon, sou­dain libre, res­ta un ins­tant immo­bile, comme sur­pris par cette liber­té inat­ten­due. Puis, avec une agi­li­té remar­quable pour un chien de son âge et de sa cor­pu­lence, il fit demi-tour et se mit à trot­ter vers l’es­ca­lier, la queue fré­tillante, comme s’il savait exac­te­ment où il allait.

La com­tesse, pen­dant ce temps, sor­tit de l’hô­tel sans un regard en arrière.

Pru­nelle n’en croyait pas ses yeux.

Elle l’a­vait fait exprès. La com­tesse avait déli­bé­ré­ment lâché son chien dans le hall de l’hô­tel avant de sor­tir. Ce n’é­tait pas un acci­dent, pas une négli­gence, pas une dis­trac­tion de vieille dame — c’é­tait un geste volon­taire, pré­mé­di­té, exé­cu­té avec une pré­ci­sion qui ne lais­sait aucune place au doute.

Mais pour­quoi ?

Pru­nelle se leva de son fau­teuil, hési­tant sur la conduite à tenir. Devait-il suivre la com­tesse ? Suivre le chien ? Inter­ro­ger Novák ? Cou­rir dans tous les sens comme un pou­let décapité ?

Il choi­sit de suivre le chien.

Sis­si, pour un ani­mal de quatre kilos et de huit ans d’âge, se dépla­çait avec une déter­mi­na­tion surprenante.

Elle mon­ta l’es­ca­lier monu­men­tal, tra­ver­sa le cou­loir du pre­mier étage, emprun­ta un esca­lier de ser­vice que Pru­nelle n’a­vait jamais remar­qué aupa­ra­vant, des­cen­dit au sous-sol, lon­gea un cor­ri­dor sombre qui sen­tait le moi­si et la les­sive, et abou­tit dans une pièce qui res­sem­blait à une réserve — des éta­gères char­gées de bocaux, de conserves, de pro­vi­sions diverses.

Et là, dans un coin de la pièce, sur un vieux cous­sin défraî­chi, se tenait un homme.

Un vieil homme.

Un très vieil homme, à vrai dire — quatre-vingts ans peut-être, peut-être davan­tage —, avec un visage si ridé qu’il res­sem­blait à une pomme oubliée dans un gre­nier, des yeux d’un bleu déla­vé presque trans­pa­rent, et des mains noueuses qui cares­saient le pelage d’un autre chien.

Un autre bichon maltais.

Iden­tique à Sissi.

Pru­nelle s’ar­rê­ta sur le seuil, stupéfait.

Le vieil homme leva les yeux vers lui, sans sur­prise, sans peur, avec juste une sorte de rési­gna­tion tran­quille, comme celle d’un homme qui sait depuis long­temps que ce moment fini­rait par arriver.

« Vous êtes le poli­cier fran­çais », dit-il dans un fran­çais hési­tant mais com­pré­hen­sible. « Je vous attendais. »

L’his­toire que le vieil homme racon­ta à Pru­nelle, assis sur une caisse de conserves dans la réserve du sous-sol de l’Ho­tel Paris, était à la fois simple et extraordinaire.

Il s’ap­pe­lait Fran­tišek Svo­bo­da. Il avait été, autre­fois, le major­dome de la famille Bat­thyá­ny-Stratt­mann, au temps de l’Em­pire aus­tro-hon­grois, quand la com­tesse vivait encore dans son châ­teau de Hon­grie et pos­sé­dait des terres, des ser­vi­teurs, des che­vaux, des bijoux, et tout ce qui fait la vie d’une aris­to­crate fortunée.

Puis l’Em­pire s’é­tait effon­dré. La guerre avait tout empor­té — les terres, les ser­vi­teurs, les che­vaux, les bijoux. La com­tesse s’é­tait retrou­vée sans rien, ou presque rien, avec pour seule com­pa­gnie sa femme de chambre (morte depuis), son chien, et son vieux major­dome, qui avait refu­sé de l’abandonner.

Ils étaient arri­vés à Prague en 1919, fuyant le chaos de la Hon­grie d’a­près-guerre. La com­tesse avait trou­vé refuge à l’Ho­tel Paris, dont le direc­teur de l’é­poque — un homme com­pa­tis­sant, mort depuis lui aus­si — avait accep­té de l’hé­ber­ger à cré­dit, en sou­ve­nir du temps où les Bat­thyá­ny-Stratt­mann étaient des clients pres­ti­gieux de l’établissement.

Mais le cré­dit avait des limites. Et la com­tesse, qui n’a­vait plus un sou, ne pou­vait pas payer sa note.

C’est alors qu’elle avait eu une idée.

Une idée absurde, déses­pé­rée, indigne d’une dame de son rang — mais quand on n’a plus rien, on n’a plus de rang non plus.

L’i­dée était la sui­vante : faire croire régu­liè­re­ment au vol de son chien bien-aimé, mobi­li­ser l’at­ten­tion de l’hô­tel, sus­ci­ter la pitié du per­son­nel et des autres clients, et obte­nir ain­si des délais de paie­ment sup­plé­men­taires, voire des remises sur sa note, au nom de la com­pas­sion qu’on doit à une vieille dame acca­blée par le malheur.

Pour que le stra­ta­gème fonc­tionne, il fal­lait que le chien dis­pa­raisse vrai­ment — mais pas trop long­temps, et pas trop loin. C’est là qu’in­ter­ve­nait Fran­tišek, le vieux major­dome, qui vivait au sous-sol de l’hô­tel depuis six ans, logé clan­des­ti­ne­ment par Novák — car Novák savait tout, bien sûr, Novák avait tou­jours su — dans cette réserve oubliée que per­sonne ne visi­tait jamais.

Chaque fois que la com­tesse sor­tait, elle lâchait Sis­si dans le hall. Le chien, dres­sé depuis des années, savait exac­te­ment où aller : il des­cen­dait au sous-sol, retrou­vait Fran­tišek, et res­tait avec lui jus­qu’au retour de sa maî­tresse. Alors, par un signal conve­nu — un coup de son­nette dans le cou­loir de ser­vice —, Fran­tišek relâ­chait le chien, qui remon­tait dans la suite de la com­tesse comme si de rien n’était.

C’é­tait un sys­tème simple, effi­cace, rodé par des années de pratique.

« Mais il y a un pro­blème », dit Fran­tišek avec un sou­pir. « Sis­si est vieille. Elle a huit ans. Et moi aus­si, je suis vieux. Alors, il y a quelques mois, la com­tesse a déci­dé de prendre un deuxième chien. Une rem­pla­çante. Pour quand Sis­si ne pour­ra plus jouer son rôle. »

Il dési­gna le bichon qui dor­mait sur le cous­sin à côté de lui.

« Elle s’ap­pelle Mit­zi. Elle res­semble à Sis­si comme deux gouttes d’eau. La com­tesse l’a ache­tée à un éle­veur de Brno. Per­sonne ne connaît son exis­tence — sauf moi, et main­te­nant vous. »

Pru­nelle contem­plait les deux chiens — Sis­si, qui s’é­tait cou­chée aux pieds de Fran­tišek, et Mit­zi, qui dor­mait sur le cous­sin — avec une expres­sion d’in­cré­du­li­té totale.

Deux chiens. Il y avait deux chiens. Sa théo­rie des bichons inter­chan­geables, qu’il avait lui-même consi­dé­rée comme déli­rante, était vraie. Pas pour les rai­sons qu’il avait ima­gi­nées, pas dans le cadre d’un com­plot inter­na­tio­nal de tra­fic canin, mais vraie quand même.

« Pourrr­quoi me rrr­ra­con­tez-vous tout cela ? » deman­da-t-il enfin.

Fran­tišek haus­sa ses épaules voûtées.

« Parce que je suis fati­gué, Mon­sieur l’ins­pec­teur. Fati­gué de men­tir, fati­gué de me cacher, fati­gué de vivre dans cette cave comme un rat. J’ai quatre-vingt-trois ans. Je vou­drais mou­rir au soleil, pas dans l’obs­cu­ri­té. Et la com­tesse… la com­tesse mérite mieux que cette comé­die. Elle a été une grande dame, autre­fois. Elle ne devrait pas finir ses jours en escro­quant des hôteliers. »

Il y avait dans sa voix une tris­tesse infi­nie, la tris­tesse d’un homme qui avait vu un monde s’ef­fon­drer et qui n’a­vait jamais vrai­ment accep­té de vivre dans les ruines.

« Que vou­lez-vous que je fasse ? » deman­da Pru­nelle, qui se sen­tait sou­dain très mal à l’aise.

« Rien. Tout. Je ne sais pas. Vous êtes poli­cier. C’est à vous de déci­der. Mais si vous arrê­tez la com­tesse, si vous la traî­nez devant un tri­bu­nal pour cette his­toire ridi­cule de chien… »

Il secoua la tête.

« Elle n’y sur­vi­vrait pas. Elle a sa fier­té. C’est tout ce qui lui reste. »

Pru­nelle remon­ta du sous-sol dans un état de confu­sion extrême.

Il avait réso­lu l’é­nigme — ou du moins, une par­tie de l’é­nigme. Il savait main­te­nant pour­quoi Sis­si dis­pa­rais­sait et réap­pa­rais­sait, com­ment le stra­ta­gème fonc­tion­nait, qui était impli­qué. Mais cette connais­sance, loin de le satis­faire, le plon­geait dans un dilemme moral qu’il n’a­vait pas anticipé.

Que devait-il faire ?

Arrê­ter la com­tesse pour escro­que­rie ? Tech­ni­que­ment, elle avait arna­qué l’hô­tel pen­dant des années, uti­li­sant de fausses dis­pa­ri­tions de chien pour sus­ci­ter la pitié et évi­ter de payer ses dettes. C’é­tait un délit, indu­bi­ta­ble­ment. Un délit mineur, certes, mais un délit quand même.

Mais d’un autre côté… la com­tesse était une vieille femme rui­née, der­nière sur­vi­vante d’un monde dis­pa­ru, qui ten­tait de pré­ser­ver sa digni­té dans des cir­cons­tances impos­sibles. L’ar­rê­ter, la traî­ner devant un tri­bu­nal, l’hu­mi­lier publi­que­ment — était-ce vrai­ment la justice ?

Et puis, il y avait Fran­tišek, le vieux major­dome fidèle, qui vivait dans une cave depuis six ans par dévoue­ment pour sa maî­tresse. Que ferait-on de lui ? Le jet­te­rait-on à la rue ? L’en­ver­rait-on dans un hospice ?

Pru­nelle n’a­vait pas de réponse à ces ques­tions. Et pour la pre­mière fois de sa car­rière, il se deman­dait si avoir des réponses était vrai­ment souhaitable.

Il était envi­ron midi quand il rega­gna le hall de l’hô­tel, tou­jours per­du dans ses pensées.

La com­tesse n’é­tait pas encore ren­trée. Le hall était calme, presque désert — la plu­part des clients étaient sor­tis ou déjeu­naient au café. Seul Mon­sieur Novák se tenait à son poste, imper­tur­bable comme tou­jours, feuille­tant un registre avec une concen­tra­tion apparente.

Pru­nelle s’ap­pro­cha du comptoir.

« Mon­sieur Novák », dit-il à voix basse, « je sais tout. »

Le concierge leva les yeux vers lui. Son visage n’ex­pri­mait rien — ni sur­prise, ni inquié­tude, ni sou­la­ge­ment. Juste une neu­tra­li­té par­faite, polie, impénétrable.

« Je m’en dou­tais, inspecteur. »

« Depuis com­bien de temps êtes-vous au courrrrant ? »

« Depuis le début. Depuis 1919. »

« Et vous n’a­vez rrrien dit ? »

Novák posa son registre et regar­da Pru­nelle droit dans les yeux.

« Ins­pec­teur, j’ai tra­vaillé dans cet hôtel pen­dant qua­rante-trois ans. J’ai vu des rois et des men­diants, des saints et des cri­mi­nels, des génies et des imbé­ciles. J’ai appris une chose : tout le monde a ses secrets. Et la plu­part de ces secrets ne méritent pas d’être révélés. »

« Mais la com­tesse ne paie pas ses dettes. »

« La com­tesse est une cliente de l’Ho­tel Paris depuis 1903. Elle a séjour­né ici avec son mari, avec ses enfants, avec sa cour. Elle a dépen­sé une for­tune dans cet éta­blis­se­ment, au temps où elle en avait une. Aujourd’­hui, elle n’a plus rien. Devons-nous la jeter à la rue pour quelques années de fac­tures impayées ? »

Pru­nelle ne sut que répondre.

« Et le direc­teurrrr ? Il est au courrrrant ? »

« Le direc­teur actuel ne sait rien. Le pré­cé­dent savait. Il avait don­né son accord. Quand il est mort, j’ai déci­dé de conti­nuer. C’é­tait… la chose à faire. »

Il y eut un silence.

« Qu’al­lez-vous fairrrre, Mon­sieur Novák ? Main­te­nant que je sais ? »

Le concierge haus­sa légè­re­ment les épaules.

« Cela dépend de ce que vous allez faire, inspecteur. »

Pru­nelle pas­sa l’a­près-midi dans sa chambre, allon­gé sur son lit, à contem­pler le pla­fond et ses chérubins-navets.

Il pen­sait à la com­tesse, à Fran­tišek, à Novák. Il pen­sait à la jus­tice et à la com­pas­sion, à la loi et à l’hu­ma­ni­té. Il pen­sait à ce qu’il aurait dû faire et à ce qu’il vou­lait faire, et consta­tait avec un cer­tain malaise que ces deux choses n’é­taient pas les mêmes.

Il était poli­cier. Son devoir était de faire res­pec­ter la loi. La com­tesse avait enfreint la loi. Donc, il devait l’arrêter.

Mais il était aus­si un être humain. Et quelque chose en lui — quelque chose qu’il n’a­vait pas écou­té depuis long­temps, peut-être depuis tou­jours — lui disait que l’ar­rê­ter serait une erreur. Pas une erreur pro­fes­sion­nelle, mais une erreur morale. Une de ces erreurs qu’on regrette jus­qu’à la fin de ses jours.

Vers dix-sept heures, on frap­pa à sa porte.

C’é­tait Kratochvíl.

L’ins­pec­teur tchèque entra sans attendre d’y être invi­té, s’as­sit sur la chaise près de la fenêtre, et posa son cha­peau sur ses genoux.

« J’ai appris ce qui s’est pas­sé hier », dit-il. « L’in­ci­dent avec le comte von Sternberg. »

Pru­nelle grimaça.

« Vous êtes venu vous moquer de moi ? »

« Non. Je suis venu vous dire que l’am­bas­sade d’Au­triche a déci­dé de ne pas por­ter plainte. Le comte a été… convain­cu de lais­ser tom­ber l’affaire. »

« Convain­cu ? Par qui ? »

« Par moi. J’ai eu une conver­sa­tion avec lui ce matin. Je lui ai expli­qué que vous étiez un poli­cier étran­ger, dépay­sé, un peu mal­adroit, qui avait com­mis une erreur de bonne foi. Il a fini par accep­ter mes excuses. »

Pru­nelle dévi­sa­gea Kra­to­chvíl avec stupéfaction.

« Vous avez fait ça pour moi ? »

« J’ai fait ça pour évi­ter un inci­dent diplo­ma­tique. Mais aus­si, oui, pour vous. Disons que je com­mence à vous appré­cier, ins­pec­teur Pru­nelle. Vous êtes un désastre ambu­lant, mais un désastre attachant. »

Il y avait dans sa voix une pointe d’i­ro­nie, mais aus­si quelque chose qui res­sem­blait à de la sympathie.

« Merrr­ci », dit Pru­nelle, sin­cè­re­ment touché.

« De rien. Main­te­nant, par­lons du chien. »

Pru­nelle se raidit.

« Le chien ? »

« J’ai mené ma propre enquête, ins­pec­teur. Dis­crè­te­ment. Et je sais tout. La com­tesse, le major­dome, les deux bichons, le stra­ta­gème des fausses disparitions. »

« Com­ment avez-vous… ? »

« J’ai obser­vé, ins­pec­teur. Comme je vous l’a­vais conseillé. Et j’ai posé les bonnes ques­tions aux bonnes per­sonnes. Ce n’é­tait pas très dif­fi­cile, à vrai dire. Le secret était mal gardé. »

Pru­nelle sen­tit son cœur se serrer.

« Et main­te­nant ? Vous allez l’arrrrêter ? »

Kra­to­chvíl res­ta silen­cieux un long moment, contem­plant par la fenêtre la Mai­son muni­ci­pale dont la cou­pole brillait dans la lumière du soir.

« Non », dit-il enfin. « Je ne vais pas l’arrêter. »

« Pourrr­quoi ? »

« Parce que ce n’est pas mon affaire. La com­tesse n’a com­mis aucun crime contre la Répu­blique tché­co­slo­vaque. Elle a peut-être escro­qué un hôtel, mais c’est une affaire civile, pas cri­mi­nelle. Et même si c’é­tait criminel… »

Il se tour­na vers Prunelle.

« Même si c’é­tait cri­mi­nel, je ne suis pas sûr que je l’ar­rê­te­rais. Il y a des lois, ins­pec­teur, et il y a la jus­tice. Ce n’est pas tou­jours la même chose. »

Pru­nelle hocha la tête lentement.

« C’est exac­te­ment ce que je pensais. »

« Je sais. C’est pour ça que je suis venu. Pour vous dire que vous n’êtes pas obli­gé de faire quoi que ce soit. L’af­faire du chien est réso­lue — pour nous, du moins. Ce que vous déci­de­rez de faire avec cette infor­ma­tion, c’est votre choix. Mais si vous vou­lez mon avis… »

« Oui ? »

« Lais­sez tom­ber. Oubliez la com­tesse. Oubliez Sis­si et Mit­zi. Retour­nez à Paris. Dites à vos supé­rieurs que vous n’a­vez pas trou­vé Mirocle. Ce sera vrai, d’ailleurs. Et tout le monde sera content. »

Il se leva, remit son chapeau.

« Bonne soi­rée, ins­pec­teur. Et bonne chance pour la suite. »

Et il sor­tit, lais­sant Pru­nelle seul avec ses pen­sées, ses doutes, et une déci­sion à prendre.

Ce soir-là, Pru­nelle des­cen­dit dîner au café Sarah Bernhardt.

Il s’ins­tal­la à sa table habi­tuelle, com­man­da un repas qu’il man­gea sans y prê­ter atten­tion, et obser­va le va-et-vient des clients avec un regard nou­veau — un regard lavé de ses pré­ju­gés, de ses théo­ries, de ses certitudes.

La com­tesse était là, à sa table près de la fenêtre, Sis­si sur ses genoux. Elle man­geait avec une élé­gance sur­an­née, cou­pant sa viande en petits mor­ceaux, por­tant sa four­chette à ses lèvres avec une grâce étu­diée, comme si elle dînait encore dans son châ­teau de Hon­grie, entou­rée de ser­vi­teurs en livrée.

Elle ne savait pas que Pru­nelle savait. Elle ne savait pas que son secret avait été décou­vert, que son stra­ta­gème avait été per­cé à jour, que sa comé­die tou­chait peut-être à sa fin.

Et Pru­nelle, en la regar­dant, prit sa décision.

Il ne dirait rien. Il ne ferait rien. Il lais­se­rait la com­tesse vivre sa vie, avec ses deux chiens, son vieux major­dome, et ses fac­tures impayées. Il ren­tre­rait à Paris, racon­te­rait qu’il n’a­vait pas trou­vé Mirocle, et oublie­rait cette his­toire absurde de bichon disparaissant.

C’é­tait peut-être une défaite pro­fes­sion­nelle. Mais c’é­tait, il en était convain­cu, une vic­toire humaine.

Il sor­tit sa montre. Il était vingt et une heures douze.

Plus que deux jours avant son départ.

Deux jours pour pro­fi­ter de Prague, peut-être. Pour voir ce qu’il n’a­vait pas vu. Pour regar­der, vrai­ment regar­der, cette ville étrange et belle qu’il avait tra­ver­sée sans la voir.

Et peut-être — qui sait ? — pour tom­ber, par le plus grand des hasards, sur un cer­tain Fer­nand Mirocle.

*(À suivre)*

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Jeu­di — Où l’ins­pec­teur Pru­nelle croit tenir son homme, com­met une erreur aux consé­quences fâcheuses, et reçoit de la part d’un chas­seur lou­cheur un conseil qui pour­rait tout changer

Le jeu­di matin, l’ins­pec­teur Pru­nelle se réveilla avec une certitude.

Cette cer­ti­tude, il faut le dire, n’é­tait fon­dée sur rien de tan­gible — ni sur un indice nou­veau, ni sur un témoi­gnage déci­sif, ni sur une déduc­tion logique —, mais elle n’en était pas moins abso­lue, inébran­lable, gra­vée dans son esprit comme les Tables de la Loi dans la pierre du Sinaï.

Vic­tor Lazare était Fer­nand Mirocle.

Il en était main­te­nant convain­cu. Tout concor­dait : l’é­lé­gance sus­pecte, le calme trop par­fait, la mous­tache fine, les réponses éva­sives, le regard qui l’ob­ser­vait depuis le pre­mier jour. Et le fait que Sis­si eût dis­pa­ru au concert de Janáček — un concert où Lazare avait très bien pu se trou­ver, même s’il n’en avait aucune preuve — ne fai­sait que confir­mer ses soupçons.

Lazare-Mirocle avait volé le chien. Pour­quoi ? Pru­nelle n’en savait rien encore. Peut-être pour faire chan­ter la com­tesse. Peut-être pour revendre l’a­ni­mal à un col­lec­tion­neur de bichons for­tu­né. Peut-être sim­ple­ment par méchan­ce­té, par goût du chaos, par désir de nar­guer la police fran­çaise en la per­sonne de son repré­sen­tant le plus émi­nent — c’est-à-dire lui-même.

Peu impor­taient les moti­va­tions. L’es­sen­tiel était d’agir.

Et Pru­nelle, ce matin-là, avait déci­dé d’agir.

Son plan, éla­bo­ré pen­dant sa toi­lette mati­nale entre deux appli­ca­tions de cire à mous­tache, était d’une sim­pli­ci­té qu’il jugeait géniale : il allait confron­ter Lazare direc­te­ment, le pous­ser dans ses retran­che­ments, le for­cer à se tra­hir par une ques­tion inat­ten­due ou une accu­sa­tion bien pla­cée. Les grands cri­mi­nels, il en était per­sua­dé, finis­saient tou­jours par cra­quer quand on les regar­dait droit dans les yeux avec suf­fi­sam­ment d’autorité.

Que cette méthode n’eût jamais fonc­tion­né au cours de ses vingt-sept années de car­rière ne l’ar­rê­tait pas. Cette fois serait dif­fé­rente. Il le sentait.

Il des­cen­dit au café Sarah Bern­hardt avec une déter­mi­na­tion mar­tiale, son binocle vis­sé sur le nez (de tra­vers, comme tou­jours), sa montre bat­tant contre son ventre comme un tam­bour de guerre, sa mous­tache cirée poin­tant vers le ciel comme les cornes d’un tau­reau prêt à charger.

Le café était à moi­tié plein de clients mati­naux : des hommes d’af­faires qui lisaient leurs jour­naux en buvant du café noir, des dames qui gri­gno­taient des pâtis­se­ries en échan­geant des potins, un groupe de tou­ristes anglais qui consul­taient bruyam­ment un guide Bae­de­ker. Herr Mül­ler, le client alle­mand de la chambre 48, tous­sait dans un coin, comme à son habi­tude — une toux sèche et régu­lière, toutes les qua­rante-cinq secondes envi­ron, avec une ponc­tua­li­té qui aurait pu ser­vir à régler une horloge.

Mais pas de Vic­tor Lazare.

Pru­nelle balaya la salle du regard une fois, deux fois, trois fois. Pas de Lazare. La table qu’il occu­pait habi­tuel­le­ment, près du comp­toir, était vide.

« Mon­sieur Novák ! » appe­la-t-il en se diri­geant vers la récep­tion, où le concierge offi­ciait avec son impas­si­bi­li­té cou­tu­mière. « Le client belge, Mon­sieur Lazarrrre — l’a­vez-vous vu ce matin ? »

Novák consul­ta son registre avec une len­teur qui pou­vait être inter­pré­tée comme de la méti­cu­lo­si­té ou comme une forme sub­tile de provocation.

« Mon­sieur Lazare a quit­té l’hô­tel vers sept heures ce matin, ins­pec­teur. Il m’a dit qu’il avait des affaires à régler en ville et qu’il ne ren­tre­rait pas avant ce soir. »

« Des affairrrres ? Quelles affairrrres ? »

« Il ne m’a pas pré­ci­sé, ins­pec­teur. Les clients de l’Ho­tel Paris ne sont pas tenus de jus­ti­fier leurs déplacements. »

Pru­nelle sen­tit la frus­tra­tion mon­ter en lui. Lazare lui échap­pait ! Au moment même où il s’ap­prê­tait à le confondre, le scé­lé­rat avait pris la fuite !

« Savez-vous où il est allé ? »

« Non, inspecteur. »

« A‑t-il prr­ris une voi­turrre ? Un fiacrrre ? »

« Je ne sau­rais vous dire. Je n’ai pas sur­veillé ses faits et gestes. »

Bien sûr que non. Per­sonne ne sur­veillait les faits et gestes de per­sonne dans cet hôtel. C’é­tait une mai­son de fous, un asile d’a­nar­chistes, un repaire où les cri­mi­nels pou­vaient aller et venir à leur guise sans que qui­conque s’en souciât.

Pru­nelle remer­cia le concierge — sans convic­tion — et retour­na au café pour prendre son petit déjeu­ner, qu’il ava­la sans y prê­ter atten­tion, l’es­prit entiè­re­ment occu­pé par la ques­tion de savoir où Lazare avait bien pu se rendre et ce qu’il y tramait.

La mati­née fut longue et improductive.

Pru­nelle pas­sa une par­tie de la mati­née à arpen­ter le hall de l’hô­tel, guet­tant le retour de Lazare, mais le Belge ne se mon­tra pas. Il pas­sa une autre par­tie à inter­ro­ger — pour la énième fois — les membres du per­son­nel, qui n’a­vaient rien de nou­veau à lui apprendre et qui com­men­çaient à le regar­der avec une las­si­tude non dis­si­mu­lée. Il pas­sa le reste du temps dans sa chambre, à contem­pler le pla­fond et à écha­fau­der des hypo­thèses sur les acti­vi­tés de Lazare en ville.

Peut-être était-il allé retrou­ver un com­plice. Peut-être négo­ciait-il la vente de Sis­si à un ache­teur mys­té­rieux. Peut-être pré­pa­rait-il sa fuite vers une autre capi­tale euro­péenne, empor­tant avec lui le butin de ses escro­que­ries et le bichon de la comtesse.

Vers treize heures, n’y tenant plus, Pru­nelle déci­da de sortir.

Il irait au com­mis­sa­riat cen­tral, rue Bar­to­lomě­jská, pour deman­der à Kra­to­chvíl de faire sur­veiller Lazare. Après tout, l’ins­pec­teur tchèque lui avait pro­po­sé son aide. Il était temps de la mettre à profit.

Le com­mis­sa­riat de police de Prague était un bâti­ment aus­tère, d’ar­chi­tec­ture néo-clas­sique, qui avait dû être impres­sion­nant au siècle pré­cé­dent mais qui, en 1925, com­men­çait à mon­trer des signes de fatigue — façade grise lépreuse, fenêtres encras­sées, esca­lier de marbre usé par des mil­liers de pas. L’in­té­rieur n’é­tait guère plus enga­geant : des cou­loirs sombres, des bureaux encom­brés de dos­siers, des fonc­tion­naires en uni­forme qui tapaient sur des machines à écrire avec une mono­to­nie déprimante.

Pru­nelle deman­da à voir l’ins­pec­teur Kra­to­chvíl et fut conduit, après une attente d’une ving­taine de minutes, dans un bureau minus­cule au troi­sième étage, où le poli­cier tchèque l’at­ten­dait, assis der­rière une mon­tagne de paperasse.

« Ins­pec­teur Pru­nelle », dit Kra­to­chvíl sans mani­fes­ter la moindre sur­prise. « Je me deman­dais quand vous viendriez. »

« Vous m’attendiez ? »

« Disons que je m’y atten­dais. Asseyez-vous. »

Pru­nelle s’as­sit sur une chaise ban­cale qui grin­ça sous son poids.

« J’ai besoin de votrrre aide », com­men­ça-t-il. « Je sais qui a volé le chien. C’est Vic­tor Lazarrrre, le client belge de l’hô­tel. En rrr­réa­li­té, il s’ap­pelle Ferrrr­nand Mirrr­rocle. C’est l’es­crr­roc que je rrr­re­cherche depuis Parrrris. »

Kra­to­chvíl l’é­cou­ta expo­ser sa théo­rie sans l’in­ter­rompre, hochant la tête de temps en temps avec une expres­sion indé­chif­frable. Quand Pru­nelle eut ter­mi­né, il res­ta silen­cieux quelques secondes, puis demanda :

« Avez-vous des preuves de ce que vous avancez ? »

« Des prrrreuves ? »

« Oui. Des preuves. Un docu­ment attes­tant que Vic­tor Lazare est en réa­li­té Fer­nand Mirocle. Un témoin qui l’au­rait for­mel­le­ment iden­ti­fié. Un indice maté­riel le reliant au vol du chien. »

Pru­nelle ouvrit la bouche, puis la refer­ma. Non, il n’a­vait pas de preuves. Il avait des intui­tions, des soup­çons, des convic­tions — mais pas de preuves.

« Je… non », admit-il à contre­cœur. « Pas encorrre. Mais si vous le faites surrrrveiller… »

Kra­to­chvíl soupira.

« Ins­pec­teur Pru­nelle, je ne peux pas faire sur­veiller un citoyen belge — ou pré­ten­du belge — sur la base de vos intui­tions. Vous le savez aus­si bien que moi. Si Lazare porte plainte, je serai dans une situa­tion très déli­cate. Et vous aussi. »

« Mais il est cou­pable ! J’en suis cerrrrtain ! »

« La cer­ti­tude n’est pas une preuve. »

Pru­nelle sen­tit la colère mon­ter en lui — une colère d’au­tant plus vive qu’il savait, au fond de lui, que Kra­to­chvíl avait raison.

« Alors que me conseillez-vous de fairrrre ? »

L’ins­pec­teur tchèque réflé­chit un instant.

« Conti­nuez à obser­ver. Cher­chez des preuves. Si Lazare est vrai­ment votre escroc, il fini­ra par com­mettre une erreur. Tous les cri­mi­nels en com­mettent. En atten­dant, ne faites rien d’ir­ré­flé­chi. Ne l’ac­cu­sez pas publi­que­ment. Ne le confron­tez pas sans témoins. Et surtout… »

Il mar­qua une pause.

« Sur­tout, envi­sa­gez la pos­si­bi­li­té que vous vous trompiez. »

Pru­nelle quit­ta le com­mis­sa­riat d’une humeur massacrante.

Il avait espé­ré trou­ver un allié en Kra­to­chvíl, un homme qui com­pren­drait son intui­tion et l’ai­de­rait à coin­cer Lazare-Mirocle. Au lieu de quoi, il n’a­vait trou­vé qu’un bureau­crate timo­ré, un fonc­tion­naire obsé­dé par les pro­cé­dures et les preuves, inca­pable de recon­naître le génie quand il se trou­vait devant lui.

Soit. Il se pas­se­rait de l’aide de la police tchèque. Il agi­rait seul, comme il l’a­vait tou­jours fait. Et quand il aurait confon­du Lazare, quand il l’au­rait traî­né devant la jus­tice avec le chien sous un bras et les aveux sous l’autre, alors Kra­to­chvíl et tous les autres seraient bien obli­gés de recon­naître qu’il avait eu rai­son depuis le début.

Il ren­tra à l’hô­tel vers quinze heures, déter­mi­né à mettre son plan à exécution.

Et c’est là que le des­tin — ou plu­tôt la mal­chance, cette vieille com­pagne de l’ins­pec­teur Pru­nelle — déci­da d’intervenir.

En entrant dans le hall de l’Ho­tel Paris, Pru­nelle aper­çut une sil­houette familière.

Un homme grand, mince, élé­gant, vêtu d’un cos­tume gris, por­tant un cha­peau et une fine mous­tache brune.

Vic­tor Lazare.

Il était de retour.

Il se tenait près du comp­toir de la récep­tion, en train de dis­cu­ter avec Mon­sieur Novák. Son dos était tour­né vers l’en­trée. Il ne pou­vait pas voir Prunelle.

L’ins­pec­teur sen­tit son cœur s’emballer. C’é­tait le moment. Le moment qu’il atten­dait depuis des jours. Le moment de la confron­ta­tion décisive.

Il s’a­van­ça vers Lazare d’un pas qui se vou­lait assu­ré mais qui était plu­tôt cha­lou­pé, son binocle glis­sant sur son nez, sa montre bat­tant contre son ventre, sa mous­tache fré­mis­sant d’anticipation.

« Mon­sieur Lazarrrre ! » ton­na-t-il. « Ou devrr­rais-je dirrrre… Mon­sieur Mirrrrocle ! »

L’homme se retourna.

Et Pru­nelle com­prit ins­tan­ta­né­ment qu’il avait com­mis une erreur.

Ce n’é­tait pas Vic­tor Lazare.

C’é­tait un autre homme. Un homme qui res­sem­blait vague­ment à Lazare — même taille, même sil­houette, même type de cos­tume —, mais dont le visage était com­plè­te­ment dif­fé­rent. Plus âgé, plus angu­leux, avec des yeux d’un bleu per­çant et une expres­sion de stu­pé­fac­tion outragée.

« Je vous demande par­don ? » dit l’homme dans un fran­çais impec­cable, tein­té d’un accent qui n’é­tait ni belge ni fran­çais mais… autrichien ?

Pru­nelle sen­tit le sol se déro­ber sous ses pieds.

« Je… euh… je… »

« Qui êtes-vous ? Et pour­quoi m’ap­pe­lez-vous Mirocle ? »

Le hall de l’hô­tel était sou­dain deve­nu très silen­cieux. Tous les regards conver­geaient vers Pru­nelle et l’in­con­nu. Mon­sieur Novák obser­vait la scène avec une expres­sion qui, pour la pre­mière fois depuis que Pru­nelle le connais­sait, tra­his­sait quelque chose — une sorte de conster­na­tion anti­ci­pée, comme celle d’un homme qui voit un acci­dent se pro­duire au ralenti.

« Je… je suis l’ins­pec­teurrrr Prrr­ru­nelle », bal­bu­tia Pru­nelle. « De la Sûrr­re­té frrr­ran­çaise. Je… je vous ai prr­ris pour quel­qu’un d’autrrre. »

« Pour qui m’a­vez-vous pris ? »

« Pour… pour un crr­ri­mi­nel que je rrr­re­cherche. Un cerrrr­tain Ferrrr­nand Mirrrrocle. »

L’homme le dévi­sa­gea avec une froi­deur glaciale.

« Je ne suis pas Fer­nand Mirocle, ins­pec­teur. Je suis le comte Hein­rich von Stern­berg, atta­ché cultu­rel à l’am­bas­sade d’Au­triche. Et je n’ap­pré­cie pas du tout d’être confon­du avec un cri­mi­nel dans le hall d’un hôtel. »

Un mur­mure par­cou­rut l’as­sis­tance. Un comte. Un atta­ché d’am­bas­sade. Un diplo­mate autri­chien. Pru­nelle avait accu­sé publi­que­ment un diplo­mate autri­chien d’être un escroc français.

La catas­trophe était totale.

« Je… je vous prr­rie d’ac­cep­ter mes excuses », bre­douilla-t-il. « Une rrr­res­sem­blance mal­heurr­reuse… une errr­reurrr de ma parrrrt… »

Le comte von Stern­berg ne sem­bla pas convain­cu par ces excuses.

« J’exi­ge­rai des expli­ca­tions offi­cielles », dit-il d’un ton cou­pant. « Par voie diplo­ma­tique, s’il le faut. En atten­dant, je vous conseille de sur­veiller vos paroles, ins­pec­teur. Les accu­sa­tions sans fon­de­ment peuvent avoir des consé­quences très… désagréables. »

Et il tour­na les talons, tra­ver­sa le hall avec la digni­té offen­sée d’un aris­to­crate humi­lié, et dis­pa­rut dans l’escalier.

Pru­nelle res­ta plan­té au milieu du hall, écar­late, le binocle pen­dant au bout de son cor­don, la mous­tache affais­sée, sous le regard de vingt per­sonnes qui le contem­plaient avec un mélange de pitié et de moque­rie mal dissimulée.

Il venait de vivre le moment le plus humi­liant de sa carrière.

Et ce n’é­tait pas fini.

Les heures qui sui­virent furent un calvaire.

Pru­nelle se réfu­gia dans sa chambre, refu­sant d’en sor­tir, trop hon­teux pour affron­ter le regard des autres clients et du per­son­nel. Il res­ta allon­gé sur son lit, les yeux fixés sur le pla­fond, à rumi­ner sa disgrâce.

Com­ment avait-il pu se trom­per à ce point ? Com­ment avait-il pu confondre un diplo­mate autri­chien avec un escroc fran­çais ? Les deux hommes ne se res­sem­blaient même pas, main­te­nant qu’il y repen­sait. Von Stern­berg était plus vieux, plus maigre, avec un visage com­plè­te­ment dif­fé­rent. Seule la sil­houette géné­rale — grand, mince, mous­ta­chu — avait pu créer l’illusion.

Et encore. Même la sil­houette n’é­tait pas vrai­ment la même. Pru­nelle s’é­tait lais­sé empor­ter par son obses­sion, par sa cer­ti­tude aveugle, par son désir de confondre Lazare à tout prix. Il avait vu ce qu’il vou­lait voir, pas ce qui était réel­le­ment devant ses yeux.

Kra­to­chvíl avait rai­son. Il s’é­tait trom­pé. Pas seule­ment sur von Stern­berg — sur tout. Sur Lazare, sur Mirocle, sur le com­plot inter­na­tio­nal de tra­fic de bichons. Toute sa théo­rie, si labo­rieu­se­ment construite, s’ef­fon­drait comme un souf­flé raté.

Vers dix-neuf heures, des coups furent frap­pés à sa porte.

« Allez-vous-en », grommela-t-il.

« Mon­sieur l’ins­pec­teur ? » C’é­tait la voix de Pepík. « C’est moi, Pepík. Je vous apporte votre dîner. »

Pru­nelle hési­ta, puis se leva et ouvrit la porte.

Le jeune chas­seur se tenait dans le cou­loir, por­tant un pla­teau sur lequel étaient dis­po­sés une assiette de soupe, du pain, et une carafe de vin. Son visage expri­mait une sol­li­ci­tude sin­cère, dénuée de toute trace de moquerie.

« J’ai pen­sé que vous n’au­riez pas envie de des­cendre au res­tau­rant », dit-il. « Après… après ce qui s’est passé. »

Pru­nelle le regar­da, tou­ché mal­gré lui par cette attention.

« Merrr­ci, Pepík. Entrrrez. »

Le chas­seur entra, posa le pla­teau sur la table de nuit, et res­ta debout, hési­tant, comme s’il vou­lait dire quelque chose mais ne savait pas com­ment s’y prendre.

« Quoi ? » deman­da Prunelle.

« Je… je vou­lais vous dire, Mon­sieur l’ins­pec­teur… Ce qui s’est pas­sé dans le hall… Ce n’est pas si grave. Tout le monde fait des erreurs. »

« Pas des errrr­reurrrs comme celle-là. »

« Si, si. Même les grands détec­tives. J’ai lu des romans, vous savez. Sher­lock Holmes lui-même s’est trom­pé par­fois. Et Arsène Lupin a réus­si à trom­per tout le monde pen­dant des années. Ce n’est pas une honte de se faire avoir par un cri­mi­nel intelligent. »

Pru­nelle secoua la tête.

« Le prrr­ro­blème, Pepík, c’est que je ne me suis pas fait avoirrrr par un crr­ri­mi­nel. Je me suis trrr­rom­pé tout seul. J’ai accu­sé un inno­cent. Un diplo­mate, en plus. Ma carrr­rière est terrrrminée. »

Pepík parut réflé­chir un ins­tant, son stra­bisme lui don­nant l’air de contem­pler simul­ta­né­ment deux réa­li­tés parallèles.

« Mon­sieur l’ins­pec­teur », dit-il enfin, « est-ce que je peux vous dire quelque chose ? »

« Quoi ? »

« Depuis que vous êtes arri­vé à l’hô­tel, vous cher­chez un cri­mi­nel. Un escroc fran­çais. Fer­nand Mirocle. »

« Et alors ? »

« Et alors, peut-être que vous cher­chez au mau­vais endroit. »

Pru­nelle fron­ça les sourcils.

« Que veux-tu dirrrre ? »

Pepík se tor­tilla, mal à l’aise.

« Je… je ne sais pas com­ment expli­quer. Mais j’ob­serve beau­coup, vous savez. C’est mon métier. Je porte les bagages, je monte les télé­grammes, je suis tou­jours dans les cou­loirs, dans le hall, par­tout. Je vois des choses. »

« Quelles choses ? »

« Des choses bizarres. Des choses qui ne collent pas. Par exemple… »

Il s’in­ter­rom­pit, comme s’il hési­tait à continuer.

« Par exemple ? » insis­ta Prunelle.

« Par exemple, la com­tesse. La com­tesse Bat­thyá­ny-Stratt­mann. Vous avez remar­qué qu’elle ne paie jamais sa note ? »

Pru­nelle cli­gna des yeux.

« Sa note ? »

« Sa note d’hô­tel. Elle vit ici depuis plus de cinq ans. Ça doit faire une for­tune. Et pour­tant, Mon­sieur Novák m’a dit un jour qu’elle n’a­vait pas réglé un sou depuis 1921. Quatre ans de retard. Et per­sonne ne lui dit rien. »

L’ins­pec­teur ne voyait pas où le chas­seur vou­lait en venir.

« Et alors ? C’est une arrr­ris­to­crate. Les arrr­ris­to­crates ne paient jamais leurrrrs dettes. C’est connu. »

« Peut-être. Mais il y a autre chose. »

Pepík bais­sa la voix, comme s’il crai­gnait d’être entendu.

« Le chien. Sis­si. Vous avez remar­qué qu’elle dis­pa­raît tou­jours au même moment ? »

« Au même moment ? »

« Quand la com­tesse sort. Hier matin, la com­tesse est sor­tie faire des courses. Le chien a dis­pa­ru. Hier soir, la com­tesse est allée au concert. Le chien a dis­pa­ru. Et avant-hier, et le jour d’a­vant… chaque fois que la com­tesse quitte l’hô­tel, le chien dis­pa­raît. Et chaque fois qu’elle revient, le chien réapparaît. »

Pru­nelle res­ta silen­cieux, digé­rant cette information.

« Vous pen­sez que… que la com­tesse fait dis­parrr­raî­trrre son prrr­ropre chien ? »

« Je ne pense rien, Mon­sieur l’ins­pec­teur. Je dis juste ce que j’ai obser­vé. Vous m’a­vez deman­dé de gar­der les yeux ouverts, non ? Eh bien, c’est ce que j’ai fait. »

Il y eut un long silence.

Puis Pru­nelle, len­te­ment, se redres­sa sur son lit.

Quelque chose venait de chan­ger dans son esprit. Une pièce du puzzle, qu’il n’a­vait pas vue jusque-là, venait de trou­ver sa place. Pas toutes les pièces — loin de là —, mais une pièce essen­tielle, qui modi­fiait l’en­semble du tableau.

« Pepík », dit-il, « tu es un garrr­çon trr­rès intelligent. »

Le chas­seur rou­git jus­qu’aux oreilles.

« Je… mer­ci, Mon­sieur l’inspecteur. »

« Demain, je veux que tu conti­nues à obserrr­ver. Tout ce qui concerrrne la com­tesse et le chien. Ses allées et venues, ses visi­teurs, ses conver­sa­tions. Tu peux fairrre ça ? »

« Oui, Mon­sieur l’ins­pec­teur ! Bien sûr ! »

« Bien. Main­te­nant, laisse-moi. J’ai besoin de rrrréfléchirrrr. »

Pepík hocha la tête avec enthou­siasme et sor­tit de la chambre, refer­mant dou­ce­ment la porte der­rière lui.

Pru­nelle res­ta seul, assis sur son lit, la soupe refroi­dis­sant sur le pla­teau, le vin intact dans la carafe.

Il avait peut-être com­mis une erreur monu­men­tale avec le comte von Sternberg.

Mais peut-être — peut-être — avait-il aus­si trou­vé une nou­velle piste.

Une piste qu’il n’a­vait pas envi­sa­gée jusque-là.

Une piste qui menait non pas à un escroc fran­çais en fuite, mais à une com­tesse hon­groise qui ne payait pas ses dettes et dont le chien dis­pa­rais­sait chaque fois qu’elle quit­tait l’hôtel.

Il sor­tit sa montre.

Il était vingt heures quarante-sept.

L’en­quête n’é­tait pas terminée.

Elle ne fai­sait peut-être que commencer.

Vers vingt-deux heures, alors que Pru­nelle avait fini par man­ger sa soupe (froide) et boire son vin (tiède), un bruit lui par­vint du couloir.

Des pas. Des voix. Une agitation.

Il ouvrit sa porte et aper­çut Mon­sieur Novák qui mon­tait l’es­ca­lier, sui­vi de Pepík et de Bože­na, la femme de chambre.

« Que se passe-t-il ? » demanda-t-il.

Novák s’ar­rê­ta devant lui, son visage impas­sible tra­his­sant pour une fois une légère contrariété.

« Le chien, ins­pec­teur. Il est revenu. »

« Rrrr­re­ve­nu ? D’où ? »

« Du jar­din de l’hô­tel. Le jar­di­nier l’a trou­vé il y a dix minutes, en train de creu­ser dans les plates-bandes. Il l’a rame­né à la comtesse. »

Pru­nelle sen­tit quelque chose se nouer dans son esto­mac. Le jar­din. Sis­si avait été trou­vée dans le jar­din. Pas dans la cave, pas sous un lit, pas au Rudol­fi­num — dans le jar­din de l’hôtel.

« La com­tesse était-elle sor­tie ce soirrrr ? »

Novák réflé­chit.

« Oui. Elle est allée dîner chez des amis, vers dix-neuf heures. Elle vient de rentrer. »

Exac­te­ment ce que Pepík avait dit. La com­tesse sort. Le chien dis­pa­raît. La com­tesse rentre. Le chien réapparaît.

Ce n’é­tait plus une coïn­ci­dence. C’é­tait un sché­ma. Un sché­ma qu’il avait été trop aveugle pour voir, trop obsé­dé par son escroc fran­çais ima­gi­naire pour remarquer.

« Merrr­ci, Mon­sieur Novák », dit-il. « Bonne nuit. »

Et il refer­ma la porte, le cœur battant.

Demain, il chan­ge­rait d’approche.

Demain, il ces­se­rait de cher­cher Fer­nand Mirocle.

Demain, il com­men­ce­rait à obser­ver la comtesse.

*(À suivre)*

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de l’Hô­tel Paříž

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Mer­cre­di — Où l’ins­pec­teur Pru­nelle fait la connais­sance de son homo­logue tchèque, déve­loppe une théo­rie auda­cieuse impli­quant le tra­fic inter­na­tio­nal de bichons, et assiste à un concert qui tourne mal

La nuit du mar­di au mer­cre­di fut, pour l’ins­pec­teur Pru­nelle, l’une des plus agi­tées de sa car­rière — ce qui n’est pas peu dire, quand on sait qu’il avait un jour pas­sé qua­rante-huit heures consé­cu­tives à sur­veiller un sus­pect qui s’é­tait avé­ré être, en fin de compte, le propre beau-frère du com­mis­saire divi­sion­naire, lequel n’a­vait rien à se repro­cher sinon une pas­sion cou­pable pour les courses de lévriers et une maî­tresse dans le qua­tor­zième arrondissement.

À vingt-deux heures quinze, immé­dia­te­ment après l’an­nonce de la seconde dis­pa­ri­tion de Sis­si, Pru­nelle avait orga­ni­sé une fouille sys­té­ma­tique de l’hô­tel, mobi­li­sant pour ce faire le per­son­nel de nuit, qui com­pre­nait : un veilleur de nuit som­nolent pré­nom­mé Jaro­slav, qui avait la par­ti­cu­la­ri­té de s’en­dor­mir debout dès qu’on ces­sait de lui par­ler ; une femme de ménage pré­nom­mée Vlas­ta, qui ne tra­vaillait que la nuit parce qu’elle était per­sua­dée — à tort ou à rai­son — que la lumière du jour lui don­nait des migraines ; et Pepík, qui avait pro­lon­gé son ser­vice de sa propre ini­tia­tive pour assis­ter l’ins­pec­teur fran­çais dans ses investigations.

La fouille avait duré trois heures.

On avait explo­ré la cave (où Sis­si avait été retrou­vée l’a­près-midi), les gre­niers (où l’on ne trou­va que des malles aban­don­nées par des clients oubliés depuis des décen­nies), les cui­sines (où le chef, réveillé en sur­saut, avait mena­cé Pru­nelle d’un cou­teau à désos­ser avant de com­prendre de quoi il s’a­gis­sait), les chambres de ser­vice (où l’on décou­vrit que la stan­dar­diste, Made­moi­selle Horáč­ková, tri­co­tait des chaus­settes pen­dant ses heures de tra­vail, infor­ma­tion qui n’a­vait aucun rap­port avec l’en­quête mais que Pru­nelle consi­gna men­ta­le­ment au cas où), la buan­de­rie, la chauf­fe­rie, les pla­cards à balais, les toi­lettes de chaque étage, et même le bureau de Mon­sieur Novák (avec sa per­mis­sion réticente).

On n’a­vait pas trou­vé Sissi.

On n’a­vait pas trou­vé non plus le moindre indice de son pas­sage, la moindre trace de ses pattes, le moindre poil blanc sur un tapis ou un cous­sin. C’é­tait comme si le bichon s’é­tait vola­ti­li­sé, dis­sous dans l’air pra­gois, aspi­ré par quelque dimen­sion paral­lèle acces­sible aux seuls chiens de race et aux esprits frappeurs.

Vers une heure du matin, épui­sé mais refu­sant de l’ad­mettre, Pru­nelle avait rega­gné sa chambre où il avait pas­sé le reste de la nuit à écha­fau­der des théo­ries de plus en plus extravagantes.

À deux heures, il en était arri­vé à la conclu­sion que Sis­si était trans­por­tée hors de l’hô­tel par un com­plice, puis rame­née, puis re-trans­por­tée, selon un sché­ma com­plexe des­ti­né à semer la confu­sion dans l’es­prit des enquê­teurs — c’est-à-dire dans son esprit à lui.

À trois heures, il avait ajou­té à ce scé­na­rio l’hy­po­thèse d’un pas­sage secret, un tun­nel peut-être, reliant l’Ho­tel Paris à un immeuble voi­sin, par lequel le ou les mal­fai­teurs fai­saient tran­si­ter l’animal.

À quatre heures, il avait envi­sa­gé la pos­si­bi­li­té que Sis­si fût en réa­li­té deux chiens iden­tiques, voire trois, qui se relayaient pour créer l’illu­sion d’un seul ani­mal appa­rais­sant et dis­pa­rais­sant à volonté.

À cinq heures, il s’é­tait endor­mi tout habillé sur son lit, sa montre gous­set posée sur son ventre comme un talis­man pro­tec­teur, et avait rêvé qu’il pour­sui­vait un bichon géant à tra­vers les rues de Prague, un bichon de la taille d’un élé­phant qui par­lait hon­grois avec l’ac­cent de la com­tesse et qui se moquait de lui en aboyant des insultes multilingues.

Il s’é­tait réveillé à neuf heures, cour­ba­tu­ré, mal rasé, le binocle impri­mé sur la joue gauche, et d’une humeur massacrante.

Le petit déjeu­ner, pris dans un état de som­nam­bu­lisme avan­cé, n’a­mé­lio­ra pas son humeur.

Le café était froid, les crois­sants n’é­taient pas des vrais crois­sants mais ces ersatz d’Eu­rope cen­trale qu’on appelle « rohlí­ky » et qui res­semblent à des crois­sants comme un caniche res­semble à un loup, et le ser­veur, qui n’é­tait pas le même que la veille, ne par­lait pas un mot de fran­çais et com­mu­ni­quait par gestes, ce qui don­na lieu à une série de mal­en­ten­dus dont le plus mémo­rable fut la livrai­son, à la table de l’ins­pec­teur, d’une assiette de harengs mari­nés qu’il n’a­vait abso­lu­ment pas commandée.

Il était en train de contem­pler les harengs avec une expres­sion de dégoût rési­gné quand une voix s’a­dres­sa à lui en français :

« Ins­pec­teur Pru­nelle, je présume ? »

Pru­nelle leva les yeux.

Devant lui se tenait un homme d’une tren­taine d’an­nées, de taille moyenne, vêtu d’un cos­tume gris un peu éli­mé mais propre, coif­fé d’un cha­peau mou qu’il tenait à la main, et doté d’un visage si par­fai­te­ment ordi­naire qu’on l’au­rait oublié cinq minutes après l’a­voir vu. Ses yeux, d’un gris-vert indé­fi­nis­sable, expri­maient une las­si­tude tran­quille, comme celle d’un homme qui a depuis long­temps renon­cé à s’é­ton­ner de quoi que ce soit.

« C’est moi », confir­ma Pru­nelle avec méfiance. « Et vous êtes ? »

« Ins­pec­teur Vojtěch Kra­to­chvíl, de la police de Prague. »

Il pro­non­ça son nom d’une manière qui le ren­dait à peu près intel­li­gible — quelque chose comme « Voï-tyèkh Kra-to-khvil » — mais Pru­nelle, dont l’o­reille n’é­tait pas exer­cée aux sub­ti­li­tés pho­né­tiques de la langue tchèque, n’en retint que la pre­mière syllabe.

« Voï… ? »

« Kra­to­chvíl. Vous pou­vez m’ap­pe­ler sim­ple­ment Kra­to­chvíl, si vous pré­fé­rez. Ou ins­pec­teur. Ou même rien du tout, je ne suis pas susceptible. »

Il s’as­sit en face de Pru­nelle sans y avoir été invi­té, posa son cha­peau sur la table, et fit signe au ser­veur de lui appor­ter un café.

« On m’a infor­mé de votre pré­sence à Prague », conti­nua-t-il avec une décon­trac­tion qui fri­sait l’in­so­lence. « Et de votre enquête sur la dis­pa­ri­tion d’un chien. »

« Ce n’est pas seule­ment une affairrrre de chien ! » pro­tes­ta Pru­nelle, piqué au vif. « C’est une affairrrre bien plus vaste ! Un rrré­seau crrr­ri­mi­nel ! Un trr­ra­fic interrrnational ! »

Kra­to­chvíl hocha la tête avec une expres­sion qui pou­vait être de l’in­té­rêt poli ou de l’a­mu­se­ment dissimulé.

« Vrai­ment ? Racon­tez-moi ça. »

Et Pru­nelle, trop heu­reux de trou­ver enfin une oreille atten­tive — ou du moins pré­sente —, se lan­ça dans un expo­sé détaillé de sa théorie.

Il par­la de Fer­nand Mirocle, l’es­croc pari­sien, qui avait selon toute vrai­sem­blance éta­bli son quar­tier géné­ral à Prague pour échap­per à la jus­tice fran­çaise. Il par­la du vol de Sis­si, qui n’é­tait évi­dem­ment pas un simple vol de chien mais un élé­ment d’un com­plot plus vaste, peut-être lié au tra­fic inter­na­tio­nal de bichons de race, peut-être à une opé­ra­tion d’es­pion­nage uti­li­sant les ani­maux de com­pa­gnie comme cou­ver­ture. Il par­la de Vic­tor Lazare, le mys­té­rieux Belge, dont le com­por­te­ment trop calme et les réponses trop par­faites tra­his­saient une impli­ca­tion cer­taine dans l’af­faire. Il par­la du pas­sage secret qu’il soup­çon­nait d’exis­ter quelque part dans l’hô­tel. Il par­la des deux ou trois Sis­si inter­chan­geables. Il par­la pen­dant vingt minutes sans reprendre son souffle, de plus en plus exal­té à mesure qu’il dérou­lait le fil de ses déduc­tions, et conclut par une affir­ma­tion péremptoire :

« Tout se tient, ins­pec­teurrrr Krr­ra­to… Krr­ra­toch… Mon cher col­lègue. Tout se tient parrrfaitement. »

Kra­to­chvíl, qui avait écou­té ce mono­logue sans l’in­ter­rompre, siro­tant son café avec la pla­ci­di­té d’un boud­dha pra­gois, res­ta silen­cieux quelques secondes après que Pru­nelle eut terminé.

Puis il dit :

« C’est une théo­rie très… complète. »

« N’est-ce pas ? » s’ex­cla­ma Pru­nelle, ravi.

« Très com­plète », répé­ta Kra­to­chvíl. « Il n’y manque qu’une chose. »

« Laquelle ? »

« Les preuves. »

Ce mot tom­ba comme un cou­pe­ret. Pru­nelle ouvrit la bouche pour pro­tes­ter, mais Kra­to­chvíl leva la main pour l’interrompre.

« Ne vous mépre­nez pas, col­lègue. Je ne dis pas que votre théo­rie est fausse. Je dis sim­ple­ment qu’elle n’est pas prou­vée. Or, dans mon métier — et je sup­pose que c’est la même chose dans le vôtre —, on ne peut pas arrê­ter quel­qu’un sur la base d’une théo­rie, aus­si sédui­sante soit-elle. Il faut des preuves. Des témoi­gnages. Des indices maté­riels. Des aveux, si possible. »

« Mais j’ai des témoi­gnages ! » pro­tes­ta Pru­nelle. « Le jeune chas­seurrrr, Pepík, a vu un homme sorrrr­tir de la suite de la comtesse ! »

« Un homme dont il n’a vu que le dos, et qu’il n’a pas for­mel­le­ment iden­ti­fié. Ce n’est pas suf­fi­sant pour une arrestation. »

« Et Vic­tor Lazarrrre ? Son com­por­te­ment est clai­re­ment suspect ! »

« Sus­pect aux yeux de qui ? Vous l’a­vez inter­ro­gé. Il a répon­du à vos ques­tions. Il n’a rien fait d’illé­gal, à ma connaissance. »

« Il m’ob­serrrve ! Je le sens ! »

Kra­to­chvíl sou­pi­ra — un sou­pir dis­cret, presque imper­cep­tible, mais qui en disait long sur son opi­nion des méthodes de son col­lègue français.

« Ins­pec­teur Pru­nelle », dit-il avec une patience qui sem­blait lui coû­ter un effort consi­dé­rable, « je suis venu vous pro­po­ser mon aide. La police de Prague est à votre dis­po­si­tion pour toute enquête légi­time sur le ter­ri­toire tché­co­slo­vaque. Mais je dois vous mettre en garde : vous ne pou­vez pas arrê­ter des gens sur la base de vos intui­tions. Vous ne pou­vez pas fouiller des chambres sans man­dat. Vous ne pou­vez pas accu­ser des clients d’hô­tel sans preuves tan­gibles. Si vous le faites, vous aurez des ennuis. Et moi aus­si, par ricochet. »

Pru­nelle se ren­fro­gna. Il n’ai­mait pas qu’on lui fasse la leçon, sur­tout par un ins­pec­teur étran­ger dont il était inca­pable de pro­non­cer le nom.

« Je sais ce que je fais », marmonna-t-il.

« J’en suis per­sua­dé », dit Kra­to­chvíl sans la moindre convic­tion. « En atten­dant, si vous avez besoin de quoi que ce soit — un inter­prète, des infor­ma­tions sur un sus­pect, un accès aux archives de la police —, n’hé­si­tez pas à me contac­ter. Je serai au com­mis­sa­riat cen­tral, rue Bartolomějská. »

Il se leva, remit son cha­peau, et ten­dit à Pru­nelle une carte de visite sur laquelle était impri­mé son nom, son grade et son adresse professionnelle.

« Bonne chance, col­lègue », dit-il. « Et si vous retrou­vez le chien, faites-le-moi savoir. J’aime les his­toires qui finissent bien. »

Et il sor­tit du café, lais­sant Pru­nelle seul avec ses harengs mari­nés et sa digni­té froissée.

La mati­née qui sui­vit cette ren­contre fut consa­crée à ce que Pru­nelle appe­lait « le tra­vail de ter­rain », c’est-à-dire à errer dans l’hô­tel en espé­rant tom­ber sur un indice, un témoin pro­vi­den­tiel, ou mieux encore, sur Fer­nand Mirocle en per­sonne, qui aurait la bon­té de se dénon­cer spontanément.

Il ins­pec­ta à nou­veau la cave, armé d’une lampe torche emprun­tée au veilleur de nuit, et ne trou­va rien sinon des toiles d’a­rai­gnées, des caisses de vin pous­sié­reuses, et un rat qui le regar­da avec une expres­sion de reproche, comme s’il lui repro­chait de trou­bler sa tranquillité.

Il exa­mi­na les murs du cou­loir du troi­sième étage à la recherche d’une porte déro­bée, d’un pan­neau secret, d’une fis­sure sus­pecte, et ne trou­va rien sinon du papier peint défraî­chi et des appliques élec­triques qui cli­gno­taient de manière inquiétante.

Il inter­ro­gea à nou­veau Bože­na, la femme de chambre, qui n’a­vait rien de nou­veau à lui apprendre et qui le regar­dait main­te­nant avec une crainte non dis­si­mu­lée, comme si elle redou­tait qu’il l’ac­cu­sât du vol du chien.

Il essaya d’in­ter­ro­ger la stan­dar­diste, Made­moi­selle Horáč­ková, mais celle-ci ne par­lait ni fran­çais ni alle­mand, et son tchèque était si rapide et si nasillard que même Mon­sieur Novák, sol­li­ci­té comme inter­prète, eut du mal à la com­prendre. Elle tri­co­tait tout en par­lant, ses aiguilles cli­que­tant à une cadence fré­né­tique, et Pru­nelle finit par aban­don­ner l’in­ter­ro­ga­toire sans avoir appris quoi que ce soit d’u­tile, sinon que la stan­dar­diste tri­co­tait des chaus­settes pour son neveu qui fai­sait son ser­vice mili­taire à Brno et qui avait tou­jours froid aux pieds.

Vers midi, dés­œu­vré et affa­mé, il retour­na au café Sarah Bern­hardt pour déjeuner.

Et c’est là que Sis­si réapparut.

Elle était assise sur les genoux de la com­tesse Bat­thyá­ny-Stratt­mann, qui déjeu­nait à une table près de la fenêtre, vêtue d’une robe de soie vio­lette ornée de den­telles noires qui lui don­nait l’air d’une veuve joyeuse — ce qu’elle était, d’ailleurs, depuis la mort de son mari en 1917, empor­té par une pneu­mo­nie contrac­tée dans des cir­cons­tances que la com­tesse refu­sait obs­ti­né­ment de pré­ci­ser mais qui, selon les rumeurs de l’hô­tel, impli­quaient une dan­seuse de caba­ret et une bou­teille de cham­pagne frelaté.

Le bichon, appa­rem­ment en par­faite san­té, gri­gno­tait des mor­ceaux de pou­let que sa maî­tresse lui ten­dait avec des gestes d’une ten­dresse presque obs­cène, tout en émet­tant de petits jap­pe­ments de satisfaction.

Pru­nelle, stu­pé­fait, s’ap­pro­cha de la table.

« Madame la com­tesse ! Vous avez rrr­re­trou­vé Sissi ! »

La com­tesse leva vers lui un regard où se mêlaient le sou­la­ge­ment, l’ir­ri­ta­tion et une pointe de mépris aristocratique.

« Évi­dem­ment que je l’ai retrou­vée, ins­pec­teur. Elle était dans ma chambre. »

« Dans votrrre chambre ? »

« Dans ma chambre. Sous mon lit. Endor­mie. Depuis ce matin. »

Pru­nelle en res­ta bouche bée.

« Mais… mais c’est impos­sible ! Nous avons fouillé l’hô­tel toute la nuit ! »

« Eh bien, vous avez mal fouillé », répli­qua la com­tesse avec une logique impla­cable. « Sis­si était sous mon lit. Je l’ai trou­vée en me levant, vers dix heures. Elle dor­mait pai­si­ble­ment, comme si de rien n’était. »

L’ins­pec­teur sen­tit le sol se déro­ber sous ses pieds. Toute sa théo­rie — le pas­sage secret, les com­plices, les bichons inter­chan­geables — s’ef­fon­drait comme un châ­teau de cartes.

« Mais… mais hierrr soirrrr ? Quand vous avez signa­lé sa disparrrition ? »

« Hier soir, elle n’é­tait pas là. J’ai cher­ché par­tout dans ma suite. Sous le lit, dans les armoires, der­rière les rideaux. Elle avait dis­pa­ru. Et ce matin, elle était reve­nue. Comme par magie. »

La com­tesse haus­sa les épaules avec une fata­lisme qui sem­blait dire que, dans sa longue vie, elle avait vu des choses bien plus étranges que la dis­pa­ri­tion et la réap­pa­ri­tion d’un bichon maltais.

« Peut-être que quel­qu’un l’a­vait emme­née se pro­me­ner et l’a rame­née pen­dant la nuit », sug­gé­ra-t-elle. « Peut-être qu’elle s’é­tait sim­ple­ment cachée quelque part et qu’elle est reve­nue d’elle-même. Je ne sais pas. Et fran­che­ment, ins­pec­teur, je m’en moque. L’im­por­tant, c’est qu’elle soit là. »

Elle cares­sa la tête de Sis­si, qui fer­ma les yeux de bonheur.

« Main­te­nant, si vous vou­lez bien m’ex­cu­ser, nous avons un concert à pré­pa­rer. Leoš Janáček au Rudol­fi­num, ce soir. Je ne man­que­rais ça pour rien au monde. »

Et elle congé­dia Pru­nelle d’un geste de la main, comme on congé­die un domes­tique importun.

L’a­près-midi fut, pour l’ins­pec­teur, un cal­vaire d’in­cer­ti­tude et de doute.

Pour la pre­mière fois depuis son arri­vée à Prague, il com­men­çait à se deman­der s’il n’a­vait pas fait fausse route. Si le vol de Sis­si n’é­tait pas, après tout, un simple acci­dent — une porte lais­sée ouverte, un chien curieux qui s’é­gare, rien de plus. Si Fer­nand Mirocle n’é­tait pas à des mil­liers de kilo­mètres de là, confor­ta­ble­ment ins­tal­lé dans quelque capi­tale suda­mé­ri­caine, se moquant éper­du­ment des bichons mal­tais et des com­tesses hongroises.

Il pas­sa une par­tie de l’a­près-midi dans sa chambre, allon­gé sur son lit, à contem­pler le pla­fond et ses ché­ru­bins-navets, en proie à une mélan­co­lie qu’il n’a­vait pas res­sen­tie depuis des années.

Il pen­sa à Paris, à son appar­te­ment de la rue des Mar­tyrs, à sa voi­sine Madame Leblanc qui arro­sait ses géra­niums chaque matin avec une régu­la­ri­té de métro­nome, au café du coin où il pre­nait son petit noir en lisant *Le Petit Pari­sien*, à la vie simple et pré­vi­sible qu’il menait avant qu’on ne l’en­voyât dans ce pays incom­pré­hen­sible où les chiens dis­pa­rais­saient et réap­pa­rais­saient comme des fan­tômes et où per­sonne ne par­lait français.

Il pen­sa à sa car­rière, qui n’a­vait jamais été brillante mais qui, au moins, lui avait per­mis de vivre décem­ment pen­dant trente ans, et qui tou­chait peut-être à sa fin. Que dirait-on au Quai des Orfèvres quand il ren­tre­rait bre­douille ? Qu’il avait pas­sé une semaine à Prague à cher­cher un escroc qu’il n’a­vait pas trou­vé et à enquê­ter sur un vol de chien qui n’en était peut-être pas un ?

Il pen­sa à Vic­tor Lazare, le mys­té­rieux Belge, et se deman­da s’il ne s’é­tait pas trom­pé sur son compte. Peut-être que Lazare n’é­tait vrai­ment qu’un homme d’af­faires sans his­toire, venu à Prague pour des rai­sons par­fai­te­ment légi­times. Peut-être que son regard n’a­vait rien de sus­pect, que son calme n’é­tait pas celui d’un cri­mi­nel aguer­ri mais sim­ple­ment celui d’un homme bien élevé.

Il sor­tit sa montre. Il était dix-sept heures quarante-trois.

Il déci­da d’al­ler prendre l’air.

Prague, en cette fin d’a­près-midi de mai, était d’une beau­té à cou­per le souffle — ce que Pru­nelle, bien sûr, ne remar­qua qu’à peine, trop absor­bé par ses rumi­na­tions pour prê­ter atten­tion au monde extérieur.

Il mar­cha au hasard, tra­ver­sant des places qu’il ne prit pas la peine d’i­den­ti­fier, lon­geant des façades qu’il ne regar­da pas, croi­sant des pas­sants qu’il ne vit pas. Il abou­tit, sans trop savoir com­ment, sur le pont Charles, où des sta­tues de saints baroques le contem­plaient avec cette expres­sion de reproche com­pa­tis­sant qu’ont les saints du monde entier, comme s’ils déplo­raient l’é­tat de l’hu­ma­ni­té mais avaient depuis long­temps renon­cé à y chan­ger quoi que ce soit.

Il s’ac­cou­da au para­pet et regar­da cou­ler la Vltava.

Le fleuve était large et lent, d’un vert sombre qui virait au gris sous les nuages du soir. Des bateaux pas­saient, char­gés de mar­chan­dises ou de tou­ristes. Sur l’autre rive, le quar­tier de Malá Stra­na éta­lait ses toits de tuiles rouges, domi­nés par la masse impo­sante du Châ­teau dont les flèches gothiques se décou­paient sur le ciel comme les dents d’une cou­ronne de pierre.

C’é­tait beau. Objec­ti­ve­ment, indis­cu­ta­ble­ment beau. Et Pru­nelle, pour la pre­mière fois depuis son arri­vée, sen­tit quelque chose remuer en lui — non pas de l’é­mo­tion esthé­tique, il n’é­tait pas homme à s’é­mou­voir devant un pay­sage, mais une sorte de recon­nais­sance vague, comme si la ville, en se mon­trant sous son meilleur jour, cher­chait à lui dire que tout n’é­tait pas per­du, que la beau­té exis­tait encore, que le monde n’é­tait pas entiè­re­ment com­po­sé de chiens dis­pa­rus et d’es­crocs insaisissables.

Il res­ta là une demi-heure, immo­bile, à regar­der le fleuve et les nuages et les tou­ristes qui pas­saient, puis il consul­ta sa montre (dix-huit heures vingt-sept) et déci­da de ren­trer à l’hôtel.

Le dîner, pris seul au café Sarah Bern­hardt, fut morne et silencieux.

Pru­nelle com­man­da un svíč­ková — un plat de bœuf brai­sé à la crème que le ser­veur lui avait recom­man­dé par gestes et qui s’a­vé­ra éton­nam­ment bon, bien que trop riche pour son esto­mac fati­gué — et une bière locale dont il ne retint pas le nom mais qui avait le mérite d’être fraîche et amère, exac­te­ment ce dont il avait besoin.

Il man­geait sans appé­tit, per­du dans ses pen­sées, quand une agi­ta­tion sou­daine atti­ra son attention.

La com­tesse Bat­thyá­ny-Stratt­mann venait d’en­trer dans le café.

Mais ce n’é­tait plus la com­tesse triom­phante du déjeu­ner, celle qui cares­sait Sis­si en lui don­nant des mor­ceaux de pou­let. C’é­tait une com­tesse défaite, éche­ve­lée, le maquillage cou­lant sur ses joues, le rubis à son doigt tour­nant fré­né­ti­que­ment comme un signal de détresse.

Et elle était seule.

Sans Sis­si.

« ELLE A ENCORE DIS­PA­RU ! » hur­la-t-elle en se pré­ci­pi­tant vers le comp­toir où Mon­sieur Novák offi­ciait avec son impas­si­bi­li­té cou­tu­mière. « AU CONCERT ! PEN­DANT LE CONCERT ! ON ME L’A ARRA­CHÉE DES BRAS ! »

Pru­nelle bon­dit de sa chaise, ren­ver­sant sa bière au passage.

« Que s’est-il pas­sé, Madame la comtesse ? »

La com­tesse se tour­na vers lui, les yeux fous.

« Le concert ! Janáček ! Au Rudol­fi­num ! J’a­vais emme­né Sis­si — elle adore la musique, vous savez, elle a l’o­reille abso­lue, c’est héré­di­taire chez les Bat­thyá­ny — et pen­dant l’en­tracte, quel­qu’un… quel­qu’un me l’a prise ! Dans le foyer ! Il y avait du monde, j’ai été bous­cu­lée, et quand je me suis retour­née, elle n’é­tait plus là ! »

« Qui ? Qui vous a bousculée ? »

« Je ne sais pas ! Un homme ! Grand ! Avec un chapeau ! »

Un homme grand avec un cha­peau. La des­crip­tion était d’une pré­ci­sion désespérante.

« Avez-vous vu son visage ? »

« Non ! Il y avait trop de monde ! Tout s’est pas­sé si vite ! »

La com­tesse s’ef­fon­dra sur une chaise, secouée de sanglots.

« Ma Sis­si ! Ma pauvre Sis­si ! Cette fois, c’est sûr, on me l’a volée pour de bon ! »

Pru­nelle sen­tit son cœur s’emballer. Ses doutes de l’a­près-midi s’en­vo­lèrent comme une volée de moi­neaux. Il avait eu rai­son depuis le début ! Ce n’é­tait pas un acci­dent ! C’é­tait bien un vol, un com­plot, une machi­na­tion cri­mi­nelle ! Et cette fois, il tenait la preuve : un témoin, une vic­time, un lieu du crime identifié !

Il sor­tit sa montre (vingt heures cin­quante-trois) et prit une décision.

« Mon­sieur Novák ! » ordon­na-t-il. « Appe­lez la police ! L’ins­pec­teurrrr Krr­ra­to… l’ins­pec­teurrrr tchèque ! Dites-lui de venir immé­dia­te­ment ! Et vous, Madame la com­tesse, ne bou­gez pas ! Je vais au Rudolfinum ! »

Et sans attendre de réponse, il se pré­ci­pi­ta hors de l’hô­tel, sa montre bat­tant contre son ventre comme un cœur affolé.

Le Rudol­fi­num, salle de concert néo-Renais­sance qui abri­tait l’Or­chestre phil­har­mo­nique tchèque, se trou­vait à une quin­zaine de minutes à pied de l’Ho­tel Paris — un tra­jet que Pru­nelle accom­plit en huit minutes, au prix d’un essouf­fle­ment consi­dé­rable et de plu­sieurs regards inter­lo­qués de la part des pas­sants qui voyaient pas­ser ce gros homme mous­ta­chu cou­rant comme si sa vie en dépendait.

Quand il arri­va devant le bâti­ment, le concert était ter­mi­né. Les spec­ta­teurs sor­taient par petits groupes, dis­cu­tant avec ani­ma­tion de ce qu’ils venaient d’en­tendre — la *Sin­fo­niet­ta* de Janáček, appa­rem­ment, une œuvre qui fai­sait l’u­na­ni­mi­té — et se dis­per­saient dans la nuit pragoise.

Pru­nelle se fraya un che­min jus­qu’à l’en­trée prin­ci­pale, où un por­tier en uni­forme lui bar­ra le passage.

« Líst­ky, prosím », dit le portier.

« Je suis l’ins­pec­teurrrr Prrr­ru­nelle ! » hale­ta Pru­nelle en bran­dis­sant sa carte de police fran­çaise. « De la Sûrr­re­té ! Un vol a été commis ! »

Le por­tier exa­mi­na la carte avec per­plexi­té, n’y com­prit rien, mais fut suf­fi­sam­ment impres­sion­né par le ton de Pru­nelle pour le lais­ser entrer.

L’ins­pec­teur se pré­ci­pi­ta dans le foyer, une vaste salle ornée de colonnes de marbre et de lustres étin­ce­lants, où quelques retar­da­taires finis­saient leurs verres de champagne.

« Quel­qu’un a‑t-il vu un homme avec un chien ? » cria-t-il en fran­çais. « Un petit chien blanc ? Un bichon ? »

Les retar­da­taires le regar­dèrent avec des yeux ronds. Per­sonne ne répondit.

« Un homme grand ! Avec un cha­peau ! Qui aurrr­rait volé un chien ! »

Tou­jours pas de réponse. Quelques per­sonnes com­men­cèrent à s’é­loi­gner pru­dem­ment, comme on s’é­loigne d’un fou furieux.

Pru­nelle, déses­pé­ré, se mit à fouiller le foyer, regar­dant sous les tables, der­rière les rideaux, dans les coins sombres. Rien. Pas de chien. Pas de voleur. Pas le moindre indice.

Il allait aban­don­ner quand une voix l’interpella :

« Ins­pec­teur Prunelle ? »

Il se retourna.

C’é­tait Kra­to­chvíl, l’ins­pec­teur tchèque, qui venait d’ar­ri­ver, son cha­peau mou à la main et son expres­sion de las­si­tude tran­quille sur le visage.

« On m’a pré­ve­nu », dit-il. « Le chien a encore dis­pa­ru, paraît-il. »

« Au concert ! » confir­ma Pru­nelle. « Quel­qu’un l’a arrr­ra­ché des brr­ras de la comtesse ! »

Kra­to­chvíl hocha la tête.

« J’ai inter­ro­gé quelques spec­ta­teurs dehors. Per­sonne n’a rien vu. Ou plu­tôt, tout le monde a vu quelque chose de dif­fé­rent. Un homme avec un chien. Une femme avec un chien. Un enfant avec un chien. Aucune des­crip­tion ne correspond. »

Il sou­pi­ra.

« C’est tou­jours comme ça, dans les foules. Cha­cun voit ce qu’il veut voir. »

Pru­nelle sen­tit la frus­tra­tion mon­ter en lui.

« Mais quel­qu’un a bien volé ce chien ! »

« Peut-être. Ou peut-être que le chien s’est sim­ple­ment enfui. Les bichons sont des ani­maux ner­veux. Le bruit, la foule, la musique… Cela a pu l’effrayer. »

« Vous ne crr­royez tou­jours pas à ma théorrrrie ? »

Kra­to­chvíl le regar­da avec quelque chose qui res­sem­blait presque à de la compassion.

« Ins­pec­teur Pru­nelle, je ne dis pas que vous avez tort. Je dis sim­ple­ment que je n’ai pas de preuves que vous ayez rai­son. Et sans preuves… »

Il lais­sa sa phrase en sus­pens, mais Pru­nelle com­prit par­fai­te­ment ce qu’il vou­lait dire.

Sans preuves, il n’é­tait qu’un poli­cier étran­ger qui cou­rait après un chien.

Un poli­cier ridicule.

Un ins­pec­teur à la Clouseau.

Le retour à l’hô­tel fut silen­cieux et amer.

Pru­nelle mar­chait à côté de Kra­to­chvíl, qui avait pro­po­sé de le rac­com­pa­gner, et ni l’un ni l’autre ne par­lait. La nuit était tom­bée sur Prague, une nuit douce et tiède de fin mai, avec des étoiles qui com­men­çaient à appa­raître au-des­sus des toits et une lune presque pleine qui se reflé­tait dans les eaux noires de la Vltava.

Quand ils arri­vèrent devant l’Ho­tel Paris, Kra­to­chvíl s’arrêta.

« Ins­pec­teur », dit-il, « je vais vous don­ner un conseil. Pas en tant que col­lègue, mais en tant qu’­homme qui a pas­sé quinze ans à faire ce métier. »

Pru­nelle le regar­da, méfiant.

« Par­fois, les affaires les plus simples sont les plus dif­fi­ciles à résoudre. Parce qu’on cherche des expli­ca­tions com­pli­quées à des pro­blèmes simples. On ima­gine des com­plots, des réseaux, des machi­na­tions, alors que la véri­té est sous nos yeux, tel­le­ment évi­dente qu’on refuse de la voir. »

« Qu’est-ce que vous vou­lez dirrrre ? »

Kra­to­chvíl haus­sa les épaules.

« Je veux dire que peut-être, le mys­tère du chien n’est pas un mys­tère. Peut-être que quel­qu’un, dans cet hôtel, a une rai­son très simple de faire dis­pa­raître et réap­pa­raître Sis­si. Une rai­son qui n’a rien à voir avec votre escroc fran­çais ou avec un tra­fic inter­na­tio­nal de bichons. »

« Laquelle ? »

« Je ne sais pas. C’est à vous de la trou­ver. Mais si j’é­tais vous, je ces­se­rais de cher­cher des com­plots et je com­men­ce­rais à obser­ver les gens. Vrai­ment les obser­ver. Leurs gestes, leurs habi­tudes, leurs rela­tions les uns avec les autres. La véri­té est sou­vent dans les détails. »

Il remit son chapeau.

« Bonne nuit, ins­pec­teur. Et bonne chance. »

Et il s’é­loi­gna dans la nuit, lais­sant Pru­nelle seul devant l’hô­tel, avec ses doutes, ses ques­tions, et sa montre qui indi­quait vingt-deux heures trente-sept.

L’en­quête n’é­tait pas terminée.

Mais elle allait peut-être prendre une direc­tion inattendue.

*(À suivre)*

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