Il a mal dormi. La chaleur, les draps qui collaient, le ventilateur qui grinçait à chaque rotation. Et autre chose — cette présence de l’autre côté du mur, ce corps qu’il devinait, cette femme qu’il ne connaissait pas et qui occupait déjà trop de place dans sa tête.
Vers trois heures du matin, il s’est levé pour boire. L’eau du robinet était tiède, avec un goût de métal. Il est resté debout devant la fenêtre, en caleçon, à regarder la rue vide. Un lampadaire jetait une lumière orange sur le trottoir défoncé. Pas un mouvement, pas un bruit. Rangoun dormait sous la botte.
Il a pensé à Louise. À sa nuque, aux mèches collées par la sueur. À sa voix quand elle avait dit “demain”. Il s’est demandé si elle dormait, si elle pensait à lui, et il s’est trouvé ridicule. Il avait quarante-quatre ans, un divorce derrière lui, une carrière de fonctionnaire international qui l’avait mené de Genève à Nairobi, de Nairobi à Rangoun. Il ne croyait plus aux coups de foudre.
Mais il y avait quelque chose. Cette façon qu’elle avait eue de le regarder, de le jauger. Comme si elle cherchait quelque chose en lui qu’il ignorait posséder.
Il s’est recouché vers quatre heures. Le sommeil l’a pris par surprise.
* * *
Le petit-déjeuner était servi dans la véranda, sous des ventilateurs plus efficaces que ceux des chambres. Lars était descendu tôt, la chemise déjà humide, les yeux gonflés. Le café était fort, amer, le seul réconfort dans cette moiteur.
Louise est apparue vers huit heures.
Elle portait un pantalon de toile kaki, un débardeur blanc, des sandales de cuir. Ses cheveux étaient mouillés, tirés en arrière. Sans maquillage, le visage nu, elle paraissait plus jeune que la veille — et plus vulnérable aussi, d’une certaine façon.
Elle s’est assise en face de lui sans demander la permission.
— Vous avez dormi ?
— Pas vraiment.
— Moi non plus.
Elle a commandé un café, des œufs. Ses mains tremblaient légèrement quand elle a porté la tasse à ses lèvres. La fatigue, ou l’adrénaline, il ne savait pas.
— J’ai un contact, elle a dit. Un étudiant. Il organise des choses près de l’université. Je dois le voir à dix heures.
— C’est dangereux ?
Elle a haussé les épaules.
— Tout est dangereux ici. Mais lui, il a besoin qu’on raconte. C’est pour ça qu’il prend des risques.
Lars a hoché la tête. Il comprenait. Il avait vu ça ailleurs — ces gens qui s’exposaient parce que l’invisibilité leur semblait pire que la mort.
— Je viens avec vous.
Ce n’était pas une question. Elle l’a regardé, un sourire au coin des lèvres.
— Vous allez foutre en l’air votre immunité diplomatique.
— Je n’ai pas d’immunité. Je suis trop bas dans la hiérarchie.
Elle a ri. Ce rire bref qu’il avait déjà entendu la veille, qui détendait quelque chose en lui.
— Alors venez.
* * *
Ils ont pris un taxi, une vieille Toyota aux sièges défoncés. Le chauffeur ne parlait pas anglais, Louise lui a donné l’adresse en birman — quelques mots appris sur le terrain, l’accent approximatif mais efficace. Lars l’a regardée faire. Elle avait l’aisance de ceux qui ont l’habitude de se jeter dans des pays inconnus.
Rangoun défilait par la vitre. Des immeubles coloniaux décrépits, des façades mangées par la mousson et l’oubli. Des pagodes dorées qui surgissaient entre les fils électriques. Des gens, beaucoup de gens, qui marchaient avec cette lenteur prudente des temps de couvre-feu. Et partout, les militaires — des Jeeps aux carrefours, des soldats en treillis, le fusil en bandoulière, le regard vide.
— C’est votre premier coup d’État ? a demandé Louise.
— Oui.
— Ça se voit.
Il a tourné la tête vers elle. Elle regardait par la vitre, le profil découpé par la lumière blanche.
— Vous en avez vu combien ?
— Trois. Le Soudan en 2019, le Mali en 2020, et maintenant ça. Sans compter les guerres.
— Ça fait quoi ?
Elle a réfléchi. Le taxi s’est arrêté à un feu rouge. Un soldat les a regardés passer, le visage fermé.
— On s’habitue, elle a dit. C’est ça le pire. On finit par trouver ça normal.
Le taxi les a déposés près de l’université de Rangoun. Un campus aux bâtiments ocre, aux arbres immenses, banyans et flamboyants qui jetaient une ombre épaisse sur les allées. Il y avait des étudiants partout — des grappes de jeunes gens qui discutaient à voix basse, qui regardaient leur téléphone, qui levaient les yeux quand un étranger passait.
Louise marchait vite. Lars la suivait, conscient de sa propre blancheur, de sa silhouette de diplomate égaré. Il transpirait déjà, la chemise trempée sous les bras, dans le dos. Elle semblait ne pas souffrir de la chaleur — ou avoir appris à l’ignorer.
Le contact s’appelait Min Thu. Vingt-trois ans, étudiant en droit, le visage fin, des lunettes rondes, un t‑shirt noir avec une inscription en birman. Il les attendait sous un arbre, assis sur un muret, une cigarette aux lèvres.
Il s’est levé quand Louise s’est approchée. Ils se sont serré la main, échangé quelques mots. Lars est resté en retrait. Il ne comprenait rien, mais il voyait — la tension dans les épaules de Min Thu, ses yeux qui balayaient constamment les alentours, cette façon de parler sans jamais hausser la voix.
Louise a sorti son téléphone, a enregistré. Min Thu parlait en anglais maintenant, pour elle, pour le monde. Il racontait les arrestations de la nuit, les étudiants emmenés, les familles sans nouvelles. Il racontait la peur et la colère, ce mélange qui poussait les gens dans la rue malgré les fusils.
Lars écoutait. La sueur coulait dans ses yeux, il l’essuyait du revers de la main. Un groupe d’étudiants est passé près d’eux, les a regardés, a continué. Quelque part, un oiseau chantait — un son absurde, joyeux, déplacé.
Quand Min Thu a eu fini, Louise a rangé son téléphone. Elle lui a serré la main longuement, lui a dit quelque chose que Lars n’a pas entendu. Le jeune homme a hoché la tête, a écrasé sa cigarette, et il est parti sans se retourner.
Ils sont restés seuls sous l’arbre.
— Il va mourir, a dit Louise.
Ce n’était pas une question. Une constatation, prononcée d’une voix plate.
— Vous ne pouvez pas savoir.
— Je le sais. J’ai vu assez de types comme lui. Ils ne savent pas reculer. Ils croient que leur cause les protège.
Elle s’est tournée vers lui. Ses yeux étaient secs, mais il y avait quelque chose de brisé dedans.
— C’est pour ça que je fais ce métier. Pour qu’au moins, quand ils meurent, quelqu’un se souvienne.
Lars n’a rien dit. Il a posé sa main sur son épaule, un geste maladroit, instinctif. Elle ne s’est pas dégagée. Ils sont restés ainsi quelques secondes, sous le banyan immense, dans la chaleur qui écrasait tout.
* * *
Ils ont marché longtemps. Louise voulait voir la ville, sentir son pouls. Ils ont traversé des marchés où les étals débordaient de fruits, de poissons, de tissus. Des femmes au visage couvert de thanaka, cette pâte jaune qui protège du soleil. Des moines en robe safran qui marchaient pieds nus, leur bol d’aumône à la main.
La chaleur était devenue une présence physique, un poids sur les épaules, une main qui serrait la gorge. Lars suffoquait. Sa chemise était un chiffon mouillé, ses pieds glissaient dans ses chaussures. Louise marchait toujours, infatigable, s’arrêtant parfois pour prendre une photo, pour noter quelque chose dans un carnet.
Vers midi, elle s’est arrêtée devant une échoppe.
— On mange ici.
C’était un boui-boui, quatre tables en plastique, une femme qui cuisinait sur un réchaud à gaz. L’odeur était puissante — piment, ail, citronnelle, quelque chose de fermenté. Lars s’est assis avec précaution sur un tabouret qui semblait sur le point de s’effondrer.
Louise a commandé pour eux deux. Des nouilles, des légumes, une soupe dont il n’a pas voulu connaître les ingrédients. Ils ont mangé en silence, avec leurs doigts et des baguettes, la sueur coulant sur leur visage.
— Vous êtes marié ? a demandé Louise.
La question l’a pris au dépourvu.
— Divorcé. Depuis trois ans.
— Des enfants ?
— Non. On n’a pas eu le temps. Ou pas eu envie. Je ne sais plus.
Elle a hoché la tête, a enfourné une bouchée de nouilles.
— Moi j’ai un fils. Il a seize ans. Il vit avec son père à Lyon.
Lars l’a regardée. Elle mangeait, les yeux baissés, le visage fermé.
— C’est dur ?
— C’est le prix. On ne peut pas faire ce métier et être une bonne mère. J’ai choisi.
Il y avait dans sa voix quelque chose de définitif. Pas de regret, pas d’excuse. Un constat.
— Il vous en veut ?
— Probablement. On ne parle pas de ça. On parle de ses notes, de ses copines, de ce qu’il regarde sur Netflix. Les trucs faciles.
Elle a levé les yeux vers lui.
— Et vous ? C’est quoi le prix que vous payez ?
Lars a réfléchi. La solitude, évidemment. Les appartements de fonction dans des villes où il ne connaissait personne. Les relations qui s’effilochaient avec la distance, les amis qui finissaient par ne plus appeler.
— La même chose, probablement. Moins dramatique. Je n’ai abandonné personne.
— C’est peut-être pire. Au moins moi, j’ai quelque chose à regretter.
* * *
L’après-midi, ils ont continué à marcher. Louise avait d’autres contacts à voir, d’autres témoignages à recueillir. Lars la suivait, inutile et fasciné. Il regardait comment elle travaillait — cette façon d’écouter, de poser les bonnes questions, de mettre les gens en confiance. Elle était douée. Plus que douée. Il y avait en elle une forme de compassion féroce qui ne cédait jamais à la sensiblerie.
Vers seize heures, la fatigue l’a rattrapée. Ils se sont arrêtés dans un salon de thé climatisé — un miracle, une oasis de fraîcheur. Lars a senti ses muscles se détendre d’un coup, sa peau qui cessait de suinter. Louise s’est laissée tomber sur une banquette, a fermé les yeux.
— Putain, c’est bon.
Il a ri. Elle a ouvert un œil, souri.
— Quoi ?
— Rien. Vous êtes la première personne que je rencontre qui jure mieux que moi.
— C’est mon éducation lyonnaise. Ma grand-mère disait “merde” comme d’autres disent “bonjour”.
Ils ont commandé du thé glacé, sont restés là une heure, à ne rien faire, à laisser la climatisation les réparer. Louise a sorti son ordinateur, a commencé à écrire. Lars l’a regardée faire — ses doigts sur le clavier, sa concentration, la façon dont elle mordait sa lèvre inférieure quand elle cherchait un mot.
Il la désirait. C’était aussi simple et aussi compliqué que ça. Un désir qui n’avait rien de romantique, quelque chose de plus brut, de plus urgent. La chaleur, la peur, la proximité de la mort — tout cela défaisait les barrières habituelles, accélérait les choses.
Elle a levé les yeux, l’a surpris à la regarder. Il n’a pas détourné le regard.
— Quoi ? elle a dit.
— Rien.
Elle a soutenu son regard, trois secondes, quatre. Puis elle est retournée à son écran.
Mais quelque chose avait changé. Une brèche s’était ouverte.
* * *
Ils sont rentrés au Strand vers dix-huit heures, avant le couvre-feu. La lumière déclinait, jetait des ombres longues sur les façades coloniales. Des groupes de jeunes passaient en scooter, trois par trois, avec des pancartes roulées sous le bras. Demain, ils seraient dans la rue. Demain, peut-être, les soldats tireraient.
Le bar était presque vide. Le même barman, les mêmes ventilateurs, la même chaleur poisseuse malgré l’heure. Ils se sont installés à leur place de la veille, comme si c’était déjà un rituel.
Lars a commandé un whisky. Louise une bière.
— À quoi on trinque ? a‑t-il demandé.
— À Min Thu. Et à tous les autres.
Ils ont bu.
Le silence s’est installé, mais ce n’était plus le silence gêné de deux inconnus. Autre chose. Une tension qui avait un goût, une texture. Lars sentait la présence de Louise à côté de lui comme une source de chaleur supplémentaire, un foyer qui irradiait.
— Je monte, a‑t-elle dit.
Elle a fini sa bière, s’est levée. Il l’a regardée.
— Je dois envoyer mon papier. Ça va me prendre deux heures.
Elle a marqué une pause. Ses yeux dans les siens.
— Après, je redescends.
Ce n’était pas une question. Pas vraiment une proposition non plus. Juste un fait, énoncé d’une voix neutre, qui contenait pourtant tout.
— D’accord, a dit Lars.
Elle est montée. Il est resté au bar, son whisky à la main, le cœur battant comme un adolescent. Il se trouvait ridicule et il s’en foutait.
Dehors, la nuit est tombée d’un coup.
* * *
Elle est redescendue à vingt-et-une heures.
Elle avait pris une douche, changé de vêtements. Une robe légère, noire, qui laissait ses épaules nues. Ses cheveux étaient encore humides, défaits, plus longs qu’il ne l’avait imaginé. Elle sentait le savon et quelque chose d’autre — son parfum de la veille, ce citron presque disparu.
Elle s’est assise à côté de lui. Plus près que nécessaire.
— C’est envoyé ?
— C’est envoyé.
Le bar était désert maintenant. Le barman rangeait les verres, jetait des regards discrets vers la pendule. Couvre-feu dans une heure.
Lars a commandé deux whiskies. Le barman les a servis, puis il a disparu dans l’arrière-salle, les laissant seuls.
Le ventilateur tournait toujours, brassant l’air chaud, inutile et obstiné.
Louise a bu une gorgée. Elle regardait droit devant elle, le mur lambrissé, les photos jaunies du Rangoun colonial.
— Je n’ai pas fait ça depuis longtemps, elle a dit.
— Quoi ?
— Ça. Avoir envie de quelqu’un.
Lars n’a rien dit. Son cœur cognait dans sa poitrine. La chaleur était insupportable, ou peut-être était-ce autre chose.
— Sur le terrain, on n’a pas le temps, a‑t-elle continué. Et à Paris, je suis trop fatiguée. Ou trop blindée. Je ne sais pas.
Elle s’est tournée vers lui. Ses yeux étaient sombres, immenses dans la lumière basse.
— Mais là, maintenant, avec vous…
Elle n’a pas fini sa phrase. Elle n’en avait pas besoin.
Lars a posé son verre. Il a tendu la main, lentement, et il a touché sa joue. Sa peau était chaude, un peu moite, incroyablement douce. Elle a fermé les yeux, une seconde, puis elle les a rouverts.
— Pas ici, elle a dit.
Ils se sont levés. Le barman n’a pas réapparu. Ils ont traversé le hall désert, monté l’escalier de bois qui craquait sous leurs pas. Le couloir était sombre, les appliques éteintes pour économiser l’électricité.
Devant sa porte, Louise a sorti sa clé. Ses mains ne tremblaient pas.
Elle a ouvert, elle est entrée, et elle s’est retournée vers lui.
— Tu viens ?
Le tutoiement, soudain. Comme une porte qui s’ouvre.
Lars est entré.
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