Le palace du Tigre — Partie 1
Le Palace
du Tigre
Le palace du Tigre
Partie 1
La chaleur
### I ###
Le ventilateur tournait trop lentement pour servir à quoi que ce soit. Tariq Haddad leva les yeux vers les pales qui brassaient l’air épais du bureau, et se demanda — pas pour la première fois — si les Anglais comprenaient quelque chose à ce pays qu’ils prétendaient gouverner.
— Vous avez traduit le mémorandum du cheikh Mahmoud ?
Le capitaine Elsworth ne le regardait pas. Il ne regardait jamais les indigènes quand il leur parlait. Ses yeux restaient fixés sur les papiers devant lui, comme si Tariq n’était qu’une voix désincarnée, un phonographe humain.
— Oui, capitaine. Il refuse les termes proposés. Il dit que les Britanniques l’ont trahi une fois, qu’ils le trahiront encore.
— Le texte exact, Haddad. Pas votre interprétation.
Tariq ravala la réponse qui lui montait aux lèvres. Vingt ans de ce métier lui avaient appris la patience — cette patience orientale que les Anglais prenaient pour de la soumission.
— Il écrit : « Vous m’avez promis le Kurdistan. Vous m’avez donné des chaînes. Je ne signerai rien qui vienne de Londres. »
Elsworth émit un grognement. Dehors, par la fenêtre ouverte, montait le brouhaha de la rue Al-Rachid — les marchands ambulants, le cliquetis des calèches, un âne qui brayait quelque part. Bagdad en août. Cinquante degrés à l’ombre, et il n’y avait pas d’ombre.
— Très bien. Vous pouvez disposer.
Tariq rassembla ses papiers et sortit. Dans le couloir du Haut-Commissariat, d’autres fonctionnaires britanniques passaient sans le voir, leurs chemises trempées de sueur malgré les punkahs qui s’agitaient au plafond, actionnés par des garçons indiens accroupis dans les coins. L’Empire transportait ses habitudes partout où il allait.
Il avait rendez-vous avec Miss Bell à trois heures. Il lui restait une heure à tuer.
### II ###
Le Tigris Palace Hotel se dressait au bord du fleuve, légèrement en retrait de la rue, comme un homme de bonne famille qui ne veut pas se mêler à la foule. Deux étages de pierre blonde, des balcons en fer forgé noircis par le soleil, des moucharabiehs qui filtraient la lumière en dessins géométriques sur les dalles du hall.
Tariq poussa la porte vitrée et fut accueilli par une bouffée d’air presque frais. Heskel Sassoon avait fait installer des jarres poreuses remplies d’eau devant les fenêtres — une technique vieille comme Babylone, que les Anglais auraient dû adopter au lieu de s’entêter avec leurs ventilateurs mécaniques.
— Tariq.
Heskel était à son poste habituel, derrière le comptoir de la réception, un journal arabe déplié devant lui. Il avait soixante ans, le crâne dégarni, une moustache grise impeccablement taillée. Ses yeux noirs ne manquaient rien.
— Heskel.
Ils ne se serraient pas la main. Ce n’était pas nécessaire. Leurs pères avaient fait affaire ensemble pendant trente ans — Shamoun Haddad le négociant chaldéen et Ibrahim Sassoon l’importateur juif. Tariq avait passé des après-midi d’enfance dans l’arrière-boutique des Sassoon, à écouter les deux hommes marchander en arabe, en turc, parfois en français quand ils ne voulaient pas que les employés comprennent.
— Tu as soif.
Ce n’était pas une question. Heskel fit signe à un serveur, et quelques instants plus tard, un verre de limonade apparut devant Tariq — fraîche, légèrement sucrée, avec des feuilles de menthe qui flottaient à la surface.
— Merci.
Tariq s’assit sur l’un des fauteuils du hall, le dos au mur, face à la porte. Une habitude qu’il avait prise pendant la guerre, et qu’il n’avait jamais perdue.
Le hall du Tigris Palace était presque désert à cette heure. Trop tôt pour le thé, trop tard pour le déjeuner. Un couple d’Anglais — lui en costume de lin froissé, elle en robe claire et chapeau à large bord — feuilletaient des guides touristiques près de la fenêtre. Un officier indien en uniforme somnolait dans un coin, son casque colonial posé sur ses genoux. Derrière le bar, un serveur arménien astiquait des verres avec une lenteur méticuleuse.
C’était l’heure morte de Bagdad. L’heure où la chaleur écrasait tout, où même les mouches semblaient voler au ralenti.
— Il y a du monde en ce moment ? demanda Tariq.
Heskel haussa les épaules.
— Le couronnement attire les curieux. Des journalistes. Des diplomates. Un photographe américain qui veut immortaliser la naissance d’une nation.
Il y avait de l’ironie dans sa voix, à peine perceptible.
— Et des Anglais ?
— Toujours des Anglais. Ils vont et viennent. Certains restent, d’autres repartent. Ils pensent que ce pays leur appartient.
— Il leur appartient.
— Pour l’instant.
Heskel replia son journal avec soin.
— Tu as entendu parler des troubles à Mossoul ?
Tariq hocha la tête. Les nationalistes kurdes s’agitaient dans le nord. Le cheikh Mahmoud, celui dont il venait de traduire le mémorandum, refusait de reconnaître l’autorité de Bagdad — et encore moins celle de ce roi qu’on allait leur imposer.
— Les Anglais pensent qu’un Hachémite sur le trône va tout arranger, dit Heskel. Ils se trompent.
— Tu crois ?
— Je suis juif, Tariq. Ma famille est à Bagdad depuis vingt-cinq siècles. Depuis Nabuchodonosor. J’ai vu passer les Perses, les Grecs, les Arabes, les Mongols, les Turcs. Les Anglais ne sont qu’un épisode de plus.
Il sourit, un sourire fatigué qui creusait les rides autour de ses yeux.
— Mais je dois admettre qu’ils paient bien leurs notes d’hôtel.
### III ###
À trois heures précises, Tariq frappa à la porte du bureau de Gertrude Bell, dans l’aile est du Haut-Commissariat.
— Entrez.
La voix était claire, autoritaire, avec cet accent anglais des classes supérieures qui transformait chaque phrase en décret. Tariq ouvrit la porte.
Le bureau de Miss Bell ne ressemblait à aucun autre du bâtiment. Là où ses collègues masculins s’entouraient de cartes militaires et de portraits du roi George, elle avait disposé des tapis persans, des poteries anciennes, des photographies de sites archéologiques. Sur son bureau, entre les dossiers administratifs, trônait une statuette sumérienne — authentique, Tariq en était certain. Miss Bell ne faisait rien à moitié.
Elle était assise près de la fenêtre, une cigarette à la main, vêtue d’une robe de soie verte qui aurait été élégante à Londres et qui semblait légèrement incongrue ici, dans cette chaleur de fournaise. Cinquante-deux ans, le visage mince, les yeux d’un bleu perçant qui semblaient voir à travers les murs et les mensonges.
— Tariq. Asseyez-vous.
Il s’assit en face d’elle, notant les cernes sous ses yeux, les rides qui s’étaient creusées ces derniers mois. Miss Bell ne dormait pas assez. Miss Bell ne dormait jamais assez.
— Le couronnement est dans deux semaines, dit-elle sans préambule. Vous êtes au courant des rumeurs ?
— Il y a toujours des rumeurs, Miss Bell.
— Celles-ci sont différentes.
Elle écrasa sa cigarette dans un cendrier de cuivre, un geste brusque qui trahissait sa nervosité.
— On me dit qu’il y a un complot. Contre Fayçal. Contre tout ce que nous avons construit.
Tariq resta silencieux. Il savait que Miss Bell n’aimait pas qu’on l’interrompe quand elle réfléchissait à voix haute.
— Les nationalistes, évidemment. Ceux qui veulent un calife, pas un roi. Ceux qui refusent tout ce qui vient de Londres. Mais il y a autre chose. Quelque chose de plus organisé.
— Vous avez des noms ?
— Non. C’est pour ça que je vous ai fait venir.
Elle se leva et s’approcha de la fenêtre. Dehors, le Tigre coulait, jaune et paresseux, charriant des roseaux et des déchets. Sur l’autre rive, les palmiers de Karkh tremblaient dans la chaleur.
— Vous pouvez aller là où je ne peux pas aller, Tariq. Dans les cafés, les mosquées, les souks. Vous pouvez écouter ce que les gens disent quand ils pensent qu’aucun Anglais n’entend.
— Vous parlez arabe mieux que la plupart des Arabes, Miss Bell.
— Je parle arabe comme une Anglaise qui a appris l’arabe. Ce n’est pas la même chose.
Elle se retourna vers lui, et il vit dans ses yeux quelque chose qu’il n’y avait jamais vu auparavant. De la peur.
— J’ai besoin de savoir ce qui se prépare. Avant qu’il soit trop tard.
### IV ###
Le soir tombait sur Bagdad, et le Tigris Palace s’animait.
Les ventilateurs tournaient plus vite maintenant — Heskel avait fait accélérer les générateurs. Les lampes à huile projetaient des ombres dorées sur les murs. Sur la terrasse qui donnait sur le fleuve, les tables se remplissaient d’officiers britanniques en civil, de diplomates, de marchands, de voyageurs de passage.
Tariq s’était installé au bar, un verre d’arak devant lui. L’alcool anisé était trouble, dilué avec de l’eau, selon la tradition. Il ne buvait pas vraiment — il faisait semblant, comme souvent. L’arak était un prétexte pour rester, observer, écouter.
À sa gauche, deux officiers du renseignement discutaient à voix basse, convaincus que personne ne comprenait leur anglais rapide. Ils parlaient de livraisons d’armes, de tribus qu’on pouvait acheter, de tribus qu’on ne pouvait pas acheter.
À sa droite, un journaliste américain — le photographe dont Heskel avait parlé — interrogeait un fonctionnaire du Haut-Commissariat sur les chances de succès du nouveau royaume. Le fonctionnaire répondait avec l’optimisme officiel de rigueur. L’Américain prenait des notes, sceptique.
Et au fond de la terrasse, seule à une table, une silhouette que Tariq reconnut immédiatement.
Gertrude Bell buvait du thé, les yeux fixés sur le fleuve. Elle avait changé de robe — du blanc maintenant, plus léger — et fumait une autre de ses cigarettes interminables. Personne ne l’accompagnait. Personne n’osait l’approcher sans y être invité.
Al-Khatun. La Dame. Celle qui avait dessiné les frontières de ce pays sur une carte, dans une salle de conférence à Paris, avec un crayon et une règle. Celle qui avait choisi Fayçal contre tous les autres candidats, qui l’avait imposé à Churchill, à Cox, à tout le monde.
Elle était la femme la plus puissante de Mésopotamie. Et elle était seule.
Tariq se demanda si elle avait toujours été seule, ou si la solitude était venue avec le pouvoir.
### V ###
Il quitta le Tigris Palace vers neuf heures et s’enfonça dans les ruelles du vieux Bagdad.
La chaleur du jour avait reflué, remplacée par une tiédeur presque supportable. Les échoppes rouvraient après la sieste de l’après-midi. Les vendeurs de thé circulaient avec leurs samovars de cuivre. Des groupes d’hommes jouaient au backgammon sous les réverbères, le claquement des dés ponctué d’exclamations en arabe.
Tariq connaissait ces rues par cœur. Il y avait grandi, avant que son père ne s’enrichisse suffisamment pour déménager dans le quartier chrétien de Bataween. Il savait quelles portes s’ouvraient sur des cours intérieures fraîches et silencieuses, quelles ruelles menaient à des impasses, quels cafés servaient de lieux de rendez-vous aux nationalistes, aux contrebandiers, aux espions.
Ce soir, il cherchait un homme.
Nouri al-Saïd lui avait donné un nom, la veille, dans l’antichambre du bureau de Sir Percy Cox. Nouri était l’un des rares Irakiens à avoir l’oreille des Britanniques — un ancien officier ottoman passé du côté de la révolte arabe, fidèle de Fayçal, ambitieux et prudent. Il aimait bien Tariq, ou du moins il trouvait utile de l’avoir comme allié.
— Il y a un homme, avait dit Nouri à voix basse. Un certain Rachid al-Khayoun. Un imprimeur. Il a une presse dans le quartier de Kadhimiya. On dit qu’il imprime des tracts contre le couronnement.
— Des tracts seulement ?
— Peut-être plus. Je ne sais pas. Mais si quelqu’un sait ce qui se prépare, c’est lui.
Tariq marchait maintenant vers Kadhimiya, le quartier chiite au nord de la ville, là où se trouvaient les sanctuaires dorés des imams. Un quartier où les sunnites n’allaient pas souvent, où les chrétiens allaient encore moins. Mais Tariq avait un avantage : il ne ressemblait à rien de précis. Ni tout à fait arabe, ni tout à fait chrétien, ni tout à fait rien. Il pouvait se fondre.
La boutique de Rachid al-Khayoun était une échoppe étroite coincée entre un marchand de tissus et un réparateur de narguilés. La vitrine était sombre, mais une lumière filtrait par les interstices des volets.
Tariq frappa.
Un silence. Puis des pas. La porte s’entrouvrit, révélant un visage méfiant — un jeune homme, vingt ans peut-être, les yeux noirs, la barbe naissante.
— Nous sommes fermés.
— Je cherche Rachid al-Khayoun. Dites-lui que Tariq Haddad veut lui parler. Le fils de Shamoun Haddad.
Le jeune homme hésita, puis referma la porte. Tariq attendit. Une minute. Deux. Il commençait à se demander s’il n’avait pas commis une erreur en donnant son vrai nom.
Puis la porte se rouvrit.
— Entrez.
### VI ###
L’arrière-boutique sentait l’encre et le papier humide. Une presse à bras occupait le centre de la pièce, entourée de rames de papier, de casiers de caractères en plomb, de pots d’encre noire. Des affiches séchaient sur des fils tendus entre les murs — des annonces commerciales, des faire-part de décès, rien de séditieux à première vue.
Rachid al-Khayoun était un homme d’une cinquantaine d’années, petit, nerveux, avec des mains tachées d’encre et des lunettes rondes qui agrandissaient ses yeux. Il regardait Tariq avec un mélange de curiosité et de méfiance.
— Le fils de Shamoun Haddad. J’ai connu votre père. Un homme honnête.
— Il est mort.
— Je sais. La guerre a tué beaucoup d’hommes honnêtes.
Rachid fit signe à Tariq de s’asseoir sur un tabouret, puis s’assit lui-même sur une caisse de bois.
— Que voulez-vous, monsieur Haddad ? Je ne pense pas que vous soyez venu pour faire imprimer des cartes de visite.
Tariq décida de jouer franc jeu. Avec certains hommes, la ruse était inutile.
— Je travaille pour les Britanniques. Vous le savez probablement. Mais je ne suis pas là pour eux. Je suis là pour moi.
— Et que cherchez-vous, pour vous ?
— La vérité. On dit qu’il y a un complot contre le couronnement. Contre Fayçal. Je veux savoir si c’est vrai.
Rachid resta silencieux un long moment. Ses doigts jouaient avec un caractère d’imprimerie, le tournant et le retournant.
— Pourquoi ?
— Parce que je vis dans ce pays. Parce que ce qui arrive ici m’affecte, moi, ma famille, mon peuple. Parce que je préfère savoir que ne pas savoir.
— Votre peuple. Les chrétiens.
— Les Irakiens.
Rachid eut un sourire mince.
— Il n’y a pas d’Irakiens, monsieur Haddad. Pas encore. Il y a des chiites, des sunnites, des Kurdes, des Juifs, des chrétiens. Des tribus, des clans, des familles. Les Anglais ont tracé des lignes sur une carte et ils ont appelé ça l’Irak. Mais un pays ne se crée pas avec des lignes.
— Peut-être. Mais le pays existe maintenant, qu’on le veuille ou non.
— Et vous pensez que Fayçal peut le gouverner ? Un Hachémite du Hedjaz, un étranger, imposé par les Anglais ?
— Je pense que l’alternative est pire.
Rachid le regarda longuement, puis hocha la tête.
— Vous êtes peut-être moins naïf que je ne le pensais.
Il se leva et alla fouiller dans une pile de papiers, près de la presse. Il en sortit une feuille imprimée, qu’il tendit à Tariq.
— Lisez.
C’était un tract. En arabe, imprimé en caractères serrés. Tariq parcourut le texte rapidement. Un appel à la résistance contre l’occupation britannique, contre le roi fantoche, contre la trahison des promesses faites aux Arabes. Des mots violents, mais pas inhabituels. On en trouvait des dizaines comme celui-ci dans les cafés de Bagdad.
— Ce n’est pas ce que vous cherchez, dit Rachid. Ce tract est de moi. Des mots. Rien que des mots.
Il reprit la feuille et la reposa sur la pile.
— Mais il y a des hommes pour qui les mots ne suffisent pas.
— Qui ?
— Je ne sais pas. Pas vraiment. Des rumeurs. Des visages aperçus. Des noms murmurés.
Il hésita, puis :
— Il y a une réunion. Demain soir. Dans une maison près de la mosquée d’Abu Hanifa. Je ne sais pas qui y sera. Mais si quelque chose se prépare, c’est là que ça se décidera.
— Pourquoi me dites-vous ça ?
Rachid ôta ses lunettes et les essuya avec un pan de sa chemise.
— Parce que je suis contre les Anglais, monsieur Haddad. Pas contre l’Irak. Et si des imbéciles veulent faire couler le sang pour empêcher un couronnement, ils ne feront que donner aux Anglais un prétexte pour rester plus longtemps.
Il remit ses lunettes.
— Allez à cette réunion. Écoutez. Et ensuite, faites ce que votre conscience vous dicte.
### VII ###
Tariq rentra chez lui après minuit.
Sa chambre était au premier étage d’une maison de Bataween, le quartier chrétien. Deux pièces modestes — un salon qui servait aussi de bureau, une chambre avec un lit étroit et une armoire. Les murs étaient nus, à l’exception d’une icône de la Vierge que sa mère lui avait donnée avant de mourir, et d’une photographie jaunie dans un cadre de bois.
La photographie montrait une jeune femme. Brune, les yeux clairs, un sourire timide. Mariam.
Tariq s’assit à son bureau et sortit une feuille de papier. Il faisait ça chaque soir, depuis six ans. Écrire à Mariam. Des lettres qu’il n’envoyait jamais, parce qu’il ne savait pas où les envoyer.
*Ma très chère,*
*Aujourd’hui, Miss Bell m’a demandé de l’aider. Elle a peur. Je ne l’avais jamais vue avoir peur. Elle qui a traversé le désert seule, qui a négocié avec les cheikhs les plus féroces, qui a tenu tête aux généraux et aux ministres — elle a peur d’un complot qu’elle ne comprend pas.*
*Je me demande ce que tu penserais de tout ça. Du roi qu’on va couronner. Du pays qu’on nous fabrique. Tu aurais probablement dit que les hommes sont fous, que les empires passent, que seuls comptent la famille et la prière.*
*Tu me manques. Tu me manqueras toujours.*
Il posa sa plume. Par la fenêtre ouverte, les bruits de la nuit bagdadienne montaient jusqu’à lui — un chien qui aboyait au loin, le chant d’un muezzin attardé, le grincement d’une charrette sur les pavés.
La petite croix chaldéenne pesait contre sa poitrine, sous sa chemise. Celle que Mariam lui avait donnée, la dernière fois qu’il l’avait vue. À Mossoul, en avril 1915, quelques semaines avant que tout ne bascule.
Il ne savait pas si elle était vivante ou morte. C’était le pire. Pas le deuil, mais l’incertitude. L’espoir qui refusait de mourir.
Il rangea la lettre dans un tiroir, avec toutes les autres, et alla se coucher.
Le ventilateur au plafond tournait lentement, inutilement. La chaleur ne retombait jamais vraiment, même la nuit. Tariq ferma les yeux et essaya de dormir.
Demain, il irait à la réunion près de la mosquée d’Abu Hanifa. Il écouterait. Il apprendrait.
Et ensuite, il ferait ce que sa conscience lui dicterait.
### VIII ###
Le lendemain matin, Tariq retourna au Tigris Palace.
Il avait besoin de réfléchir, et il réfléchissait mieux là-bas, dans le hall silencieux de l’heure morte, avec un verre de limonade et le regard discret de Heskel qui ne posait jamais de questions.
Mais ce matin, le hall n’était pas silencieux.
Un attroupement s’était formé près de la réception. Des voix anglaises, excitées, mêlées à des voix arabes, inquiètes. Tariq s’approcha.
Au centre du groupe, un homme était assis sur une chaise, le visage blême, la chemise tachée de sang. Un médecin britannique — Tariq le reconnut, c’était le docteur Campbell, de l’hôpital civil — lui bandait le bras.
— Que s’est-il passé ? demanda Tariq à Heskel, qui se tenait en retrait.
— Un attentat. Ce matin, près du souk de Shorja. Une bombe.
— Des morts ?
— Deux. Un marchand et son fils. Et trois blessés, dont cet homme. Un fonctionnaire du Haut-Commissariat.
Tariq regarda le blessé. Il ne le connaissait pas — un sous-fifre, probablement, un de ces jeunes Anglais frais émoulus d’Oxford qui venaient faire carrière dans les colonies. Son visage était celui de quelqu’un qui vient de découvrir que le monde peut être dangereux.
— On sait qui a fait ça ?
Heskel haussa les épaules.
— Des nationalistes, disent les Anglais. Des bandits, disent les Arabes. La vérité, personne ne la connaît.
Tariq sentit un frisson lui parcourir l’échine, malgré la chaleur. Une bombe. À deux semaines du couronnement. Ce n’était plus des mots, plus des tracts, plus des rumeurs.
Quelque chose avait commencé.
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