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Le palace du Tigre — Par­tie 1

Le palace du Tigre — Par­tie 1

Le Palace
du Tigre

Le palace du Tigre

Par­tie 1

La cha­leur

### I ###

Le ven­ti­la­teur tour­nait trop len­te­ment pour ser­vir à quoi que ce soit. Tariq Had­dad leva les yeux vers les pales qui bras­saient l’air épais du bureau, et se deman­da — pas pour la pre­mière fois — si les Anglais com­pre­naient quelque chose à ce pays qu’ils pré­ten­daient gouverner.

— Vous avez tra­duit le mémo­ran­dum du cheikh Mahmoud ?

Le capi­taine Els­worth ne le regar­dait pas. Il ne regar­dait jamais les indi­gènes quand il leur par­lait. Ses yeux res­taient fixés sur les papiers devant lui, comme si Tariq n’é­tait qu’une voix dés­in­car­née, un pho­no­graphe humain.

— Oui, capi­taine. Il refuse les termes pro­po­sés. Il dit que les Bri­tan­niques l’ont tra­hi une fois, qu’ils le tra­hi­ront encore.

— Le texte exact, Had­dad. Pas votre interprétation.

Tariq rava­la la réponse qui lui mon­tait aux lèvres. Vingt ans de ce métier lui avaient appris la patience — cette patience orien­tale que les Anglais pre­naient pour de la soumission.

— Il écrit : « Vous m’a­vez pro­mis le Kur­dis­tan. Vous m’a­vez don­né des chaînes. Je ne signe­rai rien qui vienne de Londres. »

Els­worth émit un gro­gne­ment. Dehors, par la fenêtre ouverte, mon­tait le brou­ha­ha de la rue Al-Rachid — les mar­chands ambu­lants, le cli­que­tis des calèches, un âne qui brayait quelque part. Bag­dad en août. Cin­quante degrés à l’ombre, et il n’y avait pas d’ombre.

— Très bien. Vous pou­vez disposer.

Tariq ras­sem­bla ses papiers et sor­tit. Dans le cou­loir du Haut-Com­mis­sa­riat, d’autres fonc­tion­naires bri­tan­niques pas­saient sans le voir, leurs che­mises trem­pées de sueur mal­gré les pun­kahs qui s’a­gi­taient au pla­fond, action­nés par des gar­çons indiens accrou­pis dans les coins. L’Em­pire trans­por­tait ses habi­tudes par­tout où il allait.

Il avait ren­dez-vous avec Miss Bell à trois heures. Il lui res­tait une heure à tuer.

### II ###

Le Tigris Palace Hotel se dres­sait au bord du fleuve, légè­re­ment en retrait de la rue, comme un homme de bonne famille qui ne veut pas se mêler à la foule. Deux étages de pierre blonde, des bal­cons en fer for­gé noir­cis par le soleil, des mou­cha­ra­biehs qui fil­traient la lumière en des­sins géo­mé­triques sur les dalles du hall.

Tariq pous­sa la porte vitrée et fut accueilli par une bouf­fée d’air presque frais. Hes­kel Sas­soon avait fait ins­tal­ler des jarres poreuses rem­plies d’eau devant les fenêtres — une tech­nique vieille comme Baby­lone, que les Anglais auraient dû adop­ter au lieu de s’en­tê­ter avec leurs ven­ti­la­teurs mécaniques.

— Tariq.

Hes­kel était à son poste habi­tuel, der­rière le comp­toir de la récep­tion, un jour­nal arabe déplié devant lui. Il avait soixante ans, le crâne dégar­ni, une mous­tache grise impec­ca­ble­ment taillée. Ses yeux noirs ne man­quaient rien.

— Hes­kel.

Ils ne se ser­raient pas la main. Ce n’é­tait pas néces­saire. Leurs pères avaient fait affaire ensemble pen­dant trente ans — Sha­moun Had­dad le négo­ciant chal­déen et Ibra­him Sas­soon l’im­por­ta­teur juif. Tariq avait pas­sé des après-midi d’en­fance dans l’ar­rière-bou­tique des Sas­soon, à écou­ter les deux hommes mar­chan­der en arabe, en turc, par­fois en fran­çais quand ils ne vou­laient pas que les employés comprennent.

— Tu as soif.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. Hes­kel fit signe à un ser­veur, et quelques ins­tants plus tard, un verre de limo­nade appa­rut devant Tariq — fraîche, légè­re­ment sucrée, avec des feuilles de menthe qui flot­taient à la surface.

— Mer­ci.

Tariq s’as­sit sur l’un des fau­teuils du hall, le dos au mur, face à la porte. Une habi­tude qu’il avait prise pen­dant la guerre, et qu’il n’a­vait jamais perdue.

Le hall du Tigris Palace était presque désert à cette heure. Trop tôt pour le thé, trop tard pour le déjeu­ner. Un couple d’An­glais — lui en cos­tume de lin frois­sé, elle en robe claire et cha­peau à large bord — feuille­taient des guides tou­ris­tiques près de la fenêtre. Un offi­cier indien en uni­forme som­no­lait dans un coin, son casque colo­nial posé sur ses genoux. Der­rière le bar, un ser­veur armé­nien asti­quait des verres avec une len­teur méticuleuse.

C’é­tait l’heure morte de Bag­dad. L’heure où la cha­leur écra­sait tout, où même les mouches sem­blaient voler au ralenti.

— Il y a du monde en ce moment ? deman­da Tariq.

Hes­kel haus­sa les épaules.

— Le cou­ron­ne­ment attire les curieux. Des jour­na­listes. Des diplo­mates. Un pho­to­graphe amé­ri­cain qui veut immor­ta­li­ser la nais­sance d’une nation.

Il y avait de l’i­ro­nie dans sa voix, à peine perceptible.

— Et des Anglais ?

— Tou­jours des Anglais. Ils vont et viennent. Cer­tains res­tent, d’autres repartent. Ils pensent que ce pays leur appartient.

— Il leur appartient.

— Pour l’instant.

Hes­kel replia son jour­nal avec soin.

— Tu as enten­du par­ler des troubles à Mossoul ?

Tariq hocha la tête. Les natio­na­listes kurdes s’a­gi­taient dans le nord. Le cheikh Mah­moud, celui dont il venait de tra­duire le mémo­ran­dum, refu­sait de recon­naître l’au­to­ri­té de Bag­dad — et encore moins celle de ce roi qu’on allait leur imposer.

— Les Anglais pensent qu’un Haché­mite sur le trône va tout arran­ger, dit Hes­kel. Ils se trompent.

— Tu crois ?

— Je suis juif, Tariq. Ma famille est à Bag­dad depuis vingt-cinq siècles. Depuis Nabu­cho­do­no­sor. J’ai vu pas­ser les Perses, les Grecs, les Arabes, les Mon­gols, les Turcs. Les Anglais ne sont qu’un épi­sode de plus.

Il sou­rit, un sou­rire fati­gué qui creu­sait les rides autour de ses yeux.

— Mais je dois admettre qu’ils paient bien leurs notes d’hôtel.

### III ###

À trois heures pré­cises, Tariq frap­pa à la porte du bureau de Ger­trude Bell, dans l’aile est du Haut-Commissariat.

— Entrez.

La voix était claire, auto­ri­taire, avec cet accent anglais des classes supé­rieures qui trans­for­mait chaque phrase en décret. Tariq ouvrit la porte.

Le bureau de Miss Bell ne res­sem­blait à aucun autre du bâti­ment. Là où ses col­lègues mas­cu­lins s’en­tou­raient de cartes mili­taires et de por­traits du roi George, elle avait dis­po­sé des tapis per­sans, des pote­ries anciennes, des pho­to­gra­phies de sites archéo­lo­giques. Sur son bureau, entre les dos­siers admi­nis­tra­tifs, trô­nait une sta­tuette sumé­rienne — authen­tique, Tariq en était cer­tain. Miss Bell ne fai­sait rien à moitié.

Elle était assise près de la fenêtre, une ciga­rette à la main, vêtue d’une robe de soie verte qui aurait été élé­gante à Londres et qui sem­blait légè­re­ment incon­grue ici, dans cette cha­leur de four­naise. Cin­quante-deux ans, le visage mince, les yeux d’un bleu per­çant qui sem­blaient voir à tra­vers les murs et les mensonges.

— Tariq. Asseyez-vous.

Il s’as­sit en face d’elle, notant les cernes sous ses yeux, les rides qui s’é­taient creu­sées ces der­niers mois. Miss Bell ne dor­mait pas assez. Miss Bell ne dor­mait jamais assez.

— Le cou­ron­ne­ment est dans deux semaines, dit-elle sans pré­am­bule. Vous êtes au cou­rant des rumeurs ?

— Il y a tou­jours des rumeurs, Miss Bell.

— Celles-ci sont différentes.

Elle écra­sa sa ciga­rette dans un cen­drier de cuivre, un geste brusque qui tra­his­sait sa nervosité.

— On me dit qu’il y a un com­plot. Contre Fay­çal. Contre tout ce que nous avons construit.

Tariq res­ta silen­cieux. Il savait que Miss Bell n’ai­mait pas qu’on l’in­ter­rompe quand elle réflé­chis­sait à voix haute.

— Les natio­na­listes, évi­dem­ment. Ceux qui veulent un calife, pas un roi. Ceux qui refusent tout ce qui vient de Londres. Mais il y a autre chose. Quelque chose de plus organisé.

— Vous avez des noms ?

— Non. C’est pour ça que je vous ai fait venir.

Elle se leva et s’ap­pro­cha de la fenêtre. Dehors, le Tigre cou­lait, jaune et pares­seux, char­riant des roseaux et des déchets. Sur l’autre rive, les pal­miers de Karkh trem­blaient dans la chaleur.

— Vous pou­vez aller là où je ne peux pas aller, Tariq. Dans les cafés, les mos­quées, les souks. Vous pou­vez écou­ter ce que les gens disent quand ils pensent qu’au­cun Anglais n’entend.

— Vous par­lez arabe mieux que la plu­part des Arabes, Miss Bell.

— Je parle arabe comme une Anglaise qui a appris l’a­rabe. Ce n’est pas la même chose.

Elle se retour­na vers lui, et il vit dans ses yeux quelque chose qu’il n’y avait jamais vu aupa­ra­vant. De la peur.

— J’ai besoin de savoir ce qui se pré­pare. Avant qu’il soit trop tard.

### IV ###

Le soir tom­bait sur Bag­dad, et le Tigris Palace s’animait.

Les ven­ti­la­teurs tour­naient plus vite main­te­nant — Hes­kel avait fait accé­lé­rer les géné­ra­teurs. Les lampes à huile pro­je­taient des ombres dorées sur les murs. Sur la ter­rasse qui don­nait sur le fleuve, les tables se rem­plis­saient d’of­fi­ciers bri­tan­niques en civil, de diplo­mates, de mar­chands, de voya­geurs de passage.

Tariq s’é­tait ins­tal­lé au bar, un verre d’a­rak devant lui. L’al­cool ani­sé était trouble, dilué avec de l’eau, selon la tra­di­tion. Il ne buvait pas vrai­ment — il fai­sait sem­blant, comme sou­vent. L’a­rak était un pré­texte pour res­ter, obser­ver, écouter.

À sa gauche, deux offi­ciers du ren­sei­gne­ment dis­cu­taient à voix basse, convain­cus que per­sonne ne com­pre­nait leur anglais rapide. Ils par­laient de livrai­sons d’armes, de tri­bus qu’on pou­vait ache­ter, de tri­bus qu’on ne pou­vait pas acheter.

À sa droite, un jour­na­liste amé­ri­cain — le pho­to­graphe dont Hes­kel avait par­lé — inter­ro­geait un fonc­tion­naire du Haut-Com­mis­sa­riat sur les chances de suc­cès du nou­veau royaume. Le fonc­tion­naire répon­dait avec l’op­ti­misme offi­ciel de rigueur. L’A­mé­ri­cain pre­nait des notes, sceptique.

Et au fond de la ter­rasse, seule à une table, une sil­houette que Tariq recon­nut immédiatement.

Ger­trude Bell buvait du thé, les yeux fixés sur le fleuve. Elle avait chan­gé de robe — du blanc main­te­nant, plus léger — et fumait une autre de ses ciga­rettes inter­mi­nables. Per­sonne ne l’ac­com­pa­gnait. Per­sonne n’o­sait l’ap­pro­cher sans y être invité.

Al-Kha­tun. La Dame. Celle qui avait des­si­né les fron­tières de ce pays sur une carte, dans une salle de confé­rence à Paris, avec un crayon et une règle. Celle qui avait choi­si Fay­çal contre tous les autres can­di­dats, qui l’a­vait impo­sé à Chur­chill, à Cox, à tout le monde.

Elle était la femme la plus puis­sante de Méso­po­ta­mie. Et elle était seule.

Tariq se deman­da si elle avait tou­jours été seule, ou si la soli­tude était venue avec le pouvoir.

### V ###

Il quit­ta le Tigris Palace vers neuf heures et s’en­fon­ça dans les ruelles du vieux Bagdad.

La cha­leur du jour avait reflué, rem­pla­cée par une tié­deur presque sup­por­table. Les échoppes rou­vraient après la sieste de l’a­près-midi. Les ven­deurs de thé cir­cu­laient avec leurs samo­vars de cuivre. Des groupes d’hommes jouaient au back­gam­mon sous les réver­bères, le cla­que­ment des dés ponc­tué d’ex­cla­ma­tions en arabe.

Tariq connais­sait ces rues par cœur. Il y avait gran­di, avant que son père ne s’en­ri­chisse suf­fi­sam­ment pour démé­na­ger dans le quar­tier chré­tien de Bata­ween. Il savait quelles portes s’ou­vraient sur des cours inté­rieures fraîches et silen­cieuses, quelles ruelles menaient à des impasses, quels cafés ser­vaient de lieux de ren­dez-vous aux natio­na­listes, aux contre­ban­diers, aux espions.

Ce soir, il cher­chait un homme.

Nou­ri al-Saïd lui avait don­né un nom, la veille, dans l’an­ti­chambre du bureau de Sir Per­cy Cox. Nou­ri était l’un des rares Ira­kiens à avoir l’o­reille des Bri­tan­niques — un ancien offi­cier otto­man pas­sé du côté de la révolte arabe, fidèle de Fay­çal, ambi­tieux et pru­dent. Il aimait bien Tariq, ou du moins il trou­vait utile de l’a­voir comme allié.

— Il y a un homme, avait dit Nou­ri à voix basse. Un cer­tain Rachid al-Khayoun. Un impri­meur. Il a une presse dans le quar­tier de Kadhi­miya. On dit qu’il imprime des tracts contre le couronnement.

— Des tracts seulement ?

— Peut-être plus. Je ne sais pas. Mais si quel­qu’un sait ce qui se pré­pare, c’est lui.

Tariq mar­chait main­te­nant vers Kadhi­miya, le quar­tier chiite au nord de la ville, là où se trou­vaient les sanc­tuaires dorés des imams. Un quar­tier où les sun­nites n’al­laient pas sou­vent, où les chré­tiens allaient encore moins. Mais Tariq avait un avan­tage : il ne res­sem­blait à rien de pré­cis. Ni tout à fait arabe, ni tout à fait chré­tien, ni tout à fait rien. Il pou­vait se fondre.

La bou­tique de Rachid al-Khayoun était une échoppe étroite coin­cée entre un mar­chand de tis­sus et un répa­ra­teur de nar­gui­lés. La vitrine était sombre, mais une lumière fil­trait par les inter­stices des volets.

Tariq frap­pa.

Un silence. Puis des pas. La porte s’en­trou­vrit, révé­lant un visage méfiant — un jeune homme, vingt ans peut-être, les yeux noirs, la barbe naissante.

— Nous sommes fermés.

— Je cherche Rachid al-Khayoun. Dites-lui que Tariq Had­dad veut lui par­ler. Le fils de Sha­moun Haddad.

Le jeune homme hési­ta, puis refer­ma la porte. Tariq atten­dit. Une minute. Deux. Il com­men­çait à se deman­der s’il n’a­vait pas com­mis une erreur en don­nant son vrai nom.

Puis la porte se rouvrit.

— Entrez.

### VI ###

L’ar­rière-bou­tique sen­tait l’encre et le papier humide. Une presse à bras occu­pait le centre de la pièce, entou­rée de rames de papier, de casiers de carac­tères en plomb, de pots d’encre noire. Des affiches séchaient sur des fils ten­dus entre les murs — des annonces com­mer­ciales, des faire-part de décès, rien de sédi­tieux à pre­mière vue.

Rachid al-Khayoun était un homme d’une cin­quan­taine d’an­nées, petit, ner­veux, avec des mains tachées d’encre et des lunettes rondes qui agran­dis­saient ses yeux. Il regar­dait Tariq avec un mélange de curio­si­té et de méfiance.

— Le fils de Sha­moun Had­dad. J’ai connu votre père. Un homme honnête.

— Il est mort.

— Je sais. La guerre a tué beau­coup d’hommes honnêtes.

Rachid fit signe à Tariq de s’as­seoir sur un tabou­ret, puis s’as­sit lui-même sur une caisse de bois.

— Que vou­lez-vous, mon­sieur Had­dad ? Je ne pense pas que vous soyez venu pour faire impri­mer des cartes de visite.

Tariq déci­da de jouer franc jeu. Avec cer­tains hommes, la ruse était inutile.

— Je tra­vaille pour les Bri­tan­niques. Vous le savez pro­ba­ble­ment. Mais je ne suis pas là pour eux. Je suis là pour moi.

— Et que cher­chez-vous, pour vous ?

— La véri­té. On dit qu’il y a un com­plot contre le cou­ron­ne­ment. Contre Fay­çal. Je veux savoir si c’est vrai.

Rachid res­ta silen­cieux un long moment. Ses doigts jouaient avec un carac­tère d’im­pri­me­rie, le tour­nant et le retournant.

— Pour­quoi ?

— Parce que je vis dans ce pays. Parce que ce qui arrive ici m’af­fecte, moi, ma famille, mon peuple. Parce que je pré­fère savoir que ne pas savoir.

— Votre peuple. Les chrétiens.

— Les Irakiens.

Rachid eut un sou­rire mince.

— Il n’y a pas d’I­ra­kiens, mon­sieur Had­dad. Pas encore. Il y a des chiites, des sun­nites, des Kurdes, des Juifs, des chré­tiens. Des tri­bus, des clans, des familles. Les Anglais ont tra­cé des lignes sur une carte et ils ont appe­lé ça l’I­rak. Mais un pays ne se crée pas avec des lignes.

— Peut-être. Mais le pays existe main­te­nant, qu’on le veuille ou non.

— Et vous pen­sez que Fay­çal peut le gou­ver­ner ? Un Haché­mite du Hed­jaz, un étran­ger, impo­sé par les Anglais ?

— Je pense que l’al­ter­na­tive est pire.

Rachid le regar­da lon­gue­ment, puis hocha la tête.

— Vous êtes peut-être moins naïf que je ne le pensais.

Il se leva et alla fouiller dans une pile de papiers, près de la presse. Il en sor­tit une feuille impri­mée, qu’il ten­dit à Tariq.

— Lisez.

C’é­tait un tract. En arabe, impri­mé en carac­tères ser­rés. Tariq par­cou­rut le texte rapi­de­ment. Un appel à la résis­tance contre l’oc­cu­pa­tion bri­tan­nique, contre le roi fan­toche, contre la tra­hi­son des pro­messes faites aux Arabes. Des mots vio­lents, mais pas inha­bi­tuels. On en trou­vait des dizaines comme celui-ci dans les cafés de Bagdad.

— Ce n’est pas ce que vous cher­chez, dit Rachid. Ce tract est de moi. Des mots. Rien que des mots.

Il reprit la feuille et la repo­sa sur la pile.

— Mais il y a des hommes pour qui les mots ne suf­fisent pas.

— Qui ?

— Je ne sais pas. Pas vrai­ment. Des rumeurs. Des visages aper­çus. Des noms murmurés.

Il hési­ta, puis :

— Il y a une réunion. Demain soir. Dans une mai­son près de la mos­quée d’A­bu Hani­fa. Je ne sais pas qui y sera. Mais si quelque chose se pré­pare, c’est là que ça se décidera.

— Pour­quoi me dites-vous ça ?

Rachid ôta ses lunettes et les essuya avec un pan de sa chemise.

— Parce que je suis contre les Anglais, mon­sieur Had­dad. Pas contre l’I­rak. Et si des imbé­ciles veulent faire cou­ler le sang pour empê­cher un cou­ron­ne­ment, ils ne feront que don­ner aux Anglais un pré­texte pour res­ter plus longtemps.

Il remit ses lunettes.

— Allez à cette réunion. Écou­tez. Et ensuite, faites ce que votre conscience vous dicte.

### VII ###

Tariq ren­tra chez lui après minuit.

Sa chambre était au pre­mier étage d’une mai­son de Bata­ween, le quar­tier chré­tien. Deux pièces modestes — un salon qui ser­vait aus­si de bureau, une chambre avec un lit étroit et une armoire. Les murs étaient nus, à l’ex­cep­tion d’une icône de la Vierge que sa mère lui avait don­née avant de mou­rir, et d’une pho­to­gra­phie jau­nie dans un cadre de bois.

La pho­to­gra­phie mon­trait une jeune femme. Brune, les yeux clairs, un sou­rire timide. Mariam.

Tariq s’as­sit à son bureau et sor­tit une feuille de papier. Il fai­sait ça chaque soir, depuis six ans. Écrire à Mariam. Des lettres qu’il n’en­voyait jamais, parce qu’il ne savait pas où les envoyer.

*Ma très chère,*

*Aujourd’­hui, Miss Bell m’a deman­dé de l’ai­der. Elle a peur. Je ne l’a­vais jamais vue avoir peur. Elle qui a tra­ver­sé le désert seule, qui a négo­cié avec les chei­khs les plus féroces, qui a tenu tête aux géné­raux et aux ministres — elle a peur d’un com­plot qu’elle ne com­prend pas.*

*Je me demande ce que tu pen­se­rais de tout ça. Du roi qu’on va cou­ron­ner. Du pays qu’on nous fabrique. Tu aurais pro­ba­ble­ment dit que les hommes sont fous, que les empires passent, que seuls comptent la famille et la prière.*

*Tu me manques. Tu me man­que­ras toujours.*

Il posa sa plume. Par la fenêtre ouverte, les bruits de la nuit bag­da­dienne mon­taient jus­qu’à lui — un chien qui aboyait au loin, le chant d’un muez­zin attar­dé, le grin­ce­ment d’une char­rette sur les pavés.

La petite croix chal­déenne pesait contre sa poi­trine, sous sa che­mise. Celle que Mariam lui avait don­née, la der­nière fois qu’il l’a­vait vue. À Mos­soul, en avril 1915, quelques semaines avant que tout ne bascule.

Il ne savait pas si elle était vivante ou morte. C’é­tait le pire. Pas le deuil, mais l’in­cer­ti­tude. L’es­poir qui refu­sait de mourir.

Il ran­gea la lettre dans un tiroir, avec toutes les autres, et alla se coucher.

Le ven­ti­la­teur au pla­fond tour­nait len­te­ment, inuti­le­ment. La cha­leur ne retom­bait jamais vrai­ment, même la nuit. Tariq fer­ma les yeux et essaya de dormir.

Demain, il irait à la réunion près de la mos­quée d’A­bu Hani­fa. Il écou­te­rait. Il apprendrait.

Et ensuite, il ferait ce que sa conscience lui dicterait.

### VIII ###

Le len­de­main matin, Tariq retour­na au Tigris Palace.

Il avait besoin de réflé­chir, et il réflé­chis­sait mieux là-bas, dans le hall silen­cieux de l’heure morte, avec un verre de limo­nade et le regard dis­cret de Hes­kel qui ne posait jamais de questions.

Mais ce matin, le hall n’é­tait pas silencieux.

Un attrou­pe­ment s’é­tait for­mé près de la récep­tion. Des voix anglaises, exci­tées, mêlées à des voix arabes, inquiètes. Tariq s’approcha.

Au centre du groupe, un homme était assis sur une chaise, le visage blême, la che­mise tachée de sang. Un méde­cin bri­tan­nique — Tariq le recon­nut, c’é­tait le doc­teur Camp­bell, de l’hô­pi­tal civil — lui ban­dait le bras.

— Que s’est-il pas­sé ? deman­da Tariq à Hes­kel, qui se tenait en retrait.

— Un atten­tat. Ce matin, près du souk de Shor­ja. Une bombe.

— Des morts ?

— Deux. Un mar­chand et son fils. Et trois bles­sés, dont cet homme. Un fonc­tion­naire du Haut-Commissariat.

Tariq regar­da le bles­sé. Il ne le connais­sait pas — un sous-fifre, pro­ba­ble­ment, un de ces jeunes Anglais frais émou­lus d’Ox­ford qui venaient faire car­rière dans les colo­nies. Son visage était celui de quel­qu’un qui vient de décou­vrir que le monde peut être dangereux.

— On sait qui a fait ça ?

Hes­kel haus­sa les épaules.

— Des natio­na­listes, disent les Anglais. Des ban­dits, disent les Arabes. La véri­té, per­sonne ne la connaît.

Tariq sen­tit un fris­son lui par­cou­rir l’é­chine, mal­gré la cha­leur. Une bombe. À deux semaines du cou­ron­ne­ment. Ce n’é­tait plus des mots, plus des tracts, plus des rumeurs.

Quelque chose avait commencé.

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