Le déluge au Baron d’Alep — Partie 3
Le déluge au baron d’Alep
Le déluge au Baron d’Alep
Partie 3
TROISIÈME PARTIE
LA PISTE
Thirion resta inconscient pendant deux heures. On l’avait transporté dans sa chambre, et le médecin appelé par Mazloumian avait diagnostiqué une commotion sans gravité. Il se réveillerait avec un mal de crâne et un trou dans la mémoire, mais rien de plus.
— Qui a fait ça ? demanda Brewster.
Personne ne répondit. Dans le bar, les résidents s’étaient regroupés, livides, évitant de se regarder. La lampe à pétrole projetait des ombres mouvantes sur les murs. Dehors, la pluie avait repris, plus violente que jamais.
— Quelqu’un l’a frappé pour l’empêcher de parler, dit Max Mallowan. Ce qui signifie que Thirion avait raison. Il savait qui était le voleur.
— Ou bien il croyait le savoir, nuança Mrs Mallowan. Ce qui n’est pas la même chose.
Mathilde se taisait. Elle pensait à ce que Thirion s’apprêtait à dire avant que la lumière s’éteigne. Il allait nommer quelqu’un. Qui ?
Elle regarda les visages autour d’elle. Hovanessian, impassible, fumant une cigarette avec un calme qui frisait l’indifférence. Brewster, agité, qui faisait les cent pas devant la fenêtre. Les Mallowan, côte à côte comme toujours, formant un front uni. Et Krikor Mazloumian, debout près de la porte, le visage fermé.
L’un d’entre eux avait frappé Thirion. L’un d’entre eux était le voleur.
*
Le neuvième jour se leva gris et froid. Thirion était réveillé mais ne se souvenait de rien. Il ne se souvenait pas de s’être levé pour faire son annonce, ne se souvenait pas d’avoir dit qu’il savait qui était le coupable, ne se souvenait même pas d’avoir bu au bar. Le coup sur la tête avait effacé les dernières heures de sa mémoire.
— C’est pratique, marmonna Brewster au petit-déjeuner.
— Qu’est-ce que vous insinuez ? demanda Mrs Mallowan.
— Rien. Je constate.
L’atmosphère était devenue irrespirable. Plus personne ne faisait semblant. Les regards étaient ouvertement hostiles, les silences accusateurs. Chacun soupçonnait chacun, et chacun savait qu’il était soupçonné.
Mathilde décida de prendre l’air. Elle monta sur le toit-terrasse de l’hôtel, un endroit qu’elle avait découvert la veille en cherchant un peu de solitude. De là-haut, on voyait les toits d’Alep sous la pluie, les coupoles, les minarets, la masse sombre de la citadelle au loin.
Elle n’était pas seule. Mrs Mallowan était là, assise sur un banc de pierre sous un auvent, son carnet ouvert sur les genoux. Elle griffonnait furieusement, indifférente à la pluie qui tombait à quelques centimètres d’elle.
— Vous aussi, vous aviez besoin d’air, dit-elle sans lever les yeux.
— Je ne vous dérange pas ?
— Au contraire. J’ai besoin de quelqu’un à qui parler.
Mathilde s’assit à côté d’elle. Mrs Mallowan referma son carnet et le glissa dans sa poche.
— J’ai réfléchi toute la nuit, dit-elle. À ce vol. À cette tablette. À Thirion qu’on a frappé. Et je crois que j’ai compris quelque chose.
— Quoi ?
— Ce vol n’est pas ce qu’il paraît.
Mathilde fronça les sourcils.
— Qu’est-ce que vous voulez dire ?
— Je veux dire que nous avons tous supposé que quelqu’un avait volé la tablette parce qu’elle avait de la valeur. C’est l’explication évidente. Mais les explications évidentes sont rarement les bonnes.
— Alors pourquoi l’aurait-on volée ?
Mrs Mallowan se tourna vers elle, les yeux brillants.
— Pour l’empêcher de parler.
*
Mathilde ne comprit pas tout de suite. Mrs Mallowan poursuivit, de sa voix calme de conteuse.
— Vous m’avez dit que cette tablette portait une inscription araméenne. Une marque de propriété attribuant l’objet au trésor de Nabuchodonosor. C’est ça qui lui donnait sa valeur, n’est-ce pas ?
— Oui.
— Et si cette inscription était fausse ?
Mathilde ouvrit la bouche, puis la referma. Elle n’avait pas envisagé cette possibilité.
— Un faux ?
— Pourquoi pas ? Hovanessian est antiquaire. Il achète et vend des objets dont la provenance est souvent douteuse. Qui nous dit qu’il ne vend pas aussi des faux ?
— Mais il m’a montré la tablette pour que je l’authentifie…
— Exactement. Il voulait votre caution scientifique. Une épigraphiste du Louvre qui confirme l’inscription, ça rend le faux plus crédible.
Mathilde secoua la tête.
— Non. J’ai examiné l’inscription. Elle était authentique. L’araméen était correct, le style cohérent avec l’époque néo-babylonienne.
— Vous en êtes certaine ?
— Oui.
Mrs Mallowan hocha lentement la tête.
— Alors nous devons chercher ailleurs. L’inscription était vraie, mais peut-être que le texte akkadien, lui, disait quelque chose qu’il ne fallait pas dire.
— Le texte akkadien ?
— Vous m’avez dit que c’était un document administratif. Un inventaire, ou un contrat. Qu’est-ce qu’il contenait exactement ?
Mathilde ferma les yeux, essayant de se souvenir. Elle avait eu si peu de temps pour examiner la tablette. Elle avait mémorisé l’inscription araméenne parce qu’elle était inhabituelle, mais le texte akkadien…
— C’était une liste, dit-elle lentement. Une liste d’objets. Des vases, des bijoux, des statues. Avec des quantités et des origines.
— Des origines ?
— Oui. Les objets venaient de différents endroits. Damas, Tyr, Gaza, Jérusalem…
Elle s’arrêta net. Mrs Mallowan la regardait avec intensité.
— Jérusalem, répéta la romancière.
— Oui. Il y avait une mention de Jérusalem. Des objets sacrés, si je me souviens bien. Des ustensiles du Temple.
Le silence tomba entre elles. La pluie crépitait sur l’auvent, mais ni l’une ni l’autre ne l’entendait plus.
— Les objets du Temple de Jérusalem, dit Mrs Mallowan. Ceux que Nabuchodonosor a emportés après la destruction de la ville. Le butin sacré des Hébreux.
— Oui.
— Et cette tablette était un inventaire de ce butin.
— Probablement.
Mrs Mallowan se leva et marcha jusqu’au bord de la terrasse, regardant la ville sous la pluie.
— Savez-vous ce que cela signifie, mademoiselle Verdier ?
Mathilde le savait. Elle commençait à comprendre.
— Cette tablette n’est pas seulement une curiosité archéologique, poursuivit Mrs Mallowan. C’est un document politique. Une preuve de ce que Babylone a pris à Jérusalem. Une liste des trésors du Temple.
— Les sionistes, murmura Mathilde.
— Entre autres. Le mouvement sioniste réclame la création d’un foyer national juif en Palestine. Un document prouvant l’existence des trésors du Temple, leur énumération précise, leur destination… cela aurait une valeur symbolique immense.
— Mais aussi les Arabes. Et les Britanniques. Et nous, les Français.
— Exactement. Tout le monde a intérêt à contrôler ce document. Ou à le faire disparaître.
*
Elles redescendirent ensemble, l’esprit en ébullition. Mathilde repensait à tout ce qu’elle avait vu et entendu depuis son arrivée. Les questions de Thirion sur Hovanessian. L’intérêt de Brewster pour les antiquités de la région. La présence d’un officier du renseignement français dans un hôtel d’Alep.
— Thirion, dit-elle soudain. Il savait.
— Oui.
— Il allait dire que le voleur était quelqu’un qui travaillait pour un gouvernement. Pas un voleur ordinaire.
— C’est ce que je pense aussi.
— Mais qui l’a frappé ?
Mrs Mallowan s’arrêta dans l’escalier.
— Quelqu’un qui avait peur d’être nommé. Ou quelqu’un qui voulait protéger le vrai coupable.
— Ce n’est pas la même personne ?
— Pas nécessairement.
Elles arrivèrent dans le hall. Hovanessian était assis dans un fauteuil près de la fenêtre, lisant un journal. Il leva les yeux à leur passage et leur adressa un signe de tête courtois.
Mrs Mallowan s’approcha de lui.
— Monsieur Hovanessian, dit-elle de sa voix la plus aimable. Puis-je vous poser une question ?
— Je vous en prie, madame Mallowan.
— Cette tablette qui vous a été volée. Vous saviez ce qu’elle contenait, n’est-ce pas ? Pas seulement l’inscription araméenne. Le texte akkadien aussi.
Hovanessian ne cilla pas. Ses yeux noirs restèrent parfaitement calmes.
— Je suis antiquaire, madame. Je vends des objets, pas des secrets.
— Mais vous saviez.
— Disons que j’avais des soupçons.
— Et c’est pour ça que vous l’avez montrée à Mlle Verdier. Pas pour authentifier l’inscription, mais pour comprendre ce que disait le texte principal.
Hovanessian posa son journal et regarda Mrs Mallowan avec un respect nouveau.
— Vous êtes perspicace, madame.
— C’est mon métier.
Il y eut un silence. Puis Hovanessian se leva.
— Suivez-moi, dit-il. Toutes les deux. Il y a quelque chose que je dois vous montrer.
*
Ils montèrent jusqu’à la chambre d’Hovanessian. L’antiquaire ferma la porte à clé derrière eux et alla s’agenouiller devant la malle qui se trouvait dans un coin de la pièce.
— La serviette a été volée, dit-il en ouvrant la malle. Mais pas tout ce qu’elle contenait.
Il sortit un paquet de tissu qu’il déposa sur le lit. Il le déplia avec des gestes lents, révélant une petite tablette d’argile.
Mathilde écarquilla les yeux.
— Mais… c’est…
— Non, dit Hovanessian. Ce n’est pas la même. C’est une copie. Un moulage que j’avais fait faire avant de montrer l’original.
— Un moulage ?
— Je suis prudent, mademoiselle Verdier. Dans mon métier, on apprend à l’être. Quand j’ai compris ce que cette tablette pouvait contenir, j’ai fait réaliser une copie exacte. Au cas où.
Il tendit le moulage à Mathilde. Elle le prit entre ses mains. C’était plus léger que l’original, le matériau différent, mais les signes étaient parfaitement reproduits.
— C’est une copie parfaite, dit-elle. Les inscriptions sont lisibles.
— Alors lisez-les, dit Mrs Mallowan. Dites-nous ce que dit ce texte.
Mathilde s’assit sur la chaise du bureau et approcha le moulage de la fenêtre. La lumière grise de la pluie n’était pas idéale, mais suffisante.
Elle lut en silence, traduisant mentalement les signes cunéiformes. C’était effectivement un inventaire, comme elle l’avait pensé. Une liste d’objets précieux avec leurs descriptions, leurs poids, leurs origines.
Et à la fin, une phrase qui la fit s’arrêter.
— Qu’est-ce qu’il y a ? demanda Mrs Mallowan.
Mathilde leva les yeux.
— Ce n’est pas seulement un inventaire du butin de Jérusalem. C’est un reçu.
— Un reçu ?
— Oui. La tablette enregistre le transfert de ces objets. Ils ont été confiés à quelqu’un. Un gardien. Un dépositaire.
— Qui ?
Mathilde relut la phrase pour être sûre.
— Le texte dit : « Confié à la garde du temple de Shamash à Sippar, jusqu’à ce que le roi ordonne leur retour. »
Le silence tomba dans la pièce. Mrs Mallowan et Hovanessian échangèrent un regard.
— Sippar, dit l’antiquaire. C’est à une cinquantaine de kilomètres au sud de Bagdad.
— Les trésors du Temple de Jérusalem ont été déposés dans un temple babylonien, dit Mrs Mallowan. Et cette tablette est le reçu.
— Ce qui signifie, poursuivit Mathilde, que quelqu’un qui aurait ce document pourrait réclamer ces trésors. Si tant est qu’ils existent encore.
— Ils n’existent plus, dit Hovanessian. Sippar a été fouillée. On n’y a jamais rien trouvé de tel.
— Mais le document, lui, existe. Et sa valeur symbolique est immense.
*
Ils redescendirent séparément, pour ne pas attirer l’attention. Mathilde avait le moulage dans son sac, dissimulé sous des cahiers de notes. Elle se sentait comme une conspiratrice, une voleuse de secrets.
Dans le hall, elle croisa Brewster qui montait vers les chambres. Il lui adressa un regard étrange, mi-curieux, mi-méfiant.
— Mademoiselle Verdier. Vous avez l’air bien songeuse.
— La pluie, dit-elle. Elle finit par peser sur le moral.
— Oui. Vivement que tout ça soit fini.
Il continua sa montée. Mathilde le regarda disparaître dans l’escalier. Puis elle alla s’asseoir au bar, commanda un thé, et attendit.
Elle attendit longtemps. Les heures passèrent. La pluie continuait de tomber. Les résidents allaient et venaient, fantômes gris dans la lumière grise.
Vers six heures du soir, elle vit ce qu’elle attendait.
Brewster descendit l’escalier avec sa valise. Il traversa le hall d’un pas rapide, sans regarder personne, et sortit sous la pluie.
Mathilde se leva et le suivit.
*
Il marchait vite, sa valise à la main, son chapeau enfoncé sur la tête. La pluie tombait dru mais il ne semblait pas s’en soucier. Il prit la direction de la gare.
Mathilde le suivait à distance, se cachant dans les encoignures des portes, profitant de la pluie qui brouillait les silhouettes. Elle ne savait pas ce qu’elle faisait, pourquoi elle faisait ça. Elle agissait par instinct.
À la gare, Brewster s’arrêta devant le guichet et acheta un billet. Mathilde s’approcha suffisamment pour entendre :
— Beyrouth. Premier train disponible.
Le prochain train partait dans une heure. Brewster s’installa dans la salle d’attente, sa valise entre les jambes. Mathilde resta dehors, sous l’auvent, à l’observer à travers la vitre.
Elle remarqua alors quelque chose d’étrange. La valise de Brewster était différente. Ce n’était plus la grande malle de cuir qu’il avait apportée en arrivant, mais une valise plus petite, plus légère. Une serviette de voyage.
Une serviette.
Le cœur de Mathilde s’accéléra. Elle recula dans l’ombre et attendit.
*
Le train arriva avec son habituel retard. Brewster monta dans un wagon de première classe. Mathilde hésita, puis monta dans le wagon suivant.
Elle n’avait pas de billet, pas de bagages, rien. Elle avait quitté l’hôtel sans prévenir personne, sans même prendre son manteau. Elle était trempée jusqu’aux os, tremblante de froid et d’excitation.
Le train s’ébranla. Alep disparut dans la pluie.
Mathilde resta debout dans le couloir, regardant défiler le paysage gris. Qu’est-ce qu’elle faisait ? Pourquoi suivait-elle cet homme ? Qu’espérait-elle trouver ?
Elle n’avait pas de réponse. Seulement une certitude : Brewster avait la tablette. Il l’avait volée, ou il l’avait achetée à celui qui l’avait volée. Et il s’enfuyait avec.
Le contrôleur passa. Mathilde expliqua qu’elle avait oublié son billet à l’hôtel, qu’elle pouvait payer en liquide. Le contrôleur la regarda d’un air soupçonneux mais accepta l’argent.
Elle s’installa dans un compartiment vide et ferma les yeux. Le bruit du train sur les rails la berçait. Elle pensa à Mrs Mallowan, qui devait se demander où elle était passée. Elle pensa à Hovanessian, avec son moulage et ses secrets. Elle pensa à la tablette, à ce qu’elle représentait, aux forces qu’elle avait mises en mouvement.
Le train roulait vers Beyrouth, vers la mer, vers l’Occident.
*
À Homs, le train s’arrêta pour une correspondance. Mathilde descendit sur le quai, les jambes engourdies, et vit Brewster descendre aussi. Il ne l’avait pas vue, ou faisait semblant de ne pas la voir.
Il entra dans le buffet de la gare. Mathilde le suivit.
Le buffet était bondé, enfumé, bruyant. Des soldats français jouaient aux cartes dans un coin. Des marchands négociaient autour de petites tables. Brewster se fraya un chemin jusqu’au comptoir et commanda un whisky.
Mathilde s’approcha de lui.
— Monsieur Brewster.
Il se retourna, et elle vit passer dans ses yeux une succession d’émotions : surprise, méfiance, calcul.
— Mademoiselle Verdier. Quelle coïncidence.
— Ce n’est pas une coïncidence.
Il but une gorgée de whisky, sans la quitter des yeux.
— Vous m’avez suivi.
— Oui.
— Pourquoi ?
— Parce que je sais ce que vous avez dans votre valise.
Le visage de Brewster se ferma. Il posa son verre sur le comptoir avec un bruit sec.
— Je ne vois pas de quoi vous parlez.
— La tablette d’Hovanessian. Celle qui a été volée. Celle qui contient l’inventaire des trésors du Temple de Jérusalem.
Brewster la regarda longuement. Autour d’eux, le bruit du buffet continuait, indifférent à leur conversation.
— Vous êtes plus maligne que je ne pensais, dit-il finalement.
— C’est vous qui l’avez volée ?
— Non.
— Alors qui ?
— Thirion. Thirion l’a volée sur ordre du gouvernement français. Mais il s’est fait avoir. Il croyait qu’on lui demandait de récupérer un objet de valeur pour le compte de la France. Il n’avait pas compris ce que cette tablette représentait vraiment.
— Et vous, vous avez compris.
— Disons que j’ai des contacts. Des gens qui m’ont expliqué ce que je devais chercher.
— Et vous avez frappé Thirion pour lui prendre la tablette.
Brewster secoua la tête.
— Non. C’est là que vous vous trompez. Je n’ai pas frappé Thirion.
— Alors qui ?
— Hovanessian.
*
Mathilde mit un moment à comprendre.
— Hovanessian ?
— Oui. Hovanessian a frappé Thirion. Parce que Thirion allait révéler que la tablette avait été volée pour le compte des Français. Hovanessian ne voulait pas de scandale. Il préférait que tout le monde continue à soupçonner tout le monde, pendant qu’il négociait en sous-main.
— Négociait avec qui ?
— Avec moi. Avec les Anglais. Avec les sionistes. Avec quiconque était prêt à payer le prix.
Mathilde sentit le sol se dérober sous ses pieds. Elle avait cru comprendre, mais elle n’avait rien compris du tout.
— Hovanessian vous a vendu la tablette ?
— Pas exactement. Disons qu’il me l’a confiée. Je dois la livrer à certaines personnes à Beyrouth. Des gens qui sauront quoi en faire.
— Qui ?
Brewster sourit.
— Des archéologues américains. Le Field Museum de Chicago. Officiellement, c’est une acquisition scientifique. En réalité, c’est un coup politique.
— Je ne comprends pas.
— Les Américains veulent avoir leur mot à dire au Proche-Orient. Jusqu’ici, ce sont les Britanniques et les Français qui se partagent la région. Mais les choses changent. Le pétrole change tout. Et cette tablette… cette tablette est une carte à jouer. Celui qui la possède peut l’utiliser comme monnaie d’échange.
— Une monnaie d’échange contre quoi ?
— Contre n’importe quoi. Des concessions pétrolières. Des accès diplomatiques. Des alliances. Dans ce monde, mademoiselle Verdier, tout se négocie.
*
Le train pour Beyrouth siffla sur le quai. Brewster vida son verre et prit sa valise.
— Vous pouvez me dénoncer si vous voulez, dit-il. Mais ça ne servira à rien. Personne ne vous croira. Et même si on vous croit, la tablette sera déjà loin.
— Et Hovanessian ?
— Hovanessian s’en sortira. Il s’en sort toujours. C’est un survivant.
Il se dirigea vers la porte. Mathilde le retint par le bras.
— Attendez. Pourquoi me racontez-vous tout ça ?
Brewster se retourna. Pour la première fois, son expression était sincère.
— Parce que vous êtes la seule personne honnête dans cette histoire, mademoiselle Verdier. Vous êtes venue ici pour étudier des inscriptions, pas pour jouer aux espions. Vous méritez de savoir la vérité.
— Et vous pensez que ça change quelque chose ?
— Non. Mais au moins, vous ne passerez pas le reste de votre vie à vous demander ce qui s’est passé.
Il lui adressa un dernier sourire, presque amical, et sortit sous la pluie.
Mathilde le regarda monter dans le train. Elle le regarda s’installer dans son compartiment. Elle le regarda disparaître dans la nuit.
Et elle resta là, sur le quai de la gare de Homs, à regarder le train s’éloigner vers la mer.
*
Elle rentra à Alep le lendemain matin, par le premier train. Le soleil s’était enfin levé, pour la première fois depuis dix jours. Le ciel était d’un bleu intense, presque douloureux après toute cette grisaille.
Au Baron Hotel, on l’attendait avec inquiétude. Mrs Mallowan lui sauta presque dessus quand elle entra dans le hall.
— Où étiez-vous passée ? Nous avons cru…
— Je sais. Je suis désolée.
Elle raconta tout. Brewster, le train, la conversation à Homs. La tablette qui était déjà en route pour Beyrouth, puis pour Chicago. Le rôle d’Hovanessian. Le coup de Thirion.
Mrs Mallowan l’écouta sans l’interrompre, les yeux brillants.
— C’est extraordinaire, dit-elle quand Mathilde eut fini. Absolument extraordinaire. Je n’aurais pas écrit mieux.
— Ce n’est pas un roman.
— Non. C’est la réalité. Ce qui est encore plus intéressant.
Elle sortit son carnet et se mit à griffonner.
— Vous prenez des notes ?
— Évidemment. Une histoire pareille, ça ne s’invente pas. Ça se note.
*
Hovanessian était parti pendant la nuit, sans laisser d’adresse. Le capitaine Thirion, lui, était toujours là, convalescent dans sa chambre, ne se souvenant toujours de rien.
Max Mallowan avait reçu un télégramme de Ninive : les pistes étaient de nouveau praticables. Le couple devait partir le lendemain.
Le soir, au bar, Mrs Mallowan vint s’asseoir à côté de Mathilde.
— Vous savez, dit-elle, ce que vous avez fait était très courageux. Suivre Brewster comme ça, toute seule.
— C’était stupide, oui.
— Courageux et stupide ne sont pas incompatibles. Souvent, ils vont ensemble.
Elle commanda un gin tonic et contempla la pluie qui avait repris, légère cette fois, presque douce.
— Et maintenant ? Qu’allez-vous faire ?
— Attendre M. Parrot. Faire mon travail à Tell Ahmar. Rentrer à Paris.
— Et cette tablette ?
Mathilde haussa les épaules.
— Elle est partie. Je ne peux rien y faire.
— Mais le moulage existe toujours.
Mathilde se figea. Elle avait oublié le moulage, qu’elle avait laissé dans sa chambre avant de suivre Brewster.
— Hovanessian ne l’a pas récupéré ?
— Non. Il est parti précipitamment. Je suppose qu’il avait d’autres soucis.
Mathilde monta dans sa chambre. Le moulage était toujours là, caché sous ses cahiers de notes. Elle le prit entre ses mains, le retourna, examina les inscriptions.
Un document attestant que les trésors du Temple de Jérusalem avaient été confiés à un temple babylonien. Un reçu vieux de deux mille cinq cents ans.
Elle pouvait le détruire. Le briser, le jeter, faire comme s’il n’avait jamais existé.
Elle pouvait l’emporter à Paris. Le montrer à ses collègues du Louvre. Publier l’inscription, la faire connaître au monde entier.
Elle pouvait le garder pour elle. Un secret, un trésor personnel, une preuve de ce qu’elle avait vécu.
Elle resta longtemps assise sur le lit, le moulage entre les mains, à réfléchir.
Puis elle prit sa décision.
*
Le lendemain matin, M. Parrot arriva enfin de Mari. C’était un homme sec et nerveux, tout en angles, avec des yeux de fouilleur habitués à scruter la terre. Il serra la main de Mathilde avec une énergie excessive.
— Mademoiselle Verdier ! Enfin ! Je suis navré de ce retard. Les pluies ont été terribles cette année.
— Ce n’est pas grave. J’ai eu le temps de m’acclimater.
Ils partirent le jour même pour Tell Ahmar. Le soleil brillait, les pistes séchaient, le désert reprenait ses couleurs d’or et d’ocre.
Dans la voiture qui les emmenait vers le chantier de fouilles, Mathilde regardait le paysage défiler. Elle pensait au Baron Hotel, à ses couloirs sombres, à ses résidents énigmatiques. Elle pensait à Mrs Mallowan et à ses carnets. Elle pensait à Hovanessian et à ses secrets. Elle pensait à Brewster et à sa tablette volée, qui était peut-être déjà sur un bateau vers l’Amérique.
Et elle pensait au moulage, qu’elle avait laissé à Alep.
Pas dans sa chambre. Pas dans ses bagages.
Elle l’avait confié à Krikor Mazloumian, avec une lettre expliquant ce que c’était et ce qu’il fallait en faire.
« Gardez-le, avait-elle écrit. Un jour, quelqu’un viendra qui saura quoi en faire. Quelqu’un de mieux placé que moi pour décider si le monde doit savoir. »
C’était peut-être lâche. C’était peut-être sage. Elle ne savait pas.
Elle savait seulement que cette tablette ne lui appartenait pas. Elle appartenait à l’Histoire. Et l’Histoire saurait bien, un jour ou l’autre, la retrouver.
*
Des années plus tard, Mathilde lut dans un journal qu’une romancière anglaise avait publié un nouveau livre. Un roman policier se déroulant sur un chantier de fouilles en Mésopotamie. Un archéologue odieux était assassiné, et une tablette cunéiforme jouait un rôle central dans l’intrigue.
Le livre s’appelait Meurtre en Mésopotamie.
Mathilde sourit en le lisant. Elle reconnut certains détails, certaines atmosphères, certains personnages. Mrs Mallowan avait pris des notes, comme elle l’avait dit. Et elle en avait fait un roman.
Ce n’était pas tout à fait l’histoire de la tablette d’Alep. Les noms étaient différents, les circonstances modifiées, le dénouement changé. Mais l’essentiel était là : le huis clos, la suspicion, les secrets qui remontaient à la surface.
Et quelque part entre les lignes, Mathilde crut reconnaître une jeune Française, arrivée par le train de Taurus un soir de pluie, qui avait regardé une tablette avec les yeux d’une savante.
Elle referma le livre et le posa sur sa table de nuit.
Dehors, le soleil se couchait sur Paris. Les toits de zinc brillaient comme de l’or.
Elle pensa à Alep, à la citadelle, aux palmiers du Baron Hotel.
Elle se demanda si le moulage était toujours là, quelque part dans les archives de la famille Mazloumian.
Elle se demanda si quelqu’un, un jour, le retrouverait.
Et elle sut qu’elle ne le saurait jamais.
C’était peut-être mieux ainsi.
FIN
