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Le déluge au Baron d’A­lep — Par­tie 3

Le déluge au Baron d’A­lep — Par­tie 3

Le déluge au baron d’Alep

Le déluge au Baron d’Alep

Par­tie 3

 

TROI­SIÈME PARTIE

LA PISTE

Thi­rion res­ta incons­cient pen­dant deux heures. On l’a­vait trans­por­té dans sa chambre, et le méde­cin appe­lé par Maz­lou­mian avait diag­nos­ti­qué une com­mo­tion sans gra­vi­té. Il se réveille­rait avec un mal de crâne et un trou dans la mémoire, mais rien de plus.

— Qui a fait ça ? deman­da Brewster.

Per­sonne ne répon­dit. Dans le bar, les rési­dents s’é­taient regrou­pés, livides, évi­tant de se regar­der. La lampe à pétrole pro­je­tait des ombres mou­vantes sur les murs. Dehors, la pluie avait repris, plus vio­lente que jamais.

— Quel­qu’un l’a frap­pé pour l’empêcher de par­ler, dit Max Mal­lo­wan. Ce qui signi­fie que Thi­rion avait rai­son. Il savait qui était le voleur.

— Ou bien il croyait le savoir, nuan­ça Mrs Mal­lo­wan. Ce qui n’est pas la même chose.

Mathilde se tai­sait. Elle pen­sait à ce que Thi­rion s’ap­prê­tait à dire avant que la lumière s’é­teigne. Il allait nom­mer quel­qu’un. Qui ?

Elle regar­da les visages autour d’elle. Hova­nes­sian, impas­sible, fumant une ciga­rette avec un calme qui fri­sait l’in­dif­fé­rence. Brews­ter, agi­té, qui fai­sait les cent pas devant la fenêtre. Les Mal­lo­wan, côte à côte comme tou­jours, for­mant un front uni. Et Kri­kor Maz­lou­mian, debout près de la porte, le visage fermé.

L’un d’entre eux avait frap­pé Thi­rion. L’un d’entre eux était le voleur.

*

Le neu­vième jour se leva gris et froid. Thi­rion était réveillé mais ne se sou­ve­nait de rien. Il ne se sou­ve­nait pas de s’être levé pour faire son annonce, ne se sou­ve­nait pas d’a­voir dit qu’il savait qui était le cou­pable, ne se sou­ve­nait même pas d’a­voir bu au bar. Le coup sur la tête avait effa­cé les der­nières heures de sa mémoire.

— C’est pra­tique, mar­mon­na Brews­ter au petit-déjeuner.

— Qu’est-ce que vous insi­nuez ? deman­da Mrs Mallowan.

— Rien. Je constate.

L’at­mo­sphère était deve­nue irres­pi­rable. Plus per­sonne ne fai­sait sem­blant. Les regards étaient ouver­te­ment hos­tiles, les silences accu­sa­teurs. Cha­cun soup­çon­nait cha­cun, et cha­cun savait qu’il était soupçonné.

Mathilde déci­da de prendre l’air. Elle mon­ta sur le toit-ter­rasse de l’hô­tel, un endroit qu’elle avait décou­vert la veille en cher­chant un peu de soli­tude. De là-haut, on voyait les toits d’A­lep sous la pluie, les cou­poles, les mina­rets, la masse sombre de la cita­delle au loin.

Elle n’é­tait pas seule. Mrs Mal­lo­wan était là, assise sur un banc de pierre sous un auvent, son car­net ouvert sur les genoux. Elle grif­fon­nait furieu­se­ment, indif­fé­rente à la pluie qui tom­bait à quelques cen­ti­mètres d’elle.

— Vous aus­si, vous aviez besoin d’air, dit-elle sans lever les yeux.

— Je ne vous dérange pas ?

— Au contraire. J’ai besoin de quel­qu’un à qui parler.

Mathilde s’as­sit à côté d’elle. Mrs Mal­lo­wan refer­ma son car­net et le glis­sa dans sa poche.

— J’ai réflé­chi toute la nuit, dit-elle. À ce vol. À cette tablette. À Thi­rion qu’on a frap­pé. Et je crois que j’ai com­pris quelque chose.

— Quoi ?

— Ce vol n’est pas ce qu’il paraît.

Mathilde fron­ça les sourcils.

— Qu’est-ce que vous vou­lez dire ?

— Je veux dire que nous avons tous sup­po­sé que quel­qu’un avait volé la tablette parce qu’elle avait de la valeur. C’est l’ex­pli­ca­tion évi­dente. Mais les expli­ca­tions évi­dentes sont rare­ment les bonnes.

— Alors pour­quoi l’au­rait-on volée ?

Mrs Mal­lo­wan se tour­na vers elle, les yeux brillants.

— Pour l’empêcher de parler.

*

Mathilde ne com­prit pas tout de suite. Mrs Mal­lo­wan pour­sui­vit, de sa voix calme de conteuse.

— Vous m’a­vez dit que cette tablette por­tait une ins­crip­tion ara­méenne. Une marque de pro­prié­té attri­buant l’ob­jet au tré­sor de Nabu­cho­do­no­sor. C’est ça qui lui don­nait sa valeur, n’est-ce pas ?

— Oui.

— Et si cette ins­crip­tion était fausse ?

Mathilde ouvrit la bouche, puis la refer­ma. Elle n’a­vait pas envi­sa­gé cette possibilité.

— Un faux ?

— Pour­quoi pas ? Hova­nes­sian est anti­quaire. Il achète et vend des objets dont la pro­ve­nance est sou­vent dou­teuse. Qui nous dit qu’il ne vend pas aus­si des faux ?

— Mais il m’a mon­tré la tablette pour que je l’authentifie…

— Exac­te­ment. Il vou­lait votre cau­tion scien­ti­fique. Une épi­gra­phiste du Louvre qui confirme l’ins­crip­tion, ça rend le faux plus crédible.

Mathilde secoua la tête.

— Non. J’ai exa­mi­né l’ins­crip­tion. Elle était authen­tique. L’a­ra­méen était cor­rect, le style cohé­rent avec l’é­poque néo-babylonienne.

— Vous en êtes certaine ?

— Oui.

Mrs Mal­lo­wan hocha len­te­ment la tête.

— Alors nous devons cher­cher ailleurs. L’ins­crip­tion était vraie, mais peut-être que le texte akka­dien, lui, disait quelque chose qu’il ne fal­lait pas dire.

— Le texte akkadien ?

— Vous m’a­vez dit que c’é­tait un docu­ment admi­nis­tra­tif. Un inven­taire, ou un contrat. Qu’est-ce qu’il conte­nait exactement ?

Mathilde fer­ma les yeux, essayant de se sou­ve­nir. Elle avait eu si peu de temps pour exa­mi­ner la tablette. Elle avait mémo­ri­sé l’ins­crip­tion ara­méenne parce qu’elle était inha­bi­tuelle, mais le texte akkadien…

— C’é­tait une liste, dit-elle len­te­ment. Une liste d’ob­jets. Des vases, des bijoux, des sta­tues. Avec des quan­ti­tés et des origines.

— Des origines ?

— Oui. Les objets venaient de dif­fé­rents endroits. Damas, Tyr, Gaza, Jérusalem…

Elle s’ar­rê­ta net. Mrs Mal­lo­wan la regar­dait avec intensité.

— Jéru­sa­lem, répé­ta la romancière.

— Oui. Il y avait une men­tion de Jéru­sa­lem. Des objets sacrés, si je me sou­viens bien. Des usten­siles du Temple.

Le silence tom­ba entre elles. La pluie cré­pi­tait sur l’auvent, mais ni l’une ni l’autre ne l’en­ten­dait plus.

— Les objets du Temple de Jéru­sa­lem, dit Mrs Mal­lo­wan. Ceux que Nabu­cho­do­no­sor a empor­tés après la des­truc­tion de la ville. Le butin sacré des Hébreux.

— Oui.

— Et cette tablette était un inven­taire de ce butin.

— Pro­ba­ble­ment.

Mrs Mal­lo­wan se leva et mar­cha jus­qu’au bord de la ter­rasse, regar­dant la ville sous la pluie.

— Savez-vous ce que cela signi­fie, made­moi­selle Verdier ?

Mathilde le savait. Elle com­men­çait à comprendre.

— Cette tablette n’est pas seule­ment une curio­si­té archéo­lo­gique, pour­sui­vit Mrs Mal­lo­wan. C’est un docu­ment poli­tique. Une preuve de ce que Baby­lone a pris à Jéru­sa­lem. Une liste des tré­sors du Temple.

— Les sio­nistes, mur­mu­ra Mathilde.

— Entre autres. Le mou­ve­ment sio­niste réclame la créa­tion d’un foyer natio­nal juif en Pales­tine. Un docu­ment prou­vant l’exis­tence des tré­sors du Temple, leur énu­mé­ra­tion pré­cise, leur des­ti­na­tion… cela aurait une valeur sym­bo­lique immense.

— Mais aus­si les Arabes. Et les Bri­tan­niques. Et nous, les Français.

— Exac­te­ment. Tout le monde a inté­rêt à contrô­ler ce docu­ment. Ou à le faire disparaître.

*

Elles redes­cen­dirent ensemble, l’es­prit en ébul­li­tion. Mathilde repen­sait à tout ce qu’elle avait vu et enten­du depuis son arri­vée. Les ques­tions de Thi­rion sur Hova­nes­sian. L’in­té­rêt de Brews­ter pour les anti­qui­tés de la région. La pré­sence d’un offi­cier du ren­sei­gne­ment fran­çais dans un hôtel d’Alep.

— Thi­rion, dit-elle sou­dain. Il savait.

— Oui.

— Il allait dire que le voleur était quel­qu’un qui tra­vaillait pour un gou­ver­ne­ment. Pas un voleur ordinaire.

— C’est ce que je pense aussi.

— Mais qui l’a frappé ?

Mrs Mal­lo­wan s’ar­rê­ta dans l’escalier.

— Quel­qu’un qui avait peur d’être nom­mé. Ou quel­qu’un qui vou­lait pro­té­ger le vrai coupable.

— Ce n’est pas la même personne ?

— Pas nécessairement.

Elles arri­vèrent dans le hall. Hova­nes­sian était assis dans un fau­teuil près de la fenêtre, lisant un jour­nal. Il leva les yeux à leur pas­sage et leur adres­sa un signe de tête courtois.

Mrs Mal­lo­wan s’ap­pro­cha de lui.

— Mon­sieur Hova­nes­sian, dit-elle de sa voix la plus aimable. Puis-je vous poser une question ?

— Je vous en prie, madame Mallowan.

— Cette tablette qui vous a été volée. Vous saviez ce qu’elle conte­nait, n’est-ce pas ? Pas seule­ment l’ins­crip­tion ara­méenne. Le texte akka­dien aussi.

Hova­nes­sian ne cil­la pas. Ses yeux noirs res­tèrent par­fai­te­ment calmes.

— Je suis anti­quaire, madame. Je vends des objets, pas des secrets.

— Mais vous saviez.

— Disons que j’a­vais des soupçons.

— Et c’est pour ça que vous l’a­vez mon­trée à Mlle Ver­dier. Pas pour authen­ti­fier l’ins­crip­tion, mais pour com­prendre ce que disait le texte principal.

Hova­nes­sian posa son jour­nal et regar­da Mrs Mal­lo­wan avec un res­pect nouveau.

— Vous êtes pers­pi­cace, madame.

— C’est mon métier.

Il y eut un silence. Puis Hova­nes­sian se leva.

— Sui­vez-moi, dit-il. Toutes les deux. Il y a quelque chose que je dois vous montrer.

*

Ils mon­tèrent jus­qu’à la chambre d’Ho­va­nes­sian. L’an­ti­quaire fer­ma la porte à clé der­rière eux et alla s’a­ge­nouiller devant la malle qui se trou­vait dans un coin de la pièce.

— La ser­viette a été volée, dit-il en ouvrant la malle. Mais pas tout ce qu’elle contenait.

Il sor­tit un paquet de tis­su qu’il dépo­sa sur le lit. Il le déplia avec des gestes lents, révé­lant une petite tablette d’argile.

Mathilde écar­quilla les yeux.

— Mais… c’est…

— Non, dit Hova­nes­sian. Ce n’est pas la même. C’est une copie. Un mou­lage que j’a­vais fait faire avant de mon­trer l’original.

— Un moulage ?

— Je suis pru­dent, made­moi­selle Ver­dier. Dans mon métier, on apprend à l’être. Quand j’ai com­pris ce que cette tablette pou­vait conte­nir, j’ai fait réa­li­ser une copie exacte. Au cas où.

Il ten­dit le mou­lage à Mathilde. Elle le prit entre ses mains. C’é­tait plus léger que l’o­ri­gi­nal, le maté­riau dif­fé­rent, mais les signes étaient par­fai­te­ment reproduits.

— C’est une copie par­faite, dit-elle. Les ins­crip­tions sont lisibles.

— Alors lisez-les, dit Mrs Mal­lo­wan. Dites-nous ce que dit ce texte.

Mathilde s’as­sit sur la chaise du bureau et appro­cha le mou­lage de la fenêtre. La lumière grise de la pluie n’é­tait pas idéale, mais suffisante.

Elle lut en silence, tra­dui­sant men­ta­le­ment les signes cunéi­formes. C’é­tait effec­ti­ve­ment un inven­taire, comme elle l’a­vait pen­sé. Une liste d’ob­jets pré­cieux avec leurs des­crip­tions, leurs poids, leurs origines.

Et à la fin, une phrase qui la fit s’arrêter.

— Qu’est-ce qu’il y a ? deman­da Mrs Mallowan.

Mathilde leva les yeux.

— Ce n’est pas seule­ment un inven­taire du butin de Jéru­sa­lem. C’est un reçu.

— Un reçu ?

— Oui. La tablette enre­gistre le trans­fert de ces objets. Ils ont été confiés à quel­qu’un. Un gar­dien. Un dépositaire.

— Qui ?

Mathilde relut la phrase pour être sûre.

— Le texte dit : « Confié à la garde du temple de Sha­mash à Sip­par, jus­qu’à ce que le roi ordonne leur retour. »

Le silence tom­ba dans la pièce. Mrs Mal­lo­wan et Hova­nes­sian échan­gèrent un regard.

— Sip­par, dit l’an­ti­quaire. C’est à une cin­quan­taine de kilo­mètres au sud de Bagdad.

— Les tré­sors du Temple de Jéru­sa­lem ont été dépo­sés dans un temple baby­lo­nien, dit Mrs Mal­lo­wan. Et cette tablette est le reçu.

— Ce qui signi­fie, pour­sui­vit Mathilde, que quel­qu’un qui aurait ce docu­ment pour­rait récla­mer ces tré­sors. Si tant est qu’ils existent encore.

— Ils n’existent plus, dit Hova­nes­sian. Sip­par a été fouillée. On n’y a jamais rien trou­vé de tel.

— Mais le docu­ment, lui, existe. Et sa valeur sym­bo­lique est immense.

*

Ils redes­cen­dirent sépa­ré­ment, pour ne pas atti­rer l’at­ten­tion. Mathilde avait le mou­lage dans son sac, dis­si­mu­lé sous des cahiers de notes. Elle se sen­tait comme une conspi­ra­trice, une voleuse de secrets.

Dans le hall, elle croi­sa Brews­ter qui mon­tait vers les chambres. Il lui adres­sa un regard étrange, mi-curieux, mi-méfiant.

— Made­moi­selle Ver­dier. Vous avez l’air bien songeuse.

— La pluie, dit-elle. Elle finit par peser sur le moral.

— Oui. Vive­ment que tout ça soit fini.

Il conti­nua sa mon­tée. Mathilde le regar­da dis­pa­raître dans l’es­ca­lier. Puis elle alla s’as­seoir au bar, com­man­da un thé, et attendit.

Elle atten­dit long­temps. Les heures pas­sèrent. La pluie conti­nuait de tom­ber. Les rési­dents allaient et venaient, fan­tômes gris dans la lumière grise.

Vers six heures du soir, elle vit ce qu’elle attendait.

Brews­ter des­cen­dit l’es­ca­lier avec sa valise. Il tra­ver­sa le hall d’un pas rapide, sans regar­der per­sonne, et sor­tit sous la pluie.

Mathilde se leva et le suivit.

*

Il mar­chait vite, sa valise à la main, son cha­peau enfon­cé sur la tête. La pluie tom­bait dru mais il ne sem­blait pas s’en sou­cier. Il prit la direc­tion de la gare.

Mathilde le sui­vait à dis­tance, se cachant dans les encoi­gnures des portes, pro­fi­tant de la pluie qui brouillait les sil­houettes. Elle ne savait pas ce qu’elle fai­sait, pour­quoi elle fai­sait ça. Elle agis­sait par instinct.

À la gare, Brews­ter s’ar­rê­ta devant le gui­chet et ache­ta un billet. Mathilde s’ap­pro­cha suf­fi­sam­ment pour entendre :

— Bey­routh. Pre­mier train disponible.

Le pro­chain train par­tait dans une heure. Brews­ter s’ins­tal­la dans la salle d’at­tente, sa valise entre les jambes. Mathilde res­ta dehors, sous l’auvent, à l’ob­ser­ver à tra­vers la vitre.

Elle remar­qua alors quelque chose d’é­trange. La valise de Brews­ter était dif­fé­rente. Ce n’é­tait plus la grande malle de cuir qu’il avait appor­tée en arri­vant, mais une valise plus petite, plus légère. Une ser­viette de voyage.

Une ser­viette.

Le cœur de Mathilde s’ac­cé­lé­ra. Elle recu­la dans l’ombre et attendit.

*

Le train arri­va avec son habi­tuel retard. Brews­ter mon­ta dans un wagon de pre­mière classe. Mathilde hési­ta, puis mon­ta dans le wagon suivant.

Elle n’a­vait pas de billet, pas de bagages, rien. Elle avait quit­té l’hô­tel sans pré­ve­nir per­sonne, sans même prendre son man­teau. Elle était trem­pée jus­qu’aux os, trem­blante de froid et d’excitation.

Le train s’é­bran­la. Alep dis­pa­rut dans la pluie.

Mathilde res­ta debout dans le cou­loir, regar­dant défi­ler le pay­sage gris. Qu’est-ce qu’elle fai­sait ? Pour­quoi sui­vait-elle cet homme ? Qu’es­pé­rait-elle trouver ?

Elle n’a­vait pas de réponse. Seule­ment une cer­ti­tude : Brews­ter avait la tablette. Il l’a­vait volée, ou il l’a­vait ache­tée à celui qui l’a­vait volée. Et il s’en­fuyait avec.

Le contrô­leur pas­sa. Mathilde expli­qua qu’elle avait oublié son billet à l’hô­tel, qu’elle pou­vait payer en liquide. Le contrô­leur la regar­da d’un air soup­çon­neux mais accep­ta l’argent.

Elle s’ins­tal­la dans un com­par­ti­ment vide et fer­ma les yeux. Le bruit du train sur les rails la ber­çait. Elle pen­sa à Mrs Mal­lo­wan, qui devait se deman­der où elle était pas­sée. Elle pen­sa à Hova­nes­sian, avec son mou­lage et ses secrets. Elle pen­sa à la tablette, à ce qu’elle repré­sen­tait, aux forces qu’elle avait mises en mouvement.

Le train rou­lait vers Bey­routh, vers la mer, vers l’Occident.

*

À Homs, le train s’ar­rê­ta pour une cor­res­pon­dance. Mathilde des­cen­dit sur le quai, les jambes engour­dies, et vit Brews­ter des­cendre aus­si. Il ne l’a­vait pas vue, ou fai­sait sem­blant de ne pas la voir.

Il entra dans le buf­fet de la gare. Mathilde le suivit.

Le buf­fet était bon­dé, enfu­mé, bruyant. Des sol­dats fran­çais jouaient aux cartes dans un coin. Des mar­chands négo­ciaient autour de petites tables. Brews­ter se fraya un che­min jus­qu’au comp­toir et com­man­da un whisky.

Mathilde s’ap­pro­cha de lui.

— Mon­sieur Brewster.

Il se retour­na, et elle vit pas­ser dans ses yeux une suc­ces­sion d’é­mo­tions : sur­prise, méfiance, calcul.

— Made­moi­selle Ver­dier. Quelle coïncidence.

— Ce n’est pas une coïncidence.

Il but une gor­gée de whis­ky, sans la quit­ter des yeux.

— Vous m’a­vez suivi.

— Oui.

— Pour­quoi ?

— Parce que je sais ce que vous avez dans votre valise.

Le visage de Brews­ter se fer­ma. Il posa son verre sur le comp­toir avec un bruit sec.

— Je ne vois pas de quoi vous parlez.

— La tablette d’Ho­va­nes­sian. Celle qui a été volée. Celle qui contient l’in­ven­taire des tré­sors du Temple de Jérusalem.

Brews­ter la regar­da lon­gue­ment. Autour d’eux, le bruit du buf­fet conti­nuait, indif­fé­rent à leur conversation.

— Vous êtes plus maligne que je ne pen­sais, dit-il finalement.

— C’est vous qui l’a­vez volée ?

— Non.

— Alors qui ?

— Thi­rion. Thi­rion l’a volée sur ordre du gou­ver­ne­ment fran­çais. Mais il s’est fait avoir. Il croyait qu’on lui deman­dait de récu­pé­rer un objet de valeur pour le compte de la France. Il n’a­vait pas com­pris ce que cette tablette repré­sen­tait vraiment.

— Et vous, vous avez compris.

— Disons que j’ai des contacts. Des gens qui m’ont expli­qué ce que je devais chercher.

— Et vous avez frap­pé Thi­rion pour lui prendre la tablette.

Brews­ter secoua la tête.

— Non. C’est là que vous vous trom­pez. Je n’ai pas frap­pé Thirion.

— Alors qui ?

— Hova­nes­sian.

*

Mathilde mit un moment à comprendre.

— Hova­nes­sian ?

— Oui. Hova­nes­sian a frap­pé Thi­rion. Parce que Thi­rion allait révé­ler que la tablette avait été volée pour le compte des Fran­çais. Hova­nes­sian ne vou­lait pas de scan­dale. Il pré­fé­rait que tout le monde conti­nue à soup­çon­ner tout le monde, pen­dant qu’il négo­ciait en sous-main.

— Négo­ciait avec qui ?

— Avec moi. Avec les Anglais. Avec les sio­nistes. Avec qui­conque était prêt à payer le prix.

Mathilde sen­tit le sol se déro­ber sous ses pieds. Elle avait cru com­prendre, mais elle n’a­vait rien com­pris du tout.

— Hova­nes­sian vous a ven­du la tablette ?

— Pas exac­te­ment. Disons qu’il me l’a confiée. Je dois la livrer à cer­taines per­sonnes à Bey­routh. Des gens qui sau­ront quoi en faire.

— Qui ?

Brews­ter sourit.

— Des archéo­logues amé­ri­cains. Le Field Museum de Chi­ca­go. Offi­ciel­le­ment, c’est une acqui­si­tion scien­ti­fique. En réa­li­té, c’est un coup politique.

— Je ne com­prends pas.

— Les Amé­ri­cains veulent avoir leur mot à dire au Proche-Orient. Jus­qu’i­ci, ce sont les Bri­tan­niques et les Fran­çais qui se par­tagent la région. Mais les choses changent. Le pétrole change tout. Et cette tablette… cette tablette est une carte à jouer. Celui qui la pos­sède peut l’u­ti­li­ser comme mon­naie d’échange.

— Une mon­naie d’é­change contre quoi ?

— Contre n’im­porte quoi. Des conces­sions pétro­lières. Des accès diplo­ma­tiques. Des alliances. Dans ce monde, made­moi­selle Ver­dier, tout se négocie.

*

Le train pour Bey­routh sif­fla sur le quai. Brews­ter vida son verre et prit sa valise.

— Vous pou­vez me dénon­cer si vous vou­lez, dit-il. Mais ça ne ser­vi­ra à rien. Per­sonne ne vous croi­ra. Et même si on vous croit, la tablette sera déjà loin.

— Et Hovanessian ?

— Hova­nes­sian s’en sor­ti­ra. Il s’en sort tou­jours. C’est un survivant.

Il se diri­gea vers la porte. Mathilde le retint par le bras.

— Atten­dez. Pour­quoi me racon­tez-vous tout ça ?

Brews­ter se retour­na. Pour la pre­mière fois, son expres­sion était sincère.

— Parce que vous êtes la seule per­sonne hon­nête dans cette his­toire, made­moi­selle Ver­dier. Vous êtes venue ici pour étu­dier des ins­crip­tions, pas pour jouer aux espions. Vous méri­tez de savoir la vérité.

— Et vous pen­sez que ça change quelque chose ?

— Non. Mais au moins, vous ne pas­se­rez pas le reste de votre vie à vous deman­der ce qui s’est passé.

Il lui adres­sa un der­nier sou­rire, presque ami­cal, et sor­tit sous la pluie.

Mathilde le regar­da mon­ter dans le train. Elle le regar­da s’ins­tal­ler dans son com­par­ti­ment. Elle le regar­da dis­pa­raître dans la nuit.

Et elle res­ta là, sur le quai de la gare de Homs, à regar­der le train s’é­loi­gner vers la mer.

*

Elle ren­tra à Alep le len­de­main matin, par le pre­mier train. Le soleil s’é­tait enfin levé, pour la pre­mière fois depuis dix jours. Le ciel était d’un bleu intense, presque dou­lou­reux après toute cette grisaille.

Au Baron Hotel, on l’at­ten­dait avec inquié­tude. Mrs Mal­lo­wan lui sau­ta presque des­sus quand elle entra dans le hall.

— Où étiez-vous pas­sée ? Nous avons cru…

— Je sais. Je suis désolée.

Elle racon­ta tout. Brews­ter, le train, la conver­sa­tion à Homs. La tablette qui était déjà en route pour Bey­routh, puis pour Chi­ca­go. Le rôle d’Ho­va­nes­sian. Le coup de Thirion.

Mrs Mal­lo­wan l’é­cou­ta sans l’in­ter­rompre, les yeux brillants.

— C’est extra­or­di­naire, dit-elle quand Mathilde eut fini. Abso­lu­ment extra­or­di­naire. Je n’au­rais pas écrit mieux.

— Ce n’est pas un roman.

— Non. C’est la réa­li­té. Ce qui est encore plus intéressant.

Elle sor­tit son car­net et se mit à griffonner.

— Vous pre­nez des notes ?

— Évi­dem­ment. Une his­toire pareille, ça ne s’in­vente pas. Ça se note.

*

Hova­nes­sian était par­ti pen­dant la nuit, sans lais­ser d’a­dresse. Le capi­taine Thi­rion, lui, était tou­jours là, conva­les­cent dans sa chambre, ne se sou­ve­nant tou­jours de rien.

Max Mal­lo­wan avait reçu un télé­gramme de Ninive : les pistes étaient de nou­veau pra­ti­cables. Le couple devait par­tir le lendemain.

Le soir, au bar, Mrs Mal­lo­wan vint s’as­seoir à côté de Mathilde.

— Vous savez, dit-elle, ce que vous avez fait était très cou­ra­geux. Suivre Brews­ter comme ça, toute seule.

— C’é­tait stu­pide, oui.

— Cou­ra­geux et stu­pide ne sont pas incom­pa­tibles. Sou­vent, ils vont ensemble.

Elle com­man­da un gin tonic et contem­pla la pluie qui avait repris, légère cette fois, presque douce.

— Et main­te­nant ? Qu’al­lez-vous faire ?

— Attendre M. Par­rot. Faire mon tra­vail à Tell Ahmar. Ren­trer à Paris.

— Et cette tablette ?

Mathilde haus­sa les épaules.

— Elle est par­tie. Je ne peux rien y faire.

— Mais le mou­lage existe toujours.

Mathilde se figea. Elle avait oublié le mou­lage, qu’elle avait lais­sé dans sa chambre avant de suivre Brewster.

— Hova­nes­sian ne l’a pas récupéré ?

— Non. Il est par­ti pré­ci­pi­tam­ment. Je sup­pose qu’il avait d’autres soucis.

Mathilde mon­ta dans sa chambre. Le mou­lage était tou­jours là, caché sous ses cahiers de notes. Elle le prit entre ses mains, le retour­na, exa­mi­na les inscriptions.

Un docu­ment attes­tant que les tré­sors du Temple de Jéru­sa­lem avaient été confiés à un temple baby­lo­nien. Un reçu vieux de deux mille cinq cents ans.

Elle pou­vait le détruire. Le bri­ser, le jeter, faire comme s’il n’a­vait jamais existé.

Elle pou­vait l’emporter à Paris. Le mon­trer à ses col­lègues du Louvre. Publier l’ins­crip­tion, la faire connaître au monde entier.

Elle pou­vait le gar­der pour elle. Un secret, un tré­sor per­son­nel, une preuve de ce qu’elle avait vécu.

Elle res­ta long­temps assise sur le lit, le mou­lage entre les mains, à réfléchir.

Puis elle prit sa décision.

*

Le len­de­main matin, M. Par­rot arri­va enfin de Mari. C’é­tait un homme sec et ner­veux, tout en angles, avec des yeux de fouilleur habi­tués à scru­ter la terre. Il ser­ra la main de Mathilde avec une éner­gie excessive.

— Made­moi­selle Ver­dier ! Enfin ! Je suis navré de ce retard. Les pluies ont été ter­ribles cette année.

— Ce n’est pas grave. J’ai eu le temps de m’acclimater.

Ils par­tirent le jour même pour Tell Ahmar. Le soleil brillait, les pistes séchaient, le désert repre­nait ses cou­leurs d’or et d’ocre.

Dans la voi­ture qui les emme­nait vers le chan­tier de fouilles, Mathilde regar­dait le pay­sage défi­ler. Elle pen­sait au Baron Hotel, à ses cou­loirs sombres, à ses rési­dents énig­ma­tiques. Elle pen­sait à Mrs Mal­lo­wan et à ses car­nets. Elle pen­sait à Hova­nes­sian et à ses secrets. Elle pen­sait à Brews­ter et à sa tablette volée, qui était peut-être déjà sur un bateau vers l’Amérique.

Et elle pen­sait au mou­lage, qu’elle avait lais­sé à Alep.

Pas dans sa chambre. Pas dans ses bagages.

Elle l’a­vait confié à Kri­kor Maz­lou­mian, avec une lettre expli­quant ce que c’é­tait et ce qu’il fal­lait en faire.

« Gar­dez-le, avait-elle écrit. Un jour, quel­qu’un vien­dra qui sau­ra quoi en faire. Quel­qu’un de mieux pla­cé que moi pour déci­der si le monde doit savoir. »

C’é­tait peut-être lâche. C’é­tait peut-être sage. Elle ne savait pas.

Elle savait seule­ment que cette tablette ne lui appar­te­nait pas. Elle appar­te­nait à l’His­toire. Et l’His­toire sau­rait bien, un jour ou l’autre, la retrouver.

*

Des années plus tard, Mathilde lut dans un jour­nal qu’une roman­cière anglaise avait publié un nou­veau livre. Un roman poli­cier se dérou­lant sur un chan­tier de fouilles en Méso­po­ta­mie. Un archéo­logue odieux était assas­si­né, et une tablette cunéi­forme jouait un rôle cen­tral dans l’intrigue.

Le livre s’ap­pe­lait Meurtre en Mésopotamie.

Mathilde sou­rit en le lisant. Elle recon­nut cer­tains détails, cer­taines atmo­sphères, cer­tains per­son­nages. Mrs Mal­lo­wan avait pris des notes, comme elle l’a­vait dit. Et elle en avait fait un roman.

Ce n’é­tait pas tout à fait l’his­toire de la tablette d’A­lep. Les noms étaient dif­fé­rents, les cir­cons­tances modi­fiées, le dénoue­ment chan­gé. Mais l’es­sen­tiel était là : le huis clos, la sus­pi­cion, les secrets qui remon­taient à la surface.

Et quelque part entre les lignes, Mathilde crut recon­naître une jeune Fran­çaise, arri­vée par le train de Tau­rus un soir de pluie, qui avait regar­dé une tablette avec les yeux d’une savante.

Elle refer­ma le livre et le posa sur sa table de nuit.

Dehors, le soleil se cou­chait sur Paris. Les toits de zinc brillaient comme de l’or.

Elle pen­sa à Alep, à la cita­delle, aux pal­miers du Baron Hotel.

Elle se deman­da si le mou­lage était tou­jours là, quelque part dans les archives de la famille Mazloumian.

Elle se deman­da si quel­qu’un, un jour, le retrouverait.

Et elle sut qu’elle ne le sau­rait jamais.

C’é­tait peut-être mieux ainsi.

FIN

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Le déluge au Baron d’A­lep — Par­tie 3

Le déluge au Baron d’A­lep — Par­tie 2

Le déluge au baron d’Alep

Le déluge au Baron d’Alep

Par­tie 2

 

DEUXIÈME PAR­TIE

LE VOL

L’ins­crip­tion ara­méenne disait : « Ceci appar­tient à la mai­son de Nabû-kudur­ri-usur, que nul ne le prenne. »

Nabû-kudur­ri-usur. Nabu­cho­do­no­sor, en grec. Le roi de Baby­lone, celui qui avait détruit Jéru­sa­lem et dépor­té les Juifs, celui dont le nom réson­nait encore dans les malé­dic­tions bibliques. Mathilde avait relu ses notes trois fois pour être cer­taine. La tablette admi­nis­tra­tive akka­dienne, banale en appa­rence, por­tait au revers une marque de pro­prié­té ajou­tée des siècles plus tard, à l’é­poque néo-baby­lo­nienne. Quel­qu’un avait vou­lu signa­ler que cet objet appar­te­nait au tré­sor royal.

Ce qui sou­le­vait une ques­tion évi­dente : com­ment une tablette du tré­sor de Nabu­cho­do­no­sor avait-elle atter­ri dans les mains d’un bédouin près de Tell Ahmar, à huit cents kilo­mètres de Babylone ?

Mathilde res­ta long­temps assise à son bureau, regar­dant la pluie tom­ber. Elle pen­sait aux routes de l’An­ti­qui­té, aux cara­vanes, aux pillages. Nabu­cho­do­no­sor avait mené des cam­pagnes jus­qu’en Syrie et en Pales­tine. Ses armées avaient empor­té des butins consi­dé­rables. Peut-être cette tablette fai­sait-elle par­tie d’un lot rame­né d’une conquête, puis éga­ré, enter­ré, oublié pen­dant deux millénaires.

Ou peut-être y avait-il une autre expli­ca­tion. Une expli­ca­tion qu’­Ho­va­nes­sian connais­sait et qu’il vou­lait lui faire découvrir.

*

Le cin­quième jour, la pluie ces­sa enfin. Pas com­plè­te­ment — le ciel res­tait gris, mena­çant — mais assez pour que les rues rede­viennent pra­ti­cables. Kri­kor Maz­lou­mian annon­ça au petit-déjeu­ner que les pistes vers l’est étaient encore cou­pées, mais que celles du nord com­men­çaient à sécher.

— Encore deux ou trois jours, dit-il. Si la pluie ne reprend pas.

Per­sonne ne le crut. La pluie repren­drait, c’é­tait évident. Elle repre­nait toujours.

Mathilde pro­fi­ta de l’ac­cal­mie pour sor­tir. Elle avait besoin de mar­cher, de voir autre chose que les murs du Baron Hotel. Elle prit la direc­tion de la cita­delle, la grande for­te­resse médié­vale qui domi­nait la ville depuis son promontoire.

Les rues d’A­lep sen­taient la boue et le pain frais. Les mar­chands rou­vraient leurs échoppes, éten­daient leurs tapis mouillés au soleil timide. Des enfants cou­raient dans les flaques en riant. La vie repre­nait, comme après chaque déluge.

Mathilde mon­ta jus­qu’à l’es­pla­nade de la cita­delle. De là-haut, on voyait toute la ville : les mina­rets, les cou­poles des ham­mams, les toits plats des mai­sons, et au loin, la ligne grise de l’ho­ri­zon où le désert com­men­çait. Elle pen­sa à tous ceux qui avaient contem­plé ce pay­sage avant elle — les Hit­tites, les Assy­riens, les Grecs, les Romains, les Arabes, les Croi­sés, les Otto­mans. Alep avait vu pas­ser tous les empires. Elle les avait tous enterrés.

En redes­cen­dant, elle croi­sa le capi­taine Thi­rion qui mon­tait en sens inverse, essouf­flé, son képi de travers.

— Made­moi­selle Ver­dier ! Vous aus­si, vous aviez besoin d’air ?

— Oui. L’hô­tel com­men­çait à me peser.

— Je com­prends. On finit par tour­ner en rond, à se regar­der en chiens de faïence. C’est mau­vais pour les nerfs.

Il s’é­pon­gea le front avec un mou­choir. C’é­tait un homme d’une qua­ran­taine d’an­nées, le teint rou­geaud, les yeux un peu trop brillants. Mathilde l’a­vait vu boire au bar chaque soir, jamais ivre mais jamais sobre non plus, dans cet état inter­mé­diaire qui sem­blait être son régime de croisière.

— Vous connais­sez bien Hova­nes­sian ? deman­da-t-il soudain.

La ques­tion sur­prit Mathilde.

— Pas vrai­ment. Nous avons échan­gé quelques mots au bar.

— Il vous a mon­tré des choses ?

— Quel genre de choses ?

Thi­rion eut un geste vague.

— Des anti­qui­tés. C’est son métier, non ? Il achète, il vend. Par­fois des pièces dont la pro­ve­nance est… discutable.

— Je ne suis pas au cou­rant de ses affaires, capitaine.

— Non, bien sûr.

Il la regar­da avec une insis­tance qui la mit mal à l’aise. Puis il sou­rit, d’un sou­rire qui ne mon­tait pas jus­qu’aux yeux.

— Bonne pro­me­nade, made­moi­selle Ver­dier. Ne ren­trez pas trop tard. On annonce de la pluie pour ce soir.

Il conti­nua sa mon­tée vers la cita­delle, et Mathilde res­ta un moment immo­bile, à se deman­der ce que signi­fiait cet échange.

*

Le vol eut lieu cette nuit-là.

Mathilde fut réveillée par des cris dans le cou­loir. Elle regar­da sa montre : trois heures du matin. Elle enfi­la sa robe de chambre et entrou­vrit la porte.

Hova­nes­sian était dans le cou­loir, en pyja­ma de soie, le visage décom­po­sé. Kri­kor Maz­lou­mian se tenait à côté de lui, une lampe à pétrole à la main. D’autres portes s’ou­vraient, des visages ensom­meillés apparaissaient.

— On m’a volé, répé­tait Hova­nes­sian. On m’a tout pris.

— Cal­mez-vous, mon­sieur Hova­nes­sian, disait Maz­lou­mian. Dites-moi ce qui s’est passé.

— Ma ser­viette. Elle était sous mon lit. Ce matin elle y était encore. Et main­te­nant elle a disparu.

— Qu’est-ce qu’elle contenait ?

Hova­nes­sian hési­ta. Son regard croi­sa celui de Mathilde, qui se tenait sur le seuil de sa chambre. Il y eut un silence.

— Des objets de valeur, dit-il fina­le­ment. Des anti­qui­tés. Une tablette, entre autres.

Le capi­taine Thi­rion appa­rut au bout du cou­loir, bou­ton­nant sa veste d’u­ni­forme. Il avait le visage bouf­fi de quel­qu’un qu’on a tiré du som­meil, mais ses yeux étaient alertes.

— Qu’est-ce qui se passe ici ?

— Un vol, dit Maz­lou­mian. Dans la chambre de M. Hovanessian.

Thi­rion se redres­sa, comme si on venait de lui confier une mission.

— Un vol. Je vois. Per­sonne ne bouge, s’il vous plaît. Je vais exa­mi­ner les lieux.

Il entra dans la chambre d’Ho­va­nes­sian, sui­vi de Maz­lou­mian. Les autres rési­dents res­tèrent dans le cou­loir, échan­geant des regards. Mrs Mal­lo­wan était sor­tie de sa chambre, son car­net à la main comme tou­jours. Max Mal­lo­wan se tenait der­rière elle, les lunettes de tra­vers. Brews­ter, au fond du cou­loir, obser­vait la scène avec un sou­rire ambigu.

Mathilde croi­sa le regard de Mrs Mal­lo­wan. La roman­cière haus­sa un sour­cil, imperceptiblement.

*

Le len­de­main matin, l’at­mo­sphère de l’hô­tel avait chan­gé. Ce n’é­tait pas visible immé­dia­te­ment, mais Mathilde le sen­tit dès qu’elle des­cen­dit dans la salle à man­ger. Les conver­sa­tions étaient plus basses, les sou­rires plus rares. Les gens s’ob­ser­vaient du coin de l’œil, mesu­rant leurs gestes, pesant leurs mots.

Le capi­taine Thi­rion avait pas­sé la nuit à inter­ro­ger le per­son­nel de l’hô­tel. Il n’a­vait rien trou­vé. Aucune trace d’ef­frac­tion, aucun témoin, aucun indice. La ser­viette d’Ho­va­nes­sian avait dis­pa­ru comme par magie.

— Ce qui signi­fie, dit Thi­rion au petit-déjeu­ner, que le voleur est quel­qu’un de l’in­té­rieur. Quel­qu’un qui connaît l’hô­tel, qui sait se dépla­cer sans être vu.

Il avait dit cela en regar­dant l’as­sem­blée, comme s’il cher­chait une réac­tion. Per­sonne ne broncha.

— Vous accu­sez un membre du per­son­nel ? deman­da Brewster.

— Je n’ac­cuse per­sonne. Je constate.

— Les Maz­lou­mian tiennent cet hôtel depuis vingt ans, inter­vint Max Mal­lo­wan. Leur répu­ta­tion est irréprochable.

— Je ne doute pas de leur répu­ta­tion, mon­sieur Mal­lo­wan. Mais quel­qu’un a volé cette ser­viette. Et ce quel­qu’un se trouve pro­ba­ble­ment dans cette pièce.

Un silence pesant s’ins­tal­la. Mathilde regar­da les visages autour d’elle. Hova­nes­sian, pâle, les yeux cer­nés, qui remuait son café sans le boire. Les Mal­lo­wan, côte à côte, for­mant un bloc uni. Brews­ter, qui sou­riait tou­jours de son sou­rire car­nas­sier. Et elle-même, l’é­tran­gère, celle qui était arri­vée quelques jours plus tôt et qui avait vu la tablette.

Elle sen­tit le regard de Thi­rion se poser sur elle.

— Made­moi­selle Ver­dier, dit-il. Vous êtes épi­gra­phiste, n’est-ce pas ? Vous vous inté­res­sez aux tablettes cunéiformes ?

— C’est mon métier.

— Et vous avez eu l’oc­ca­sion de voir la tablette de M. Hovanessian ?

Mathilde hési­ta une frac­tion de seconde. Elle sen­tit tous les regards conver­ger vers elle.

— Oui, dit-elle. M. Hova­nes­sian me l’a mon­trée hier matin. Il vou­lait mon avis sur l’inscription.

— Et quel était votre avis ?

— C’é­tait une pièce inté­res­sante. De l’ak­ka­dien ancien, avec une ins­crip­tion ara­méenne ajou­tée plus tard.

— Une pièce de valeur ?

— Je ne suis pas experte en esti­ma­tion. Mais oui, probablement.

Thi­rion hocha la tête, pre­nant des notes dans un petit carnet.

— Et après avoir vu cette tablette, qu’a­vez-vous fait ?

— Je suis remon­tée dans ma chambre. J’ai tra­vaillé. J’ai dîné. Je me suis couchée.

— Quel­qu’un peut-il confirmer ?

— Je n’ai pas l’ha­bi­tude de me faire accom­pa­gner dans ma chambre, capitaine.

Il y eut un mur­mure autour de la table. Brews­ter rica­na. Thi­rion rou­git légèrement.

— Je ne vou­lais pas insinuer…

— Vous insi­nuez pour­tant beau­coup de choses, capitaine.

Mrs Mal­lo­wan inter­vint, de sa voix calme d’An­glaise bien élevée.

— Capi­taine Thi­rion, si je puis me per­mettre, inter­ro­ger les gens au petit-déjeu­ner n’est peut-être pas la méthode la plus effi­cace. Ni la plus élégante.

— Madame Mal­lo­wan, un vol a été com­mis. Je suis offi­cier de ren­sei­gne­ment, c’est mon devoir d’enquêter.

— Offi­cier de ren­sei­gne­ment, pas offi­cier de police. Nuance.

Thi­rion la regar­da avec une irri­ta­tion mal dis­si­mu­lée. Max Mal­lo­wan posa une main sur le bras de sa femme, un geste dis­cret qui signi­fiait « n’en rajoute pas ». Elle sou­rit et se replon­gea dans son thé.

*

Les jours sui­vants furent étranges. La pluie avait repris, plus légère qu’a­vant mais conti­nue, comme un rideau gris qui iso­lait l’hô­tel du reste du monde. Les rési­dents conti­nuaient leurs rituels — les repas, le thé, le bar du soir — mais quelque chose avait chan­gé. Les regards s’at­tar­daient trop long­temps. Les silences duraient trop. Cha­cun obser­vait cha­cun, guet­tant un geste sus­pect, une parole de travers.

Mathilde se sen­tait obser­vée en per­ma­nence. Quand elle entrait dans une pièce, les conver­sa­tions s’in­ter­rom­paient. Quand elle s’as­seyait au bar, on s’é­car­tait imper­cep­ti­ble­ment. Elle était la der­nière arri­vée, l’é­tran­gère, celle qui avait vu la tablette juste avant le vol. Dans l’a­rith­mé­tique des soup­çons, elle était en pre­mière ligne.

Hova­nes­sian, curieu­se­ment, ne sem­blait pas la sus­pec­ter. Il res­tait poli, dis­tant, mais sans hos­ti­li­té. Quand ils se croi­saient dans le hall, il la saluait d’un signe de tête, comme avant. Peut-être savait-il quelque chose qu’il ne disait pas.

Le capi­taine Thi­rion, lui, ne cachait pas ses soup­çons. Il rôdait autour de Mathilde, posant des ques­tions ano­dines qui ne l’é­taient pas. D’où venait-elle exac­te­ment ? Depuis com­bien de temps tra­vaillait-elle au Louvre ? Connais­sait-elle des mar­chands d’an­ti­qui­tés à Paris ? Avait-elle des dettes ?

— Je n’ai pas volé cette tablette, finit-elle par lui dire un soir, excédée.

— Je n’ai pas dit que vous l’a­viez volée, mademoiselle.

— Vous le pensez.

— Je ne pense rien. J’enquête.

Il avait ce sou­rire faux qui la met­tait hors d’elle, cette façon de sous-entendre sans affir­mer, d’ac­cu­ser sans pro­non­cer le mot.

— Vous enquê­tez mal, dit-elle. Vous cher­chez le cou­pable le plus évident au lieu de cher­cher la vérité.

— Et quelle est la véri­té, selon vous ?

— Je n’en sais rien. Mais je sais que ce n’est pas moi.

Elle tour­na les talons et mon­ta dans sa chambre, trem­blante de colère. Elle enten­dit Thi­rion rica­ner der­rière elle.

*

Le sep­tième soir, Mrs Mal­lo­wan vint frap­per à sa porte.

Mathilde ouvrit, sur­prise. La roman­cière se tenait dans le cou­loir, son éter­nel car­net sous le bras, vêtue d’une robe de chambre en velours bordeaux.

— Je vous dérange ?

— Non, entrez.

Mrs Mal­lo­wan entra et refer­ma la porte der­rière elle. Elle balaya la chambre du regard — les livres sur la table de nuit, les ins­tru­ments de tra­vail sur le bureau, la valise ouverte dans un coin — avec l’œil d’un détec­tive ins­pec­tant une scène de crime.

— Vous n’a­vez pas volé cette tablette, dit-elle.

— Je sais.

— Thi­rion est un imbé­cile. Il cherche la solu­tion facile parce qu’il n’a pas l’in­tel­li­gence de cher­cher la bonne.

Elle s’as­sit sur la chaise du bureau sans y être invi­tée, avec le natu­rel de quel­qu’un qui a l’ha­bi­tude de prendre pos­ses­sion des espaces.

— Par­lez-moi de cette tablette, dit-elle. Qu’est-ce qu’elle avait de spécial ?

Mathilde hési­ta. Puis elle s’as­sit sur le lit et racon­ta. L’in­vi­ta­tion d’Ho­va­nes­sian, la tablette akka­dienne, l’ins­crip­tion ara­méenne au revers. Le nom de Nabuchodonosor.

Mrs Mal­lo­wan l’é­cou­ta sans l’in­ter­rompre, les yeux brillants.

— Nabu­cho­do­no­sor, répé­ta-t-elle quand Mathilde eut fini. Voi­là qui est intéressant.

— Pour­quoi ?

— Parce que ça change tout. Une tablette admi­nis­tra­tive ordi­naire, ça n’in­té­resse que les spé­cia­listes. Mais une tablette du tré­sor de Nabu­cho­do­no­sor, ça inté­resse tout le monde. Les musées, les col­lec­tion­neurs, les gouvernements.

— Vous pen­sez que c’est pour ça qu’on l’a volée ?

— Je pense que c’est pour ça qu’­Ho­va­nes­sian vous l’a mon­trée. Il vou­lait une authen­ti­fi­ca­tion. Une épi­gra­phiste du Louvre qui confirme l’ins­crip­tion, ça fait mon­ter le prix.

Mathilde n’a­vait pas pen­sé à cela. Elle s’é­tait crue obser­va­trice ; elle avait été instrument.

— Mais qui savait ? deman­da-t-elle. Qui savait ce que conte­nait la tablette ?

Mrs Mal­lo­wan sourit.

— Voi­là la bonne question.

*

Elles pas­sèrent la soi­rée à dres­ser la liste des pos­si­bi­li­tés. Mrs Mal­lo­wan avait une méthode, acquise au fil de ses romans : par­tir des faits, éli­mi­ner l’im­pos­sible, exa­mi­ner ce qui reste.

Fait numé­ro un : la tablette avait été volée entre le dîner et trois heures du matin. Hova­nes­sian avait véri­fié sa ser­viette avant de se cou­cher, vers onze heures. Elle était encore là.

Fait numé­ro deux : aucune trace d’ef­frac­tion. La porte de la chambre n’a­vait pas été for­cée. Soit le voleur avait une clé, soit Hova­nes­sian avait oublié de fer­mer à clé, soit le voleur était entré pen­dant qu’­Ho­va­nes­sian dormait.

Fait numé­ro trois : le per­son­nel de l’hô­tel avait des passe-par­tout, mais les Maz­lou­mian juraient que per­sonne n’y avait touché.

— Ce qui nous laisse les rési­dents, dit Mrs Mal­lo­wan. Vous, moi, Max, Brews­ter, Thi­rion lui-même.

— Thi­rion ?

— Pour­quoi pas ? Il enquête, mais ça ne prouve pas qu’il n’est pas cou­pable. C’est même le meilleur ali­bi possible.

Mathilde réflé­chit. C’é­tait vrai. Thi­rion était le pre­mier à accu­ser les autres, mais il avait autant accès à l’hô­tel que n’im­porte qui. Et il avait posé des ques­tions sur Hova­nes­sian dès le pre­mier jour.

— Quel serait son mobile ?

— L’argent, peut-être. Les offi­ciers du ren­sei­gne­ment ne sont pas bien payés. Ou les ordres. Peut-être que quel­qu’un lui a deman­dé de récu­pé­rer cette tablette.

— Qui ?

— Le gou­ver­ne­ment fran­çais, par exemple. Une tablette du tré­sor de Nabu­cho­do­no­sor, c’est un argu­ment de poids dans les négo­cia­tions sur le par­tage des antiquités.

Mathilde secoua la tête.

— C’est tiré par les cheveux.

— Peut-être. Mais dans mon expé­rience, les expli­ca­tions tirées par les che­veux sont sou­vent les bonnes. Les gens ne com­mettent pas de crimes simples. Ils com­mettent des crimes com­pli­qués, pour des rai­sons compliquées.

Elle se leva et mar­cha jus­qu’à la fenêtre. La pluie tom­bait tou­jours, invi­sible dans la nuit, mais on l’en­ten­dait cré­pi­ter sur les palmiers.

— Et Brews­ter ? deman­da Mathilde.

— L’A­mé­ri­cain ? Pos­sible. Il a de l’argent, des connexions, et il ne cache pas son inté­rêt pour les anti­qui­tés de la région. Mais voler dans un hôtel où tout le monde le connaît, c’est risqué.

— Et votre mari ?

Mrs Mal­lo­wan se retour­na, un sou­rire amu­sé aux lèvres.

— Max ? Il n’a aucune rai­son de voler quoi que ce soit. Il a accès à tous les chan­tiers de fouilles qu’il veut. Et fran­che­ment, il n’a pas le tem­pé­ra­ment. Max est un homme métho­dique. Il ne ferait jamais rien d’aus­si impul­sif qu’un vol.

— Et vous ?

Le sou­rire de Mrs Mal­lo­wan s’élargit.

— Moi, je suis roman­cière. Je pré­fère inven­ter des crimes que les com­mettre. C’est moins salissant.

*

Le hui­tième jour, quelque chose changea.

Mathilde le remar­qua au petit-déjeu­ner. Hova­nes­sian était dif­fé­rent. Plus calme, presque serein. Il man­geait ses œufs avec appé­tit, buvait son café sans trem­bler. La panique des pre­miers jours avait disparu.

Elle l’ob­ser­va dis­crè­te­ment. Il croi­sa son regard et lui adres­sa un sou­rire cour­tois, le même qu’a­vant le vol. Comme si rien ne s’é­tait passé.

Après le petit-déjeu­ner, elle le sui­vit dans le hall.

— Mon­sieur Hova­nes­sian, dit-elle à voix basse. Puis-je vous parler ?

— Bien sûr, made­moi­selle Verdier.

Ils s’ins­tal­lèrent dans un coin du hall, loin des oreilles indis­crètes. Mathilde hési­ta, cher­chant ses mots.

— Vous sem­blez… dif­fé­rent ce matin.

— Dif­fé­rent ?

— Moins inquiet. Comme si le vol ne vous pré­oc­cu­pait plus.

Hova­nes­sian la regar­da lon­gue­ment. Ses yeux noirs étaient impénétrables.

— Disons que j’ai fait mon deuil, made­moi­selle. Les objets vont et viennent. C’est le métier qui veut ça.

— Cette tablette valait une fortune.

— Peut-être. Mais l’argent aus­si va et vient.

Il y avait quelque chose dans sa voix, une nuance que Mathilde ne par­ve­nait pas à iden­ti­fier. De l’i­ro­nie ? De la rési­gna­tion ? Ou autre chose ?

— Vous savez qui l’a volée, dit-elle. Ce n’é­tait pas une question.

Hova­nes­sian ne répon­dit pas tout de suite. Il sor­tit un étui à ciga­rettes de sa poche, en allu­ma une avec des gestes lents, soignés.

— Je sais beau­coup de choses, made­moi­selle Ver­dier. C’est mon métier de savoir. Mais savoir et prou­ver sont deux choses différentes.

— Vous n’al­lez rien faire ?

— Faire quoi ? Accu­ser quel­qu’un sans preuve ? Déclen­cher un scan­dale qui rui­ne­rait ma répu­ta­tion et celle de plu­sieurs autres per­sonnes ? Non, made­moi­selle. Je pré­fère attendre.

— Attendre quoi ?

Il tira une bouf­fée de sa ciga­rette, contem­plant la fumée qui mon­tait vers le plafond.

— Que la tablette réap­pa­raisse. Tôt ou tard, elle réap­pa­raî­tra. Les objets volés finissent tou­jours par refaire sur­face. Et à ce moment-là, je saurai.

Il se leva, écra­sa sa ciga­rette dans un cendrier.

— Une der­nière chose, made­moi­selle Ver­dier. Je sais que ce n’est pas vous. Je l’ai su dès le début. Vous n’a­vez pas le pro­fil d’une voleuse.

— Com­ment pou­vez-vous en être sûr ?

— Parce que vous avez regar­dé cette tablette avec les yeux d’une savante, pas avec les yeux d’une mar­chande. Vous vou­liez com­prendre ce qu’elle disait, pas com­bien elle valait. Ce sont deux regards très différents.

Il s’é­loi­gna vers l’es­ca­lier, lais­sant Mathilde seule dans le hall avec ses questions.

*

Ce soir-là, au bar, l’at­mo­sphère était élec­trique. Tout le monde sen­tait que quelque chose se pré­pa­rait, sans savoir quoi. Les conver­sa­tions étaient for­cées, les rires trop aigus.

Le capi­taine Thi­rion buvait plus que d’ha­bi­tude, ce qui n’é­tait pas peu dire. Il lan­çait des regards noirs à Hova­nes­sian, qui l’i­gno­rait super­be­ment. Brews­ter racon­tait des anec­dotes de fouilles à qui vou­lait l’en­tendre, sa voix trop forte cou­vrant les mur­mures des autres. Les Mal­lo­wan jouaient au bridge avec une concen­tra­tion exces­sive, comme s’ils vou­laient se cou­per du monde.

Mathilde était assise près de la fenêtre, un livre ouvert sur les genoux qu’elle ne lisait pas. Elle obser­vait. Depuis sa conver­sa­tion avec Mrs Mal­lo­wan, elle voyait les choses dif­fé­rem­ment. Chaque geste, chaque regard lui sem­blait char­gé de sens.

Vers dix heures, Thi­rion se leva brusquement.

— J’ai quelque chose à dire, annon­ça-t-il d’une voix pâteuse.

Le silence se fit. Tout le monde le regardait.

— J’ai mené mon enquête. J’ai inter­ro­gé tout le monde. Et je suis arri­vé à une conclusion.

— Quelle conclu­sion ? deman­da Brews­ter avec un sou­rire ironique.

— Le voleur est quel­qu’un de cet hôtel. Quel­qu’un qui avait accès à la chambre d’Ho­va­nes­sian. Quel­qu’un qui savait ce que conte­nait la serviette.

— Brillante déduc­tion, mur­mu­ra Mrs Mallowan.

Thi­rion l’ignora.

— Et je sais qui c’est.

Un fris­son par­cou­rut l’as­sem­blée. Mathilde sen­tit son cœur s’accélérer.

— Qui ? deman­da Max Mallowan.

Thi­rion ouvrit la bouche pour répondre. À cet ins­tant, la lumière s’éteignit.

Un cri. Un bruit de verre bri­sé. Des excla­ma­tions confuses dans le noir.

Quand Kri­kor Maz­lou­mian arri­va avec une lampe à pétrole, quelques minutes plus tard, le capi­taine Thi­rion était éten­du sur le sol, incons­cient, une bosse san­glante sur le front.

Et per­sonne n’a­vait vu qui l’a­vait frappé.

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Le déluge au Baron d’A­lep — Par­tie 3

Le déluge au Baron d’A­lep — Par­tie 1

Le déluge au baron d’Alep

Le déluge au Baron d’Alep

Par­tie 1

 

PRE­MIÈRE PARTIE

L’AR­RI­VÉE

Le train de Tau­rus entra en gare d’A­lep avec trois heures de retard, ce qui n’é­ton­na per­sonne. Mathilde Ver­dier des­cen­dit sur le quai dans la lumière décli­nante de novembre, sa valise à la main, son sac de tra­vail en ban­dou­lière. Elle por­tait un tailleur gris qui avait été élé­gant au départ de Bey­routh et qui ne l’é­tait plus.

Un por­teur s’ap­pro­cha, qu’elle congé­dia d’un geste. Elle par­lait assez d’a­rabe pour se débrouiller, pas assez pour conver­ser, et cette posi­tion inter­mé­diaire lui conve­nait. Elle avait appris la langue dans les livres, à Paris, en déchif­frant des tablettes vieilles de quatre mille ans. L’a­rabe vivant, celui des rues et des mar­chés, lui res­tait par­tiel­le­ment étran­ger, comme une mélo­die dont on recon­naî­trait les notes sans pou­voir la chanter.

La gare d’A­lep sen­tait le char­bon, la laine mouillée et cette odeur indé­fi­nis­sable des lieux de tran­sit, mélange de sueur, d’é­pices et d’at­tente. Mathilde tra­ver­sa le hall en cher­chant des yeux quel­qu’un qui aurait pu l’at­tendre. Le Ser­vice des Anti­qui­tés lui avait assu­ré qu’on vien­drait la cher­cher. Per­sonne ne vint.

Elle atten­dit vingt minutes sur un banc de bois, sa valise entre les jambes, regar­dant pas­ser les voya­geurs. Des hommes en cos­tume euro­péen, des femmes voi­lées, des sol­dats fran­çais dont les bro­de­quins cla­quaient sur le car­re­lage, des mar­chands armé­niens recon­nais­sables à leurs cha­peaux noirs. Le man­dat fran­çais sur la Syrie avait quinze ans. On sen­tait encore, dans la façon dont les regards s’é­vi­taient, que rien n’é­tait tout à fait réglé.

Mathilde finit par héler un taxi, une vieille Ford dont le chauf­feur par­lait un fran­çais approxi­ma­tif. Elle don­na l’a­dresse qu’on lui avait indi­quée dans sa lettre de mis­sion : Baron Hotel, rue Baron. Le chauf­feur hocha la tête comme si c’é­tait une évidence.

*

L’hô­tel se dres­sait au coin d’une rue large, bâti­ment de pierre blonde à deux étages avec des bal­cons en fer for­gé et des volets verts. Une enseigne dis­crète, des lettres dorées sur fond noir. La façade avait quelque chose de pro­vin­cial, d’un peu sur­an­né, qui rap­pe­lait cer­tains hôtels de sous-pré­fec­ture fran­çaise — mais les pal­miers dans la cour inté­rieure et le mina­ret qu’on aper­ce­vait au bout de la rue rap­pe­laient qu’on était ailleurs.

Mathilde pous­sa la porte vitrée et entra dans le hall.

C’é­tait une pièce haute de pla­fond, aux murs lam­bris­sés de bois sombre, meu­blée de fau­teuils de cuir et de tables basses où traî­naient des jour­naux en plu­sieurs langues. Une odeur de cire, de tabac froid et de café turc. Au fond, un esca­lier de bois mon­tait vers les étages, sa rampe lus­trée par des décen­nies de mains. À droite, une porte entrou­verte lais­sait voir un bar où quelques hommes buvaient en silence.

Der­rière le comp­toir de la récep­tion, un homme d’une cin­quan­taine d’an­nées leva les yeux de son registre. Il avait un visage large, des yeux noirs très vifs, une mous­tache soi­gneu­se­ment taillée. Il por­tait un gilet sur une che­mise blanche et res­sem­blait davan­tage à un notaire de pro­vince qu’à un hôte­lier du Levant.

— Made­moi­selle Ver­dier, dit-il sans que ce fût une ques­tion. Nous vous atten­dions. Je suis Kri­kor Mazloumian.

Il par­lait un fran­çais impec­cable, avec à peine une trace d’ac­cent. Mathilde appren­drait plus tard que les Maz­lou­mian avaient été édu­qués chez les Jésuites de Bey­routh, qu’ils par­laient cinq langues, et que leur hôtel accueillait depuis vingt ans tout ce que le Proche-Orient comp­tait d’ar­chéo­logues, de diplo­mates et d’espions.

— Le Ser­vice des Anti­qui­tés nous a pré­ve­nus de votre arri­vée, pour­sui­vit Maz­lou­mian en fai­sant glis­ser vers elle un for­mu­laire. M. Par­rot devait venir vous cher­cher à la gare, mais les pluies ont cou­pé la piste de Mari. Il vous prie de l’ex­cu­ser. Il arri­ve­ra dès que possible.

— Les pluies ?

Maz­lou­mian eut un geste fataliste.

— Elles ont com­men­cé hier. D’a­près le ciel, elles ne sont pas près de s’ar­rê­ter. Vous ris­quez de res­ter quelques jours par­mi nous, mademoiselle.

Il avait pro­non­cé ces mots avec une nuance d’a­mu­se­ment, comme s’il savait quelque chose qu’elle igno­rait encore.

*

La chambre 107 don­nait sur la cour inté­rieure. Mathilde posa sa valise sur le lit, ouvrit les volets. En bas, les pal­miers bruis­saient sous un vent qui sen­tait la pluie. Le ciel était d’un gris uni­forme, sans épais­seur, comme un cou­vercle posé sur la ville.

Elle défit ses bagages avec des gestes métho­diques. Ses vête­ments dans l’ar­moire, ses livres sur la table de nuit, ses ins­tru­ments de tra­vail — loupes, pin­ceaux, car­nets — sur le bureau près de la fenêtre. Elle tra­vaillait tou­jours ain­si, en s’ap­pro­priant l’es­pace, en y ins­tal­lant ses repères. C’é­tait sa façon de domes­ti­quer l’inconnu.

Dans le tiroir du bureau, elle trou­va un papier à en-tête de l’hô­tel, jau­ni par le temps. En haut, le nom en lettres gothiques : BARON HOTEL — ALEP­PO. En des­sous, une liste des anciens clients célèbres. Elle par­cou­rut les noms : Theo­dore Roo­se­velt, le roi Fay­çal d’I­rak, Aga­tha Chris­tie. Et tout en haut, sou­li­gné : Colo­nel T.E. Lawrence.

Law­rence d’A­ra­bie. Mathilde sou­rit. Elle avait lu Les Sept Piliers de la sagesse à sa paru­tion, comme tout le monde. Elle se sou­ve­nait d’un pas­sage où Law­rence décri­vait les hôtels du Levant comme des « salles d’at­tente de l’His­toire ». Il avait séjour­né ici vingt ans plus tôt, jeune archéo­logue fouillant les ruines hit­tites de Car­che­mish. Avant la guerre, avant la révolte arabe, avant la légende. Quand il n’é­tait encore qu’un homme par­mi d’autres dans un hôtel d’Alep.

Elle replia le papier et le ran­gea dans le tiroir. Par la fenêtre, les pre­mières gouttes de pluie com­men­çaient à tomber.

*

Le dîner était ser­vi à huit heures dans la salle à man­ger, une pièce longue aux murs ornés de pho­to­gra­phies anciennes. Mathilde des­cen­dit un peu en avance, sa lettre de mis­sion dans la poche, espé­rant croi­ser quel­qu’un du Ser­vice des Anti­qui­tés qui pour­rait lui don­ner des nou­velles de Tell Ahmar.

Elle trou­va la salle presque vide. Un couple dînait près de la fenêtre, silen­cieux, absor­bés dans leurs pen­sées res­pec­tives. L’homme était brun, mince, la qua­ran­taine, avec des lunettes à mon­ture d’é­caille et des mains de pia­niste. La femme était plus âgée, plus cor­pu­lente, vêtue d’une robe de soie vert fon­cé qui ne met­tait pas sa sil­houette en valeur. Elle avait un visage rond, des yeux clairs remar­qua­ble­ment vifs, et elle tenait un petit car­net dans lequel elle grif­fon­nait entre deux bouchées.

Mathilde s’ins­tal­la à une table voi­sine. Un ser­veur lui appor­ta le menu, rédi­gé en fran­çais avec des traces d’an­glais. Elle com­man­da un potage et du mou­ton grillé, les plats les plus simples.

La femme à la robe verte leva les yeux de son car­net et lui adres­sa un sou­rire poli.

— Vous venez d’ar­ri­ver, n’est-ce pas ? Le train de Taurus ?

Elle par­lait fran­çais avec un fort accent anglais, en arti­cu­lant soi­gneu­se­ment chaque syllabe.

— Oui, répon­dit Mathilde. Ce matin. Enfin, ce soir. Le train avait du retard.

— Ils en ont tou­jours. Max dit que c’est parce que les méca­ni­ciens turcs s’ar­rêtent pour prier, mais je crois qu’il invente.

L’homme aux lunettes — Max, appa­rem­ment — leva les yeux et eut un sou­rire discret.

— Je n’in­vente rien. J’extrapole.

— Vous êtes archéo­logue, dit Mathilde. C’é­tait davan­tage une consta­ta­tion qu’une question.

— Cou­pable, répon­dit Max. Et vous ?

— Épi­gra­phiste. Je suis envoyée par le Louvre pour exa­mi­ner les tablettes de Tell Ahmar.

Max hocha la tête avec un inté­rêt soudain.

— Tell Ahmar ! Thu­reau-Dan­gin a fait un tra­vail remar­quable là-bas. Vous tra­vaillez sur les textes araméens ?

— Akka­diens, sur­tout. Mais je dois inven­to­rier l’en­semble du cor­pus avant le par­tage avec la Syrie.

Il y eut un silence. Le mot « par­tage » avait jeté un léger froid. Dans le monde des archéo­logues du Levant, le par­tage des anti­qui­tés entre puis­sances man­da­taires et pays sous man­dat était un sujet sen­sible. Cha­cun savait que les plus belles pièces pre­naient le che­min de Paris ou de Londres, et que les pro­tes­ta­tions locales res­taient lettre morte.

La femme à la robe verte refer­ma son carnet.

— Je suis Mrs Mal­lo­wan, dit-elle. Et voi­ci mon mari, Max Mal­lo­wan. Il fouille à Ninive, près de Mos­soul. Nous pas­sons tou­jours par Alep, c’est plus com­mode pour les approvisionnements.

— Mathilde Ver­dier, dit Mathilde. Du dépar­te­ment des Anti­qui­tés orientales.

Mrs Mal­lo­wan lui ten­dit la main avec une cor­dia­li­té qui sem­blait sincère.

— Bien­ve­nue au Baron, made­moi­selle Ver­dier. Vous ver­rez, on finit par s’y atta­cher. C’est un endroit hors du temps.

*

Cette nuit-là, la pluie se mit à tom­ber vrai­ment. Mathilde l’en­ten­dit d’a­bord comme un mur­mure sur les pal­miers de la cour, puis comme un cré­pi­te­ment conti­nu sur les volets, puis comme un gron­de­ment sourd qui cou­vrait tous les autres bruits. Elle s’en­dor­mit avec ce bruit de fond et rêva de tablettes cunéi­formes qui se dis­sol­vaient dans l’eau.

Au matin, le ciel n’a­vait pas chan­gé. La pluie tom­bait tou­jours, dense et régu­lière, trans­for­mant la rue en tor­rent boueux. Depuis la fenêtre de sa chambre, Mathilde voyait les pas­sants patau­ger, leurs sil­houettes floues der­rière le rideau d’eau.

Elle des­cen­dit prendre son petit-déjeu­ner dans la salle à man­ger. Les Mal­lo­wan étaient déjà là, ain­si que plu­sieurs autres per­sonnes qu’elle n’a­vait pas vues la veille. Un homme cor­pu­lent en cos­tume frois­sé, qui par­lait fort en anglais avec un accent amé­ri­cain. Un offi­cier fran­çais en uni­forme, seul à une table du fond, le nez dans un jour­nal. Et un homme élé­gant d’une soixan­taine d’an­nées, aux che­veux gris soi­gneu­se­ment pei­gnés, qui buvait son café en contem­plant la pluie.

Mrs Mal­lo­wan lui fit signe de les rejoindre.

— Venez donc, made­moi­selle Ver­dier. Autant faire connais­sance, puisque nous sommes tous coin­cés ici.

Mathilde s’as­sit à leur table. Le café était fort, le pain frais, le beurre salé à la façon armé­nienne. Mrs Mal­lo­wan fit les pré­sen­ta­tions avec l’ai­sance d’une maî­tresse de maison.

— L’A­mé­ri­cain, c’est Brews­ter. Archéo­logue, finan­cé par le Field Museum de Chi­ca­go. Il fouille quelque part du côté de Car­che­mish, je crois. L’of­fi­cier, c’est le capi­taine Thi­rion, du Ser­vice des ren­sei­gne­ments. Per­sonne ne sait très bien ce qu’il fait, lui non plus j’i­ma­gine. Et le mon­sieur élé­gant près de la fenêtre, c’est M. Hova­nes­sian. Anti­quaire. Il vient régu­liè­re­ment à Alep pour ses affaires.

Elle avait énu­mé­ré ces noms avec une pré­ci­sion de cata­lo­guiste, et Mathilde com­prit que cette femme avait l’ha­bi­tude d’ob­ser­ver les gens, de les clas­ser, de les rete­nir. C’é­tait une com­pé­tence de roman­cière, se dit-elle sans y pen­ser davantage.

— Et vous, deman­da Mathilde, vous faites quoi pen­dant que votre mari fouille ?

Mrs Mal­lo­wan sourit.

— J’é­cris.

— Des articles ? Des rapports ?

— Des romans, sur­tout. Des his­toires poli­cières. Cela m’oc­cupe pen­dant que Max classe ses tessons.

Elle avait dit cela avec une fausse modes­tie qui n’en était pas vrai­ment, et Max Mal­lo­wan avait eu un sou­rire en coin que Mathilde ne sut pas inter­pré­ter. Elle appren­drait bien plus tard — des mois plus tard, de retour à Paris — que Mrs Mal­lo­wan écri­vait sous un autre nom, un nom que tout le monde connais­sait, et que ses « his­toires poli­cières » se ven­daient à des cen­taines de mil­liers d’exemplaires.

Mais ce matin-là, dans la salle à man­ger du Baron Hotel, elle n’é­tait qu’une Anglaise cor­pu­lente en robe de soie, qui grif­fon­nait dans un car­net entre deux gor­gées de thé.

*

La jour­née pas­sa dans une len­teur oua­tée. La pluie ne ces­sait pas. Mathilde essaya de télé­pho­ner au Ser­vice des Anti­qui­tés pour avoir des nou­velles de M. Par­rot, mais la ligne était cou­pée. Elle relut ses notes sur Tell Ahmar, révi­sa son akka­dien, écri­vit une lettre à sa mère qu’elle ne pos­te­rait pas avant plu­sieurs jours.

Vers quatre heures, elle des­cen­dit au bar.

C’é­tait une pièce plus petite que la salle à man­ger, aux murs tapis­sés de pho­to­gra­phies jau­nies. Des explo­ra­teurs en casque colo­nial, des offi­ciers de l’ar­mée otto­mane, des visages de femmes aux coif­fures d’un autre âge. Au-des­sus du comp­toir, une fac­ture enca­drée por­tait une signa­ture illi­sible et une date : 1914. La fac­ture de Law­rence, celle qu’il n’a­vait jamais payée.

Mathilde com­man­da un thé et s’ins­tal­la dans un fau­teuil près de la fenêtre. La pluie des­si­nait des rigoles sur la vitre, brouillant la vue de la rue.

L’A­mé­ri­cain, Brews­ter, entra peu après. C’é­tait un homme mas­sif, la qua­ran­taine, avec des épaules de boxeur et un sou­rire qui décou­vrait trop de dents. Il com­man­da un whis­ky — « Comme chez moi, straight up, no ice » — et vint s’as­seoir en face de Mathilde sans y être invité.

— Vous êtes la Fran­çaise, dit-il. Celle qui vient pour les tablettes.

— Mathilde Verdier.

— William Brews­ter. Field Museum, Chi­ca­go. J’ai enten­du par­ler de Tell Ahmar. Belles pièces, à ce qu’on dit.

Il avait une façon de par­ler qui res­sem­blait à une négo­cia­tion, chaque phrase pesée comme une mise.

— Je ne sais pas encore, répon­dit Mathilde. Je n’ai rien vu.

— Vous sau­rez. Et quand vous sau­rez, vous ver­rez que tout le monde vou­dra sa part du gâteau. Les Fran­çais, les Anglais, nous autres Amé­ri­cains. Sans par­ler des Syriens, qui com­mencent à récla­mer leur dû.

— C’est leur pays.

Brews­ter eut un rire bref.

— Pour l’ins­tant. Rien n’est à per­sonne pour tou­jours, Miss Ver­dier. L’ar­chéo­lo­gie nous l’ap­prend mieux que tout.

Il vida son whis­ky d’un trait et fit signe au bar­man de lui en ser­vir un autre. Mathilde ne répon­dit pas. Elle n’ai­mait pas cet homme, sa façon de s’im­po­ser, son assu­rance de conquis­ta­dor. Mais elle savait qu’il avait rai­son. Les empires pas­saient, les fron­tières chan­geaient, et les tablettes cunéi­formes finis­saient dans les musées du vainqueur.

*

Le troi­sième jour, la pluie redou­bla. Mathilde com­men­çait à connaître les rituels de l’hô­tel : le petit-déjeu­ner ser­vi à sept heures, le déjeu­ner à midi, le thé à quatre heures, le dîner à huit. Entre ces repères fixes, le temps s’é­ti­rait comme une matière molle, sans forme ni direction.

Elle avait pris l’ha­bi­tude de s’ins­tal­ler dans le hall, près de la fenêtre, pour lire et obser­ver. Les rési­dents de l’hô­tel pas­saient et repas­saient devant elle, cha­cun avec sa rou­tine. Max Mal­lo­wan des­cen­dait à neuf heures pour consul­ter ses cartes dans le fumoir. Sa femme appa­rais­sait vers dix heures, son car­net à la main, et s’ins­tal­lait dans le fau­teuil près de la che­mi­née. Le capi­taine Thi­rion fai­sait sa ronde de l’hô­tel comme s’il ins­pec­tait une gar­ni­son. Brews­ter buvait à par­tir de midi et ne s’ar­rê­tait qu’au dîner. M. Hova­nes­sian, l’an­ti­quaire, allait et venait avec une dis­cré­tion de chat, appa­rais­sant et dis­pa­rais­sant sans qu’on l’en­tende jamais.

C’é­tait lui qui intri­guait le plus Mathilde. Il avait quelque chose d’in­sai­sis­sable, une façon de se tenir à la lisière des conver­sa­tions, d’é­cou­ter sans par­ti­ci­per. Ses vête­ments étaient impec­cables, cou­pés sur mesure, mais d’une élé­gance dis­crète qui ne cher­chait pas à atti­rer l’at­ten­tion. Il par­lait plu­sieurs langues — elle l’a­vait enten­du pas­ser du fran­çais à l’an­glais à l’a­rabe sans effort appa­rent — et trai­tait tout le monde avec la même poli­tesse distante.

Le troi­sième soir, il vint s’as­seoir à côté d’elle au bar.

— Made­moi­selle Ver­dier, dit-il. Vous êtes épi­gra­phiste, je crois ?

— C’est exact.

— Un beau métier. Faire par­ler les pierres.

Il avait dit cela sans iro­nie, avec une sorte de res­pect sin­cère qui sur­prit Mathilde.

— Et vous, mon­sieur Hova­nes­sian ? Vous faites com­merce d’antiquités ?

— Entre autres choses. J’a­chète, je vends, je mets en rela­tion les gens qui cherchent avec les gens qui trouvent. C’est un métier de l’entre-deux.

Il com­man­da un arak et en pro­po­sa un à Mathilde, qu’elle accep­ta. L’al­cool ani­sé lui brû­la la gorge, puis se trans­for­ma en une cha­leur douce qui se répan­dit dans sa poitrine.

— Vous êtes armé­nien, dit-elle. Comme les Mazloumian.

— Comme beau­coup de gens dans ce métier. Nous sommes des inter­mé­diaires nés. Entre l’O­rient et l’Oc­ci­dent, entre le pas­sé et le pré­sent. C’est notre malé­dic­tion et notre talent.

Il avait dit « malé­dic­tion » d’une voix neutre, sans amer­tume appa­rente. Mais Mathilde avait lu les jour­naux. Elle savait ce qui s’é­tait pas­sé en 1915, les mas­sacres, les dépor­ta­tions, les colonnes de réfu­giés mou­rant de faim sur les routes d’A­na­to­lie. Elle savait que les Armé­niens de Syrie étaient pour la plu­part des sur­vi­vants ou des enfants de survivants.

Elle ne dit rien. Il y avait des choses qu’on ne deman­dait pas.

Hova­nes­sian but une gor­gée d’a­rak et contem­pla la pluie à tra­vers la fenêtre.

— J’ai quelque chose qui pour­rait vous inté­res­ser, dit-il. Une tablette. Pas très grande, mais remar­quable. De l’ak­ka­dien ancien, si je ne me trompe pas. Je l’ai acquise il y a quelques mois, d’une source fiable.

— Une source fiable ?

— Un bédouin qui l’a­vait trou­vée près de Tell Ahmar. Avant les fouilles offi­cielles, naturellement.

Il avait ajou­té « natu­rel­le­ment » avec un sou­rire imper­cep­tible. Mathilde com­prit qu’il lui pro­po­sait de voir une pièce volée, ou du moins sor­tie illé­ga­le­ment d’un site archéo­lo­gique. Elle aurait dû refu­ser, par prin­cipe, par loyau­té envers le Ser­vice des Anti­qui­tés qui l’employait.

— Je serais curieuse de la voir, dit-elle.

Hova­nes­sian hocha la tête comme si c’é­tait la réponse qu’il attendait.

— Demain, si vous vou­lez. Je l’ai dans ma chambre.

*

Cette nuit-là, Mathilde eut du mal à s’en­dor­mir. Elle pen­sait à la tablette d’Ho­va­nes­sian, à ce qu’elle pour­rait conte­nir, aux rai­sons pour les­quelles un anti­quaire la mon­tre­rait à une épi­gra­phiste du Louvre. Il y avait quelque chose qui ne col­lait pas, une pièce man­quante dans le puzzle.

Elle se leva vers deux heures du matin et ouvrit les volets. La pluie avait ces­sé, pour la pre­mière fois depuis son arri­vée. Le ciel était encore cou­vert, mais une lueur pâle fil­trait entre les nuages. Dans la cour, les pal­miers gout­taient doucement.

En bas, une lumière était allu­mée au rez-de-chaus­sée. Quel­qu’un ne dor­mait pas.

Mathilde enfi­la une robe de chambre et des­cen­dit. Le hall était désert, bai­gné par la lumière jaune d’une lampe res­tée allu­mée. La porte du bar était entrou­verte. Elle s’ap­pro­cha sans bruit.

Dans le bar, Mrs Mal­lo­wan était assise à une table, son car­net ouvert devant elle. Elle écri­vait avec une concen­tra­tion intense, le front plis­sé, mor­dillant le bout de son crayon entre deux phrases. Elle ne por­tait pas sa robe de soie verte mais un pei­gnoir informe, et ses che­veux étaient défaits.

Mathilde hési­ta sur le seuil. Mrs Mal­lo­wan leva les yeux.

— Ah, made­moi­selle Ver­dier. Vous non plus, vous ne dor­mez pas.

— La pluie s’est arrê­tée. Ça m’a réveillée.

— Oui, le silence est par­fois plus bruyant que le bruit. Asseyez-vous, si vous vou­lez. Je suis en train de tuer quel­qu’un, mais ça peut attendre.

Elle avait dit cela avec un natu­rel qui fit sou­rire Mathilde. Elle s’as­sit en face de la romancière.

— Vous tra­vaillez la nuit ?

— Sou­vent. C’est le meilleur moment. Pas de dis­trac­tions, pas de visi­teurs, pas de Max qui me demande mon avis sur une pote­rie. Juste moi et mes personnages.

— Et celui que vous tuez, c’est qui ?

Mrs Mal­lo­wan eut un sou­rire énigmatique.

— Un archéo­logue, figu­rez-vous. Sur un chan­tier de fouilles en Méso­po­ta­mie. Il est odieux, tout le monde le déteste, et quel­qu’un finit par lui fra­cas­ser le crâne avec un ins­tru­ment de pierre.

— Ça res­semble à du vécu.

— Pas le meurtre, non. Mais les archéo­logues odieux, j’en ai connu quelques-uns. Le métier attire des per­son­na­li­tés… intenses.

Elle refer­ma son car­net et le glis­sa dans la poche de son peignoir.

— Et vous, made­moi­selle Ver­dier ? Qu’est-ce qui vous empêche de dormir ?

Mathilde hési­ta. Elle ne connais­sait cette femme que depuis trois jours. Mais il y avait quelque chose, dans la pénombre du bar, dans l’in­ti­mi­té de cette heure tar­dive, qui invi­tait à la confidence.

— M. Hova­nes­sian m’a pro­po­sé de voir une tablette. Une pièce qu’il a ache­tée… en dehors des cir­cuits officiels.

Mrs Mal­lo­wan hocha len­te­ment la tête.

— Hova­nes­sian est un homme inté­res­sant. Il connaît tout le monde, il va par­tout, il sait des choses. Les anti­quaires de ce genre sont sou­vent plus savants que les professeurs.

— Vous le connaissez ?

— De répu­ta­tion. Max a eu affaire à lui une ou deux fois. Il est hon­nête, paraît-il. Autant qu’on peut l’être dans ce métier.

Elle se leva, rajus­tant son peignoir.

— Je vais me recou­cher. Demain, il fera beau, vous ver­rez. La pluie ne dure jamais éter­nel­le­ment, même à Alep.

Elle s’é­loi­gna vers l’es­ca­lier, puis se retourna.

— Made­moi­selle Ver­dier ? Si vous voyez cette tablette, regar­dez-la bien. Les objets nous racontent tou­jours plus que ce qu’on leur demande.

Elle dis­pa­rut dans l’es­ca­lier, lais­sant Mathilde seule dans le bar silencieux.

*

Le len­de­main matin, le soleil per­çait entre les nuages. Ce n’é­tait pas encore le beau temps, mais une trêve, une pro­messe. Les rues d’A­lep fumaient sous les pre­miers rayons, l’eau des flaques s’é­va­po­rant en volutes légères.

Mathilde retrou­va Hova­nes­sian après le petit-déjeu­ner, comme conve­nu. Il l’at­ten­dait dans le hall, impec­cable dans son cos­tume gris, une ser­viette de cuir à la main.

— Sui­vez-moi, dit-il simplement.

Sa chambre était au deuxième étage, une pièce plus grande que celle de Mathilde, avec vue sur la rue. Les murs étaient nus, le mobi­lier imper­son­nel. Seule une malle ouverte dans un coin sug­gé­rait que quel­qu’un vivait là.

Hova­nes­sian ouvrit sa ser­viette et en sor­tit un objet enve­lop­pé de tis­su. Il le posa sur le bureau et défit l’emballage avec des gestes précautionneux.

La tablette était petite, à peine plus grande qu’une main ouverte. De l’ar­gile cuite, cou­leur de miel sombre, cou­verte de signes cunéi­formes ser­rés. Mathilde se pen­cha pour l’exa­mi­ner sans la toucher.

— Vous permettez ?

Hova­nes­sian hocha la tête. Mathilde prit la tablette entre ses mains. Elle était plus lourde qu’elle ne l’a­vait ima­gi­né, dense, com­pacte. L’ar­gile avait gar­dé la mémoire des doigts qui l’a­vaient façon­née il y a quatre mille ans.

Elle appro­cha l’ob­jet de la fenêtre pour pro­fi­ter de la lumière. Les signes étaient nets, bien for­més, l’œuvre d’un scribe expé­ri­men­té. Elle recon­nut des logo­grammes akka­diens, des chiffres, des noms propres. Un texte admi­nis­tra­tif, pro­ba­ble­ment. Un inven­taire, ou un contrat.

Puis elle vit autre chose. Sur le revers de la tablette, une ligne qui n’a­vait rien à voir avec le reste. Pas du cunéi­forme, mais de l’a­ra­méen. Une écri­ture ajou­tée plus tard, peut-être des siècles après la rédac­tion originale.

— Qu’est-ce que c’est ? deman­da Hovanessian.

— Je ne sais pas encore. Il me fau­drait plus de temps pour déchiffrer.

Elle repo­sa la tablette sur le bureau. Ses mains trem­blaient légè­re­ment. Elle ne savait pas pourquoi.

— Com­bien en vou­lez-vous ? demanda-t-elle.

Hova­nes­sian eut un sou­rire ambigu.

— Je ne vends pas, made­moi­selle Ver­dier. Pas encore. Je vou­lais sim­ple­ment que vous la voyiez. Que vous me disiez ce qu’elle contient.

— Pour­quoi moi ?

— Parce que vous êtes la seule épi­gra­phiste de l’hô­tel. Et parce que je crois que cette tablette a quelque chose à dire que je ne com­prends pas.

Il rem­bal­la la tablette dans son tis­su et la ran­gea dans sa serviette.

— Réflé­chis­sez, made­moi­selle. Nous avons le temps. La pluie va reprendre.

*

Il avait rai­son. Vers midi, les nuages revinrent, et la pluie recom­men­ça à tom­ber. Plus dou­ce­ment que les jours pré­cé­dents, mais avec la même obs­ti­na­tion. Le ciel se refer­ma comme un couvercle.

Au déjeu­ner, Mathilde croi­sa le regard de Mrs Mal­lo­wan. La roman­cière haus­sa imper­cep­ti­ble­ment un sour­cil, une ques­tion muette. Mathilde fit un signe de tête tout aus­si dis­cret. Oui, elle avait vu la tablette. Oui, elle avait des choses à racon­ter. Mais pas ici, pas devant tout le monde.

Le capi­taine Thi­rion était plus bavard que d’ha­bi­tude. Il par­lait de la situa­tion poli­tique en Syrie, des mou­ve­ments natio­na­listes, de la dif­fi­cul­té de main­te­nir l’ordre dans un pays qui ne vou­lait pas de vous. Brews­ter l’é­cou­tait avec un sou­rire nar­quois, posant des ques­tions qui res­sem­blaient à des pièges. Max Mal­lo­wan fei­gnait de lire son journal.

Hova­nes­sian n’é­tait pas des­cen­du déjeuner.

Mathilde le remar­qua sans y accor­der d’im­por­tance. Les gens avaient le droit de man­ger dans leur chambre, de sau­ter des repas, de faire ce qu’ils vou­laient. Mais quelque chose, au fond d’elle-même, prit note de cette absence.

L’a­près-midi, elle remon­ta dans sa chambre et s’as­sit à son bureau. Elle prit une feuille de papier et, de mémoire, redes­si­na les signes qu’elle avait vus sur la tablette. Le cunéi­forme d’a­bord, puis la ligne ara­méenne du revers.

L’a­ra­méen était une langue qu’elle lisait moins bien que l’ak­ka­dien, mais elle connais­sait l’al­pha­bet, les struc­tures de base. Elle déchif­fra len­te­ment, mot après mot.

Ce qu’elle lut la fit s’arrêter.

Elle relut, pour être sûre. Puis une troi­sième fois.

Dehors, la pluie conti­nuait de tom­ber sur les pal­miers de la cour.

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