Les nuits du Strand
Les nuits du Strand
Chapitre 6 — Fin
Le dernier jour.
Lars s’est réveillé avec la lumière. Louise était déjà habillée, assise au bord du lit, son téléphone à la main.
— Mon vol est à quatorze heures.
Il s’est redressé. La réalité, qu’il avait réussi à tenir à distance, s’est abattue sur lui d’un coup.
— Déjà.
— Déjà.
Elle a posé son téléphone, s’est tournée vers lui.
— Je dois passer à l’ambassade de France ce matin. Récupérer des papiers, signer des trucs. Après, je file à l’aéroport.
— Je t’accompagne.
— À l’ambassade, non. À l’aéroport, oui. Si tu veux.
— Je veux.
* * *
La matinée a passé trop vite.
Lars a fait ses bagages à lui. Stockholm avait envoyé l’ordre d’évacuation — il partirait le lendemain, par le même vol que les derniers ressortissants suédois. Rangoun n’était plus un poste, c’était une zone de guerre.
À midi, Louise est revenue de l’ambassade. Elle portait une robe légère, bleue, qu’il ne lui avait jamais vue. Elle s’était maquillée, un peu de rouge aux lèvres, du mascara. Comme si elle voulait être belle pour partir.
Ils ont déjeuné au Strand, une dernière fois. La salle était presque vide. Les serveurs les regardaient avec une tristesse polie. L’hôtel fermerait bientôt, tout le monde le savait.
— Tu vas où, après Bangkok ? a demandé Lars.
— Paris. Quelques semaines. Repos forcé.
— Et après ?
— Je ne sais pas. Il y a toujours un “après”. Une autre crise, un autre pays. C’est ma vie.
Il a hoché la tête. Il connaissait cette vie — la sienne était semblable, au fond. Des affectations successives, des pays qu’on quitte, des gens qu’on laisse.
— Et nous ? il a demandé.
Elle a pris sa main sur la table.
— Je ne fais pas de promesses, Lars. Je ne sais pas tenir les promesses.
— Je ne t’en demande pas.
— Mais je veux te revoir. Quelque part, un jour. Paris, Stockholm, ailleurs.
— D’accord.
— Ce n’est pas un plan. C’est juste… un souhait.
— D’accord.
Elle a serré sa main plus fort.
— Ces trois jours, Lars. Je n’oublierai pas.
— Moi non plus.
* * *
Le taxi les a emmenés à l’aéroport.
Rangoun défilait par la vitre, pour la dernière fois. Les rues étaient vides, les magasins fermés. Des soldats partout, des barricades, des check-points. La ville s’était refermée sur elle-même, comme un animal blessé.
Louise regardait par la vitre, silencieuse. Lars regardait Louise.
À l’aéroport, la foule était dense. Des expatriés qui fuyaient, des touristes paniqués, des businessmen en costume froissé. Louise s’est enregistrée, a récupéré sa carte d’embarquement.
Ils se sont retrouvés devant le contrôle de sécurité. Au-delà, il ne pouvait pas aller.
— Bon, a dit Louise.
— Bon.
Ils se sont regardés. Tout ce qu’ils avaient vécu — la chaleur, la peur, les corps, la sueur, les nuits — tout cela tenait dans ce regard.
— Prends soin de toi, elle a dit.
— Toi aussi.
Elle a posé sa main sur sa joue. Il a senti sa paume chaude, ses doigts qui tremblaient légèrement.
— Je ne sais pas ce qu’on est, Lars. Mais c’était vrai. Ce qu’on a vécu, c’était vrai.
— Je sais.
Elle l’a embrassé. Un baiser long, profond, au milieu de la foule qui les bousculait. Un baiser qui disait tout ce que les mots ne pouvaient pas dire.
Puis elle s’est détachée.
— Au revoir, Lars.
— Au revoir, Louise.
Elle a pris son sac, a passé le contrôle de sécurité. Il l’a regardée s’éloigner — sa silhouette dans la robe bleue, ses cheveux défaits, sa démarche vive.
Au dernier moment, elle s’est retournée. Elle a levé la main, un geste bref.
Il a levé la main aussi.
Et elle a disparu.
* * *
Lars est resté longtemps devant le contrôle de sécurité. Les gens passaient autour de lui, le bousculaient, il ne bougeait pas.
Puis il est sorti.
Dehors, la chaleur l’a frappé comme une gifle. Le soleil tapait fort, l’air était lourd, irrespirable. Rangoun brûlait toujours, quelque part, dans les quartiers populaires, là où les gens mouraient pour une idée.
Il a pris un taxi pour le Strand.
L’hôtel était presque désert maintenant. Le barman l’a salué d’un hochement de tête, lui a servi un whisky sans qu’il le demande. Lars s’est assis à sa place habituelle, celle où il était assis quand Louise était entrée, quatre jours plus tôt.
Quatre jours. Une éternité.
Il a bu son whisky en regardant les pales du ventilateur tourner. Lentement, obstinément, comme si rien n’avait changé.
Mais tout avait changé.
Il a sorti son téléphone, a ouvert une conversation vide. Il a tapé : “Bien arrivée ?”
Pas de réponse. Elle était encore dans l’avion, quelque part au-dessus du golfe du Bengale.
Il a rangé son téléphone.
* * *
La nuit est tombée sur Rangoun.
Lars est monté dans sa chambre — la sienne, pas celle de Louise. Il s’est allongé sur le lit, sans se déshabiller, et il a regardé le plafond.
Le ventilateur tournait. La chaleur était là, fidèle, implacable.
Il a pensé à Louise. À son corps, à sa voix, à son rire bref. À cette façon qu’elle avait de regarder le monde, avec une compassion féroce qui n’excluait pas le désespoir.
Il l’avait aimée, il le savait maintenant. Pas d’un amour qui se construit, qui s’installe, qui dure. Un amour fulgurant, né de la peur et de la chaleur, un amour de fin du monde.
Est-ce qu’il la reverrait ? Il ne savait pas. La vie était longue, imprévisible. Peut-être qu’un jour, dans un autre hôtel, dans une autre ville en crise, ils se retrouveraient.
Ou peut-être pas.
Son téléphone a vibré.
Un message de Louise : “Arrivée Bangkok. Je pense à toi.”
Il a souri.
Il a tapé : “Je pense à toi aussi.”
Trois points ont clignoté. Puis un message : “Stockholm, un jour. Je veux voir à quoi ressemble le froid.”
Il a ri, seul dans sa chambre.
“Quand tu veux”, il a répondu.
“Bonne nuit, Lars.”
“Bonne nuit, Louise.”
Il a posé son téléphone sur la table de nuit. Il a fermé les yeux.
Dehors, Rangoun continuait de brûler, de résister, de mourir. Demain, il partirait. Il retrouverait Stockholm, le froid, sa vie d’avant.
Mais cette nuit, il gardait la chaleur. Les draps moites, l’air lourd, le souvenir d’un corps contre le sien.
Cette nuit, il était encore à Rangoun.
Cette nuit, il était encore avec elle.
FIN