Les nuits du Strand
Les nuits du Strand
Chapitre 5
Le lendemain, tout a basculé.
Lars s’est réveillé avec le bruit. Des cris, des klaxons, quelque chose qui ressemblait à des pétards mais qui n’en était pas. Il s’est redressé d’un coup. Louise était déjà debout, à la fenêtre.
— Ils tirent, elle a dit.
Il l’a rejointe. Dans la rue, des gens couraient. Un camion militaire est passé à toute vitesse, des soldats accrochés à l’arrière. Quelque part, une fumée noire montait.
— Merde, a dit Louise. Merde, merde, merde.
Elle s’est habillée en trente secondes. Pantalon, débardeur, chaussures. Elle a attrapé son sac, son téléphone, son appareil photo.
— Louise, attends.
Elle s’est retournée.
— Je ne peux pas attendre. C’est maintenant que ça se passe.
— C’est dangereux.
— Je sais.
Elle l’a regardé, et il a vu dans ses yeux quelque chose qu’il n’avait pas vu avant. Une détermination froide, absolue.
— C’est mon métier, Lars. C’est pour ça que je suis là.
Il a voulu discuter, la retenir. Mais il savait que c’était inutile. On ne retenait pas une femme comme Louise.
— Je viens avec toi.
— Non.
— Louise.
— Non.
Elle a posé sa main sur sa joue.
— Tu restes ici. Tu fais ton travail. Tu évacues tes Suédois s’il le faut. Et ce soir, on se retrouve.
— Et si tu ne reviens pas ?
Elle a souri. Ce demi-sourire qu’il commençait à connaître.
— Je reviens toujours.
Elle l’a embrassé, vite, fort, et elle est partie.
* * *
La journée a été un enfer.
Lars est resté au Strand, cloué par l’impuissance. Les nouvelles arrivaient par bribes — des tirs dans le centre, des barricades, des morts. Son téléphone sonnait sans cesse. Stockholm voulait des informations. L’ambassade américaine coordonnait les évacuations. Les autres diplomates européens paniquaient.
Il a fait ce qu’il devait faire. Appelé ses ressortissants, organisé des convois vers l’aéroport, rédigé des télégrammes. Des gestes mécaniques, professionnels, qui ne l’empêchaient pas de penser à Louise.
Il l’imaginait dans les rues, au milieu des balles, son appareil photo à la main. Il l’imaginait blessée, arrêtée, pire. Chaque fois que son téléphone vibrait, son cœur s’arrêtait.
À midi, il a reçu un message d’elle. Trois mots : “Je vais bien.”
Il a respiré.
À seize heures, un autre message : “Reviens vers 19h. Grosse journée.”
Il a compté les heures.
* * *
Elle est rentrée à dix-neuf heures trente.
Il l’attendait dans le hall, incapable de rester au bar. Quand il l’a vue pousser la porte, il a senti quelque chose se dénouer dans sa poitrine.
Elle était couverte de poussière, les vêtements froissés, les cheveux défaits. Il y avait du sang sur son bras gauche — une estafilade, rien de grave. Ses yeux étaient brillants, fiévreux.
— Louise.
— Je suis là.
Il l’a prise dans ses bras, au milieu du hall, devant les réceptionnistes médusés. Il l’a serrée à lui faire mal, à sentir ses os sous la peau.
— J’ai eu peur, il a dit.
— Je sais.
Elle s’est dégagée doucement.
— J’ai besoin d’une douche. Et d’un verre. Dans cet ordre.
* * *
Ils sont montés ensemble. Dans la chambre, il l’a aidée à se déshabiller. Il a vu les bleus sur ses bras, l’estafilade qui avait séché. Il a passé ses doigts dessus, doucement.
— Qu’est-ce qui s’est passé ?
— Une bousculade. Quand les soldats ont chargé. J’ai été projetée contre un mur.
Elle est entrée dans la douche. Il l’a suivie.
L’eau était tiède, à peine rafraîchissante. Ils se sont lavés l’un l’autre, en silence. Il a savonné son dos, ses épaules, ses bras. Elle a laissé couler l’eau sur son visage, les yeux fermés.
— J’ai des photos, elle a dit. Des images que personne n’a. J’ai vu des choses.
— Raconte.
Elle a secoué la tête.
— Pas maintenant. Demain. Quand j’aurai envoyé tout ça.
Elle s’est retournée vers lui. L’eau coulait sur ses seins, son ventre, ses cuisses. Elle l’a regardé.
— Maintenant, j’ai besoin d’autre chose.
Elle l’a embrassé sous l’eau. Un baiser désespéré, violent. Il a senti ses ongles dans son dos, ses dents sur sa lèvre.
Ils ont fait l’amour contre le mur de la douche, l’eau coulant sur eux, leurs souffles mêlés à la vapeur. C’était brutal, presque douloureux, un exorcisme de la peur et de la mort.
Quand ils ont joui, elle a crié. Un cri rauque, animal, qui n’avait rien à voir avec le plaisir. Quelque chose d’autre — un soulagement, une libération.
Après, ils se sont séchés en silence. Ils se sont habillés, sont descendus au bar. Ils ont bu, beaucoup, sans parler. Le Strand se vidait, les derniers clients fuyaient Rangoun. Demain, il n’y aurait peut-être plus personne.
À vingt-deux heures, Louise s’est levée.
— Je dois envoyer mes photos.
— Je t’attends.
Elle a secoué la tête.
— Dors. Tu as une sale gueule.
Il a souri malgré lui.
— Toi aussi.
— Je sais.
Elle s’est penchée, l’a embrassé sur le front.
— Je te rejoins. Dans une heure, deux maximum.
* * *
Il s’est endormi sans s’en rendre compte.
Quand il s’est réveillé, il faisait encore nuit. Louise était là, contre lui, sa respiration régulière. Il a regardé sa montre — quatre heures du matin.
Il s’est rallongé, l’a prise dans ses bras. Elle a murmuré quelque chose dans son sommeil, s’est blottie contre lui.
Dehors, Rangoun brûlait.
Mais ici, dans cette chambre, dans ce lit trempé de sueur, il y avait une forme de paix. Précaire, temporaire, mais réelle.
Il a fermé les yeux.