Les nuits du Strand
Les nuits du Strand
Chapitre 4
Le matin est venu trop vite.
Lars s’est réveillé seul dans le lit. Les draps à côté de lui étaient froissés, encore tièdes. Il a entendu l’eau couler dans la salle de bain, et il est resté allongé, à regarder la lumière filtrer par les persiennes.
Louise est sortie enveloppée dans une serviette. Ses cheveux mouillés laissaient des traces sur ses épaules. Elle l’a regardé, un demi-sourire aux lèvres.
— Tu es encore là.
— Je suis encore là.
Elle s’est assise au bord du lit. Il a tendu la main, a touché sa cuisse, la peau encore humide de la douche.
— Il faut que j’y aille, elle a dit. J’ai rendez-vous à neuf heures avec un contact de l’ambassade américaine.
— Je t’accompagne ?
— Non. Pas cette fois. C’est sensible.
Il a hoché la tête. Il comprenait. Il y avait des choses qu’elle ne pouvait pas partager, des sources à protéger, des risques qu’elle seule pouvait prendre.
— Ce soir, alors, il a dit.
Ce n’était pas une question.
— Ce soir.
Elle s’est penchée, l’a embrassé. Un baiser bref, presque tendre. Puis elle s’est levée, a laissé tomber la serviette, et il l’a regardée s’habiller — le soutien-gorge, la culotte, le pantalon, le débardeur. Des gestes simples, quotidiens, qui le bouleversaient.
— Sois prudent, elle a dit en partant.
— C’est toi qui vas dans la rue.
— Je sais ce que je fais. Toi, tu restes à l’hôtel à penser à moi. C’est plus dangereux.
Elle a souri, et elle est partie.
* * *
Lars est resté dans la chambre de Louise un long moment. Il a pris une douche, s’est rhabillé avec les vêtements de la veille. Dans le miroir, il a vu un homme qu’il reconnaissait à peine — les yeux cernés, la barbe naissante, quelque chose de différent dans le regard.
Il est descendu prendre son petit-déjeuner. Le Strand semblait suspendu hors du temps, avec ses serveurs en livrée blanche, ses nappes empesées, ses ventilateurs coloniaux. Les mêmes Japonais étaient là, les mêmes Anglais silencieux. Comme si rien ne se passait dehors.
Il a mangé sans faim, bu trois cafés. Son téléphone a vibré — Stockholm voulait un rapport de situation. Il a répondu par quelques lignes vagues, factuelles. Situation tendue mais stable. Ressortissants suédois informés. Aucune évacuation urgente pour l’instant.
Des mensonges polis. La réalité était ailleurs — dans les rues où les gens marchaient vers leur mort, dans les prisons où on torturait, dans cette chambre où il avait fait l’amour à une femme dont il ne savait presque rien.
* * *
L’après-midi a été interminable.
Lars a essayé de travailler, de lire, de dormir. Impossible. Il pensait à Louise, à ce qu’elle faisait, à ce qu’elle voyait. Il guettait son téléphone, espérant un message qui ne venait pas.
Vers seize heures, les premières nouvelles sont tombées. Des tirs à Mandalay. Des morts, peut-être trois, peut-être dix. Les réseaux sociaux s’affolaient, les images circulaient — des corps au sol, du sang sur le bitume, des gens qui fuyaient.
Lars a regardé les images sur son téléphone, le cœur serré. Ce n’était pas Rangoun, pas encore. Mais ça viendrait. Tout le monde le savait.
À dix-huit heures, Louise n’était toujours pas rentrée.
Il est descendu au bar, a commandé un whisky. Le soleil déclinait, jetant des ombres longues sur le parquet ciré. Le couvre-feu allait tomber. Où était-elle ?
À dix-huit heures trente, elle est entrée.
Il l’a vue avant qu’elle le voie. Elle marchait vite, le visage fermé, le sac en bandoulière. Il y avait quelque chose de changé en elle — une tension dans les épaules, une dureté dans le regard.
Elle s’est assise à côté de lui sans un mot. A commandé un whisky elle aussi. L’a bu d’un trait.
— Qu’est-ce qui s’est passé ?
Elle a secoué la tête.
— Pas ici.
Ils sont montés. Dans le couloir, elle a pris sa main, l’a serré fort. Ses doigts étaient glacés malgré la chaleur.
Dans la chambre, elle s’est assise sur le lit, la tête dans les mains. Lars s’est accroupi devant elle.
— Louise.
Elle a relevé les yeux. Ils étaient rouges, secs.
— Min Thu, elle a dit. Ils l’ont arrêté ce matin. Un de mes contacts m’a prévenue.
Lars a fermé les yeux. Le jeune homme aux lunettes rondes, au t‑shirt noir. Celui qui croyait que sa cause le protégeait.
— Tu ne pouvais rien faire.
— Je sais. C’est bien le problème.
Elle s’est levée d’un coup, a marché jusqu’à la fenêtre. Dehors, la nuit tombait sur Rangoun.
— Je fais ce métier depuis quinze ans, elle a dit. J’ai vu des gens mourir. J’ai vu des choses que je ne raconterai jamais. Et à chaque fois, je me dis que ça sert à quelque chose. Que raconter, témoigner, ça fait une différence.
Elle s’est retournée vers lui.
— Mais ça n’en fait pas. Pas vraiment. Le monde lit mes articles, s’émeut cinq minutes, et passe à autre chose. Et les types comme Min Thu continuent de crever.
Lars s’est levé, s’est approché d’elle. Il a posé ses mains sur ses épaules.
— Tu fais ce que tu peux. C’est déjà énorme.
— C’est rien. C’est rien du tout.
Elle a posé son front contre sa poitrine. Il a senti ses épaules trembler, un sanglot contenu, ravalé.
— Je suis fatiguée, Lars. Tellement fatiguée.
Il l’a serrée contre lui. Il n’avait pas de mots, pas de réconfort à offrir. Juste sa présence, ses bras, cette chaleur partagée.
Ils sont restés ainsi longtemps, debout devant la fenêtre, pendant que Rangoun s’enfonçait dans la nuit.
* * *
Plus tard, ils ont fait l’amour.
Pas comme la veille. Quelque chose de plus lent, de plus grave. Louise avait besoin de sentir un corps contre le sien, de s’oublier, de remplacer la mort par autre chose. Lars l’a compris sans qu’elle le dise.
Il l’a déshabillée doucement, comme on défait un pansement. Il a embrassé chaque centimètre de sa peau, ses épaules, ses seins, son ventre, ses cuisses. Elle s’est laissé faire, les yeux fermés, les mains dans ses cheveux.
Quand il est entré en elle, elle a murmuré son nom. Juste son nom, encore et encore, comme une prière ou un exorcisme.
Ils ont joui ensemble, cette fois. Un plaisir mêlé de tristesse, un orgasme qui ressemblait à un deuil.
Après, ils sont restés allongés côte à côte, sans se toucher. La sueur séchait sur leurs corps. Le ventilateur tournait.
— Je pars après-demain, a dit Louise.
Lars a tourné la tête vers elle.
— Où ?
— Bangkok d’abord. Puis Paris. Mon rédac-chef veut que je rentre, que je prenne du recul. Il dit que je suis trop impliquée.
— Il a raison ?
Elle a réfléchi.
— Peut-être. Je ne sais plus faire la différence entre être impliquée et être vivante.
Lars a tendu la main, a pris la sienne.
— Et nous ?
Elle n’a pas répondu tout de suite. Dehors, une sirène a hurlé, s’est éloignée.
— Je ne sais pas, elle a dit. Je ne sais pas ce qu’on est.
— Moi non plus.
Elle s’est tournée vers lui.
— Est-ce que ça doit être quelque chose ?
Il a pensé à toutes les réponses possibles. Les promesses qu’il pourrait faire, les projets qu’il pourrait inventer. Venir la voir à Paris. L’appeler. Entretenir cette chose fragile qui était née entre eux.
— Je ne sais pas, il a dit. Mais j’ai envie que ça continue.
Elle a souri. Un sourire fatigué, tendre.
— Moi aussi.
Elle s’est blottie contre lui. Il a senti son souffle contre son cou, ses seins contre sa poitrine, sa jambe entre les siennes.
— On a encore une nuit, elle a dit.
— On a encore une nuit.