Sorting by

×

Les nuits du Strand

Les nuits du Strand

Cha­pitre 3

 

La chambre était plon­gée dans une obs­cu­ri­té chaude. Le ven­ti­la­teur tour­nait au pla­fond, son ombre pas­sant et repas­sant sur les murs comme une res­pi­ra­tion méca­nique. Par la fenêtre entrou­verte, les bruits de Ran­goun mon­taient — un chien, une moto au loin, le silence pesant du couvre-feu.

Louise n’a pas allu­mé. Elle s’est tenue devant lui, immo­bile, et dans la pénombre il voyait le contour de ses épaules nues, l’éclat de ses yeux.

— Je ne sais pas ce que je fais, elle a dit.

— Moi non plus.

Il a avan­cé d’un pas. Elle n’a pas recu­lé. Il a posé ses mains sur ses épaules, sen­ti la cha­leur de sa peau, cette moi­teur qui ne quit­tait jamais les corps ici. Elle a levé le visage vers lui.

Il l’a embrassée.

Un bai­ser lent d’abord, presque hési­tant, comme si leurs bouches devaient apprendre à se connaître. Elle avait un goût de whis­ky et de sel, de sueur et de fatigue. Puis quelque chose s’est ouvert, une urgence, et le bai­ser est deve­nu autre chose — plus pro­fond, plus affamé.

Ses mains à elle ont trou­vé sa che­mise, ont tiré sur les bou­tons. Ses mains à lui ont glis­sé le long de son dos, ont trou­vé la fer­me­ture de la robe. Le tis­su est tom­bé sans bruit.

Ils se sont désha­billés dans la pénombre, mal­adroi­te­ment, sans se quit­ter des yeux. La cha­leur col­lait leurs peaux avant même qu’ils se touchent. Lars a regar­dé son corps — les seins lourds, le ventre un peu rond, les hanches larges. Un corps de femme de qua­rante ans, un corps qui avait vécu, qui por­tait ses his­toires. Il l’a trou­vée belle.

Elle l’a pous­sé vers le lit. Les draps étaient moites, frois­sés, ils s’en fou­taient. Elle s’est allon­gée sur lui, ses che­veux humides balayant son visage, et elle l’a embras­sé encore, le cou, la poi­trine, descendant.

Lars a fer­mé les yeux. La cha­leur était par­tout — dehors, dedans, entre eux. Il sen­tait la sueur cou­ler dans son dos, sur ses tempes, et les lèvres de Louise sur son ventre, et ses mains qui le prenaient.

Quand elle l’a gui­dé en elle, ils ont gémi ensemble.

Ils ont fait l’amour len­te­ment d’abord, s’apprivoisant. Le ven­ti­la­teur tour­nait au-des­sus d’eux, inutile, et leurs corps glis­saient l’un contre l’autre, lui­sants de sueur. Louise avait les yeux ouverts, elle le regar­dait, et il y avait dans ce regard quelque chose de grave, de presque douloureux.

Puis le rythme a chan­gé. Plus rapide, plus bru­tal. Elle s’est accro­chée à ses épaules, a enfon­cé ses ongles dans sa peau. Il a sai­si ses hanches, l’a pla­quée contre lui. Leurs souffles se sont mêlés, hachés, rauques.

Dehors, une sirène a hur­lé quelque part. Ils ne l’ont pas entendue.

Louise a joui la pre­mière, un spasme qui l’a par­cou­rue tout entière, un cri étouf­fé contre son épaule. Il l’a sui­vie quelques secondes plus tard, s’enfonçant en elle une der­nière fois, le monde réduit à ce point de contact, à cette cha­leur qui explosait.

Ils sont res­tés immo­biles, enche­vê­trés, le souffle court. La sueur séchait sur leurs corps, les lais­sant pois­seux, épuisés.

Louise a rou­lé sur le côté. Elle a regar­dé le pla­fond, le ven­ti­la­teur qui tour­nait toujours.

— Putain, elle a dit.

Lars a ri. Un rire de sou­la­ge­ment, de fatigue, de quelque chose qu’il n’arrivait pas à nommer.

— Oui, il a dit. Putain.

* * *

Ils ont dor­mi un peu, leurs corps enche­vê­trés mal­gré la cha­leur. Lars s’est réveillé vers trois heures, la gorge sèche, Louise contre lui, sa tête sur son épaule, son souffle régu­lier contre sa peau.

Il est res­té immo­bile, à l’écouter res­pi­rer. Par la fenêtre, il voyait les étoiles — plus brillantes qu’à Stock­holm, plus proches. Ran­goun dor­mait sous le couvre-feu, et lui était là, dans ce lit, avec cette femme qu’il connais­sait depuis qua­rante-huit heures.

Il a pen­sé à tout ce qui les atten­dait. Les jours qui venaient, la vio­lence qui mon­tait, les rap­ports qu’il devait écrire, les articles qu’elle devait envoyer. Et après — le départ, l’oubli, les vies qui repre­naient leur cours séparé.

Mais pour l’instant, il y avait ça. Cette cha­leur, ce corps, cette respiration.

Il s’est rendormi.

Lire la suite…

Tags de cet article: , ,