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Les nuits du Strand

Les nuits du Strand

Cha­pitre 2

 

Il a mal dor­mi. La cha­leur, les draps qui col­laient, le ven­ti­la­teur qui grin­çait à chaque rota­tion. Et autre chose — cette pré­sence de l’autre côté du mur, ce corps qu’il devi­nait, cette femme qu’il ne connais­sait pas et qui occu­pait déjà trop de place dans sa tête.

Vers trois heures du matin, il s’est levé pour boire. L’eau du robi­net était tiède, avec un goût de métal. Il est res­té debout devant la fenêtre, en cale­çon, à regar­der la rue vide. Un lam­pa­daire jetait une lumière orange sur le trot­toir défon­cé. Pas un mou­ve­ment, pas un bruit. Ran­goun dor­mait sous la botte.

Il a pen­sé à Louise. À sa nuque, aux mèches col­lées par la sueur. À sa voix quand elle avait dit “demain”. Il s’est deman­dé si elle dor­mait, si elle pen­sait à lui, et il s’est trou­vé ridi­cule. Il avait qua­rante-quatre ans, un divorce der­rière lui, une car­rière de fonc­tion­naire inter­na­tio­nal qui l’avait mené de Genève à Nai­ro­bi, de Nai­ro­bi à Ran­goun. Il ne croyait plus aux coups de foudre.

Mais il y avait quelque chose. Cette façon qu’elle avait eue de le regar­der, de le jau­ger. Comme si elle cher­chait quelque chose en lui qu’il igno­rait posséder.

Il s’est recou­ché vers quatre heures. Le som­meil l’a pris par surprise.

* * *

Le petit-déjeu­ner était ser­vi dans la véran­da, sous des ven­ti­la­teurs plus effi­caces que ceux des chambres. Lars était des­cen­du tôt, la che­mise déjà humide, les yeux gon­flés. Le café était fort, amer, le seul récon­fort dans cette moiteur.

Louise est appa­rue vers huit heures.

Elle por­tait un pan­ta­lon de toile kaki, un débar­deur blanc, des san­dales de cuir. Ses che­veux étaient mouillés, tirés en arrière. Sans maquillage, le visage nu, elle parais­sait plus jeune que la veille — et plus vul­né­rable aus­si, d’une cer­taine façon.

Elle s’est assise en face de lui sans deman­der la permission.

— Vous avez dormi ?

— Pas vraiment.

— Moi non plus.

Elle a com­man­dé un café, des œufs. Ses mains trem­blaient légè­re­ment quand elle a por­té la tasse à ses lèvres. La fatigue, ou l’adrénaline, il ne savait pas.

— J’ai un contact, elle a dit. Un étu­diant. Il orga­nise des choses près de l’université. Je dois le voir à dix heures.

— C’est dangereux ?

Elle a haus­sé les épaules.

— Tout est dan­ge­reux ici. Mais lui, il a besoin qu’on raconte. C’est pour ça qu’il prend des risques.

Lars a hoché la tête. Il com­pre­nait. Il avait vu ça ailleurs — ces gens qui s’exposaient parce que l’invisibilité leur sem­blait pire que la mort.

— Je viens avec vous.

Ce n’était pas une ques­tion. Elle l’a regar­dé, un sou­rire au coin des lèvres.

— Vous allez foutre en l’air votre immu­ni­té diplomatique.

— Je n’ai pas d’immunité. Je suis trop bas dans la hiérarchie.

Elle a ri. Ce rire bref qu’il avait déjà enten­du la veille, qui déten­dait quelque chose en lui.

— Alors venez.

* * *

Ils ont pris un taxi, une vieille Toyo­ta aux sièges défon­cés. Le chauf­feur ne par­lait pas anglais, Louise lui a don­né l’adresse en bir­man — quelques mots appris sur le ter­rain, l’accent approxi­ma­tif mais effi­cace. Lars l’a regar­dée faire. Elle avait l’aisance de ceux qui ont l’habitude de se jeter dans des pays inconnus.

Ran­goun défi­lait par la vitre. Des immeubles colo­niaux décré­pits, des façades man­gées par la mous­son et l’oubli. Des pagodes dorées qui sur­gis­saient entre les fils élec­triques. Des gens, beau­coup de gens, qui mar­chaient avec cette len­teur pru­dente des temps de couvre-feu. Et par­tout, les mili­taires — des Jeeps aux car­re­fours, des sol­dats en treillis, le fusil en ban­dou­lière, le regard vide.

— C’est votre pre­mier coup d’État ? a deman­dé Louise.

— Oui.

— Ça se voit.

Il a tour­né la tête vers elle. Elle regar­dait par la vitre, le pro­fil décou­pé par la lumière blanche.

— Vous en avez vu combien ?

— Trois. Le Sou­dan en 2019, le Mali en 2020, et main­te­nant ça. Sans comp­ter les guerres.

— Ça fait quoi ?

Elle a réflé­chi. Le taxi s’est arrê­té à un feu rouge. Un sol­dat les a regar­dés pas­ser, le visage fermé.

— On s’habitue, elle a dit. C’est ça le pire. On finit par trou­ver ça normal.

Le taxi les a dépo­sés près de l’université de Ran­goun. Un cam­pus aux bâti­ments ocre, aux arbres immenses, banyans et flam­boyants qui jetaient une ombre épaisse sur les allées. Il y avait des étu­diants par­tout — des grappes de jeunes gens qui dis­cu­taient à voix basse, qui regar­daient leur télé­phone, qui levaient les yeux quand un étran­ger passait.

Louise mar­chait vite. Lars la sui­vait, conscient de sa propre blan­cheur, de sa sil­houette de diplo­mate éga­ré. Il trans­pi­rait déjà, la che­mise trem­pée sous les bras, dans le dos. Elle sem­blait ne pas souf­frir de la cha­leur — ou avoir appris à l’ignorer.

Le contact s’appelait Min Thu. Vingt-trois ans, étu­diant en droit, le visage fin, des lunettes rondes, un t‑shirt noir avec une ins­crip­tion en bir­man. Il les atten­dait sous un arbre, assis sur un muret, une ciga­rette aux lèvres.

Il s’est levé quand Louise s’est appro­chée. Ils se sont ser­ré la main, échan­gé quelques mots. Lars est res­té en retrait. Il ne com­pre­nait rien, mais il voyait — la ten­sion dans les épaules de Min Thu, ses yeux qui balayaient constam­ment les alen­tours, cette façon de par­ler sans jamais haus­ser la voix.

Louise a sor­ti son télé­phone, a enre­gis­tré. Min Thu par­lait en anglais main­te­nant, pour elle, pour le monde. Il racon­tait les arres­ta­tions de la nuit, les étu­diants emme­nés, les familles sans nou­velles. Il racon­tait la peur et la colère, ce mélange qui pous­sait les gens dans la rue mal­gré les fusils.

Lars écou­tait. La sueur cou­lait dans ses yeux, il l’essuyait du revers de la main. Un groupe d’étudiants est pas­sé près d’eux, les a regar­dés, a conti­nué. Quelque part, un oiseau chan­tait — un son absurde, joyeux, déplacé.

Quand Min Thu a eu fini, Louise a ran­gé son télé­phone. Elle lui a ser­ré la main lon­gue­ment, lui a dit quelque chose que Lars n’a pas enten­du. Le jeune homme a hoché la tête, a écra­sé sa ciga­rette, et il est par­ti sans se retourner.

Ils sont res­tés seuls sous l’arbre.

— Il va mou­rir, a dit Louise.

Ce n’était pas une ques­tion. Une consta­ta­tion, pro­non­cée d’une voix plate.

— Vous ne pou­vez pas savoir.

— Je le sais. J’ai vu assez de types comme lui. Ils ne savent pas recu­ler. Ils croient que leur cause les protège.

Elle s’est tour­née vers lui. Ses yeux étaient secs, mais il y avait quelque chose de bri­sé dedans.

— C’est pour ça que je fais ce métier. Pour qu’au moins, quand ils meurent, quelqu’un se souvienne.

Lars n’a rien dit. Il a posé sa main sur son épaule, un geste mal­adroit, ins­tinc­tif. Elle ne s’est pas déga­gée. Ils sont res­tés ain­si quelques secondes, sous le banyan immense, dans la cha­leur qui écra­sait tout.

* * *

Ils ont mar­ché long­temps. Louise vou­lait voir la ville, sen­tir son pouls. Ils ont tra­ver­sé des mar­chés où les étals débor­daient de fruits, de pois­sons, de tis­sus. Des femmes au visage cou­vert de tha­na­ka, cette pâte jaune qui pro­tège du soleil. Des moines en robe safran qui mar­chaient pieds nus, leur bol d’aumône à la main.

La cha­leur était deve­nue une pré­sence phy­sique, un poids sur les épaules, une main qui ser­rait la gorge. Lars suf­fo­quait. Sa che­mise était un chif­fon mouillé, ses pieds glis­saient dans ses chaus­sures. Louise mar­chait tou­jours, infa­ti­gable, s’arrêtant par­fois pour prendre une pho­to, pour noter quelque chose dans un carnet.

Vers midi, elle s’est arrê­tée devant une échoppe.

— On mange ici.

C’était un boui-boui, quatre tables en plas­tique, une femme qui cui­si­nait sur un réchaud à gaz. L’odeur était puis­sante — piment, ail, citron­nelle, quelque chose de fer­men­té. Lars s’est assis avec pré­cau­tion sur un tabou­ret qui sem­blait sur le point de s’effondrer.

Louise a com­man­dé pour eux deux. Des nouilles, des légumes, une soupe dont il n’a pas vou­lu connaître les ingré­dients. Ils ont man­gé en silence, avec leurs doigts et des baguettes, la sueur cou­lant sur leur visage.

— Vous êtes marié ? a deman­dé Louise.

La ques­tion l’a pris au dépourvu.

— Divor­cé. Depuis trois ans.

— Des enfants ?

— Non. On n’a pas eu le temps. Ou pas eu envie. Je ne sais plus.

Elle a hoché la tête, a enfour­né une bou­chée de nouilles.

— Moi j’ai un fils. Il a seize ans. Il vit avec son père à Lyon.

Lars l’a regar­dée. Elle man­geait, les yeux bais­sés, le visage fermé.

— C’est dur ?

— C’est le prix. On ne peut pas faire ce métier et être une bonne mère. J’ai choisi.

Il y avait dans sa voix quelque chose de défi­ni­tif. Pas de regret, pas d’excuse. Un constat.

— Il vous en veut ?

— Pro­ba­ble­ment. On ne parle pas de ça. On parle de ses notes, de ses copines, de ce qu’il regarde sur Net­flix. Les trucs faciles.

Elle a levé les yeux vers lui.

— Et vous ? C’est quoi le prix que vous payez ?

Lars a réflé­chi. La soli­tude, évi­dem­ment. Les appar­te­ments de fonc­tion dans des villes où il ne connais­sait per­sonne. Les rela­tions qui s’effilochaient avec la dis­tance, les amis qui finis­saient par ne plus appeler.

— La même chose, pro­ba­ble­ment. Moins dra­ma­tique. Je n’ai aban­don­né personne.

— C’est peut-être pire. Au moins moi, j’ai quelque chose à regretter.

* * *

L’après-midi, ils ont conti­nué à mar­cher. Louise avait d’autres contacts à voir, d’autres témoi­gnages à recueillir. Lars la sui­vait, inutile et fas­ci­né. Il regar­dait com­ment elle tra­vaillait — cette façon d’écouter, de poser les bonnes ques­tions, de mettre les gens en confiance. Elle était douée. Plus que douée. Il y avait en elle une forme de com­pas­sion féroce qui ne cédait jamais à la sensiblerie.

Vers seize heures, la fatigue l’a rat­tra­pée. Ils se sont arrê­tés dans un salon de thé cli­ma­ti­sé — un miracle, une oasis de fraî­cheur. Lars a sen­ti ses muscles se détendre d’un coup, sa peau qui ces­sait de suin­ter. Louise s’est lais­sée tom­ber sur une ban­quette, a fer­mé les yeux.

— Putain, c’est bon.

Il a ri. Elle a ouvert un œil, souri.

— Quoi ?

— Rien. Vous êtes la pre­mière per­sonne que je ren­contre qui jure mieux que moi.

— C’est mon édu­ca­tion lyon­naise. Ma grand-mère disait “merde” comme d’autres disent “bon­jour”.

Ils ont com­man­dé du thé gla­cé, sont res­tés là une heure, à ne rien faire, à lais­ser la cli­ma­ti­sa­tion les répa­rer. Louise a sor­ti son ordi­na­teur, a com­men­cé à écrire. Lars l’a regar­dée faire — ses doigts sur le cla­vier, sa concen­tra­tion, la façon dont elle mor­dait sa lèvre infé­rieure quand elle cher­chait un mot.

Il la dési­rait. C’était aus­si simple et aus­si com­pli­qué que ça. Un désir qui n’avait rien de roman­tique, quelque chose de plus brut, de plus urgent. La cha­leur, la peur, la proxi­mi­té de la mort — tout cela défai­sait les bar­rières habi­tuelles, accé­lé­rait les choses.

Elle a levé les yeux, l’a sur­pris à la regar­der. Il n’a pas détour­né le regard.

— Quoi ? elle a dit.

— Rien.

Elle a sou­te­nu son regard, trois secondes, quatre. Puis elle est retour­née à son écran.

Mais quelque chose avait chan­gé. Une brèche s’était ouverte.

* * *

Ils sont ren­trés au Strand vers dix-huit heures, avant le couvre-feu. La lumière décli­nait, jetait des ombres longues sur les façades colo­niales. Des groupes de jeunes pas­saient en scoo­ter, trois par trois, avec des pan­cartes rou­lées sous le bras. Demain, ils seraient dans la rue. Demain, peut-être, les sol­dats tireraient.

Le bar était presque vide. Le même bar­man, les mêmes ven­ti­la­teurs, la même cha­leur pois­seuse mal­gré l’heure. Ils se sont ins­tal­lés à leur place de la veille, comme si c’était déjà un rituel.

Lars a com­man­dé un whis­ky. Louise une bière.

— À quoi on trinque ? a‑t-il demandé.

— À Min Thu. Et à tous les autres.

Ils ont bu.

Le silence s’est ins­tal­lé, mais ce n’était plus le silence gêné de deux incon­nus. Autre chose. Une ten­sion qui avait un goût, une tex­ture. Lars sen­tait la pré­sence de Louise à côté de lui comme une source de cha­leur sup­plé­men­taire, un foyer qui irradiait.

— Je monte, a‑t-elle dit.

Elle a fini sa bière, s’est levée. Il l’a regardée.

— Je dois envoyer mon papier. Ça va me prendre deux heures.

Elle a mar­qué une pause. Ses yeux dans les siens.

— Après, je redescends.

Ce n’était pas une ques­tion. Pas vrai­ment une pro­po­si­tion non plus. Juste un fait, énon­cé d’une voix neutre, qui conte­nait pour­tant tout.

— D’accord, a dit Lars.

Elle est mon­tée. Il est res­té au bar, son whis­ky à la main, le cœur bat­tant comme un ado­les­cent. Il se trou­vait ridi­cule et il s’en foutait.

Dehors, la nuit est tom­bée d’un coup.

* * *

Elle est redes­cen­due à vingt-et-une heures.

Elle avait pris une douche, chan­gé de vête­ments. Une robe légère, noire, qui lais­sait ses épaules nues. Ses che­veux étaient encore humides, défaits, plus longs qu’il ne l’avait ima­gi­né. Elle sen­tait le savon et quelque chose d’autre — son par­fum de la veille, ce citron presque disparu.

Elle s’est assise à côté de lui. Plus près que nécessaire.

— C’est envoyé ?

— C’est envoyé.

Le bar était désert main­te­nant. Le bar­man ran­geait les verres, jetait des regards dis­crets vers la pen­dule. Couvre-feu dans une heure.

Lars a com­man­dé deux whis­kies. Le bar­man les a ser­vis, puis il a dis­pa­ru dans l’arrière-salle, les lais­sant seuls.

Le ven­ti­la­teur tour­nait tou­jours, bras­sant l’air chaud, inutile et obstiné.

Louise a bu une gor­gée. Elle regar­dait droit devant elle, le mur lam­bris­sé, les pho­tos jau­nies du Ran­goun colonial.

— Je n’ai pas fait ça depuis long­temps, elle a dit.

— Quoi ?

— Ça. Avoir envie de quelqu’un.

Lars n’a rien dit. Son cœur cognait dans sa poi­trine. La cha­leur était insup­por­table, ou peut-être était-ce autre chose.

— Sur le ter­rain, on n’a pas le temps, a‑t-elle conti­nué. Et à Paris, je suis trop fati­guée. Ou trop blin­dée. Je ne sais pas.

Elle s’est tour­née vers lui. Ses yeux étaient sombres, immenses dans la lumière basse.

— Mais là, main­te­nant, avec vous…

Elle n’a pas fini sa phrase. Elle n’en avait pas besoin.

Lars a posé son verre. Il a ten­du la main, len­te­ment, et il a tou­ché sa joue. Sa peau était chaude, un peu moite, incroya­ble­ment douce. Elle a fer­mé les yeux, une seconde, puis elle les a rouverts.

— Pas ici, elle a dit.

Ils se sont levés. Le bar­man n’a pas réap­pa­ru. Ils ont tra­ver­sé le hall désert, mon­té l’escalier de bois qui cra­quait sous leurs pas. Le cou­loir était sombre, les appliques éteintes pour éco­no­mi­ser l’électricité.

Devant sa porte, Louise a sor­ti sa clé. Ses mains ne trem­blaient pas.

Elle a ouvert, elle est entrée, et elle s’est retour­née vers lui.

— Tu viens ?

Le tutoie­ment, sou­dain. Comme une porte qui s’ouvre.

Lars est entré.

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