Les nuits du Strand
Les nuits du Strand
Chapitre 1
Le ventilateur brassait l’air sans conviction. Une rotation lente, presque résignée, qui déplaçait la chaleur d’un coin à l’autre du bar sans jamais la dissiper. Lars regardait les pales tourner. Il comptait les tours parfois, quand l’ennui devenait trop dense.
Le barman avait posé devant lui un whisky avec deux glaçons qui fondaient déjà. La condensation coulait le long du verre, formait une flaque sur le bois sombre du comptoir. Tout suintait ici. Les murs lambrissés, les fauteuils de cuir craquelé, les hommes. Trois jours qu’il était à Rangoun et il ne s’habituait pas. Son corps de Scandinave n’était pas fait pour ça — cette chaleur qui ne tombait jamais, cette humidité qui s’infiltrait partout, sous les vêtements, sous la peau, jusqu’aux os.
Il avait desserré sa cravate deux heures plus tôt, retiré sa veste à midi, roulé ses manches vers quinze heures quand l’ambassade avait appelé pour ne rien dire. Stockholm voulait des rapports. Il envoyait des rapports. Personne ne les lisait. Trente-sept ressortissants suédois en Birmanie, dont vingt-deux à Rangoun. Il les avait tous contactés. La plupart voulaient rester, certains hésitaient, trois avaient déjà pris des vols vers Bangkok. Il consignait tout cela dans des télégrammes d’un ennui parfait.
Dehors, un coup d’État avait eu lieu deux jours plus tôt. On avait arrêté Aung San Suu Kyi à l’aube. L’armée tenait les carrefours. Et le Strand continuait de servir du whisky tiède à des étrangers hagards.
Elle est entrée vers dix-neuf heures.
Il l’a d’abord entendue — des pas rapides sur le carrelage, un sac qu’on pose trop fort sur une table, un souffle court. Puis il s’est retourné.
Elle portait une chemise claire, lin ou coton, qui lui collait au dos. Une auréole de sueur entre les omoplates, une autre sous les seins qu’il a devinée quand elle s’est penchée vers le bar. Ses cheveux châtains étaient relevés en un chignon défait, quelques mèches échappées sur la nuque, humides, collées à la peau. Elle a commandé une bière sans regarder le barman, en anglais, les yeux encore ailleurs, dans la rue, dans ce qu’elle venait de voir.
Il y avait de la poussière sur ses avant-bras. Du rouge, de la latérite, la terre de Rangoun.
Lars a détourné le regard. Trop vite peut-être. Il a fixé son verre, les glaçons qui n’étaient plus que deux éclats minuscules dans l’ambre du whisky. Il sentait sa propre chemise trempée dans le dos, sa peau moite, cette impression d’être sale en permanence.
Le silence du bar était celui des fins du monde polies. Deux businessmen japonais parlaient à voix basse dans un coin, penchés sur un ordinateur. Un couple de vieux Anglais dînait sans échanger un mot, découpant leur viande avec des gestes mécaniques. Un ventilateur sur pied oscillait près de la porte, ajoutant son souffle inutile à celui du plafond.
Elle a bu sa bière d’un trait. La tête renversée, la gorge offerte, il a vu une goutte de sueur descendre de son menton vers son cou, se perdre sous le col de la chemise. Elle a reposé le verre vide, s’est essuyé la bouche du dos de la main, et en a commandé une autre.
C’est là qu’elle l’a regardé.
Pas un regard de séduction. Autre chose. Une évaluation rapide — qui est-ce, d’où vient-il, est-il dangereux, est-il utile. Le regard d’une femme habituée à entrer seule dans des bars d’hôtels, dans des pays compliqués.
Il a soutenu son regard. Une seconde, deux.
— Suédois ? elle a demandé.
Il a failli sourire. Son costume froissé, ses cheveux blonds plaqués par la transpiration, sa peau trop pâle — il devait avoir l’air d’un Viking échoué sous les tropiques.
— C’est si visible ?
— Vous avez l’air de souffrir.
Elle avait un accent français, une voix un peu rauque, fatiguée. Elle s’est approchée, a pris le tabouret à côté du sien. De près, il a vu les cernes sous ses yeux, les lèvres sèches, gercées. Et cette odeur mêlée de sueur, de poussière, d’un reste de parfum — quelque chose de citronné, presque effacé.
— Lars, il a dit.
— Louise.
Elle a pris sa bière fraîche, l’a portée contre son front avant de boire. Les yeux fermés, deux secondes de répit. Il a regardé le verre embué contre sa peau, les gouttes qui coulaient sur sa tempe.
— Journaliste ? il a demandé.
— C’est si visible ?
— Vous avez l’air de revenir de loin.
Elle a souri. Un demi-sourire, fatigué.
— Sule Pagoda. Il y avait du monde. Des gens avec des pancartes. Ils font des signes à trois doigts, comme dans Hunger Games. C’est très calme, très digne. Et il y a des soldats partout qui regardent.
Elle a bu une longue gorgée.
— Dans deux jours, ça ne sera plus calme. Dans une semaine, ils tireront.
Lars n’a rien dit. Il savait qu’elle avait raison. Il avait lu suffisamment de rapports sur les juntes birmanes, les massacres de 88, de 2007. Ce pays savait écraser ses révoltes.
— Vous êtes là pour quoi ? elle a demandé.
— Évacuer des gens. S’il y a des gens à évacuer.
— Et il y en a ?
— Pas vraiment. Les Suédois sont têtus.
Elle a ri. Un vrai rire, bref, qui a détendu quelque chose dans l’air.
Dehors, la nuit tombait. À Rangoun, en février, le jour s’effaçait vers dix-huit heures, d’un coup, sans crépuscule. Les lumières du bar se sont allumées — des lampes basses, tamisées, qui jetaient des ombres chaudes sur le bois et le cuir. La chaleur n’avait pas baissé. Elle ne baissait jamais.
— Vous mangez ici ? il a demandé.
C’était sorti sans qu’il y pense. Une invitation maladroite, trop directe peut-être. Elle l’a regardé, et il a vu qu’elle pesait la question. Pas le dîner — ce qu’il y avait derrière, ce qui pourrait venir après.
— Pourquoi pas.
Ils ont pris une table près de la fenêtre, derrière les persiennes closes. Le menu était un vestige d’un autre temps — cuisine coloniale, curry birmans, club sandwichs. Ils ont commandé sans conviction, mangé de même. Dehors, une patrouille est passée, on a entendu un moteur, des voix en birman, puis le silence.
Louise parlait. De la ville, des gens qu’elle avait vus, d’un moine qui marchait pieds nus au milieu des manifestants, d’une jeune femme qui tenait une pancarte où était écrit “We want democracy” en lettres tremblantes. Lars écoutait. Sa voix était devenue le seul fil qui le reliait à quelque chose de vivant.
À vingt-deux heures, le barman leur a fait signe. Couvre-feu dans une heure. Les derniers clients partaient. Le vieux couple anglais avait disparu, les Japonais aussi.
Ils sont montés ensemble. L’escalier de bois craquait sous leurs pas. La chaleur était pire à l’étage, concentrée sous le toit. Le couloir était long, éclairé par des appliques jaunâtres. Leurs chambres étaient voisines. Le hasard, ou le sens de l’humour du réceptionniste.
Ils se sont arrêtés entre les deux portes.
Louise a sorti sa clé. Une vraie clé, en laiton, avec un pompon de soie. Pas de cartes magnétiques au Strand. Le passé résistait.
— Bonne nuit, elle a dit.
— Bonne nuit.
Elle a ouvert sa porte, et avant d’entrer, elle s’est retournée. Il a vu la sueur sur son front, la chemise qui bâillait légèrement au col, la naissance d’une clavicule.
— Demain, je retourne en ville. Vous voulez venir ?
Il a pensé aux rapports qu’il devait écrire, aux appels qu’il devait passer.
— Oui.
Elle a hoché la tête, et la porte s’est refermée.
Lars est resté seul dans le couloir. Il entendait le ventilateur de sa chambre tourner derrière la porte close, ce bruit de ressac mécanique qui ne rafraîchissait rien. Il a posé sa main sur le mur. Le plâtre était tiède, presque vivant.
Il a pensé à Stockholm, à l’hiver qu’il avait laissé là-bas, aux trottoirs gelés, à l’air qui brûlait les poumons. Ici, c’était l’inverse. L’air vous noyait, vous enveloppait, entrait en vous de force.
Il est entré dans sa chambre, a retiré sa chemise trempée, s’est allongé sur le lit sans rabattre les draps. Le ventilateur tournait au-dessus de lui. Par la fenêtre entrouverte, il entendait Rangoun respirer — des chiens au loin, un klaxon, une radio quelque part.
Et derrière la cloison, le bruit d’une douche qui coulait.