Le bichon
de l’Hôtel Paříž
Le bichon de l’Hôtel Paříž
Vendredi — Où l’inspecteur Prunelle apprend l’art difficile de l’observation, découvre les secrets de la comtesse, et voit l’affaire du chien se résoudre d’une manière qu’il n’avait pas prévue
Le vendredi matin, l’inspecteur Prunelle fit quelque chose qu’il n’avait pas fait depuis le début de son séjour à Prague : il observa.
Non pas qu’il n’eût jamais observé auparavant — un policier, même médiocre, observe par définition —, mais son observation avait toujours été orientée, biaisée, filtrée par ses préjugés et ses théories préconçues. Il regardait le monde à travers le prisme de ce qu’il s’attendait à voir, et ne voyait donc que ce qu’il s’attendait à voir, ce qui est une manière assez inefficace d’appréhender la réalité mais qui présente l’avantage de confirmer perpétuellement ses propres convictions.
Ce matin-là, pour la première fois, il décida de regarder sans chercher, d’observer sans interpréter, de voir ce qui était plutôt que ce qu’il croyait être.
Il s’installa dans le hall de l’Hotel Paris, dans un fauteuil de velours grenat stratégiquement placé derrière un palmier en pot — position qui lui permettait de surveiller à la fois l’entrée principale, le comptoir de la réception, l’escalier monumental et la porte du café Sarah Bernhardt —, et il attendit.
Il attendit avec une patience dont il ne se serait pas cru capable, sa montre posée sur ses genoux (pour éviter de la consulter toutes les trente secondes), son binocle ajusté (autant que faire se peut), son carnet ouvert sur une page blanche (qu’il avait bien l’intention de remplir cette fois-ci).
Et il observa.
⁂
La première chose qu’il remarqua fut le ballet incessant du personnel de l’hôtel.
Il y avait Monsieur Novák, bien sûr, qui officiait derrière son comptoir avec l’impassibilité d’un sphinx, répondant aux questions des clients, distribuant les clés, consultant son registre, donnant des ordres d’un simple regard aux subordonnés qui passaient à sa portée. Novák, réalisa Prunelle, était le véritable maître de l’Hotel Paris — non pas le directeur, dont il n’avait d’ailleurs jamais vu la figure, mais le concierge, celui qui savait tout, voyait tout, contrôlait tout sans jamais élever la voix ni manifester la moindre émotion.
Il y avait Pepík, le chasseur loucheur, qui traversait le hall à intervalles réguliers, portant des valises, des télégrammes, des messages, des paquets, toujours en mouvement, toujours attentif à ce qui se passait autour de lui. Pepík, nota Prunelle, avait une manière particulière de regarder les gens — un regard en biais, discret, qui captait tout sans jamais croiser les yeux de personne. C’était un espion-né, un observateur professionnel qui s’ignorait.
Il y avait Božena, la femme de chambre, qui descendait parfois du troisième étage pour chercher des draps propres ou donner des instructions à la lingerie, toujours affairée, toujours un peu inquiète, comme si elle craignait perpétuellement d’avoir oublié quelque chose. Božena, comprit Prunelle, était une femme qui avait peur — peur de mal faire, peur de déplaire, peur de perdre son emploi —, et cette peur la rendait invisible aux yeux des clients, ce qui était peut-être précisément ce qu’elle recherchait.
Il y avait Jaroslav, le veilleur de nuit qui terminait son service, un homme d’une soixantaine d’années au visage creusé par l’insomnie chronique, qui traversa le hall en traînant les pieds et disparut par une porte de service sans que personne lui adressât la parole. Jaroslav, devina Prunelle, était un homme seul, probablement veuf, probablement sans enfants, qui avait fait de l’hôtel sa seule famille et de la nuit son seul compagnon.
Il y avait Mademoiselle Horáčková, la standardiste, qu’il aperçut brièvement à travers la porte vitrée du bureau du téléphone, penchée sur son tricot pendant que le standard restait muet. Mademoiselle Horáčková, supposa Prunelle, tricotait pour s’occuper les mains pendant que son esprit vagabondait vers des contrées plus excitantes que le standard téléphonique d’un hôtel pragois — peut-être un neveu militaire, peut-être un amour de jeunesse jamais concrétisé, peut-être simplement le rêve d’une vie différente.
Et il y avait les clients.
Herr Müller, le tousseur allemand, qui descendit vers neuf heures pour prendre son petit déjeuner, toussant toutes les quarante-cinq secondes avec une régularité métronomique. Pan Dvořák, l’étudiant timide, qui traversa le hall en évitant le regard de tout le monde, un livre de droit sous le bras. Monsieur Petersen, le Danois aux télégrammes, qui sortit de l’hôtel d’un pas pressé, une lettre à la main, l’air soucieux. Deux dames anglaises d’un certain âge, que Prunelle n’avait jamais remarquées auparavant, qui s’installèrent dans le café pour une séance de thé qui durerait apparemment toute la matinée.
Et, vers dix heures, la comtesse Batthyány-Strattmann.
⁂
Elle descendit l’escalier monumental avec une majesté qui aurait fait pâlir d’envie n’importe quelle reine d’opérette.
Elle portait ce matin-là une robe de soie émeraude, ornée de broderies dorées qui scintillaient à chaque pas, un chapeau à larges bords surmonté d’une plume d’autruche qui oscillait dangereusement, des gants de chevreau blanc qui montaient jusqu’au coude, et suffisamment de bijoux pour financer la reconstruction d’un petit pays balkanique. À son bras — car elle avait un bras libre, l’autre tenant une ombrelle de dentelle parfaitement inutile en intérieur —, pendait un sac de soirée brodé de perles qui contenait probablement les éléments essentiels à la survie d’une comtesse en déplacement : un mouchoir, un flacon de sels, un poudrier, et peut-être un petit pistolet de nacre, car on n’était jamais trop prudent.
Sissi trottinait à ses côtés, attachée par une laisse de velours rouge assortie à son collier, ses petites pattes blanches cliquetant sur le marbre du hall comme des castagnettes miniatures.
La comtesse traversa le hall sans regarder personne — ce qui, chez une aristocrate de son rang, était une forme de politesse —, adressa un signe de tête imperceptible à Monsieur Novák, et se dirigea vers la sortie.
Prunelle, dissimulé derrière son palmier, la suivit des yeux.
Elle s’arrêta devant la porte, se retourna vers l’intérieur de l’hôtel, et fit quelque chose d’étrange.
Elle détacha la laisse de Sissi.
Le bichon, soudain libre, resta un instant immobile, comme surpris par cette liberté inattendue. Puis, avec une agilité remarquable pour un chien de son âge et de sa corpulence, il fit demi-tour et se mit à trotter vers l’escalier, la queue frétillante, comme s’il savait exactement où il allait.
La comtesse, pendant ce temps, sortit de l’hôtel sans un regard en arrière.
Prunelle n’en croyait pas ses yeux.
Elle l’avait fait exprès. La comtesse avait délibérément lâché son chien dans le hall de l’hôtel avant de sortir. Ce n’était pas un accident, pas une négligence, pas une distraction de vieille dame — c’était un geste volontaire, prémédité, exécuté avec une précision qui ne laissait aucune place au doute.
Mais pourquoi ?
Prunelle se leva de son fauteuil, hésitant sur la conduite à tenir. Devait-il suivre la comtesse ? Suivre le chien ? Interroger Novák ? Courir dans tous les sens comme un poulet décapité ?
Il choisit de suivre le chien.
⁂
Sissi, pour un animal de quatre kilos et de huit ans d’âge, se déplaçait avec une détermination surprenante.
Elle monta l’escalier monumental, traversa le couloir du premier étage, emprunta un escalier de service que Prunelle n’avait jamais remarqué auparavant, descendit au sous-sol, longea un corridor sombre qui sentait le moisi et la lessive, et aboutit dans une pièce qui ressemblait à une réserve — des étagères chargées de bocaux, de conserves, de provisions diverses.
Et là, dans un coin de la pièce, sur un vieux coussin défraîchi, se tenait un homme.
Un vieil homme.
Un très vieil homme, à vrai dire — quatre-vingts ans peut-être, peut-être davantage —, avec un visage si ridé qu’il ressemblait à une pomme oubliée dans un grenier, des yeux d’un bleu délavé presque transparent, et des mains noueuses qui caressaient le pelage d’un autre chien.
Un autre bichon maltais.
Identique à Sissi.
Prunelle s’arrêta sur le seuil, stupéfait.
Le vieil homme leva les yeux vers lui, sans surprise, sans peur, avec juste une sorte de résignation tranquille, comme celle d’un homme qui sait depuis longtemps que ce moment finirait par arriver.
« Vous êtes le policier français », dit-il dans un français hésitant mais compréhensible. « Je vous attendais. »
⁂
L’histoire que le vieil homme raconta à Prunelle, assis sur une caisse de conserves dans la réserve du sous-sol de l’Hotel Paris, était à la fois simple et extraordinaire.
Il s’appelait František Svoboda. Il avait été, autrefois, le majordome de la famille Batthyány-Strattmann, au temps de l’Empire austro-hongrois, quand la comtesse vivait encore dans son château de Hongrie et possédait des terres, des serviteurs, des chevaux, des bijoux, et tout ce qui fait la vie d’une aristocrate fortunée.
Puis l’Empire s’était effondré. La guerre avait tout emporté — les terres, les serviteurs, les chevaux, les bijoux. La comtesse s’était retrouvée sans rien, ou presque rien, avec pour seule compagnie sa femme de chambre (morte depuis), son chien, et son vieux majordome, qui avait refusé de l’abandonner.
Ils étaient arrivés à Prague en 1919, fuyant le chaos de la Hongrie d’après-guerre. La comtesse avait trouvé refuge à l’Hotel Paris, dont le directeur de l’époque — un homme compatissant, mort depuis lui aussi — avait accepté de l’héberger à crédit, en souvenir du temps où les Batthyány-Strattmann étaient des clients prestigieux de l’établissement.
Mais le crédit avait des limites. Et la comtesse, qui n’avait plus un sou, ne pouvait pas payer sa note.
C’est alors qu’elle avait eu une idée.
Une idée absurde, désespérée, indigne d’une dame de son rang — mais quand on n’a plus rien, on n’a plus de rang non plus.
L’idée était la suivante : faire croire régulièrement au vol de son chien bien-aimé, mobiliser l’attention de l’hôtel, susciter la pitié du personnel et des autres clients, et obtenir ainsi des délais de paiement supplémentaires, voire des remises sur sa note, au nom de la compassion qu’on doit à une vieille dame accablée par le malheur.
Pour que le stratagème fonctionne, il fallait que le chien disparaisse vraiment — mais pas trop longtemps, et pas trop loin. C’est là qu’intervenait František, le vieux majordome, qui vivait au sous-sol de l’hôtel depuis six ans, logé clandestinement par Novák — car Novák savait tout, bien sûr, Novák avait toujours su — dans cette réserve oubliée que personne ne visitait jamais.
Chaque fois que la comtesse sortait, elle lâchait Sissi dans le hall. Le chien, dressé depuis des années, savait exactement où aller : il descendait au sous-sol, retrouvait František, et restait avec lui jusqu’au retour de sa maîtresse. Alors, par un signal convenu — un coup de sonnette dans le couloir de service —, František relâchait le chien, qui remontait dans la suite de la comtesse comme si de rien n’était.
C’était un système simple, efficace, rodé par des années de pratique.
« Mais il y a un problème », dit František avec un soupir. « Sissi est vieille. Elle a huit ans. Et moi aussi, je suis vieux. Alors, il y a quelques mois, la comtesse a décidé de prendre un deuxième chien. Une remplaçante. Pour quand Sissi ne pourra plus jouer son rôle. »
Il désigna le bichon qui dormait sur le coussin à côté de lui.
« Elle s’appelle Mitzi. Elle ressemble à Sissi comme deux gouttes d’eau. La comtesse l’a achetée à un éleveur de Brno. Personne ne connaît son existence — sauf moi, et maintenant vous. »
Prunelle contemplait les deux chiens — Sissi, qui s’était couchée aux pieds de František, et Mitzi, qui dormait sur le coussin — avec une expression d’incrédulité totale.
Deux chiens. Il y avait deux chiens. Sa théorie des bichons interchangeables, qu’il avait lui-même considérée comme délirante, était vraie. Pas pour les raisons qu’il avait imaginées, pas dans le cadre d’un complot international de trafic canin, mais vraie quand même.
« Pourrrquoi me rrrracontez-vous tout cela ? » demanda-t-il enfin.
František haussa ses épaules voûtées.
« Parce que je suis fatigué, Monsieur l’inspecteur. Fatigué de mentir, fatigué de me cacher, fatigué de vivre dans cette cave comme un rat. J’ai quatre-vingt-trois ans. Je voudrais mourir au soleil, pas dans l’obscurité. Et la comtesse… la comtesse mérite mieux que cette comédie. Elle a été une grande dame, autrefois. Elle ne devrait pas finir ses jours en escroquant des hôteliers. »
Il y avait dans sa voix une tristesse infinie, la tristesse d’un homme qui avait vu un monde s’effondrer et qui n’avait jamais vraiment accepté de vivre dans les ruines.
« Que voulez-vous que je fasse ? » demanda Prunelle, qui se sentait soudain très mal à l’aise.
« Rien. Tout. Je ne sais pas. Vous êtes policier. C’est à vous de décider. Mais si vous arrêtez la comtesse, si vous la traînez devant un tribunal pour cette histoire ridicule de chien… »
Il secoua la tête.
« Elle n’y survivrait pas. Elle a sa fierté. C’est tout ce qui lui reste. »
⁂
Prunelle remonta du sous-sol dans un état de confusion extrême.
Il avait résolu l’énigme — ou du moins, une partie de l’énigme. Il savait maintenant pourquoi Sissi disparaissait et réapparaissait, comment le stratagème fonctionnait, qui était impliqué. Mais cette connaissance, loin de le satisfaire, le plongeait dans un dilemme moral qu’il n’avait pas anticipé.
Que devait-il faire ?
Arrêter la comtesse pour escroquerie ? Techniquement, elle avait arnaqué l’hôtel pendant des années, utilisant de fausses disparitions de chien pour susciter la pitié et éviter de payer ses dettes. C’était un délit, indubitablement. Un délit mineur, certes, mais un délit quand même.
Mais d’un autre côté… la comtesse était une vieille femme ruinée, dernière survivante d’un monde disparu, qui tentait de préserver sa dignité dans des circonstances impossibles. L’arrêter, la traîner devant un tribunal, l’humilier publiquement — était-ce vraiment la justice ?
Et puis, il y avait František, le vieux majordome fidèle, qui vivait dans une cave depuis six ans par dévouement pour sa maîtresse. Que ferait-on de lui ? Le jetterait-on à la rue ? L’enverrait-on dans un hospice ?
Prunelle n’avait pas de réponse à ces questions. Et pour la première fois de sa carrière, il se demandait si avoir des réponses était vraiment souhaitable.
⁂
Il était environ midi quand il regagna le hall de l’hôtel, toujours perdu dans ses pensées.
La comtesse n’était pas encore rentrée. Le hall était calme, presque désert — la plupart des clients étaient sortis ou déjeunaient au café. Seul Monsieur Novák se tenait à son poste, imperturbable comme toujours, feuilletant un registre avec une concentration apparente.
Prunelle s’approcha du comptoir.
« Monsieur Novák », dit-il à voix basse, « je sais tout. »
Le concierge leva les yeux vers lui. Son visage n’exprimait rien — ni surprise, ni inquiétude, ni soulagement. Juste une neutralité parfaite, polie, impénétrable.
« Je m’en doutais, inspecteur. »
« Depuis combien de temps êtes-vous au courrrrant ? »
« Depuis le début. Depuis 1919. »
« Et vous n’avez rrrien dit ? »
Novák posa son registre et regarda Prunelle droit dans les yeux.
« Inspecteur, j’ai travaillé dans cet hôtel pendant quarante-trois ans. J’ai vu des rois et des mendiants, des saints et des criminels, des génies et des imbéciles. J’ai appris une chose : tout le monde a ses secrets. Et la plupart de ces secrets ne méritent pas d’être révélés. »
« Mais la comtesse ne paie pas ses dettes. »
« La comtesse est une cliente de l’Hotel Paris depuis 1903. Elle a séjourné ici avec son mari, avec ses enfants, avec sa cour. Elle a dépensé une fortune dans cet établissement, au temps où elle en avait une. Aujourd’hui, elle n’a plus rien. Devons-nous la jeter à la rue pour quelques années de factures impayées ? »
Prunelle ne sut que répondre.
« Et le directeurrrr ? Il est au courrrrant ? »
« Le directeur actuel ne sait rien. Le précédent savait. Il avait donné son accord. Quand il est mort, j’ai décidé de continuer. C’était… la chose à faire. »
Il y eut un silence.
« Qu’allez-vous fairrrre, Monsieur Novák ? Maintenant que je sais ? »
Le concierge haussa légèrement les épaules.
« Cela dépend de ce que vous allez faire, inspecteur. »
⁂
Prunelle passa l’après-midi dans sa chambre, allongé sur son lit, à contempler le plafond et ses chérubins-navets.
Il pensait à la comtesse, à František, à Novák. Il pensait à la justice et à la compassion, à la loi et à l’humanité. Il pensait à ce qu’il aurait dû faire et à ce qu’il voulait faire, et constatait avec un certain malaise que ces deux choses n’étaient pas les mêmes.
Il était policier. Son devoir était de faire respecter la loi. La comtesse avait enfreint la loi. Donc, il devait l’arrêter.
Mais il était aussi un être humain. Et quelque chose en lui — quelque chose qu’il n’avait pas écouté depuis longtemps, peut-être depuis toujours — lui disait que l’arrêter serait une erreur. Pas une erreur professionnelle, mais une erreur morale. Une de ces erreurs qu’on regrette jusqu’à la fin de ses jours.
Vers dix-sept heures, on frappa à sa porte.
C’était Kratochvíl.
L’inspecteur tchèque entra sans attendre d’y être invité, s’assit sur la chaise près de la fenêtre, et posa son chapeau sur ses genoux.
« J’ai appris ce qui s’est passé hier », dit-il. « L’incident avec le comte von Sternberg. »
Prunelle grimaça.
« Vous êtes venu vous moquer de moi ? »
« Non. Je suis venu vous dire que l’ambassade d’Autriche a décidé de ne pas porter plainte. Le comte a été… convaincu de laisser tomber l’affaire. »
« Convaincu ? Par qui ? »
« Par moi. J’ai eu une conversation avec lui ce matin. Je lui ai expliqué que vous étiez un policier étranger, dépaysé, un peu maladroit, qui avait commis une erreur de bonne foi. Il a fini par accepter mes excuses. »
Prunelle dévisagea Kratochvíl avec stupéfaction.
« Vous avez fait ça pour moi ? »
« J’ai fait ça pour éviter un incident diplomatique. Mais aussi, oui, pour vous. Disons que je commence à vous apprécier, inspecteur Prunelle. Vous êtes un désastre ambulant, mais un désastre attachant. »
Il y avait dans sa voix une pointe d’ironie, mais aussi quelque chose qui ressemblait à de la sympathie.
« Merrrci », dit Prunelle, sincèrement touché.
« De rien. Maintenant, parlons du chien. »
Prunelle se raidit.
« Le chien ? »
« J’ai mené ma propre enquête, inspecteur. Discrètement. Et je sais tout. La comtesse, le majordome, les deux bichons, le stratagème des fausses disparitions. »
« Comment avez-vous… ? »
« J’ai observé, inspecteur. Comme je vous l’avais conseillé. Et j’ai posé les bonnes questions aux bonnes personnes. Ce n’était pas très difficile, à vrai dire. Le secret était mal gardé. »
Prunelle sentit son cœur se serrer.
« Et maintenant ? Vous allez l’arrrrêter ? »
Kratochvíl resta silencieux un long moment, contemplant par la fenêtre la Maison municipale dont la coupole brillait dans la lumière du soir.
« Non », dit-il enfin. « Je ne vais pas l’arrêter. »
« Pourrrquoi ? »
« Parce que ce n’est pas mon affaire. La comtesse n’a commis aucun crime contre la République tchécoslovaque. Elle a peut-être escroqué un hôtel, mais c’est une affaire civile, pas criminelle. Et même si c’était criminel… »
Il se tourna vers Prunelle.
« Même si c’était criminel, je ne suis pas sûr que je l’arrêterais. Il y a des lois, inspecteur, et il y a la justice. Ce n’est pas toujours la même chose. »
Prunelle hocha la tête lentement.
« C’est exactement ce que je pensais. »
« Je sais. C’est pour ça que je suis venu. Pour vous dire que vous n’êtes pas obligé de faire quoi que ce soit. L’affaire du chien est résolue — pour nous, du moins. Ce que vous déciderez de faire avec cette information, c’est votre choix. Mais si vous voulez mon avis… »
« Oui ? »
« Laissez tomber. Oubliez la comtesse. Oubliez Sissi et Mitzi. Retournez à Paris. Dites à vos supérieurs que vous n’avez pas trouvé Mirocle. Ce sera vrai, d’ailleurs. Et tout le monde sera content. »
Il se leva, remit son chapeau.
« Bonne soirée, inspecteur. Et bonne chance pour la suite. »
Et il sortit, laissant Prunelle seul avec ses pensées, ses doutes, et une décision à prendre.
⁂
Ce soir-là, Prunelle descendit dîner au café Sarah Bernhardt.
Il s’installa à sa table habituelle, commanda un repas qu’il mangea sans y prêter attention, et observa le va-et-vient des clients avec un regard nouveau — un regard lavé de ses préjugés, de ses théories, de ses certitudes.
La comtesse était là, à sa table près de la fenêtre, Sissi sur ses genoux. Elle mangeait avec une élégance surannée, coupant sa viande en petits morceaux, portant sa fourchette à ses lèvres avec une grâce étudiée, comme si elle dînait encore dans son château de Hongrie, entourée de serviteurs en livrée.
Elle ne savait pas que Prunelle savait. Elle ne savait pas que son secret avait été découvert, que son stratagème avait été percé à jour, que sa comédie touchait peut-être à sa fin.
Et Prunelle, en la regardant, prit sa décision.
Il ne dirait rien. Il ne ferait rien. Il laisserait la comtesse vivre sa vie, avec ses deux chiens, son vieux majordome, et ses factures impayées. Il rentrerait à Paris, raconterait qu’il n’avait pas trouvé Mirocle, et oublierait cette histoire absurde de bichon disparaissant.
C’était peut-être une défaite professionnelle. Mais c’était, il en était convaincu, une victoire humaine.
Il sortit sa montre. Il était vingt et une heures douze.
Plus que deux jours avant son départ.
Deux jours pour profiter de Prague, peut-être. Pour voir ce qu’il n’avait pas vu. Pour regarder, vraiment regarder, cette ville étrange et belle qu’il avait traversée sans la voir.
Et peut-être — qui sait ? — pour tomber, par le plus grand des hasards, sur un certain Fernand Mirocle.
⁂
*(À suivre)*