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Le bichon
de l’Hô­tel Paříž

Le bichon de l’Hô­tel Paříž

Ven­dre­di — Où l’ins­pec­teur Pru­nelle apprend l’art dif­fi­cile de l’ob­ser­va­tion, découvre les secrets de la com­tesse, et voit l’af­faire du chien se résoudre d’une manière qu’il n’a­vait pas prévue

Le ven­dre­di matin, l’ins­pec­teur Pru­nelle fit quelque chose qu’il n’a­vait pas fait depuis le début de son séjour à Prague : il observa.

Non pas qu’il n’eût jamais obser­vé aupa­ra­vant — un poli­cier, même médiocre, observe par défi­ni­tion —, mais son obser­va­tion avait tou­jours été orien­tée, biai­sée, fil­trée par ses pré­ju­gés et ses théo­ries pré­con­çues. Il regar­dait le monde à tra­vers le prisme de ce qu’il s’at­ten­dait à voir, et ne voyait donc que ce qu’il s’at­ten­dait à voir, ce qui est une manière assez inef­fi­cace d’ap­pré­hen­der la réa­li­té mais qui pré­sente l’a­van­tage de confir­mer per­pé­tuel­le­ment ses propres convictions.

Ce matin-là, pour la pre­mière fois, il déci­da de regar­der sans cher­cher, d’ob­ser­ver sans inter­pré­ter, de voir ce qui était plu­tôt que ce qu’il croyait être.

Il s’ins­tal­la dans le hall de l’Ho­tel Paris, dans un fau­teuil de velours gre­nat stra­té­gi­que­ment pla­cé der­rière un pal­mier en pot — posi­tion qui lui per­met­tait de sur­veiller à la fois l’en­trée prin­ci­pale, le comp­toir de la récep­tion, l’es­ca­lier monu­men­tal et la porte du café Sarah Bern­hardt —, et il attendit.

Il atten­dit avec une patience dont il ne se serait pas cru capable, sa montre posée sur ses genoux (pour évi­ter de la consul­ter toutes les trente secondes), son binocle ajus­té (autant que faire se peut), son car­net ouvert sur une page blanche (qu’il avait bien l’in­ten­tion de rem­plir cette fois-ci).

Et il observa.

La pre­mière chose qu’il remar­qua fut le bal­let inces­sant du per­son­nel de l’hôtel.

Il y avait Mon­sieur Novák, bien sûr, qui offi­ciait der­rière son comp­toir avec l’im­pas­si­bi­li­té d’un sphinx, répon­dant aux ques­tions des clients, dis­tri­buant les clés, consul­tant son registre, don­nant des ordres d’un simple regard aux subor­don­nés qui pas­saient à sa por­tée. Novák, réa­li­sa Pru­nelle, était le véri­table maître de l’Ho­tel Paris — non pas le direc­teur, dont il n’a­vait d’ailleurs jamais vu la figure, mais le concierge, celui qui savait tout, voyait tout, contrô­lait tout sans jamais éle­ver la voix ni mani­fes­ter la moindre émotion.

Il y avait Pepík, le chas­seur lou­cheur, qui tra­ver­sait le hall à inter­valles régu­liers, por­tant des valises, des télé­grammes, des mes­sages, des paquets, tou­jours en mou­ve­ment, tou­jours atten­tif à ce qui se pas­sait autour de lui. Pepík, nota Pru­nelle, avait une manière par­ti­cu­lière de regar­der les gens — un regard en biais, dis­cret, qui cap­tait tout sans jamais croi­ser les yeux de per­sonne. C’é­tait un espion-né, un obser­va­teur pro­fes­sion­nel qui s’ignorait.

Il y avait Bože­na, la femme de chambre, qui des­cen­dait par­fois du troi­sième étage pour cher­cher des draps propres ou don­ner des ins­truc­tions à la lin­ge­rie, tou­jours affai­rée, tou­jours un peu inquiète, comme si elle crai­gnait per­pé­tuel­le­ment d’a­voir oublié quelque chose. Bože­na, com­prit Pru­nelle, était une femme qui avait peur — peur de mal faire, peur de déplaire, peur de perdre son emploi —, et cette peur la ren­dait invi­sible aux yeux des clients, ce qui était peut-être pré­ci­sé­ment ce qu’elle recherchait.

Il y avait Jaro­slav, le veilleur de nuit qui ter­mi­nait son ser­vice, un homme d’une soixan­taine d’an­nées au visage creu­sé par l’in­som­nie chro­nique, qui tra­ver­sa le hall en traî­nant les pieds et dis­pa­rut par une porte de ser­vice sans que per­sonne lui adres­sât la parole. Jaro­slav, devi­na Pru­nelle, était un homme seul, pro­ba­ble­ment veuf, pro­ba­ble­ment sans enfants, qui avait fait de l’hô­tel sa seule famille et de la nuit son seul compagnon.

Il y avait Made­moi­selle Horáč­ková, la stan­dar­diste, qu’il aper­çut briè­ve­ment à tra­vers la porte vitrée du bureau du télé­phone, pen­chée sur son tri­cot pen­dant que le stan­dard res­tait muet. Made­moi­selle Horáč­ková, sup­po­sa Pru­nelle, tri­co­tait pour s’oc­cu­per les mains pen­dant que son esprit vaga­bon­dait vers des contrées plus exci­tantes que le stan­dard télé­pho­nique d’un hôtel pra­gois — peut-être un neveu mili­taire, peut-être un amour de jeu­nesse jamais concré­ti­sé, peut-être sim­ple­ment le rêve d’une vie différente.

Et il y avait les clients.

Herr Mül­ler, le tous­seur alle­mand, qui des­cen­dit vers neuf heures pour prendre son petit déjeu­ner, tous­sant toutes les qua­rante-cinq secondes avec une régu­la­ri­té métro­no­mique. Pan Dvořák, l’é­tu­diant timide, qui tra­ver­sa le hall en évi­tant le regard de tout le monde, un livre de droit sous le bras. Mon­sieur Peter­sen, le Danois aux télé­grammes, qui sor­tit de l’hô­tel d’un pas pres­sé, une lettre à la main, l’air sou­cieux. Deux dames anglaises d’un cer­tain âge, que Pru­nelle n’a­vait jamais remar­quées aupa­ra­vant, qui s’ins­tal­lèrent dans le café pour une séance de thé qui dure­rait appa­rem­ment toute la matinée.

Et, vers dix heures, la com­tesse Batthyány-Strattmann.

Elle des­cen­dit l’es­ca­lier monu­men­tal avec une majes­té qui aurait fait pâlir d’en­vie n’im­porte quelle reine d’opérette.

Elle por­tait ce matin-là une robe de soie éme­raude, ornée de bro­de­ries dorées qui scin­tillaient à chaque pas, un cha­peau à larges bords sur­mon­té d’une plume d’au­truche qui oscil­lait dan­ge­reu­se­ment, des gants de che­vreau blanc qui mon­taient jus­qu’au coude, et suf­fi­sam­ment de bijoux pour finan­cer la recons­truc­tion d’un petit pays bal­ka­nique. À son bras — car elle avait un bras libre, l’autre tenant une ombrelle de den­telle par­fai­te­ment inutile en inté­rieur —, pen­dait un sac de soi­rée bro­dé de perles qui conte­nait pro­ba­ble­ment les élé­ments essen­tiels à la sur­vie d’une com­tesse en dépla­ce­ment : un mou­choir, un fla­con de sels, un pou­drier, et peut-être un petit pis­to­let de nacre, car on n’é­tait jamais trop prudent.

Sis­si trot­ti­nait à ses côtés, atta­chée par une laisse de velours rouge assor­tie à son col­lier, ses petites pattes blanches cli­que­tant sur le marbre du hall comme des cas­ta­gnettes miniatures.

La com­tesse tra­ver­sa le hall sans regar­der per­sonne — ce qui, chez une aris­to­crate de son rang, était une forme de poli­tesse —, adres­sa un signe de tête imper­cep­tible à Mon­sieur Novák, et se diri­gea vers la sortie.

Pru­nelle, dis­si­mu­lé der­rière son pal­mier, la sui­vit des yeux.

Elle s’ar­rê­ta devant la porte, se retour­na vers l’in­té­rieur de l’hô­tel, et fit quelque chose d’étrange.

Elle déta­cha la laisse de Sissi.

Le bichon, sou­dain libre, res­ta un ins­tant immo­bile, comme sur­pris par cette liber­té inat­ten­due. Puis, avec une agi­li­té remar­quable pour un chien de son âge et de sa cor­pu­lence, il fit demi-tour et se mit à trot­ter vers l’es­ca­lier, la queue fré­tillante, comme s’il savait exac­te­ment où il allait.

La com­tesse, pen­dant ce temps, sor­tit de l’hô­tel sans un regard en arrière.

Pru­nelle n’en croyait pas ses yeux.

Elle l’a­vait fait exprès. La com­tesse avait déli­bé­ré­ment lâché son chien dans le hall de l’hô­tel avant de sor­tir. Ce n’é­tait pas un acci­dent, pas une négli­gence, pas une dis­trac­tion de vieille dame — c’é­tait un geste volon­taire, pré­mé­di­té, exé­cu­té avec une pré­ci­sion qui ne lais­sait aucune place au doute.

Mais pour­quoi ?

Pru­nelle se leva de son fau­teuil, hési­tant sur la conduite à tenir. Devait-il suivre la com­tesse ? Suivre le chien ? Inter­ro­ger Novák ? Cou­rir dans tous les sens comme un pou­let décapité ?

Il choi­sit de suivre le chien.

Sis­si, pour un ani­mal de quatre kilos et de huit ans d’âge, se dépla­çait avec une déter­mi­na­tion surprenante.

Elle mon­ta l’es­ca­lier monu­men­tal, tra­ver­sa le cou­loir du pre­mier étage, emprun­ta un esca­lier de ser­vice que Pru­nelle n’a­vait jamais remar­qué aupa­ra­vant, des­cen­dit au sous-sol, lon­gea un cor­ri­dor sombre qui sen­tait le moi­si et la les­sive, et abou­tit dans une pièce qui res­sem­blait à une réserve — des éta­gères char­gées de bocaux, de conserves, de pro­vi­sions diverses.

Et là, dans un coin de la pièce, sur un vieux cous­sin défraî­chi, se tenait un homme.

Un vieil homme.

Un très vieil homme, à vrai dire — quatre-vingts ans peut-être, peut-être davan­tage —, avec un visage si ridé qu’il res­sem­blait à une pomme oubliée dans un gre­nier, des yeux d’un bleu déla­vé presque trans­pa­rent, et des mains noueuses qui cares­saient le pelage d’un autre chien.

Un autre bichon maltais.

Iden­tique à Sissi.

Pru­nelle s’ar­rê­ta sur le seuil, stupéfait.

Le vieil homme leva les yeux vers lui, sans sur­prise, sans peur, avec juste une sorte de rési­gna­tion tran­quille, comme celle d’un homme qui sait depuis long­temps que ce moment fini­rait par arriver.

« Vous êtes le poli­cier fran­çais », dit-il dans un fran­çais hési­tant mais com­pré­hen­sible. « Je vous attendais. »

L’his­toire que le vieil homme racon­ta à Pru­nelle, assis sur une caisse de conserves dans la réserve du sous-sol de l’Ho­tel Paris, était à la fois simple et extraordinaire.

Il s’ap­pe­lait Fran­tišek Svo­bo­da. Il avait été, autre­fois, le major­dome de la famille Bat­thyá­ny-Stratt­mann, au temps de l’Em­pire aus­tro-hon­grois, quand la com­tesse vivait encore dans son châ­teau de Hon­grie et pos­sé­dait des terres, des ser­vi­teurs, des che­vaux, des bijoux, et tout ce qui fait la vie d’une aris­to­crate fortunée.

Puis l’Em­pire s’é­tait effon­dré. La guerre avait tout empor­té — les terres, les ser­vi­teurs, les che­vaux, les bijoux. La com­tesse s’é­tait retrou­vée sans rien, ou presque rien, avec pour seule com­pa­gnie sa femme de chambre (morte depuis), son chien, et son vieux major­dome, qui avait refu­sé de l’abandonner.

Ils étaient arri­vés à Prague en 1919, fuyant le chaos de la Hon­grie d’a­près-guerre. La com­tesse avait trou­vé refuge à l’Ho­tel Paris, dont le direc­teur de l’é­poque — un homme com­pa­tis­sant, mort depuis lui aus­si — avait accep­té de l’hé­ber­ger à cré­dit, en sou­ve­nir du temps où les Bat­thyá­ny-Stratt­mann étaient des clients pres­ti­gieux de l’établissement.

Mais le cré­dit avait des limites. Et la com­tesse, qui n’a­vait plus un sou, ne pou­vait pas payer sa note.

C’est alors qu’elle avait eu une idée.

Une idée absurde, déses­pé­rée, indigne d’une dame de son rang — mais quand on n’a plus rien, on n’a plus de rang non plus.

L’i­dée était la sui­vante : faire croire régu­liè­re­ment au vol de son chien bien-aimé, mobi­li­ser l’at­ten­tion de l’hô­tel, sus­ci­ter la pitié du per­son­nel et des autres clients, et obte­nir ain­si des délais de paie­ment sup­plé­men­taires, voire des remises sur sa note, au nom de la com­pas­sion qu’on doit à une vieille dame acca­blée par le malheur.

Pour que le stra­ta­gème fonc­tionne, il fal­lait que le chien dis­pa­raisse vrai­ment — mais pas trop long­temps, et pas trop loin. C’est là qu’in­ter­ve­nait Fran­tišek, le vieux major­dome, qui vivait au sous-sol de l’hô­tel depuis six ans, logé clan­des­ti­ne­ment par Novák — car Novák savait tout, bien sûr, Novák avait tou­jours su — dans cette réserve oubliée que per­sonne ne visi­tait jamais.

Chaque fois que la com­tesse sor­tait, elle lâchait Sis­si dans le hall. Le chien, dres­sé depuis des années, savait exac­te­ment où aller : il des­cen­dait au sous-sol, retrou­vait Fran­tišek, et res­tait avec lui jus­qu’au retour de sa maî­tresse. Alors, par un signal conve­nu — un coup de son­nette dans le cou­loir de ser­vice —, Fran­tišek relâ­chait le chien, qui remon­tait dans la suite de la com­tesse comme si de rien n’était.

C’é­tait un sys­tème simple, effi­cace, rodé par des années de pratique.

« Mais il y a un pro­blème », dit Fran­tišek avec un sou­pir. « Sis­si est vieille. Elle a huit ans. Et moi aus­si, je suis vieux. Alors, il y a quelques mois, la com­tesse a déci­dé de prendre un deuxième chien. Une rem­pla­çante. Pour quand Sis­si ne pour­ra plus jouer son rôle. »

Il dési­gna le bichon qui dor­mait sur le cous­sin à côté de lui.

« Elle s’ap­pelle Mit­zi. Elle res­semble à Sis­si comme deux gouttes d’eau. La com­tesse l’a ache­tée à un éle­veur de Brno. Per­sonne ne connaît son exis­tence — sauf moi, et main­te­nant vous. »

Pru­nelle contem­plait les deux chiens — Sis­si, qui s’é­tait cou­chée aux pieds de Fran­tišek, et Mit­zi, qui dor­mait sur le cous­sin — avec une expres­sion d’in­cré­du­li­té totale.

Deux chiens. Il y avait deux chiens. Sa théo­rie des bichons inter­chan­geables, qu’il avait lui-même consi­dé­rée comme déli­rante, était vraie. Pas pour les rai­sons qu’il avait ima­gi­nées, pas dans le cadre d’un com­plot inter­na­tio­nal de tra­fic canin, mais vraie quand même.

« Pourrr­quoi me rrr­ra­con­tez-vous tout cela ? » deman­da-t-il enfin.

Fran­tišek haus­sa ses épaules voûtées.

« Parce que je suis fati­gué, Mon­sieur l’ins­pec­teur. Fati­gué de men­tir, fati­gué de me cacher, fati­gué de vivre dans cette cave comme un rat. J’ai quatre-vingt-trois ans. Je vou­drais mou­rir au soleil, pas dans l’obs­cu­ri­té. Et la com­tesse… la com­tesse mérite mieux que cette comé­die. Elle a été une grande dame, autre­fois. Elle ne devrait pas finir ses jours en escro­quant des hôteliers. »

Il y avait dans sa voix une tris­tesse infi­nie, la tris­tesse d’un homme qui avait vu un monde s’ef­fon­drer et qui n’a­vait jamais vrai­ment accep­té de vivre dans les ruines.

« Que vou­lez-vous que je fasse ? » deman­da Pru­nelle, qui se sen­tait sou­dain très mal à l’aise.

« Rien. Tout. Je ne sais pas. Vous êtes poli­cier. C’est à vous de déci­der. Mais si vous arrê­tez la com­tesse, si vous la traî­nez devant un tri­bu­nal pour cette his­toire ridi­cule de chien… »

Il secoua la tête.

« Elle n’y sur­vi­vrait pas. Elle a sa fier­té. C’est tout ce qui lui reste. »

Pru­nelle remon­ta du sous-sol dans un état de confu­sion extrême.

Il avait réso­lu l’é­nigme — ou du moins, une par­tie de l’é­nigme. Il savait main­te­nant pour­quoi Sis­si dis­pa­rais­sait et réap­pa­rais­sait, com­ment le stra­ta­gème fonc­tion­nait, qui était impli­qué. Mais cette connais­sance, loin de le satis­faire, le plon­geait dans un dilemme moral qu’il n’a­vait pas anticipé.

Que devait-il faire ?

Arrê­ter la com­tesse pour escro­que­rie ? Tech­ni­que­ment, elle avait arna­qué l’hô­tel pen­dant des années, uti­li­sant de fausses dis­pa­ri­tions de chien pour sus­ci­ter la pitié et évi­ter de payer ses dettes. C’é­tait un délit, indu­bi­ta­ble­ment. Un délit mineur, certes, mais un délit quand même.

Mais d’un autre côté… la com­tesse était une vieille femme rui­née, der­nière sur­vi­vante d’un monde dis­pa­ru, qui ten­tait de pré­ser­ver sa digni­té dans des cir­cons­tances impos­sibles. L’ar­rê­ter, la traî­ner devant un tri­bu­nal, l’hu­mi­lier publi­que­ment — était-ce vrai­ment la justice ?

Et puis, il y avait Fran­tišek, le vieux major­dome fidèle, qui vivait dans une cave depuis six ans par dévoue­ment pour sa maî­tresse. Que ferait-on de lui ? Le jet­te­rait-on à la rue ? L’en­ver­rait-on dans un hospice ?

Pru­nelle n’a­vait pas de réponse à ces ques­tions. Et pour la pre­mière fois de sa car­rière, il se deman­dait si avoir des réponses était vrai­ment souhaitable.

Il était envi­ron midi quand il rega­gna le hall de l’hô­tel, tou­jours per­du dans ses pensées.

La com­tesse n’é­tait pas encore ren­trée. Le hall était calme, presque désert — la plu­part des clients étaient sor­tis ou déjeu­naient au café. Seul Mon­sieur Novák se tenait à son poste, imper­tur­bable comme tou­jours, feuille­tant un registre avec une concen­tra­tion apparente.

Pru­nelle s’ap­pro­cha du comptoir.

« Mon­sieur Novák », dit-il à voix basse, « je sais tout. »

Le concierge leva les yeux vers lui. Son visage n’ex­pri­mait rien — ni sur­prise, ni inquié­tude, ni sou­la­ge­ment. Juste une neu­tra­li­té par­faite, polie, impénétrable.

« Je m’en dou­tais, inspecteur. »

« Depuis com­bien de temps êtes-vous au courrrrant ? »

« Depuis le début. Depuis 1919. »

« Et vous n’a­vez rrrien dit ? »

Novák posa son registre et regar­da Pru­nelle droit dans les yeux.

« Ins­pec­teur, j’ai tra­vaillé dans cet hôtel pen­dant qua­rante-trois ans. J’ai vu des rois et des men­diants, des saints et des cri­mi­nels, des génies et des imbé­ciles. J’ai appris une chose : tout le monde a ses secrets. Et la plu­part de ces secrets ne méritent pas d’être révélés. »

« Mais la com­tesse ne paie pas ses dettes. »

« La com­tesse est une cliente de l’Ho­tel Paris depuis 1903. Elle a séjour­né ici avec son mari, avec ses enfants, avec sa cour. Elle a dépen­sé une for­tune dans cet éta­blis­se­ment, au temps où elle en avait une. Aujourd’­hui, elle n’a plus rien. Devons-nous la jeter à la rue pour quelques années de fac­tures impayées ? »

Pru­nelle ne sut que répondre.

« Et le direc­teurrrr ? Il est au courrrrant ? »

« Le direc­teur actuel ne sait rien. Le pré­cé­dent savait. Il avait don­né son accord. Quand il est mort, j’ai déci­dé de conti­nuer. C’é­tait… la chose à faire. »

Il y eut un silence.

« Qu’al­lez-vous fairrrre, Mon­sieur Novák ? Main­te­nant que je sais ? »

Le concierge haus­sa légè­re­ment les épaules.

« Cela dépend de ce que vous allez faire, inspecteur. »

Pru­nelle pas­sa l’a­près-midi dans sa chambre, allon­gé sur son lit, à contem­pler le pla­fond et ses chérubins-navets.

Il pen­sait à la com­tesse, à Fran­tišek, à Novák. Il pen­sait à la jus­tice et à la com­pas­sion, à la loi et à l’hu­ma­ni­té. Il pen­sait à ce qu’il aurait dû faire et à ce qu’il vou­lait faire, et consta­tait avec un cer­tain malaise que ces deux choses n’é­taient pas les mêmes.

Il était poli­cier. Son devoir était de faire res­pec­ter la loi. La com­tesse avait enfreint la loi. Donc, il devait l’arrêter.

Mais il était aus­si un être humain. Et quelque chose en lui — quelque chose qu’il n’a­vait pas écou­té depuis long­temps, peut-être depuis tou­jours — lui disait que l’ar­rê­ter serait une erreur. Pas une erreur pro­fes­sion­nelle, mais une erreur morale. Une de ces erreurs qu’on regrette jus­qu’à la fin de ses jours.

Vers dix-sept heures, on frap­pa à sa porte.

C’é­tait Kratochvíl.

L’ins­pec­teur tchèque entra sans attendre d’y être invi­té, s’as­sit sur la chaise près de la fenêtre, et posa son cha­peau sur ses genoux.

« J’ai appris ce qui s’est pas­sé hier », dit-il. « L’in­ci­dent avec le comte von Sternberg. »

Pru­nelle grimaça.

« Vous êtes venu vous moquer de moi ? »

« Non. Je suis venu vous dire que l’am­bas­sade d’Au­triche a déci­dé de ne pas por­ter plainte. Le comte a été… convain­cu de lais­ser tom­ber l’affaire. »

« Convain­cu ? Par qui ? »

« Par moi. J’ai eu une conver­sa­tion avec lui ce matin. Je lui ai expli­qué que vous étiez un poli­cier étran­ger, dépay­sé, un peu mal­adroit, qui avait com­mis une erreur de bonne foi. Il a fini par accep­ter mes excuses. »

Pru­nelle dévi­sa­gea Kra­to­chvíl avec stupéfaction.

« Vous avez fait ça pour moi ? »

« J’ai fait ça pour évi­ter un inci­dent diplo­ma­tique. Mais aus­si, oui, pour vous. Disons que je com­mence à vous appré­cier, ins­pec­teur Pru­nelle. Vous êtes un désastre ambu­lant, mais un désastre attachant. »

Il y avait dans sa voix une pointe d’i­ro­nie, mais aus­si quelque chose qui res­sem­blait à de la sympathie.

« Merrr­ci », dit Pru­nelle, sin­cè­re­ment touché.

« De rien. Main­te­nant, par­lons du chien. »

Pru­nelle se raidit.

« Le chien ? »

« J’ai mené ma propre enquête, ins­pec­teur. Dis­crè­te­ment. Et je sais tout. La com­tesse, le major­dome, les deux bichons, le stra­ta­gème des fausses disparitions. »

« Com­ment avez-vous… ? »

« J’ai obser­vé, ins­pec­teur. Comme je vous l’a­vais conseillé. Et j’ai posé les bonnes ques­tions aux bonnes per­sonnes. Ce n’é­tait pas très dif­fi­cile, à vrai dire. Le secret était mal gardé. »

Pru­nelle sen­tit son cœur se serrer.

« Et main­te­nant ? Vous allez l’arrrrêter ? »

Kra­to­chvíl res­ta silen­cieux un long moment, contem­plant par la fenêtre la Mai­son muni­ci­pale dont la cou­pole brillait dans la lumière du soir.

« Non », dit-il enfin. « Je ne vais pas l’arrêter. »

« Pourrr­quoi ? »

« Parce que ce n’est pas mon affaire. La com­tesse n’a com­mis aucun crime contre la Répu­blique tché­co­slo­vaque. Elle a peut-être escro­qué un hôtel, mais c’est une affaire civile, pas cri­mi­nelle. Et même si c’é­tait criminel… »

Il se tour­na vers Prunelle.

« Même si c’é­tait cri­mi­nel, je ne suis pas sûr que je l’ar­rê­te­rais. Il y a des lois, ins­pec­teur, et il y a la jus­tice. Ce n’est pas tou­jours la même chose. »

Pru­nelle hocha la tête lentement.

« C’est exac­te­ment ce que je pensais. »

« Je sais. C’est pour ça que je suis venu. Pour vous dire que vous n’êtes pas obli­gé de faire quoi que ce soit. L’af­faire du chien est réso­lue — pour nous, du moins. Ce que vous déci­de­rez de faire avec cette infor­ma­tion, c’est votre choix. Mais si vous vou­lez mon avis… »

« Oui ? »

« Lais­sez tom­ber. Oubliez la com­tesse. Oubliez Sis­si et Mit­zi. Retour­nez à Paris. Dites à vos supé­rieurs que vous n’a­vez pas trou­vé Mirocle. Ce sera vrai, d’ailleurs. Et tout le monde sera content. »

Il se leva, remit son chapeau.

« Bonne soi­rée, ins­pec­teur. Et bonne chance pour la suite. »

Et il sor­tit, lais­sant Pru­nelle seul avec ses pen­sées, ses doutes, et une déci­sion à prendre.

Ce soir-là, Pru­nelle des­cen­dit dîner au café Sarah Bernhardt.

Il s’ins­tal­la à sa table habi­tuelle, com­man­da un repas qu’il man­gea sans y prê­ter atten­tion, et obser­va le va-et-vient des clients avec un regard nou­veau — un regard lavé de ses pré­ju­gés, de ses théo­ries, de ses certitudes.

La com­tesse était là, à sa table près de la fenêtre, Sis­si sur ses genoux. Elle man­geait avec une élé­gance sur­an­née, cou­pant sa viande en petits mor­ceaux, por­tant sa four­chette à ses lèvres avec une grâce étu­diée, comme si elle dînait encore dans son châ­teau de Hon­grie, entou­rée de ser­vi­teurs en livrée.

Elle ne savait pas que Pru­nelle savait. Elle ne savait pas que son secret avait été décou­vert, que son stra­ta­gème avait été per­cé à jour, que sa comé­die tou­chait peut-être à sa fin.

Et Pru­nelle, en la regar­dant, prit sa décision.

Il ne dirait rien. Il ne ferait rien. Il lais­se­rait la com­tesse vivre sa vie, avec ses deux chiens, son vieux major­dome, et ses fac­tures impayées. Il ren­tre­rait à Paris, racon­te­rait qu’il n’a­vait pas trou­vé Mirocle, et oublie­rait cette his­toire absurde de bichon disparaissant.

C’é­tait peut-être une défaite pro­fes­sion­nelle. Mais c’é­tait, il en était convain­cu, une vic­toire humaine.

Il sor­tit sa montre. Il était vingt et une heures douze.

Plus que deux jours avant son départ.

Deux jours pour pro­fi­ter de Prague, peut-être. Pour voir ce qu’il n’a­vait pas vu. Pour regar­der, vrai­ment regar­der, cette ville étrange et belle qu’il avait tra­ver­sée sans la voir.

Et peut-être — qui sait ? — pour tom­ber, par le plus grand des hasards, sur un cer­tain Fer­nand Mirocle.

*(À suivre)*

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