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Le bichon
de l’Hô­tel Paříž

Le bichon de l’Hô­tel Paříž

SAME­DI — Où l’ins­pec­teur Pru­nelle décide de jouer les tou­ristes, découvre les charmes de Prague, et tombe tout à fait par hasard sur l’homme qu’il avait ces­sé de chercher

Le same­di matin, pour la pre­mière fois depuis son arri­vée à Prague, l’ins­pec­teur Gas­ton Pru­nelle se réveilla sans le poids d’une enquête sur les épaules.

C’é­tait une sen­sa­tion étrange, presque désta­bi­li­sante — comme celle d’un homme qui a por­té un sac trop lourd pen­dant des jours et qui, l’ayant enfin posé, se sent sou­dain léger, presque aérien, et ne sait plus très bien com­ment mar­cher sans ce far­deau familier.

Il n’a­vait plus de chien à retrou­ver. Il n’a­vait plus d’es­croc à tra­quer. Il n’a­vait plus de com­tesse à sur­veiller, plus de théo­ries à écha­fau­der, plus de témoins à inter­ro­ger. L’af­faire Sis­si était close — réso­lue par d’autres que lui, d’une manière qu’il n’a­vait pas pré­vue, avec une conclu­sion qu’il avait choi­si d’ac­cep­ter plu­tôt que de combattre.

Quant à Fer­nand Mirocle, l’es­croc pari­sien qu’il était venu cher­cher à Prague, il avait déci­dé de l’ou­blier. L’homme était pro­ba­ble­ment à des mil­liers de kilo­mètres de là, quelque part en Amé­rique du Sud ou en Afrique du Nord, vivant sous un faux nom dans un pays sans trai­té d’ex­tra­di­tion. Le cher­cher était inutile. L’at­tendre était vain. Autant pro­fi­ter de sa der­nière jour­née à Prague pour faire ce qu’il n’a­vait pas fait depuis son arri­vée : visi­ter la ville.

Il se leva, pro­cé­da à sa toi­lette mati­nale avec une len­teur inha­bi­tuelle — pre­nant le temps de savou­rer chaque geste, l’eau chaude sur son visage, le glis­se­ment du rasoir sur sa joue, l’o­deur fami­lière de la cire à mous­tache —, enfi­la son cos­tume le plus confor­table (le gris à fines rayures, un peu frois­sé mais encore pré­sen­table), et des­cen­dit prendre son petit déjeu­ner avec l’in­ten­tion ferme de ne rien faire d’u­tile de toute la journée.

Le café Sarah Bern­hardt, à neuf heures du matin, bai­gnait dans une lumière dorée qui fil­trait à tra­vers les vitraux et don­nait à l’en­semble un air de tableau impres­sion­niste — si les impres­sion­nistes avaient peint des hommes d’af­faires lisant des jour­naux et des dames d’un cer­tain âge gri­gno­tant des pâtisseries.

Pru­nelle s’ins­tal­la à une table près de la fenêtre — pas sa table habi­tuelle, celle der­rière le pal­mier, mais une table en pleine lumière, visible de tous, comme s’il n’a­vait plus rien à cacher, plus rien à sur­veiller, plus rien à craindre.

Il com­man­da un café au lait, deux crois­sants — les fameux rohlí­ky tchèques qu’il avait appris à appré­cier mal­gré leur dif­fé­rence avec les vrais crois­sants fran­çais —, et un œuf à la coque, qu’il man­gea avec une len­teur contem­pla­tive en regar­dant par la fenêtre le bal­let des pas­sants sur le trottoir.

Prague s’é­veillait sous le soleil de mai. Des femmes en robes légères se hâtaient vers les mar­chés, des paniers au bras. Des hommes en cos­tume se diri­geaient vers leurs bureaux, le jour­nal sous le bras. Des enfants cou­raient vers l’é­cole, leurs car­tables bat­tant contre leurs dos. Un tram­way pas­sa dans un grin­ce­ment de fer­raille, bon­dé de voya­geurs accro­chés aux poi­gnées comme des grappes de rai­sin humaines. Un ven­deur de jour­naux criait les titres du matin dans une langue que Pru­nelle ne com­pre­nait tou­jours pas mais dont la musi­ca­li­té com­men­çait à lui deve­nir familière.

C’é­tait une ville vivante, pen­sa-t-il. Une ville qui avait sur­vé­cu à des siècles d’his­toire, à des empires et des révo­lu­tions, à des guerres et des épi­dé­mies, et qui conti­nuait de vivre, de tra­vailler, de rire, d’ai­mer, comme si de rien n’é­tait. Une ville qui ne se sou­ciait pas des ins­pec­teurs fran­çais en mis­sion, des escrocs en fuite, des bichons dis­pa­rais­sants. Une ville qui exis­tait pour elle-même, par elle-même, indif­fé­rente aux petits drames des indi­vi­dus qui la traversaient.

Pru­nelle, pour la pre­mière fois, se sen­tit humble.

Après le petit déjeu­ner, il sor­tit de l’hô­tel et se mit à marcher.

Il mar­cha sans but, sans plan, sans des­ti­na­tion. Il se lais­sa gui­der par ses pas, par les rues qui s’ou­vraient devant lui, par les façades qui atti­raient son regard. Il tra­ver­sa la place de la Vieille-Ville, s’ar­rê­ta devant l’hor­loge astro­no­mique — cette mer­veille médié­vale qu’il avait vue sur des cartes pos­tales mais jamais en vrai —, et atten­dit avec une foule de tou­ristes que les figu­rines méca­niques fassent leur ronde horaire, ce qui se pro­dui­sit à dix heures pré­cises avec un concert de cloches et de grin­ce­ments qui le fit sou­rire mal­gré lui.

Il lon­gea les ruelles tor­tueuses de la vieille ville juive, s’ar­rê­ta devant le vieux cime­tière dont les pierres tom­bales, empi­lées les unes sur les autres au fil des siècles, for­maient un pay­sage de chaos miné­ral qui lui ser­ra le cœur sans qu’il sût pour­quoi. Il entra dans la syna­gogue Vieille-Nou­velle, la plus ancienne d’Eu­rope encore en acti­vi­té, et res­ta un moment debout dans la pénombre, écou­tant le silence, res­pi­rant l’o­deur de cire et de pierre ancienne, sen­tant peser sur lui le poids de huit siècles de prières.

Il tra­ver­sa le pont Charles, cette fois en pre­nant le temps de s’ar­rê­ter devant chaque sta­tue, de lire les ins­crip­tions qu’il ne com­pre­nait pas, de tou­cher la pierre usée par des mil­lions de mains. Il cares­sa le bas-relief de saint Jean Népo­mu­cène — celui qu’on touche pour avoir de la chance, lui avait dit Pepík —, et fit un vœu qu’il gar­da pour lui.

Il mon­ta vers le Châ­teau, gra­vis­sant les esca­liers inter­mi­nables qui menaient à la cathé­drale Saint-Guy, dont les flèches gothiques sem­blaient vou­loir per­cer le ciel. Il entra dans la cathé­drale, res­ta bouche bée devant les vitraux d’Al­fons Mucha, ces explo­sions de cou­leurs qui trans­for­maient la lumière du jour en sym­pho­nie visuelle. Il s’as­sit sur un banc, au fond de la nef, et res­ta là une demi-heure, peut-être plus, à ne rien faire, à ne pen­ser à rien, à sim­ple­ment être.

C’é­tait, réa­li­sa-t-il, la pre­mière fois depuis des années qu’il pre­nait le temps de ne rien faire.

Vers treize heures, affa­mé par sa pro­me­nade, il cher­cha un endroit où déjeuner.

Il avait vu, en des­cen­dant du Châ­teau, une petite taverne qui sem­blait pro­met­teuse — une façade de cré­pi jaune, une enseigne de fer for­gé repré­sen­tant un san­glier cou­ron­né, des fenêtres à petits car­reaux der­rière les­quelles on devi­nait des tables de bois sombre et des clients atta­blés devant des chopes de bière.

L’é­ta­blis­se­ment s’ap­pe­lait « U Zla­té­ho kance » — « Au San­glier d’Or », apprit-il plus tard —, et il s’y engouf­fra avec l’en­thou­siasme d’un homme qui n’a rien man­gé depuis quatre heures et qui a arpen­té la moi­tié d’une ville à pied.

L’in­té­rieur était exac­te­ment ce qu’il avait ima­gi­né : des murs blan­chis à la chaux, des poutres appa­rentes noir­cies par des siècles de fumée de tabac, des tables de chêne mas­sif où des géné­ra­tions de Pra­gois avaient gra­vé leurs ini­tiales, des ban­quettes de bois usées par des mil­lions de fes­siers, et une odeur de bière, de viande grillée et de chou brai­sé qui lui mit l’eau à la bouche.

Il s’ins­tal­la à une table libre, près de la fenêtre, et entre­prit de déchif­frer le menu — une tâche ardue, car le docu­ment était entiè­re­ment rédi­gé en tchèque, avec des carac­tères qui res­sem­blaient à du fran­çais pas­sé à la mou­li­nette d’un alpha­bet slave.

Il allait appe­ler le ser­veur pour deman­der de l’aide quand une voix s’é­le­va à la table voisine.

Une voix française.

« …et je te dis que le coup des mines de dia­mant au Congo, ça marche à tous les coups. Tu leur montres un échan­tillon — un vrai, hein, pas du toc —, tu leur parles de conces­sions, de ren­de­ments, d’in­ves­tis­se­ments garan­tis, et ils signent sans réflé­chir. Les Tchèques sont comme les autres : dès qu’on leur parle d’argent facile, ils perdent tout sens critique. »

Pru­nelle se figea.

Cette voix. Il connais­sait cette voix.

Len­te­ment, très len­te­ment, il tour­na la tête vers la table voisine.

Deux hommes y étaient atta­blés, devant des chopes de bière et des assiettes de knedlí­ky fumants. L’un était un homme d’une qua­ran­taine d’an­nées, rou­geaud, cor­pu­lent, vêtu d’un cos­tume à car­reaux qui aurait fait hur­ler n’im­porte quel tailleur pari­sien. L’autre était plus jeune, plus mince, plus élé­gant — cos­tume gris bien cou­pé, cra­vate de soie, pochette assor­tie, et une fine mous­tache brune qui lui don­nait un air de séduc­teur de music-hall.

Une mous­tache brune.

Un visage ovale.

Des yeux noirs, vifs, rusés.

Pru­nelle sen­tit son cœur s’arrêter.

C’é­tait lui.

Fer­nand Mirocle.

Pen­dant quelques secondes — qui lui parurent des heures —, Pru­nelle res­ta pétri­fié, inca­pable de bou­ger, de par­ler, de penser.

Fer­nand Mirocle. L’es­croc qu’il cher­chait depuis Paris. L’homme pour lequel il avait tra­ver­sé l’Eu­rope. Le cri­mi­nel qu’il avait cru voir par­tout — dans Vic­tor Lazare, dans le comte von Stern­berg, dans chaque sil­houette mous­ta­chue qui croi­sait son che­min — et qui, pen­dant tout ce temps, se trou­vait pro­ba­ble­ment à Prague, atta­blé dans des tavernes, pré­pa­rant ses arnaques, vivant sa vie de mal­fai­teur sans se sou­cier le moins du monde de l’ins­pec­teur fran­çais lan­cé à ses trousses.

Et main­te­nant, par le plus incroyable des hasards, Pru­nelle l’a­vait trou­vé. Pas en le cher­chant — il avait ces­sé de le cher­cher. Pas grâce à ses théo­ries — toutes ses théo­ries s’é­taient révé­lées fausses. Non, il l’a­vait trou­vé en se pro­me­nant, en jouant les tou­ristes, en entrant par hasard dans une taverne pour déjeuner.

La vie, par­fois, avait un sens de l’hu­mour cruel.

Pru­nelle prit une pro­fonde ins­pi­ra­tion et réflé­chit à la conduite à tenir.

Option un : se lever, s’ap­pro­cher de Mirocle, et l’ar­rê­ter sur-le-champ. C’é­tait l’op­tion héroïque, l’op­tion que tout poli­cier digne de ce nom aurait choi­sie. Mais c’é­tait aus­si l’op­tion dan­ge­reuse : Mirocle avait un com­plice, tous deux pou­vaient être armés, et Pru­nelle, seul et sans ren­fort, ris­quait de se retrou­ver en mau­vaise posture.

Option deux : sor­tir dis­crè­te­ment, trou­ver un télé­phone, appe­ler Kra­to­chvíl, et reve­nir avec des ren­forts. C’é­tait l’op­tion pru­dente, l’op­tion rai­son­nable. Mais elle com­por­tait un risque : Mirocle pou­vait par­tir entre-temps, et Pru­nelle per­drait sa trace.

Option trois : res­ter là, obser­ver, écou­ter, et attendre le bon moment pour agir. C’é­tait l’op­tion inter­mé­diaire, celle qui com­bi­nait pru­dence et opportunisme.

Pru­nelle choi­sit l’op­tion trois.

Il fit signe au ser­veur, com­man­da un gou­lasch et une bière d’une voix qu’il espé­rait nor­male, et entre­prit d’é­cou­ter la conver­sa­tion de la table voi­sine tout en fei­gnant de s’in­té­res­ser au menu.

La conver­sa­tion entre Mirocle et son com­plice — qui s’ap­pe­lait appa­rem­ment Gas­ton, ce qui était aus­si le pré­nom de Pru­nelle et lui parut être une coïn­ci­dence de mau­vais goût — était un fes­ti­val de cynisme et de malhonnêteté.

Ils par­laient de leurs arnaques pas­sées avec la non­cha­lance de deux arti­sans dis­cu­tant de leur métier. L’af­faire de la veuve pari­sienne — celle pour laquelle Pru­nelle avait été envoyé à Prague — n’é­tait qu’une par­mi des dizaines d’autres. Il y avait eu l’af­faire des faux tableaux à Vienne, l’af­faire des obli­ga­tions russes à Ber­lin, l’af­faire de la suc­ces­sion mexi­caine à Genève, et bien d’autres encore, un cata­logue de trom­pe­ries qui s’é­ta­lait sur une décen­nie et plu­sieurs continents.

« Et main­te­nant, qu’est-ce qu’on fait ? » deman­da Gas­ton-le-com­plice. « On reste à Prague ou on bouge ? »

« On bouge », répon­dit Mirocle. « Prague com­mence à être un peu chaude. J’ai enten­du dire qu’un flic fran­çais était en ville, qui pose des ques­tions. Un cer­tain Prunelle. »

Le cœur de Pru­nelle fit un bond.

« Pru­nelle ? » rica­na Gas­ton. « Le gros avec la mous­tache et le binocle ? J’ai vu sa pho­to dans les jour­naux, une fois. Il paraît qu’il est com­plè­te­ment incompétent. »

« Incom­pé­tent ou pas, je pré­fère ne pas prendre de risques. On finit le coup des mines de dia­mant, on encaisse, et on file à Buda­pest. J’ai un contact là-bas qui peut nous trou­ver de nou­veaux papiers. »

« Quand ? »

« Lun­di. Le pigeon signe lun­di matin. D’i­ci là, on reste discrets. »

Pru­nelle enre­gis­tra l’in­for­ma­tion. Lun­di. Le coup devait avoir lieu lun­di. Il avait encore le temps d’agir.

Le ser­veur appor­ta son gou­lasch, qu’il entre­prit de man­ger avec une len­teur cal­cu­lée, gar­dant un œil sur la table voi­sine. Mirocle et son com­plice conti­nuèrent de dis­cu­ter pen­dant une ving­taine de minutes, évo­quant des détails tech­niques de leur arnaque — le nom du pigeon (un cer­tain Pan Hoře­jší, indus­triel dans le tex­tile), le lieu du ren­dez-vous (un café de la place Ven­ces­las), le mon­tant espé­ré (cin­quante mille cou­ronnes, une somme considérable).

Puis ils se levèrent, payèrent leur addi­tion, et sor­tirent de la taverne.

Pru­nelle atten­dit quelques secondes, puis se leva à son tour.

Suivre Mirocle dans les rues de Prague fut à la fois plus facile et plus dif­fi­cile que prévu.

Plus facile parce que l’es­croc, mani­fes­te­ment confiant, ne pre­nait aucune pré­cau­tion par­ti­cu­lière. Il mar­chait tran­quille­ment, bavar­dant avec son com­plice, s’ar­rê­tant par­fois devant une vitrine ou un étal de mar­ché, comme un tou­riste ordi­naire pro­fi­tant d’une belle jour­née de printemps.

Plus dif­fi­cile parce que Pru­nelle, avec sa cor­pu­lence, son binocle de tra­vers et sa montre gous­set qui bat­tait contre son ventre à chaque pas, n’é­tait pas exac­te­ment un maître de la fila­ture dis­crète. À plu­sieurs reprises, il dut se cacher der­rière un kiosque à jour­naux ou un réver­bère quand Mirocle se retour­nait, et il était à peu près cer­tain que sa sil­houette n’é­tait pas pas­sée tota­le­ment inaperçue.

Mais l’es­croc, s’il avait remar­qué quelque chose, n’en lais­sa rien paraître. Il conti­nua sa pro­me­nade, tra­ver­sa la place Ven­ces­las, remon­ta une ave­nue bor­dée d’im­meubles cos­sus, et finit par entrer dans un hôtel — pas l’Ho­tel Paris, mais un éta­blis­se­ment plus modeste, l’Ho­tel Modrá Hvěz­da, « l’É­toile Bleue », dont l’en­seigne repré­sen­tait, jus­te­ment, une étoile bleue sur fond blanc.

Pru­nelle nota l’a­dresse, atten­dit quelques minutes pour s’as­su­rer que Mirocle ne res­sor­tait pas, puis se mit en quête d’un téléphone.

Il trou­va un bureau de poste à deux rues de là, où une employée revêche accep­ta de le mettre en com­mu­ni­ca­tion avec le com­mis­sa­riat cen­tral, moyen­nant une somme qui lui parut exor­bi­tante mais qu’il paya sans discuter.

« Ins­pec­teurrrr Krrr­ra­to­chvíl, s’il vous plaît », dit-il dans le com­bi­né, le cœur battant.

Il y eut un silence, des gré­sille­ments, puis la voix fami­lière de l’ins­pec­teur tchèque :

« Kra­to­chvíl. »

« C’est Prrr­ru­nelle. J’ai trr­rou­vé Mirrrrocle. »

Un autre silence, plus long celui-là.

« Vous plaisantez. »

« Non ! Je l’ai vu ! Dans une taverrrne, près du Châ­teau ! Il prrr­ré­pare une arrrr­naque pour lun­di ! Il loge à l’Ho­tel Modrrrrá Hvěz­da, sur… sur une ave­nue dont je ne connais pas le nom, mais je peux vous y conduirrrre ! »

Il enten­dit Kra­to­chvíl sou­pi­rer — mais ce n’é­tait pas le sou­pir las des jours pré­cé­dents. C’é­tait un sou­pir dif­fé­rent, presque admiratif.

« Vous l’a­vez vrai­ment trou­vé ? Par hasard ? »

« Par hasarrrrd, oui. Mais je l’ai trrrrouvé ! »

« D’ac­cord. Ne bou­gez pas. Où êtes-vous exactement ? »

Pru­nelle don­na l’a­dresse du bureau de poste. Kra­to­chvíl pro­mit d’ar­ri­ver dans vingt minutes avec des renforts.

« Et Prunelle ? »

« Oui ? »

« Ne faites rien d’i­diot en atten­dant. Pas d’ar­res­ta­tion en solo. Pas de confron­ta­tion héroïque. Vous res­tez où vous êtes et vous m’at­ten­dez. C’est compris ? »

« Com­prr­ris », pro­mit Prunelle.

Et, pour une fois, il tint parole.

Kra­to­chvíl arri­va vingt-trois minutes plus tard, accom­pa­gné de deux agents en uni­forme et d’un four­gon de police qui se gara devant le bureau de poste avec une dis­cré­tion toute relative.

Pru­nelle lui résu­ma la situa­tion en quelques phrases : Mirocle, le com­plice, l’Ho­tel Modrá Hvěz­da, l’ar­naque pré­vue pour lun­di, le pigeon nom­mé Hořejší.

« Vous avez enten­du tout ça dans une taverne ? » deman­da Kra­to­chvíl, incrédule.

« Ils parrrr­laient frrr­ran­çais. Ils ne se dou­taient pas que quel­qu’un les écoutait. »

L’ins­pec­teur tchèque secoua la tête avec quelque chose qui res­sem­blait à de l’admiration.

« Vous êtes incroyable, Pru­nelle. Vous pas­sez une semaine à cher­cher cet homme par­tout où il n’est pas, et le jour où vous arrê­tez de le cher­cher, vous tom­bez des­sus par hasard dans une taverne. »

« C’est… c’est la méthode frrr­ran­çaise », impro­vi­sa Pru­nelle avec une digni­té qu’il était loin de ressentir.

« Bien sûr. La méthode française. »

Kra­to­chvíl don­na ses ordres aux agents, qui se déployèrent autour de l’Ho­tel Modrá Hvěz­da. Puis il se tour­na vers Prunelle.

« Vous vou­lez venir ? »

« Évi­dem­ment ! »

« Alors res­tez der­rière moi. Et cette fois, pas d’er­reur d’i­den­ti­fi­ca­tion. On véri­fie l’i­den­ti­té avant d’ac­cu­ser qui que ce soit. D’accord ? »

« D’ac­corrrd. »

L’ar­res­ta­tion de Fer­nand Mirocle, alias Vic­tor Lam­bert, alias Fran­çois Dupuis, alias une demi-dou­zaine d’autres noms selon les pays et les cir­cons­tances, fut d’une sim­pli­ci­té déconcertante.

Kra­to­chvíl frap­pa à la porte de sa chambre — la 24, au deuxième étage —, annon­ça « Police ! », et Mirocle, qui était en train de faire sa valise (pro­ba­ble­ment pour fuir plus tôt que pré­vu), ouvrit sans résis­tance, le visage livide.

« Fer­nand Mirocle ? » deman­da Kratochvíl.

« Je… non… je m’ap­pelle Lam­bert… Vic­tor Lambert… »

« Nous avons un man­dat d’ar­rêt inter­na­tio­nal à votre nom, émis par la pré­fec­ture de police de Paris. Vous êtes en état d’ar­res­ta­tion pour escro­que­rie, abus de confiance et faux en écriture. »

Mirocle jeta un regard déses­pé­ré autour de lui, cher­chant une issue, une échap­pa­toire. Ses yeux se posèrent sur Pru­nelle, qui se tenait dans le cou­loir, der­rière Kratochvíl.

« Vous », dit-il avec un mélange de rage et d’in­cré­du­li­té. « Le flic de la taverne. Je savais que je vous avais vu quelque part. »

« Ins­pec­teurrrr Prrr­ru­nelle », confir­ma Pru­nelle en se redres­sant de toute sa hau­teur. « De la Sûrr­re­té frrr­ran­çaise. Je vous cherrr­chais depuis Parrr­ris, Mon­sieur Mirrrrocle. »

L’es­croc le dévi­sa­gea avec une expres­sion où le mépris le dis­pu­tait à l’étonnement.

« Vous ? C’est vous qui m’a­vez retrou­vé ? Le gros avec le binocle ? »

« En perrrrsonne. »

Mirocle secoua la tête, comme s’il refu­sait de croire à ce qui lui arrivait.

« Mais com­ment ? Je vous ai vu à l’hô­tel, la semaine der­nière. Vous inter­ro­giez tout le monde sur un chien. Un chien ! Je me suis dit que vous étiez le pire flic que j’aie jamais vu. Je n’ai même pas pris la peine de chan­ger d’hôtel ! »

« C’é­tait une errr­reurrr », dit Pru­nelle avec un sou­rire qui, pour une fois, n’a­vait rien de for­cé. « Les apparr­rences sont par­fois trrr­rom­peuses, Mon­sieur Mirrr­rocle. Vous devrrr­riez le savoirrrr mieux que perrrrsonne. »

Et sur ces mots — les plus satis­fai­sants qu’il eût jamais pro­non­cés de toute sa car­rière —, il regar­da Kra­to­chvíl pas­ser les menottes au poi­gnet de l’escroc.

Le com­plice, Gas­ton Mar­chet­ti — un Fran­çais lui aus­si, ori­gi­naire de Mar­seille, avec un casier judi­ciaire long comme le bras —, fut arrê­té une heure plus tard dans un café de la place Ven­ces­las, où il atten­dait Mirocle pour un ren­dez-vous qui n’au­rait jamais lieu.

Pan Hoře­jší, l’in­dus­triel qui devait être la pro­chaine vic­time, fut contac­té par la police et infor­mé de l’ar­naque dont il avait failli être vic­time. Il remer­cia les auto­ri­tés avec une effu­sion qui fri­sait l’hys­té­rie et pro­mit de faire un don sub­stan­tiel à l’or­phe­li­nat muni­ci­pal, sans qu’on sût très bien quel rap­port il y avait entre les deux.

La veuve pari­sienne, Madame Bon­ne­foy — celle dont l’es­cro­que­rie avait déclen­ché toute cette affaire —, fut infor­mée par télé­gramme que l’homme qui l’a­vait dépouillée avait été appré­hen­dé et serait extra­dé vers la France dès que les for­ma­li­tés seraient accom­plies. Elle répon­dit par un autre télé­gramme, laco­nique : « ENFIN. FÉLI­CI­TA­TIONS. BONNEFOY. »

Et Pru­nelle, l’ins­pec­teur Gas­ton Pru­nelle, l’homme que tout le monde — y com­pris lui-même — avait consi­dé­ré comme un inca­pable, un raté, un désastre ambu­lant, se retrou­va sou­dain dans la posi­tion inha­bi­tuelle du héros.

Ce soir-là, Kra­to­chvíl l’in­vi­ta à dîner dans un res­tau­rant du quar­tier de Vinoh­ra­dy, une taverne tra­di­tion­nelle où l’on ser­vait de la bière bras­sée sur place et du canard rôti au chou.

Ils s’ins­tal­lèrent à une table du fond, à l’é­cart des autres clients, et Kra­to­chvíl com­man­da deux chopes de la meilleure bière de la maison.

« À votre san­té, ins­pec­teur Pru­nelle », dit-il en levant sa chope. « Et à votre méthode française. »

Pru­nelle trin­qua, but une longue gor­gée, et sen­tit la bière fraîche cou­ler dans sa gorge comme un élixir de félicité.

« Je n’ar­rive tou­jours pas à y crr­roire », avoua-t-il. « J’ai pas­sé une semaine à le cherrr­cher parrrr­tout, à soup­çon­ner tout le monde, à me trrrr­rom­per sur tout… et à la fin, je le trr­rouve par hasarrrrd dans une taverrrne. »

« C’est sou­vent comme ça », dit Kra­to­chvíl avec un sou­rire. « Les grandes affaires se résolvent rare­ment comme on l’a­vait pré­vu. On cherche d’un côté, on trouve de l’autre. On ima­gine des com­plots, on découvre des coïn­ci­dences. On construit des théo­ries, et c’est le hasard qui nous donne la solution. »

« Alors à quoi serrrrt la méthode ? »

« La méthode sert à ne pas deve­nir fou en atten­dant que le hasard fasse son travail. »

Pru­nelle médi­ta cette phrase en silence, puis hocha la tête.

« C’est une façon de voirrrr les choses. »

« C’est la seule façon de les voir, croyez-moi. »

Ils man­gèrent leur canard en dis­cu­tant de tout et de rien — de Prague, de Paris, de la vie de poli­cier, des femmes, de la poli­tique, de la bière. Kra­to­chvíl s’a­vé­ra être un com­pa­gnon agréable, culti­vé, doté d’un humour sec qui plai­sait à Pru­nelle. Et Pru­nelle, pour sa part, décou­vrit qu’il était capable, quand il ces­sait de jouer au grand ins­pec­teur, d’être un homme presque sympathique.

Vers vingt-trois heures, ils se sépa­rèrent devant l’Ho­tel Paris.

« Bon retour à Paris, ins­pec­teur », dit Kra­to­chvíl en lui ser­rant la main. « Et si vous reve­nez un jour à Prague… »

« Oui ? »

« Évi­tez de cou­rir après les chiens. Ça ne vous réus­sit pas. »

Pru­nelle écla­ta de rire — un vrai rire, spon­ta­né, libé­ra­teur, comme il n’en avait pas eu depuis des années.

« Pro­mis », dit-il.

Et il entra dans l’hô­tel, le cœur léger, pour sa der­nière nuit à Prague.

*(À suivre)*

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