Le bichon
de l’Hôtel Paříž
Le bichon de l’Hôtel Paříž
SAMEDI — Où l’inspecteur Prunelle décide de jouer les touristes, découvre les charmes de Prague, et tombe tout à fait par hasard sur l’homme qu’il avait cessé de chercher
Le samedi matin, pour la première fois depuis son arrivée à Prague, l’inspecteur Gaston Prunelle se réveilla sans le poids d’une enquête sur les épaules.
C’était une sensation étrange, presque déstabilisante — comme celle d’un homme qui a porté un sac trop lourd pendant des jours et qui, l’ayant enfin posé, se sent soudain léger, presque aérien, et ne sait plus très bien comment marcher sans ce fardeau familier.
Il n’avait plus de chien à retrouver. Il n’avait plus d’escroc à traquer. Il n’avait plus de comtesse à surveiller, plus de théories à échafauder, plus de témoins à interroger. L’affaire Sissi était close — résolue par d’autres que lui, d’une manière qu’il n’avait pas prévue, avec une conclusion qu’il avait choisi d’accepter plutôt que de combattre.
Quant à Fernand Mirocle, l’escroc parisien qu’il était venu chercher à Prague, il avait décidé de l’oublier. L’homme était probablement à des milliers de kilomètres de là, quelque part en Amérique du Sud ou en Afrique du Nord, vivant sous un faux nom dans un pays sans traité d’extradition. Le chercher était inutile. L’attendre était vain. Autant profiter de sa dernière journée à Prague pour faire ce qu’il n’avait pas fait depuis son arrivée : visiter la ville.
Il se leva, procéda à sa toilette matinale avec une lenteur inhabituelle — prenant le temps de savourer chaque geste, l’eau chaude sur son visage, le glissement du rasoir sur sa joue, l’odeur familière de la cire à moustache —, enfila son costume le plus confortable (le gris à fines rayures, un peu froissé mais encore présentable), et descendit prendre son petit déjeuner avec l’intention ferme de ne rien faire d’utile de toute la journée.
⁂
Le café Sarah Bernhardt, à neuf heures du matin, baignait dans une lumière dorée qui filtrait à travers les vitraux et donnait à l’ensemble un air de tableau impressionniste — si les impressionnistes avaient peint des hommes d’affaires lisant des journaux et des dames d’un certain âge grignotant des pâtisseries.
Prunelle s’installa à une table près de la fenêtre — pas sa table habituelle, celle derrière le palmier, mais une table en pleine lumière, visible de tous, comme s’il n’avait plus rien à cacher, plus rien à surveiller, plus rien à craindre.
Il commanda un café au lait, deux croissants — les fameux rohlíky tchèques qu’il avait appris à apprécier malgré leur différence avec les vrais croissants français —, et un œuf à la coque, qu’il mangea avec une lenteur contemplative en regardant par la fenêtre le ballet des passants sur le trottoir.
Prague s’éveillait sous le soleil de mai. Des femmes en robes légères se hâtaient vers les marchés, des paniers au bras. Des hommes en costume se dirigeaient vers leurs bureaux, le journal sous le bras. Des enfants couraient vers l’école, leurs cartables battant contre leurs dos. Un tramway passa dans un grincement de ferraille, bondé de voyageurs accrochés aux poignées comme des grappes de raisin humaines. Un vendeur de journaux criait les titres du matin dans une langue que Prunelle ne comprenait toujours pas mais dont la musicalité commençait à lui devenir familière.
C’était une ville vivante, pensa-t-il. Une ville qui avait survécu à des siècles d’histoire, à des empires et des révolutions, à des guerres et des épidémies, et qui continuait de vivre, de travailler, de rire, d’aimer, comme si de rien n’était. Une ville qui ne se souciait pas des inspecteurs français en mission, des escrocs en fuite, des bichons disparaissants. Une ville qui existait pour elle-même, par elle-même, indifférente aux petits drames des individus qui la traversaient.
Prunelle, pour la première fois, se sentit humble.
⁂
Après le petit déjeuner, il sortit de l’hôtel et se mit à marcher.
Il marcha sans but, sans plan, sans destination. Il se laissa guider par ses pas, par les rues qui s’ouvraient devant lui, par les façades qui attiraient son regard. Il traversa la place de la Vieille-Ville, s’arrêta devant l’horloge astronomique — cette merveille médiévale qu’il avait vue sur des cartes postales mais jamais en vrai —, et attendit avec une foule de touristes que les figurines mécaniques fassent leur ronde horaire, ce qui se produisit à dix heures précises avec un concert de cloches et de grincements qui le fit sourire malgré lui.
Il longea les ruelles tortueuses de la vieille ville juive, s’arrêta devant le vieux cimetière dont les pierres tombales, empilées les unes sur les autres au fil des siècles, formaient un paysage de chaos minéral qui lui serra le cœur sans qu’il sût pourquoi. Il entra dans la synagogue Vieille-Nouvelle, la plus ancienne d’Europe encore en activité, et resta un moment debout dans la pénombre, écoutant le silence, respirant l’odeur de cire et de pierre ancienne, sentant peser sur lui le poids de huit siècles de prières.
Il traversa le pont Charles, cette fois en prenant le temps de s’arrêter devant chaque statue, de lire les inscriptions qu’il ne comprenait pas, de toucher la pierre usée par des millions de mains. Il caressa le bas-relief de saint Jean Népomucène — celui qu’on touche pour avoir de la chance, lui avait dit Pepík —, et fit un vœu qu’il garda pour lui.
Il monta vers le Château, gravissant les escaliers interminables qui menaient à la cathédrale Saint-Guy, dont les flèches gothiques semblaient vouloir percer le ciel. Il entra dans la cathédrale, resta bouche bée devant les vitraux d’Alfons Mucha, ces explosions de couleurs qui transformaient la lumière du jour en symphonie visuelle. Il s’assit sur un banc, au fond de la nef, et resta là une demi-heure, peut-être plus, à ne rien faire, à ne penser à rien, à simplement être.
C’était, réalisa-t-il, la première fois depuis des années qu’il prenait le temps de ne rien faire.
⁂
Vers treize heures, affamé par sa promenade, il chercha un endroit où déjeuner.
Il avait vu, en descendant du Château, une petite taverne qui semblait prometteuse — une façade de crépi jaune, une enseigne de fer forgé représentant un sanglier couronné, des fenêtres à petits carreaux derrière lesquelles on devinait des tables de bois sombre et des clients attablés devant des chopes de bière.
L’établissement s’appelait « U Zlatého kance » — « Au Sanglier d’Or », apprit-il plus tard —, et il s’y engouffra avec l’enthousiasme d’un homme qui n’a rien mangé depuis quatre heures et qui a arpenté la moitié d’une ville à pied.
L’intérieur était exactement ce qu’il avait imaginé : des murs blanchis à la chaux, des poutres apparentes noircies par des siècles de fumée de tabac, des tables de chêne massif où des générations de Pragois avaient gravé leurs initiales, des banquettes de bois usées par des millions de fessiers, et une odeur de bière, de viande grillée et de chou braisé qui lui mit l’eau à la bouche.
Il s’installa à une table libre, près de la fenêtre, et entreprit de déchiffrer le menu — une tâche ardue, car le document était entièrement rédigé en tchèque, avec des caractères qui ressemblaient à du français passé à la moulinette d’un alphabet slave.
Il allait appeler le serveur pour demander de l’aide quand une voix s’éleva à la table voisine.
Une voix française.
« …et je te dis que le coup des mines de diamant au Congo, ça marche à tous les coups. Tu leur montres un échantillon — un vrai, hein, pas du toc —, tu leur parles de concessions, de rendements, d’investissements garantis, et ils signent sans réfléchir. Les Tchèques sont comme les autres : dès qu’on leur parle d’argent facile, ils perdent tout sens critique. »
Prunelle se figea.
Cette voix. Il connaissait cette voix.
Lentement, très lentement, il tourna la tête vers la table voisine.
Deux hommes y étaient attablés, devant des chopes de bière et des assiettes de knedlíky fumants. L’un était un homme d’une quarantaine d’années, rougeaud, corpulent, vêtu d’un costume à carreaux qui aurait fait hurler n’importe quel tailleur parisien. L’autre était plus jeune, plus mince, plus élégant — costume gris bien coupé, cravate de soie, pochette assortie, et une fine moustache brune qui lui donnait un air de séducteur de music-hall.
Une moustache brune.
Un visage ovale.
Des yeux noirs, vifs, rusés.
Prunelle sentit son cœur s’arrêter.
C’était lui.
Fernand Mirocle.
⁂
Pendant quelques secondes — qui lui parurent des heures —, Prunelle resta pétrifié, incapable de bouger, de parler, de penser.
Fernand Mirocle. L’escroc qu’il cherchait depuis Paris. L’homme pour lequel il avait traversé l’Europe. Le criminel qu’il avait cru voir partout — dans Victor Lazare, dans le comte von Sternberg, dans chaque silhouette moustachue qui croisait son chemin — et qui, pendant tout ce temps, se trouvait probablement à Prague, attablé dans des tavernes, préparant ses arnaques, vivant sa vie de malfaiteur sans se soucier le moins du monde de l’inspecteur français lancé à ses trousses.
Et maintenant, par le plus incroyable des hasards, Prunelle l’avait trouvé. Pas en le cherchant — il avait cessé de le chercher. Pas grâce à ses théories — toutes ses théories s’étaient révélées fausses. Non, il l’avait trouvé en se promenant, en jouant les touristes, en entrant par hasard dans une taverne pour déjeuner.
La vie, parfois, avait un sens de l’humour cruel.
Prunelle prit une profonde inspiration et réfléchit à la conduite à tenir.
Option un : se lever, s’approcher de Mirocle, et l’arrêter sur-le-champ. C’était l’option héroïque, l’option que tout policier digne de ce nom aurait choisie. Mais c’était aussi l’option dangereuse : Mirocle avait un complice, tous deux pouvaient être armés, et Prunelle, seul et sans renfort, risquait de se retrouver en mauvaise posture.
Option deux : sortir discrètement, trouver un téléphone, appeler Kratochvíl, et revenir avec des renforts. C’était l’option prudente, l’option raisonnable. Mais elle comportait un risque : Mirocle pouvait partir entre-temps, et Prunelle perdrait sa trace.
Option trois : rester là, observer, écouter, et attendre le bon moment pour agir. C’était l’option intermédiaire, celle qui combinait prudence et opportunisme.
Prunelle choisit l’option trois.
Il fit signe au serveur, commanda un goulasch et une bière d’une voix qu’il espérait normale, et entreprit d’écouter la conversation de la table voisine tout en feignant de s’intéresser au menu.
⁂
La conversation entre Mirocle et son complice — qui s’appelait apparemment Gaston, ce qui était aussi le prénom de Prunelle et lui parut être une coïncidence de mauvais goût — était un festival de cynisme et de malhonnêteté.
Ils parlaient de leurs arnaques passées avec la nonchalance de deux artisans discutant de leur métier. L’affaire de la veuve parisienne — celle pour laquelle Prunelle avait été envoyé à Prague — n’était qu’une parmi des dizaines d’autres. Il y avait eu l’affaire des faux tableaux à Vienne, l’affaire des obligations russes à Berlin, l’affaire de la succession mexicaine à Genève, et bien d’autres encore, un catalogue de tromperies qui s’étalait sur une décennie et plusieurs continents.
« Et maintenant, qu’est-ce qu’on fait ? » demanda Gaston-le-complice. « On reste à Prague ou on bouge ? »
« On bouge », répondit Mirocle. « Prague commence à être un peu chaude. J’ai entendu dire qu’un flic français était en ville, qui pose des questions. Un certain Prunelle. »
Le cœur de Prunelle fit un bond.
« Prunelle ? » ricana Gaston. « Le gros avec la moustache et le binocle ? J’ai vu sa photo dans les journaux, une fois. Il paraît qu’il est complètement incompétent. »
« Incompétent ou pas, je préfère ne pas prendre de risques. On finit le coup des mines de diamant, on encaisse, et on file à Budapest. J’ai un contact là-bas qui peut nous trouver de nouveaux papiers. »
« Quand ? »
« Lundi. Le pigeon signe lundi matin. D’ici là, on reste discrets. »
Prunelle enregistra l’information. Lundi. Le coup devait avoir lieu lundi. Il avait encore le temps d’agir.
Le serveur apporta son goulasch, qu’il entreprit de manger avec une lenteur calculée, gardant un œil sur la table voisine. Mirocle et son complice continuèrent de discuter pendant une vingtaine de minutes, évoquant des détails techniques de leur arnaque — le nom du pigeon (un certain Pan Hořejší, industriel dans le textile), le lieu du rendez-vous (un café de la place Venceslas), le montant espéré (cinquante mille couronnes, une somme considérable).
Puis ils se levèrent, payèrent leur addition, et sortirent de la taverne.
Prunelle attendit quelques secondes, puis se leva à son tour.
⁂
Suivre Mirocle dans les rues de Prague fut à la fois plus facile et plus difficile que prévu.
Plus facile parce que l’escroc, manifestement confiant, ne prenait aucune précaution particulière. Il marchait tranquillement, bavardant avec son complice, s’arrêtant parfois devant une vitrine ou un étal de marché, comme un touriste ordinaire profitant d’une belle journée de printemps.
Plus difficile parce que Prunelle, avec sa corpulence, son binocle de travers et sa montre gousset qui battait contre son ventre à chaque pas, n’était pas exactement un maître de la filature discrète. À plusieurs reprises, il dut se cacher derrière un kiosque à journaux ou un réverbère quand Mirocle se retournait, et il était à peu près certain que sa silhouette n’était pas passée totalement inaperçue.
Mais l’escroc, s’il avait remarqué quelque chose, n’en laissa rien paraître. Il continua sa promenade, traversa la place Venceslas, remonta une avenue bordée d’immeubles cossus, et finit par entrer dans un hôtel — pas l’Hotel Paris, mais un établissement plus modeste, l’Hotel Modrá Hvězda, « l’Étoile Bleue », dont l’enseigne représentait, justement, une étoile bleue sur fond blanc.
Prunelle nota l’adresse, attendit quelques minutes pour s’assurer que Mirocle ne ressortait pas, puis se mit en quête d’un téléphone.
⁂
Il trouva un bureau de poste à deux rues de là, où une employée revêche accepta de le mettre en communication avec le commissariat central, moyennant une somme qui lui parut exorbitante mais qu’il paya sans discuter.
« Inspecteurrrr Krrrratochvíl, s’il vous plaît », dit-il dans le combiné, le cœur battant.
Il y eut un silence, des grésillements, puis la voix familière de l’inspecteur tchèque :
« Kratochvíl. »
« C’est Prrrrunelle. J’ai trrrouvé Mirrrrocle. »
Un autre silence, plus long celui-là.
« Vous plaisantez. »
« Non ! Je l’ai vu ! Dans une taverrrne, près du Château ! Il prrrrépare une arrrrnaque pour lundi ! Il loge à l’Hotel Modrrrrá Hvězda, sur… sur une avenue dont je ne connais pas le nom, mais je peux vous y conduirrrre ! »
Il entendit Kratochvíl soupirer — mais ce n’était pas le soupir las des jours précédents. C’était un soupir différent, presque admiratif.
« Vous l’avez vraiment trouvé ? Par hasard ? »
« Par hasarrrrd, oui. Mais je l’ai trrrrouvé ! »
« D’accord. Ne bougez pas. Où êtes-vous exactement ? »
Prunelle donna l’adresse du bureau de poste. Kratochvíl promit d’arriver dans vingt minutes avec des renforts.
« Et Prunelle ? »
« Oui ? »
« Ne faites rien d’idiot en attendant. Pas d’arrestation en solo. Pas de confrontation héroïque. Vous restez où vous êtes et vous m’attendez. C’est compris ? »
« Comprrris », promit Prunelle.
Et, pour une fois, il tint parole.
⁂
Kratochvíl arriva vingt-trois minutes plus tard, accompagné de deux agents en uniforme et d’un fourgon de police qui se gara devant le bureau de poste avec une discrétion toute relative.
Prunelle lui résuma la situation en quelques phrases : Mirocle, le complice, l’Hotel Modrá Hvězda, l’arnaque prévue pour lundi, le pigeon nommé Hořejší.
« Vous avez entendu tout ça dans une taverne ? » demanda Kratochvíl, incrédule.
« Ils parrrrlaient frrrrançais. Ils ne se doutaient pas que quelqu’un les écoutait. »
L’inspecteur tchèque secoua la tête avec quelque chose qui ressemblait à de l’admiration.
« Vous êtes incroyable, Prunelle. Vous passez une semaine à chercher cet homme partout où il n’est pas, et le jour où vous arrêtez de le chercher, vous tombez dessus par hasard dans une taverne. »
« C’est… c’est la méthode frrrrançaise », improvisa Prunelle avec une dignité qu’il était loin de ressentir.
« Bien sûr. La méthode française. »
Kratochvíl donna ses ordres aux agents, qui se déployèrent autour de l’Hotel Modrá Hvězda. Puis il se tourna vers Prunelle.
« Vous voulez venir ? »
« Évidemment ! »
« Alors restez derrière moi. Et cette fois, pas d’erreur d’identification. On vérifie l’identité avant d’accuser qui que ce soit. D’accord ? »
« D’accorrrd. »
⁂
L’arrestation de Fernand Mirocle, alias Victor Lambert, alias François Dupuis, alias une demi-douzaine d’autres noms selon les pays et les circonstances, fut d’une simplicité déconcertante.
Kratochvíl frappa à la porte de sa chambre — la 24, au deuxième étage —, annonça « Police ! », et Mirocle, qui était en train de faire sa valise (probablement pour fuir plus tôt que prévu), ouvrit sans résistance, le visage livide.
« Fernand Mirocle ? » demanda Kratochvíl.
« Je… non… je m’appelle Lambert… Victor Lambert… »
« Nous avons un mandat d’arrêt international à votre nom, émis par la préfecture de police de Paris. Vous êtes en état d’arrestation pour escroquerie, abus de confiance et faux en écriture. »
Mirocle jeta un regard désespéré autour de lui, cherchant une issue, une échappatoire. Ses yeux se posèrent sur Prunelle, qui se tenait dans le couloir, derrière Kratochvíl.
« Vous », dit-il avec un mélange de rage et d’incrédulité. « Le flic de la taverne. Je savais que je vous avais vu quelque part. »
« Inspecteurrrr Prrrrunelle », confirma Prunelle en se redressant de toute sa hauteur. « De la Sûrrreté frrrrançaise. Je vous cherrrchais depuis Parrrris, Monsieur Mirrrrocle. »
L’escroc le dévisagea avec une expression où le mépris le disputait à l’étonnement.
« Vous ? C’est vous qui m’avez retrouvé ? Le gros avec le binocle ? »
« En perrrrsonne. »
Mirocle secoua la tête, comme s’il refusait de croire à ce qui lui arrivait.
« Mais comment ? Je vous ai vu à l’hôtel, la semaine dernière. Vous interrogiez tout le monde sur un chien. Un chien ! Je me suis dit que vous étiez le pire flic que j’aie jamais vu. Je n’ai même pas pris la peine de changer d’hôtel ! »
« C’était une errrreurrr », dit Prunelle avec un sourire qui, pour une fois, n’avait rien de forcé. « Les apparrrences sont parfois trrrrompeuses, Monsieur Mirrrrocle. Vous devrrrriez le savoirrrr mieux que perrrrsonne. »
Et sur ces mots — les plus satisfaisants qu’il eût jamais prononcés de toute sa carrière —, il regarda Kratochvíl passer les menottes au poignet de l’escroc.
⁂
Le complice, Gaston Marchetti — un Français lui aussi, originaire de Marseille, avec un casier judiciaire long comme le bras —, fut arrêté une heure plus tard dans un café de la place Venceslas, où il attendait Mirocle pour un rendez-vous qui n’aurait jamais lieu.
Pan Hořejší, l’industriel qui devait être la prochaine victime, fut contacté par la police et informé de l’arnaque dont il avait failli être victime. Il remercia les autorités avec une effusion qui frisait l’hystérie et promit de faire un don substantiel à l’orphelinat municipal, sans qu’on sût très bien quel rapport il y avait entre les deux.
La veuve parisienne, Madame Bonnefoy — celle dont l’escroquerie avait déclenché toute cette affaire —, fut informée par télégramme que l’homme qui l’avait dépouillée avait été appréhendé et serait extradé vers la France dès que les formalités seraient accomplies. Elle répondit par un autre télégramme, laconique : « ENFIN. FÉLICITATIONS. BONNEFOY. »
Et Prunelle, l’inspecteur Gaston Prunelle, l’homme que tout le monde — y compris lui-même — avait considéré comme un incapable, un raté, un désastre ambulant, se retrouva soudain dans la position inhabituelle du héros.
⁂
Ce soir-là, Kratochvíl l’invita à dîner dans un restaurant du quartier de Vinohrady, une taverne traditionnelle où l’on servait de la bière brassée sur place et du canard rôti au chou.
Ils s’installèrent à une table du fond, à l’écart des autres clients, et Kratochvíl commanda deux chopes de la meilleure bière de la maison.
« À votre santé, inspecteur Prunelle », dit-il en levant sa chope. « Et à votre méthode française. »
Prunelle trinqua, but une longue gorgée, et sentit la bière fraîche couler dans sa gorge comme un élixir de félicité.
« Je n’arrive toujours pas à y crrroire », avoua-t-il. « J’ai passé une semaine à le cherrrcher parrrrtout, à soupçonner tout le monde, à me trrrrromper sur tout… et à la fin, je le trrrouve par hasarrrrd dans une taverrrne. »
« C’est souvent comme ça », dit Kratochvíl avec un sourire. « Les grandes affaires se résolvent rarement comme on l’avait prévu. On cherche d’un côté, on trouve de l’autre. On imagine des complots, on découvre des coïncidences. On construit des théories, et c’est le hasard qui nous donne la solution. »
« Alors à quoi serrrrt la méthode ? »
« La méthode sert à ne pas devenir fou en attendant que le hasard fasse son travail. »
Prunelle médita cette phrase en silence, puis hocha la tête.
« C’est une façon de voirrrr les choses. »
« C’est la seule façon de les voir, croyez-moi. »
Ils mangèrent leur canard en discutant de tout et de rien — de Prague, de Paris, de la vie de policier, des femmes, de la politique, de la bière. Kratochvíl s’avéra être un compagnon agréable, cultivé, doté d’un humour sec qui plaisait à Prunelle. Et Prunelle, pour sa part, découvrit qu’il était capable, quand il cessait de jouer au grand inspecteur, d’être un homme presque sympathique.
Vers vingt-trois heures, ils se séparèrent devant l’Hotel Paris.
« Bon retour à Paris, inspecteur », dit Kratochvíl en lui serrant la main. « Et si vous revenez un jour à Prague… »
« Oui ? »
« Évitez de courir après les chiens. Ça ne vous réussit pas. »
Prunelle éclata de rire — un vrai rire, spontané, libérateur, comme il n’en avait pas eu depuis des années.
« Promis », dit-il.
Et il entra dans l’hôtel, le cœur léger, pour sa dernière nuit à Prague.
⁂
*(À suivre)*