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Le bichon
de l’Hô­tel Paříž

Le bichon de l’Hô­tel Paříž

Mer­cre­di — Où l’ins­pec­teur Pru­nelle fait la connais­sance de son homo­logue tchèque, déve­loppe une théo­rie auda­cieuse impli­quant le tra­fic inter­na­tio­nal de bichons, et assiste à un concert qui tourne mal

La nuit du mar­di au mer­cre­di fut, pour l’ins­pec­teur Pru­nelle, l’une des plus agi­tées de sa car­rière — ce qui n’est pas peu dire, quand on sait qu’il avait un jour pas­sé qua­rante-huit heures consé­cu­tives à sur­veiller un sus­pect qui s’é­tait avé­ré être, en fin de compte, le propre beau-frère du com­mis­saire divi­sion­naire, lequel n’a­vait rien à se repro­cher sinon une pas­sion cou­pable pour les courses de lévriers et une maî­tresse dans le qua­tor­zième arrondissement.

À vingt-deux heures quinze, immé­dia­te­ment après l’an­nonce de la seconde dis­pa­ri­tion de Sis­si, Pru­nelle avait orga­ni­sé une fouille sys­té­ma­tique de l’hô­tel, mobi­li­sant pour ce faire le per­son­nel de nuit, qui com­pre­nait : un veilleur de nuit som­nolent pré­nom­mé Jaro­slav, qui avait la par­ti­cu­la­ri­té de s’en­dor­mir debout dès qu’on ces­sait de lui par­ler ; une femme de ménage pré­nom­mée Vlas­ta, qui ne tra­vaillait que la nuit parce qu’elle était per­sua­dée — à tort ou à rai­son — que la lumière du jour lui don­nait des migraines ; et Pepík, qui avait pro­lon­gé son ser­vice de sa propre ini­tia­tive pour assis­ter l’ins­pec­teur fran­çais dans ses investigations.

La fouille avait duré trois heures.

On avait explo­ré la cave (où Sis­si avait été retrou­vée l’a­près-midi), les gre­niers (où l’on ne trou­va que des malles aban­don­nées par des clients oubliés depuis des décen­nies), les cui­sines (où le chef, réveillé en sur­saut, avait mena­cé Pru­nelle d’un cou­teau à désos­ser avant de com­prendre de quoi il s’a­gis­sait), les chambres de ser­vice (où l’on décou­vrit que la stan­dar­diste, Made­moi­selle Horáč­ková, tri­co­tait des chaus­settes pen­dant ses heures de tra­vail, infor­ma­tion qui n’a­vait aucun rap­port avec l’en­quête mais que Pru­nelle consi­gna men­ta­le­ment au cas où), la buan­de­rie, la chauf­fe­rie, les pla­cards à balais, les toi­lettes de chaque étage, et même le bureau de Mon­sieur Novák (avec sa per­mis­sion réticente).

On n’a­vait pas trou­vé Sissi.

On n’a­vait pas trou­vé non plus le moindre indice de son pas­sage, la moindre trace de ses pattes, le moindre poil blanc sur un tapis ou un cous­sin. C’é­tait comme si le bichon s’é­tait vola­ti­li­sé, dis­sous dans l’air pra­gois, aspi­ré par quelque dimen­sion paral­lèle acces­sible aux seuls chiens de race et aux esprits frappeurs.

Vers une heure du matin, épui­sé mais refu­sant de l’ad­mettre, Pru­nelle avait rega­gné sa chambre où il avait pas­sé le reste de la nuit à écha­fau­der des théo­ries de plus en plus extravagantes.

À deux heures, il en était arri­vé à la conclu­sion que Sis­si était trans­por­tée hors de l’hô­tel par un com­plice, puis rame­née, puis re-trans­por­tée, selon un sché­ma com­plexe des­ti­né à semer la confu­sion dans l’es­prit des enquê­teurs — c’est-à-dire dans son esprit à lui.

À trois heures, il avait ajou­té à ce scé­na­rio l’hy­po­thèse d’un pas­sage secret, un tun­nel peut-être, reliant l’Ho­tel Paris à un immeuble voi­sin, par lequel le ou les mal­fai­teurs fai­saient tran­si­ter l’animal.

À quatre heures, il avait envi­sa­gé la pos­si­bi­li­té que Sis­si fût en réa­li­té deux chiens iden­tiques, voire trois, qui se relayaient pour créer l’illu­sion d’un seul ani­mal appa­rais­sant et dis­pa­rais­sant à volonté.

À cinq heures, il s’é­tait endor­mi tout habillé sur son lit, sa montre gous­set posée sur son ventre comme un talis­man pro­tec­teur, et avait rêvé qu’il pour­sui­vait un bichon géant à tra­vers les rues de Prague, un bichon de la taille d’un élé­phant qui par­lait hon­grois avec l’ac­cent de la com­tesse et qui se moquait de lui en aboyant des insultes multilingues.

Il s’é­tait réveillé à neuf heures, cour­ba­tu­ré, mal rasé, le binocle impri­mé sur la joue gauche, et d’une humeur massacrante.

Le petit déjeu­ner, pris dans un état de som­nam­bu­lisme avan­cé, n’a­mé­lio­ra pas son humeur.

Le café était froid, les crois­sants n’é­taient pas des vrais crois­sants mais ces ersatz d’Eu­rope cen­trale qu’on appelle « rohlí­ky » et qui res­semblent à des crois­sants comme un caniche res­semble à un loup, et le ser­veur, qui n’é­tait pas le même que la veille, ne par­lait pas un mot de fran­çais et com­mu­ni­quait par gestes, ce qui don­na lieu à une série de mal­en­ten­dus dont le plus mémo­rable fut la livrai­son, à la table de l’ins­pec­teur, d’une assiette de harengs mari­nés qu’il n’a­vait abso­lu­ment pas commandée.

Il était en train de contem­pler les harengs avec une expres­sion de dégoût rési­gné quand une voix s’a­dres­sa à lui en français :

« Ins­pec­teur Pru­nelle, je présume ? »

Pru­nelle leva les yeux.

Devant lui se tenait un homme d’une tren­taine d’an­nées, de taille moyenne, vêtu d’un cos­tume gris un peu éli­mé mais propre, coif­fé d’un cha­peau mou qu’il tenait à la main, et doté d’un visage si par­fai­te­ment ordi­naire qu’on l’au­rait oublié cinq minutes après l’a­voir vu. Ses yeux, d’un gris-vert indé­fi­nis­sable, expri­maient une las­si­tude tran­quille, comme celle d’un homme qui a depuis long­temps renon­cé à s’é­ton­ner de quoi que ce soit.

« C’est moi », confir­ma Pru­nelle avec méfiance. « Et vous êtes ? »

« Ins­pec­teur Vojtěch Kra­to­chvíl, de la police de Prague. »

Il pro­non­ça son nom d’une manière qui le ren­dait à peu près intel­li­gible — quelque chose comme « Voï-tyèkh Kra-to-khvil » — mais Pru­nelle, dont l’o­reille n’é­tait pas exer­cée aux sub­ti­li­tés pho­né­tiques de la langue tchèque, n’en retint que la pre­mière syllabe.

« Voï… ? »

« Kra­to­chvíl. Vous pou­vez m’ap­pe­ler sim­ple­ment Kra­to­chvíl, si vous pré­fé­rez. Ou ins­pec­teur. Ou même rien du tout, je ne suis pas susceptible. »

Il s’as­sit en face de Pru­nelle sans y avoir été invi­té, posa son cha­peau sur la table, et fit signe au ser­veur de lui appor­ter un café.

« On m’a infor­mé de votre pré­sence à Prague », conti­nua-t-il avec une décon­trac­tion qui fri­sait l’in­so­lence. « Et de votre enquête sur la dis­pa­ri­tion d’un chien. »

« Ce n’est pas seule­ment une affairrrre de chien ! » pro­tes­ta Pru­nelle, piqué au vif. « C’est une affairrrre bien plus vaste ! Un rrré­seau crrr­ri­mi­nel ! Un trr­ra­fic interrrnational ! »

Kra­to­chvíl hocha la tête avec une expres­sion qui pou­vait être de l’in­té­rêt poli ou de l’a­mu­se­ment dissimulé.

« Vrai­ment ? Racon­tez-moi ça. »

Et Pru­nelle, trop heu­reux de trou­ver enfin une oreille atten­tive — ou du moins pré­sente —, se lan­ça dans un expo­sé détaillé de sa théorie.

Il par­la de Fer­nand Mirocle, l’es­croc pari­sien, qui avait selon toute vrai­sem­blance éta­bli son quar­tier géné­ral à Prague pour échap­per à la jus­tice fran­çaise. Il par­la du vol de Sis­si, qui n’é­tait évi­dem­ment pas un simple vol de chien mais un élé­ment d’un com­plot plus vaste, peut-être lié au tra­fic inter­na­tio­nal de bichons de race, peut-être à une opé­ra­tion d’es­pion­nage uti­li­sant les ani­maux de com­pa­gnie comme cou­ver­ture. Il par­la de Vic­tor Lazare, le mys­té­rieux Belge, dont le com­por­te­ment trop calme et les réponses trop par­faites tra­his­saient une impli­ca­tion cer­taine dans l’af­faire. Il par­la du pas­sage secret qu’il soup­çon­nait d’exis­ter quelque part dans l’hô­tel. Il par­la des deux ou trois Sis­si inter­chan­geables. Il par­la pen­dant vingt minutes sans reprendre son souffle, de plus en plus exal­té à mesure qu’il dérou­lait le fil de ses déduc­tions, et conclut par une affir­ma­tion péremptoire :

« Tout se tient, ins­pec­teurrrr Krr­ra­to… Krr­ra­toch… Mon cher col­lègue. Tout se tient parrrfaitement. »

Kra­to­chvíl, qui avait écou­té ce mono­logue sans l’in­ter­rompre, siro­tant son café avec la pla­ci­di­té d’un boud­dha pra­gois, res­ta silen­cieux quelques secondes après que Pru­nelle eut terminé.

Puis il dit :

« C’est une théo­rie très… complète. »

« N’est-ce pas ? » s’ex­cla­ma Pru­nelle, ravi.

« Très com­plète », répé­ta Kra­to­chvíl. « Il n’y manque qu’une chose. »

« Laquelle ? »

« Les preuves. »

Ce mot tom­ba comme un cou­pe­ret. Pru­nelle ouvrit la bouche pour pro­tes­ter, mais Kra­to­chvíl leva la main pour l’interrompre.

« Ne vous mépre­nez pas, col­lègue. Je ne dis pas que votre théo­rie est fausse. Je dis sim­ple­ment qu’elle n’est pas prou­vée. Or, dans mon métier — et je sup­pose que c’est la même chose dans le vôtre —, on ne peut pas arrê­ter quel­qu’un sur la base d’une théo­rie, aus­si sédui­sante soit-elle. Il faut des preuves. Des témoi­gnages. Des indices maté­riels. Des aveux, si possible. »

« Mais j’ai des témoi­gnages ! » pro­tes­ta Pru­nelle. « Le jeune chas­seurrrr, Pepík, a vu un homme sorrrr­tir de la suite de la comtesse ! »

« Un homme dont il n’a vu que le dos, et qu’il n’a pas for­mel­le­ment iden­ti­fié. Ce n’est pas suf­fi­sant pour une arrestation. »

« Et Vic­tor Lazarrrre ? Son com­por­te­ment est clai­re­ment suspect ! »

« Sus­pect aux yeux de qui ? Vous l’a­vez inter­ro­gé. Il a répon­du à vos ques­tions. Il n’a rien fait d’illé­gal, à ma connaissance. »

« Il m’ob­serrrve ! Je le sens ! »

Kra­to­chvíl sou­pi­ra — un sou­pir dis­cret, presque imper­cep­tible, mais qui en disait long sur son opi­nion des méthodes de son col­lègue français.

« Ins­pec­teur Pru­nelle », dit-il avec une patience qui sem­blait lui coû­ter un effort consi­dé­rable, « je suis venu vous pro­po­ser mon aide. La police de Prague est à votre dis­po­si­tion pour toute enquête légi­time sur le ter­ri­toire tché­co­slo­vaque. Mais je dois vous mettre en garde : vous ne pou­vez pas arrê­ter des gens sur la base de vos intui­tions. Vous ne pou­vez pas fouiller des chambres sans man­dat. Vous ne pou­vez pas accu­ser des clients d’hô­tel sans preuves tan­gibles. Si vous le faites, vous aurez des ennuis. Et moi aus­si, par ricochet. »

Pru­nelle se ren­fro­gna. Il n’ai­mait pas qu’on lui fasse la leçon, sur­tout par un ins­pec­teur étran­ger dont il était inca­pable de pro­non­cer le nom.

« Je sais ce que je fais », marmonna-t-il.

« J’en suis per­sua­dé », dit Kra­to­chvíl sans la moindre convic­tion. « En atten­dant, si vous avez besoin de quoi que ce soit — un inter­prète, des infor­ma­tions sur un sus­pect, un accès aux archives de la police —, n’hé­si­tez pas à me contac­ter. Je serai au com­mis­sa­riat cen­tral, rue Bartolomějská. »

Il se leva, remit son cha­peau, et ten­dit à Pru­nelle une carte de visite sur laquelle était impri­mé son nom, son grade et son adresse professionnelle.

« Bonne chance, col­lègue », dit-il. « Et si vous retrou­vez le chien, faites-le-moi savoir. J’aime les his­toires qui finissent bien. »

Et il sor­tit du café, lais­sant Pru­nelle seul avec ses harengs mari­nés et sa digni­té froissée.

La mati­née qui sui­vit cette ren­contre fut consa­crée à ce que Pru­nelle appe­lait « le tra­vail de ter­rain », c’est-à-dire à errer dans l’hô­tel en espé­rant tom­ber sur un indice, un témoin pro­vi­den­tiel, ou mieux encore, sur Fer­nand Mirocle en per­sonne, qui aurait la bon­té de se dénon­cer spontanément.

Il ins­pec­ta à nou­veau la cave, armé d’une lampe torche emprun­tée au veilleur de nuit, et ne trou­va rien sinon des toiles d’a­rai­gnées, des caisses de vin pous­sié­reuses, et un rat qui le regar­da avec une expres­sion de reproche, comme s’il lui repro­chait de trou­bler sa tranquillité.

Il exa­mi­na les murs du cou­loir du troi­sième étage à la recherche d’une porte déro­bée, d’un pan­neau secret, d’une fis­sure sus­pecte, et ne trou­va rien sinon du papier peint défraî­chi et des appliques élec­triques qui cli­gno­taient de manière inquiétante.

Il inter­ro­gea à nou­veau Bože­na, la femme de chambre, qui n’a­vait rien de nou­veau à lui apprendre et qui le regar­dait main­te­nant avec une crainte non dis­si­mu­lée, comme si elle redou­tait qu’il l’ac­cu­sât du vol du chien.

Il essaya d’in­ter­ro­ger la stan­dar­diste, Made­moi­selle Horáč­ková, mais celle-ci ne par­lait ni fran­çais ni alle­mand, et son tchèque était si rapide et si nasillard que même Mon­sieur Novák, sol­li­ci­té comme inter­prète, eut du mal à la com­prendre. Elle tri­co­tait tout en par­lant, ses aiguilles cli­que­tant à une cadence fré­né­tique, et Pru­nelle finit par aban­don­ner l’in­ter­ro­ga­toire sans avoir appris quoi que ce soit d’u­tile, sinon que la stan­dar­diste tri­co­tait des chaus­settes pour son neveu qui fai­sait son ser­vice mili­taire à Brno et qui avait tou­jours froid aux pieds.

Vers midi, dés­œu­vré et affa­mé, il retour­na au café Sarah Bern­hardt pour déjeuner.

Et c’est là que Sis­si réapparut.

Elle était assise sur les genoux de la com­tesse Bat­thyá­ny-Stratt­mann, qui déjeu­nait à une table près de la fenêtre, vêtue d’une robe de soie vio­lette ornée de den­telles noires qui lui don­nait l’air d’une veuve joyeuse — ce qu’elle était, d’ailleurs, depuis la mort de son mari en 1917, empor­té par une pneu­mo­nie contrac­tée dans des cir­cons­tances que la com­tesse refu­sait obs­ti­né­ment de pré­ci­ser mais qui, selon les rumeurs de l’hô­tel, impli­quaient une dan­seuse de caba­ret et une bou­teille de cham­pagne frelaté.

Le bichon, appa­rem­ment en par­faite san­té, gri­gno­tait des mor­ceaux de pou­let que sa maî­tresse lui ten­dait avec des gestes d’une ten­dresse presque obs­cène, tout en émet­tant de petits jap­pe­ments de satisfaction.

Pru­nelle, stu­pé­fait, s’ap­pro­cha de la table.

« Madame la com­tesse ! Vous avez rrr­re­trou­vé Sissi ! »

La com­tesse leva vers lui un regard où se mêlaient le sou­la­ge­ment, l’ir­ri­ta­tion et une pointe de mépris aristocratique.

« Évi­dem­ment que je l’ai retrou­vée, ins­pec­teur. Elle était dans ma chambre. »

« Dans votrrre chambre ? »

« Dans ma chambre. Sous mon lit. Endor­mie. Depuis ce matin. »

Pru­nelle en res­ta bouche bée.

« Mais… mais c’est impos­sible ! Nous avons fouillé l’hô­tel toute la nuit ! »

« Eh bien, vous avez mal fouillé », répli­qua la com­tesse avec une logique impla­cable. « Sis­si était sous mon lit. Je l’ai trou­vée en me levant, vers dix heures. Elle dor­mait pai­si­ble­ment, comme si de rien n’était. »

L’ins­pec­teur sen­tit le sol se déro­ber sous ses pieds. Toute sa théo­rie — le pas­sage secret, les com­plices, les bichons inter­chan­geables — s’ef­fon­drait comme un châ­teau de cartes.

« Mais… mais hierrr soirrrr ? Quand vous avez signa­lé sa disparrrition ? »

« Hier soir, elle n’é­tait pas là. J’ai cher­ché par­tout dans ma suite. Sous le lit, dans les armoires, der­rière les rideaux. Elle avait dis­pa­ru. Et ce matin, elle était reve­nue. Comme par magie. »

La com­tesse haus­sa les épaules avec une fata­lisme qui sem­blait dire que, dans sa longue vie, elle avait vu des choses bien plus étranges que la dis­pa­ri­tion et la réap­pa­ri­tion d’un bichon maltais.

« Peut-être que quel­qu’un l’a­vait emme­née se pro­me­ner et l’a rame­née pen­dant la nuit », sug­gé­ra-t-elle. « Peut-être qu’elle s’é­tait sim­ple­ment cachée quelque part et qu’elle est reve­nue d’elle-même. Je ne sais pas. Et fran­che­ment, ins­pec­teur, je m’en moque. L’im­por­tant, c’est qu’elle soit là. »

Elle cares­sa la tête de Sis­si, qui fer­ma les yeux de bonheur.

« Main­te­nant, si vous vou­lez bien m’ex­cu­ser, nous avons un concert à pré­pa­rer. Leoš Janáček au Rudol­fi­num, ce soir. Je ne man­que­rais ça pour rien au monde. »

Et elle congé­dia Pru­nelle d’un geste de la main, comme on congé­die un domes­tique importun.

L’a­près-midi fut, pour l’ins­pec­teur, un cal­vaire d’in­cer­ti­tude et de doute.

Pour la pre­mière fois depuis son arri­vée à Prague, il com­men­çait à se deman­der s’il n’a­vait pas fait fausse route. Si le vol de Sis­si n’é­tait pas, après tout, un simple acci­dent — une porte lais­sée ouverte, un chien curieux qui s’é­gare, rien de plus. Si Fer­nand Mirocle n’é­tait pas à des mil­liers de kilo­mètres de là, confor­ta­ble­ment ins­tal­lé dans quelque capi­tale suda­mé­ri­caine, se moquant éper­du­ment des bichons mal­tais et des com­tesses hongroises.

Il pas­sa une par­tie de l’a­près-midi dans sa chambre, allon­gé sur son lit, à contem­pler le pla­fond et ses ché­ru­bins-navets, en proie à une mélan­co­lie qu’il n’a­vait pas res­sen­tie depuis des années.

Il pen­sa à Paris, à son appar­te­ment de la rue des Mar­tyrs, à sa voi­sine Madame Leblanc qui arro­sait ses géra­niums chaque matin avec une régu­la­ri­té de métro­nome, au café du coin où il pre­nait son petit noir en lisant *Le Petit Pari­sien*, à la vie simple et pré­vi­sible qu’il menait avant qu’on ne l’en­voyât dans ce pays incom­pré­hen­sible où les chiens dis­pa­rais­saient et réap­pa­rais­saient comme des fan­tômes et où per­sonne ne par­lait français.

Il pen­sa à sa car­rière, qui n’a­vait jamais été brillante mais qui, au moins, lui avait per­mis de vivre décem­ment pen­dant trente ans, et qui tou­chait peut-être à sa fin. Que dirait-on au Quai des Orfèvres quand il ren­tre­rait bre­douille ? Qu’il avait pas­sé une semaine à Prague à cher­cher un escroc qu’il n’a­vait pas trou­vé et à enquê­ter sur un vol de chien qui n’en était peut-être pas un ?

Il pen­sa à Vic­tor Lazare, le mys­té­rieux Belge, et se deman­da s’il ne s’é­tait pas trom­pé sur son compte. Peut-être que Lazare n’é­tait vrai­ment qu’un homme d’af­faires sans his­toire, venu à Prague pour des rai­sons par­fai­te­ment légi­times. Peut-être que son regard n’a­vait rien de sus­pect, que son calme n’é­tait pas celui d’un cri­mi­nel aguer­ri mais sim­ple­ment celui d’un homme bien élevé.

Il sor­tit sa montre. Il était dix-sept heures quarante-trois.

Il déci­da d’al­ler prendre l’air.

Prague, en cette fin d’a­près-midi de mai, était d’une beau­té à cou­per le souffle — ce que Pru­nelle, bien sûr, ne remar­qua qu’à peine, trop absor­bé par ses rumi­na­tions pour prê­ter atten­tion au monde extérieur.

Il mar­cha au hasard, tra­ver­sant des places qu’il ne prit pas la peine d’i­den­ti­fier, lon­geant des façades qu’il ne regar­da pas, croi­sant des pas­sants qu’il ne vit pas. Il abou­tit, sans trop savoir com­ment, sur le pont Charles, où des sta­tues de saints baroques le contem­plaient avec cette expres­sion de reproche com­pa­tis­sant qu’ont les saints du monde entier, comme s’ils déplo­raient l’é­tat de l’hu­ma­ni­té mais avaient depuis long­temps renon­cé à y chan­ger quoi que ce soit.

Il s’ac­cou­da au para­pet et regar­da cou­ler la Vltava.

Le fleuve était large et lent, d’un vert sombre qui virait au gris sous les nuages du soir. Des bateaux pas­saient, char­gés de mar­chan­dises ou de tou­ristes. Sur l’autre rive, le quar­tier de Malá Stra­na éta­lait ses toits de tuiles rouges, domi­nés par la masse impo­sante du Châ­teau dont les flèches gothiques se décou­paient sur le ciel comme les dents d’une cou­ronne de pierre.

C’é­tait beau. Objec­ti­ve­ment, indis­cu­ta­ble­ment beau. Et Pru­nelle, pour la pre­mière fois depuis son arri­vée, sen­tit quelque chose remuer en lui — non pas de l’é­mo­tion esthé­tique, il n’é­tait pas homme à s’é­mou­voir devant un pay­sage, mais une sorte de recon­nais­sance vague, comme si la ville, en se mon­trant sous son meilleur jour, cher­chait à lui dire que tout n’é­tait pas per­du, que la beau­té exis­tait encore, que le monde n’é­tait pas entiè­re­ment com­po­sé de chiens dis­pa­rus et d’es­crocs insaisissables.

Il res­ta là une demi-heure, immo­bile, à regar­der le fleuve et les nuages et les tou­ristes qui pas­saient, puis il consul­ta sa montre (dix-huit heures vingt-sept) et déci­da de ren­trer à l’hôtel.

Le dîner, pris seul au café Sarah Bern­hardt, fut morne et silencieux.

Pru­nelle com­man­da un svíč­ková — un plat de bœuf brai­sé à la crème que le ser­veur lui avait recom­man­dé par gestes et qui s’a­vé­ra éton­nam­ment bon, bien que trop riche pour son esto­mac fati­gué — et une bière locale dont il ne retint pas le nom mais qui avait le mérite d’être fraîche et amère, exac­te­ment ce dont il avait besoin.

Il man­geait sans appé­tit, per­du dans ses pen­sées, quand une agi­ta­tion sou­daine atti­ra son attention.

La com­tesse Bat­thyá­ny-Stratt­mann venait d’en­trer dans le café.

Mais ce n’é­tait plus la com­tesse triom­phante du déjeu­ner, celle qui cares­sait Sis­si en lui don­nant des mor­ceaux de pou­let. C’é­tait une com­tesse défaite, éche­ve­lée, le maquillage cou­lant sur ses joues, le rubis à son doigt tour­nant fré­né­ti­que­ment comme un signal de détresse.

Et elle était seule.

Sans Sis­si.

« ELLE A ENCORE DIS­PA­RU ! » hur­la-t-elle en se pré­ci­pi­tant vers le comp­toir où Mon­sieur Novák offi­ciait avec son impas­si­bi­li­té cou­tu­mière. « AU CONCERT ! PEN­DANT LE CONCERT ! ON ME L’A ARRA­CHÉE DES BRAS ! »

Pru­nelle bon­dit de sa chaise, ren­ver­sant sa bière au passage.

« Que s’est-il pas­sé, Madame la comtesse ? »

La com­tesse se tour­na vers lui, les yeux fous.

« Le concert ! Janáček ! Au Rudol­fi­num ! J’a­vais emme­né Sis­si — elle adore la musique, vous savez, elle a l’o­reille abso­lue, c’est héré­di­taire chez les Bat­thyá­ny — et pen­dant l’en­tracte, quel­qu’un… quel­qu’un me l’a prise ! Dans le foyer ! Il y avait du monde, j’ai été bous­cu­lée, et quand je me suis retour­née, elle n’é­tait plus là ! »

« Qui ? Qui vous a bousculée ? »

« Je ne sais pas ! Un homme ! Grand ! Avec un chapeau ! »

Un homme grand avec un cha­peau. La des­crip­tion était d’une pré­ci­sion désespérante.

« Avez-vous vu son visage ? »

« Non ! Il y avait trop de monde ! Tout s’est pas­sé si vite ! »

La com­tesse s’ef­fon­dra sur une chaise, secouée de sanglots.

« Ma Sis­si ! Ma pauvre Sis­si ! Cette fois, c’est sûr, on me l’a volée pour de bon ! »

Pru­nelle sen­tit son cœur s’emballer. Ses doutes de l’a­près-midi s’en­vo­lèrent comme une volée de moi­neaux. Il avait eu rai­son depuis le début ! Ce n’é­tait pas un acci­dent ! C’é­tait bien un vol, un com­plot, une machi­na­tion cri­mi­nelle ! Et cette fois, il tenait la preuve : un témoin, une vic­time, un lieu du crime identifié !

Il sor­tit sa montre (vingt heures cin­quante-trois) et prit une décision.

« Mon­sieur Novák ! » ordon­na-t-il. « Appe­lez la police ! L’ins­pec­teurrrr Krr­ra­to… l’ins­pec­teurrrr tchèque ! Dites-lui de venir immé­dia­te­ment ! Et vous, Madame la com­tesse, ne bou­gez pas ! Je vais au Rudolfinum ! »

Et sans attendre de réponse, il se pré­ci­pi­ta hors de l’hô­tel, sa montre bat­tant contre son ventre comme un cœur affolé.

Le Rudol­fi­num, salle de concert néo-Renais­sance qui abri­tait l’Or­chestre phil­har­mo­nique tchèque, se trou­vait à une quin­zaine de minutes à pied de l’Ho­tel Paris — un tra­jet que Pru­nelle accom­plit en huit minutes, au prix d’un essouf­fle­ment consi­dé­rable et de plu­sieurs regards inter­lo­qués de la part des pas­sants qui voyaient pas­ser ce gros homme mous­ta­chu cou­rant comme si sa vie en dépendait.

Quand il arri­va devant le bâti­ment, le concert était ter­mi­né. Les spec­ta­teurs sor­taient par petits groupes, dis­cu­tant avec ani­ma­tion de ce qu’ils venaient d’en­tendre — la *Sin­fo­niet­ta* de Janáček, appa­rem­ment, une œuvre qui fai­sait l’u­na­ni­mi­té — et se dis­per­saient dans la nuit pragoise.

Pru­nelle se fraya un che­min jus­qu’à l’en­trée prin­ci­pale, où un por­tier en uni­forme lui bar­ra le passage.

« Líst­ky, prosím », dit le portier.

« Je suis l’ins­pec­teurrrr Prrr­ru­nelle ! » hale­ta Pru­nelle en bran­dis­sant sa carte de police fran­çaise. « De la Sûrr­re­té ! Un vol a été commis ! »

Le por­tier exa­mi­na la carte avec per­plexi­té, n’y com­prit rien, mais fut suf­fi­sam­ment impres­sion­né par le ton de Pru­nelle pour le lais­ser entrer.

L’ins­pec­teur se pré­ci­pi­ta dans le foyer, une vaste salle ornée de colonnes de marbre et de lustres étin­ce­lants, où quelques retar­da­taires finis­saient leurs verres de champagne.

« Quel­qu’un a‑t-il vu un homme avec un chien ? » cria-t-il en fran­çais. « Un petit chien blanc ? Un bichon ? »

Les retar­da­taires le regar­dèrent avec des yeux ronds. Per­sonne ne répondit.

« Un homme grand ! Avec un cha­peau ! Qui aurrr­rait volé un chien ! »

Tou­jours pas de réponse. Quelques per­sonnes com­men­cèrent à s’é­loi­gner pru­dem­ment, comme on s’é­loigne d’un fou furieux.

Pru­nelle, déses­pé­ré, se mit à fouiller le foyer, regar­dant sous les tables, der­rière les rideaux, dans les coins sombres. Rien. Pas de chien. Pas de voleur. Pas le moindre indice.

Il allait aban­don­ner quand une voix l’interpella :

« Ins­pec­teur Prunelle ? »

Il se retourna.

C’é­tait Kra­to­chvíl, l’ins­pec­teur tchèque, qui venait d’ar­ri­ver, son cha­peau mou à la main et son expres­sion de las­si­tude tran­quille sur le visage.

« On m’a pré­ve­nu », dit-il. « Le chien a encore dis­pa­ru, paraît-il. »

« Au concert ! » confir­ma Pru­nelle. « Quel­qu’un l’a arrr­ra­ché des brr­ras de la comtesse ! »

Kra­to­chvíl hocha la tête.

« J’ai inter­ro­gé quelques spec­ta­teurs dehors. Per­sonne n’a rien vu. Ou plu­tôt, tout le monde a vu quelque chose de dif­fé­rent. Un homme avec un chien. Une femme avec un chien. Un enfant avec un chien. Aucune des­crip­tion ne correspond. »

Il sou­pi­ra.

« C’est tou­jours comme ça, dans les foules. Cha­cun voit ce qu’il veut voir. »

Pru­nelle sen­tit la frus­tra­tion mon­ter en lui.

« Mais quel­qu’un a bien volé ce chien ! »

« Peut-être. Ou peut-être que le chien s’est sim­ple­ment enfui. Les bichons sont des ani­maux ner­veux. Le bruit, la foule, la musique… Cela a pu l’effrayer. »

« Vous ne crr­royez tou­jours pas à ma théorrrrie ? »

Kra­to­chvíl le regar­da avec quelque chose qui res­sem­blait presque à de la compassion.

« Ins­pec­teur Pru­nelle, je ne dis pas que vous avez tort. Je dis sim­ple­ment que je n’ai pas de preuves que vous ayez rai­son. Et sans preuves… »

Il lais­sa sa phrase en sus­pens, mais Pru­nelle com­prit par­fai­te­ment ce qu’il vou­lait dire.

Sans preuves, il n’é­tait qu’un poli­cier étran­ger qui cou­rait après un chien.

Un poli­cier ridicule.

Un ins­pec­teur à la Clouseau.

Le retour à l’hô­tel fut silen­cieux et amer.

Pru­nelle mar­chait à côté de Kra­to­chvíl, qui avait pro­po­sé de le rac­com­pa­gner, et ni l’un ni l’autre ne par­lait. La nuit était tom­bée sur Prague, une nuit douce et tiède de fin mai, avec des étoiles qui com­men­çaient à appa­raître au-des­sus des toits et une lune presque pleine qui se reflé­tait dans les eaux noires de la Vltava.

Quand ils arri­vèrent devant l’Ho­tel Paris, Kra­to­chvíl s’arrêta.

« Ins­pec­teur », dit-il, « je vais vous don­ner un conseil. Pas en tant que col­lègue, mais en tant qu’­homme qui a pas­sé quinze ans à faire ce métier. »

Pru­nelle le regar­da, méfiant.

« Par­fois, les affaires les plus simples sont les plus dif­fi­ciles à résoudre. Parce qu’on cherche des expli­ca­tions com­pli­quées à des pro­blèmes simples. On ima­gine des com­plots, des réseaux, des machi­na­tions, alors que la véri­té est sous nos yeux, tel­le­ment évi­dente qu’on refuse de la voir. »

« Qu’est-ce que vous vou­lez dirrrre ? »

Kra­to­chvíl haus­sa les épaules.

« Je veux dire que peut-être, le mys­tère du chien n’est pas un mys­tère. Peut-être que quel­qu’un, dans cet hôtel, a une rai­son très simple de faire dis­pa­raître et réap­pa­raître Sis­si. Une rai­son qui n’a rien à voir avec votre escroc fran­çais ou avec un tra­fic inter­na­tio­nal de bichons. »

« Laquelle ? »

« Je ne sais pas. C’est à vous de la trou­ver. Mais si j’é­tais vous, je ces­se­rais de cher­cher des com­plots et je com­men­ce­rais à obser­ver les gens. Vrai­ment les obser­ver. Leurs gestes, leurs habi­tudes, leurs rela­tions les uns avec les autres. La véri­té est sou­vent dans les détails. »

Il remit son chapeau.

« Bonne nuit, ins­pec­teur. Et bonne chance. »

Et il s’é­loi­gna dans la nuit, lais­sant Pru­nelle seul devant l’hô­tel, avec ses doutes, ses ques­tions, et sa montre qui indi­quait vingt-deux heures trente-sept.

L’en­quête n’é­tait pas terminée.

Mais elle allait peut-être prendre une direc­tion inattendue.

*(À suivre)*

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