Le bichon
de l’Hôtel Paříž
Le bichon de l’Hôtel Paříž
Mercredi — Où l’inspecteur Prunelle fait la connaissance de son homologue tchèque, développe une théorie audacieuse impliquant le trafic international de bichons, et assiste à un concert qui tourne mal
La nuit du mardi au mercredi fut, pour l’inspecteur Prunelle, l’une des plus agitées de sa carrière — ce qui n’est pas peu dire, quand on sait qu’il avait un jour passé quarante-huit heures consécutives à surveiller un suspect qui s’était avéré être, en fin de compte, le propre beau-frère du commissaire divisionnaire, lequel n’avait rien à se reprocher sinon une passion coupable pour les courses de lévriers et une maîtresse dans le quatorzième arrondissement.
À vingt-deux heures quinze, immédiatement après l’annonce de la seconde disparition de Sissi, Prunelle avait organisé une fouille systématique de l’hôtel, mobilisant pour ce faire le personnel de nuit, qui comprenait : un veilleur de nuit somnolent prénommé Jaroslav, qui avait la particularité de s’endormir debout dès qu’on cessait de lui parler ; une femme de ménage prénommée Vlasta, qui ne travaillait que la nuit parce qu’elle était persuadée — à tort ou à raison — que la lumière du jour lui donnait des migraines ; et Pepík, qui avait prolongé son service de sa propre initiative pour assister l’inspecteur français dans ses investigations.
La fouille avait duré trois heures.
On avait exploré la cave (où Sissi avait été retrouvée l’après-midi), les greniers (où l’on ne trouva que des malles abandonnées par des clients oubliés depuis des décennies), les cuisines (où le chef, réveillé en sursaut, avait menacé Prunelle d’un couteau à désosser avant de comprendre de quoi il s’agissait), les chambres de service (où l’on découvrit que la standardiste, Mademoiselle Horáčková, tricotait des chaussettes pendant ses heures de travail, information qui n’avait aucun rapport avec l’enquête mais que Prunelle consigna mentalement au cas où), la buanderie, la chaufferie, les placards à balais, les toilettes de chaque étage, et même le bureau de Monsieur Novák (avec sa permission réticente).
On n’avait pas trouvé Sissi.
On n’avait pas trouvé non plus le moindre indice de son passage, la moindre trace de ses pattes, le moindre poil blanc sur un tapis ou un coussin. C’était comme si le bichon s’était volatilisé, dissous dans l’air pragois, aspiré par quelque dimension parallèle accessible aux seuls chiens de race et aux esprits frappeurs.
Vers une heure du matin, épuisé mais refusant de l’admettre, Prunelle avait regagné sa chambre où il avait passé le reste de la nuit à échafauder des théories de plus en plus extravagantes.
À deux heures, il en était arrivé à la conclusion que Sissi était transportée hors de l’hôtel par un complice, puis ramenée, puis re-transportée, selon un schéma complexe destiné à semer la confusion dans l’esprit des enquêteurs — c’est-à-dire dans son esprit à lui.
À trois heures, il avait ajouté à ce scénario l’hypothèse d’un passage secret, un tunnel peut-être, reliant l’Hotel Paris à un immeuble voisin, par lequel le ou les malfaiteurs faisaient transiter l’animal.
À quatre heures, il avait envisagé la possibilité que Sissi fût en réalité deux chiens identiques, voire trois, qui se relayaient pour créer l’illusion d’un seul animal apparaissant et disparaissant à volonté.
À cinq heures, il s’était endormi tout habillé sur son lit, sa montre gousset posée sur son ventre comme un talisman protecteur, et avait rêvé qu’il poursuivait un bichon géant à travers les rues de Prague, un bichon de la taille d’un éléphant qui parlait hongrois avec l’accent de la comtesse et qui se moquait de lui en aboyant des insultes multilingues.
Il s’était réveillé à neuf heures, courbaturé, mal rasé, le binocle imprimé sur la joue gauche, et d’une humeur massacrante.
⁂
Le petit déjeuner, pris dans un état de somnambulisme avancé, n’améliora pas son humeur.
Le café était froid, les croissants n’étaient pas des vrais croissants mais ces ersatz d’Europe centrale qu’on appelle « rohlíky » et qui ressemblent à des croissants comme un caniche ressemble à un loup, et le serveur, qui n’était pas le même que la veille, ne parlait pas un mot de français et communiquait par gestes, ce qui donna lieu à une série de malentendus dont le plus mémorable fut la livraison, à la table de l’inspecteur, d’une assiette de harengs marinés qu’il n’avait absolument pas commandée.
Il était en train de contempler les harengs avec une expression de dégoût résigné quand une voix s’adressa à lui en français :
« Inspecteur Prunelle, je présume ? »
Prunelle leva les yeux.
Devant lui se tenait un homme d’une trentaine d’années, de taille moyenne, vêtu d’un costume gris un peu élimé mais propre, coiffé d’un chapeau mou qu’il tenait à la main, et doté d’un visage si parfaitement ordinaire qu’on l’aurait oublié cinq minutes après l’avoir vu. Ses yeux, d’un gris-vert indéfinissable, exprimaient une lassitude tranquille, comme celle d’un homme qui a depuis longtemps renoncé à s’étonner de quoi que ce soit.
« C’est moi », confirma Prunelle avec méfiance. « Et vous êtes ? »
« Inspecteur Vojtěch Kratochvíl, de la police de Prague. »
Il prononça son nom d’une manière qui le rendait à peu près intelligible — quelque chose comme « Voï-tyèkh Kra-to-khvil » — mais Prunelle, dont l’oreille n’était pas exercée aux subtilités phonétiques de la langue tchèque, n’en retint que la première syllabe.
« Voï… ? »
« Kratochvíl. Vous pouvez m’appeler simplement Kratochvíl, si vous préférez. Ou inspecteur. Ou même rien du tout, je ne suis pas susceptible. »
Il s’assit en face de Prunelle sans y avoir été invité, posa son chapeau sur la table, et fit signe au serveur de lui apporter un café.
« On m’a informé de votre présence à Prague », continua-t-il avec une décontraction qui frisait l’insolence. « Et de votre enquête sur la disparition d’un chien. »
« Ce n’est pas seulement une affairrrre de chien ! » protesta Prunelle, piqué au vif. « C’est une affairrrre bien plus vaste ! Un rrréseau crrrriminel ! Un trrrafic interrrnational ! »
Kratochvíl hocha la tête avec une expression qui pouvait être de l’intérêt poli ou de l’amusement dissimulé.
« Vraiment ? Racontez-moi ça. »
Et Prunelle, trop heureux de trouver enfin une oreille attentive — ou du moins présente —, se lança dans un exposé détaillé de sa théorie.
Il parla de Fernand Mirocle, l’escroc parisien, qui avait selon toute vraisemblance établi son quartier général à Prague pour échapper à la justice française. Il parla du vol de Sissi, qui n’était évidemment pas un simple vol de chien mais un élément d’un complot plus vaste, peut-être lié au trafic international de bichons de race, peut-être à une opération d’espionnage utilisant les animaux de compagnie comme couverture. Il parla de Victor Lazare, le mystérieux Belge, dont le comportement trop calme et les réponses trop parfaites trahissaient une implication certaine dans l’affaire. Il parla du passage secret qu’il soupçonnait d’exister quelque part dans l’hôtel. Il parla des deux ou trois Sissi interchangeables. Il parla pendant vingt minutes sans reprendre son souffle, de plus en plus exalté à mesure qu’il déroulait le fil de ses déductions, et conclut par une affirmation péremptoire :
« Tout se tient, inspecteurrrr Krrrato… Krrratoch… Mon cher collègue. Tout se tient parrrfaitement. »
Kratochvíl, qui avait écouté ce monologue sans l’interrompre, sirotant son café avec la placidité d’un bouddha pragois, resta silencieux quelques secondes après que Prunelle eut terminé.
Puis il dit :
« C’est une théorie très… complète. »
« N’est-ce pas ? » s’exclama Prunelle, ravi.
« Très complète », répéta Kratochvíl. « Il n’y manque qu’une chose. »
« Laquelle ? »
« Les preuves. »
Ce mot tomba comme un couperet. Prunelle ouvrit la bouche pour protester, mais Kratochvíl leva la main pour l’interrompre.
« Ne vous méprenez pas, collègue. Je ne dis pas que votre théorie est fausse. Je dis simplement qu’elle n’est pas prouvée. Or, dans mon métier — et je suppose que c’est la même chose dans le vôtre —, on ne peut pas arrêter quelqu’un sur la base d’une théorie, aussi séduisante soit-elle. Il faut des preuves. Des témoignages. Des indices matériels. Des aveux, si possible. »
« Mais j’ai des témoignages ! » protesta Prunelle. « Le jeune chasseurrrr, Pepík, a vu un homme sorrrrtir de la suite de la comtesse ! »
« Un homme dont il n’a vu que le dos, et qu’il n’a pas formellement identifié. Ce n’est pas suffisant pour une arrestation. »
« Et Victor Lazarrrre ? Son comportement est clairement suspect ! »
« Suspect aux yeux de qui ? Vous l’avez interrogé. Il a répondu à vos questions. Il n’a rien fait d’illégal, à ma connaissance. »
« Il m’obserrrve ! Je le sens ! »
Kratochvíl soupira — un soupir discret, presque imperceptible, mais qui en disait long sur son opinion des méthodes de son collègue français.
« Inspecteur Prunelle », dit-il avec une patience qui semblait lui coûter un effort considérable, « je suis venu vous proposer mon aide. La police de Prague est à votre disposition pour toute enquête légitime sur le territoire tchécoslovaque. Mais je dois vous mettre en garde : vous ne pouvez pas arrêter des gens sur la base de vos intuitions. Vous ne pouvez pas fouiller des chambres sans mandat. Vous ne pouvez pas accuser des clients d’hôtel sans preuves tangibles. Si vous le faites, vous aurez des ennuis. Et moi aussi, par ricochet. »
Prunelle se renfrogna. Il n’aimait pas qu’on lui fasse la leçon, surtout par un inspecteur étranger dont il était incapable de prononcer le nom.
« Je sais ce que je fais », marmonna-t-il.
« J’en suis persuadé », dit Kratochvíl sans la moindre conviction. « En attendant, si vous avez besoin de quoi que ce soit — un interprète, des informations sur un suspect, un accès aux archives de la police —, n’hésitez pas à me contacter. Je serai au commissariat central, rue Bartolomějská. »
Il se leva, remit son chapeau, et tendit à Prunelle une carte de visite sur laquelle était imprimé son nom, son grade et son adresse professionnelle.
« Bonne chance, collègue », dit-il. « Et si vous retrouvez le chien, faites-le-moi savoir. J’aime les histoires qui finissent bien. »
Et il sortit du café, laissant Prunelle seul avec ses harengs marinés et sa dignité froissée.
⁂
La matinée qui suivit cette rencontre fut consacrée à ce que Prunelle appelait « le travail de terrain », c’est-à-dire à errer dans l’hôtel en espérant tomber sur un indice, un témoin providentiel, ou mieux encore, sur Fernand Mirocle en personne, qui aurait la bonté de se dénoncer spontanément.
Il inspecta à nouveau la cave, armé d’une lampe torche empruntée au veilleur de nuit, et ne trouva rien sinon des toiles d’araignées, des caisses de vin poussiéreuses, et un rat qui le regarda avec une expression de reproche, comme s’il lui reprochait de troubler sa tranquillité.
Il examina les murs du couloir du troisième étage à la recherche d’une porte dérobée, d’un panneau secret, d’une fissure suspecte, et ne trouva rien sinon du papier peint défraîchi et des appliques électriques qui clignotaient de manière inquiétante.
Il interrogea à nouveau Božena, la femme de chambre, qui n’avait rien de nouveau à lui apprendre et qui le regardait maintenant avec une crainte non dissimulée, comme si elle redoutait qu’il l’accusât du vol du chien.
Il essaya d’interroger la standardiste, Mademoiselle Horáčková, mais celle-ci ne parlait ni français ni allemand, et son tchèque était si rapide et si nasillard que même Monsieur Novák, sollicité comme interprète, eut du mal à la comprendre. Elle tricotait tout en parlant, ses aiguilles cliquetant à une cadence frénétique, et Prunelle finit par abandonner l’interrogatoire sans avoir appris quoi que ce soit d’utile, sinon que la standardiste tricotait des chaussettes pour son neveu qui faisait son service militaire à Brno et qui avait toujours froid aux pieds.
Vers midi, désœuvré et affamé, il retourna au café Sarah Bernhardt pour déjeuner.
Et c’est là que Sissi réapparut.
⁂
Elle était assise sur les genoux de la comtesse Batthyány-Strattmann, qui déjeunait à une table près de la fenêtre, vêtue d’une robe de soie violette ornée de dentelles noires qui lui donnait l’air d’une veuve joyeuse — ce qu’elle était, d’ailleurs, depuis la mort de son mari en 1917, emporté par une pneumonie contractée dans des circonstances que la comtesse refusait obstinément de préciser mais qui, selon les rumeurs de l’hôtel, impliquaient une danseuse de cabaret et une bouteille de champagne frelaté.
Le bichon, apparemment en parfaite santé, grignotait des morceaux de poulet que sa maîtresse lui tendait avec des gestes d’une tendresse presque obscène, tout en émettant de petits jappements de satisfaction.
Prunelle, stupéfait, s’approcha de la table.
« Madame la comtesse ! Vous avez rrrretrouvé Sissi ! »
La comtesse leva vers lui un regard où se mêlaient le soulagement, l’irritation et une pointe de mépris aristocratique.
« Évidemment que je l’ai retrouvée, inspecteur. Elle était dans ma chambre. »
« Dans votrrre chambre ? »
« Dans ma chambre. Sous mon lit. Endormie. Depuis ce matin. »
Prunelle en resta bouche bée.
« Mais… mais c’est impossible ! Nous avons fouillé l’hôtel toute la nuit ! »
« Eh bien, vous avez mal fouillé », répliqua la comtesse avec une logique implacable. « Sissi était sous mon lit. Je l’ai trouvée en me levant, vers dix heures. Elle dormait paisiblement, comme si de rien n’était. »
L’inspecteur sentit le sol se dérober sous ses pieds. Toute sa théorie — le passage secret, les complices, les bichons interchangeables — s’effondrait comme un château de cartes.
« Mais… mais hierrr soirrrr ? Quand vous avez signalé sa disparrrition ? »
« Hier soir, elle n’était pas là. J’ai cherché partout dans ma suite. Sous le lit, dans les armoires, derrière les rideaux. Elle avait disparu. Et ce matin, elle était revenue. Comme par magie. »
La comtesse haussa les épaules avec une fatalisme qui semblait dire que, dans sa longue vie, elle avait vu des choses bien plus étranges que la disparition et la réapparition d’un bichon maltais.
« Peut-être que quelqu’un l’avait emmenée se promener et l’a ramenée pendant la nuit », suggéra-t-elle. « Peut-être qu’elle s’était simplement cachée quelque part et qu’elle est revenue d’elle-même. Je ne sais pas. Et franchement, inspecteur, je m’en moque. L’important, c’est qu’elle soit là. »
Elle caressa la tête de Sissi, qui ferma les yeux de bonheur.
« Maintenant, si vous voulez bien m’excuser, nous avons un concert à préparer. Leoš Janáček au Rudolfinum, ce soir. Je ne manquerais ça pour rien au monde. »
Et elle congédia Prunelle d’un geste de la main, comme on congédie un domestique importun.
⁂
L’après-midi fut, pour l’inspecteur, un calvaire d’incertitude et de doute.
Pour la première fois depuis son arrivée à Prague, il commençait à se demander s’il n’avait pas fait fausse route. Si le vol de Sissi n’était pas, après tout, un simple accident — une porte laissée ouverte, un chien curieux qui s’égare, rien de plus. Si Fernand Mirocle n’était pas à des milliers de kilomètres de là, confortablement installé dans quelque capitale sudaméricaine, se moquant éperdument des bichons maltais et des comtesses hongroises.
Il passa une partie de l’après-midi dans sa chambre, allongé sur son lit, à contempler le plafond et ses chérubins-navets, en proie à une mélancolie qu’il n’avait pas ressentie depuis des années.
Il pensa à Paris, à son appartement de la rue des Martyrs, à sa voisine Madame Leblanc qui arrosait ses géraniums chaque matin avec une régularité de métronome, au café du coin où il prenait son petit noir en lisant *Le Petit Parisien*, à la vie simple et prévisible qu’il menait avant qu’on ne l’envoyât dans ce pays incompréhensible où les chiens disparaissaient et réapparaissaient comme des fantômes et où personne ne parlait français.
Il pensa à sa carrière, qui n’avait jamais été brillante mais qui, au moins, lui avait permis de vivre décemment pendant trente ans, et qui touchait peut-être à sa fin. Que dirait-on au Quai des Orfèvres quand il rentrerait bredouille ? Qu’il avait passé une semaine à Prague à chercher un escroc qu’il n’avait pas trouvé et à enquêter sur un vol de chien qui n’en était peut-être pas un ?
Il pensa à Victor Lazare, le mystérieux Belge, et se demanda s’il ne s’était pas trompé sur son compte. Peut-être que Lazare n’était vraiment qu’un homme d’affaires sans histoire, venu à Prague pour des raisons parfaitement légitimes. Peut-être que son regard n’avait rien de suspect, que son calme n’était pas celui d’un criminel aguerri mais simplement celui d’un homme bien élevé.
Il sortit sa montre. Il était dix-sept heures quarante-trois.
Il décida d’aller prendre l’air.
⁂
Prague, en cette fin d’après-midi de mai, était d’une beauté à couper le souffle — ce que Prunelle, bien sûr, ne remarqua qu’à peine, trop absorbé par ses ruminations pour prêter attention au monde extérieur.
Il marcha au hasard, traversant des places qu’il ne prit pas la peine d’identifier, longeant des façades qu’il ne regarda pas, croisant des passants qu’il ne vit pas. Il aboutit, sans trop savoir comment, sur le pont Charles, où des statues de saints baroques le contemplaient avec cette expression de reproche compatissant qu’ont les saints du monde entier, comme s’ils déploraient l’état de l’humanité mais avaient depuis longtemps renoncé à y changer quoi que ce soit.
Il s’accouda au parapet et regarda couler la Vltava.
Le fleuve était large et lent, d’un vert sombre qui virait au gris sous les nuages du soir. Des bateaux passaient, chargés de marchandises ou de touristes. Sur l’autre rive, le quartier de Malá Strana étalait ses toits de tuiles rouges, dominés par la masse imposante du Château dont les flèches gothiques se découpaient sur le ciel comme les dents d’une couronne de pierre.
C’était beau. Objectivement, indiscutablement beau. Et Prunelle, pour la première fois depuis son arrivée, sentit quelque chose remuer en lui — non pas de l’émotion esthétique, il n’était pas homme à s’émouvoir devant un paysage, mais une sorte de reconnaissance vague, comme si la ville, en se montrant sous son meilleur jour, cherchait à lui dire que tout n’était pas perdu, que la beauté existait encore, que le monde n’était pas entièrement composé de chiens disparus et d’escrocs insaisissables.
Il resta là une demi-heure, immobile, à regarder le fleuve et les nuages et les touristes qui passaient, puis il consulta sa montre (dix-huit heures vingt-sept) et décida de rentrer à l’hôtel.
⁂
Le dîner, pris seul au café Sarah Bernhardt, fut morne et silencieux.
Prunelle commanda un svíčková — un plat de bœuf braisé à la crème que le serveur lui avait recommandé par gestes et qui s’avéra étonnamment bon, bien que trop riche pour son estomac fatigué — et une bière locale dont il ne retint pas le nom mais qui avait le mérite d’être fraîche et amère, exactement ce dont il avait besoin.
Il mangeait sans appétit, perdu dans ses pensées, quand une agitation soudaine attira son attention.
La comtesse Batthyány-Strattmann venait d’entrer dans le café.
Mais ce n’était plus la comtesse triomphante du déjeuner, celle qui caressait Sissi en lui donnant des morceaux de poulet. C’était une comtesse défaite, échevelée, le maquillage coulant sur ses joues, le rubis à son doigt tournant frénétiquement comme un signal de détresse.
Et elle était seule.
Sans Sissi.
« ELLE A ENCORE DISPARU ! » hurla-t-elle en se précipitant vers le comptoir où Monsieur Novák officiait avec son impassibilité coutumière. « AU CONCERT ! PENDANT LE CONCERT ! ON ME L’A ARRACHÉE DES BRAS ! »
Prunelle bondit de sa chaise, renversant sa bière au passage.
« Que s’est-il passé, Madame la comtesse ? »
La comtesse se tourna vers lui, les yeux fous.
« Le concert ! Janáček ! Au Rudolfinum ! J’avais emmené Sissi — elle adore la musique, vous savez, elle a l’oreille absolue, c’est héréditaire chez les Batthyány — et pendant l’entracte, quelqu’un… quelqu’un me l’a prise ! Dans le foyer ! Il y avait du monde, j’ai été bousculée, et quand je me suis retournée, elle n’était plus là ! »
« Qui ? Qui vous a bousculée ? »
« Je ne sais pas ! Un homme ! Grand ! Avec un chapeau ! »
Un homme grand avec un chapeau. La description était d’une précision désespérante.
« Avez-vous vu son visage ? »
« Non ! Il y avait trop de monde ! Tout s’est passé si vite ! »
La comtesse s’effondra sur une chaise, secouée de sanglots.
« Ma Sissi ! Ma pauvre Sissi ! Cette fois, c’est sûr, on me l’a volée pour de bon ! »
Prunelle sentit son cœur s’emballer. Ses doutes de l’après-midi s’envolèrent comme une volée de moineaux. Il avait eu raison depuis le début ! Ce n’était pas un accident ! C’était bien un vol, un complot, une machination criminelle ! Et cette fois, il tenait la preuve : un témoin, une victime, un lieu du crime identifié !
Il sortit sa montre (vingt heures cinquante-trois) et prit une décision.
« Monsieur Novák ! » ordonna-t-il. « Appelez la police ! L’inspecteurrrr Krrrato… l’inspecteurrrr tchèque ! Dites-lui de venir immédiatement ! Et vous, Madame la comtesse, ne bougez pas ! Je vais au Rudolfinum ! »
Et sans attendre de réponse, il se précipita hors de l’hôtel, sa montre battant contre son ventre comme un cœur affolé.
⁂
Le Rudolfinum, salle de concert néo-Renaissance qui abritait l’Orchestre philharmonique tchèque, se trouvait à une quinzaine de minutes à pied de l’Hotel Paris — un trajet que Prunelle accomplit en huit minutes, au prix d’un essoufflement considérable et de plusieurs regards interloqués de la part des passants qui voyaient passer ce gros homme moustachu courant comme si sa vie en dépendait.
Quand il arriva devant le bâtiment, le concert était terminé. Les spectateurs sortaient par petits groupes, discutant avec animation de ce qu’ils venaient d’entendre — la *Sinfonietta* de Janáček, apparemment, une œuvre qui faisait l’unanimité — et se dispersaient dans la nuit pragoise.
Prunelle se fraya un chemin jusqu’à l’entrée principale, où un portier en uniforme lui barra le passage.
« Lístky, prosím », dit le portier.
« Je suis l’inspecteurrrr Prrrrunelle ! » haleta Prunelle en brandissant sa carte de police française. « De la Sûrrreté ! Un vol a été commis ! »
Le portier examina la carte avec perplexité, n’y comprit rien, mais fut suffisamment impressionné par le ton de Prunelle pour le laisser entrer.
L’inspecteur se précipita dans le foyer, une vaste salle ornée de colonnes de marbre et de lustres étincelants, où quelques retardataires finissaient leurs verres de champagne.
« Quelqu’un a‑t-il vu un homme avec un chien ? » cria-t-il en français. « Un petit chien blanc ? Un bichon ? »
Les retardataires le regardèrent avec des yeux ronds. Personne ne répondit.
« Un homme grand ! Avec un chapeau ! Qui aurrrrait volé un chien ! »
Toujours pas de réponse. Quelques personnes commencèrent à s’éloigner prudemment, comme on s’éloigne d’un fou furieux.
Prunelle, désespéré, se mit à fouiller le foyer, regardant sous les tables, derrière les rideaux, dans les coins sombres. Rien. Pas de chien. Pas de voleur. Pas le moindre indice.
Il allait abandonner quand une voix l’interpella :
« Inspecteur Prunelle ? »
Il se retourna.
C’était Kratochvíl, l’inspecteur tchèque, qui venait d’arriver, son chapeau mou à la main et son expression de lassitude tranquille sur le visage.
« On m’a prévenu », dit-il. « Le chien a encore disparu, paraît-il. »
« Au concert ! » confirma Prunelle. « Quelqu’un l’a arrrraché des brrras de la comtesse ! »
Kratochvíl hocha la tête.
« J’ai interrogé quelques spectateurs dehors. Personne n’a rien vu. Ou plutôt, tout le monde a vu quelque chose de différent. Un homme avec un chien. Une femme avec un chien. Un enfant avec un chien. Aucune description ne correspond. »
Il soupira.
« C’est toujours comme ça, dans les foules. Chacun voit ce qu’il veut voir. »
Prunelle sentit la frustration monter en lui.
« Mais quelqu’un a bien volé ce chien ! »
« Peut-être. Ou peut-être que le chien s’est simplement enfui. Les bichons sont des animaux nerveux. Le bruit, la foule, la musique… Cela a pu l’effrayer. »
« Vous ne crrroyez toujours pas à ma théorrrrie ? »
Kratochvíl le regarda avec quelque chose qui ressemblait presque à de la compassion.
« Inspecteur Prunelle, je ne dis pas que vous avez tort. Je dis simplement que je n’ai pas de preuves que vous ayez raison. Et sans preuves… »
Il laissa sa phrase en suspens, mais Prunelle comprit parfaitement ce qu’il voulait dire.
Sans preuves, il n’était qu’un policier étranger qui courait après un chien.
Un policier ridicule.
Un inspecteur à la Clouseau.
⁂
Le retour à l’hôtel fut silencieux et amer.
Prunelle marchait à côté de Kratochvíl, qui avait proposé de le raccompagner, et ni l’un ni l’autre ne parlait. La nuit était tombée sur Prague, une nuit douce et tiède de fin mai, avec des étoiles qui commençaient à apparaître au-dessus des toits et une lune presque pleine qui se reflétait dans les eaux noires de la Vltava.
Quand ils arrivèrent devant l’Hotel Paris, Kratochvíl s’arrêta.
« Inspecteur », dit-il, « je vais vous donner un conseil. Pas en tant que collègue, mais en tant qu’homme qui a passé quinze ans à faire ce métier. »
Prunelle le regarda, méfiant.
« Parfois, les affaires les plus simples sont les plus difficiles à résoudre. Parce qu’on cherche des explications compliquées à des problèmes simples. On imagine des complots, des réseaux, des machinations, alors que la vérité est sous nos yeux, tellement évidente qu’on refuse de la voir. »
« Qu’est-ce que vous voulez dirrrre ? »
Kratochvíl haussa les épaules.
« Je veux dire que peut-être, le mystère du chien n’est pas un mystère. Peut-être que quelqu’un, dans cet hôtel, a une raison très simple de faire disparaître et réapparaître Sissi. Une raison qui n’a rien à voir avec votre escroc français ou avec un trafic international de bichons. »
« Laquelle ? »
« Je ne sais pas. C’est à vous de la trouver. Mais si j’étais vous, je cesserais de chercher des complots et je commencerais à observer les gens. Vraiment les observer. Leurs gestes, leurs habitudes, leurs relations les uns avec les autres. La vérité est souvent dans les détails. »
Il remit son chapeau.
« Bonne nuit, inspecteur. Et bonne chance. »
Et il s’éloigna dans la nuit, laissant Prunelle seul devant l’hôtel, avec ses doutes, ses questions, et sa montre qui indiquait vingt-deux heures trente-sept.
L’enquête n’était pas terminée.
Mais elle allait peut-être prendre une direction inattendue.
⁂
*(À suivre)*