Le bichon
de l’Hôtel Paříž
Le bichon de l’Hôtel Paříž
Mardi — Où l’inspecteur Prunelle mène l’enquête avec une méthode toute personnelle, interroge des témoins qui n’ont rien vu, et découvre que les deux affaires dont il s’occupe n’en font peut-être qu’une seule
L’inspecteur Prunelle se réveilla à six heures quarante-trois — il le sut parce qu’il consulta immédiatement sa montre, comme chaque matin depuis trente ans, avant même d’ouvrir complètement les yeux —, et passa quelques minutes à contempler le plafond de la chambre 47, où des moulures de stuc représentaient ce qui pouvait être soit des chérubins joufflus, soit des navets ailés, la frontière entre les deux n’étant pas toujours très nette dans l’iconographie Art nouveau.
Il avait mal dormi.
Non pas que le lit fût inconfortable — le matelas était d’une fermeté tout à fait acceptable, les oreillers moelleux sans être excessivement mous, et les draps d’une propreté irréprochable —, mais l’inspecteur avait passé une partie de la nuit à échafauder des théories sur la disparition de Sissi, théories qui impliquaient toutes, d’une manière ou d’une autre, le dénommé Fernand Mirocle, et qui devenaient de plus en plus extravagantes à mesure que les heures s’écoulaient.
Vers deux heures du matin, il en était arrivé à la conclusion que Mirocle avait volé le bichon pour le revendre à un réseau international de trafiquants de chiens de race, dont le quartier général se trouvait probablement à Vienne, peut-être à Budapest, et qui servait de couverture à une organisation d’espionnage au service d’une puissance étrangère qu’il n’avait pas encore identifiée mais qui était très certainement hostile à la France.
Vers quatre heures, il avait ajouté à ce scénario un élément supplémentaire : Mirocle et la comtesse Batthyány-Strattmann étaient de mèche, et la prétendue disparition du chien n’était qu’une diversion destinée à détourner l’attention de la police — c’est-à-dire de lui, Prunelle — pendant que le véritable crime se préparait.
Quel crime ? Il n’en avait aucune idée, mais cela ne l’empêchait pas d’y croire fermement.
Vers cinq heures et demie, épuisé par ses propres cogitations, il avait fini par sombrer dans un sommeil agité, peuplé de bichons maltais qui parlaient hongrois et de comtesses qui se transformaient en escrocs à moustache.
Il se leva, procéda à sa toilette matinale avec la méticulosité qui le caractérisait — rasage au coupe-chou hérité de son père, application de la cire à moustache (trois minutes de massage circulaire pour chaque pointe, c’était le secret), ajustement du binocle (qui refusa obstinément de rester droit) —, enfila son costume gris à fines rayures, celui qu’il réservait aux jours d’enquête importante, et descendit prendre son petit déjeuner au café de l’hôtel.
⁂
Le café Sarah Bernhardt — car c’était son nom, en hommage à la divine Sarah qui y avait séjourné en 1888, ou peut-être en 1892, ou peut-être jamais, les légendes hôtelières ayant une relation assez souple avec la vérité historique — occupait le rez-de-chaussée de l’Hotel Paris et constituait, à lui seul, une raison suffisante de visiter Prague.
Imaginez une salle aux proportions harmonieuses, ni trop grande ni trop petite, baignée par la lumière du matin qui filtrait à travers des vitraux représentant des scènes champêtres d’une gaieté un peu forcée — des bergères souriantes, des moutons improbablement propres, des ciels d’un bleu qui n’existait que dans l’imagination des verriers bohémiens. Les murs étaient recouverts de boiseries d’acajou sculpté, interrompues à intervalles réguliers par des miroirs au cadre doré qui renvoyaient à l’infini l’image des consommateurs, créant cette illusion d’opulence démocratique qui est la marque des grands cafés d’Europe centrale.
Le plafond, peint à fresque par un artiste dont le nom s’était perdu dans les méandres de l’histoire mais dont le talent était indéniable, représentait une allégorie de la Bohême accueillant les Arts et les Sciences, personnifiés par des figures féminines drapées à l’antique qui flottaient sur des nuages roses avec cette expression de béatitude un peu niaise qu’on observe chez les allégories du monde entier.
Des tables de marbre blanc veiné de gris, entourées de chaises Thonet à l’élégance intemporelle, attendaient les clients avec cette patience minérale qui est le propre du mobilier de qualité. Un comptoir de zinc, astiqué jusqu’à l’éblouissement, courait le long du mur du fond, surmonté d’un immense miroir biseauté devant lequel s’alignaient des bouteilles de toutes formes et de toutes couleurs, comme une armée de soldats de verre prêts à livrer bataille contre la sobriété.
Et partout, absolument partout, des détails Art nouveau : des lampes aux abat-jour de verre irisé, des porte-manteaux en fer forgé aux courbes végétales, des cendriers de cuivre martelé, des menus calligraphiés dans une typographie qui transformait la lecture en exercice de déchiffrement, des serveurs en gilet noir et tablier blanc qui évoluaient entre les tables avec la grâce chorégraphiée des danseurs de ballet.
L’inspecteur Prunelle s’installa à une table près de la fenêtre — position stratégique qui lui permettait d’observer à la fois l’intérieur du café et la rue —, commanda un café au lait et deux croissants avec un accent français si prononcé que le serveur mit plusieurs secondes à comprendre ce qu’il voulait, et entreprit de planifier sa journée d’enquête.
Il sortit de sa poche le carnet qu’il ne remplissait jamais et un crayon dont la pointe était cassée, contempla la page blanche avec l’expression concentrée d’un homme qui réfléchit intensément, puis rangea le tout dans sa poche sans avoir rien écrit.
Sa méthode d’investigation, il faut le dire, était assez personnelle.
Là où d’autres policiers auraient procédé de manière systématique — établir une chronologie des faits, dresser la liste des témoins, examiner les lieux du crime, rechercher des indices matériels —, Prunelle préférait ce qu’il appelait « l’approche intuitive », qui consistait essentiellement à suivre son instinct, c’est-à-dire à faire exactement ce qui lui passait par la tête au moment où cela lui passait par la tête, et à interpréter ensuite les résultats de manière à confirmer ses préjugés initiaux.
Cette méthode, il va sans dire, n’avait jamais donné le moindre résultat probant en vingt-sept ans de carrière, mais Prunelle l’attribuait à la malchance, à l’incompétence de ses subordonnés, ou à la perfidie des criminels, qui s’obstinaient à ne pas se comporter comme ils auraient dû.
Ce matin-là, son instinct lui soufflait de commencer par interroger le personnel de l’hôtel.
⁂
Le premier témoin fut Monsieur Novák, le concierge, que Prunelle convoqua dans un petit salon adjacent au hall — une pièce minuscule encombrée de fauteuils et de plantes vertes, où l’on recevait habituellement les représentants de commerce et les parents pauvres des clients fortunés.
« Monsieur Novák », commença l’inspecteur avec une solennité qui aurait été plus appropriée pour un procès en cour d’assises, « je vais vous poser quelques questions concernant la disparrrition du chien de la comtesse Batthyány… Batthyá… »
« Batthyány-Strattmann », compléta le concierge avec une patience infinie.
« C’est ce que j’ai dit. Où étiez-vous hierrr aprrrès-midi, entre quinze heures et seize heures ? »
Monsieur Novák haussa imperceptiblement un sourcil — ce qui, chez lui, équivalait à une explosion d’hilarité.
« À mon poste, inspecteur. Derrière le comptoir de la réception. Comme tous les jours depuis quarante-trois ans. »
« Vous n’avez rrrien rrrremarqué de suspect ? Quelqu’un qui se serrrait introduit dans l’hôtel ? Un individu louche ? Un étrrranger ? »
« Inspecteur », dit Novák avec une douceur qui dissimulait peut-être une pointe d’ironie, « nous sommes dans un hôtel. Tout le monde ici est un étranger. C’est le principe même de l’établissement. »
Prunelle fronça les sourcils, décontenancé par cette logique imparable.
« Cerrrtes, cerrrtes. Mais un étrrrranger plus étrrrranger que les autrrres ? Un Frrrrançais, par exemple ? »
« À part vous, inspecteur, nous n’avons aucun client français en ce moment. »
L’inspecteur nota mentalement cette information — ou plutôt, il fit semblant de la noter mentalement, car sa mémoire était une passoire — et passa à la question suivante.
« Et ce… Ferrrrnand Mirrrrocle ? Vous êtes cerrrrtain de ne jamais avoir entendu ce nom ? »
« Absolument certain. »
« Il pourrrrrait utiliser un faux nom. Un pseudonyme. Une identité d’emprrrunt. »
« C’est possible », concéda le concierge. « Mais dans ce cas, comment voulez-vous que je le reconnaisse ? »
C’était une excellente question, à laquelle Prunelle n’avait pas de réponse. Il choisit donc de l’ignorer et de passer à autre chose.
« Parrrlez-moi de la comtesse. Depuis combien de temps réside-t-elle dans votrrre établissement ? »
Monsieur Novák réfléchit un instant — ou fit semblant de réfléchir, car il connaissait certainement la réponse.
« La comtesse Batthyány-Strattmann est arrivée à l’Hotel Paris le 3 novembre 1919. Elle occupe la suite 51, au troisième étage, depuis cette date. Cela fait donc… »
« Cinq ans et demi », calcula Prunelle, non sans une certaine fierté arithmétique.
« Exactement. »
« Et elle n’a jamais quitté l’hôtel depuis ? »
« Jamais. Du moins, jamais pour plus de quelques heures. La comtesse sort parfois pour se promener dans le parc Stromovka, ou pour assister à un concert au Rudolfinum, mais elle revient toujours avant la nuit. Elle dit que Prague lui rappelle Budapest, et que Budapest lui rappelle Vienne, et que Vienne lui rappelle l’époque où le monde avait encore un sens. »
Prunelle hocha la tête d’un air entendu, bien qu’il n’eût rien entendu du tout à cette déclaration.
« Et le chien ? Depuis quand a‑t-elle ce chien ? »
« Sissi est arrivée avec la comtesse en 1919. C’était encore une jeune chienne à l’époque. Elle doit avoir sept ou huit ans maintenant. »
« Description ? »
« Un bichon maltais. Blanc. Petite. Environ quatre kilos. Yeux noirs. Nez noir. Truffe humide. Elle porte un collier de velours rouge orné d’une médaille en or représentant les armoiries de la famille Batthyány. »
L’inspecteur essaya d’imaginer ce à quoi pouvait ressembler un bichon maltais de quatre kilos portant les armoiries d’une famille noble hongroise, mais son imagination, sollicitée au-delà de ses capacités, refusa de coopérer.
« Trrrrès bien », dit-il en se levant. « Je vous rrrremercie, Monsieur Novák. Si vous vous souvenez de quoi que ce soit d’utile, venez me trrrrouver immédiatement. »
« Bien entendu, inspecteur. »
Et le concierge retourna à son poste avec la dignité imperturbable d’un homme qui a vu passer des milliers de clients et qui sait que celui-ci, comme tous les autres, finira par s’en aller.
⁂
Le deuxième témoin fut Božena Králová, la femme de chambre qui s’occupait du troisième étage et qui, la veille, se trouvait dans le couloir au moment de la disparition de Sissi.
Božena Králová avait trente-quatre ans, un visage rond comme une pleine lune, des yeux d’un bleu très pâle qui lui donnaient un air perpétuellement étonné, et une capacité à s’exprimer en français qui se limitait à « oui », « non », « s’il vous plaît » et « pardon ». L’interrogatoire promettait d’être compliqué.
Prunelle, qui ne parlait pas un mot de tchèque — ni d’allemand, ni de hongrois, ni d’aucune autre langue que le français et un anglais approximatif qu’il n’utilisait qu’en cas d’extrême nécessité —, dut faire appel à Monsieur Novák pour servir d’interprète, ce qui ralentissait considérablement les échanges et donnait à l’ensemble un caractère de farce multilingue.
« Demandez-lui où elle se trouvait hierrr aprrrès-midi, entre quinze heures et seize heures », ordonna Prunelle.
Novák traduisit. Božena répondit longuement en tchèque, avec force gestes et expressions faciales.
« Elle dit qu’elle faisait le ménage dans la chambre 49, puis dans la chambre 50, puis qu’elle est allée chercher des serviettes propres à l’office du deuxième étage, puis qu’elle est remontée pour finir la chambre 52, puis qu’elle a entendu la comtesse crier et qu’elle est accourue. »
« A‑t-elle vu quelqu’un dans le couloirrrr ? Un inconnu ? Un homme suspect ? »
Traduction. Réponse. Contre-traduction.
« Elle dit qu’elle a vu le client de la chambre 48, un monsieur allemand qui s’appelle Herr Müller, qui sortait pour aller prendre le thé. Et le client de la chambre 53, un jeune homme tchèque qui s’appelle… attendez… » — Novák se tourna vers Božena pour une précision — « …qui s’appelle Pan Dvořák, et qui rentrait de promenade. Et le chasseur, Pepík, qui montait un télégramme pour la chambre 55. Et vous, inspecteur, qui êtes sorti de votre chambre quand la comtesse a crié. »
« Personne d’autrrre ? »
« Non. Personne d’autre. »
« Et le chien ? L’a-t-elle vu avant la disparrrition ? »
Nouvelle séquence de traduction.
« Elle dit que oui, elle a vu Sissi vers quatorze heures trente, quand elle a fait le ménage dans la suite de la comtesse. Le chien dormait sur un coussin de soie, près de la fenêtre. La comtesse était sortie faire une course — elle ne sait pas où — et lui avait demandé de ne pas déranger Sissi. »
Prunelle dressa l’oreille. Voilà qui était intéressant. La comtesse était sortie. Le chien était resté seul. N’importe qui aurait pu entrer dans la suite pendant son absence et…
« La suite était-elle ferrrrmée à clé ? »
Traduction. Réponse. Hésitation. Contre-traduction.
« Elle dit qu’elle ne sait pas. Elle est entrée avec son passe-partout. Elle n’a pas vérifié si la porte était verrouillée avant. »
« Et quand elle est ressorrrtie ? A‑t-elle ferrrrmé à clé ? »
« Non. Elle dit qu’elle ne ferme jamais à clé les chambres des clients quand ils sont sortis, sauf s’ils le demandent expressément. C’est la politique de l’hôtel. »
Prunelle sentit monter en lui l’excitation du chasseur qui flaire une piste. La suite était restée ouverte ! N’importe qui aurait pu y entrer ! Le voleur de chien — c’est-à-dire Fernand Mirocle, il en était maintenant convaincu — avait simplement attendu que la comtesse sorte, était entré dans la suite, avait attrapé Sissi, et avait disparu dans la nature !
Restait à déterminer comment. Et pourquoi. Et où il avait emmené l’animal. Et surtout, quel était le rapport avec l’escroquerie parisienne.
Mais ces détails, Prunelle en était certain, finiraient par s’éclaircir. Il suffisait de continuer à chercher.
« Merrrci, Madame », dit-il à Božena avec un hochement de tête magnanime. « Vous pouvez disposer. »
La femme de chambre, qui n’avait pas compris un mot mais qui avait deviné qu’on la congédiait, fit une petite révérence et s’éclipsa avec un soulagement visible.
⁂
Le troisième témoin fut Pepík Horáček, le chasseur roux et loucheur que nous avons déjà aperçu.
Pepík avait dix-neuf ans, un visage constellé de taches de rousseur, un strabisme divergent qui lui donnait l’air de regarder deux choses à la fois (ce qui, dans son métier, pouvait être considéré comme un avantage), et une admiration sans bornes pour tout ce qui venait de France, pays qu’il n’avait jamais visité mais dont il rêvait depuis l’enfance, ayant lu dans sa jeunesse une traduction tchèque des *Trois Mousquetaires* qui l’avait marqué à jamais.
Apprendre qu’un véritable inspecteur de police français séjournait à l’hôtel avait été pour lui un événement comparable à l’apparition d’une comète ou à la visite d’un archange. Depuis l’arrivée de Prunelle, il le suivait des yeux avec une dévotion muette, guettant ses moindres gestes, épiant ses moindres paroles, et accumulant des observations qu’il consignait le soir dans un carnet secret, en vue d’un roman policier qu’il comptait écrire un jour et qui le rendrait célèbre dans toute la Mitteleuropa.
Être convoqué pour un interrogatoire par ce grand homme — car Pepík, malgré les apparences, considérait Prunelle comme un grand homme — le plongea dans un état d’excitation proche de l’apoplexie.
« Monsieur l’inspecteur ! » s’exclama-t-il en français, avec un accent tchèque à couper au couteau mais une grammaire étonnamment correcte. « C’est un honneur ! Un très grand honneur ! Je suis à votre service ! Entièrement ! Complètement ! »
Prunelle, peu habitué à susciter un tel enthousiasme, fut momentanément décontenancé.
« Euh… oui. Trrrrès bien. Asseyez-vous, jeune homme. »
Pepík s’assit, ou plutôt se laissa tomber sur une chaise, les yeux brillants, le souffle court, comme un chien de chasse à qui l’on vient de montrer un faisan.
« Vous parrrlez frrrrançais ? »
« Oui, Monsieur l’inspecteur ! J’ai appris tout seul ! Avec des livres ! Alexandre Dumas ! Victor Hugo ! Eugène Sue ! Les grands maîtres ! »
L’inspecteur hocha la tête, vaguement impressionné.
« Bien, bien. Parrrlez-moi de hierrr aprrrès-midi. Vous étiez dans le couloirrrr du trrroisième étage ? »
« Oui, Monsieur l’inspecteur ! Je montais un télégramme pour la chambre 55 ! Monsieur Petersen, un Danois qui attend des nouvelles de Copenhague ! Sa femme est malade, il paraît, mais entre nous je pense qu’elle n’est pas vraiment malade, je pense qu’elle veut divorcer, parce que Monsieur Petersen reçoit aussi des télégrammes d’une certaine Fräulein Schmidt de Berlin, et… »
« Oui, oui », coupa Prunelle, qui n’avait que faire des intrigues matrimoniales du client danois. « Avez-vous vu quelque chose de suspect ? Quelqu’un qui se serrrrait introduit dans la suite de la comtesse ? »
Pepík réfléchit intensément, plissant les yeux — ce qui, compte tenu de son strabisme, produisait un effet assez saisissant.
« Non, Monsieur l’inspecteur. Je n’ai vu personne entrer dans la suite. Mais… »
« Mais ? »
« Mais j’ai vu quelqu’un en sortir. »
Prunelle se redressa sur sa chaise.
« Qui ? Quand ? »
« C’était vers quinze heures, peut-être quinze heures dix. Je montais l’escalier avec le télégramme. J’ai vu un homme sortir de la suite 51 — la suite de la comtesse — et se diriger vers l’escalier de service, au bout du couloir. »
« Un homme ? Quel homme ? À quoi rrrressemblait-il ? »
Pepík ferma les yeux, comme pour mieux visualiser la scène.
« Grand. Mince. Élégant. Costume gris, je crois, ou peut-être bleu foncé. Un chapeau. Une moustache fine. Il marchait vite. Il ne m’a pas vu, ou il a fait semblant de ne pas me voir. »
Le cœur de Prunelle battait à tout rompre. Un homme ! Sortant de la suite ! Avec une moustache ! Cela ne pouvait être que Mirocle !
« L’avez-vous rrrreconnu ? Était-ce un client de l’hôtel ? »
« Je ne sais pas, Monsieur l’inspecteur. Je ne l’ai vu que de dos, et seulement pendant quelques secondes. Mais… »
« Mais ? »
« Mais j’ai l’impression de l’avoir déjà vu quelque part. Dans le hall, peut-être. Ou au café. Je ne suis pas sûr. »
Prunelle sortit de sa poche une photographie froissée qu’il avait emportée de Paris — un portrait de Fernand Mirocle pris lors d’une arrestation antérieure, quelques années plus tôt, pour une affaire de faux titres de noblesse.
« Est-ce cet homme ? »
Pepík examina la photographie avec attention, tournant la tête dans un sens puis dans l’autre pour compenser son strabisme.
« Je… je ne sais pas, Monsieur l’inspecteur. L’homme que j’ai vu portait un chapeau, et la photo est un peu floue, et je ne l’ai vu que de dos… Mais c’est possible. Oui, c’est possible. La moustache ressemble. »
C’était suffisant pour Prunelle. Dans son esprit, la certitude s’était déjà cristallisée : Fernand Mirocle, l’escroc qu’il recherchait, était l’homme qui avait volé le chien de la comtesse. Les deux affaires n’en faisaient qu’une. Il n’avait plus qu’à retrouver Mirocle, et tout s’éclaircirait.
« Excellllent ! » s’exclama-t-il en se levant d’un bond. « Vous m’avez été trrrrès utile, jeune homme ! Trrrrès utile ! »
Pepík rayonnait comme si on venait de lui remettre la Légion d’honneur.
« Merci, Monsieur l’inspecteur ! Si je peux faire quoi que ce soit d’autre… n’importe quoi… je suis à votre disposition ! Jour et nuit ! »
« Je n’y manquerrrrai pas », promit Prunelle en lui tapotant l’épaule avec une condescendance bienveillante.
Et il sortit du salon, convaincu d’avoir fait un pas de géant vers la résolution de l’affaire.
⁂
Le reste de la matinée fut consacré à l’interrogatoire des autres témoins potentiels : Herr Müller, le client allemand de la chambre 48, qui toussait effectivement beaucoup — une bronchite chronique, expliqua-t-il entre deux quintes — et qui n’avait rien vu ni rien entendu ; Pan Dvořák, le jeune Tchèque de la chambre 53, un étudiant en droit timide et bègue qui rougissait chaque fois qu’on lui adressait la parole et qui jura ses grands dieux n’avoir croisé personne dans le couloir ; et Monsieur Petersen, le Danois de la chambre 55, qui refusa de répondre aux questions de l’inspecteur sous prétexte qu’il attendait un télégramme urgent et qu’il n’avait pas de temps à perdre avec des histoires de chien.
Aucun de ces interrogatoires ne donna le moindre résultat utile, ce qui ne découragea nullement Prunelle, persuadé que la vérité finirait par éclater, comme elle éclatait toujours dans les romans policiers qu’il ne lisait jamais mais dont il avait entendu parler.
Il était environ treize heures quand il redescendit au café pour déjeuner. Il s’installa à la même table que le matin, commanda un goulasch — car il fallait bien goûter à la cuisine locale, même si elle lui inspirait une méfiance instinctive — et un verre de bière, et entreprit de récapituler mentalement les éléments de l’enquête.
C’est alors qu’il le vit.
L’homme au cognac.
L’homme qu’il avait aperçu la veille dans le couloir, au moment de la crise de la comtesse, et qu’il avait complètement oublié depuis.
L’homme était assis à une table, près du comptoir, seul, un journal déplié devant lui et une tasse de café à portée de main. Il était vêtu avec une élégance discrète — costume de bonne coupe, cravate de soie, pochette assortie — et arborait une fine moustache brune qui lui donnait un air de dandy fin de siècle égaré dans les années vingt.
Mais ce n’était pas son élégance qui retint l’attention de Prunelle.
C’était son regard.
Un regard qui, pendant une fraction de seconde, croisa celui de l’inspecteur et s’y attarda avec une intensité troublante, avant de se détourner vers le journal comme si de rien n’était.
Prunelle sentit un frisson lui parcourir l’échine.
Cet homme l’observait. Il en était certain. Cet homme l’observait depuis le début, peut-être même depuis son arrivée à l’hôtel. Et cet homme — il en aurait mis sa main au feu — cet homme savait quelque chose.
Était-ce Mirocle ? La description correspondait vaguement à celle de Pepík : grand, mince, élégant, moustachu. Mais la photographie que Prunelle avait montrée au chasseur datait de plusieurs années. Mirocle avait pu changer. Se teindre les cheveux. Modifier sa coupe de moustache. Adopter une nouvelle identité.
L’inspecteur décida de l’aborder.
Il se leva, traversa la salle d’un pas qu’il voulait nonchalant mais qui était plutôt chaloupé, et s’arrêta devant la table de l’inconnu.
« Monsieur », dit-il avec un sourire qui se voulait affable mais qui ressemblait davantage à une grimace, « je suis l’inspecteurrrr Prrrrunelle, de la Sûrrreté frrrrançaise. Pourrrrais-je vous poser quelques questions ? »
L’homme leva les yeux de son journal. Son visage n’exprimait rien — ni surprise, ni inquiétude, ni même curiosité. Juste une politesse lointaine, comme celle d’un aristocrate recevant la visite d’un domestique.
« Bien sûr, inspecteur », dit-il avec un léger accent que Prunelle fut incapable d’identifier. « Asseyez-vous, je vous en prie. »
Prunelle s’assit.
« Votrrre nom, s’il vous plaît ? »
« Lazare. Victor Lazare. »
« Frrrrançais ? »
« Belge. »
« Ah. »
Il y eut un silence. Prunelle ne savait pas très bien comment poursuivre. L’homme — Lazare — le regardait avec une expression d’attente polie, comme s’il était prêt à répondre à n’importe quelle question mais ne comptait pas faciliter la conversation.
« Vous… vous séjourrrrnez à l’hôtel depuis longtemps ? »
« Trois semaines environ. Je suis ici pour affaires. »
« Quel genre d’affairrrres ? »
« Import-export. Textile. Rien de très passionnant, je le crains. »
Prunelle hocha la tête, feignant de trouver cette réponse satisfaisante alors qu’elle ne lui apprenait rien.
« Vous étiez dans le couloirrrr hierrr, au moment de l’incident avec la comtesse. »
« En effet. J’ai entendu des cris. Je suis sorti de ma chambre pour voir ce qui se passait. Comme tout le monde, je suppose. »
« Avez-vous vu quelque chose de suspect ? Avant les crrrris ? Quelqu’un qui se serrrrait introduit dans la suite de la comtesse ? »
Lazare réfléchit un instant, ou fit semblant de réfléchir.
« Non, inspecteur. Je n’ai rien vu. J’étais dans ma chambre, en train de lire. Je n’ai entendu que les cris de la comtesse. »
« Et le chien ? L’aviez-vous déjà vu ? »
« Le bichon ? Oui, bien sûr. Tout l’hôtel connaît Sissi. La comtesse la promène dans le hall plusieurs fois par jour. C’est un animal charmant, quoiqu’un peu nerveux. »
Prunelle cherchait désespérément une question qui ferait trébucher son interlocuteur, qui révélerait une faille dans son histoire, qui prouverait qu’il était bien l’homme qu’il prétendait ne pas être. Mais Lazare répondait à tout avec une aisance déconcertante, sans jamais se contredire ni montrer le moindre signe de nervosité.
« Bien », finit par dire l’inspecteur, faute de mieux. « Je vous rrrremercie, Monsieur Lazare. Si vous vous souvenez de quoi que ce soit… »
« Je viendrai vous trouver immédiatement », compléta Lazare avec un sourire qui pouvait être sincère ou moqueur, impossible à dire.
Prunelle se leva, ajusta son binocle, et retourna à sa table où son goulasch refroidissait dans son assiette.
Il ne savait pas encore si Victor Lazare était Fernand Mirocle, ou un complice, ou un simple témoin, ou personne d’important. Mais il avait la certitude — une certitude irrationnelle, viscérale, typiquement prunellienne — que cet homme jouait un rôle dans cette affaire.
Et il comptait bien découvrir lequel.
⁂
L’après-midi apporta un rebondissement inattendu.
Vers seize heures, alors que Prunelle faisait une sieste dans sa chambre — l’enquête était un travail épuisant —, des coups frappés à sa porte le tirèrent de son sommeil.
« Quoi ? Qu’est-ce que c’est ? » grommela-t-il en se redressant sur son lit, les cheveux en bataille et le binocle de travers.
« Monsieur l’inspecteur ! Monsieur l’inspecteur ! » C’était la voix de Pepík, hystérique d’excitation. « On a retrouvé le chien ! On a retrouvé Sissi ! »
Prunelle bondit hors de son lit, manqua de trébucher sur ses chaussures qu’il avait laissées au milieu de la chambre, et ouvrit la porte à la volée.
« Où ça ? Quand ? Comment ? »
« Dans la cave ! » haleta Pepík. « Le sommelier est descendu chercher une bouteille de tokay pour la comtesse, et il l’a trouvée là, derrière les tonneaux de bière ! Elle est vivante ! Elle va bien ! »
Prunelle descendit les escaliers quatre à quatre — ce qui, compte tenu de son embonpoint et de son manque d’exercice, faillit lui être fatal — et arriva dans le hall au moment où la comtesse Batthyány-Strattmann, en larmes, serrait contre sa poitrine opulente un petit animal blanc qui jappait frénétiquement.
« Ma Sissi ! Ma chérie ! Mon trésor ! » sanglotait la comtesse en hongrois, en allemand et en français mélangés. « Tu es revenue ! Tu m’es revenue ! »
Le chien — car c’était bien Sissi, reconnaissable à son collier de velours rouge orné des armoiries familiales — léchait frénétiquement le visage de sa maîtresse, apparemment aussi heureuse de la retrouver qu’elle l’était de le retrouver.
« Comment est-elle arrrrivée dans la cave ? » demanda Prunelle à Monsieur Novák, qui assistait à la scène avec son impassibilité habituelle.
« Personne ne le sait, inspecteur. Le sommelier l’a trouvée derrière les tonneaux, comme s’il elle s’était cachée là. Elle n’était pas attachée. Elle semblait en bonne santé, quoiqu’un peu affamée. »
« Quelqu’un l’a enfermée là ! » déclara Prunelle avec conviction. « Le voleur l’a enfermée dans la cave pour la récupérer plus tard ! »
« C’est possible », concéda le concierge sans enthousiasme.
« Ou alors elle s’est échappée de la suite et s’est égarée dans l’hôtel », suggéra une voix derrière eux.
Prunelle se retourna. C’était Victor Lazare, qui observait la scène depuis le seuil du café, son éternel air de détachement amusé peint sur le visage.
« Les bichons sont des chiens curieux », continua-t-il. « Ils aiment explorer. Et les caves sont des endroits attirants pour les animaux — il y fait frais, c’est sombre, ça sent le fromage et la viande séchée. Peut-être que Sissi a tout simplement profité d’une porte ouverte pour aller faire un tour et s’est retrouvée coincée en bas. »
Cette explication, parfaitement rationnelle, ne convenait pas du tout à Prunelle. Elle ruinait sa théorie du complot international, son trafic de chiens de race, son réseau d’espionnage au service d’une puissance étrangère.
« Non », dit-il en secouant la tête. « Non, c’est trrrrop simple. Quelqu’un a volé ce chien et l’a caché dans la cave. Et je trrrouverai qui. »
Lazare haussa les épaules.
« Comme vous voudrez, inspecteur. Mais il me semble que l’affaire est résolue. Le chien est retrouvé. La comtesse est heureuse. Que demander de plus ? »
« La vérité, Monsieur Lazare », répondit Prunelle avec une solennité de procureur. « La vérrrrité ! »
Et sur ces mots, il tourna les talons et remonta dans sa chambre, convaincu que l’affaire était loin d’être terminée.
Il avait raison.
Vers vingt-deux heures, alors qu’il lisait pour la troisième fois la même page du *Code pénal français* sans parvenir à se concentrer, des coups furent à nouveau frappés à sa porte.
C’était Pepík, le visage défait.
« Monsieur l’inspecteur… Sissi a encore disparu. »
⁂
*(À suivre)*