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Le bichon
de l’Hô­tel Paříž

Le bichon de l’Hô­tel Paříž

Mar­di — Où l’ins­pec­teur Pru­nelle mène l’en­quête avec une méthode toute per­son­nelle, inter­roge des témoins qui n’ont rien vu, et découvre que les deux affaires dont il s’oc­cupe n’en font peut-être qu’une seule

L’ins­pec­teur Pru­nelle se réveilla à six heures qua­rante-trois — il le sut parce qu’il consul­ta immé­dia­te­ment sa montre, comme chaque matin depuis trente ans, avant même d’ou­vrir com­plè­te­ment les yeux —, et pas­sa quelques minutes à contem­pler le pla­fond de la chambre 47, où des mou­lures de stuc repré­sen­taient ce qui pou­vait être soit des ché­ru­bins jouf­flus, soit des navets ailés, la fron­tière entre les deux n’é­tant pas tou­jours très nette dans l’i­co­no­gra­phie Art nouveau.

Il avait mal dormi.

Non pas que le lit fût incon­for­table — le mate­las était d’une fer­me­té tout à fait accep­table, les oreillers moel­leux sans être exces­si­ve­ment mous, et les draps d’une pro­pre­té irré­pro­chable —, mais l’ins­pec­teur avait pas­sé une par­tie de la nuit à écha­fau­der des théo­ries sur la dis­pa­ri­tion de Sis­si, théo­ries qui impli­quaient toutes, d’une manière ou d’une autre, le dénom­mé Fer­nand Mirocle, et qui deve­naient de plus en plus extra­va­gantes à mesure que les heures s’écoulaient.

Vers deux heures du matin, il en était arri­vé à la conclu­sion que Mirocle avait volé le bichon pour le revendre à un réseau inter­na­tio­nal de tra­fi­quants de chiens de race, dont le quar­tier géné­ral se trou­vait pro­ba­ble­ment à Vienne, peut-être à Buda­pest, et qui ser­vait de cou­ver­ture à une orga­ni­sa­tion d’es­pion­nage au ser­vice d’une puis­sance étran­gère qu’il n’a­vait pas encore iden­ti­fiée mais qui était très cer­tai­ne­ment hos­tile à la France.

Vers quatre heures, il avait ajou­té à ce scé­na­rio un élé­ment sup­plé­men­taire : Mirocle et la com­tesse Bat­thyá­ny-Stratt­mann étaient de mèche, et la pré­ten­due dis­pa­ri­tion du chien n’é­tait qu’une diver­sion des­ti­née à détour­ner l’at­ten­tion de la police — c’est-à-dire de lui, Pru­nelle — pen­dant que le véri­table crime se préparait.

Quel crime ? Il n’en avait aucune idée, mais cela ne l’empêchait pas d’y croire fermement.

Vers cinq heures et demie, épui­sé par ses propres cogi­ta­tions, il avait fini par som­brer dans un som­meil agi­té, peu­plé de bichons mal­tais qui par­laient hon­grois et de com­tesses qui se trans­for­maient en escrocs à moustache.

Il se leva, pro­cé­da à sa toi­lette mati­nale avec la méti­cu­lo­si­té qui le carac­té­ri­sait — rasage au coupe-chou héri­té de son père, appli­ca­tion de la cire à mous­tache (trois minutes de mas­sage cir­cu­laire pour chaque pointe, c’é­tait le secret), ajus­te­ment du binocle (qui refu­sa obs­ti­né­ment de res­ter droit) —, enfi­la son cos­tume gris à fines rayures, celui qu’il réser­vait aux jours d’en­quête impor­tante, et des­cen­dit prendre son petit déjeu­ner au café de l’hôtel.

Le café Sarah Bern­hardt — car c’é­tait son nom, en hom­mage à la divine Sarah qui y avait séjour­né en 1888, ou peut-être en 1892, ou peut-être jamais, les légendes hôte­lières ayant une rela­tion assez souple avec la véri­té his­to­rique — occu­pait le rez-de-chaus­sée de l’Ho­tel Paris et consti­tuait, à lui seul, une rai­son suf­fi­sante de visi­ter Prague.

Ima­gi­nez une salle aux pro­por­tions har­mo­nieuses, ni trop grande ni trop petite, bai­gnée par la lumière du matin qui fil­trait à tra­vers des vitraux repré­sen­tant des scènes cham­pêtres d’une gaie­té un peu for­cée — des ber­gères sou­riantes, des mou­tons impro­ba­ble­ment propres, des ciels d’un bleu qui n’exis­tait que dans l’i­ma­gi­na­tion des ver­riers bohé­miens. Les murs étaient recou­verts de boi­se­ries d’a­ca­jou sculp­té, inter­rom­pues à inter­valles régu­liers par des miroirs au cadre doré qui ren­voyaient à l’in­fi­ni l’i­mage des consom­ma­teurs, créant cette illu­sion d’o­pu­lence démo­cra­tique qui est la marque des grands cafés d’Eu­rope centrale.

Le pla­fond, peint à fresque par un artiste dont le nom s’é­tait per­du dans les méandres de l’his­toire mais dont le talent était indé­niable, repré­sen­tait une allé­go­rie de la Bohême accueillant les Arts et les Sciences, per­son­ni­fiés par des figures fémi­nines dra­pées à l’an­tique qui flot­taient sur des nuages roses avec cette expres­sion de béa­ti­tude un peu niaise qu’on observe chez les allé­go­ries du monde entier.

Des tables de marbre blanc vei­né de gris, entou­rées de chaises Tho­net à l’é­lé­gance intem­po­relle, atten­daient les clients avec cette patience miné­rale qui est le propre du mobi­lier de qua­li­té. Un comp­toir de zinc, asti­qué jus­qu’à l’é­blouis­se­ment, cou­rait le long du mur du fond, sur­mon­té d’un immense miroir biseau­té devant lequel s’a­li­gnaient des bou­teilles de toutes formes et de toutes cou­leurs, comme une armée de sol­dats de verre prêts à livrer bataille contre la sobriété.

Et par­tout, abso­lu­ment par­tout, des détails Art nou­veau : des lampes aux abat-jour de verre iri­sé, des porte-man­teaux en fer for­gé aux courbes végé­tales, des cen­driers de cuivre mar­te­lé, des menus cal­li­gra­phiés dans une typo­gra­phie qui trans­for­mait la lec­ture en exer­cice de déchif­fre­ment, des ser­veurs en gilet noir et tablier blanc qui évo­luaient entre les tables avec la grâce cho­ré­gra­phiée des dan­seurs de ballet.

L’ins­pec­teur Pru­nelle s’ins­tal­la à une table près de la fenêtre — posi­tion stra­té­gique qui lui per­met­tait d’ob­ser­ver à la fois l’in­té­rieur du café et la rue —, com­man­da un café au lait et deux crois­sants avec un accent fran­çais si pro­non­cé que le ser­veur mit plu­sieurs secondes à com­prendre ce qu’il vou­lait, et entre­prit de pla­ni­fier sa jour­née d’enquête.

Il sor­tit de sa poche le car­net qu’il ne rem­plis­sait jamais et un crayon dont la pointe était cas­sée, contem­pla la page blanche avec l’ex­pres­sion concen­trée d’un homme qui réflé­chit inten­sé­ment, puis ran­gea le tout dans sa poche sans avoir rien écrit.

Sa méthode d’in­ves­ti­ga­tion, il faut le dire, était assez personnelle.

Là où d’autres poli­ciers auraient pro­cé­dé de manière sys­té­ma­tique — éta­blir une chro­no­lo­gie des faits, dres­ser la liste des témoins, exa­mi­ner les lieux du crime, recher­cher des indices maté­riels —, Pru­nelle pré­fé­rait ce qu’il appe­lait « l’ap­proche intui­tive », qui consis­tait essen­tiel­le­ment à suivre son ins­tinct, c’est-à-dire à faire exac­te­ment ce qui lui pas­sait par la tête au moment où cela lui pas­sait par la tête, et à inter­pré­ter ensuite les résul­tats de manière à confir­mer ses pré­ju­gés initiaux.

Cette méthode, il va sans dire, n’a­vait jamais don­né le moindre résul­tat pro­bant en vingt-sept ans de car­rière, mais Pru­nelle l’at­tri­buait à la mal­chance, à l’in­com­pé­tence de ses subor­don­nés, ou à la per­fi­die des cri­mi­nels, qui s’obs­ti­naient à ne pas se com­por­ter comme ils auraient dû.

Ce matin-là, son ins­tinct lui souf­flait de com­men­cer par inter­ro­ger le per­son­nel de l’hôtel.

Le pre­mier témoin fut Mon­sieur Novák, le concierge, que Pru­nelle convo­qua dans un petit salon adja­cent au hall — une pièce minus­cule encom­brée de fau­teuils et de plantes vertes, où l’on rece­vait habi­tuel­le­ment les repré­sen­tants de com­merce et les parents pauvres des clients fortunés.

« Mon­sieur Novák », com­men­ça l’ins­pec­teur avec une solen­ni­té qui aurait été plus appro­priée pour un pro­cès en cour d’as­sises, « je vais vous poser quelques ques­tions concer­nant la dis­parr­ri­tion du chien de la com­tesse Bat­thyá­ny… Batthyá… »

« Bat­thyá­ny-Stratt­mann », com­plé­ta le concierge avec une patience infinie.

« C’est ce que j’ai dit. Où étiez-vous hierrr aprr­rès-midi, entre quinze heures et seize heures ? »

Mon­sieur Novák haus­sa imper­cep­ti­ble­ment un sour­cil — ce qui, chez lui, équi­va­lait à une explo­sion d’hilarité.

« À mon poste, ins­pec­teur. Der­rière le comp­toir de la récep­tion. Comme tous les jours depuis qua­rante-trois ans. »

« Vous n’a­vez rrrien rrr­re­mar­qué de sus­pect ? Quel­qu’un qui se serr­rait intro­duit dans l’hô­tel ? Un indi­vi­du louche ? Un étrrranger ? »

« Ins­pec­teur », dit Novák avec une dou­ceur qui dis­si­mu­lait peut-être une pointe d’i­ro­nie, « nous sommes dans un hôtel. Tout le monde ici est un étran­ger. C’est le prin­cipe même de l’établissement. »

Pru­nelle fron­ça les sour­cils, décon­te­nan­cé par cette logique imparable.

« Cerrrtes, cerrrtes. Mais un étrrr­ran­ger plus étrrr­ran­ger que les autrrres ? Un Frrr­ran­çais, par exemple ? »

« À part vous, ins­pec­teur, nous n’a­vons aucun client fran­çais en ce moment. »

L’ins­pec­teur nota men­ta­le­ment cette infor­ma­tion — ou plu­tôt, il fit sem­blant de la noter men­ta­le­ment, car sa mémoire était une pas­soire — et pas­sa à la ques­tion suivante.

« Et ce… Ferrrr­nand Mirrr­rocle ? Vous êtes cerrrr­tain de ne jamais avoir enten­du ce nom ? »

« Abso­lu­ment certain. »

« Il pourrrr­rait uti­li­ser un faux nom. Un pseu­do­nyme. Une iden­ti­té d’emprrrunt. »

« C’est pos­sible », concé­da le concierge. « Mais dans ce cas, com­ment vou­lez-vous que je le reconnaisse ? »

C’é­tait une excel­lente ques­tion, à laquelle Pru­nelle n’a­vait pas de réponse. Il choi­sit donc de l’i­gno­rer et de pas­ser à autre chose.

« Parrr­lez-moi de la com­tesse. Depuis com­bien de temps réside-t-elle dans votrrre établissement ? »

Mon­sieur Novák réflé­chit un ins­tant — ou fit sem­blant de réflé­chir, car il connais­sait cer­tai­ne­ment la réponse.

« La com­tesse Bat­thyá­ny-Stratt­mann est arri­vée à l’Ho­tel Paris le 3 novembre 1919. Elle occupe la suite 51, au troi­sième étage, depuis cette date. Cela fait donc… »

« Cinq ans et demi », cal­cu­la Pru­nelle, non sans une cer­taine fier­té arithmétique.

« Exac­te­ment. »

« Et elle n’a jamais quit­té l’hô­tel depuis ? »

« Jamais. Du moins, jamais pour plus de quelques heures. La com­tesse sort par­fois pour se pro­me­ner dans le parc Stro­mov­ka, ou pour assis­ter à un concert au Rudol­fi­num, mais elle revient tou­jours avant la nuit. Elle dit que Prague lui rap­pelle Buda­pest, et que Buda­pest lui rap­pelle Vienne, et que Vienne lui rap­pelle l’é­poque où le monde avait encore un sens. »

Pru­nelle hocha la tête d’un air enten­du, bien qu’il n’eût rien enten­du du tout à cette déclaration.

« Et le chien ? Depuis quand a‑t-elle ce chien ? »

« Sis­si est arri­vée avec la com­tesse en 1919. C’é­tait encore une jeune chienne à l’é­poque. Elle doit avoir sept ou huit ans maintenant. »

« Des­crip­tion ? »

« Un bichon mal­tais. Blanc. Petite. Envi­ron quatre kilos. Yeux noirs. Nez noir. Truffe humide. Elle porte un col­lier de velours rouge orné d’une médaille en or repré­sen­tant les armoi­ries de la famille Batthyány. »

L’ins­pec­teur essaya d’i­ma­gi­ner ce à quoi pou­vait res­sem­bler un bichon mal­tais de quatre kilos por­tant les armoi­ries d’une famille noble hon­groise, mais son ima­gi­na­tion, sol­li­ci­tée au-delà de ses capa­ci­tés, refu­sa de coopérer.

« Trrr­rès bien », dit-il en se levant. « Je vous rrr­re­mer­cie, Mon­sieur Novák. Si vous vous sou­ve­nez de quoi que ce soit d’u­tile, venez me trrr­rou­ver immédiatement. »

« Bien enten­du, inspecteur. »

Et le concierge retour­na à son poste avec la digni­té imper­tur­bable d’un homme qui a vu pas­ser des mil­liers de clients et qui sait que celui-ci, comme tous les autres, fini­ra par s’en aller.

Le deuxième témoin fut Bože­na Krá­lová, la femme de chambre qui s’oc­cu­pait du troi­sième étage et qui, la veille, se trou­vait dans le cou­loir au moment de la dis­pa­ri­tion de Sissi.

Bože­na Krá­lová avait trente-quatre ans, un visage rond comme une pleine lune, des yeux d’un bleu très pâle qui lui don­naient un air per­pé­tuel­le­ment éton­né, et une capa­ci­té à s’ex­pri­mer en fran­çais qui se limi­tait à « oui », « non », « s’il vous plaît » et « par­don ». L’in­ter­ro­ga­toire pro­met­tait d’être compliqué.

Pru­nelle, qui ne par­lait pas un mot de tchèque — ni d’al­le­mand, ni de hon­grois, ni d’au­cune autre langue que le fran­çais et un anglais approxi­ma­tif qu’il n’u­ti­li­sait qu’en cas d’ex­trême néces­si­té —, dut faire appel à Mon­sieur Novák pour ser­vir d’in­ter­prète, ce qui ralen­tis­sait consi­dé­ra­ble­ment les échanges et don­nait à l’en­semble un carac­tère de farce multilingue.

« Deman­dez-lui où elle se trou­vait hierrr aprr­rès-midi, entre quinze heures et seize heures », ordon­na Prunelle.

Novák tra­dui­sit. Bože­na répon­dit lon­gue­ment en tchèque, avec force gestes et expres­sions faciales.

« Elle dit qu’elle fai­sait le ménage dans la chambre 49, puis dans la chambre 50, puis qu’elle est allée cher­cher des ser­viettes propres à l’of­fice du deuxième étage, puis qu’elle est remon­tée pour finir la chambre 52, puis qu’elle a enten­du la com­tesse crier et qu’elle est accourue. »

« A‑t-elle vu quel­qu’un dans le cou­loirrrr ? Un incon­nu ? Un homme suspect ? »

Tra­duc­tion. Réponse. Contre-traduction.

« Elle dit qu’elle a vu le client de la chambre 48, un mon­sieur alle­mand qui s’ap­pelle Herr Mül­ler, qui sor­tait pour aller prendre le thé. Et le client de la chambre 53, un jeune homme tchèque qui s’ap­pelle… atten­dez… » — Novák se tour­na vers Bože­na pour une pré­ci­sion — « …qui s’ap­pelle Pan Dvořák, et qui ren­trait de pro­me­nade. Et le chas­seur, Pepík, qui mon­tait un télé­gramme pour la chambre 55. Et vous, ins­pec­teur, qui êtes sor­ti de votre chambre quand la com­tesse a crié. »

« Per­sonne d’autrrre ? »

« Non. Per­sonne d’autre. »

« Et le chien ? L’a-t-elle vu avant la disparrrition ? »

Nou­velle séquence de traduction.

« Elle dit que oui, elle a vu Sis­si vers qua­torze heures trente, quand elle a fait le ménage dans la suite de la com­tesse. Le chien dor­mait sur un cous­sin de soie, près de la fenêtre. La com­tesse était sor­tie faire une course — elle ne sait pas où — et lui avait deman­dé de ne pas déran­ger Sissi. »

Pru­nelle dres­sa l’o­reille. Voi­là qui était inté­res­sant. La com­tesse était sor­tie. Le chien était res­té seul. N’im­porte qui aurait pu entrer dans la suite pen­dant son absence et…

« La suite était-elle ferrrr­mée à clé ? »

Tra­duc­tion. Réponse. Hési­ta­tion. Contre-traduction.

« Elle dit qu’elle ne sait pas. Elle est entrée avec son passe-par­tout. Elle n’a pas véri­fié si la porte était ver­rouillée avant. »

« Et quand elle est res­sorrr­tie ? A‑t-elle ferrrr­mé à clé ? »

« Non. Elle dit qu’elle ne ferme jamais à clé les chambres des clients quand ils sont sor­tis, sauf s’ils le demandent expres­sé­ment. C’est la poli­tique de l’hôtel. »

Pru­nelle sen­tit mon­ter en lui l’ex­ci­ta­tion du chas­seur qui flaire une piste. La suite était res­tée ouverte ! N’im­porte qui aurait pu y entrer ! Le voleur de chien — c’est-à-dire Fer­nand Mirocle, il en était main­te­nant convain­cu — avait sim­ple­ment atten­du que la com­tesse sorte, était entré dans la suite, avait attra­pé Sis­si, et avait dis­pa­ru dans la nature !

Res­tait à déter­mi­ner com­ment. Et pour­quoi. Et où il avait emme­né l’a­ni­mal. Et sur­tout, quel était le rap­port avec l’es­cro­que­rie parisienne.

Mais ces détails, Pru­nelle en était cer­tain, fini­raient par s’é­clair­cir. Il suf­fi­sait de conti­nuer à chercher.

« Merrr­ci, Madame », dit-il à Bože­na avec un hoche­ment de tête magna­nime. « Vous pou­vez disposer. »

La femme de chambre, qui n’a­vait pas com­pris un mot mais qui avait devi­né qu’on la congé­diait, fit une petite révé­rence et s’é­clip­sa avec un sou­la­ge­ment visible.

Le troi­sième témoin fut Pepík Horáček, le chas­seur roux et lou­cheur que nous avons déjà aperçu.

Pepík avait dix-neuf ans, un visage constel­lé de taches de rous­seur, un stra­bisme divergent qui lui don­nait l’air de regar­der deux choses à la fois (ce qui, dans son métier, pou­vait être consi­dé­ré comme un avan­tage), et une admi­ra­tion sans bornes pour tout ce qui venait de France, pays qu’il n’a­vait jamais visi­té mais dont il rêvait depuis l’en­fance, ayant lu dans sa jeu­nesse une tra­duc­tion tchèque des *Trois Mous­que­taires* qui l’a­vait mar­qué à jamais.

Apprendre qu’un véri­table ins­pec­teur de police fran­çais séjour­nait à l’hô­tel avait été pour lui un évé­ne­ment com­pa­rable à l’ap­pa­ri­tion d’une comète ou à la visite d’un archange. Depuis l’ar­ri­vée de Pru­nelle, il le sui­vait des yeux avec une dévo­tion muette, guet­tant ses moindres gestes, épiant ses moindres paroles, et accu­mu­lant des obser­va­tions qu’il consi­gnait le soir dans un car­net secret, en vue d’un roman poli­cier qu’il comp­tait écrire un jour et qui le ren­drait célèbre dans toute la Mitteleuropa.

Être convo­qué pour un inter­ro­ga­toire par ce grand homme — car Pepík, mal­gré les appa­rences, consi­dé­rait Pru­nelle comme un grand homme — le plon­gea dans un état d’ex­ci­ta­tion proche de l’apoplexie.

« Mon­sieur l’ins­pec­teur ! » s’ex­cla­ma-t-il en fran­çais, avec un accent tchèque à cou­per au cou­teau mais une gram­maire éton­nam­ment cor­recte. « C’est un hon­neur ! Un très grand hon­neur ! Je suis à votre ser­vice ! Entiè­re­ment ! Complètement ! »

Pru­nelle, peu habi­tué à sus­ci­ter un tel enthou­siasme, fut momen­ta­né­ment décontenancé.

« Euh… oui. Trrr­rès bien. Asseyez-vous, jeune homme. »

Pepík s’as­sit, ou plu­tôt se lais­sa tom­ber sur une chaise, les yeux brillants, le souffle court, comme un chien de chasse à qui l’on vient de mon­trer un faisan.

« Vous parrr­lez frrrrançais ? »

« Oui, Mon­sieur l’ins­pec­teur ! J’ai appris tout seul ! Avec des livres ! Alexandre Dumas ! Vic­tor Hugo ! Eugène Sue ! Les grands maîtres ! »

L’ins­pec­teur hocha la tête, vague­ment impressionné.

« Bien, bien. Parrr­lez-moi de hierrr aprr­rès-midi. Vous étiez dans le cou­loirrrr du trr­roi­sième étage ? »

« Oui, Mon­sieur l’ins­pec­teur ! Je mon­tais un télé­gramme pour la chambre 55 ! Mon­sieur Peter­sen, un Danois qui attend des nou­velles de Copen­hague ! Sa femme est malade, il paraît, mais entre nous je pense qu’elle n’est pas vrai­ment malade, je pense qu’elle veut divor­cer, parce que Mon­sieur Peter­sen reçoit aus­si des télé­grammes d’une cer­taine Fräu­lein Schmidt de Ber­lin, et… »

« Oui, oui », cou­pa Pru­nelle, qui n’a­vait que faire des intrigues matri­mo­niales du client danois. « Avez-vous vu quelque chose de sus­pect ? Quel­qu’un qui se serrr­rait intro­duit dans la suite de la comtesse ? »

Pepík réflé­chit inten­sé­ment, plis­sant les yeux — ce qui, compte tenu de son stra­bisme, pro­dui­sait un effet assez saisissant.

« Non, Mon­sieur l’ins­pec­teur. Je n’ai vu per­sonne entrer dans la suite. Mais… »

« Mais ? »

« Mais j’ai vu quel­qu’un en sortir. »

Pru­nelle se redres­sa sur sa chaise.

« Qui ? Quand ? »

« C’é­tait vers quinze heures, peut-être quinze heures dix. Je mon­tais l’es­ca­lier avec le télé­gramme. J’ai vu un homme sor­tir de la suite 51 — la suite de la com­tesse — et se diri­ger vers l’es­ca­lier de ser­vice, au bout du couloir. »

« Un homme ? Quel homme ? À quoi rrrressemblait-il ? »

Pepík fer­ma les yeux, comme pour mieux visua­li­ser la scène.

« Grand. Mince. Élé­gant. Cos­tume gris, je crois, ou peut-être bleu fon­cé. Un cha­peau. Une mous­tache fine. Il mar­chait vite. Il ne m’a pas vu, ou il a fait sem­blant de ne pas me voir. »

Le cœur de Pru­nelle bat­tait à tout rompre. Un homme ! Sor­tant de la suite ! Avec une mous­tache ! Cela ne pou­vait être que Mirocle !

« L’a­vez-vous rrr­re­con­nu ? Était-ce un client de l’hôtel ? »

« Je ne sais pas, Mon­sieur l’ins­pec­teur. Je ne l’ai vu que de dos, et seule­ment pen­dant quelques secondes. Mais… »

« Mais ? »

« Mais j’ai l’im­pres­sion de l’a­voir déjà vu quelque part. Dans le hall, peut-être. Ou au café. Je ne suis pas sûr. »

Pru­nelle sor­tit de sa poche une pho­to­gra­phie frois­sée qu’il avait empor­tée de Paris — un por­trait de Fer­nand Mirocle pris lors d’une arres­ta­tion anté­rieure, quelques années plus tôt, pour une affaire de faux titres de noblesse.

« Est-ce cet homme ? »

Pepík exa­mi­na la pho­to­gra­phie avec atten­tion, tour­nant la tête dans un sens puis dans l’autre pour com­pen­ser son strabisme.

« Je… je ne sais pas, Mon­sieur l’ins­pec­teur. L’homme que j’ai vu por­tait un cha­peau, et la pho­to est un peu floue, et je ne l’ai vu que de dos… Mais c’est pos­sible. Oui, c’est pos­sible. La mous­tache ressemble. »

C’é­tait suf­fi­sant pour Pru­nelle. Dans son esprit, la cer­ti­tude s’é­tait déjà cris­tal­li­sée : Fer­nand Mirocle, l’es­croc qu’il recher­chait, était l’homme qui avait volé le chien de la com­tesse. Les deux affaires n’en fai­saient qu’une. Il n’a­vait plus qu’à retrou­ver Mirocle, et tout s’éclaircirait.

« Excellllent ! » s’ex­cla­ma-t-il en se levant d’un bond. « Vous m’a­vez été trrr­rès utile, jeune homme ! Trrr­rès utile ! »

Pepík rayon­nait comme si on venait de lui remettre la Légion d’honneur.

« Mer­ci, Mon­sieur l’ins­pec­teur ! Si je peux faire quoi que ce soit d’autre… n’im­porte quoi… je suis à votre dis­po­si­tion ! Jour et nuit ! »

« Je n’y man­querrr­rai pas », pro­mit Pru­nelle en lui tapo­tant l’é­paule avec une condes­cen­dance bienveillante.

Et il sor­tit du salon, convain­cu d’a­voir fait un pas de géant vers la réso­lu­tion de l’affaire.

Le reste de la mati­née fut consa­cré à l’in­ter­ro­ga­toire des autres témoins poten­tiels : Herr Mül­ler, le client alle­mand de la chambre 48, qui tous­sait effec­ti­ve­ment beau­coup — une bron­chite chro­nique, expli­qua-t-il entre deux quintes — et qui n’a­vait rien vu ni rien enten­du ; Pan Dvořák, le jeune Tchèque de la chambre 53, un étu­diant en droit timide et bègue qui rou­gis­sait chaque fois qu’on lui adres­sait la parole et qui jura ses grands dieux n’a­voir croi­sé per­sonne dans le cou­loir ; et Mon­sieur Peter­sen, le Danois de la chambre 55, qui refu­sa de répondre aux ques­tions de l’ins­pec­teur sous pré­texte qu’il atten­dait un télé­gramme urgent et qu’il n’a­vait pas de temps à perdre avec des his­toires de chien.

Aucun de ces inter­ro­ga­toires ne don­na le moindre résul­tat utile, ce qui ne décou­ra­gea nul­le­ment Pru­nelle, per­sua­dé que la véri­té fini­rait par écla­ter, comme elle écla­tait tou­jours dans les romans poli­ciers qu’il ne lisait jamais mais dont il avait enten­du parler.

Il était envi­ron treize heures quand il redes­cen­dit au café pour déjeu­ner. Il s’ins­tal­la à la même table que le matin, com­man­da un gou­lasch — car il fal­lait bien goû­ter à la cui­sine locale, même si elle lui ins­pi­rait une méfiance ins­tinc­tive — et un verre de bière, et entre­prit de réca­pi­tu­ler men­ta­le­ment les élé­ments de l’enquête.

C’est alors qu’il le vit.

L’homme au cognac.

L’homme qu’il avait aper­çu la veille dans le cou­loir, au moment de la crise de la com­tesse, et qu’il avait com­plè­te­ment oublié depuis.

L’homme était assis à une table, près du comp­toir, seul, un jour­nal déplié devant lui et une tasse de café à por­tée de main. Il était vêtu avec une élé­gance dis­crète — cos­tume de bonne coupe, cra­vate de soie, pochette assor­tie — et arbo­rait une fine mous­tache brune qui lui don­nait un air de dan­dy fin de siècle éga­ré dans les années vingt.

Mais ce n’é­tait pas son élé­gance qui retint l’at­ten­tion de Prunelle.

C’é­tait son regard.

Un regard qui, pen­dant une frac­tion de seconde, croi­sa celui de l’ins­pec­teur et s’y attar­da avec une inten­si­té trou­blante, avant de se détour­ner vers le jour­nal comme si de rien n’était.

Pru­nelle sen­tit un fris­son lui par­cou­rir l’échine.

Cet homme l’ob­ser­vait. Il en était cer­tain. Cet homme l’ob­ser­vait depuis le début, peut-être même depuis son arri­vée à l’hô­tel. Et cet homme — il en aurait mis sa main au feu — cet homme savait quelque chose.

Était-ce Mirocle ? La des­crip­tion cor­res­pon­dait vague­ment à celle de Pepík : grand, mince, élé­gant, mous­ta­chu. Mais la pho­to­gra­phie que Pru­nelle avait mon­trée au chas­seur datait de plu­sieurs années. Mirocle avait pu chan­ger. Se teindre les che­veux. Modi­fier sa coupe de mous­tache. Adop­ter une nou­velle identité.

L’ins­pec­teur déci­da de l’aborder.

Il se leva, tra­ver­sa la salle d’un pas qu’il vou­lait non­cha­lant mais qui était plu­tôt cha­lou­pé, et s’ar­rê­ta devant la table de l’inconnu.

« Mon­sieur », dit-il avec un sou­rire qui se vou­lait affable mais qui res­sem­blait davan­tage à une gri­mace, « je suis l’ins­pec­teurrrr Prrr­ru­nelle, de la Sûrr­re­té frrr­ran­çaise. Pourrr­rais-je vous poser quelques questions ? »

L’homme leva les yeux de son jour­nal. Son visage n’ex­pri­mait rien — ni sur­prise, ni inquié­tude, ni même curio­si­té. Juste une poli­tesse loin­taine, comme celle d’un aris­to­crate rece­vant la visite d’un domestique.

« Bien sûr, ins­pec­teur », dit-il avec un léger accent que Pru­nelle fut inca­pable d’i­den­ti­fier. « Asseyez-vous, je vous en prie. »

Pru­nelle s’assit.

« Votrrre nom, s’il vous plaît ? »

« Lazare. Vic­tor Lazare. »

« Frrr­ran­çais ? »

« Belge. »

« Ah. »

Il y eut un silence. Pru­nelle ne savait pas très bien com­ment pour­suivre. L’homme — Lazare — le regar­dait avec une expres­sion d’at­tente polie, comme s’il était prêt à répondre à n’im­porte quelle ques­tion mais ne comp­tait pas faci­li­ter la conversation.

« Vous… vous séjourrrr­nez à l’hô­tel depuis longtemps ? »

« Trois semaines envi­ron. Je suis ici pour affaires. »

« Quel genre d’affairrrres ? »

« Import-export. Tex­tile. Rien de très pas­sion­nant, je le crains. »

Pru­nelle hocha la tête, fei­gnant de trou­ver cette réponse satis­fai­sante alors qu’elle ne lui appre­nait rien.

« Vous étiez dans le cou­loirrrr hierrr, au moment de l’in­ci­dent avec la comtesse. »

« En effet. J’ai enten­du des cris. Je suis sor­ti de ma chambre pour voir ce qui se pas­sait. Comme tout le monde, je suppose. »

« Avez-vous vu quelque chose de sus­pect ? Avant les crrr­ris ? Quel­qu’un qui se serrr­rait intro­duit dans la suite de la comtesse ? »

Lazare réflé­chit un ins­tant, ou fit sem­blant de réfléchir.

« Non, ins­pec­teur. Je n’ai rien vu. J’é­tais dans ma chambre, en train de lire. Je n’ai enten­du que les cris de la comtesse. »

« Et le chien ? L’a­viez-vous déjà vu ? »

« Le bichon ? Oui, bien sûr. Tout l’hô­tel connaît Sis­si. La com­tesse la pro­mène dans le hall plu­sieurs fois par jour. C’est un ani­mal char­mant, quoi­qu’un peu nerveux. »

Pru­nelle cher­chait déses­pé­ré­ment une ques­tion qui ferait tré­bu­cher son inter­lo­cu­teur, qui révé­le­rait une faille dans son his­toire, qui prou­ve­rait qu’il était bien l’homme qu’il pré­ten­dait ne pas être. Mais Lazare répon­dait à tout avec une aisance décon­cer­tante, sans jamais se contre­dire ni mon­trer le moindre signe de nervosité.

« Bien », finit par dire l’ins­pec­teur, faute de mieux. « Je vous rrr­re­mer­cie, Mon­sieur Lazare. Si vous vous sou­ve­nez de quoi que ce soit… »

« Je vien­drai vous trou­ver immé­dia­te­ment », com­plé­ta Lazare avec un sou­rire qui pou­vait être sin­cère ou moqueur, impos­sible à dire.

Pru­nelle se leva, ajus­ta son binocle, et retour­na à sa table où son gou­lasch refroi­dis­sait dans son assiette.

Il ne savait pas encore si Vic­tor Lazare était Fer­nand Mirocle, ou un com­plice, ou un simple témoin, ou per­sonne d’im­por­tant. Mais il avait la cer­ti­tude — une cer­ti­tude irra­tion­nelle, vis­cé­rale, typi­que­ment pru­nel­lienne — que cet homme jouait un rôle dans cette affaire.

Et il comp­tait bien décou­vrir lequel.

L’a­près-midi appor­ta un rebon­dis­se­ment inattendu.

Vers seize heures, alors que Pru­nelle fai­sait une sieste dans sa chambre — l’en­quête était un tra­vail épui­sant —, des coups frap­pés à sa porte le tirèrent de son sommeil.

« Quoi ? Qu’est-ce que c’est ? » grom­me­la-t-il en se redres­sant sur son lit, les che­veux en bataille et le binocle de travers.

« Mon­sieur l’ins­pec­teur ! Mon­sieur l’ins­pec­teur ! » C’é­tait la voix de Pepík, hys­té­rique d’ex­ci­ta­tion. « On a retrou­vé le chien ! On a retrou­vé Sissi ! »

Pru­nelle bon­dit hors de son lit, man­qua de tré­bu­cher sur ses chaus­sures qu’il avait lais­sées au milieu de la chambre, et ouvrit la porte à la volée.

« Où ça ? Quand ? Comment ? »

« Dans la cave ! » hale­ta Pepík. « Le som­me­lier est des­cen­du cher­cher une bou­teille de tokay pour la com­tesse, et il l’a trou­vée là, der­rière les ton­neaux de bière ! Elle est vivante ! Elle va bien ! »

Pru­nelle des­cen­dit les esca­liers quatre à quatre — ce qui, compte tenu de son embon­point et de son manque d’exer­cice, faillit lui être fatal — et arri­va dans le hall au moment où la com­tesse Bat­thyá­ny-Stratt­mann, en larmes, ser­rait contre sa poi­trine opu­lente un petit ani­mal blanc qui jap­pait frénétiquement.

« Ma Sis­si ! Ma ché­rie ! Mon tré­sor ! » san­glo­tait la com­tesse en hon­grois, en alle­mand et en fran­çais mélan­gés. « Tu es reve­nue ! Tu m’es revenue ! »

Le chien — car c’é­tait bien Sis­si, recon­nais­sable à son col­lier de velours rouge orné des armoi­ries fami­liales — léchait fré­né­ti­que­ment le visage de sa maî­tresse, appa­rem­ment aus­si heu­reuse de la retrou­ver qu’elle l’é­tait de le retrouver.

« Com­ment est-elle arrr­ri­vée dans la cave ? » deman­da Pru­nelle à Mon­sieur Novák, qui assis­tait à la scène avec son impas­si­bi­li­té habituelle.

« Per­sonne ne le sait, ins­pec­teur. Le som­me­lier l’a trou­vée der­rière les ton­neaux, comme s’il elle s’é­tait cachée là. Elle n’é­tait pas atta­chée. Elle sem­blait en bonne san­té, quoi­qu’un peu affamée. »

« Quel­qu’un l’a enfer­mée là ! » décla­ra Pru­nelle avec convic­tion. « Le voleur l’a enfer­mée dans la cave pour la récu­pé­rer plus tard ! »

« C’est pos­sible », concé­da le concierge sans enthousiasme.

« Ou alors elle s’est échap­pée de la suite et s’est éga­rée dans l’hô­tel », sug­gé­ra une voix der­rière eux.

Pru­nelle se retour­na. C’é­tait Vic­tor Lazare, qui obser­vait la scène depuis le seuil du café, son éter­nel air de déta­che­ment amu­sé peint sur le visage.

« Les bichons sont des chiens curieux », conti­nua-t-il. « Ils aiment explo­rer. Et les caves sont des endroits atti­rants pour les ani­maux — il y fait frais, c’est sombre, ça sent le fro­mage et la viande séchée. Peut-être que Sis­si a tout sim­ple­ment pro­fi­té d’une porte ouverte pour aller faire un tour et s’est retrou­vée coin­cée en bas. »

Cette expli­ca­tion, par­fai­te­ment ration­nelle, ne conve­nait pas du tout à Pru­nelle. Elle rui­nait sa théo­rie du com­plot inter­na­tio­nal, son tra­fic de chiens de race, son réseau d’es­pion­nage au ser­vice d’une puis­sance étrangère.

« Non », dit-il en secouant la tête. « Non, c’est trrr­rop simple. Quel­qu’un a volé ce chien et l’a caché dans la cave. Et je trr­rou­ve­rai qui. »

Lazare haus­sa les épaules.

« Comme vous vou­drez, ins­pec­teur. Mais il me semble que l’af­faire est réso­lue. Le chien est retrou­vé. La com­tesse est heu­reuse. Que deman­der de plus ? »

« La véri­té, Mon­sieur Lazare », répon­dit Pru­nelle avec une solen­ni­té de pro­cu­reur. « La vérrrrité ! »

Et sur ces mots, il tour­na les talons et remon­ta dans sa chambre, convain­cu que l’af­faire était loin d’être terminée.

Il avait raison.

Vers vingt-deux heures, alors qu’il lisait pour la troi­sième fois la même page du *Code pénal fran­çais* sans par­ve­nir à se concen­trer, des coups furent à nou­veau frap­pés à sa porte.

C’é­tait Pepík, le visage défait.

« Mon­sieur l’ins­pec­teur… Sis­si a encore disparu. »

*(À suivre)*

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