Le bichon
de l’Hôtel Paříž
Le bichon de l’Hôtel Paříž
Lundi — Où l’inspecteur Prunelle arrive à Prague, découvre l’Hotel Paris, et se trouve mêlé bien malgré lui à une affaire de la plus haute importance
Le train en provenance de Paris-Est entra en gare de Praha Hlavní nádraží avec quarante-sept minutes de retard, ce qui, selon les standards des Chemins de fer tchécoslovaques de l’époque, constituait une performance remarquable, presque suspecte, et l’inspecteur Gaston Prunelle, de la Sûreté générale, qui avait passé les trois derniers jours à somnoler dans un compartiment de deuxième classe dont le chauffage fonctionnait par intermittences capricieuses — tantôt étouffant comme un hammam de Constantinople, tantôt glacial comme une datcha sibérienne —, descendit sur le quai avec la majesté un peu raide d’un homme qui n’a pas dormi correctement depuis Strasbourg et qui, par ailleurs, ne sait absolument pas où il se trouve.
Prague, en ce mois de mai 1925, était une ville qui ne ressemblait à aucune autre, ce que Prunelle aurait pu constater s’il avait pris la peine de lever les yeux vers la verrière Art nouveau de la gare, chef-d’œuvre de ferronnerie et de verre coloré qui méritait à elle seule le déplacement, mais l’inspecteur, occupé à rajuster son binocle qui avait la fâcheuse habitude de glisser sur son nez à chaque mouvement un peu brusque, ne vit rien de tout cela, pas plus qu’il ne remarqua les mosaïques du hall principal, ni les fresques allégoriques représentant le Commerce et l’Industrie sous les traits de femmes drapées à l’antique, ni même le kiosque à journaux où s’empilaient les éditions du matin dans une langue qu’il prit d’abord pour du russe, puis pour de l’allemand mal orthographié, avant de se rappeler, avec un froncement de sourcils perplexe, que les Tchécoslovaques avaient leur propre idiome, ce qui lui parut être une complication parfaitement superflue dans un monde qui n’en manquait déjà pas.
Il faut dire quelques mots de l’inspecteur Prunelle, car c’est un personnage qui mérite qu’on s’y attarde, ne serait-ce que pour comprendre comment un homme aussi manifestement inadapté à sa profession avait pu atteindre le grade d’inspecteur principal dans une institution aussi vénérable que la Sûreté française.
Gaston Prunelle avait cinquante-trois ans, une moustache monumentale dont les pointes recourbées vers le haut défiaient quotidiennement les lois de la gravité grâce à l’application matinale d’une cire hongroise qu’il se faisait envoyer de Budapest par correspondance (et dont il ignorait, bien sûr, qu’elle était fabriquée à Levallois-Perret), un embonpoint confortable qu’il attribuait à sa constitution plutôt qu’à son goût immodéré pour les pâtisseries, et un binocle perpétuellement de travers qui lui donnait l’air de quelqu’un qui regarde le monde avec une perplexité teintée de reproche, comme si l’univers entier était coupable de quelque chose mais refusait obstinément de passer aux aveux.
Sa montre gousset, héritée d’un oncle maternel qui avait fait fortune dans le commerce des peaux de lapin en Australie avant de tout perdre au baccara sur la Côte d’Azur, était d’une taille si extravagante qu’elle déformait la poche de son gilet et produisait, quand il marchait d’un pas un peu vif, un balancement pendulaire qui lui donnait l’allure d’un métronome ambulant. Il la consultait en moyenne quarante-sept fois par jour, y compris dans des circonstances où l’heure n’avait aucune espèce d’importance, comme au milieu d’une filature ou pendant un interrogatoire, ce qui avait le don d’exaspérer ses supérieurs et de décontenancer les suspects.
Quant à la raison de sa présence à Prague, elle tenait en quelques mots : un certain Fernand Mirocle, escroc de son état, spécialisé dans les fausses sociétés d’investissement dans les colonies et les héritages africains imaginaires, avait eu l’imprudence de soulager une veuve parisienne d’une somme considérable avant de disparaître dans la nature, et ladite veuve, qui se trouvait être la belle-sœur d’un sous-secrétaire d’État aux Postes et Télégraphes, avait fait suffisamment de bruit pour qu’on dépêchât quelqu’un à sa recherche. Que ce quelqu’un fût Prunelle plutôt qu’un enquêteur compétent tenait moins à ses qualités professionnelles qu’au désir unanime du Quai des Orfèvres de l’éloigner de Paris pendant quelques semaines, à la suite d’une affaire de cambriolage au cours de laquelle il avait, par un enchaînement de maladresses qu’il serait trop long de détailler ici, fait arrêter par erreur un conseiller municipal, le propre neveu du préfet, et un archevêque en visite privée.
L’inspecteur traversa le hall de la gare en consultant sa montre (il était quatorze heures sept, information dont il ne sut que faire), évita de justesse un porteur qui transportait une malle de dimensions pharaoniques, trébucha sur un chien de race indéterminée qui dormait paisiblement au milieu du passage, et finit par atteindre la sortie, où l’attendait Prague.
Prague, donc.
Prague au printemps 1925, capitale d’une république qui n’avait que sept ans d’existence et se comportait déjà comme si elle en avait mille. Prague avec ses coupoles vertes et ses flèches gothiques, ses façades baroques et ses passages Art nouveau, ses tramways brinquebalants et ses calèches anachroniques, ses cafés littéraires où des poètes surréalistes réinventaient le monde entre deux verres de slivovice, ses cabarets où l’on jouait du jazz américain avec un accent mitteleuropéen, ses rues pavées qui montaient vers le Château et descendaient vers la Vltava dans un désordre urbanistique qui aurait donné des vapeurs au baron Haussmann.
L’inspecteur Prunelle ne vit rien de tout cela.
Il vit un fiacre, héla le cocher d’un « Hé ! » impérieux, et articula très distinctement, comme on le fait quand on s’adresse à un étranger qu’on soupçonne de surdité ou d’arriération mentale : « HO-TEL PA-RRIS. » Le cocher, un homme d’une soixantaine d’années dont le visage était si profondément sillonné de rides qu’il ressemblait à un plan cadastral de la Bohême, hocha la tête avec une lenteur qui pouvait signifier l’assentiment, l’incompréhension, ou simplement une raideur cervicale, et mit son attelage en branle.
Le trajet jusqu’à l’hôtel prit environ quinze minutes, durant lesquelles Prunelle sortit sa montre à onze reprises, ce qui représentait une fréquence inhabituellement élevée, même pour lui, et témoignait d’une nervosité qu’il aurait été bien en peine d’expliquer. Il regardait défiler les façades pragoises avec cette expression de méfiance polie que les Français réservent traditionnellement à tout ce qui n’est pas français, c’est-à-dire à la plus grande partie de l’univers connu, et se demandait pourquoi diable on avait baptisé « Paris » un hôtel situé dans une ville qui en était si manifestement l’antithèse.
Car Prunelle, il faut le dire, était de ces Parisiens qui considèrent que le monde se divise en deux catégories : Paris, et les endroits qui ne sont pas Paris. Cette seconde catégorie, infiniment plus vaste que la première, comprenait aussi bien la banlieue que la province, l’Europe que les Amériques, et lui inspirait une perplexité teintée de commisération. Qu’on pût vivre ailleurs qu’entre la place de la Concorde et le Père-Lachaise lui semblait relever du mystère anthropologique, voire de la pathologie.
Le fiacre s’arrêta devant l’Hotel Paris.
L’inspecteur, pour la première fois depuis son arrivée, consentit à lever les yeux.
Et ce qu’il vit lui coupa le souffle.
⁂
L’Hotel Paris — il faudrait prononcer « Paříž » à la tchèque, avec un accent sur le i et un háček sur le z, mais Prunelle n’était pas homme à s’encombrer de diacritiques — se dressait au coin de la rue U Obecního domu, face à la Maison municipale, et constituait l’un des plus beaux exemples d’architecture Art nouveau de toute la Bohême, ce qui, en 1925, voulait encore dire quelque chose.
Sa façade, érigée en 1904 par les architectes Jan Vejrych et Antonín Pfeiffer — deux noms que Prunelle aurait été bien incapable de prononcer et qu’il n’essaya d’ailleurs jamais —, était un feu d’artifice pétrifié, une explosion de courbes et de contre-courbes, de balcons en fer forgé et de bow-windows en saillie, de mosaïques aux tons d’or et de turquoise représentant des allégories que nul n’avait jamais pris la peine d’identifier avec certitude mais qui semblaient avoir un rapport avec le commerce, l’hospitalité, ou peut-être simplement le plaisir de décorer.
Au-dessus de l’entrée principale, des lettres dorées annonçaient « HOTEL PAŘÍŽ » dans une typographie si ornementée qu’on aurait dit une ligne de portées musicales conçue par un compositeur sous l’emprise de l’absinthe. Des cariatides soutenaient un balcon du premier étage avec cette expression de résignation stoïque qu’on observe chez les cariatides du monde entier, comme si elles avaient depuis longtemps renoncé à comprendre pourquoi on les avait condamnées à porter des architraves pour l’éternité. Des grappes de raisin en stuc s’enroulaient autour des fenêtres, des tournesols de céramique s’épanouissaient au-dessus des corniches, et l’ensemble produisait sur le spectateur un effet de surprise joyeuse, comme si l’immeuble lui-même était étonné d’exister.
Prunelle resta quelques secondes immobile sur le trottoir, la bouche entrouverte, sa moustache frémissant imperceptiblement — ce qui, chez lui, était le signe d’une émotion violente —, puis il ajusta son binocle, sortit sa montre (quatorze heures vingt-trois), et pénétra dans l’établissement avec la détermination un peu raide d’un homme qui refuse de se laisser impressionner par quoi que ce soit.
Le hall de l’Hotel Paris était, si la chose est possible, encore plus extravagant que sa façade.
Imaginez un espace de dimensions modestes — car l’hôtel, malgré son ambition décorative, n’avait rien d’un palace —, mais où chaque centimètre carré avait été traité comme si le salut de l’humanité en dépendait. Le sol était un damier de marbre noir et blanc, légèrement irrégulier, qui produisait sous les pas un claquement solennel. Les murs disparaissaient sous des boiseries de chêne sculpté, interrompues çà et là par des miroirs biseautés qui multipliaient l’espace à l’infini et donnaient au visiteur l’impression troublante d’être observé par plusieurs versions de lui-même, toutes également perplexes.
Un lustre monumental pendait du plafond comme une méduse de cristal fossilisée, ses pendeloques frémissant au moindre courant d’air. Un escalier de marbre rose montait vers les étages en décrivant une courbe si voluptueuse qu’on aurait dit qu’il hésitait lui-même sur la direction à prendre. Des fauteuils de velours grenat, disposés autour de guéridons de marbre, attendaient des occupants avec une patience séculaire. Et partout, absolument partout, des plantes vertes : des palmiers en pot, des fougères en suspension, des aspidistras dans des cache-pots de faïence, comme si l’hôtel avait voulu recréer en son sein une jungle tropicale, mais une jungle tropicale domestiquée, civilisée, soumise aux règles de la bienséance austro-hongroise.
Derrière le comptoir de la réception, qui était lui-même une œuvre d’art en acajou incrusté de nacre, se tenait un personnage que nous appellerons Monsieur Novák, bien que ce ne fût pas son vrai nom — mais les concierges d’hôtel ont droit à leur part de mystère.
Monsieur Novák avait soixante-deux ans, un crâne parfaitement chauve qu’il frottait avec un mouchoir à intervalles réguliers comme s’il espérait en faire jaillir des idées, et cette capacité extraordinaire qu’ont les grands concierges de jauger un client en trois secondes et de déterminer avec une précision infaillible s’il va causer des ennuis. L’inspecteur Prunelle, il le comprit instantanément, allait causer des ennuis.
« Bonjourrrr ! » lança Prunelle en s’approchant du comptoir avec cette démarche chaloupée que lui imposait le balancement de sa montre gousset. « Je suis l’inspecteurrrr Prrrrunelle, de la Sûrrreté frrrrançaise. »
Il roulait ses R avec une emphase qui aurait paru excessive même à Sarah Bernhardt. C’était chez lui un tic nerveux qui s’accentuait en présence d’étrangers, comme si le roulement des R constituait une sorte de laissez-passer linguistique, une preuve irréfutable de francité.
Monsieur Novák, qui parlait un français impeccable — car les bons concierges parlent toutes les langues, c’est une loi de l’univers aussi immuable que la gravitation —, inclina légèrement la tête.
« Bienvenue à l’Hotel Paris, inspecteur. Nous vous attendions. »
Cette phrase, pourtant banale, produisit sur Prunelle un effet remarquable. Ses sourcils — deux chenilles poivre et sel qui vivaient leur vie propre au-dessus de son binocle — se haussèrent simultanément.
« Vous m’attendiez ? » répéta-t-il d’un ton où perçait une certaine méfiance. « Comment saviez-vous que j’allais venirrrr ? »
« La préfecture de police de Paris a télégraphié hier pour réserver votre chambre, inspecteur. La 47, au troisième étage. Vue sur la Maison municipale. »
Prunelle parut à la fois soulagé et vaguement déçu. Il avait espéré, peut-être, que sa venue fût entourée d’un mystère plus épais.
« Ah. Bien. Trrrrès bien. »
Il sortit sa montre (quatorze heures trente et une), la contempla comme si elle contenait la réponse à des questions qu’il n’avait pas encore formulées, puis la rangea dans son gilet avec un soupir.
« Je suis ici pour une affairrrre de la plus haute imporrrtance », déclara-t-il à mi-voix, en se penchant vers le concierge avec un air de conspirateur qui aurait fait sourire n’importe qui d’autre que Monsieur Novák, dont le visage était aussi expressif qu’une façade d’immeuble haussmannien. « Un crrriminel frrrrançais se cache peut-êtrrre dans votrrre établissement. »
« Vraiment ? » dit le concierge avec une politesse si parfaite qu’elle frisait l’impertinence.
« Un cerrtain Ferrnand Mirrocle. Escroc. Dangerrreux. »
Monsieur Novák feuilleta son registre avec une lenteur qui pouvait être interprétée comme de la méticulosité ou comme une forme subtile de moquerie.
« Nous n’avons personne de ce nom parmi nos clients actuels, inspecteur. Mais je garderai l’œil ouvert. »
« Faites donc », approuva Prunelle avec une gravité de circonstance. « Et si vous rrrremarquez quoi que ce soit de suspect… n’imporrrrte quoi… venez me trrrrouver immédiatement. »
Il tapota le comptoir de son index comme pour sceller un pacte, puis se dirigea vers l’escalier, sa malle à la traîne — car il avait refusé l’aide du chasseur, un jeune homme roux qui louchait légèrement et qui passerait le reste de la semaine à observer l’inspecteur avec un mélange de fascination et d’effarement.
⁂
La chambre 47 était exactement ce qu’on pouvait attendre d’un hôtel Art nouveau de standing moyen : ni assez grande pour qu’on s’y sentît perdu, ni assez petite pour qu’on y fût à l’étroit, mais décorée avec cette profusion ornementale qui caractérisait l’époque et qui ferait ricaner les minimalistes du siècle suivant.
Le lit était un monument de cuivre et de laiton dont les montants s’élevaient vers le plafond comme les mâts d’un navire en partance pour des contrées oniriques. La table de nuit supportait une lampe à abat-jour de verre dépoli, œuvre probable de quelque artisan formé dans les ateliers de Loetz ou de Pallme-König, et qui représentait, autant qu’on pût en juger, une libellule se posant sur un nénuphar, ou peut-être un dirigeable survolant un chou-fleur, l’Art nouveau ayant toujours cultivé une certaine ambiguïté iconographique.
La fenêtre donnait effectivement sur la Maison municipale, dont la coupole verte brillait dans la lumière de l’après-midi comme le casque d’un guerrier fantastique. Prunelle s’en approcha, écarta le rideau de dentelle avec la délicatesse d’un homme qui manipule des preuves sur une scène de crime, et contempla la vue avec une moue dubitative.
« Mouais », dit-il à voix haute, car il avait pris l’habitude de se parler à lui-même, faute d’interlocuteurs suffisamment intéressants. « Ce n’est pas Parrrris. »
Ce qui était parfaitement exact, Prague n’étant pas Paris, mais qui témoignait d’une capacité d’observation assez limitée, un peu comme si quelqu’un avait déclaré, en contemplant l’océan Atlantique : « Ce n’est pas la Manche. »
Il entreprit de défaire sa malle, ce qui lui prit un temps considérable car il avait emporté bien plus d’affaires qu’il n’en fallait pour une mission d’une semaine ou deux : trois costumes complets, sept chemises, une douzaine de cravates (dont une à pois qu’il ne portait jamais mais qu’il emmenait partout, comme un talisman textile), deux paires de chaussures de rechange, un nécessaire de toilette comprenant sa fameuse cire à moustache, un exemplaire corné du *Code pénal français* édition 1921, et, pour des raisons qu’il aurait été bien en peine d’expliquer, un parapluie de golf.
Il était en train de ranger ses cravates dans l’armoire — une opération qu’il accomplissait avec un soin maniaque, les classant par couleur, puis par motif, puis par longueur — quand un bruit lui parvint du couloir.
Un hurlement.
Un hurlement de femme, strident, déchirant, modulé sur plusieurs octaves comme un air d’opéra joué par une locomotive à vapeur.
Prunelle lâcha sa cravate à pois (la talismanique), se précipita vers la porte, l’ouvrit à la volée, et se retrouva nez à nez avec un spectacle qu’il n’oublierait jamais.
⁂
Dans le couloir du troisième étage de l’Hotel Paris, devant la porte de la suite 51, se tenait une femme.
Mais « femme » est un mot bien insuffisant pour décrire ce qui s’offrait aux yeux ébahis de l’inspecteur. Il faudrait parler plutôt d’apparition, de phénomène météorologique, de catastrophe naturelle en robe de chambre de soie.
La comtesse Ilona Batthyány-Strattmann — car c’était elle, et il convient de prononcer son nom avec toute la déférence due à seize quartiers de noblesse hongroise — avait soixante-trois ans, une chevelure d’un roux vénitien qui devait beaucoup au henné et peu à la nature, une corpulence que les esprits charitables qualifiaient d’imposante et les autres de pachydermique, et une voix capable de briser le cristal à vingt mètres.
Elle portait un déshabillé de soie mauve orné de plumes d’autruche — dont certaines, arrachées par la violence de ses gestes, voletaient autour d’elle comme des flocons de neige exotiques —, des mules à talons qui la grandissaient de huit centimètres dont elle n’avait aucun besoin, et au doigt un rubis si gros qu’on aurait pu le prendre pour une tumeur précieuse.
Elle hurlait.
Elle hurlait en hongrois, en allemand, en français approximatif, et dans une langue que personne ne put identifier mais qui était peut-être du latin de cuisine, car la comtesse avait reçu une éducation classique dans un couvent de Presbourg avant que Presbourg ne devînt Bratislava et que l’éducation classique ne passât de mode.
Autour d’elle s’agitaient déjà plusieurs personnages que nous aurons l’occasion de mieux connaître : Monsieur Novák, monté du rez-de-chaussée avec une célérité surprenante pour un homme de son âge ; une femme de chambre en uniforme noir et tablier blanc, qui se tordait les mains ; le chasseur roux et loucheur, qui avait abandonné son poste pour voir ce qui se passait ; et un homme d’une trentaine d’années, élégamment vêtu, qui observait la scène avec un détachement amusé, un verre de cognac à la main.
« Que se passe-t-il ? » tonna Prunelle en s’avançant vers le groupe avec cette autorité naturelle des hommes qui n’en ont aucune.
La comtesse se tourna vers lui. Ses yeux — deux billes d’un bleu délavé, cerclées de khôl — le transpercèrent comme des flèches.
« Il se passe, Monsieur, que l’on m’a VOLÉE ! » vociféra-t-elle avec un accent qui transformait chaque voyelle en une aventure phonétique. « On m’a DÉROBÉ ce que j’ai de plus PRÉCIEUX au monde ! »
Prunelle sentit son cœur s’emballer. Un vol ! Dans son hôtel ! Le jour même de son arrivée ! Cela ne pouvait pas être une coïncidence. Fernand Mirocle — car qui d’autre ? — était passé à l’action.
« Des bijoux ? » s’enquit-il en sortant de sa poche un carnet qu’il gardait toujours sur lui pour prendre des notes, bien qu’il n’en prît jamais, préférant se fier à sa mémoire, qui était désastreuse.
« Des BIJOUX ? » La comtesse le regarda comme s’il venait de proférer une obscénité. « Non, Monsieur. Pas des bijoux. Ma SISSI ! »
Prunelle fronça les sourcils. Sissi ? L’impératrice ? Mais l’impératrice était morte depuis… Il calcula mentalement… 1898… vingt-sept ans… On ne pouvait tout de même pas voler une morte…
« Votrrre… Sissi ? » répéta-t-il avec une prudence qui dissimulait mal sa confusion.
« Ma CHIENNE ! » hurla la comtesse. « Mon adorable, mon irremplaçable, mon UNIQUE Sissi ! Un bichon maltais de pure race, descendante directe des chiens de l’archiduchesse Sophie ! Disparue ! Volatilisée ! ENLEVÉE ! »
Un silence suivit cette révélation.
Un chien.
On avait volé un chien.
L’inspecteur Prunelle, qui s’était préparé mentalement à traquer un escroc international, peut-être même à démanteler un réseau criminel d’envergure européenne, se retrouvait face à une affaire de chien perdu.
Un homme sensé aurait présenté ses condoléances à la comtesse, aurait suggéré qu’on fouillât l’hôtel au cas où l’animal se fût simplement égaré, et serait retourné dans sa chambre finir de ranger ses cravates.
L’inspecteur Prunelle n’était pas un homme sensé.
« Madame », déclara-t-il en se redressant de toute sa hauteur — ce qui n’était pas considérable, mais qu’il compensait par un port de tête napoléonien —, « je suis l’inspecteurrrr Prrrrunelle, de la Sûrrreté frrrrançaise, et je vais personnellement me charrrger de rrrrretrrrrouver votrrre animal. »
La comtesse le dévisagea avec une expression indéchiffrable.
« Vous êtes français ? » demanda-t-elle.
« Parrrisien », précisa-t-il avec fierté.
« Ah », dit la comtesse, et ce « Ah » contenait des siècles de méfiance austro-hongroise envers tout ce qui venait de l’ouest du Rhin.
Mais elle n’était pas en position de refuser de l’aide, et l’inspecteur, quelles que fussent ses insuffisances, avait au moins le mérite d’être là.
« Très bien », concéda-t-elle. « Retrouvez ma Sissi, inspecteur. Et je prierai pour votre âme. »
Ce qui, venant d’une comtesse hongroise élevée chez les ursulines, pouvait être interprété soit comme une bénédiction, soit comme une menace.
Prunelle sortit sa montre.
Il était quinze heures quarante-sept.
L’enquête pouvait commencer.
⁂
*(À suivre)*