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Le bichon
de l’Hô­tel Paříž

Le bichon de l’Hô­tel Paříž

Lun­di — Où l’ins­pec­teur Pru­nelle arrive à Prague, découvre l’Ho­tel Paris, et se trouve mêlé bien mal­gré lui à une affaire de la plus haute impor­tance 

Le train en pro­ve­nance de Paris-Est entra en gare de Pra­ha Hlavní nádraží avec qua­rante-sept minutes de retard, ce qui, selon les stan­dards des Che­mins de fer tché­co­slo­vaques de l’é­poque, consti­tuait une per­for­mance remar­quable, presque sus­pecte, et l’ins­pec­teur Gas­ton Pru­nelle, de la Sûre­té géné­rale, qui avait pas­sé les trois der­niers jours à som­no­ler dans un com­par­ti­ment de deuxième classe dont le chauf­fage fonc­tion­nait par inter­mit­tences capri­cieuses — tan­tôt étouf­fant comme un ham­mam de Constan­ti­nople, tan­tôt gla­cial comme une dat­cha sibé­rienne —, des­cen­dit sur le quai avec la majes­té un peu raide d’un homme qui n’a pas dor­mi cor­rec­te­ment depuis Stras­bourg et qui, par ailleurs, ne sait abso­lu­ment pas où il se trouve.

Prague, en ce mois de mai 1925, était une ville qui ne res­sem­blait à aucune autre, ce que Pru­nelle aurait pu consta­ter s’il avait pris la peine de lever les yeux vers la ver­rière Art nou­veau de la gare, chef-d’œuvre de fer­ron­ne­rie et de verre colo­ré qui méri­tait à elle seule le dépla­ce­ment, mais l’ins­pec­teur, occu­pé à rajus­ter son binocle qui avait la fâcheuse habi­tude de glis­ser sur son nez à chaque mou­ve­ment un peu brusque, ne vit rien de tout cela, pas plus qu’il ne remar­qua les mosaïques du hall prin­ci­pal, ni les fresques allé­go­riques repré­sen­tant le Com­merce et l’In­dus­trie sous les traits de femmes dra­pées à l’an­tique, ni même le kiosque à jour­naux où s’empilaient les édi­tions du matin dans une langue qu’il prit d’a­bord pour du russe, puis pour de l’al­le­mand mal ortho­gra­phié, avant de se rap­pe­ler, avec un fron­ce­ment de sour­cils per­plexe, que les Tché­co­slo­vaques avaient leur propre idiome, ce qui lui parut être une com­pli­ca­tion par­fai­te­ment super­flue dans un monde qui n’en man­quait déjà pas.

Il faut dire quelques mots de l’ins­pec­teur Pru­nelle, car c’est un per­son­nage qui mérite qu’on s’y attarde, ne serait-ce que pour com­prendre com­ment un homme aus­si mani­fes­te­ment inadap­té à sa pro­fes­sion avait pu atteindre le grade d’ins­pec­teur prin­ci­pal dans une ins­ti­tu­tion aus­si véné­rable que la Sûre­té française.

Gas­ton Pru­nelle avait cin­quante-trois ans, une mous­tache monu­men­tale dont les pointes recour­bées vers le haut défiaient quo­ti­dien­ne­ment les lois de la gra­vi­té grâce à l’ap­pli­ca­tion mati­nale d’une cire hon­groise qu’il se fai­sait envoyer de Buda­pest par cor­res­pon­dance (et dont il igno­rait, bien sûr, qu’elle était fabri­quée à Leval­lois-Per­ret), un embon­point confor­table qu’il attri­buait à sa consti­tu­tion plu­tôt qu’à son goût immo­dé­ré pour les pâtis­se­ries, et un binocle per­pé­tuel­le­ment de tra­vers qui lui don­nait l’air de quel­qu’un qui regarde le monde avec une per­plexi­té tein­tée de reproche, comme si l’u­ni­vers entier était cou­pable de quelque chose mais refu­sait obs­ti­né­ment de pas­ser aux aveux.

Sa montre gous­set, héri­tée d’un oncle mater­nel qui avait fait for­tune dans le com­merce des peaux de lapin en Aus­tra­lie avant de tout perdre au bac­ca­ra sur la Côte d’A­zur, était d’une taille si extra­va­gante qu’elle défor­mait la poche de son gilet et pro­dui­sait, quand il mar­chait d’un pas un peu vif, un balan­ce­ment pen­du­laire qui lui don­nait l’al­lure d’un métro­nome ambu­lant. Il la consul­tait en moyenne qua­rante-sept fois par jour, y com­pris dans des cir­cons­tances où l’heure n’a­vait aucune espèce d’im­por­tance, comme au milieu d’une fila­ture ou pen­dant un inter­ro­ga­toire, ce qui avait le don d’exas­pé­rer ses supé­rieurs et de décon­te­nan­cer les suspects.

Quant à la rai­son de sa pré­sence à Prague, elle tenait en quelques mots : un cer­tain Fer­nand Mirocle, escroc de son état, spé­cia­li­sé dans les fausses socié­tés d’in­ves­tis­se­ment dans les colo­nies et les héri­tages afri­cains ima­gi­naires, avait eu l’im­pru­dence de sou­la­ger une veuve pari­sienne d’une somme consi­dé­rable avant de dis­pa­raître dans la nature, et ladite veuve, qui se trou­vait être la belle-sœur d’un sous-secré­taire d’É­tat aux Postes et Télé­graphes, avait fait suf­fi­sam­ment de bruit pour qu’on dépê­chât quel­qu’un à sa recherche. Que ce quel­qu’un fût Pru­nelle plu­tôt qu’un enquê­teur com­pé­tent tenait moins à ses qua­li­tés pro­fes­sion­nelles qu’au désir una­nime du Quai des Orfèvres de l’é­loi­gner de Paris pen­dant quelques semaines, à la suite d’une affaire de cam­brio­lage au cours de laquelle il avait, par un enchaî­ne­ment de mal­adresses qu’il serait trop long de détailler ici, fait arrê­ter par erreur un conseiller muni­ci­pal, le propre neveu du pré­fet, et un arche­vêque en visite privée.

L’ins­pec­teur tra­ver­sa le hall de la gare en consul­tant sa montre (il était qua­torze heures sept, infor­ma­tion dont il ne sut que faire), évi­ta de jus­tesse un por­teur qui trans­por­tait une malle de dimen­sions pha­rao­niques, tré­bu­cha sur un chien de race indé­ter­mi­née qui dor­mait pai­si­ble­ment au milieu du pas­sage, et finit par atteindre la sor­tie, où l’at­ten­dait Prague.

Prague, donc.

Prague au prin­temps 1925, capi­tale d’une répu­blique qui n’a­vait que sept ans d’exis­tence et se com­por­tait déjà comme si elle en avait mille. Prague avec ses cou­poles vertes et ses flèches gothiques, ses façades baroques et ses pas­sages Art nou­veau, ses tram­ways brin­que­ba­lants et ses calèches ana­chro­niques, ses cafés lit­té­raires où des poètes sur­réa­listes réin­ven­taient le monde entre deux verres de sli­vo­vice, ses caba­rets où l’on jouait du jazz amé­ri­cain avec un accent mit­te­leu­ro­péen, ses rues pavées qui mon­taient vers le Châ­teau et des­cen­daient vers la Vlta­va dans un désordre urba­nis­tique qui aurait don­né des vapeurs au baron Haussmann.

L’ins­pec­teur Pru­nelle ne vit rien de tout cela.

Il vit un fiacre, héla le cocher d’un « Hé ! » impé­rieux, et arti­cu­la très dis­tinc­te­ment, comme on le fait quand on s’a­dresse à un étran­ger qu’on soup­çonne de sur­di­té ou d’ar­rié­ra­tion men­tale : « HO-TEL PA-RRIS. » Le cocher, un homme d’une soixan­taine d’an­nées dont le visage était si pro­fon­dé­ment sillon­né de rides qu’il res­sem­blait à un plan cadas­tral de la Bohême, hocha la tête avec une len­teur qui pou­vait signi­fier l’as­sen­ti­ment, l’in­com­pré­hen­sion, ou sim­ple­ment une rai­deur cer­vi­cale, et mit son atte­lage en branle.

Le tra­jet jus­qu’à l’hô­tel prit envi­ron quinze minutes, durant les­quelles Pru­nelle sor­tit sa montre à onze reprises, ce qui repré­sen­tait une fré­quence inha­bi­tuel­le­ment éle­vée, même pour lui, et témoi­gnait d’une ner­vo­si­té qu’il aurait été bien en peine d’ex­pli­quer. Il regar­dait défi­ler les façades pra­goises avec cette expres­sion de méfiance polie que les Fran­çais réservent tra­di­tion­nel­le­ment à tout ce qui n’est pas fran­çais, c’est-à-dire à la plus grande par­tie de l’u­ni­vers connu, et se deman­dait pour­quoi diable on avait bap­ti­sé « Paris » un hôtel situé dans une ville qui en était si mani­fes­te­ment l’antithèse.

Car Pru­nelle, il faut le dire, était de ces Pari­siens qui consi­dèrent que le monde se divise en deux caté­go­ries : Paris, et les endroits qui ne sont pas Paris. Cette seconde caté­go­rie, infi­ni­ment plus vaste que la pre­mière, com­pre­nait aus­si bien la ban­lieue que la pro­vince, l’Eu­rope que les Amé­riques, et lui ins­pi­rait une per­plexi­té tein­tée de com­mi­sé­ra­tion. Qu’on pût vivre ailleurs qu’entre la place de la Concorde et le Père-Lachaise lui sem­blait rele­ver du mys­tère anthro­po­lo­gique, voire de la pathologie.

Le fiacre s’ar­rê­ta devant l’Ho­tel Paris.

L’ins­pec­teur, pour la pre­mière fois depuis son arri­vée, consen­tit à lever les yeux.

Et ce qu’il vit lui cou­pa le souffle.

L’Ho­tel Paris — il fau­drait pro­non­cer « Paříž » à la tchèque, avec un accent sur le i et un háček sur le z, mais Pru­nelle n’é­tait pas homme à s’en­com­brer de dia­cri­tiques — se dres­sait au coin de la rue U Obecní­ho domu, face à la Mai­son muni­ci­pale, et consti­tuait l’un des plus beaux exemples d’ar­chi­tec­ture Art nou­veau de toute la Bohême, ce qui, en 1925, vou­lait encore dire quelque chose.

Sa façade, éri­gée en 1904 par les archi­tectes Jan Vej­rych et Antonín Pfeif­fer — deux noms que Pru­nelle aurait été bien inca­pable de pro­non­cer et qu’il n’es­saya d’ailleurs jamais —, était un feu d’ar­ti­fice pétri­fié, une explo­sion de courbes et de contre-courbes, de bal­cons en fer for­gé et de bow-win­dows en saillie, de mosaïques aux tons d’or et de tur­quoise repré­sen­tant des allé­go­ries que nul n’a­vait jamais pris la peine d’i­den­ti­fier avec cer­ti­tude mais qui sem­blaient avoir un rap­port avec le com­merce, l’hos­pi­ta­li­té, ou peut-être sim­ple­ment le plai­sir de décorer.

Au-des­sus de l’en­trée prin­ci­pale, des lettres dorées annon­çaient « HOTEL PAŘÍŽ » dans une typo­gra­phie si orne­men­tée qu’on aurait dit une ligne de por­tées musi­cales conçue par un com­po­si­teur sous l’emprise de l’ab­sinthe. Des caria­tides sou­te­naient un bal­con du pre­mier étage avec cette expres­sion de rési­gna­tion stoïque qu’on observe chez les caria­tides du monde entier, comme si elles avaient depuis long­temps renon­cé à com­prendre pour­quoi on les avait condam­nées à por­ter des archi­traves pour l’é­ter­ni­té. Des grappes de rai­sin en stuc s’en­rou­laient autour des fenêtres, des tour­ne­sols de céra­mique s’é­pa­nouis­saient au-des­sus des cor­niches, et l’en­semble pro­dui­sait sur le spec­ta­teur un effet de sur­prise joyeuse, comme si l’im­meuble lui-même était éton­né d’exister.

Pru­nelle res­ta quelques secondes immo­bile sur le trot­toir, la bouche entrou­verte, sa mous­tache fré­mis­sant imper­cep­ti­ble­ment — ce qui, chez lui, était le signe d’une émo­tion vio­lente —, puis il ajus­ta son binocle, sor­tit sa montre (qua­torze heures vingt-trois), et péné­tra dans l’é­ta­blis­se­ment avec la déter­mi­na­tion un peu raide d’un homme qui refuse de se lais­ser impres­sion­ner par quoi que ce soit.

Le hall de l’Ho­tel Paris était, si la chose est pos­sible, encore plus extra­va­gant que sa façade.

Ima­gi­nez un espace de dimen­sions modestes — car l’hô­tel, mal­gré son ambi­tion déco­ra­tive, n’a­vait rien d’un palace —, mais où chaque cen­ti­mètre car­ré avait été trai­té comme si le salut de l’hu­ma­ni­té en dépen­dait. Le sol était un damier de marbre noir et blanc, légè­re­ment irré­gu­lier, qui pro­dui­sait sous les pas un cla­que­ment solen­nel. Les murs dis­pa­rais­saient sous des boi­se­ries de chêne sculp­té, inter­rom­pues çà et là par des miroirs biseau­tés qui mul­ti­pliaient l’es­pace à l’in­fi­ni et don­naient au visi­teur l’im­pres­sion trou­blante d’être obser­vé par plu­sieurs ver­sions de lui-même, toutes éga­le­ment perplexes.

Un lustre monu­men­tal pen­dait du pla­fond comme une méduse de cris­tal fos­si­li­sée, ses pen­de­loques fré­mis­sant au moindre cou­rant d’air. Un esca­lier de marbre rose mon­tait vers les étages en décri­vant une courbe si volup­tueuse qu’on aurait dit qu’il hési­tait lui-même sur la direc­tion à prendre. Des fau­teuils de velours gre­nat, dis­po­sés autour de gué­ri­dons de marbre, atten­daient des occu­pants avec une patience sécu­laire. Et par­tout, abso­lu­ment par­tout, des plantes vertes : des pal­miers en pot, des fou­gères en sus­pen­sion, des aspi­dis­tras dans des cache-pots de faïence, comme si l’hô­tel avait vou­lu recréer en son sein une jungle tro­pi­cale, mais une jungle tro­pi­cale domes­ti­quée, civi­li­sée, sou­mise aux règles de la bien­séance austro-hongroise.

Der­rière le comp­toir de la récep­tion, qui était lui-même une œuvre d’art en aca­jou incrus­té de nacre, se tenait un per­son­nage que nous appel­le­rons Mon­sieur Novák, bien que ce ne fût pas son vrai nom — mais les concierges d’hô­tel ont droit à leur part de mystère.

Mon­sieur Novák avait soixante-deux ans, un crâne par­fai­te­ment chauve qu’il frot­tait avec un mou­choir à inter­valles régu­liers comme s’il espé­rait en faire jaillir des idées, et cette capa­ci­té extra­or­di­naire qu’ont les grands concierges de jau­ger un client en trois secondes et de déter­mi­ner avec une pré­ci­sion infaillible s’il va cau­ser des ennuis. L’ins­pec­teur Pru­nelle, il le com­prit ins­tan­ta­né­ment, allait cau­ser des ennuis.

« Bon­jourrrr ! » lan­ça Pru­nelle en s’ap­pro­chant du comp­toir avec cette démarche cha­lou­pée que lui impo­sait le balan­ce­ment de sa montre gous­set. « Je suis l’ins­pec­teurrrr Prrr­ru­nelle, de la Sûrr­re­té frrrrançaise. »

Il rou­lait ses R avec une emphase qui aurait paru exces­sive même à Sarah Bern­hardt. C’é­tait chez lui un tic ner­veux qui s’ac­cen­tuait en pré­sence d’é­tran­gers, comme si le rou­le­ment des R consti­tuait une sorte de lais­sez-pas­ser lin­guis­tique, une preuve irré­fu­table de francité.

Mon­sieur Novák, qui par­lait un fran­çais impec­cable — car les bons concierges parlent toutes les langues, c’est une loi de l’u­ni­vers aus­si immuable que la gra­vi­ta­tion —, incli­na légè­re­ment la tête.

« Bien­ve­nue à l’Ho­tel Paris, ins­pec­teur. Nous vous attendions. »

Cette phrase, pour­tant banale, pro­dui­sit sur Pru­nelle un effet remar­quable. Ses sour­cils — deux che­nilles poivre et sel qui vivaient leur vie propre au-des­sus de son binocle — se haus­sèrent simultanément.

« Vous m’at­ten­diez ? » répé­ta-t-il d’un ton où per­çait une cer­taine méfiance. « Com­ment saviez-vous que j’al­lais venirrrr ? »

« La pré­fec­ture de police de Paris a télé­gra­phié hier pour réser­ver votre chambre, ins­pec­teur. La 47, au troi­sième étage. Vue sur la Mai­son municipale. »

Pru­nelle parut à la fois sou­la­gé et vague­ment déçu. Il avait espé­ré, peut-être, que sa venue fût entou­rée d’un mys­tère plus épais.

« Ah. Bien. Trrr­rès bien. »

Il sor­tit sa montre (qua­torze heures trente et une), la contem­pla comme si elle conte­nait la réponse à des ques­tions qu’il n’a­vait pas encore for­mu­lées, puis la ran­gea dans son gilet avec un soupir.

« Je suis ici pour une affairrrre de la plus haute imporrr­tance », décla­ra-t-il à mi-voix, en se pen­chant vers le concierge avec un air de conspi­ra­teur qui aurait fait sou­rire n’im­porte qui d’autre que Mon­sieur Novák, dont le visage était aus­si expres­sif qu’une façade d’im­meuble hauss­man­nien. « Un crr­ri­mi­nel frrr­ran­çais se cache peut-êtrrre dans votrrre établissement. »

« Vrai­ment ? » dit le concierge avec une poli­tesse si par­faite qu’elle fri­sait l’impertinence.

« Un cerr­tain Ferr­nand Mir­rocle. Escroc. Dangerrreux. »

Mon­sieur Novák feuille­ta son registre avec une len­teur qui pou­vait être inter­pré­tée comme de la méti­cu­lo­si­té ou comme une forme sub­tile de moquerie.

« Nous n’a­vons per­sonne de ce nom par­mi nos clients actuels, ins­pec­teur. Mais je gar­de­rai l’œil ouvert. »

« Faites donc », approu­va Pru­nelle avec une gra­vi­té de cir­cons­tance. « Et si vous rrr­re­mar­quez quoi que ce soit de sus­pect… n’im­porrrrte quoi… venez me trrr­rou­ver immédiatement. »

Il tapo­ta le comp­toir de son index comme pour scel­ler un pacte, puis se diri­gea vers l’es­ca­lier, sa malle à la traîne — car il avait refu­sé l’aide du chas­seur, un jeune homme roux qui lou­chait légè­re­ment et qui pas­se­rait le reste de la semaine à obser­ver l’ins­pec­teur avec un mélange de fas­ci­na­tion et d’effarement.

La chambre 47 était exac­te­ment ce qu’on pou­vait attendre d’un hôtel Art nou­veau de stan­ding moyen : ni assez grande pour qu’on s’y sen­tît per­du, ni assez petite pour qu’on y fût à l’é­troit, mais déco­rée avec cette pro­fu­sion orne­men­tale qui carac­té­ri­sait l’é­poque et qui ferait rica­ner les mini­ma­listes du siècle suivant.

Le lit était un monu­ment de cuivre et de lai­ton dont les mon­tants s’é­le­vaient vers le pla­fond comme les mâts d’un navire en par­tance pour des contrées oni­riques. La table de nuit sup­por­tait une lampe à abat-jour de verre dépo­li, œuvre pro­bable de quelque arti­san for­mé dans les ate­liers de Loetz ou de Pallme-König, et qui repré­sen­tait, autant qu’on pût en juger, une libel­lule se posant sur un nénu­phar, ou peut-être un diri­geable sur­vo­lant un chou-fleur, l’Art nou­veau ayant tou­jours culti­vé une cer­taine ambi­guï­té iconographique.

La fenêtre don­nait effec­ti­ve­ment sur la Mai­son muni­ci­pale, dont la cou­pole verte brillait dans la lumière de l’a­près-midi comme le casque d’un guer­rier fan­tas­tique. Pru­nelle s’en appro­cha, écar­ta le rideau de den­telle avec la déli­ca­tesse d’un homme qui mani­pule des preuves sur une scène de crime, et contem­pla la vue avec une moue dubitative.

« Mouais », dit-il à voix haute, car il avait pris l’ha­bi­tude de se par­ler à lui-même, faute d’in­ter­lo­cu­teurs suf­fi­sam­ment inté­res­sants. « Ce n’est pas Parrrris. »

Ce qui était par­fai­te­ment exact, Prague n’é­tant pas Paris, mais qui témoi­gnait d’une capa­ci­té d’ob­ser­va­tion assez limi­tée, un peu comme si quel­qu’un avait décla­ré, en contem­plant l’o­céan Atlan­tique : « Ce n’est pas la Manche. »

Il entre­prit de défaire sa malle, ce qui lui prit un temps consi­dé­rable car il avait empor­té bien plus d’af­faires qu’il n’en fal­lait pour une mis­sion d’une semaine ou deux : trois cos­tumes com­plets, sept che­mises, une dou­zaine de cra­vates (dont une à pois qu’il ne por­tait jamais mais qu’il emme­nait par­tout, comme un talis­man tex­tile), deux paires de chaus­sures de rechange, un néces­saire de toi­lette com­pre­nant sa fameuse cire à mous­tache, un exem­plaire cor­né du *Code pénal fran­çais* édi­tion 1921, et, pour des rai­sons qu’il aurait été bien en peine d’ex­pli­quer, un para­pluie de golf.

Il était en train de ran­ger ses cra­vates dans l’ar­moire — une opé­ra­tion qu’il accom­plis­sait avec un soin maniaque, les clas­sant par cou­leur, puis par motif, puis par lon­gueur — quand un bruit lui par­vint du couloir.

Un hur­le­ment.

Un hur­le­ment de femme, stri­dent, déchi­rant, modu­lé sur plu­sieurs octaves comme un air d’o­pé­ra joué par une loco­mo­tive à vapeur.

Pru­nelle lâcha sa cra­vate à pois (la talis­ma­nique), se pré­ci­pi­ta vers la porte, l’ou­vrit à la volée, et se retrou­va nez à nez avec un spec­tacle qu’il n’ou­blie­rait jamais.

Dans le cou­loir du troi­sième étage de l’Ho­tel Paris, devant la porte de la suite 51, se tenait une femme.

Mais « femme » est un mot bien insuf­fi­sant pour décrire ce qui s’of­frait aux yeux éba­his de l’ins­pec­teur. Il fau­drait par­ler plu­tôt d’ap­pa­ri­tion, de phé­no­mène météo­ro­lo­gique, de catas­trophe natu­relle en robe de chambre de soie.

La com­tesse Ilo­na Bat­thyá­ny-Stratt­mann — car c’é­tait elle, et il convient de pro­non­cer son nom avec toute la défé­rence due à seize quar­tiers de noblesse hon­groise — avait soixante-trois ans, une che­ve­lure d’un roux véni­tien qui devait beau­coup au hen­né et peu à la nature, une cor­pu­lence que les esprits cha­ri­tables qua­li­fiaient d’im­po­sante et les autres de pachy­der­mique, et une voix capable de bri­ser le cris­tal à vingt mètres.

Elle por­tait un désha­billé de soie mauve orné de plumes d’au­truche — dont cer­taines, arra­chées par la vio­lence de ses gestes, vole­taient autour d’elle comme des flo­cons de neige exo­tiques —, des mules à talons qui la gran­dis­saient de huit cen­ti­mètres dont elle n’a­vait aucun besoin, et au doigt un rubis si gros qu’on aurait pu le prendre pour une tumeur précieuse.

Elle hur­lait.

Elle hur­lait en hon­grois, en alle­mand, en fran­çais approxi­ma­tif, et dans une langue que per­sonne ne put iden­ti­fier mais qui était peut-être du latin de cui­sine, car la com­tesse avait reçu une édu­ca­tion clas­sique dans un couvent de Pres­bourg avant que Pres­bourg ne devînt Bra­ti­sla­va et que l’é­du­ca­tion clas­sique ne pas­sât de mode.

Autour d’elle s’a­gi­taient déjà plu­sieurs per­son­nages que nous aurons l’oc­ca­sion de mieux connaître : Mon­sieur Novák, mon­té du rez-de-chaus­sée avec une célé­ri­té sur­pre­nante pour un homme de son âge ; une femme de chambre en uni­forme noir et tablier blanc, qui se tor­dait les mains ; le chas­seur roux et lou­cheur, qui avait aban­don­né son poste pour voir ce qui se pas­sait ; et un homme d’une tren­taine d’an­nées, élé­gam­ment vêtu, qui obser­vait la scène avec un déta­che­ment amu­sé, un verre de cognac à la main.

« Que se passe-t-il ? » ton­na Pru­nelle en s’a­van­çant vers le groupe avec cette auto­ri­té natu­relle des hommes qui n’en ont aucune.

La com­tesse se tour­na vers lui. Ses yeux — deux billes d’un bleu déla­vé, cer­clées de khôl — le trans­per­cèrent comme des flèches.

« Il se passe, Mon­sieur, que l’on m’a VOLÉE ! » voci­fé­ra-t-elle avec un accent qui trans­for­mait chaque voyelle en une aven­ture pho­né­tique. « On m’a DÉRO­BÉ ce que j’ai de plus PRÉ­CIEUX au monde ! »

Pru­nelle sen­tit son cœur s’emballer. Un vol ! Dans son hôtel ! Le jour même de son arri­vée ! Cela ne pou­vait pas être une coïn­ci­dence. Fer­nand Mirocle — car qui d’autre ? — était pas­sé à l’action.

« Des bijoux ? » s’en­quit-il en sor­tant de sa poche un car­net qu’il gar­dait tou­jours sur lui pour prendre des notes, bien qu’il n’en prît jamais, pré­fé­rant se fier à sa mémoire, qui était désastreuse.

« Des BIJOUX ? » La com­tesse le regar­da comme s’il venait de pro­fé­rer une obs­cé­ni­té. « Non, Mon­sieur. Pas des bijoux. Ma SISSI ! »

Pru­nelle fron­ça les sour­cils. Sis­si ? L’im­pé­ra­trice ? Mais l’im­pé­ra­trice était morte depuis… Il cal­cu­la men­ta­le­ment… 1898… vingt-sept ans… On ne pou­vait tout de même pas voler une morte…

« Votrrre… Sis­si ? » répé­ta-t-il avec une pru­dence qui dis­si­mu­lait mal sa confusion.

« Ma CHIENNE ! » hur­la la com­tesse. « Mon ado­rable, mon irrem­pla­çable, mon UNIQUE Sis­si ! Un bichon mal­tais de pure race, des­cen­dante directe des chiens de l’ar­chi­du­chesse Sophie ! Dis­pa­rue ! Vola­ti­li­sée ! ENLEVÉE ! »

Un silence sui­vit cette révélation.

Un chien.

On avait volé un chien.

L’ins­pec­teur Pru­nelle, qui s’é­tait pré­pa­ré men­ta­le­ment à tra­quer un escroc inter­na­tio­nal, peut-être même à déman­te­ler un réseau cri­mi­nel d’en­ver­gure euro­péenne, se retrou­vait face à une affaire de chien perdu.

Un homme sen­sé aurait pré­sen­té ses condo­léances à la com­tesse, aurait sug­gé­ré qu’on fouillât l’hô­tel au cas où l’a­ni­mal se fût sim­ple­ment éga­ré, et serait retour­né dans sa chambre finir de ran­ger ses cravates.

L’ins­pec­teur Pru­nelle n’é­tait pas un homme sensé.

« Madame », décla­ra-t-il en se redres­sant de toute sa hau­teur — ce qui n’é­tait pas consi­dé­rable, mais qu’il com­pen­sait par un port de tête napo­léo­nien —, « je suis l’ins­pec­teurrrr Prrr­ru­nelle, de la Sûrr­re­té frrr­ran­çaise, et je vais per­son­nel­le­ment me charrr­ger de rrrr­re­trrr­rou­ver votrrre animal. »

La com­tesse le dévi­sa­gea avec une expres­sion indéchiffrable.

« Vous êtes fran­çais ? » demanda-t-elle.

« Parr­ri­sien », pré­ci­sa-t-il avec fierté.

« Ah », dit la com­tesse, et ce « Ah » conte­nait des siècles de méfiance aus­tro-hon­groise envers tout ce qui venait de l’ouest du Rhin.

Mais elle n’é­tait pas en posi­tion de refu­ser de l’aide, et l’ins­pec­teur, quelles que fussent ses insuf­fi­sances, avait au moins le mérite d’être là.

« Très bien », concé­da-t-elle. « Retrou­vez ma Sis­si, ins­pec­teur. Et je prie­rai pour votre âme. »

Ce qui, venant d’une com­tesse hon­groise éle­vée chez les ursu­lines, pou­vait être inter­pré­té soit comme une béné­dic­tion, soit comme une menace.

Pru­nelle sor­tit sa montre.

Il était quinze heures quarante-sept.

L’en­quête pou­vait commencer.

*(À suivre)*

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