Le bichon
de l’Hôtel Paříž
Le bichon de l’Hôtel Paříž
Jeudi — Où l’inspecteur Prunelle croit tenir son homme, commet une erreur aux conséquences fâcheuses, et reçoit de la part d’un chasseur loucheur un conseil qui pourrait tout changer
Le jeudi matin, l’inspecteur Prunelle se réveilla avec une certitude.
Cette certitude, il faut le dire, n’était fondée sur rien de tangible — ni sur un indice nouveau, ni sur un témoignage décisif, ni sur une déduction logique —, mais elle n’en était pas moins absolue, inébranlable, gravée dans son esprit comme les Tables de la Loi dans la pierre du Sinaï.
Victor Lazare était Fernand Mirocle.
Il en était maintenant convaincu. Tout concordait : l’élégance suspecte, le calme trop parfait, la moustache fine, les réponses évasives, le regard qui l’observait depuis le premier jour. Et le fait que Sissi eût disparu au concert de Janáček — un concert où Lazare avait très bien pu se trouver, même s’il n’en avait aucune preuve — ne faisait que confirmer ses soupçons.
Lazare-Mirocle avait volé le chien. Pourquoi ? Prunelle n’en savait rien encore. Peut-être pour faire chanter la comtesse. Peut-être pour revendre l’animal à un collectionneur de bichons fortuné. Peut-être simplement par méchanceté, par goût du chaos, par désir de narguer la police française en la personne de son représentant le plus éminent — c’est-à-dire lui-même.
Peu importaient les motivations. L’essentiel était d’agir.
Et Prunelle, ce matin-là, avait décidé d’agir.
⁂
Son plan, élaboré pendant sa toilette matinale entre deux applications de cire à moustache, était d’une simplicité qu’il jugeait géniale : il allait confronter Lazare directement, le pousser dans ses retranchements, le forcer à se trahir par une question inattendue ou une accusation bien placée. Les grands criminels, il en était persuadé, finissaient toujours par craquer quand on les regardait droit dans les yeux avec suffisamment d’autorité.
Que cette méthode n’eût jamais fonctionné au cours de ses vingt-sept années de carrière ne l’arrêtait pas. Cette fois serait différente. Il le sentait.
Il descendit au café Sarah Bernhardt avec une détermination martiale, son binocle vissé sur le nez (de travers, comme toujours), sa montre battant contre son ventre comme un tambour de guerre, sa moustache cirée pointant vers le ciel comme les cornes d’un taureau prêt à charger.
Le café était à moitié plein de clients matinaux : des hommes d’affaires qui lisaient leurs journaux en buvant du café noir, des dames qui grignotaient des pâtisseries en échangeant des potins, un groupe de touristes anglais qui consultaient bruyamment un guide Baedeker. Herr Müller, le client allemand de la chambre 48, toussait dans un coin, comme à son habitude — une toux sèche et régulière, toutes les quarante-cinq secondes environ, avec une ponctualité qui aurait pu servir à régler une horloge.
Mais pas de Victor Lazare.
Prunelle balaya la salle du regard une fois, deux fois, trois fois. Pas de Lazare. La table qu’il occupait habituellement, près du comptoir, était vide.
« Monsieur Novák ! » appela-t-il en se dirigeant vers la réception, où le concierge officiait avec son impassibilité coutumière. « Le client belge, Monsieur Lazarrrre — l’avez-vous vu ce matin ? »
Novák consulta son registre avec une lenteur qui pouvait être interprétée comme de la méticulosité ou comme une forme subtile de provocation.
« Monsieur Lazare a quitté l’hôtel vers sept heures ce matin, inspecteur. Il m’a dit qu’il avait des affaires à régler en ville et qu’il ne rentrerait pas avant ce soir. »
« Des affairrrres ? Quelles affairrrres ? »
« Il ne m’a pas précisé, inspecteur. Les clients de l’Hotel Paris ne sont pas tenus de justifier leurs déplacements. »
Prunelle sentit la frustration monter en lui. Lazare lui échappait ! Au moment même où il s’apprêtait à le confondre, le scélérat avait pris la fuite !
« Savez-vous où il est allé ? »
« Non, inspecteur. »
« A‑t-il prrris une voiturrre ? Un fiacrrre ? »
« Je ne saurais vous dire. Je n’ai pas surveillé ses faits et gestes. »
Bien sûr que non. Personne ne surveillait les faits et gestes de personne dans cet hôtel. C’était une maison de fous, un asile d’anarchistes, un repaire où les criminels pouvaient aller et venir à leur guise sans que quiconque s’en souciât.
Prunelle remercia le concierge — sans conviction — et retourna au café pour prendre son petit déjeuner, qu’il avala sans y prêter attention, l’esprit entièrement occupé par la question de savoir où Lazare avait bien pu se rendre et ce qu’il y tramait.
⁂
La matinée fut longue et improductive.
Prunelle passa une partie de la matinée à arpenter le hall de l’hôtel, guettant le retour de Lazare, mais le Belge ne se montra pas. Il passa une autre partie à interroger — pour la énième fois — les membres du personnel, qui n’avaient rien de nouveau à lui apprendre et qui commençaient à le regarder avec une lassitude non dissimulée. Il passa le reste du temps dans sa chambre, à contempler le plafond et à échafauder des hypothèses sur les activités de Lazare en ville.
Peut-être était-il allé retrouver un complice. Peut-être négociait-il la vente de Sissi à un acheteur mystérieux. Peut-être préparait-il sa fuite vers une autre capitale européenne, emportant avec lui le butin de ses escroqueries et le bichon de la comtesse.
Vers treize heures, n’y tenant plus, Prunelle décida de sortir.
Il irait au commissariat central, rue Bartolomějská, pour demander à Kratochvíl de faire surveiller Lazare. Après tout, l’inspecteur tchèque lui avait proposé son aide. Il était temps de la mettre à profit.
⁂
Le commissariat de police de Prague était un bâtiment austère, d’architecture néo-classique, qui avait dû être impressionnant au siècle précédent mais qui, en 1925, commençait à montrer des signes de fatigue — façade grise lépreuse, fenêtres encrassées, escalier de marbre usé par des milliers de pas. L’intérieur n’était guère plus engageant : des couloirs sombres, des bureaux encombrés de dossiers, des fonctionnaires en uniforme qui tapaient sur des machines à écrire avec une monotonie déprimante.
Prunelle demanda à voir l’inspecteur Kratochvíl et fut conduit, après une attente d’une vingtaine de minutes, dans un bureau minuscule au troisième étage, où le policier tchèque l’attendait, assis derrière une montagne de paperasse.
« Inspecteur Prunelle », dit Kratochvíl sans manifester la moindre surprise. « Je me demandais quand vous viendriez. »
« Vous m’attendiez ? »
« Disons que je m’y attendais. Asseyez-vous. »
Prunelle s’assit sur une chaise bancale qui grinça sous son poids.
« J’ai besoin de votrrre aide », commença-t-il. « Je sais qui a volé le chien. C’est Victor Lazarrrre, le client belge de l’hôtel. En rrrréalité, il s’appelle Ferrrrnand Mirrrrocle. C’est l’escrrroc que je rrrrecherche depuis Parrrris. »
Kratochvíl l’écouta exposer sa théorie sans l’interrompre, hochant la tête de temps en temps avec une expression indéchiffrable. Quand Prunelle eut terminé, il resta silencieux quelques secondes, puis demanda :
« Avez-vous des preuves de ce que vous avancez ? »
« Des prrrreuves ? »
« Oui. Des preuves. Un document attestant que Victor Lazare est en réalité Fernand Mirocle. Un témoin qui l’aurait formellement identifié. Un indice matériel le reliant au vol du chien. »
Prunelle ouvrit la bouche, puis la referma. Non, il n’avait pas de preuves. Il avait des intuitions, des soupçons, des convictions — mais pas de preuves.
« Je… non », admit-il à contrecœur. « Pas encorrre. Mais si vous le faites surrrrveiller… »
Kratochvíl soupira.
« Inspecteur Prunelle, je ne peux pas faire surveiller un citoyen belge — ou prétendu belge — sur la base de vos intuitions. Vous le savez aussi bien que moi. Si Lazare porte plainte, je serai dans une situation très délicate. Et vous aussi. »
« Mais il est coupable ! J’en suis cerrrrtain ! »
« La certitude n’est pas une preuve. »
Prunelle sentit la colère monter en lui — une colère d’autant plus vive qu’il savait, au fond de lui, que Kratochvíl avait raison.
« Alors que me conseillez-vous de fairrrre ? »
L’inspecteur tchèque réfléchit un instant.
« Continuez à observer. Cherchez des preuves. Si Lazare est vraiment votre escroc, il finira par commettre une erreur. Tous les criminels en commettent. En attendant, ne faites rien d’irréfléchi. Ne l’accusez pas publiquement. Ne le confrontez pas sans témoins. Et surtout… »
Il marqua une pause.
« Surtout, envisagez la possibilité que vous vous trompiez. »
⁂
Prunelle quitta le commissariat d’une humeur massacrante.
Il avait espéré trouver un allié en Kratochvíl, un homme qui comprendrait son intuition et l’aiderait à coincer Lazare-Mirocle. Au lieu de quoi, il n’avait trouvé qu’un bureaucrate timoré, un fonctionnaire obsédé par les procédures et les preuves, incapable de reconnaître le génie quand il se trouvait devant lui.
Soit. Il se passerait de l’aide de la police tchèque. Il agirait seul, comme il l’avait toujours fait. Et quand il aurait confondu Lazare, quand il l’aurait traîné devant la justice avec le chien sous un bras et les aveux sous l’autre, alors Kratochvíl et tous les autres seraient bien obligés de reconnaître qu’il avait eu raison depuis le début.
Il rentra à l’hôtel vers quinze heures, déterminé à mettre son plan à exécution.
Et c’est là que le destin — ou plutôt la malchance, cette vieille compagne de l’inspecteur Prunelle — décida d’intervenir.
⁂
En entrant dans le hall de l’Hotel Paris, Prunelle aperçut une silhouette familière.
Un homme grand, mince, élégant, vêtu d’un costume gris, portant un chapeau et une fine moustache brune.
Victor Lazare.
Il était de retour.
Il se tenait près du comptoir de la réception, en train de discuter avec Monsieur Novák. Son dos était tourné vers l’entrée. Il ne pouvait pas voir Prunelle.
L’inspecteur sentit son cœur s’emballer. C’était le moment. Le moment qu’il attendait depuis des jours. Le moment de la confrontation décisive.
Il s’avança vers Lazare d’un pas qui se voulait assuré mais qui était plutôt chaloupé, son binocle glissant sur son nez, sa montre battant contre son ventre, sa moustache frémissant d’anticipation.
« Monsieur Lazarrrre ! » tonna-t-il. « Ou devrrrais-je dirrrre… Monsieur Mirrrrocle ! »
L’homme se retourna.
Et Prunelle comprit instantanément qu’il avait commis une erreur.
Ce n’était pas Victor Lazare.
C’était un autre homme. Un homme qui ressemblait vaguement à Lazare — même taille, même silhouette, même type de costume —, mais dont le visage était complètement différent. Plus âgé, plus anguleux, avec des yeux d’un bleu perçant et une expression de stupéfaction outragée.
« Je vous demande pardon ? » dit l’homme dans un français impeccable, teinté d’un accent qui n’était ni belge ni français mais… autrichien ?
Prunelle sentit le sol se dérober sous ses pieds.
« Je… euh… je… »
« Qui êtes-vous ? Et pourquoi m’appelez-vous Mirocle ? »
Le hall de l’hôtel était soudain devenu très silencieux. Tous les regards convergeaient vers Prunelle et l’inconnu. Monsieur Novák observait la scène avec une expression qui, pour la première fois depuis que Prunelle le connaissait, trahissait quelque chose — une sorte de consternation anticipée, comme celle d’un homme qui voit un accident se produire au ralenti.
« Je… je suis l’inspecteurrrr Prrrrunelle », balbutia Prunelle. « De la Sûrrreté frrrrançaise. Je… je vous ai prrris pour quelqu’un d’autrrre. »
« Pour qui m’avez-vous pris ? »
« Pour… pour un crrriminel que je rrrrecherche. Un cerrrrtain Ferrrrnand Mirrrrocle. »
L’homme le dévisagea avec une froideur glaciale.
« Je ne suis pas Fernand Mirocle, inspecteur. Je suis le comte Heinrich von Sternberg, attaché culturel à l’ambassade d’Autriche. Et je n’apprécie pas du tout d’être confondu avec un criminel dans le hall d’un hôtel. »
Un murmure parcourut l’assistance. Un comte. Un attaché d’ambassade. Un diplomate autrichien. Prunelle avait accusé publiquement un diplomate autrichien d’être un escroc français.
La catastrophe était totale.
« Je… je vous prrrie d’accepter mes excuses », bredouilla-t-il. « Une rrrressemblance malheurrreuse… une errrreurrr de ma parrrrt… »
Le comte von Sternberg ne sembla pas convaincu par ces excuses.
« J’exigerai des explications officielles », dit-il d’un ton coupant. « Par voie diplomatique, s’il le faut. En attendant, je vous conseille de surveiller vos paroles, inspecteur. Les accusations sans fondement peuvent avoir des conséquences très… désagréables. »
Et il tourna les talons, traversa le hall avec la dignité offensée d’un aristocrate humilié, et disparut dans l’escalier.
Prunelle resta planté au milieu du hall, écarlate, le binocle pendant au bout de son cordon, la moustache affaissée, sous le regard de vingt personnes qui le contemplaient avec un mélange de pitié et de moquerie mal dissimulée.
Il venait de vivre le moment le plus humiliant de sa carrière.
Et ce n’était pas fini.
⁂
Les heures qui suivirent furent un calvaire.
Prunelle se réfugia dans sa chambre, refusant d’en sortir, trop honteux pour affronter le regard des autres clients et du personnel. Il resta allongé sur son lit, les yeux fixés sur le plafond, à ruminer sa disgrâce.
Comment avait-il pu se tromper à ce point ? Comment avait-il pu confondre un diplomate autrichien avec un escroc français ? Les deux hommes ne se ressemblaient même pas, maintenant qu’il y repensait. Von Sternberg était plus vieux, plus maigre, avec un visage complètement différent. Seule la silhouette générale — grand, mince, moustachu — avait pu créer l’illusion.
Et encore. Même la silhouette n’était pas vraiment la même. Prunelle s’était laissé emporter par son obsession, par sa certitude aveugle, par son désir de confondre Lazare à tout prix. Il avait vu ce qu’il voulait voir, pas ce qui était réellement devant ses yeux.
Kratochvíl avait raison. Il s’était trompé. Pas seulement sur von Sternberg — sur tout. Sur Lazare, sur Mirocle, sur le complot international de trafic de bichons. Toute sa théorie, si laborieusement construite, s’effondrait comme un soufflé raté.
Vers dix-neuf heures, des coups furent frappés à sa porte.
« Allez-vous-en », grommela-t-il.
« Monsieur l’inspecteur ? » C’était la voix de Pepík. « C’est moi, Pepík. Je vous apporte votre dîner. »
Prunelle hésita, puis se leva et ouvrit la porte.
Le jeune chasseur se tenait dans le couloir, portant un plateau sur lequel étaient disposés une assiette de soupe, du pain, et une carafe de vin. Son visage exprimait une sollicitude sincère, dénuée de toute trace de moquerie.
« J’ai pensé que vous n’auriez pas envie de descendre au restaurant », dit-il. « Après… après ce qui s’est passé. »
Prunelle le regarda, touché malgré lui par cette attention.
« Merrrci, Pepík. Entrrrez. »
Le chasseur entra, posa le plateau sur la table de nuit, et resta debout, hésitant, comme s’il voulait dire quelque chose mais ne savait pas comment s’y prendre.
« Quoi ? » demanda Prunelle.
« Je… je voulais vous dire, Monsieur l’inspecteur… Ce qui s’est passé dans le hall… Ce n’est pas si grave. Tout le monde fait des erreurs. »
« Pas des errrrreurrrs comme celle-là. »
« Si, si. Même les grands détectives. J’ai lu des romans, vous savez. Sherlock Holmes lui-même s’est trompé parfois. Et Arsène Lupin a réussi à tromper tout le monde pendant des années. Ce n’est pas une honte de se faire avoir par un criminel intelligent. »
Prunelle secoua la tête.
« Le prrrroblème, Pepík, c’est que je ne me suis pas fait avoirrrr par un crrriminel. Je me suis trrrrompé tout seul. J’ai accusé un innocent. Un diplomate, en plus. Ma carrrrière est terrrrminée. »
Pepík parut réfléchir un instant, son strabisme lui donnant l’air de contempler simultanément deux réalités parallèles.
« Monsieur l’inspecteur », dit-il enfin, « est-ce que je peux vous dire quelque chose ? »
« Quoi ? »
« Depuis que vous êtes arrivé à l’hôtel, vous cherchez un criminel. Un escroc français. Fernand Mirocle. »
« Et alors ? »
« Et alors, peut-être que vous cherchez au mauvais endroit. »
Prunelle fronça les sourcils.
« Que veux-tu dirrrre ? »
Pepík se tortilla, mal à l’aise.
« Je… je ne sais pas comment expliquer. Mais j’observe beaucoup, vous savez. C’est mon métier. Je porte les bagages, je monte les télégrammes, je suis toujours dans les couloirs, dans le hall, partout. Je vois des choses. »
« Quelles choses ? »
« Des choses bizarres. Des choses qui ne collent pas. Par exemple… »
Il s’interrompit, comme s’il hésitait à continuer.
« Par exemple ? » insista Prunelle.
« Par exemple, la comtesse. La comtesse Batthyány-Strattmann. Vous avez remarqué qu’elle ne paie jamais sa note ? »
Prunelle cligna des yeux.
« Sa note ? »
« Sa note d’hôtel. Elle vit ici depuis plus de cinq ans. Ça doit faire une fortune. Et pourtant, Monsieur Novák m’a dit un jour qu’elle n’avait pas réglé un sou depuis 1921. Quatre ans de retard. Et personne ne lui dit rien. »
L’inspecteur ne voyait pas où le chasseur voulait en venir.
« Et alors ? C’est une arrrristocrate. Les arrrristocrates ne paient jamais leurrrrs dettes. C’est connu. »
« Peut-être. Mais il y a autre chose. »
Pepík baissa la voix, comme s’il craignait d’être entendu.
« Le chien. Sissi. Vous avez remarqué qu’elle disparaît toujours au même moment ? »
« Au même moment ? »
« Quand la comtesse sort. Hier matin, la comtesse est sortie faire des courses. Le chien a disparu. Hier soir, la comtesse est allée au concert. Le chien a disparu. Et avant-hier, et le jour d’avant… chaque fois que la comtesse quitte l’hôtel, le chien disparaît. Et chaque fois qu’elle revient, le chien réapparaît. »
Prunelle resta silencieux, digérant cette information.
« Vous pensez que… que la comtesse fait disparrrraîtrrre son prrrropre chien ? »
« Je ne pense rien, Monsieur l’inspecteur. Je dis juste ce que j’ai observé. Vous m’avez demandé de garder les yeux ouverts, non ? Eh bien, c’est ce que j’ai fait. »
Il y eut un long silence.
Puis Prunelle, lentement, se redressa sur son lit.
Quelque chose venait de changer dans son esprit. Une pièce du puzzle, qu’il n’avait pas vue jusque-là, venait de trouver sa place. Pas toutes les pièces — loin de là —, mais une pièce essentielle, qui modifiait l’ensemble du tableau.
« Pepík », dit-il, « tu es un garrrçon trrrès intelligent. »
Le chasseur rougit jusqu’aux oreilles.
« Je… merci, Monsieur l’inspecteur. »
« Demain, je veux que tu continues à obserrrver. Tout ce qui concerrrne la comtesse et le chien. Ses allées et venues, ses visiteurs, ses conversations. Tu peux fairrre ça ? »
« Oui, Monsieur l’inspecteur ! Bien sûr ! »
« Bien. Maintenant, laisse-moi. J’ai besoin de rrrréfléchirrrr. »
Pepík hocha la tête avec enthousiasme et sortit de la chambre, refermant doucement la porte derrière lui.
Prunelle resta seul, assis sur son lit, la soupe refroidissant sur le plateau, le vin intact dans la carafe.
Il avait peut-être commis une erreur monumentale avec le comte von Sternberg.
Mais peut-être — peut-être — avait-il aussi trouvé une nouvelle piste.
Une piste qu’il n’avait pas envisagée jusque-là.
Une piste qui menait non pas à un escroc français en fuite, mais à une comtesse hongroise qui ne payait pas ses dettes et dont le chien disparaissait chaque fois qu’elle quittait l’hôtel.
Il sortit sa montre.
Il était vingt heures quarante-sept.
L’enquête n’était pas terminée.
Elle ne faisait peut-être que commencer.
⁂
Vers vingt-deux heures, alors que Prunelle avait fini par manger sa soupe (froide) et boire son vin (tiède), un bruit lui parvint du couloir.
Des pas. Des voix. Une agitation.
Il ouvrit sa porte et aperçut Monsieur Novák qui montait l’escalier, suivi de Pepík et de Božena, la femme de chambre.
« Que se passe-t-il ? » demanda-t-il.
Novák s’arrêta devant lui, son visage impassible trahissant pour une fois une légère contrariété.
« Le chien, inspecteur. Il est revenu. »
« Rrrrrevenu ? D’où ? »
« Du jardin de l’hôtel. Le jardinier l’a trouvé il y a dix minutes, en train de creuser dans les plates-bandes. Il l’a ramené à la comtesse. »
Prunelle sentit quelque chose se nouer dans son estomac. Le jardin. Sissi avait été trouvée dans le jardin. Pas dans la cave, pas sous un lit, pas au Rudolfinum — dans le jardin de l’hôtel.
« La comtesse était-elle sortie ce soirrrr ? »
Novák réfléchit.
« Oui. Elle est allée dîner chez des amis, vers dix-neuf heures. Elle vient de rentrer. »
Exactement ce que Pepík avait dit. La comtesse sort. Le chien disparaît. La comtesse rentre. Le chien réapparaît.
Ce n’était plus une coïncidence. C’était un schéma. Un schéma qu’il avait été trop aveugle pour voir, trop obsédé par son escroc français imaginaire pour remarquer.
« Merrrci, Monsieur Novák », dit-il. « Bonne nuit. »
Et il referma la porte, le cœur battant.
Demain, il changerait d’approche.
Demain, il cesserait de chercher Fernand Mirocle.
Demain, il commencerait à observer la comtesse.
⁂
*(À suivre)*