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Le bichon
de l’Hô­tel Paříž

Le bichon de l’Hô­tel Paříž

Jeu­di — Où l’ins­pec­teur Pru­nelle croit tenir son homme, com­met une erreur aux consé­quences fâcheuses, et reçoit de la part d’un chas­seur lou­cheur un conseil qui pour­rait tout changer

Le jeu­di matin, l’ins­pec­teur Pru­nelle se réveilla avec une certitude.

Cette cer­ti­tude, il faut le dire, n’é­tait fon­dée sur rien de tan­gible — ni sur un indice nou­veau, ni sur un témoi­gnage déci­sif, ni sur une déduc­tion logique —, mais elle n’en était pas moins abso­lue, inébran­lable, gra­vée dans son esprit comme les Tables de la Loi dans la pierre du Sinaï.

Vic­tor Lazare était Fer­nand Mirocle.

Il en était main­te­nant convain­cu. Tout concor­dait : l’é­lé­gance sus­pecte, le calme trop par­fait, la mous­tache fine, les réponses éva­sives, le regard qui l’ob­ser­vait depuis le pre­mier jour. Et le fait que Sis­si eût dis­pa­ru au concert de Janáček — un concert où Lazare avait très bien pu se trou­ver, même s’il n’en avait aucune preuve — ne fai­sait que confir­mer ses soupçons.

Lazare-Mirocle avait volé le chien. Pour­quoi ? Pru­nelle n’en savait rien encore. Peut-être pour faire chan­ter la com­tesse. Peut-être pour revendre l’a­ni­mal à un col­lec­tion­neur de bichons for­tu­né. Peut-être sim­ple­ment par méchan­ce­té, par goût du chaos, par désir de nar­guer la police fran­çaise en la per­sonne de son repré­sen­tant le plus émi­nent — c’est-à-dire lui-même.

Peu impor­taient les moti­va­tions. L’es­sen­tiel était d’agir.

Et Pru­nelle, ce matin-là, avait déci­dé d’agir.

Son plan, éla­bo­ré pen­dant sa toi­lette mati­nale entre deux appli­ca­tions de cire à mous­tache, était d’une sim­pli­ci­té qu’il jugeait géniale : il allait confron­ter Lazare direc­te­ment, le pous­ser dans ses retran­che­ments, le for­cer à se tra­hir par une ques­tion inat­ten­due ou une accu­sa­tion bien pla­cée. Les grands cri­mi­nels, il en était per­sua­dé, finis­saient tou­jours par cra­quer quand on les regar­dait droit dans les yeux avec suf­fi­sam­ment d’autorité.

Que cette méthode n’eût jamais fonc­tion­né au cours de ses vingt-sept années de car­rière ne l’ar­rê­tait pas. Cette fois serait dif­fé­rente. Il le sentait.

Il des­cen­dit au café Sarah Bern­hardt avec une déter­mi­na­tion mar­tiale, son binocle vis­sé sur le nez (de tra­vers, comme tou­jours), sa montre bat­tant contre son ventre comme un tam­bour de guerre, sa mous­tache cirée poin­tant vers le ciel comme les cornes d’un tau­reau prêt à charger.

Le café était à moi­tié plein de clients mati­naux : des hommes d’af­faires qui lisaient leurs jour­naux en buvant du café noir, des dames qui gri­gno­taient des pâtis­se­ries en échan­geant des potins, un groupe de tou­ristes anglais qui consul­taient bruyam­ment un guide Bae­de­ker. Herr Mül­ler, le client alle­mand de la chambre 48, tous­sait dans un coin, comme à son habi­tude — une toux sèche et régu­lière, toutes les qua­rante-cinq secondes envi­ron, avec une ponc­tua­li­té qui aurait pu ser­vir à régler une horloge.

Mais pas de Vic­tor Lazare.

Pru­nelle balaya la salle du regard une fois, deux fois, trois fois. Pas de Lazare. La table qu’il occu­pait habi­tuel­le­ment, près du comp­toir, était vide.

« Mon­sieur Novák ! » appe­la-t-il en se diri­geant vers la récep­tion, où le concierge offi­ciait avec son impas­si­bi­li­té cou­tu­mière. « Le client belge, Mon­sieur Lazarrrre — l’a­vez-vous vu ce matin ? »

Novák consul­ta son registre avec une len­teur qui pou­vait être inter­pré­tée comme de la méti­cu­lo­si­té ou comme une forme sub­tile de provocation.

« Mon­sieur Lazare a quit­té l’hô­tel vers sept heures ce matin, ins­pec­teur. Il m’a dit qu’il avait des affaires à régler en ville et qu’il ne ren­tre­rait pas avant ce soir. »

« Des affairrrres ? Quelles affairrrres ? »

« Il ne m’a pas pré­ci­sé, ins­pec­teur. Les clients de l’Ho­tel Paris ne sont pas tenus de jus­ti­fier leurs déplacements. »

Pru­nelle sen­tit la frus­tra­tion mon­ter en lui. Lazare lui échap­pait ! Au moment même où il s’ap­prê­tait à le confondre, le scé­lé­rat avait pris la fuite !

« Savez-vous où il est allé ? »

« Non, inspecteur. »

« A‑t-il prr­ris une voi­turrre ? Un fiacrrre ? »

« Je ne sau­rais vous dire. Je n’ai pas sur­veillé ses faits et gestes. »

Bien sûr que non. Per­sonne ne sur­veillait les faits et gestes de per­sonne dans cet hôtel. C’é­tait une mai­son de fous, un asile d’a­nar­chistes, un repaire où les cri­mi­nels pou­vaient aller et venir à leur guise sans que qui­conque s’en souciât.

Pru­nelle remer­cia le concierge — sans convic­tion — et retour­na au café pour prendre son petit déjeu­ner, qu’il ava­la sans y prê­ter atten­tion, l’es­prit entiè­re­ment occu­pé par la ques­tion de savoir où Lazare avait bien pu se rendre et ce qu’il y tramait.

La mati­née fut longue et improductive.

Pru­nelle pas­sa une par­tie de la mati­née à arpen­ter le hall de l’hô­tel, guet­tant le retour de Lazare, mais le Belge ne se mon­tra pas. Il pas­sa une autre par­tie à inter­ro­ger — pour la énième fois — les membres du per­son­nel, qui n’a­vaient rien de nou­veau à lui apprendre et qui com­men­çaient à le regar­der avec une las­si­tude non dis­si­mu­lée. Il pas­sa le reste du temps dans sa chambre, à contem­pler le pla­fond et à écha­fau­der des hypo­thèses sur les acti­vi­tés de Lazare en ville.

Peut-être était-il allé retrou­ver un com­plice. Peut-être négo­ciait-il la vente de Sis­si à un ache­teur mys­té­rieux. Peut-être pré­pa­rait-il sa fuite vers une autre capi­tale euro­péenne, empor­tant avec lui le butin de ses escro­que­ries et le bichon de la comtesse.

Vers treize heures, n’y tenant plus, Pru­nelle déci­da de sortir.

Il irait au com­mis­sa­riat cen­tral, rue Bar­to­lomě­jská, pour deman­der à Kra­to­chvíl de faire sur­veiller Lazare. Après tout, l’ins­pec­teur tchèque lui avait pro­po­sé son aide. Il était temps de la mettre à profit.

Le com­mis­sa­riat de police de Prague était un bâti­ment aus­tère, d’ar­chi­tec­ture néo-clas­sique, qui avait dû être impres­sion­nant au siècle pré­cé­dent mais qui, en 1925, com­men­çait à mon­trer des signes de fatigue — façade grise lépreuse, fenêtres encras­sées, esca­lier de marbre usé par des mil­liers de pas. L’in­té­rieur n’é­tait guère plus enga­geant : des cou­loirs sombres, des bureaux encom­brés de dos­siers, des fonc­tion­naires en uni­forme qui tapaient sur des machines à écrire avec une mono­to­nie déprimante.

Pru­nelle deman­da à voir l’ins­pec­teur Kra­to­chvíl et fut conduit, après une attente d’une ving­taine de minutes, dans un bureau minus­cule au troi­sième étage, où le poli­cier tchèque l’at­ten­dait, assis der­rière une mon­tagne de paperasse.

« Ins­pec­teur Pru­nelle », dit Kra­to­chvíl sans mani­fes­ter la moindre sur­prise. « Je me deman­dais quand vous viendriez. »

« Vous m’attendiez ? »

« Disons que je m’y atten­dais. Asseyez-vous. »

Pru­nelle s’as­sit sur une chaise ban­cale qui grin­ça sous son poids.

« J’ai besoin de votrrre aide », com­men­ça-t-il. « Je sais qui a volé le chien. C’est Vic­tor Lazarrrre, le client belge de l’hô­tel. En rrr­réa­li­té, il s’ap­pelle Ferrrr­nand Mirrr­rocle. C’est l’es­crr­roc que je rrr­re­cherche depuis Parrrris. »

Kra­to­chvíl l’é­cou­ta expo­ser sa théo­rie sans l’in­ter­rompre, hochant la tête de temps en temps avec une expres­sion indé­chif­frable. Quand Pru­nelle eut ter­mi­né, il res­ta silen­cieux quelques secondes, puis demanda :

« Avez-vous des preuves de ce que vous avancez ? »

« Des prrrreuves ? »

« Oui. Des preuves. Un docu­ment attes­tant que Vic­tor Lazare est en réa­li­té Fer­nand Mirocle. Un témoin qui l’au­rait for­mel­le­ment iden­ti­fié. Un indice maté­riel le reliant au vol du chien. »

Pru­nelle ouvrit la bouche, puis la refer­ma. Non, il n’a­vait pas de preuves. Il avait des intui­tions, des soup­çons, des convic­tions — mais pas de preuves.

« Je… non », admit-il à contre­cœur. « Pas encorrre. Mais si vous le faites surrrrveiller… »

Kra­to­chvíl soupira.

« Ins­pec­teur Pru­nelle, je ne peux pas faire sur­veiller un citoyen belge — ou pré­ten­du belge — sur la base de vos intui­tions. Vous le savez aus­si bien que moi. Si Lazare porte plainte, je serai dans une situa­tion très déli­cate. Et vous aussi. »

« Mais il est cou­pable ! J’en suis cerrrrtain ! »

« La cer­ti­tude n’est pas une preuve. »

Pru­nelle sen­tit la colère mon­ter en lui — une colère d’au­tant plus vive qu’il savait, au fond de lui, que Kra­to­chvíl avait raison.

« Alors que me conseillez-vous de fairrrre ? »

L’ins­pec­teur tchèque réflé­chit un instant.

« Conti­nuez à obser­ver. Cher­chez des preuves. Si Lazare est vrai­ment votre escroc, il fini­ra par com­mettre une erreur. Tous les cri­mi­nels en com­mettent. En atten­dant, ne faites rien d’ir­ré­flé­chi. Ne l’ac­cu­sez pas publi­que­ment. Ne le confron­tez pas sans témoins. Et surtout… »

Il mar­qua une pause.

« Sur­tout, envi­sa­gez la pos­si­bi­li­té que vous vous trompiez. »

Pru­nelle quit­ta le com­mis­sa­riat d’une humeur massacrante.

Il avait espé­ré trou­ver un allié en Kra­to­chvíl, un homme qui com­pren­drait son intui­tion et l’ai­de­rait à coin­cer Lazare-Mirocle. Au lieu de quoi, il n’a­vait trou­vé qu’un bureau­crate timo­ré, un fonc­tion­naire obsé­dé par les pro­cé­dures et les preuves, inca­pable de recon­naître le génie quand il se trou­vait devant lui.

Soit. Il se pas­se­rait de l’aide de la police tchèque. Il agi­rait seul, comme il l’a­vait tou­jours fait. Et quand il aurait confon­du Lazare, quand il l’au­rait traî­né devant la jus­tice avec le chien sous un bras et les aveux sous l’autre, alors Kra­to­chvíl et tous les autres seraient bien obli­gés de recon­naître qu’il avait eu rai­son depuis le début.

Il ren­tra à l’hô­tel vers quinze heures, déter­mi­né à mettre son plan à exécution.

Et c’est là que le des­tin — ou plu­tôt la mal­chance, cette vieille com­pagne de l’ins­pec­teur Pru­nelle — déci­da d’intervenir.

En entrant dans le hall de l’Ho­tel Paris, Pru­nelle aper­çut une sil­houette familière.

Un homme grand, mince, élé­gant, vêtu d’un cos­tume gris, por­tant un cha­peau et une fine mous­tache brune.

Vic­tor Lazare.

Il était de retour.

Il se tenait près du comp­toir de la récep­tion, en train de dis­cu­ter avec Mon­sieur Novák. Son dos était tour­né vers l’en­trée. Il ne pou­vait pas voir Prunelle.

L’ins­pec­teur sen­tit son cœur s’emballer. C’é­tait le moment. Le moment qu’il atten­dait depuis des jours. Le moment de la confron­ta­tion décisive.

Il s’a­van­ça vers Lazare d’un pas qui se vou­lait assu­ré mais qui était plu­tôt cha­lou­pé, son binocle glis­sant sur son nez, sa montre bat­tant contre son ventre, sa mous­tache fré­mis­sant d’anticipation.

« Mon­sieur Lazarrrre ! » ton­na-t-il. « Ou devrr­rais-je dirrrre… Mon­sieur Mirrrrocle ! »

L’homme se retourna.

Et Pru­nelle com­prit ins­tan­ta­né­ment qu’il avait com­mis une erreur.

Ce n’é­tait pas Vic­tor Lazare.

C’é­tait un autre homme. Un homme qui res­sem­blait vague­ment à Lazare — même taille, même sil­houette, même type de cos­tume —, mais dont le visage était com­plè­te­ment dif­fé­rent. Plus âgé, plus angu­leux, avec des yeux d’un bleu per­çant et une expres­sion de stu­pé­fac­tion outragée.

« Je vous demande par­don ? » dit l’homme dans un fran­çais impec­cable, tein­té d’un accent qui n’é­tait ni belge ni fran­çais mais… autrichien ?

Pru­nelle sen­tit le sol se déro­ber sous ses pieds.

« Je… euh… je… »

« Qui êtes-vous ? Et pour­quoi m’ap­pe­lez-vous Mirocle ? »

Le hall de l’hô­tel était sou­dain deve­nu très silen­cieux. Tous les regards conver­geaient vers Pru­nelle et l’in­con­nu. Mon­sieur Novák obser­vait la scène avec une expres­sion qui, pour la pre­mière fois depuis que Pru­nelle le connais­sait, tra­his­sait quelque chose — une sorte de conster­na­tion anti­ci­pée, comme celle d’un homme qui voit un acci­dent se pro­duire au ralenti.

« Je… je suis l’ins­pec­teurrrr Prrr­ru­nelle », bal­bu­tia Pru­nelle. « De la Sûrr­re­té frrr­ran­çaise. Je… je vous ai prr­ris pour quel­qu’un d’autrrre. »

« Pour qui m’a­vez-vous pris ? »

« Pour… pour un crr­ri­mi­nel que je rrr­re­cherche. Un cerrrr­tain Ferrrr­nand Mirrrrocle. »

L’homme le dévi­sa­gea avec une froi­deur glaciale.

« Je ne suis pas Fer­nand Mirocle, ins­pec­teur. Je suis le comte Hein­rich von Stern­berg, atta­ché cultu­rel à l’am­bas­sade d’Au­triche. Et je n’ap­pré­cie pas du tout d’être confon­du avec un cri­mi­nel dans le hall d’un hôtel. »

Un mur­mure par­cou­rut l’as­sis­tance. Un comte. Un atta­ché d’am­bas­sade. Un diplo­mate autri­chien. Pru­nelle avait accu­sé publi­que­ment un diplo­mate autri­chien d’être un escroc français.

La catas­trophe était totale.

« Je… je vous prr­rie d’ac­cep­ter mes excuses », bre­douilla-t-il. « Une rrr­res­sem­blance mal­heurr­reuse… une errr­reurrr de ma parrrrt… »

Le comte von Stern­berg ne sem­bla pas convain­cu par ces excuses.

« J’exi­ge­rai des expli­ca­tions offi­cielles », dit-il d’un ton cou­pant. « Par voie diplo­ma­tique, s’il le faut. En atten­dant, je vous conseille de sur­veiller vos paroles, ins­pec­teur. Les accu­sa­tions sans fon­de­ment peuvent avoir des consé­quences très… désagréables. »

Et il tour­na les talons, tra­ver­sa le hall avec la digni­té offen­sée d’un aris­to­crate humi­lié, et dis­pa­rut dans l’escalier.

Pru­nelle res­ta plan­té au milieu du hall, écar­late, le binocle pen­dant au bout de son cor­don, la mous­tache affais­sée, sous le regard de vingt per­sonnes qui le contem­plaient avec un mélange de pitié et de moque­rie mal dissimulée.

Il venait de vivre le moment le plus humi­liant de sa carrière.

Et ce n’é­tait pas fini.

Les heures qui sui­virent furent un calvaire.

Pru­nelle se réfu­gia dans sa chambre, refu­sant d’en sor­tir, trop hon­teux pour affron­ter le regard des autres clients et du per­son­nel. Il res­ta allon­gé sur son lit, les yeux fixés sur le pla­fond, à rumi­ner sa disgrâce.

Com­ment avait-il pu se trom­per à ce point ? Com­ment avait-il pu confondre un diplo­mate autri­chien avec un escroc fran­çais ? Les deux hommes ne se res­sem­blaient même pas, main­te­nant qu’il y repen­sait. Von Stern­berg était plus vieux, plus maigre, avec un visage com­plè­te­ment dif­fé­rent. Seule la sil­houette géné­rale — grand, mince, mous­ta­chu — avait pu créer l’illusion.

Et encore. Même la sil­houette n’é­tait pas vrai­ment la même. Pru­nelle s’é­tait lais­sé empor­ter par son obses­sion, par sa cer­ti­tude aveugle, par son désir de confondre Lazare à tout prix. Il avait vu ce qu’il vou­lait voir, pas ce qui était réel­le­ment devant ses yeux.

Kra­to­chvíl avait rai­son. Il s’é­tait trom­pé. Pas seule­ment sur von Stern­berg — sur tout. Sur Lazare, sur Mirocle, sur le com­plot inter­na­tio­nal de tra­fic de bichons. Toute sa théo­rie, si labo­rieu­se­ment construite, s’ef­fon­drait comme un souf­flé raté.

Vers dix-neuf heures, des coups furent frap­pés à sa porte.

« Allez-vous-en », grommela-t-il.

« Mon­sieur l’ins­pec­teur ? » C’é­tait la voix de Pepík. « C’est moi, Pepík. Je vous apporte votre dîner. »

Pru­nelle hési­ta, puis se leva et ouvrit la porte.

Le jeune chas­seur se tenait dans le cou­loir, por­tant un pla­teau sur lequel étaient dis­po­sés une assiette de soupe, du pain, et une carafe de vin. Son visage expri­mait une sol­li­ci­tude sin­cère, dénuée de toute trace de moquerie.

« J’ai pen­sé que vous n’au­riez pas envie de des­cendre au res­tau­rant », dit-il. « Après… après ce qui s’est passé. »

Pru­nelle le regar­da, tou­ché mal­gré lui par cette attention.

« Merrr­ci, Pepík. Entrrrez. »

Le chas­seur entra, posa le pla­teau sur la table de nuit, et res­ta debout, hési­tant, comme s’il vou­lait dire quelque chose mais ne savait pas com­ment s’y prendre.

« Quoi ? » deman­da Prunelle.

« Je… je vou­lais vous dire, Mon­sieur l’ins­pec­teur… Ce qui s’est pas­sé dans le hall… Ce n’est pas si grave. Tout le monde fait des erreurs. »

« Pas des errrr­reurrrs comme celle-là. »

« Si, si. Même les grands détec­tives. J’ai lu des romans, vous savez. Sher­lock Holmes lui-même s’est trom­pé par­fois. Et Arsène Lupin a réus­si à trom­per tout le monde pen­dant des années. Ce n’est pas une honte de se faire avoir par un cri­mi­nel intelligent. »

Pru­nelle secoua la tête.

« Le prrr­ro­blème, Pepík, c’est que je ne me suis pas fait avoirrrr par un crr­ri­mi­nel. Je me suis trrr­rom­pé tout seul. J’ai accu­sé un inno­cent. Un diplo­mate, en plus. Ma carrr­rière est terrrrminée. »

Pepík parut réflé­chir un ins­tant, son stra­bisme lui don­nant l’air de contem­pler simul­ta­né­ment deux réa­li­tés parallèles.

« Mon­sieur l’ins­pec­teur », dit-il enfin, « est-ce que je peux vous dire quelque chose ? »

« Quoi ? »

« Depuis que vous êtes arri­vé à l’hô­tel, vous cher­chez un cri­mi­nel. Un escroc fran­çais. Fer­nand Mirocle. »

« Et alors ? »

« Et alors, peut-être que vous cher­chez au mau­vais endroit. »

Pru­nelle fron­ça les sourcils.

« Que veux-tu dirrrre ? »

Pepík se tor­tilla, mal à l’aise.

« Je… je ne sais pas com­ment expli­quer. Mais j’ob­serve beau­coup, vous savez. C’est mon métier. Je porte les bagages, je monte les télé­grammes, je suis tou­jours dans les cou­loirs, dans le hall, par­tout. Je vois des choses. »

« Quelles choses ? »

« Des choses bizarres. Des choses qui ne collent pas. Par exemple… »

Il s’in­ter­rom­pit, comme s’il hési­tait à continuer.

« Par exemple ? » insis­ta Prunelle.

« Par exemple, la com­tesse. La com­tesse Bat­thyá­ny-Stratt­mann. Vous avez remar­qué qu’elle ne paie jamais sa note ? »

Pru­nelle cli­gna des yeux.

« Sa note ? »

« Sa note d’hô­tel. Elle vit ici depuis plus de cinq ans. Ça doit faire une for­tune. Et pour­tant, Mon­sieur Novák m’a dit un jour qu’elle n’a­vait pas réglé un sou depuis 1921. Quatre ans de retard. Et per­sonne ne lui dit rien. »

L’ins­pec­teur ne voyait pas où le chas­seur vou­lait en venir.

« Et alors ? C’est une arrr­ris­to­crate. Les arrr­ris­to­crates ne paient jamais leurrrrs dettes. C’est connu. »

« Peut-être. Mais il y a autre chose. »

Pepík bais­sa la voix, comme s’il crai­gnait d’être entendu.

« Le chien. Sis­si. Vous avez remar­qué qu’elle dis­pa­raît tou­jours au même moment ? »

« Au même moment ? »

« Quand la com­tesse sort. Hier matin, la com­tesse est sor­tie faire des courses. Le chien a dis­pa­ru. Hier soir, la com­tesse est allée au concert. Le chien a dis­pa­ru. Et avant-hier, et le jour d’a­vant… chaque fois que la com­tesse quitte l’hô­tel, le chien dis­pa­raît. Et chaque fois qu’elle revient, le chien réapparaît. »

Pru­nelle res­ta silen­cieux, digé­rant cette information.

« Vous pen­sez que… que la com­tesse fait dis­parrr­raî­trrre son prrr­ropre chien ? »

« Je ne pense rien, Mon­sieur l’ins­pec­teur. Je dis juste ce que j’ai obser­vé. Vous m’a­vez deman­dé de gar­der les yeux ouverts, non ? Eh bien, c’est ce que j’ai fait. »

Il y eut un long silence.

Puis Pru­nelle, len­te­ment, se redres­sa sur son lit.

Quelque chose venait de chan­ger dans son esprit. Une pièce du puzzle, qu’il n’a­vait pas vue jusque-là, venait de trou­ver sa place. Pas toutes les pièces — loin de là —, mais une pièce essen­tielle, qui modi­fiait l’en­semble du tableau.

« Pepík », dit-il, « tu es un garrr­çon trr­rès intelligent. »

Le chas­seur rou­git jus­qu’aux oreilles.

« Je… mer­ci, Mon­sieur l’inspecteur. »

« Demain, je veux que tu conti­nues à obserrr­ver. Tout ce qui concerrrne la com­tesse et le chien. Ses allées et venues, ses visi­teurs, ses conver­sa­tions. Tu peux fairrre ça ? »

« Oui, Mon­sieur l’ins­pec­teur ! Bien sûr ! »

« Bien. Main­te­nant, laisse-moi. J’ai besoin de rrrréfléchirrrr. »

Pepík hocha la tête avec enthou­siasme et sor­tit de la chambre, refer­mant dou­ce­ment la porte der­rière lui.

Pru­nelle res­ta seul, assis sur son lit, la soupe refroi­dis­sant sur le pla­teau, le vin intact dans la carafe.

Il avait peut-être com­mis une erreur monu­men­tale avec le comte von Sternberg.

Mais peut-être — peut-être — avait-il aus­si trou­vé une nou­velle piste.

Une piste qu’il n’a­vait pas envi­sa­gée jusque-là.

Une piste qui menait non pas à un escroc fran­çais en fuite, mais à une com­tesse hon­groise qui ne payait pas ses dettes et dont le chien dis­pa­rais­sait chaque fois qu’elle quit­tait l’hôtel.

Il sor­tit sa montre.

Il était vingt heures quarante-sept.

L’en­quête n’é­tait pas terminée.

Elle ne fai­sait peut-être que commencer.

Vers vingt-deux heures, alors que Pru­nelle avait fini par man­ger sa soupe (froide) et boire son vin (tiède), un bruit lui par­vint du couloir.

Des pas. Des voix. Une agitation.

Il ouvrit sa porte et aper­çut Mon­sieur Novák qui mon­tait l’es­ca­lier, sui­vi de Pepík et de Bože­na, la femme de chambre.

« Que se passe-t-il ? » demanda-t-il.

Novák s’ar­rê­ta devant lui, son visage impas­sible tra­his­sant pour une fois une légère contrariété.

« Le chien, ins­pec­teur. Il est revenu. »

« Rrrr­re­ve­nu ? D’où ? »

« Du jar­din de l’hô­tel. Le jar­di­nier l’a trou­vé il y a dix minutes, en train de creu­ser dans les plates-bandes. Il l’a rame­né à la comtesse. »

Pru­nelle sen­tit quelque chose se nouer dans son esto­mac. Le jar­din. Sis­si avait été trou­vée dans le jar­din. Pas dans la cave, pas sous un lit, pas au Rudol­fi­num — dans le jar­din de l’hôtel.

« La com­tesse était-elle sor­tie ce soirrrr ? »

Novák réflé­chit.

« Oui. Elle est allée dîner chez des amis, vers dix-neuf heures. Elle vient de rentrer. »

Exac­te­ment ce que Pepík avait dit. La com­tesse sort. Le chien dis­pa­raît. La com­tesse rentre. Le chien réapparaît.

Ce n’é­tait plus une coïn­ci­dence. C’é­tait un sché­ma. Un sché­ma qu’il avait été trop aveugle pour voir, trop obsé­dé par son escroc fran­çais ima­gi­naire pour remarquer.

« Merrr­ci, Mon­sieur Novák », dit-il. « Bonne nuit. »

Et il refer­ma la porte, le cœur battant.

Demain, il chan­ge­rait d’approche.

Demain, il ces­se­rait de cher­cher Fer­nand Mirocle.

Demain, il com­men­ce­rait à obser­ver la comtesse.

*(À suivre)*

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