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Le bichon
de l’Hô­tel Paříž

Le bichon de l’Hô­tel Paříž

DIMANCHE — Où l’ins­pec­teur Pru­nelle fait ses adieux à Prague, reçoit des hom­mages qu’il n’at­ten­dait pas, et repart vers Paris avec la cer­ti­tude d’a­voir accom­pli son devoir — ce qui n’est pas entiè­re­ment faux, ni entiè­re­ment vrai

Le dimanche matin, der­nier jour de l’ins­pec­teur Pru­nelle à Prague, com­men­ça par un évé­ne­ment sans pré­cé­dent dans l’his­toire de l’Ho­tel Paris : une stan­ding ova­tion au petit déjeuner.

Il faut dire que la nou­velle de l’ar­res­ta­tion de Fer­nand Mirocle s’é­tait répan­due dans l’é­ta­blis­se­ment avec la rapi­di­té d’une traî­née de poudre — ou plu­tôt, avec la rapi­di­té d’un potin col­por­té par Pepík, qui avait pas­sé une par­tie de la nuit à racon­ter l’ex­ploit de l’ins­pec­teur fran­çais à qui­conque vou­lait l’en­tendre, et même à ceux qui ne le vou­laient pas.

Quand Pru­nelle des­cen­dit au café Sarah Bern­hardt, vers neuf heures, il fut accueilli par un spec­tacle inat­ten­du : tous les clients pré­sents — Herr Mül­ler le tous­seur, Pan Dvořák l’é­tu­diant timide, les deux dames anglaises, Mon­sieur Peter­sen le Danois, et une demi-dou­zaine d’autres qu’il n’a­vait jamais vrai­ment remar­qués — se levèrent et applaudirent.

Pru­nelle s’ar­rê­ta sur le seuil, stupéfait.

« Qu’est-ce que… ? »

Pepík se pré­ci­pi­ta vers lui, le visage rayonnant.

« Mon­sieur l’ins­pec­teur ! Tout le monde est au cou­rant ! Vous avez arrê­té le cri­mi­nel ! Le grand escroc fran­çais ! C’est dans les jour­naux ce matin ! »

Il bran­dit un exem­plaire du *Lido­vé novi­ny*, dont la une — que Pru­nelle ne pou­vait évi­dem­ment pas lire — por­tait appa­rem­ment un article sur l’ar­res­ta­tion de Mirocle. Une pho­to­gra­phie accom­pa­gnait le texte : on y voyait Kra­to­chvíl et Pru­nelle côte à côte, devant le com­mis­sa­riat cen­tral, avec entre eux un Mirocle menot­té au visage défait.

« Je… je ne savais pas qu’on avait prr­ris une pho­to », bal­bu­tia Prunelle.

« Un jour­na­liste était là hier soir ! L’ins­pec­teur Kra­to­chvíl lui a tout racon­té ! Il a dit que vous étiez un grand poli­cier, que vous aviez retrou­vé le cri­mi­nel grâce à votre… com­ment il a dit… votre “flair légendaire” ! »

Pru­nelle sen­tit ses joues s’empourprer. Son flair légen­daire. Si seule­ment Kra­to­chvíl savait à quel point ce « flair » n’é­tait que du hasard pur, de la chance aveugle, le caprice d’un des­tin facé­tieux qui avait déci­dé, pour une fois, de lui sourire.

Mais il n’al­lait pas contre­dire la ver­sion offi­cielle. Pas main­te­nant. Pas devant tous ces gens qui l’applaudissaient.

Il s’in­cli­na légè­re­ment — un geste qu’il n’a­vait jamais fait de sa vie et qui lui parut immé­dia­te­ment ridi­cule — et se diri­gea vers sa table habi­tuelle, escor­té par Pepík qui lui tirait une chaise avec une défé­rence de majordome.

« Je vous apporte le petit déjeu­ner tout de suite, Mon­sieur l’ins­pec­teur ! Le meilleur ! Aux frais de la mai­son ! Mon­sieur Novák a dit que c’é­tait offert ! »

Et il dis­pa­rut vers les cui­sines, lais­sant Pru­nelle seul avec sa gloire nou­velle et son embar­ras persistant.

Le petit déjeu­ner, effec­ti­ve­ment offert par la mai­son, fut somptueux.

Des œufs brouillés au sau­mon fumé. Des crois­sants — de vrais crois­sants, cette fois, pas des rohlí­ky, impor­tés spé­cia­le­ment de la pâtis­se­rie fran­çaise de la rue Pařížská. Du café vien­nois sur­mon­té d’une mon­tagne de crème fouet­tée. Des fruits frais, des confi­tures de six varié­tés dif­fé­rentes, du miel de Bohême doré comme un cou­cher de soleil.

Pru­nelle man­gea avec un appé­tit qu’il ne se connais­sait plus, savou­rant chaque bou­chée comme si c’é­tait la der­nière — ce qui, dans un sens, était le cas : c’é­tait son der­nier repas à Prague, sa der­nière mati­née au café Sarah Bern­hardt, sa der­nière occa­sion de contem­pler les vitraux, les boi­se­ries, le lustre de cris­tal qui pen­dant du pla­fond comme une méduse fossilisée.

Il allait regret­ter cet endroit, réa­li­sa-t-il avec sur­prise. Il allait regret­ter cette ville qu’il avait si mal com­prise, ces gens qu’il avait si mal jugés, cette aven­ture absurde qui l’a­vait mené du vol d’un chien à l’ar­res­ta­tion d’un escroc international.

Il allait même — et c’é­tait peut-être le plus sur­pre­nant — regret­ter l’ins­pec­teur Kra­to­chvíl, ce Tchèque laco­nique qui lui avait appris, sans jamais le lui dire expli­ci­te­ment, qu’être poli­cier ne consis­tait pas seule­ment à écha­fau­der des théo­ries et à cou­rir après des sus­pects, mais aus­si à obser­ver, à écou­ter, à com­prendre, et par­fois à fer­mer les yeux quand la jus­tice des hommes entrait en conflit avec une jus­tice plus haute.

Il en était là de ses réflexions quand une sil­houette fami­lière s’ap­pro­cha de sa table.

La com­tesse Batthyány-Strattmann.

Elle por­tait ce matin-là une robe de soie noire — inha­bi­tuel­le­ment sobre pour elle — et s’é­tait coif­fée d’un cha­peau à voi­lette qui dis­si­mu­lait en par­tie son visage. Sis­si — ou peut-être Mit­zi, impos­sible à dire — trot­ti­nait à ses côtés, sa laisse de velours rouge tenue fer­me­ment dans la main gan­tée de la comtesse.

Elle s’ar­rê­ta devant la table de Pru­nelle et le regar­da à tra­vers sa voilette.

« Ins­pec­teur », dit-elle d’une voix qui, pour une fois, n’a­vait rien d’hys­té­rique ni de théâ­tral. « Je vou­lais vous voir avant votre départ. »

Pru­nelle se leva, par réflexe de politesse.

« Madame la comtesse. »

« Je sais que vous savez. »

Ce n’é­tait pas une ques­tion. C’é­tait une consta­ta­tion, énon­cée avec une digni­té tran­quille qui contras­tait étran­ge­ment avec le per­son­nage exces­sif et bruyant que Pru­nelle avait connu jusque-là.

« Je… oui », admit-il. « Je sais. »

La com­tesse hocha la tête.

« Le vieux Fran­tišek m’a tout racon­té. Il m’a dit que vous l’a­viez trou­vé, que vous aviez com­pris notre… notre arran­ge­ment. Et que vous n’a­viez rien dit. »

Pru­nelle ne répon­dit pas. Que pou­vait-il répondre ?

« Je vou­lais vous remer­cier », conti­nua la com­tesse. « Pas pour le silence — je n’ai pas de gra­ti­tude pour le silence, c’est la moindre des choses entre gens bien éle­vés. Non, je vou­lais vous remer­cier pour… pour votre regard. »

« Mon rrrregard ? »

« Oui. Votre regard. Quand vous avez décou­vert la véri­té, vous auriez pu me mépri­ser. Vous auriez pu voir en moi une vieille folle, une men­teuse, une escroc de bas étage qui uti­lise son chien pour sou­ti­rer la pitié des hôte­liers. C’est ce que je suis, après tout. Objectivement. »

Elle mar­qua une pause, cares­sant la tête de Sis­si — ou Mit­zi — d’un geste machinal.

« Mais ce n’est pas ce que vous avez vu, n’est-ce pas ? Vous avez vu autre chose. Je ne sais pas quoi exac­te­ment. Peut-être une femme qui essaie de sur­vivre avec les moyens du bord. Peut-être une relique d’un monde dis­pa­ru qui refuse de dis­pa­raître avec lui. Peut-être sim­ple­ment une vieille dame qui aime trop son chien. Quoi que vous ayez vu, c’é­tait… c’é­tait plus géné­reux que ce que je méritais. »

Pru­nelle sen­tit quelque chose se ser­rer dans sa poi­trine — une émo­tion qu’il n’a­vait pas l’ha­bi­tude de res­sen­tir et qu’il aurait été bien en peine de nommer.

« Madame la com­tesse », dit-il, « je ne suis pas un homme géné­reux. Je suis un poli­cier. Un poli­cier médio­crrre, même, si je suis hon­nête. Mais j’ai apprrr­ris quelque chose cette semaine. »

« Quoi donc ? »

« J’ai apprr­ris que la loi n’est pas tou­jours la jus­tice. Et que par­fois, la meilleure chose qu’un poli­cier puisse fairrre, c’est de ne rrrien fairrre du tout. »

La com­tesse le regar­da un long moment, ses yeux bleus déla­vés brillant à tra­vers la voi­lette. Puis, très len­te­ment, elle esquis­sa un sou­rire — le pre­mier vrai sou­rire que Pru­nelle lui voyait depuis son arrivée.

« Vous êtes un homme étrange, ins­pec­teur Pru­nelle. Mais je crois que je vous aime bien. »

Elle lui ten­dit la main — non pas pour qu’il la ser­rât, comme entre égaux, mais pour qu’il la bai­sât, comme on fai­sait autre­fois, dans le monde d’a­vant, quand les com­tesses étaient encore des com­tesses et les gen­tils­hommes des gentilshommes.

Pru­nelle, qui n’a­vait jamais bai­sé la main de qui­conque, hési­ta une seconde, puis s’in­cli­na et effleu­ra les doigts gan­tés de ses lèvres.

« Adieu, ins­pec­teur », dit la com­tesse. « Et si jamais vous reve­nez à Prague… »

« Oui ? »

« N’ou­bliez pas de rendre visite à une vieille dame et à son chien. Nous serons tou­jours là. Nous sommes tou­jours là. »

Et elle s’é­loi­gna, sa sil­houette noire se décou­pant contre la lumière des vitraux, Sis­si — ou Mit­zi — trot­ti­nant à ses côtés, jus­qu’à ce qu’elle dis­pa­rût dans l’es­ca­lier monu­men­tal, comme un fan­tôme retour­nant dans son monde de sou­ve­nirs et de regrets.

Le reste de la mati­née pas­sa comme un rêve.

Pru­nelle fit sa valise — une opé­ra­tion qui lui prit une heure, car il avait épar­pillé ses affaires aux quatre coins de la chambre et ne retrou­vait plus sa cra­vate à pois, la talis­ma­nique, qu’il finit par déni­cher sous le lit, où elle avait dû tom­ber pen­dant la nuit.

Il régla sa note à la récep­tion — Mon­sieur Novák lui fit une remise de dix pour cent, « pour ser­vices ren­dus à l’é­ta­blis­se­ment », ce qui était une manière élé­gante de recon­naître que l’ar­res­ta­tion de Mirocle avait fait une publi­ci­té for­mi­dable à l’Ho­tel Paris.

Il ser­ra la main de Pepík, qui pleu­rait presque de voir par­tir son héros et qui lui fit pro­mettre d’é­crire — pro­messe que Pru­nelle savait qu’il ne tien­drait pas, car il n’é­cri­vait jamais à per­sonne, mais qui fit plai­sir au jeune chasseur.

Il salua Bože­na, la femme de chambre, qui lui fit une petite révé­rence timide ; Made­moi­selle Horáč­ková, la stan­dar­diste tri­co­teuse, qui lui offrit une paire de chaus­settes qu’elle avait appa­rem­ment confec­tion­nées pour lui pen­dant la nuit (elles étaient trop petites, mais Pru­nelle les accep­ta avec une gra­ti­tude sin­cère) ; Herr Mül­ler, le tous­seur alle­mand, qui tous­sa un adieu ; et Pan Dvořák, l’é­tu­diant timide, qui rou­git jus­qu’aux oreilles en lui ser­rant la main.

Vers midi, un fiacre l’at­ten­dait devant l’hô­tel pour le conduire à la gare.

Pru­nelle sor­tit sur le trot­toir, sa valise à la main, son binocle de tra­vers, sa montre bat­tant contre son ventre, et s’ar­rê­ta un ins­tant pour contem­pler une der­nière fois la façade de l’Ho­tel Paris.

Les caria­tides le regar­daient avec leur expres­sion de rési­gna­tion stoïque. Les grappes de rai­sin en stuc s’en­rou­laient autour des fenêtres. Les lettres dorées brillaient dans la lumière du midi. Et l’en­semble pro­dui­sait tou­jours ce même effet de sur­prise joyeuse, comme si l’im­meuble lui-même était éton­né d’exister.

« Au rrr­re­voir », mur­mu­ra Prunelle.

Et il mon­ta dans le fiacre.

À la gare, une sur­prise l’attendait.

Kra­to­chvíl était là, sur le quai, son cha­peau mou à la main, son visage ordi­naire éclai­ré par quelque chose qui res­sem­blait presque à de la chaleur.

« Je ne pou­vais pas vous lais­ser par­tir sans vous dire au revoir », dit-il en ser­rant la main de Pru­nelle. « Et sans vous remettre ceci. »

Il lui ten­dit une enveloppe.

« Qu’est-ce que c’est ? »

« Une lettre de recom­man­da­tion. Signée par le pré­fet de police de Prague. Elle atteste de votre col­la­bo­ra­tion exem­plaire avec les forces de l’ordre tché­co­slo­vaques et de votre rôle déci­sif dans l’ar­res­ta­tion de Fer­nand Mirocle. »

Pru­nelle ouvrit l’en­ve­loppe, par­cou­rut la lettre — rédi­gée en fran­çais, heu­reu­se­ment — et sen­tit ses yeux s’embuer.

« Je… je ne sais pas quoi dirrrre. »

« Ne dites rien. Vous l’a­vez méritée. »

« Mais c’est vous qui avez fait le trrr­ra­vail. L’arrrr­res­ta­tion, les rrren­forts, tout ça. Moi, je n’ai fait que… que tom­ber sur lui par hasarrrrd. »

Kra­to­chvíl sourit.

« Le hasard fait par­tie du tra­vail, ins­pec­teur. Et puis, soyons hon­nêtes : si vous n’a­viez pas pas­sé une semaine à cou­rir après ce chien, à inter­ro­ger tout le monde, à vous ridi­cu­li­ser devant le comte von Stern­berg, vous n’au­riez jamais été dans cette taverne au bon moment. Votre incom­pé­tence a créé les condi­tions de votre suc­cès. C’est une forme de génie, d’une cer­taine manière. »

Pru­nelle ne savait pas si c’é­tait un com­pli­ment ou une moque­rie. Pro­ba­ble­ment les deux.

« Merrr­ci, Krr­ra­to­chvíl. Pour tout. »

« De rien, Pru­nelle. Et si jamais vous reve­nez à Prague… »

« Je sais, je sais. Pas de chiens. »

« Exac­te­ment. Pas de chiens. »

Ils se ser­rèrent la main une der­nière fois, avec cette poigne franche des hommes qui se sont com­pris sans avoir besoin de beau­coup de mots.

Puis le chef de gare sif­fla, le train cra­cha un nuage de vapeur, et Pru­nelle mon­ta dans son compartiment.

Le voyage de retour vers Paris dura trois jours, comme à l’al­ler, mais il parut beau­coup plus court.

Pru­nelle pas­sa une par­tie du temps à regar­der défi­ler le pay­sage par la fenêtre — les plaines de Bohême, les col­lines de Bavière, les vignobles d’Al­sace — et l’autre par­tie à réflé­chir à ce qui s’é­tait passé.

Il avait été envoyé à Prague pour retrou­ver un escroc. Il l’a­vait retrou­vé. Mis­sion accomplie.

Mais entre le départ et l’ar­ri­vée, il s’é­tait pas­sé tel­le­ment d’autres choses. L’af­faire du chien. La com­tesse et son major­dome. Le comte von Stern­berg. Pepík et son admi­ra­tion tou­chante. Kra­to­chvíl et sa sagesse tran­quille. Novák et ses secrets. La stan­dar­diste et ses chaussettes.

Il avait appris des choses sur Prague, sur la vie, sur lui-même. Des choses qu’il n’au­rait jamais apprises s’il était res­té à Paris, dans son bureau du Quai des Orfèvres, à clas­ser des dos­siers et à attendre la retraite.

Il avait appris qu’on pou­vait cher­cher quelque chose pen­dant des jours et le trou­ver seule­ment quand on ces­sait de le chercher.

Il avait appris que la jus­tice n’é­tait pas tou­jours dans les tri­bu­naux, et que la com­pas­sion valait par­fois mieux que la loi.

Il avait appris qu’un homme pou­vait être ridi­cule, incom­pé­tent, mal­adroit, et quand même faire quelque chose de bien — non pas mal­gré ses défauts, mais peut-être grâce à eux.

Et sur­tout, il avait appris qu’il était capable de regar­der le monde autre­ment. De voir ce qui était plu­tôt que ce qu’il s’at­ten­dait à voir. D’ob­ser­ver, vrai­ment obser­ver, sans pré­ju­gés ni théo­ries préconçues.

C’é­tait peut-être la leçon la plus impor­tante de toutes.

Le train entra en gare de Paris-Est le mer­cre­di matin, avec vingt-trois minutes de retard, ce qui, selon les stan­dards des Che­mins de fer fran­çais, consti­tuait une per­for­mance honorable.

Pru­nelle des­cen­dit sur le quai, sa valise à la main, son binocle de tra­vers, sa montre gous­set bat­tant contre son ventre, et res­pi­ra l’air de Paris — cet air unique, fait de fumée de char­bon, d’o­deur de café, de par­fum de femmes et de puan­teur d’é­gouts, qui était pour lui l’o­deur du chez-soi.

Il était rentré.

Sur le quai, une sil­houette l’at­ten­dait : le com­mis­saire Bon­net, son supé­rieur direct, un homme cor­pu­lent et mous­ta­chu — pas sans res­sem­blance avec Pru­nelle lui-même, d’ailleurs — qui l’ac­cueillit avec une effu­sion inhabituelle.

« Pru­nelle ! Mon cher Pru­nelle ! Vous voi­là enfin ! »

« Mon­sieur le commissairrrre ? »

« J’ai reçu un télé­gramme de Prague hier ! L’ar­res­ta­tion de Mirocle ! C’est for­mi­dable ! Extra­or­di­naire ! Le pré­fet lui-même m’a télé­pho­né pour me féliciter ! »

Pru­nelle, qui s’é­tait atten­du à des reproches — pour l’in­ci­dent von Stern­berg, pour la semaine pas­sée à cou­rir après un chien, pour toutes les bévues qu’il avait com­mises —, en res­ta bouche bée.

« Vous… vous n’êtes pas fâché ? »

« Fâché ? Pour­quoi serais-je fâché ? Vous avez arrê­té l’un des escrocs les plus recher­chés d’Eu­rope ! La veuve Bon­ne­foy est aux anges ! Le sous-secré­taire d’É­tat aux Postes et Télé­graphes m’a envoyé une lettre de remer­cie­ment ! Vous êtes un héros, Pru­nelle ! Un héros ! »

Le com­mis­saire lui don­na une tape sur l’é­paule qui faillit lui faire lâcher sa valise.

« Il va y avoir une pro­mo­tion dans l’air, mon ami. Une belle pro­mo­tion. Et peut-être — je dis bien peut-être — une médaille. »

Une médaille. Pru­nelle, qui n’a­vait jamais reçu la moindre déco­ra­tion en vingt-sept ans de car­rière, sen­tit sa tête tourner.

« Je… je ne sais pas quoi dirrrre, Mon­sieur le commissairrrre. »

« Ne dites rien ! Ren­trez chez vous, repo­sez-vous, et reve­nez au bureau lun­di matin. Nous célé­bre­rons votre triomphe comme il se doit ! »

Et le com­mis­saire s’é­loi­gna, rayon­nant, lais­sant Pru­nelle seul sur le quai avec sa valise, sa gloire nou­velle, et un sen­ti­ment étrange qu’il mit quelques secondes à identifier.

De la fierté.

Pas une fier­té méri­tée, peut-être. Pas une fier­té jus­ti­fiée. Mais une fier­té quand même — la fier­té d’un homme qui, pour une fois dans sa vie, avait fait quelque chose de bien, même s’il ne savait pas très bien comment.

Il sor­tit sa montre. Il était dix heures quarante-sept.

La vie continuait.

Et quelque part à Prague, dans un hôtel Art nou­veau au coin d’une rue aux pavés irré­gu­liers, une vieille com­tesse don­nait des mor­ceaux de pou­let à son bichon, un vieux major­dome dor­mait dans une cave, un concierge gar­dait ses secrets, un chas­seur lou­cheur rêvait de deve­nir écri­vain, et une stan­dar­diste tri­co­tait des chaus­settes en atten­dant que le télé­phone sonne.

L’ins­pec­teur Pru­nelle sourit.

Et ren­tra chez lui.

FIN

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