La confrérie des eaux
Les Chroniques du Gellért — Tome 1
La confrérie des eaux
Chapitres 7 à 9
CHAPITRE VII — Le Lift-Boy disparaît
Pamuk descendit l’escalier de service — pas le grand escalier de marbre, pas le paternoster, mais un escalier étroit, dissimulé derrière une porte de service que personne n’utilisait jamais.
Osman le suivit, de plus en plus intrigué. Le chat semblait savoir exactement où il allait. Il descendait avec l’assurance d’un guide, s’arrêtant parfois pour vérifier que l’humain suivait.
Ils passèrent le rez-de-chaussée. Puis le sous-sol. Puis un niveau encore plus bas — un niveau qui n’apparaissait sur aucun plan officiel de l’hôtel.
L’escalier déboucha sur un couloir. L’air était chaud et humide, chargé d’une odeur de soufre. Des tuyaux couraient le long des murs, certains modernes, d’autres visiblement anciens — des conduits de terre cuite qui auraient pu dater du XVIe siècle.
Le chat s’arrêta devant une porte.
C’était une porte ordinaire — du bois, une poignée de cuivre, rien de remarquable. Mais sur le chambranle, à peine visible dans la pénombre, il y avait un symbole gravé. Une tughra stylisée, entrelacée avec quelque chose qui ressemblait à des vagues.
Le signe des eaux.
Osman poussa la porte. Elle s’ouvrit sans résistance.
Derrière, une salle. Petite, voûtée, éclairée par une unique ampoule électrique qui pendait du plafond. Et au centre de la salle, assis sur une chaise, les yeux bandés et les mains liées, Ferenc le lift-boy.
« Ferenc ! »
Le jeune homme leva la tête.
« Monsieur Fazıl Bey ? C’est vous ? »
Osman se précipita pour défaire ses liens. Les cordes étaient serrées mais pas cruellement — on avait voulu retenir Ferenc, pas le blesser.
« Que s’est-il passé ? Qui vous a fait ça ? »
« Je ne sais pas. » Ferenc se frotta les poignets. « Quelqu’un m’a attrapé hier soir, près du paternoster. On m’a mis quelque chose sur le visage — du chloroforme, je suppose — et je me suis réveillé ici. Les yeux bandés. »
« Vous n’avez rien vu ? Rien entendu ? »
« Des voix. En allemand, principalement. Et quelques mots en hongrois. Ils parlaient du Protocole. Ils disaient que le temps pressait, que “l’Ottoman” allait tout gâcher. »
L’Ottoman. C’était lui. Ils parlaient de lui.
« Pourquoi vous ? demanda Osman. Pourquoi vous enlever ? »
Ferenc hésita. Dans la lumière blafarde, son visage semblait plus vieux, plus grave.
« Parce que je sais des choses. Des choses que je n’aurais pas dû apprendre. » Il regarda Osman dans les yeux. « Je suis né dans cet hôtel, Monsieur Fazıl Bey. Ma mère était femme de chambre. Mon père… mon père était quelqu’un d’important, autrefois. Quelqu’un qui connaissait les secrets du Gellért. »
« Qui était votre père ? »
« Un homme qui citait Wittgenstein avant que Wittgenstein ne soit publié. » Ferenc sourit tristement. « Un homme qui croyait que le silence était la seule réponse honnête à certaines questions. Il est mort quand j’avais douze ans. Mais avant de mourir, il m’a montré quelque chose. Les galeries. Les vraies galeries. Celles qui passent sous les bains, sous le Danube, jusqu’aux bains Rudas. »
Osman sentit son cœur s’accélérer. Les galeries. Les passages secrets. Tout ce que Király avait suggéré, tout ce que Hayreddin Efendi avait laissé entendre.
« Vous pouvez me les montrer ? »
Ferenc hocha la tête.
« C’est ce qu’ils voulaient, je pense. Que je les guide. Mais je ne dirai rien à des gens qui m’enlèvent et me ligotent. » Il se leva, un peu chancelant. « Vous, c’est différent. Vous êtes celui que nous attendions. Le chat vous a trouvé — c’est bon signe. Les chats blancs ne se trompent jamais. »
Le chat Pamuk, assis près de la porte, les regardait avec une satisfaction évidente.
« Comment sortir d’ici ? »
« Par là. » Ferenc désigna une autre porte, à demi dissimulée derrière des tuyaux. « Elle mène aux bains. À l’ancienne partie — celle que personne ne visite. »
Ils sortirent par la porte dérobée et s’enfoncèrent dans un dédale de couloirs. L’air devenait de plus en plus chaud, de plus en plus humide. On entendait le bruit de l’eau qui coulait quelque part, souterraine, éternelle.
Puis le couloir s’élargit, et Osman vit quelque chose qui lui coupa le souffle.
Une salle. Immense. Voûtée. Avec des colonnes sculptées, des arcs en ogive, et au centre, un bassin octogonal d’où montait une vapeur légère. La lumière entrait par des oculi percés dans la voûte — des étoiles de lumière, comme aux bains Rudas.
C’était un hammam. Un vrai hammam ottoman, intact, oublié, magnifique.
« Comment est-ce possible ? murmura Osman. Le Gellért date de 1918… »
« Le Gellért a été construit par-dessus, dit Ferenc. Mais ceci existait avant. Bien avant. » Il s’approcha du bassin. « Mon père m’a amené ici une fois. Il m’a dit que c’était le cœur de tout. L’endroit où le Protocole a été signé. L’endroit où… quelque chose a été scellé. »
Osman s’avança vers le bassin. L’eau était claire, parfaitement transparente malgré la vapeur. Et au fond, visible à travers l’eau, il y avait une pierre. Une grande pierre plate, gravée de caractères arabes.
La pierre du Pacha.
« C’est là, dit Ferenc. Sous cette pierre. C’est ce qu’ils cherchent tous. Ce que la Confrérie garde depuis des siècles. »
Osman contempla la pierre. Tout convergeait vers ce point. La lettre dans sa poche. Les disparitions. Les avertissements. Et maintenant, cette salle oubliée, ce bassin, cette pierre qui attendait depuis 1686.
« Je ne suis pas prêt, dit-il. Je ne sais même pas ce que je suis censé faire. »
« Vous êtes plus prêt que vous ne le pensez. » Une voix. Derrière eux.
Osman se retourna.
Sándor, le préposé aux serviettes, se tenait dans l’ombre d’une colonne. Il avait troqué son uniforme contre une robe simple, sombre. Et à côté de lui, Hayreddin Efendi, le vieux bibliothécaire.
« Il est temps d’ouvrir la lettre, dit Sándor. Il est temps de savoir. »
CHAPITRE VIII — Gerbaud
Osman refusa.
Pas par obstination, ni par peur — mais parce qu’il avait besoin de réfléchir. De comprendre. D’assembler les pièces avant de faire un choix irréversible.
« Je lirai cette lettre quand je serai prêt, dit-il. Pas avant. Et certainement pas parce que vous me le demandez. »
Sándor et Hayreddin Efendi échangèrent un regard. Il y avait de la surprise dans leurs yeux — et peut-être du respect.
« Votre grand-oncle aurait dit la même chose, murmura Hayreddin. Il n’aimait pas qu’on le presse. »
« Je ne suis pas mon grand-oncle. »
« Non. Vous êtes vous. Et c’est peut-être exactement ce dont nous avons besoin. »
Ils remontèrent par les galeries, Ferenc en tête, le chat Pamuk fermant la marche comme une sentinelle vigilante. Personne ne parla. Le silence des souterrains était trop présent, trop chargé.
Quand ils émergèrent dans les sous-sols du Gellért, l’aube pointait. Osman avait passé la nuit sous terre sans s’en rendre compte.
« Reposez-vous, dit Sándor. Réfléchissez. Mais ne tardez pas trop. Les autres — ceux qui ont enlevé Ferenc — ne resteront pas inactifs. »
« Qui sont-ils ? »
« Des gens qui veulent ce que protège la pierre. Des gens prêts à tout pour l’obtenir. » Sándor hésita. « L’Allemand — Grosz — fait partie d’eux. Il y en a d’autres. Dans cet hôtel et ailleurs. »
Osman hocha la tête. Il était trop fatigué pour poser d’autres questions.
Il remonta à sa chambre, s’effondra sur le lit, et dormit jusqu’à midi.
Quand il se réveilla, il avait faim. Et il avait besoin d’air — d’autre chose que les couloirs du Gellért, les regards entendus, l’atmosphère de conspiration qui imprégnait chaque mur.
Il décida d’aller à la pâtisserie Gerbaud.
Nigel lui en avait parlé — « la meilleure pâtisserie de Budapest, peut-être d’Europe, vous devez absolument goûter leur Dobos torta ». Osman n’avait jamais eu le temps d’y aller. Aujourd’hui semblait le bon moment.
Il traversa le pont vers Pest, marchant d’un pas délibéré. Le Danube brillait sous le soleil d’hiver. Les tramways passaient dans un cliquetis métallique. Budapest vivait sa vie normale, indifférente aux secrets enfouis sous ses bains.
La pâtisserie Gerbaud occupait un angle de la Vörösmarty tér. C’était un établissement d’une élégance surannée — boiseries, lustres de cristal, vitrines regorgeant de gâteaux aux noms imprononçables. Des dames en fourrure prenaient le thé. Des messieurs lisaient des journaux. L’atmosphère était celle d’un monde qui n’avait pas encore réalisé qu’il avait disparu.
Osman commanda un café — ils n’avaient pas de café turc, il accepta un mokka — et un Dobos torta. Il s’installa près de la fenêtre et sortit la lettre de sa poche.
Il la posa sur la table, à côté de la pièce d’échecs. La dame blanche et l’enveloppe cachetée. Deux mystères. Deux clés.
Il contempla le sceau. Ce rouge sombre qui semblait vivant. Cette tughra qui n’en était pas tout à fait une.
« Vous allez enfin l’ouvrir ? »
Osman leva les yeux.
Le joueur d’échecs se tenait devant sa table. L’homme insignifiant aux yeux trop intenses. Il portait un costume gris, parfaitement anonyme, et tenait un chapeau à la main.
« Puis-je m’asseoir ? »
Ce n’était pas vraiment une question. L’homme s’assit avant qu’Osman pût répondre.
« Vous m’avez laissé cette pièce, dit Osman. La dame blanche. »
« En effet. » L’homme ne souriait pas. « Un rappel. La dame est toujours en danger dans une partie d’échecs. C’est la pièce la plus puissante, mais aussi la plus vulnérable. Comme vous. »
« Qui êtes-vous ? »
« Quelqu’un qui observe. Quelqu’un qui attend. » L’homme sortit de sa poche un cavalier noir. « J’appartiens à une faction de la Confrérie. Pas celle de Sándor et du vieux bibliothécaire. Pas celle de l’Allemand non plus. Une troisième voie. »
« Combien de factions y a‑t-il ? »
« Trop. C’est le problème avec les sociétés secrètes — elles finissent toujours par se diviser. » L’homme posa le cavalier sur la table, à côté de la dame. « Les Gardiens veulent que le secret reste enfoui pour toujours. Les Révélateurs veulent l’exhumer et l’utiliser. Et nous… nous voulons simplement comprendre. »
« Comprendre quoi ? »
« Ce qui dort sous la pierre du Pacha. » L’homme se pencha en avant. « Personne ne sait vraiment ce que c’est. Le Protocole parle d’un “dépôt sacré”, d’une “eau qui n’est pas de l’eau”, d’un “gardien qui ne meurt pas”. Des métaphores, peut-être. Ou autre chose. »
Osman regarda la lettre. Puis l’homme. Puis la lettre encore.
« Pourquoi me dire tout cela ? »
« Parce que vous allez devoir choisir. Les Gardiens vous veulent de leur côté. Les Révélateurs essaieront de vous voler la lettre — ou pire. Et moi… » L’homme haussa les épaules. « Je vous offre une alternative. Ouvrez la lettre. Découvrez ce qu’elle contient. Et ensuite, décidez par vous-même ce qu’il convient de faire. »
« C’est ce que je comptais faire de toute façon. »
« Je sais. C’est pourquoi je vous parle. » L’homme se leva. « Un conseil : ne faites confiance à personne. Pas même à ceux qui prétendent être vos amis. Dans cette partie, tout le monde a son propre jeu. »
Il posa quelques pièces sur la table pour payer l’addition qu’Osman n’avait pas encore reçue.
« Nous nous reverrons, Osman Fazıl Bey. Quand vous aurez lu ce que votre grand-oncle voulait vous dire. »
Et il partit, se fondant dans la foule de la pâtisserie comme s’il n’avait jamais été là.
Osman resta seul avec son café froid, son gâteau intact, et deux pièces d’échecs sur la nappe.
Il regarda la lettre.
Puis, lentement, délibérément, il brisa le sceau.
Le papier était fin, jauni par le temps. L’écriture était en turc ottoman — cette belle calligraphie que les jeunes Turcs avaient abolie en même temps que l’Empire.
Mon cher Osman,
Si tu lis ces lignes, c’est que je suis mort et que le monde que nous connaissions n’existe plus. Je ne m’excuserai pas pour le fardeau que je te lègue — tu es un Fazıl, et les Fazıl ont toujours porté des fardeaux.
Tu es désormais le gardien désigné de la Confrérie des Eaux Vives. Ce titre ne signifie pas ce que tu crois. Nous ne gardons pas un trésor, ni un document, ni même un secret au sens ordinaire du mot. Nous gardons une promesse.
En 1686, le dernier Pacha de Buda a conclu un accord avec les Habsbourg. Il a accepté de partir — mais pas sans laisser quelque chose derrière lui. Quelque chose que les Ottomans avaient découvert dans les sources thermales de Buda. Quelque chose que personne ne devait posséder, mais que personne ne devait non plus détruire.
La pierre du Pacha scelle une chambre. Dans cette chambre, il y a une source — la source originelle, celle dont toutes les autres dérivent. Son eau a des propriétés que je ne saurais décrire. Je les ai vues de mes propres yeux, une fois, quand mon père m’y a emmené. Et j’ai compris pourquoi elle devait rester cachée.
La clé pour ouvrir la chambre est dans l’eau. Ces mots sont une énigme que tu devras résoudre toi-même. Je ne peux pas te la donner directement — c’est une des règles de la Confrérie. Chaque gardien doit trouver son propre chemin.
Méfie-toi de ceux qui te paraîtront les plus amicaux. Fais confiance à ceux qui semblent n’avoir aucune raison de t’aider. Et souviens-toi toujours : l’eau coule vers le bas. Mais elle peut aussi remonter.
Ton grand-oncle qui t’aimait, Ibrahim Fazıl Pamuk
Osman relut la lettre trois fois. Puis il la replia soigneusement et la rangea dans sa poche, à côté des pièces d’échecs.
La clé est dans l’eau.
Il ne comprenait pas. Pas encore. Mais il avait le sentiment que le moment de comprendre approchait.
Il quitta le Gerbaud et marcha vers le Danube. Le fleuve coulait, imperturbable, vers la mer Noire. Vers Constantinople. Vers tout ce qu’il avait perdu.
Mais peut-être — peut-être — vers tout ce qu’il était sur le point de trouver.
CHAPITRE IX — Le Parlement
La clé est dans l’eau.
Osman tourna et retourna cette phrase dans sa tête pendant deux jours. Il prit les eaux au Gellért, observant chaque carreau, chaque canalisation, chaque reflet. Il retourna aux bains Rudas, scrutant les bassins comme s’ils allaient lui livrer leurs secrets. Rien.
La clé était peut-être littérale — un objet métallique immergé quelque part. Ou métaphorique — une connaissance, une compréhension, quelque chose qu’on ne trouvait qu’en « plongeant » dans le mystère. Ou les deux à la fois, comme souvent avec les énigmes ottomanes.
Le troisième jour, Osman décida de changer d’approche. L’archiviste Fekete avait travaillé au Parlement. Il avait consulté des documents sur l’occupation ottomane de Buda. Peut-être y avait-il là quelque chose — un indice, une piste, un fil à tirer.
Le Parlement hongrois se dressait au bord du Danube comme un défi à la modestie. C’était un bâtiment démesuré, néo-gothique jusqu’à l’absurde, hérissé de flèches et de clochetons, conçu pour impressionner et pour durer. Les Hongrois l’avaient construit au tournant du siècle, quand ils croyaient encore que leur royaume existerait pour l’éternité. L’éternité avait duré dix-huit ans.
Osman se présenta à l’entrée des visiteurs, son fez bien visible sur sa tête. Le garde le regarda avec une surprise mal dissimulée.
« Je souhaite consulter les archives », dit Osman en allemand.
Le garde ne parlait pas allemand. Ou faisait semblant de ne pas le parler. Après quelques minutes de pantomime laborieuse, un fonctionnaire fut appelé — un petit homme chauve aux lunettes rondes qui semblait perpétuellement inquiet.
« Les archives sont fermées au public », dit le fonctionnaire.
« Je suis chercheur. » Osman improvisa. « Je travaille sur l’histoire de l’occupation ottomane de Buda. L’université de Constantinople m’a mandaté. »
L’université de Constantinople. Elle n’existait plus vraiment, mais le fonctionnaire ne pouvait pas le savoir. Le mot « université » eut l’effet escompté — le petit homme se détendit légèrement.
« Vous avez des papiers ? »
Osman n’avait pas de papiers. Il avait un costume anglais, un fez ottoman, et un aplomb cultivé dans les antichambres du Grand Vizir.
« Mes papiers sont à l’hôtel. Je peux vous les faire parvenir. En attendant, puis-je simplement consulter les registres ? Je cherche des documents très spécifiques. »
Le fonctionnaire hésita. Puis, peut-être impressionné par le fez ou par l’assurance d’Osman, il céda.
« Suivez-moi. »
Les archives du Parlement occupaient un sous-sol labyrinthique, rempli d’étagères qui montaient jusqu’au plafond. Des milliers de documents — décrets, traités, correspondances — dormaient là dans une odeur de papier ancien et de poussière.
« Que cherchez-vous exactement ? » demanda le fonctionnaire.
« Les documents consultés récemment par M. Fekete. L’archiviste. »
Le fonctionnaire pâlit visiblement.
« Vous connaissiez M. Fekete ? »
« De réputation. J’ai appris sa… disparition. Je poursuis ses recherches. »
Le mensonge était plausible. Le fonctionnaire hocha la tête, visiblement soulagé de ne pas avoir à expliquer l’inexplicable.
« M. Fekete consultait les documents de la période 1680–1690. La fin de l’occupation ottomane. Je peux vous montrer les dossiers qu’il a demandés. »
Il guida Osman vers une section reculée des archives. Les dossiers étaient empilés sur une table — Fekete n’avait apparemment pas eu le temps de les ranger avant de disparaître.
« Je vous laisse travailler. Appelez si vous avez besoin de quelque chose. »
Le fonctionnaire s’éloigna. Osman resta seul avec les papiers de l’archiviste disparu.
Les documents étaient en latin, en allemand, en hongrois — et quelques-uns en turc ottoman. Osman parcourut les pages jaunies, cherchant il ne savait quoi. Des rapports militaires. Des inventaires de biens confisqués. Des correspondances diplomatiques.
Puis il trouva quelque chose.
Une lettre, datée de septembre 1686, quelques jours avant la reddition de Buda. Elle était signée du Pacha Abdurrahman Abdi et adressée à un certain « Commandeur K. » — probablement un officier habsbourgeois.
Osman traduisit mentalement le turc ottoman :
Honorable Commandeur,
Conformément à notre accord, je vous confirme que le dépôt a été scellé dans le lieu convenu. Seuls ceux qui portent le signe des eaux pourront y accéder. La clé n’est pas un objet — elle est une compréhension. Celui qui boit à la source sans soif trouvera ce qui est caché.
Que cette promesse lie nos peuples au-delà des guerres et des empires.
Abdurrahman Abdi Pacha
Celui qui boit à la source sans soif.
Osman relut la phrase plusieurs fois. C’était une énigme dans l’énigme. Boire sans soif — faire quelque chose sans nécessité, sans désir ? Ou boire quelque chose qui n’était pas destiné à être bu ?
Il nota la phrase dans un carnet et poursuivit sa lecture.
Un autre document attira son attention. C’était un plan — un plan des bains de Buda, daté de 1687, juste après la reconquête habsbourgeoise. Le plan montrait les bains Rudas, les bains Király, et un troisième ensemble de bains, marqué simplement « B.G. » — des bains qui n’apparaissaient sur aucune carte moderne.
B.G. Bains du Gellért ? Non, c’était impossible — le Gellért n’existait pas en 1687.
Mais peut-être que quelque chose existait à cet emplacement. Quelque chose de plus ancien.
Osman examina le plan de plus près. Les bains « B.G. » étaient situés au pied de la colline Gellért, près du Danube. Exactement là où l’hôtel Gellért se trouvait aujourd’hui. Et sur le plan, une annotation à l’encre rouge : « Scellé par ordre du Commandeur. Accès interdit. »
C’était donc cela. Les bains secrets que Ferenc lui avait montrés — le hammam caché sous le Gellért — existaient déjà au XVIIe siècle. Les Habsbourg les avaient scellés, construisant par-dessus au fil des siècles, jusqu’à ce que l’hôtel Gellért les recouvre complètement en 1918.
Mais pourquoi les sceller ? Que protégeaient-ils ?
Osman allait poursuivre sa lecture quand il remarqua quelque chose. Le dossier était incomplet. Des pages avaient été arrachées — les bords déchirés étaient encore visibles dans la reliure.
Il appela le fonctionnaire.
« Ces documents — il manque des pages. »
Le fonctionnaire examina le dossier et pâlit de nouveau.
« C’est impossible. Les archives sont sécurisées. Personne ne peut… »
« Quelqu’un l’a fait. Récemment, à en juger par la fraîcheur des déchirures. » Osman fixa le petit homme. « Qui d’autre a consulté ces documents depuis la disparition de M. Fekete ? »
Le fonctionnaire hésita. Son front se couvrit de sueur.
« Je… je ne suis pas autorisé à… »
« Un nom. C’est tout ce que je demande. »
Le silence s’étira. Puis le fonctionnaire céda.
« Un Allemand. Herr Doktor Grosz. Il est venu il y a trois jours. Avec une autorisation du ministère. Je n’ai pas pu refuser. »
Grosz. Évidemment.
Osman remercia le fonctionnaire et quitta les archives. En sortant du Parlement, il eut la certitude d’être suivi. Une silhouette, dans la foule — toujours à la même distance, toujours juste au bord de son champ de vision.
Il accéléra le pas. La silhouette accéléra aussi.
Il tourna brusquement dans une ruelle. La silhouette suivit.
Osman s’arrêta net et fit volte-face.
La ruelle était vide.
Il resta un moment immobile, le cœur battant. Puis il reprit sa marche vers le Gellért, jetant des regards par-dessus son épaule.
Personne.
Mais le sentiment d’être observé ne le quitta pas.