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La confré­rie des eaux

Les Chro­niques du Gel­lért — Tome 1

La confré­rie des eaux

Cha­pitres 7 à 9

 

CHA­PITRE VII — Le Lift-Boy disparaît

Pamuk des­cen­dit l’escalier de ser­vice — pas le grand esca­lier de marbre, pas le pater­nos­ter, mais un esca­lier étroit, dis­si­mu­lé der­rière une porte de ser­vice que per­sonne n’utilisait jamais.

Osman le sui­vit, de plus en plus intri­gué. Le chat sem­blait savoir exac­te­ment où il allait. Il des­cen­dait avec l’assurance d’un guide, s’arrêtant par­fois pour véri­fier que l’humain suivait.

Ils pas­sèrent le rez-de-chaus­sée. Puis le sous-sol. Puis un niveau encore plus bas — un niveau qui n’apparaissait sur aucun plan offi­ciel de l’hôtel.

L’escalier débou­cha sur un cou­loir. L’air était chaud et humide, char­gé d’une odeur de soufre. Des tuyaux cou­raient le long des murs, cer­tains modernes, d’autres visi­ble­ment anciens — des conduits de terre cuite qui auraient pu dater du XVIe siècle.

Le chat s’arrêta devant une porte.

C’était une porte ordi­naire — du bois, une poi­gnée de cuivre, rien de remar­quable. Mais sur le cham­branle, à peine visible dans la pénombre, il y avait un sym­bole gra­vé. Une tugh­ra sty­li­sée, entre­la­cée avec quelque chose qui res­sem­blait à des vagues.

Le signe des eaux.

Osman pous­sa la porte. Elle s’ouvrit sans résistance.

Der­rière, une salle. Petite, voû­tée, éclai­rée par une unique ampoule élec­trique qui pen­dait du pla­fond. Et au centre de la salle, assis sur une chaise, les yeux ban­dés et les mains liées, Ferenc le lift-boy.

« Ferenc ! »

Le jeune homme leva la tête.

« Mon­sieur Fazıl Bey ? C’est vous ? »

Osman se pré­ci­pi­ta pour défaire ses liens. Les cordes étaient ser­rées mais pas cruel­le­ment — on avait vou­lu rete­nir Ferenc, pas le blesser.

« Que s’est-il pas­sé ? Qui vous a fait ça ? »

« Je ne sais pas. » Ferenc se frot­ta les poi­gnets. « Quelqu’un m’a attra­pé hier soir, près du pater­nos­ter. On m’a mis quelque chose sur le visage — du chlo­ro­forme, je sup­pose — et je me suis réveillé ici. Les yeux bandés. »

« Vous n’avez rien vu ? Rien entendu ? »

« Des voix. En alle­mand, prin­ci­pa­le­ment. Et quelques mots en hon­grois. Ils par­laient du Pro­to­cole. Ils disaient que le temps pres­sait, que “l’Ottoman” allait tout gâcher. »

L’Ottoman. C’était lui. Ils par­laient de lui.

« Pour­quoi vous ? deman­da Osman. Pour­quoi vous enlever ? »

Ferenc hési­ta. Dans la lumière bla­farde, son visage sem­blait plus vieux, plus grave.

« Parce que je sais des choses. Des choses que je n’aurais pas dû apprendre. » Il regar­da Osman dans les yeux. « Je suis né dans cet hôtel, Mon­sieur Fazıl Bey. Ma mère était femme de chambre. Mon père… mon père était quelqu’un d’important, autre­fois. Quelqu’un qui connais­sait les secrets du Gellért. »

« Qui était votre père ? »

« Un homme qui citait Witt­gen­stein avant que Witt­gen­stein ne soit publié. » Ferenc sou­rit tris­te­ment. « Un homme qui croyait que le silence était la seule réponse hon­nête à cer­taines ques­tions. Il est mort quand j’avais douze ans. Mais avant de mou­rir, il m’a mon­tré quelque chose. Les gale­ries. Les vraies gale­ries. Celles qui passent sous les bains, sous le Danube, jusqu’aux bains Rudas. »

Osman sen­tit son cœur s’accélérer. Les gale­ries. Les pas­sages secrets. Tout ce que Kirá­ly avait sug­gé­ré, tout ce que Hay­red­din Efen­di avait lais­sé entendre.

« Vous pou­vez me les montrer ? »

Ferenc hocha la tête.

« C’est ce qu’ils vou­laient, je pense. Que je les guide. Mais je ne dirai rien à des gens qui m’enlèvent et me ligotent. » Il se leva, un peu chan­ce­lant. « Vous, c’est dif­fé­rent. Vous êtes celui que nous atten­dions. Le chat vous a trou­vé — c’est bon signe. Les chats blancs ne se trompent jamais. »

Le chat Pamuk, assis près de la porte, les regar­dait avec une satis­fac­tion évidente.

« Com­ment sor­tir d’ici ? »

« Par là. » Ferenc dési­gna une autre porte, à demi dis­si­mu­lée der­rière des tuyaux. « Elle mène aux bains. À l’ancienne par­tie — celle que per­sonne ne visite. »

Ils sor­tirent par la porte déro­bée et s’enfoncèrent dans un dédale de cou­loirs. L’air deve­nait de plus en plus chaud, de plus en plus humide. On enten­dait le bruit de l’eau qui cou­lait quelque part, sou­ter­raine, éternelle.

Puis le cou­loir s’élargit, et Osman vit quelque chose qui lui cou­pa le souffle.

Une salle. Immense. Voû­tée. Avec des colonnes sculp­tées, des arcs en ogive, et au centre, un bas­sin octo­go­nal d’où mon­tait une vapeur légère. La lumière entrait par des ocu­li per­cés dans la voûte — des étoiles de lumière, comme aux bains Rudas.

C’était un ham­mam. Un vrai ham­mam otto­man, intact, oublié, magnifique.

« Com­ment est-ce pos­sible ? mur­mu­ra Osman. Le Gel­lért date de 1918… »

« Le Gel­lért a été construit par-des­sus, dit Ferenc. Mais ceci exis­tait avant. Bien avant. » Il s’approcha du bas­sin. « Mon père m’a ame­né ici une fois. Il m’a dit que c’était le cœur de tout. L’endroit où le Pro­to­cole a été signé. L’endroit où… quelque chose a été scellé. »

Osman s’avança vers le bas­sin. L’eau était claire, par­fai­te­ment trans­pa­rente mal­gré la vapeur. Et au fond, visible à tra­vers l’eau, il y avait une pierre. Une grande pierre plate, gra­vée de carac­tères arabes.

La pierre du Pacha.

« C’est là, dit Ferenc. Sous cette pierre. C’est ce qu’ils cherchent tous. Ce que la Confré­rie garde depuis des siècles. »

Osman contem­pla la pierre. Tout conver­geait vers ce point. La lettre dans sa poche. Les dis­pa­ri­tions. Les aver­tis­se­ments. Et main­te­nant, cette salle oubliée, ce bas­sin, cette pierre qui atten­dait depuis 1686.

« Je ne suis pas prêt, dit-il. Je ne sais même pas ce que je suis cen­sé faire. »

« Vous êtes plus prêt que vous ne le pen­sez. » Une voix. Der­rière eux.

Osman se retourna.

Sán­dor, le pré­po­sé aux ser­viettes, se tenait dans l’ombre d’une colonne. Il avait tro­qué son uni­forme contre une robe simple, sombre. Et à côté de lui, Hay­red­din Efen­di, le vieux bibliothécaire.

« Il est temps d’ouvrir la lettre, dit Sán­dor. Il est temps de savoir. »

CHA­PITRE VIII — Gerbaud

Osman refu­sa.

Pas par obs­ti­na­tion, ni par peur — mais parce qu’il avait besoin de réflé­chir. De com­prendre. D’assembler les pièces avant de faire un choix irréversible.

« Je lirai cette lettre quand je serai prêt, dit-il. Pas avant. Et cer­tai­ne­ment pas parce que vous me le demandez. »

Sán­dor et Hay­red­din Efen­di échan­gèrent un regard. Il y avait de la sur­prise dans leurs yeux — et peut-être du respect.

« Votre grand-oncle aurait dit la même chose, mur­mu­ra Hay­red­din. Il n’aimait pas qu’on le presse. »

« Je ne suis pas mon grand-oncle. »

« Non. Vous êtes vous. Et c’est peut-être exac­te­ment ce dont nous avons besoin. »

Ils remon­tèrent par les gale­ries, Ferenc en tête, le chat Pamuk fer­mant la marche comme une sen­ti­nelle vigi­lante. Per­sonne ne par­la. Le silence des sou­ter­rains était trop pré­sent, trop chargé.

Quand ils émer­gèrent dans les sous-sols du Gel­lért, l’aube poin­tait. Osman avait pas­sé la nuit sous terre sans s’en rendre compte.

« Repo­sez-vous, dit Sán­dor. Réflé­chis­sez. Mais ne tar­dez pas trop. Les autres — ceux qui ont enle­vé Ferenc — ne res­te­ront pas inactifs. »

« Qui sont-ils ? »

« Des gens qui veulent ce que pro­tège la pierre. Des gens prêts à tout pour l’obtenir. » Sán­dor hési­ta. « L’Allemand — Grosz — fait par­tie d’eux. Il y en a d’autres. Dans cet hôtel et ailleurs. »

Osman hocha la tête. Il était trop fati­gué pour poser d’autres questions.

Il remon­ta à sa chambre, s’effondra sur le lit, et dor­mit jusqu’à midi.

Quand il se réveilla, il avait faim. Et il avait besoin d’air — d’autre chose que les cou­loirs du Gel­lért, les regards enten­dus, l’atmosphère de conspi­ra­tion qui impré­gnait chaque mur.

Il déci­da d’aller à la pâtis­se­rie Gerbaud.

Nigel lui en avait par­lé — « la meilleure pâtis­se­rie de Buda­pest, peut-être d’Europe, vous devez abso­lu­ment goû­ter leur Dobos tor­ta ». Osman n’avait jamais eu le temps d’y aller. Aujourd’hui sem­blait le bon moment.

Il tra­ver­sa le pont vers Pest, mar­chant d’un pas déli­bé­ré. Le Danube brillait sous le soleil d’hiver. Les tram­ways pas­saient dans un cli­que­tis métal­lique. Buda­pest vivait sa vie nor­male, indif­fé­rente aux secrets enfouis sous ses bains.

La pâtis­se­rie Ger­baud occu­pait un angle de la Vörös­mar­ty tér. C’était un éta­blis­se­ment d’une élé­gance sur­an­née — boi­se­ries, lustres de cris­tal, vitrines regor­geant de gâteaux aux noms impro­non­çables. Des dames en four­rure pre­naient le thé. Des mes­sieurs lisaient des jour­naux. L’atmosphère était celle d’un monde qui n’avait pas encore réa­li­sé qu’il avait disparu.

Osman com­man­da un café — ils n’avaient pas de café turc, il accep­ta un mok­ka — et un Dobos tor­ta. Il s’installa près de la fenêtre et sor­tit la lettre de sa poche.

Il la posa sur la table, à côté de la pièce d’échecs. La dame blanche et l’enveloppe cache­tée. Deux mys­tères. Deux clés.

Il contem­pla le sceau. Ce rouge sombre qui sem­blait vivant. Cette tugh­ra qui n’en était pas tout à fait une.

« Vous allez enfin l’ouvrir ? »

Osman leva les yeux.

Le joueur d’échecs se tenait devant sa table. L’homme insi­gni­fiant aux yeux trop intenses. Il por­tait un cos­tume gris, par­fai­te­ment ano­nyme, et tenait un cha­peau à la main.

« Puis-je m’asseoir ? »

Ce n’était pas vrai­ment une ques­tion. L’homme s’assit avant qu’Osman pût répondre.

« Vous m’avez lais­sé cette pièce, dit Osman. La dame blanche. »

« En effet. » L’homme ne sou­riait pas. « Un rap­pel. La dame est tou­jours en dan­ger dans une par­tie d’échecs. C’est la pièce la plus puis­sante, mais aus­si la plus vul­né­rable. Comme vous. »

« Qui êtes-vous ? »

« Quelqu’un qui observe. Quelqu’un qui attend. » L’homme sor­tit de sa poche un cava­lier noir. « J’appartiens à une fac­tion de la Confré­rie. Pas celle de Sán­dor et du vieux biblio­thé­caire. Pas celle de l’Allemand non plus. Une troi­sième voie. »

« Com­bien de fac­tions y a‑t-il ? »

« Trop. C’est le pro­blème avec les socié­tés secrètes — elles finissent tou­jours par se divi­ser. » L’homme posa le cava­lier sur la table, à côté de la dame. « Les Gar­diens veulent que le secret reste enfoui pour tou­jours. Les Révé­la­teurs veulent l’exhumer et l’utiliser. Et nous… nous vou­lons sim­ple­ment comprendre. »

« Com­prendre quoi ? »

« Ce qui dort sous la pierre du Pacha. » L’homme se pen­cha en avant. « Per­sonne ne sait vrai­ment ce que c’est. Le Pro­to­cole parle d’un “dépôt sacré”, d’une “eau qui n’est pas de l’eau”, d’un “gar­dien qui ne meurt pas”. Des méta­phores, peut-être. Ou autre chose. »

Osman regar­da la lettre. Puis l’homme. Puis la lettre encore.

« Pour­quoi me dire tout cela ? »

« Parce que vous allez devoir choi­sir. Les Gar­diens vous veulent de leur côté. Les Révé­la­teurs essaie­ront de vous voler la lettre — ou pire. Et moi… » L’homme haus­sa les épaules. « Je vous offre une alter­na­tive. Ouvrez la lettre. Décou­vrez ce qu’elle contient. Et ensuite, déci­dez par vous-même ce qu’il convient de faire. »

« C’est ce que je comp­tais faire de toute façon. »

« Je sais. C’est pour­quoi je vous parle. » L’homme se leva. « Un conseil : ne faites confiance à per­sonne. Pas même à ceux qui pré­tendent être vos amis. Dans cette par­tie, tout le monde a son propre jeu. »

Il posa quelques pièces sur la table pour payer l’addition qu’Osman n’avait pas encore reçue.

« Nous nous rever­rons, Osman Fazıl Bey. Quand vous aurez lu ce que votre grand-oncle vou­lait vous dire. »

Et il par­tit, se fon­dant dans la foule de la pâtis­se­rie comme s’il n’avait jamais été là.

Osman res­ta seul avec son café froid, son gâteau intact, et deux pièces d’échecs sur la nappe.

Il regar­da la lettre.

Puis, len­te­ment, déli­bé­ré­ment, il bri­sa le sceau.

Le papier était fin, jau­ni par le temps. L’écriture était en turc otto­man — cette belle cal­li­gra­phie que les jeunes Turcs avaient abo­lie en même temps que l’Empire.

Mon cher Osman,

Si tu lis ces lignes, c’est que je suis mort et que le monde que nous connais­sions n’existe plus. Je ne m’excuserai pas pour le far­deau que je te lègue — tu es un Fazıl, et les Fazıl ont tou­jours por­té des fardeaux.

Tu es désor­mais le gar­dien dési­gné de la Confré­rie des Eaux Vives. Ce titre ne signi­fie pas ce que tu crois. Nous ne gar­dons pas un tré­sor, ni un docu­ment, ni même un secret au sens ordi­naire du mot. Nous gar­dons une promesse.

En 1686, le der­nier Pacha de Buda a conclu un accord avec les Habs­bourg. Il a accep­té de par­tir — mais pas sans lais­ser quelque chose der­rière lui. Quelque chose que les Otto­mans avaient décou­vert dans les sources ther­males de Buda. Quelque chose que per­sonne ne devait pos­sé­der, mais que per­sonne ne devait non plus détruire.

La pierre du Pacha scelle une chambre. Dans cette chambre, il y a une source — la source ori­gi­nelle, celle dont toutes les autres dérivent. Son eau a des pro­prié­tés que je ne sau­rais décrire. Je les ai vues de mes propres yeux, une fois, quand mon père m’y a emme­né. Et j’ai com­pris pour­quoi elle devait res­ter cachée.

La clé pour ouvrir la chambre est dans l’eau. Ces mots sont une énigme que tu devras résoudre toi-même. Je ne peux pas te la don­ner direc­te­ment — c’est une des règles de la Confré­rie. Chaque gar­dien doit trou­ver son propre chemin.

Méfie-toi de ceux qui te paraî­tront les plus ami­caux. Fais confiance à ceux qui semblent n’avoir aucune rai­son de t’aider. Et sou­viens-toi tou­jours : l’eau coule vers le bas. Mais elle peut aus­si remonter.

Ton grand-oncle qui t’aimait, Ibra­him Fazıl Pamuk

Osman relut la lettre trois fois. Puis il la replia soi­gneu­se­ment et la ran­gea dans sa poche, à côté des pièces d’échecs.

La clé est dans l’eau.

Il ne com­pre­nait pas. Pas encore. Mais il avait le sen­ti­ment que le moment de com­prendre approchait.

Il quit­ta le Ger­baud et mar­cha vers le Danube. Le fleuve cou­lait, imper­tur­bable, vers la mer Noire. Vers Constan­ti­nople. Vers tout ce qu’il avait perdu.

Mais peut-être — peut-être — vers tout ce qu’il était sur le point de trouver.

CHA­PITRE IX — Le Parlement

La clé est dans l’eau.

Osman tour­na et retour­na cette phrase dans sa tête pen­dant deux jours. Il prit les eaux au Gel­lért, obser­vant chaque car­reau, chaque cana­li­sa­tion, chaque reflet. Il retour­na aux bains Rudas, scru­tant les bas­sins comme s’ils allaient lui livrer leurs secrets. Rien.

La clé était peut-être lit­té­rale — un objet métal­lique immer­gé quelque part. Ou méta­pho­rique — une connais­sance, une com­pré­hen­sion, quelque chose qu’on ne trou­vait qu’en « plon­geant » dans le mys­tère. Ou les deux à la fois, comme sou­vent avec les énigmes ottomanes.

Le troi­sième jour, Osman déci­da de chan­ger d’approche. L’archiviste Fekete avait tra­vaillé au Par­le­ment. Il avait consul­té des docu­ments sur l’occupation otto­mane de Buda. Peut-être y avait-il là quelque chose — un indice, une piste, un fil à tirer.

Le Par­le­ment hon­grois se dres­sait au bord du Danube comme un défi à la modes­tie. C’était un bâti­ment déme­su­ré, néo-gothique jusqu’à l’absurde, héris­sé de flèches et de clo­che­tons, conçu pour impres­sion­ner et pour durer. Les Hon­grois l’avaient construit au tour­nant du siècle, quand ils croyaient encore que leur royaume exis­te­rait pour l’éternité. L’éternité avait duré dix-huit ans.

Osman se pré­sen­ta à l’entrée des visi­teurs, son fez bien visible sur sa tête. Le garde le regar­da avec une sur­prise mal dissimulée.

« Je sou­haite consul­ter les archives », dit Osman en allemand.

Le garde ne par­lait pas alle­mand. Ou fai­sait sem­blant de ne pas le par­ler. Après quelques minutes de pan­to­mime labo­rieuse, un fonc­tion­naire fut appe­lé — un petit homme chauve aux lunettes rondes qui sem­blait per­pé­tuel­le­ment inquiet.

« Les archives sont fer­mées au public », dit le fonctionnaire.

« Je suis cher­cheur. » Osman impro­vi­sa. « Je tra­vaille sur l’histoire de l’occupation otto­mane de Buda. L’université de Constan­ti­nople m’a mandaté. »

L’université de Constan­ti­nople. Elle n’existait plus vrai­ment, mais le fonc­tion­naire ne pou­vait pas le savoir. Le mot « uni­ver­si­té » eut l’effet escomp­té — le petit homme se déten­dit légèrement.

« Vous avez des papiers ? »

Osman n’avait pas de papiers. Il avait un cos­tume anglais, un fez otto­man, et un aplomb culti­vé dans les anti­chambres du Grand Vizir.

« Mes papiers sont à l’hôtel. Je peux vous les faire par­ve­nir. En atten­dant, puis-je sim­ple­ment consul­ter les registres ? Je cherche des docu­ments très spécifiques. »

Le fonc­tion­naire hési­ta. Puis, peut-être impres­sion­né par le fez ou par l’assurance d’Osman, il céda.

« Sui­vez-moi. »

Les archives du Par­le­ment occu­paient un sous-sol laby­rin­thique, rem­pli d’étagères qui mon­taient jusqu’au pla­fond. Des mil­liers de docu­ments — décrets, trai­tés, cor­res­pon­dances — dor­maient là dans une odeur de papier ancien et de poussière.

« Que cher­chez-vous exac­te­ment ? » deman­da le fonctionnaire.

« Les docu­ments consul­tés récem­ment par M. Fekete. L’archiviste. »

Le fonc­tion­naire pâlit visiblement.

« Vous connais­siez M. Fekete ? »

« De répu­ta­tion. J’ai appris sa… dis­pa­ri­tion. Je pour­suis ses recherches. »

Le men­songe était plau­sible. Le fonc­tion­naire hocha la tête, visi­ble­ment sou­la­gé de ne pas avoir à expli­quer l’inexplicable.

« M. Fekete consul­tait les docu­ments de la période 1680–1690. La fin de l’occupation otto­mane. Je peux vous mon­trer les dos­siers qu’il a demandés. »

Il gui­da Osman vers une sec­tion recu­lée des archives. Les dos­siers étaient empi­lés sur une table — Fekete n’avait appa­rem­ment pas eu le temps de les ran­ger avant de disparaître.

« Je vous laisse tra­vailler. Appe­lez si vous avez besoin de quelque chose. »

Le fonc­tion­naire s’éloigna. Osman res­ta seul avec les papiers de l’archiviste disparu.

Les docu­ments étaient en latin, en alle­mand, en hon­grois — et quelques-uns en turc otto­man. Osman par­cou­rut les pages jau­nies, cher­chant il ne savait quoi. Des rap­ports mili­taires. Des inven­taires de biens confis­qués. Des cor­res­pon­dances diplomatiques.

Puis il trou­va quelque chose.

Une lettre, datée de sep­tembre 1686, quelques jours avant la red­di­tion de Buda. Elle était signée du Pacha Abdur­rah­man Abdi et adres­sée à un cer­tain « Com­man­deur K. » — pro­ba­ble­ment un offi­cier habsbourgeois.

Osman tra­dui­sit men­ta­le­ment le turc ottoman :

Hono­rable Commandeur,

Confor­mé­ment à notre accord, je vous confirme que le dépôt a été scel­lé dans le lieu conve­nu. Seuls ceux qui portent le signe des eaux pour­ront y accé­der. La clé n’est pas un objet — elle est une com­pré­hen­sion. Celui qui boit à la source sans soif trou­ve­ra ce qui est caché.

Que cette pro­messe lie nos peuples au-delà des guerres et des empires.

Abdur­rah­man Abdi Pacha

Celui qui boit à la source sans soif.

Osman relut la phrase plu­sieurs fois. C’était une énigme dans l’énigme. Boire sans soif — faire quelque chose sans néces­si­té, sans désir ? Ou boire quelque chose qui n’était pas des­ti­né à être bu ?

Il nota la phrase dans un car­net et pour­sui­vit sa lecture.

Un autre docu­ment atti­ra son atten­tion. C’était un plan — un plan des bains de Buda, daté de 1687, juste après la recon­quête habs­bour­geoise. Le plan mon­trait les bains Rudas, les bains Kirá­ly, et un troi­sième ensemble de bains, mar­qué sim­ple­ment « B.G. » — des bains qui n’apparaissaient sur aucune carte moderne.

B.G. Bains du Gel­lért ? Non, c’était impos­sible — le Gel­lért n’existait pas en 1687.

Mais peut-être que quelque chose exis­tait à cet empla­ce­ment. Quelque chose de plus ancien.

Osman exa­mi­na le plan de plus près. Les bains « B.G. » étaient situés au pied de la col­line Gel­lért, près du Danube. Exac­te­ment là où l’hôtel Gel­lért se trou­vait aujourd’hui. Et sur le plan, une anno­ta­tion à l’encre rouge : « Scel­lé par ordre du Com­man­deur. Accès interdit. »

C’était donc cela. Les bains secrets que Ferenc lui avait mon­trés — le ham­mam caché sous le Gel­lért — exis­taient déjà au XVIIe siècle. Les Habs­bourg les avaient scel­lés, construi­sant par-des­sus au fil des siècles, jusqu’à ce que l’hôtel Gel­lért les recouvre com­plè­te­ment en 1918.

Mais pour­quoi les scel­ler ? Que protégeaient-ils ?

Osman allait pour­suivre sa lec­ture quand il remar­qua quelque chose. Le dos­sier était incom­plet. Des pages avaient été arra­chées — les bords déchi­rés étaient encore visibles dans la reliure.

Il appe­la le fonctionnaire.

« Ces docu­ments — il manque des pages. »

Le fonc­tion­naire exa­mi­na le dos­sier et pâlit de nouveau.

« C’est impos­sible. Les archives sont sécu­ri­sées. Per­sonne ne peut… »

« Quelqu’un l’a fait. Récem­ment, à en juger par la fraî­cheur des déchi­rures. » Osman fixa le petit homme. « Qui d’autre a consul­té ces docu­ments depuis la dis­pa­ri­tion de M. Fekete ? »

Le fonc­tion­naire hési­ta. Son front se cou­vrit de sueur.

« Je… je ne suis pas auto­ri­sé à… »

« Un nom. C’est tout ce que je demande. »

Le silence s’étira. Puis le fonc­tion­naire céda.

« Un Alle­mand. Herr Dok­tor Grosz. Il est venu il y a trois jours. Avec une auto­ri­sa­tion du minis­tère. Je n’ai pas pu refuser. »

Grosz. Évi­dem­ment.

Osman remer­cia le fonc­tion­naire et quit­ta les archives. En sor­tant du Par­le­ment, il eut la cer­ti­tude d’être sui­vi. Une sil­houette, dans la foule — tou­jours à la même dis­tance, tou­jours juste au bord de son champ de vision.

Il accé­lé­ra le pas. La sil­houette accé­lé­ra aussi.

Il tour­na brus­que­ment dans une ruelle. La sil­houette suivit.

Osman s’arrêta net et fit volte-face.

La ruelle était vide.

Il res­ta un moment immo­bile, le cœur bat­tant. Puis il reprit sa marche vers le Gel­lért, jetant des regards par-des­sus son épaule.

Per­sonne.

Mais le sen­ti­ment d’être obser­vé ne le quit­ta pas.

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