La confrérie des eaux
Les Chroniques du Gellért — Tome 1
La confrérie des eaux
Chapitres 4 à 6
CHAPITRE IV — Le Congrès
« Vous devez absolument venir », dit Nigel Ashworth-Pennington.
C’était le troisième jour d’Osman au Gellért, et l’hydrologue britannique avait adopté l’Ottoman avec l’enthousiasme d’un golden retriever découvrant un nouveau maître. Il l’attendait chaque matin aux bains, le rejoignait pour le déjeuner, et lui exposait ses théories sur la plomberie romaine avec une passion qui ne faiblissait jamais.
« Le Congrès International sur les Eaux Thermales, poursuivit Nigel. Ma communication est cet après-midi. “Les systèmes de canalisation ottomans à Buda : une réévaluation.” Vous êtes Ottoman ! Votre présence serait une caution extraordinaire. »
Osman n’avait aucune envie d’assister à un congrès sur la plomberie. Mais Nigel était sincère, et la sincérité était une qualité rare dans le monde actuel. Et puis, Osman n’avait rien d’autre à faire.
« Très bien, dit-il. Je viendrai. »
Le Congrès se tenait dans une salle de conférence du Gellért — une pièce lambrisée, ornée de lustres, qui avait dû accueillir des banquets dans une vie antérieure. Onze chaises étaient disposées face à un pupitre. Neuf étaient occupées.
Osman reconnut Herr Doktor Grosz, l’Allemand des bains, qui prenait des notes avec une frénésie suspecte. Il y avait aussi un vieux professeur hongrois à lunettes, deux Autrichiens qui semblaient être frères, une dame suisse qui tricotait pendant les présentations, et quelques autres personnages d’une grisaille académique terrifiante.
Nigel présenta sa communication avec un enthousiasme que l’audience ne partageait visiblement pas. Il parla de tuyaux, de canalisations, de systèmes de drainage. Il montra des schémas. Il cita des sources. Personne n’écoutait vraiment, sauf Herr Doktor Grosz, qui prenait des notes de plus en plus frénétiques.
Osman s’ennuyait avec une élégance consommée — le dos droit, le regard fixé sur l’orateur, l’esprit ailleurs. Il pensait à la lettre. À l’archiviste disparu. À la pierre du Pacha, quoi que cela signifiât.
Puis un mot attira son attention.
« … et certaines sources mentionnent un document connu sous le nom de Protocole des Eaux… »
Ce n’était pas Nigel qui parlait — c’était le vieux professeur hongrois, qui avait pris la parole après lui. Il discourait sur les archives municipales et leurs lacunes.
« Le Protocole des Eaux, poursuivait le professeur, est un document légendaire dont certains historiens contestent l’existence. Il aurait été signé en 1686, juste avant la reddition de Buda, entre le dernier Pacha et un émissaire habsbourgeois. Un accord secret concernant les sources thermales et leur… protection. Mais aucune copie n’a jamais été retrouvée. »
À la mention du mot « Protocole », Herr Doktor Grosz renversa son verre d’eau. Le liquide se répandit sur ses notes, et l’Allemand jura en allemand — un juron bref, vite étouffé, mais révélateur.
Osman nota la réaction. Il nota aussi que Grosz le regardait — un regard furtif, évaluateur.
Après la séance, Osman intercepta Nigel dans le couloir.
« Ce Protocole dont parlait le professeur — qu’est-ce que c’est exactement ? »
Nigel devint étrangement évasif. Son regard fuit vers la gauche, puis vers la droite, comme un homme qui cherche une issue.
« Oh, une vieille légende. Un accord entre les Ottomans et les Habsbourg. Probablement apocryphe. Rien de très sérieux. »
« Vous mentez », dit Osman.
Ce n’était pas une accusation — juste un constat. Nigel Ashworth-Pennington n’était pas doué pour le mensonge. Son visage le trahissait comme un livre ouvert.
« Je… c’est-à-dire… » Nigel s’empourpra. « Ce n’est pas que je mente, Fazıl Bey. C’est que certaines choses ne peuvent pas être dites. Pas ici. Pas maintenant. »
« Quand, alors ? »
« Plus tard. Peut-être. » Nigel regarda autour de lui comme si les murs avaient des oreilles. « Écoutez, il y a des gens qui s’intéressent à ces choses. Des gens qui ne devraient pas. Soyez prudent, c’est tout ce que je peux vous dire. »
Et il s’éloigna d’un pas pressé, laissant Osman seul dans le couloir avec plus de questions qu’avant.
L’après-midi, Osman décida de sortir du Gellért. Il avait besoin de marcher, de réfléchir, de voir autre chose que les mosaïques Art Nouveau et les visages des autres clients. Il prit un fiacre et demanda au cocher de le conduire aux bains Rudas.
Les bains Rudas étaient les vrais bains ottomans — pas une interprétation européenne, mais l’original. Construits par Sokollu Mustafa Pacha au XVIe siècle, ils avaient survécu à quatre siècles de changements de régime. La coupole octogonale, percée d’étoiles de lumière, couvrait un bassin central où l’eau fumait doucement. L’atmosphère était sombre, ancienne, authentique.
Osman entra dans l’eau avec une émotion qu’il n’avait pas anticipée. Ces bains avaient été construits par les siens. Ses ancêtres avaient nagé dans cette même eau, quatre cents ans plus tôt. C’était un lien tangible avec un passé qui n’existait plus nulle part ailleurs.
La vapeur montait. La lumière tombait en faisceaux par les oculi de la coupole. Osman ferma les yeux et, pour un instant, il aurait pu être n’importe où — à Constantinople, au Caire, à Damas. Partout où l’Empire avait étendu ses ailes.
Quand il rouvrit les yeux, il vit une silhouette dans la vapeur. Un homme âgé, debout près du bord du bassin. Il portait un tablier de préposé aux serviettes.
Osman plissa les yeux. L’homme ressemblait à Sándor — le préposé du Gellért. Mais c’était impossible. Sándor travaillait au Gellért, pas ici.
« Sándor ? » appela-t-il.
La silhouette se tourna vers lui. Puis, sans un mot, elle disparut dans la vapeur.
Osman sortit du bassin et chercha l’homme. Personne. Les autres baigneurs — il y en avait trois ou quatre — n’avaient rien remarqué. L’homme avait disparu comme s’il n’avait jamais existé.
Troublé, Osman s’habilla et quitta les bains. C’est en enfilant son manteau qu’il sentit quelque chose dans sa poche. Un morceau de papier qui n’y était pas avant.
Il le déplia. Trois mots, écrits d’une main ferme :
« La dame est en danger. »
Pas de signature. Pas d’explication. Juste ces trois mots, comme un avertissement — ou une menace.
Osman regarda autour de lui. La rue était normale — des passants, des fiacres, le bruit ordinaire d’une ville ordinaire. Rien qui suggérât une menace imminente.
La dame. Quelle dame ? Madame Zorić ? Mademoiselle Brenner ? La Contessa au perroquet ?
Ou la dame d’un jeu d’échecs ?
L’image du joueur d’échecs silencieux lui revint en mémoire — cet homme insignifiant qui jouait seul, dans un coin de la salle à manger, avec des yeux qui en voyaient trop.
Osman héla un fiacre et retourna au Gellért. Il avait le sentiment croissant d’être entré dans une partie dont il ne connaissait pas les règles — une partie où il était peut-être un pion, peut-être une pièce maîtresse, mais certainement pas un simple spectateur.
Dans le hall de l’hôtel, M. Király le concierge l’accueillit avec son impassibilité habituelle.
« Un message pour vous, Effendi. »
Encore ce mot — Effendi. Király le prononçait comme si c’était parfaitement naturel, comme si tous les clients Ottomans méritaient ce titre.
Le message était un carton d’invitation. Dîner dans la salle privée, ce soir, vingt heures. Aucun nom d’expéditeur.
« Qui a déposé cela ? »
« Je ne saurais dire, Effendi. Le message était là quand j’ai pris mon service. »
Király mentait. Osman en était certain. Mais le concierge du Gellért n’était pas homme à se laisser interroger.
« Très bien », dit Osman. Il monta à sa chambre, le carton à la main, l’esprit en ébullition.
Le chat Pamuk l’attendait sur le lit, les yeux grands ouverts, comme s’il n’avait pas dormi de la journée.
« Nous avons un dîner ce soir », lui dit Osman. « J’ignore avec qui. J’ignore pourquoi. Mais j’y vais. Un gentleman ne refuse pas une invitation. »
Le chat cligna des yeux. Ce n’était toujours pas une réponse, mais Osman commençait à s’y habituer.
Il s’assit près de la fenêtre et regarda le Danube. Quelque part dans cette ville, un archiviste avait disparu. Quelque part dans cet hôtel, des gens jouaient une partie dont les enjeux lui échappaient. Et lui, Osman Fazıl Bey, était au centre de tout cela — sans savoir pourquoi.
La lettre pesait contre son cœur. Il ne l’avait toujours pas ouverte.
Peut-être était-il temps.
CHAPITRE V — Apparitions
Osman ne se rendit pas au dîner mystérieux.
Non qu’il eût peur — un gentleman ottoman ne connaît pas la peur, seulement la prudence. Mais quelque chose le retenait. L’invitation anonyme, le message sur la dame en danger, les regards furtifs de Herr Doktor Grosz — tout cela formait un motif qu’il ne parvenait pas à déchiffrer. Et Osman Fazıl Bey n’aimait pas entrer dans une pièce sans savoir qui s’y trouvait.
Il dîna donc dans la grande salle, comme d’habitude, observant les allées et venues des autres clients. La Contessa Sforza-Durazzo nourrissait son perroquet de morceaux de pain. Monsieur Lermontov racontait une nouvelle histoire, impliquant cette fois le Grand-Duc Alexis et une comtesse polonaise. Miss Hathaway dessinait, imperturbable.
Le joueur d’échecs n’était pas là.
Son absence troubla Osman plus que sa présence ne l’aurait fait. L’homme était toujours là, chaque soir, à la même table, devant le même échiquier. Et ce soir, précisément ce soir, il avait disparu.
Coïncidence ? Osman ne croyait plus aux coïncidences.
Après le dîner, il remonta à sa chambre. Le chat Pamuk l’attendait sur le lit, les yeux mi-clos, dans cette posture de vigilance détendue que les félins ont perfectionnée au cours des millénaires.
« Tu montes la garde ? » demanda Osman.
Le chat bâilla. Ce n’était toujours pas une réponse.
Osman s’assit au bureau et sortit la lettre de sa poche. Le sceau le narguait — ce rouge sombre, presque noir, ce monogramme qui ressemblait à une tughra sans en être tout à fait une. Depuis trois jours, il portait cette lettre contre son cœur sans l’ouvrir. Trois jours de mystères, de disparitions, de regards entendus. Peut-être était-il temps de savoir.
Il allait briser le sceau quand on frappa à la porte.
Trois coups. Espacés. Presque timides.
Osman rangea la lettre et alla ouvrir.
Dans le couloir se tenait un homme d’une quarantaine d’années. Anglais, à en juger par le costume de tweed et l’expression légèrement embarrassée. Il avait le visage d’un professeur distrait — des yeux vifs derrière des lunettes rondes, une moustache négligée, et cet air de quelqu’un qui s’excuse perpétuellement d’exister.
« Monsieur Fazıl Bey ? »
« Lui-même. »
L’homme jeta un regard nerveux dans le couloir, comme s’il craignait d’être suivi.
« Pardonnez cette intrusion. Je me présente : Rupert Beauregard Whitcombe. Je crois que nous avons… des connaissances communes. »
Osman n’avait jamais entendu ce nom. Mais quelque chose, dans la manière dont l’homme le prononçait, suggérait qu’il aurait dû.
« Entrez », dit-il.
Whitcombe entra avec la démarche prudente d’un homme qui s’attend à marcher sur un piège. Il remarqua le chat sur le lit et s’arrêta net.
« Magnifique créature », murmura-t-il.
Sa voix avait changé. L’embarras avait disparu, remplacé par quelque chose d’autre — de la reconnaissance, peut-être, ou de la nostalgie.
« Les chats blancs sont des messagers, vous savez. À Constantinople, on dit qu’ils voient les deux mondes. »
Osman fronça les sourcils. « Vous connaissez Constantinople ? »
« Le Pera Palace. » Whitcombe sourit — un sourire étrange, qui semblait s’adresser à des souvenirs plutôt qu’à son interlocuteur. « J’y ai séjourné, il y a quelques années. Une affaire de… disons, de documents perdus. Les eaux relient les villes, vous savez. Sous la surface, tout communique. »
Il s’approcha de la fenêtre et regarda le Danube. La lumière du soir découpait sa silhouette en ombre chinoise.
« Je ne reste pas longtemps, reprit-il. Je ne suis même pas enregistré à l’hôtel. Officiellement, je ne suis jamais venu. Mais j’ai appris que vous étiez ici, et j’ai pensé… » Il hésita. « Vous portez quelque chose, n’est-ce pas ? Une lettre. Avec un sceau particulier. »
Osman ne répondit pas. Son silence était une réponse en soi.
« Ne l’ouvrez pas encore, dit Whitcombe. Pas avant d’avoir compris ce qu’elle signifie. Il y a des gens dans cet hôtel qui la cherchent. Des gens qui ne reculeront devant rien. »
« Qui êtes-vous exactement, Monsieur Whitcombe ? »
L’Anglais se retourna. Dans la lumière déclinante, ses yeux semblaient plus vieux que son visage — des yeux qui avaient vu trop de choses.
« Quelqu’un qui a joué à ce jeu avant vous. Quelqu’un qui a failli tout perdre. » Il marcha vers la porte. « La Confrérie des Eaux Vives existe depuis le XVIe siècle. Elle a protégé certains secrets pendant quatre cents ans. Vous êtes devenu, sans le vouloir, l’un de ses gardiens. »
« La Confrérie des… »
Mais Whitcombe avait déjà ouvert la porte.
« Nous ne nous reverrons probablement pas, dit-il. Mais si vous avez besoin d’aide, cherchez le signe des eaux. Ceux qui le portent vous reconnaîtront. »
Il souleva son chapeau — un geste d’un autre âge, d’une élégance surannée — et disparut dans le couloir.
Osman resta un moment immobile, la main sur la poignée de la porte. Puis il se précipita dans le couloir.
Vide.
Le paternoster montait et descendait dans son mouvement perpétuel. Les appliques murales diffusaient leur lumière jaune. Mais de Rupert Beauregard Whitcombe, nulle trace.
Osman revint dans sa chambre. Le chat Pamuk le regardait avec cette expression que les chats réservent aux humains particulièrement obtus.
« Tu l’as vu, toi ? »
Le chat cligna des yeux. Lentement. Délibérément.
Osman s’assit sur le lit. La Confrérie des Eaux Vives. Le signe des eaux. Des gardiens. Il avait l’impression d’être tombé dans un roman de ces Anglais excentriques qui écrivaient des histoires de sociétés secrètes et de trésors perdus.
Sauf que ce n’était pas un roman. L’archiviste Fekete avait vraiment disparu. La lettre dans sa poche était vraiment réelle. Et l’homme qui venait de le visiter — cet étrange Whitcombe — n’avait pas eu l’air de plaisanter.
Il sortit la lettre. La regarda. La rangea sans l’ouvrir.
Pas encore, avait dit Whitcombe. Pas avant d’avoir compris.
Osman ne comprenait rien du tout. Mais il commençait à sentir les contours de quelque chose — une forme dans le brouillard, un motif dans le chaos.
Cette nuit-là, il dormit mal. Il rêva d’eau — de couloirs inondés, de lettres qui flottaient, d’un chat blanc qui nageait vers une lumière lointaine.
Quand il se réveilla, l’aube pointait sur le Danube, et le chat Pamuk avait disparu.
Le chat réapparut au petit-déjeuner, comme si de rien n’était.
Osman le trouva dans le hall, assis près de la réception, en grande conversation silencieuse avec M. Király le concierge. Le concierge caressait le chat avec une familiarité surprenante — lui qui semblait incapable d’un geste affectueux envers quoi que ce fût.
« Votre chat s’est promené cette nuit, Effendi, dit Király sans lever les yeux. Il a exploré les sous-sols. »
« Les sous-sols ? »
« L’hôtel a des sous-sols étendus. Chaufferie, buanderie, réserves. Et d’autres choses. » Király gratta le chat derrière les oreilles. « Les chats trouvent toujours les passages. C’est dans leur nature. »
Osman récupéra Pamuk, qui se laissa faire avec une dignité offensée.
« Quels passages ? »
Király leva enfin les yeux. Son regard était parfaitement neutre — trop neutre, peut-être.
« Cet hôtel a été construit sur d’anciennes fondations, Effendi. Certaines datent de l’occupation ottomane. Les architectes de 1918 ont préféré construire par-dessus plutôt que de détruire. » Il haussa les épaules. « Ce qui est enterré n’est pas toujours perdu. »
C’était la phrase la plus longue que Király eût jamais prononcée. Osman eut le sentiment qu’elle signifiait beaucoup plus que ses mots.
« Merci, dit-il. Pour l’information. »
« Je vous en prie, Effendi. » Király retourna à ses registres. « Ah, j’oubliais. Vous avez un visiteur qui vous attend au salon de thé. Un compatriote, si j’ose dire. »
Un compatriote ? Osman ne connaissait personne à Budapest. Du moins, personne de vivant.
Il se rendit au salon de thé, le chat sous le bras. La pièce était presque vide à cette heure matinale — quelques clients prenaient leur café dans un silence religieux. Mais dans un coin, près de la fenêtre, un homme l’attendait.
Un homme en fez.
Osman s’arrêta net. Le fez était bordeaux, comme le sien. L’homme qui le portait avait soixante-dix ans, peut-être plus — un visage buriné, une barbe blanche taillée court, des yeux d’un noir profond qui semblaient avoir contemplé des empires.
« Osman Fazıl Bey », dit l’homme avec un fort accent turc, celui d’Istanbul. « Asseyez-vous. Nous avons beaucoup à nous dire. »
Osman s’assit. Le turc — son turc natal, qu’il n’avait pas parlé depuis des semaines — lui fit l’effet d’une eau fraîche après une longue traversée du désert.
« Qui êtes-vous ? »
« Quelqu’un qui vous attendait. » L’homme sourit. « Je m’appelle Hayreddin Efendi. J’étais autrefois bibliothécaire au palais de Topkapı. Avant que le palais ne devienne un musée et que les bibliothécaires ne deviennent des fantômes. »
« Comment savez-vous qui je suis ? »
« Votre grand-oncle était mon ami. Ibrahim Fazıl Pamuk. Un homme remarquable. Il m’a parlé de vous, autrefois — le jeune neveu qui travaillait au bureau du Grand Vizir. Il était très fier de vous. »
Osman sentit quelque chose se serrer dans sa poitrine. Son grand-oncle Ibrahim. Il ne l’avait rencontré que deux fois, enfant — un vieil homme silencieux qui sentait le tabac et les vieux livres. Il était mort en 1918, pendant les derniers soubresauts de la guerre.
« Mon grand-oncle… »
« Était le Grand Maître de la Confrérie des Eaux Vives. » Hayreddin Efendi but une gorgée de café. « Et vous êtes son héritier. »
Le monde sembla vaciller légèrement. Le salon de thé, les clients, la lumière du matin — tout devint légèrement irréel.
« Je ne comprends pas, dit Osman. Je ne sais rien de cette Confrérie. Je ne sais même pas ce qu’est le Protocole des Eaux dont tout le monde parle. »
« C’est précisément pourquoi je suis là. » Hayreddin Efendi posa sa tasse. « Pour vous expliquer. Et pour vous préparer à ce qui vient. »
CHAPITRE VI — Disparitions
Hayreddin Efendi parla pendant deux heures.
Il raconta l’histoire de la Confrérie des Eaux Vives — une organisation née au XVIe siècle, quand les Ottomans avaient conquis Buda et découvert les sources thermales qui jaillissaient de la colline. Les Pachas avaient compris que ces eaux avaient des propriétés particulières — pas magiques, non, mais… inhabituelles. Certaines guérissaient. D’autres conservaient. D’autres encore avaient des effets que personne ne comprenait tout à fait.
La Confrérie avait été créée pour protéger ces sources et leurs secrets. Elle comptait des Ottomans, des Hongrois, des Juifs, des Chrétiens — tous unis par un serment commun. Quand les Habsbourg avaient repris Buda en 1686, un accord avait été conclu : le Protocole des Eaux. Les Ottomans partiraient, mais certains secrets resteraient scellés, gardés par la Confrérie, qui survivrait à tous les régimes.
« Le Protocole n’est pas qu’un document, expliqua Hayreddin Efendi. C’est un accord vivant. Une promesse. Et sous les bains de cette ville, quelque chose dort — quelque chose que le Protocole protège depuis deux cent trente-huit ans. »
« Quoi ? »
Le vieil homme secoua la tête. « Je ne sais pas exactement. Personne ne sait. C’est le secret ultime de la Confrérie — un secret que seul le Grand Maître connaît. Votre grand-oncle l’a emporté dans sa tombe. »
« Alors comment puis-je être son héritier si je ne sais rien ? »
« La lettre que vous portez. » Hayreddin Efendi désigna la poche d’Osman. « Elle contient les instructions. Les clés. Tout ce dont vous avez besoin pour devenir ce que vous êtes censé être. »
« Comment savez-vous que j’ai une lettre ? »
« Parce que c’est moi qui l’ai confiée au vieil homme sur le quai de Sirkeci. » Le bibliothécaire sourit. « Il fallait que quelqu’un vous la remette. Quelqu’un que vous ne connaissiez pas, pour que vous ne puissiez pas refuser. »
Osman resta silencieux un moment. Tout cela était absurde — des sociétés secrètes, des protocoles millénaires, des héritages dont il n’avait jamais entendu parler. Et pourtant, quelque chose sonnait vrai. Le fez qu’il portait, l’obstination de son père à maintenir les traditions, les silences de sa famille quand on évoquait le grand-oncle Ibrahim — tout cela prenait soudain un sens nouveau.
« Et si je refuse ? demanda-t-il. Si je décide de ne pas ouvrir cette lettre, de quitter Budapest, d’oublier tout cela ? »
Hayreddin Efendi le regarda avec tristesse.
« Alors d’autres la prendront. Des gens qui ne devraient pas l’avoir. La Confrérie est divisée, Osman Bey. Certains veulent révéler le secret — le vendre, peut-être, ou l’utiliser à des fins politiques. D’autres veulent le garder enfoui à jamais. Et au milieu, il y a ceux qui cherchent simplement à comprendre. »
« Et vous, Hayreddin Efendi ? De quel côté êtes-vous ? »
« Du côté de votre grand-oncle. Du côté de ceux qui croient que certains secrets doivent être protégés, mais pas oubliés. Qu’il y a une différence entre garder et enterrer. » Il se leva. « Je dois partir maintenant. On m’observe, comme on vous observe. Mais nous nous reverrons. Quand vous serez prêt. »
« Prêt à quoi ? »
« À descendre. » Hayreddin Efendi ajusta son fez. « Sous l’eau. Là où tout a commencé. »
Il quitta le salon de thé d’un pas étonnamment vif pour son âge. Osman resta assis, le café froid devant lui, le chat Pamuk ronronnant sur ses genoux.
Sous l’eau. La phrase résonnait dans sa tête. Le perroquet de la Contessa qui répétait « a víz alatt » — sous l’eau. Le message de Fekete sur la pierre du Pacha. Les sous-sols du Gellért, construits sur d’anciennes fondations ottomanes.
Tout convergeait vers le même point. Vers le bas. Vers quelque chose d’enfoui.
Ce soir-là, la Contessa Sforza-Durazzo disparut.
Osman apprit la nouvelle au dîner, par Madame Zorić, qui semblait considérer les disparitions comme une offense personnelle à son sens de l’ordre.
« Volatilisée, dit la veuve. Comme Fekete. Ses malles sont là — les quatorze —, ses robes sont là, ses bijoux sont là. Même ce maudit perroquet est là. Mais elle, envolée. »
« Le perroquet ? » demanda Osman.
« Dans sa chambre. Il répète la même phrase depuis ce matin. » Madame Zorić frissonna. « “A víz alatt. A víz alatt.” Sous l’eau. Encore et encore. C’est insupportable. »
Osman sentit un froid lui parcourir l’échine. La Contessa avait posé des questions sur les bains, sur les sous-sols, sur les « anciennes galeries ». Et maintenant elle avait disparu, laissant derrière elle un perroquet qui répétait « sous l’eau ».
« La police a été prévenue ? »
« La police. » Madame Zorić eut un reniflement méprisant. « La police hongroise ne s’intéresse pas aux vieilles Italiennes excentriques qui disparaissent des hôtels thermaux. Elle a probablement fugué avec un amant, disent-ils. À soixante-trois ans. Avec un perroquet. »
Le Baron Szapáry intervint, sa moustache frémissante :
« Deux disparitions en deux semaines. Ce n’est plus une coïncidence, c’est une épidémie. »
« Trois, corrigea Mademoiselle Brenner. Le lift-boy a disparu aussi. Ce matin. Personne ne l’a vu depuis hier soir. »
« Ferenc ? »
« Lui-même. » Mademoiselle Brenner alluma une cigarette avec des gestes précis. « Le jeune philosophe. Celui qui cite Wittgenstein dans l’ascenseur. Évaporé. Comme les autres. »
Osman pensa à Ferenc — ce garçon étrange aux yeux trop vieux, qui parlait de la limite du monde et du silence nécessaire. Il l’avait vu la veille, dans le paternoster. « Ce dont on ne peut parler, il faut le taire », avait-il dit. Comme s’il savait quelque chose qu’il ne pouvait pas dire.
Et maintenant il avait disparu.
Trois personnes. Un archiviste. Une contessa. Un lift-boy. Qu’avaient-ils en commun ?
Tous les trois s’étaient intéressés aux bains. Tous les trois avaient posé des questions sur l’histoire ottomane du Gellért. Et tous les trois avaient disparu sans laisser de trace — sauf un chapeau flottant et un perroquet qui répétait « sous l’eau ».
Le dîner se poursuivit dans une atmosphère tendue. Monsieur Lermontov essaya de raconter une histoire drôle impliquant un chameau et le prince Youssoupov, mais personne n’écouta. Miss Hathaway dessina avec une application nerveuse. Herr Doktor Grosz était absent — pour la première fois depuis l’arrivée d’Osman.
Le joueur d’échecs aussi était absent. Sa table, dans le coin, restait vide.
Après le dîner, Osman monta à sa chambre. Le chat Pamuk l’attendait sur le lit, dans sa position habituelle. Mais quelque chose était différent.
Sur le bureau, à côté de la lampe, il y avait une pièce d’échecs.
Une dame blanche.
Osman s’approcha. La pièce était en ivoire, finement sculptée, ancienne. Elle n’était pas là ce matin. Elle n’était pas là quand il était descendu dîner.
Quelqu’un était entré dans sa chambre. Encore.
Il prit la dame, l’examina. À sa base, gravés dans l’ivoire, trois mots en caractères arabes : Gardien des Eaux.
Le message était clair. Ou plutôt, le message était un avertissement : on savait qui il était, on savait pourquoi il était là, et on lui rappelait son rôle.
Mais qui avait laissé cette pièce ? Un ami ou un ennemi ? Un membre de la Confrérie ou quelqu’un qui cherchait à le manipuler ?
Osman rangea la dame dans sa poche, à côté de la lettre. Deux objets. Deux mystères. Deux clés vers quelque chose qu’il ne comprenait pas encore.
Le chat Pamuk le regardait avec ses yeux bleus insondables.
« Tu sais ce qui se passe, n’est-ce pas ? » dit Osman.
Le chat sauta du lit et marcha vers la porte. Il s’arrêta, se retourna, et miaula — un miaulement bref, impérieux.
« Tu veux que je te suive ? »
Le chat miaula de nouveau. C’était la première fois qu’il émettait un son depuis son arrivée.
Osman hésita. Suivre un chat dans un hôtel où des gens disparaissaient n’était peut-être pas l’idée la plus sage. Mais quelque chose — l’intuition, la curiosité, ou simplement l’ennui d’attendre que les choses arrivent — le poussa à ouvrir la porte.
Le chat s’élança dans le couloir. Osman le suivit.