Sorting by

×

La confré­rie des eaux

Les Chro­niques du Gel­lért — Tome 1

La confré­rie des eaux

Cha­pitres 4 à 6

 

CHA­PITRE IV — Le Congrès

« Vous devez abso­lu­ment venir », dit Nigel Ashworth-Pennington.

C’était le troi­sième jour d’Osman au Gel­lért, et l’hydrologue bri­tan­nique avait adop­té l’Ottoman avec l’enthousiasme d’un gol­den retrie­ver décou­vrant un nou­veau maître. Il l’attendait chaque matin aux bains, le rejoi­gnait pour le déjeu­ner, et lui expo­sait ses théo­ries sur la plom­be­rie romaine avec une pas­sion qui ne fai­blis­sait jamais.

« Le Congrès Inter­na­tio­nal sur les Eaux Ther­males, pour­sui­vit Nigel. Ma com­mu­ni­ca­tion est cet après-midi. “Les sys­tèmes de cana­li­sa­tion otto­mans à Buda : une rééva­lua­tion.” Vous êtes Otto­man ! Votre pré­sence serait une cau­tion extraordinaire. »

Osman n’avait aucune envie d’assister à un congrès sur la plom­be­rie. Mais Nigel était sin­cère, et la sin­cé­ri­té était une qua­li­té rare dans le monde actuel. Et puis, Osman n’avait rien d’autre à faire.

« Très bien, dit-il. Je viendrai. »

Le Congrès se tenait dans une salle de confé­rence du Gel­lért — une pièce lam­bri­sée, ornée de lustres, qui avait dû accueillir des ban­quets dans une vie anté­rieure. Onze chaises étaient dis­po­sées face à un pupitre. Neuf étaient occupées.

Osman recon­nut Herr Dok­tor Grosz, l’Allemand des bains, qui pre­nait des notes avec une fré­né­sie sus­pecte. Il y avait aus­si un vieux pro­fes­seur hon­grois à lunettes, deux Autri­chiens qui sem­blaient être frères, une dame suisse qui tri­co­tait pen­dant les pré­sen­ta­tions, et quelques autres per­son­nages d’une gri­saille aca­dé­mique terrifiante.

Nigel pré­sen­ta sa com­mu­ni­ca­tion avec un enthou­siasme que l’audience ne par­ta­geait visi­ble­ment pas. Il par­la de tuyaux, de cana­li­sa­tions, de sys­tèmes de drai­nage. Il mon­tra des sché­mas. Il cita des sources. Per­sonne n’écoutait vrai­ment, sauf Herr Dok­tor Grosz, qui pre­nait des notes de plus en plus frénétiques.

Osman s’ennuyait avec une élé­gance consom­mée — le dos droit, le regard fixé sur l’orateur, l’esprit ailleurs. Il pen­sait à la lettre. À l’archiviste dis­pa­ru. À la pierre du Pacha, quoi que cela signifiât.

Puis un mot atti­ra son attention.

« … et cer­taines sources men­tionnent un docu­ment connu sous le nom de Pro­to­cole des Eaux… »

Ce n’était pas Nigel qui par­lait — c’était le vieux pro­fes­seur hon­grois, qui avait pris la parole après lui. Il dis­cou­rait sur les archives muni­ci­pales et leurs lacunes.

« Le Pro­to­cole des Eaux, pour­sui­vait le pro­fes­seur, est un docu­ment légen­daire dont cer­tains his­to­riens contestent l’existence. Il aurait été signé en 1686, juste avant la red­di­tion de Buda, entre le der­nier Pacha et un émis­saire habs­bour­geois. Un accord secret concer­nant les sources ther­males et leur… pro­tec­tion. Mais aucune copie n’a jamais été retrouvée. »

À la men­tion du mot « Pro­to­cole », Herr Dok­tor Grosz ren­ver­sa son verre d’eau. Le liquide se répan­dit sur ses notes, et l’Allemand jura en alle­mand — un juron bref, vite étouf­fé, mais révélateur.

Osman nota la réac­tion. Il nota aus­si que Grosz le regar­dait — un regard fur­tif, évaluateur.

Après la séance, Osman inter­cep­ta Nigel dans le couloir.

« Ce Pro­to­cole dont par­lait le pro­fes­seur — qu’est-ce que c’est exactement ? »

Nigel devint étran­ge­ment éva­sif. Son regard fuit vers la gauche, puis vers la droite, comme un homme qui cherche une issue.

« Oh, une vieille légende. Un accord entre les Otto­mans et les Habs­bourg. Pro­ba­ble­ment apo­cryphe. Rien de très sérieux. »

« Vous men­tez », dit Osman.

Ce n’était pas une accu­sa­tion — juste un constat. Nigel Ash­worth-Pen­ning­ton n’était pas doué pour le men­songe. Son visage le tra­his­sait comme un livre ouvert.

« Je… c’est-à-dire… » Nigel s’empourpra. « Ce n’est pas que je mente, Fazıl Bey. C’est que cer­taines choses ne peuvent pas être dites. Pas ici. Pas maintenant. »

« Quand, alors ? »

« Plus tard. Peut-être. » Nigel regar­da autour de lui comme si les murs avaient des oreilles. « Écou­tez, il y a des gens qui s’intéressent à ces choses. Des gens qui ne devraient pas. Soyez pru­dent, c’est tout ce que je peux vous dire. »

Et il s’éloigna d’un pas pres­sé, lais­sant Osman seul dans le cou­loir avec plus de ques­tions qu’avant.

L’après-midi, Osman déci­da de sor­tir du Gel­lért. Il avait besoin de mar­cher, de réflé­chir, de voir autre chose que les mosaïques Art Nou­veau et les visages des autres clients. Il prit un fiacre et deman­da au cocher de le conduire aux bains Rudas.

Les bains Rudas étaient les vrais bains otto­mans — pas une inter­pré­ta­tion euro­péenne, mais l’original. Construits par Sokol­lu Mus­ta­fa Pacha au XVIe siècle, ils avaient sur­vé­cu à quatre siècles de chan­ge­ments de régime. La cou­pole octo­go­nale, per­cée d’étoiles de lumière, cou­vrait un bas­sin cen­tral où l’eau fumait dou­ce­ment. L’atmosphère était sombre, ancienne, authentique.

Osman entra dans l’eau avec une émo­tion qu’il n’avait pas anti­ci­pée. Ces bains avaient été construits par les siens. Ses ancêtres avaient nagé dans cette même eau, quatre cents ans plus tôt. C’était un lien tan­gible avec un pas­sé qui n’existait plus nulle part ailleurs.

La vapeur mon­tait. La lumière tom­bait en fais­ceaux par les ocu­li de la cou­pole. Osman fer­ma les yeux et, pour un ins­tant, il aurait pu être n’importe où — à Constan­ti­nople, au Caire, à Damas. Par­tout où l’Empire avait éten­du ses ailes.

Quand il rou­vrit les yeux, il vit une sil­houette dans la vapeur. Un homme âgé, debout près du bord du bas­sin. Il por­tait un tablier de pré­po­sé aux serviettes.

Osman plis­sa les yeux. L’homme res­sem­blait à Sán­dor — le pré­po­sé du Gel­lért. Mais c’était impos­sible. Sán­dor tra­vaillait au Gel­lért, pas ici.

« Sán­dor ? » appela-t-il.

La sil­houette se tour­na vers lui. Puis, sans un mot, elle dis­pa­rut dans la vapeur.

Osman sor­tit du bas­sin et cher­cha l’homme. Per­sonne. Les autres bai­gneurs — il y en avait trois ou quatre — n’avaient rien remar­qué. L’homme avait dis­pa­ru comme s’il n’avait jamais existé.

Trou­blé, Osman s’habilla et quit­ta les bains. C’est en enfi­lant son man­teau qu’il sen­tit quelque chose dans sa poche. Un mor­ceau de papier qui n’y était pas avant.

Il le déplia. Trois mots, écrits d’une main ferme :

« La dame est en danger. »

Pas de signa­ture. Pas d’explication. Juste ces trois mots, comme un aver­tis­se­ment — ou une menace.

Osman regar­da autour de lui. La rue était nor­male — des pas­sants, des fiacres, le bruit ordi­naire d’une ville ordi­naire. Rien qui sug­gé­rât une menace imminente.

La dame. Quelle dame ? Madame Zorić ? Made­moi­selle Bren­ner ? La Contes­sa au perroquet ?

Ou la dame d’un jeu d’échecs ?

L’image du joueur d’échecs silen­cieux lui revint en mémoire — cet homme insi­gni­fiant qui jouait seul, dans un coin de la salle à man­ger, avec des yeux qui en voyaient trop.

Osman héla un fiacre et retour­na au Gel­lért. Il avait le sen­ti­ment crois­sant d’être entré dans une par­tie dont il ne connais­sait pas les règles — une par­tie où il était peut-être un pion, peut-être une pièce maî­tresse, mais cer­tai­ne­ment pas un simple spectateur.

Dans le hall de l’hôtel, M. Kirá­ly le concierge l’accueillit avec son impas­si­bi­li­té habituelle.

« Un mes­sage pour vous, Effendi. »

Encore ce mot — Effen­di. Kirá­ly le pro­non­çait comme si c’était par­fai­te­ment natu­rel, comme si tous les clients Otto­mans méri­taient ce titre.

Le mes­sage était un car­ton d’invitation. Dîner dans la salle pri­vée, ce soir, vingt heures. Aucun nom d’expéditeur.

« Qui a dépo­sé cela ? »

« Je ne sau­rais dire, Effen­di. Le mes­sage était là quand j’ai pris mon service. »

Kirá­ly men­tait. Osman en était cer­tain. Mais le concierge du Gel­lért n’était pas homme à se lais­ser interroger.

« Très bien », dit Osman. Il mon­ta à sa chambre, le car­ton à la main, l’esprit en ébullition.

Le chat Pamuk l’attendait sur le lit, les yeux grands ouverts, comme s’il n’avait pas dor­mi de la journée.

« Nous avons un dîner ce soir », lui dit Osman. « J’ignore avec qui. J’ignore pour­quoi. Mais j’y vais. Un gent­le­man ne refuse pas une invitation. »

Le chat cli­gna des yeux. Ce n’était tou­jours pas une réponse, mais Osman com­men­çait à s’y habituer.

Il s’assit près de la fenêtre et regar­da le Danube. Quelque part dans cette ville, un archi­viste avait dis­pa­ru. Quelque part dans cet hôtel, des gens jouaient une par­tie dont les enjeux lui échap­paient. Et lui, Osman Fazıl Bey, était au centre de tout cela — sans savoir pourquoi.

La lettre pesait contre son cœur. Il ne l’avait tou­jours pas ouverte.

Peut-être était-il temps.

CHA­PITRE V — Apparitions

Osman ne se ren­dit pas au dîner mystérieux.

Non qu’il eût peur — un gent­le­man otto­man ne connaît pas la peur, seule­ment la pru­dence. Mais quelque chose le rete­nait. L’invitation ano­nyme, le mes­sage sur la dame en dan­ger, les regards fur­tifs de Herr Dok­tor Grosz — tout cela for­mait un motif qu’il ne par­ve­nait pas à déchif­frer. Et Osman Fazıl Bey n’aimait pas entrer dans une pièce sans savoir qui s’y trouvait.

Il dîna donc dans la grande salle, comme d’habitude, obser­vant les allées et venues des autres clients. La Contes­sa Sfor­za-Duraz­zo nour­ris­sait son per­ro­quet de mor­ceaux de pain. Mon­sieur Ler­mon­tov racon­tait une nou­velle his­toire, impli­quant cette fois le Grand-Duc Alexis et une com­tesse polo­naise. Miss Hatha­way des­si­nait, imperturbable.

Le joueur d’échecs n’était pas là.

Son absence trou­bla Osman plus que sa pré­sence ne l’aurait fait. L’homme était tou­jours là, chaque soir, à la même table, devant le même échi­quier. Et ce soir, pré­ci­sé­ment ce soir, il avait disparu.

Coïn­ci­dence ? Osman ne croyait plus aux coïncidences.

Après le dîner, il remon­ta à sa chambre. Le chat Pamuk l’attendait sur le lit, les yeux mi-clos, dans cette pos­ture de vigi­lance déten­due que les félins ont per­fec­tion­née au cours des millénaires.

« Tu montes la garde ? » deman­da Osman.

Le chat bâilla. Ce n’était tou­jours pas une réponse.

Osman s’assit au bureau et sor­tit la lettre de sa poche. Le sceau le nar­guait — ce rouge sombre, presque noir, ce mono­gramme qui res­sem­blait à une tugh­ra sans en être tout à fait une. Depuis trois jours, il por­tait cette lettre contre son cœur sans l’ouvrir. Trois jours de mys­tères, de dis­pa­ri­tions, de regards enten­dus. Peut-être était-il temps de savoir.

Il allait bri­ser le sceau quand on frap­pa à la porte.

Trois coups. Espa­cés. Presque timides.

Osman ran­gea la lettre et alla ouvrir.

Dans le cou­loir se tenait un homme d’une qua­ran­taine d’années. Anglais, à en juger par le cos­tume de tweed et l’expression légè­re­ment embar­ras­sée. Il avait le visage d’un pro­fes­seur dis­trait — des yeux vifs der­rière des lunettes rondes, une mous­tache négli­gée, et cet air de quelqu’un qui s’excuse per­pé­tuel­le­ment d’exister.

« Mon­sieur Fazıl Bey ? »

« Lui-même. »

L’homme jeta un regard ner­veux dans le cou­loir, comme s’il crai­gnait d’être suivi.

« Par­don­nez cette intru­sion. Je me pré­sente : Rupert Beau­re­gard Whit­combe. Je crois que nous avons… des connais­sances communes. »

Osman n’avait jamais enten­du ce nom. Mais quelque chose, dans la manière dont l’homme le pro­non­çait, sug­gé­rait qu’il aurait dû.

« Entrez », dit-il.

Whit­combe entra avec la démarche pru­dente d’un homme qui s’attend à mar­cher sur un piège. Il remar­qua le chat sur le lit et s’arrêta net.

« Magni­fique créa­ture », murmura-t-il.

Sa voix avait chan­gé. L’embarras avait dis­pa­ru, rem­pla­cé par quelque chose d’autre — de la recon­nais­sance, peut-être, ou de la nostalgie.

« Les chats blancs sont des mes­sa­gers, vous savez. À Constan­ti­nople, on dit qu’ils voient les deux mondes. »

Osman fron­ça les sour­cils. « Vous connais­sez Constantinople ? »

« Le Pera Palace. » Whit­combe sou­rit — un sou­rire étrange, qui sem­blait s’adresser à des sou­ve­nirs plu­tôt qu’à son inter­lo­cu­teur. « J’y ai séjour­né, il y a quelques années. Une affaire de… disons, de docu­ments per­dus. Les eaux relient les villes, vous savez. Sous la sur­face, tout communique. »

Il s’approcha de la fenêtre et regar­da le Danube. La lumière du soir décou­pait sa sil­houette en ombre chinoise.

« Je ne reste pas long­temps, reprit-il. Je ne suis même pas enre­gis­tré à l’hôtel. Offi­ciel­le­ment, je ne suis jamais venu. Mais j’ai appris que vous étiez ici, et j’ai pen­sé… » Il hési­ta. « Vous por­tez quelque chose, n’est-ce pas ? Une lettre. Avec un sceau particulier. »

Osman ne répon­dit pas. Son silence était une réponse en soi.

« Ne l’ouvrez pas encore, dit Whit­combe. Pas avant d’avoir com­pris ce qu’elle signi­fie. Il y a des gens dans cet hôtel qui la cherchent. Des gens qui ne recu­le­ront devant rien. »

« Qui êtes-vous exac­te­ment, Mon­sieur Whitcombe ? »

L’Anglais se retour­na. Dans la lumière décli­nante, ses yeux sem­blaient plus vieux que son visage — des yeux qui avaient vu trop de choses.

« Quelqu’un qui a joué à ce jeu avant vous. Quelqu’un qui a failli tout perdre. » Il mar­cha vers la porte. « La Confré­rie des Eaux Vives existe depuis le XVIe siècle. Elle a pro­té­gé cer­tains secrets pen­dant quatre cents ans. Vous êtes deve­nu, sans le vou­loir, l’un de ses gardiens. »

« La Confré­rie des… »

Mais Whit­combe avait déjà ouvert la porte.

« Nous ne nous rever­rons pro­ba­ble­ment pas, dit-il. Mais si vous avez besoin d’aide, cher­chez le signe des eaux. Ceux qui le portent vous reconnaîtront. »

Il sou­le­va son cha­peau — un geste d’un autre âge, d’une élé­gance sur­an­née — et dis­pa­rut dans le couloir.

Osman res­ta un moment immo­bile, la main sur la poi­gnée de la porte. Puis il se pré­ci­pi­ta dans le couloir.

Vide.

Le pater­nos­ter mon­tait et des­cen­dait dans son mou­ve­ment per­pé­tuel. Les appliques murales dif­fu­saient leur lumière jaune. Mais de Rupert Beau­re­gard Whit­combe, nulle trace.

Osman revint dans sa chambre. Le chat Pamuk le regar­dait avec cette expres­sion que les chats réservent aux humains par­ti­cu­liè­re­ment obtus.

« Tu l’as vu, toi ? »

Le chat cli­gna des yeux. Len­te­ment. Délibérément.

Osman s’assit sur le lit. La Confré­rie des Eaux Vives. Le signe des eaux. Des gar­diens. Il avait l’impression d’être tom­bé dans un roman de ces Anglais excen­triques qui écri­vaient des his­toires de socié­tés secrètes et de tré­sors perdus.

Sauf que ce n’était pas un roman. L’archiviste Fekete avait vrai­ment dis­pa­ru. La lettre dans sa poche était vrai­ment réelle. Et l’homme qui venait de le visi­ter — cet étrange Whit­combe — n’avait pas eu l’air de plaisanter.

Il sor­tit la lettre. La regar­da. La ran­gea sans l’ouvrir.

Pas encore, avait dit Whit­combe. Pas avant d’avoir compris.

Osman ne com­pre­nait rien du tout. Mais il com­men­çait à sen­tir les contours de quelque chose — une forme dans le brouillard, un motif dans le chaos.

Cette nuit-là, il dor­mit mal. Il rêva d’eau — de cou­loirs inon­dés, de lettres qui flot­taient, d’un chat blanc qui nageait vers une lumière lointaine.

Quand il se réveilla, l’aube poin­tait sur le Danube, et le chat Pamuk avait disparu.

Le chat réap­pa­rut au petit-déjeu­ner, comme si de rien n’était.

Osman le trou­va dans le hall, assis près de la récep­tion, en grande conver­sa­tion silen­cieuse avec M. Kirá­ly le concierge. Le concierge cares­sait le chat avec une fami­lia­ri­té sur­pre­nante — lui qui sem­blait inca­pable d’un geste affec­tueux envers quoi que ce fût.

« Votre chat s’est pro­me­né cette nuit, Effen­di, dit Kirá­ly sans lever les yeux. Il a explo­ré les sous-sols. »

« Les sous-sols ? »

« L’hôtel a des sous-sols éten­dus. Chauf­fe­rie, buan­de­rie, réserves. Et d’autres choses. » Kirá­ly grat­ta le chat der­rière les oreilles. « Les chats trouvent tou­jours les pas­sages. C’est dans leur nature. »

Osman récu­pé­ra Pamuk, qui se lais­sa faire avec une digni­té offensée.

« Quels passages ? »

Kirá­ly leva enfin les yeux. Son regard était par­fai­te­ment neutre — trop neutre, peut-être.

« Cet hôtel a été construit sur d’anciennes fon­da­tions, Effen­di. Cer­taines datent de l’occupation otto­mane. Les archi­tectes de 1918 ont pré­fé­ré construire par-des­sus plu­tôt que de détruire. » Il haus­sa les épaules. « Ce qui est enter­ré n’est pas tou­jours perdu. »

C’était la phrase la plus longue que Kirá­ly eût jamais pro­non­cée. Osman eut le sen­ti­ment qu’elle signi­fiait beau­coup plus que ses mots.

« Mer­ci, dit-il. Pour l’information. »

« Je vous en prie, Effen­di. » Kirá­ly retour­na à ses registres. « Ah, j’oubliais. Vous avez un visi­teur qui vous attend au salon de thé. Un com­pa­triote, si j’ose dire. »

Un com­pa­triote ? Osman ne connais­sait per­sonne à Buda­pest. Du moins, per­sonne de vivant.

Il se ren­dit au salon de thé, le chat sous le bras. La pièce était presque vide à cette heure mati­nale — quelques clients pre­naient leur café dans un silence reli­gieux. Mais dans un coin, près de la fenêtre, un homme l’attendait.

Un homme en fez.

Osman s’arrêta net. Le fez était bor­deaux, comme le sien. L’homme qui le por­tait avait soixante-dix ans, peut-être plus — un visage buri­né, une barbe blanche taillée court, des yeux d’un noir pro­fond qui sem­blaient avoir contem­plé des empires.

« Osman Fazıl Bey », dit l’homme avec un fort accent turc, celui d’Is­tan­bul. « Asseyez-vous. Nous avons beau­coup à nous dire. »

Osman s’assit. Le turc — son turc natal, qu’il n’avait pas par­lé depuis des semaines — lui fit l’effet d’une eau fraîche après une longue tra­ver­sée du désert.

« Qui êtes-vous ? »

« Quelqu’un qui vous atten­dait. » L’homme sou­rit. « Je m’appelle Hay­red­din Efen­di. J’étais autre­fois biblio­thé­caire au palais de Top­kapı. Avant que le palais ne devienne un musée et que les biblio­thé­caires ne deviennent des fantômes. »

« Com­ment savez-vous qui je suis ? »

« Votre grand-oncle était mon ami. Ibra­him Fazıl Pamuk. Un homme remar­quable. Il m’a par­lé de vous, autre­fois — le jeune neveu qui tra­vaillait au bureau du Grand Vizir. Il était très fier de vous. »

Osman sen­tit quelque chose se ser­rer dans sa poi­trine. Son grand-oncle Ibra­him. Il ne l’avait ren­con­tré que deux fois, enfant — un vieil homme silen­cieux qui sen­tait le tabac et les vieux livres. Il était mort en 1918, pen­dant les der­niers sou­bre­sauts de la guerre.

« Mon grand-oncle… »

« Était le Grand Maître de la Confré­rie des Eaux Vives. » Hay­red­din Efen­di but une gor­gée de café. « Et vous êtes son héritier. »

Le monde sem­bla vaciller légè­re­ment. Le salon de thé, les clients, la lumière du matin — tout devint légè­re­ment irréel.

« Je ne com­prends pas, dit Osman. Je ne sais rien de cette Confré­rie. Je ne sais même pas ce qu’est le Pro­to­cole des Eaux dont tout le monde parle. »

« C’est pré­ci­sé­ment pour­quoi je suis là. » Hay­red­din Efen­di posa sa tasse. « Pour vous expli­quer. Et pour vous pré­pa­rer à ce qui vient. »

CHA­PITRE VI — Disparitions

Hay­red­din Efen­di par­la pen­dant deux heures.

Il racon­ta l’histoire de la Confré­rie des Eaux Vives — une orga­ni­sa­tion née au XVIe siècle, quand les Otto­mans avaient conquis Buda et décou­vert les sources ther­males qui jaillis­saient de la col­line. Les Pachas avaient com­pris que ces eaux avaient des pro­prié­tés par­ti­cu­lières — pas magiques, non, mais… inha­bi­tuelles. Cer­taines gué­ris­saient. D’autres conser­vaient. D’autres encore avaient des effets que per­sonne ne com­pre­nait tout à fait.

La Confré­rie avait été créée pour pro­té­ger ces sources et leurs secrets. Elle comp­tait des Otto­mans, des Hon­grois, des Juifs, des Chré­tiens — tous unis par un ser­ment com­mun. Quand les Habs­bourg avaient repris Buda en 1686, un accord avait été conclu : le Pro­to­cole des Eaux. Les Otto­mans par­ti­raient, mais cer­tains secrets res­te­raient scel­lés, gar­dés par la Confré­rie, qui sur­vi­vrait à tous les régimes.

« Le Pro­to­cole n’est pas qu’un docu­ment, expli­qua Hay­red­din Efen­di. C’est un accord vivant. Une pro­messe. Et sous les bains de cette ville, quelque chose dort — quelque chose que le Pro­to­cole pro­tège depuis deux cent trente-huit ans. »

« Quoi ? »

Le vieil homme secoua la tête. « Je ne sais pas exac­te­ment. Per­sonne ne sait. C’est le secret ultime de la Confré­rie — un secret que seul le Grand Maître connaît. Votre grand-oncle l’a empor­té dans sa tombe. »

« Alors com­ment puis-je être son héri­tier si je ne sais rien ? »

« La lettre que vous por­tez. » Hay­red­din Efen­di dési­gna la poche d’Osman. « Elle contient les ins­truc­tions. Les clés. Tout ce dont vous avez besoin pour deve­nir ce que vous êtes cen­sé être. »

« Com­ment savez-vous que j’ai une lettre ? »

« Parce que c’est moi qui l’ai confiée au vieil homme sur le quai de Sir­ke­ci. » Le biblio­thé­caire sou­rit. « Il fal­lait que quelqu’un vous la remette. Quelqu’un que vous ne connais­siez pas, pour que vous ne puis­siez pas refuser. »

Osman res­ta silen­cieux un moment. Tout cela était absurde — des socié­tés secrètes, des pro­to­coles mil­lé­naires, des héri­tages dont il n’avait jamais enten­du par­ler. Et pour­tant, quelque chose son­nait vrai. Le fez qu’il por­tait, l’obstination de son père à main­te­nir les tra­di­tions, les silences de sa famille quand on évo­quait le grand-oncle Ibra­him — tout cela pre­nait sou­dain un sens nouveau.

« Et si je refuse ? deman­da-t-il. Si je décide de ne pas ouvrir cette lettre, de quit­ter Buda­pest, d’oublier tout cela ? »

Hay­red­din Efen­di le regar­da avec tristesse.

« Alors d’autres la pren­dront. Des gens qui ne devraient pas l’avoir. La Confré­rie est divi­sée, Osman Bey. Cer­tains veulent révé­ler le secret — le vendre, peut-être, ou l’utiliser à des fins poli­tiques. D’autres veulent le gar­der enfoui à jamais. Et au milieu, il y a ceux qui cherchent sim­ple­ment à comprendre. »

« Et vous, Hay­red­din Efen­di ? De quel côté êtes-vous ? »

« Du côté de votre grand-oncle. Du côté de ceux qui croient que cer­tains secrets doivent être pro­té­gés, mais pas oubliés. Qu’il y a une dif­fé­rence entre gar­der et enter­rer. » Il se leva. « Je dois par­tir main­te­nant. On m’observe, comme on vous observe. Mais nous nous rever­rons. Quand vous serez prêt. »

« Prêt à quoi ? »

« À des­cendre. » Hay­red­din Efen­di ajus­ta son fez. « Sous l’eau. Là où tout a commencé. »

Il quit­ta le salon de thé d’un pas éton­nam­ment vif pour son âge. Osman res­ta assis, le café froid devant lui, le chat Pamuk ron­ron­nant sur ses genoux.

Sous l’eau. La phrase réson­nait dans sa tête. Le per­ro­quet de la Contes­sa qui répé­tait « a víz alatt » — sous l’eau. Le mes­sage de Fekete sur la pierre du Pacha. Les sous-sols du Gel­lért, construits sur d’anciennes fon­da­tions ottomanes.

Tout conver­geait vers le même point. Vers le bas. Vers quelque chose d’enfoui.

Ce soir-là, la Contes­sa Sfor­za-Duraz­zo disparut.

Osman apprit la nou­velle au dîner, par Madame Zorić, qui sem­blait consi­dé­rer les dis­pa­ri­tions comme une offense per­son­nelle à son sens de l’ordre.

« Vola­ti­li­sée, dit la veuve. Comme Fekete. Ses malles sont là — les qua­torze —, ses robes sont là, ses bijoux sont là. Même ce mau­dit per­ro­quet est là. Mais elle, envolée. »

« Le per­ro­quet ? » deman­da Osman.

« Dans sa chambre. Il répète la même phrase depuis ce matin. » Madame Zorić fris­son­na. « “A víz alatt. A víz alatt.” Sous l’eau. Encore et encore. C’est insupportable. »

Osman sen­tit un froid lui par­cou­rir l’échine. La Contes­sa avait posé des ques­tions sur les bains, sur les sous-sols, sur les « anciennes gale­ries ». Et main­te­nant elle avait dis­pa­ru, lais­sant der­rière elle un per­ro­quet qui répé­tait « sous l’eau ».

« La police a été prévenue ? »

« La police. » Madame Zorić eut un reni­fle­ment mépri­sant. « La police hon­groise ne s’intéresse pas aux vieilles Ita­liennes excen­triques qui dis­pa­raissent des hôtels ther­maux. Elle a pro­ba­ble­ment fugué avec un amant, disent-ils. À soixante-trois ans. Avec un perroquet. »

Le Baron Szapá­ry inter­vint, sa mous­tache frémissante :

« Deux dis­pa­ri­tions en deux semaines. Ce n’est plus une coïn­ci­dence, c’est une épidémie. »

« Trois, cor­ri­gea Made­moi­selle Bren­ner. Le lift-boy a dis­pa­ru aus­si. Ce matin. Per­sonne ne l’a vu depuis hier soir. »

« Ferenc ? »

« Lui-même. » Made­moi­selle Bren­ner allu­ma une ciga­rette avec des gestes pré­cis. « Le jeune phi­lo­sophe. Celui qui cite Witt­gen­stein dans l’ascenseur. Éva­po­ré. Comme les autres. »

Osman pen­sa à Ferenc — ce gar­çon étrange aux yeux trop vieux, qui par­lait de la limite du monde et du silence néces­saire. Il l’avait vu la veille, dans le pater­nos­ter. « Ce dont on ne peut par­ler, il faut le taire », avait-il dit. Comme s’il savait quelque chose qu’il ne pou­vait pas dire.

Et main­te­nant il avait disparu.

Trois per­sonnes. Un archi­viste. Une contes­sa. Un lift-boy. Qu’avaient-ils en commun ?

Tous les trois s’étaient inté­res­sés aux bains. Tous les trois avaient posé des ques­tions sur l’histoire otto­mane du Gel­lért. Et tous les trois avaient dis­pa­ru sans lais­ser de trace — sauf un cha­peau flot­tant et un per­ro­quet qui répé­tait « sous l’eau ».

Le dîner se pour­sui­vit dans une atmo­sphère ten­due. Mon­sieur Ler­mon­tov essaya de racon­ter une his­toire drôle impli­quant un cha­meau et le prince Yous­sou­pov, mais per­sonne n’écouta. Miss Hatha­way des­si­na avec une appli­ca­tion ner­veuse. Herr Dok­tor Grosz était absent — pour la pre­mière fois depuis l’arrivée d’Osman.

Le joueur d’échecs aus­si était absent. Sa table, dans le coin, res­tait vide.

Après le dîner, Osman mon­ta à sa chambre. Le chat Pamuk l’attendait sur le lit, dans sa posi­tion habi­tuelle. Mais quelque chose était différent.

Sur le bureau, à côté de la lampe, il y avait une pièce d’échecs.

Une dame blanche.

Osman s’approcha. La pièce était en ivoire, fine­ment sculp­tée, ancienne. Elle n’était pas là ce matin. Elle n’était pas là quand il était des­cen­du dîner.

Quelqu’un était entré dans sa chambre. Encore.

Il prit la dame, l’examina. À sa base, gra­vés dans l’ivoire, trois mots en carac­tères arabes : Gar­dien des Eaux.

Le mes­sage était clair. Ou plu­tôt, le mes­sage était un aver­tis­se­ment : on savait qui il était, on savait pour­quoi il était là, et on lui rap­pe­lait son rôle.

Mais qui avait lais­sé cette pièce ? Un ami ou un enne­mi ? Un membre de la Confré­rie ou quelqu’un qui cher­chait à le manipuler ?

Osman ran­gea la dame dans sa poche, à côté de la lettre. Deux objets. Deux mys­tères. Deux clés vers quelque chose qu’il ne com­pre­nait pas encore.

Le chat Pamuk le regar­dait avec ses yeux bleus insondables.

« Tu sais ce qui se passe, n’est-ce pas ? » dit Osman.

Le chat sau­ta du lit et mar­cha vers la porte. Il s’arrêta, se retour­na, et miau­la — un miau­le­ment bref, impérieux.

« Tu veux que je te suive ? »

Le chat miau­la de nou­veau. C’était la pre­mière fois qu’il émet­tait un son depuis son arrivée.

Osman hési­ta. Suivre un chat dans un hôtel où des gens dis­pa­rais­saient n’était peut-être pas l’idée la plus sage. Mais quelque chose — l’intuition, la curio­si­té, ou sim­ple­ment l’ennui d’attendre que les choses arrivent — le pous­sa à ouvrir la porte.

Le chat s’élança dans le cou­loir. Osman le suivit.

Lire la suite…

Tags de cet article: , ,