La confrérie des eaux
Les Chroniques du Gellért — Tome 1
La confrérie des eaux
Chapitres 19 et 20
CHAPITRE XIX — La Chambre du Pacha
Une semaine passa.
Grosz avait officiellement quitté Budapest pour des « raisons de santé ». La vie au Gellért reprit son cours.
Un soir, Osman descendit seul aux bains secrets.
Il entra dans l’eau. Il ne venait pas pour ouvrir la chambre. Il venait pour autre chose.
Je suis là, pensa-t-il. Je suis le gardien. Montrez-moi ce que je dois savoir.
L’eau frémit. Des images affluèrent — son grand-oncle Ibrahim jeune, Samuel Weisz au XVIIe siècle, le Pamuk scellant la chambre, des Romains, des peuples plus anciens encore.
Et il comprit enfin ce que signifiait « fermer le cercle ».
La source gardait une promesse — que certaines choses seraient protégées, génération après génération. Le cercle, c’était la chaîne des gardiens. De Ahmed Fazıl en 1686 à lui.
Le dernier ? Ou le premier d’une nouvelle lignée ?
En remontant, il croisa Nigel.
« Je voulais m’excuser. Pour tout. Pour vous avoir espionné. »
« Vous faisiez votre devoir. » Osman sourit. « Mais cessez de m’appeler “Fazıl Bey”. Nous avons combattu ensemble. Appelez-moi Osman. »
Nigel s’illumina.
« Et vous pouvez m’appeler Nigel. Même si tout le monde le fait déjà. »
CHAPITRE XX — Épilogue
Un mois plus tard, Osman Fazıl Bey était toujours au Gellért.
L’hiver s’installait sur Budapest. Mais au Gellért, la chaleur des thermes créait une bulle hors du temps.
Un après-midi de décembre, il reçut une lettre de Londres.
Cher Monsieur Fazıl Bey,
J’ai appris que la situation à Budapest s’était clarifiée. J’en suis heureux.
Les eaux relient les villes, vous savez. Sous la surface, tout communique. Ce que vous gardez à Budapest, d’autres le gardent ailleurs — à Constantinople, à Londres, à Rome.
Nous sommes une chaîne. Et vous êtes maintenant l’un de ses maillons.
- B. Whitcombe
Ce soir-là, il monta sur le toit — une terrasse cachée d’où l’on voyait tout Budapest.
Le chat Pamuk l’avait suivi.
« Tu sais, dit Osman, je ne suis toujours pas sûr d’avoir fait le bon choix. »
Le chat ne répondit pas.
« Grosz avait peut-être raison. Sur le fond. Garder un secret qui pourrait sauver des vies… c’est peut-être un crime. »
Le chat bâilla.
« Mais prendre par la force n’était pas la solution non plus. » Osman soupira. « Le problème, c’est que je ne sais pas quelle est la solution. S’il y en a une. »
Il pensa à la source. À tout ce qu’elle contenait.
« Je ferai des erreurs. J’en ai déjà fait. J’en ferai d’autres. Je ne suis pas à la hauteur de ce rôle. Je ne le serai peut-être jamais. »
Le chat le regardait avec ses yeux bleus.
« Mais je continuerai quand même. Parce que c’est tout ce que je peux faire. »
Ce n’était pas une déclaration héroïque. C’était juste une constatation. Fatiguée. Résignée. Vraie.
Il était là maintenant. Dans cet hôtel étrange, parmi ces gens étranges, gardien d’un secret dont il n’était pas certain qu’il méritât d’être gardé.
C’était un rôle qu’il n’avait pas choisi. C’était un rôle qu’il avait accepté.
Et parfois — pas toujours, mais parfois — c’était la même chose.
Le Danube coulait vers la mer Noire. Vers Constantinople. Vers tout ce qu’Osman avait perdu et tout ce qu’il avait trouvé et tout ce qu’il n’avait pas encore compris.
Sous les bains du Gellért, la source attendait. Patiente. Éternelle.
Et quelque part dans la nuit, un chat blanc ronronnait. Parce que les chats ronronnent. Parce que le monde continue.
Même quand on ne sait pas pourquoi.
FIN DU TOME I
Osman Fazıl Bey reviendra peut-être dans
LES CHRONIQUES DU GELLÉRT Tome II