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La confré­rie des eaux

Les Chro­niques du Gel­lért — Tome 1

La confré­rie des eaux

Cha­pitres 16 à 18

 

CHA­PITRE XVI — L’Académie

Ce soir-là, Made­moi­selle Bren­ner l’invita à un concert à l’Académie Liszt.

« Vous résis­tez encore, lui dit-elle pen­dant l’entracte. Vous n’avez pas encore accep­té ce que vous êtes. »

« Parce que si je l’accepte, il ne reste rien d’autre. »

« Non. Vous le por­tez parce que c’est ce que vous êtes. Un Otto­man. Le der­nier, peut-être. Et vous avez déci­dé que cette par­tie de vous ne mour­rait pas. C’est la même chose avec le reste — la Confré­rie, le secret, votre rôle de gar­dien. Vous n’avez pas à l’accepter parce qu’on vous l’impose. Vous pou­vez l’accepter parce que c’est ce que vous êtes. »

En sor­tant de l’Académie, Osman trou­va une par­ti­tion dans sa poche — quelques mesures de pia­no grif­fon­nées, avec une anno­ta­tion en turc ottoman :

La troi­sième note ouvre la porte. La sep­tième la referme. N’oubliez pas de refermer.

Demain, il irait aux bains Király.

CHA­PITRE XVII — Le Piège

Les bains Kirá­ly étaient les plus anciens de Buda­pest encore en activité.

Construits par le Pacha Ars­lan en 1565, ils avaient sur­vé­cu à quatre siècles de guerres, de révo­lu­tions et de chan­ge­ments de régime. La cou­pole otto­mane était intacte, per­cée d’étoiles de lumière comme celle des bains Rudas.

Osman s’y ren­dit au cré­pus­cule. Il por­tait la clé de bronze dans sa poche, la par­ti­tion mys­té­rieuse pliée contre son cœur.

Le lion qui pleure.

Dans la salle prin­ci­pale, sous la grande cou­pole, il le trou­va enfin. Un bas-relief de pierre — un lion cou­ché, la gueule ouverte. Et de cette gueule, un filet d’eau s’écoulait en permanence.

Sous le lion, dans l’ombre : une serrure.

Osman sor­tit la clé de bronze. Elle s’inséra par­fai­te­ment. Un déclic. Le mur cou­lis­sa, révé­lant une ouver­ture sombre.

Le pas­sage.

Il entra.

L’obscurité était totale. Osman avan­ça à tâtons. Au bout de quelques minutes, une lueur — une salle sou­ter­raine où plu­sieurs pas­sages se rejoignaient.

Et au centre, trois hommes l’attendaient.

Grosz. Et ses deux acolytes.

« Mon­sieur Fazıl Bey. Comme c’est aimable à vous de nous rejoindre. »

« Com­ment saviez-vous que je viendrais ? »

« La par­ti­tion. L’accordeur de pia­no tra­vaille pour moi. »

Osman était tom­bé dans le piège.

Ils mar­chèrent vers le Gel­lért. Grosz bavar­dait, mais cette fois, quelque chose dans sa voix était dif­fé­rent. Moins triom­phant. Plus… fatigué.

« Vous savez pour­quoi je fais tout ça, Fazıl Bey ? »

« Pour le pou­voir. Pour le savoir. »

« C’est ce que je dis, oui. » Grosz eut un rire amer. « C’est plus simple ain­si. Les gens com­prennent la cupidité. »

« Et ce n’est pas votre vrai motif ? »

Grosz ne répon­dit pas tout de suite.

« J’avais un fils, dit-il fina­le­ment. Hein­rich. Il est mort en 1919. La grippe espa­gnole. Il avait huit ans. Pen­dant trois jours, je l’ai regar­dé mou­rir. Les méde­cins ne pou­vaient rien faire. Et moi — moi qui avais pas­sé ma vie à étu­dier les eaux, les sources, les pro­prié­tés cura­tives — je ne pou­vais rien faire non plus. »

« Je suis désolé. »

« Ne soyez pas déso­lé. Soyez hon­nête. » Grosz le regar­da avec une inten­si­té sou­daine. « Vous avez vu ce que contient cette source. Des mil­lé­naires de savoir. Des connais­sances médi­cales per­dues. Des remèdes que per­sonne n’utilise parce qu’ils sont “secrets”, parce qu’ils sont “pro­té­gés”. Com­bien d’enfants comme Hein­rich sont morts pen­dant que la Confré­rie gar­dait ses pré­cieux mys­tères ? Com­bien de mères ont pleu­ré pen­dant que des vieillards en robes déci­daient que le monde n’était pas “prêt” ? »

Osman ne répon­dit pas. Parce qu’il n’avait pas de réponse.

« J’ai décou­vert l’existence de la source il y a cinq ans. Et j’ai com­pris que mon fils aurait pu être sau­vé. Que des mil­lions de gens auraient pu être sau­vés. Si seule­ment quelqu’un avait eu le cou­rage de par­ta­ger au lieu de garder. »

« Vous ne savez pas ça. »

« Non. Mais je le crois. » Grosz sou­pi­ra. « Vous croyez que je suis un monstre. Un homme cupide qui veut le pou­voir. C’est plus simple de pen­ser ça. Ça vous per­met de me com­battre sans vous poser de questions. »

« Vous avez mena­cé de me tuer. »

« Oui. Et je le ferai si néces­saire. Mais pas par plai­sir. Parce que je crois — vrai­ment, pro­fon­dé­ment — que gar­der ce secret est un crime. Que chaque jour où la source reste cachée, des gens meurent qui auraient pu vivre. »

Osman pen­sa à ce qu’il avait vu dans la source. Les gar­diens qui avaient tra­hi. Les Fazıl qui avaient détour­né les yeux.

Grosz avait-il raison ?

« Vous pen­sez que vous êtes dif­fé­rent, dit Osman. Que vos inten­tions sont pures. »

« Oui. »

« C’est ce qu’ils pensent tous. Tous ceux qui ont vou­lu prendre au lieu de gar­der. » Osman secoua la tête. « Je ne dis pas que gar­der est juste. Mais prendre par la force, en mena­çant, en mani­pu­lant… ça ne peut pas être le bon choix non plus. »

« Alors quoi ? On attend ? On laisse mou­rir les gens ? »

Osman n’avait pas de réponse.

Et le pire, c’est que Grosz le savait.

Ils arri­vèrent au ham­mam caché sous le Gellért.

Grosz essaya de boire à la source. Rien ne se pas­sa — il ne pou­vait pas « boire sans soif ».

« Alors vous allez l’ouvrir pour moi. »

« Non. La source sait qui boit et pour­quoi. Si j’ouvre la chambre avec l’intention de vous la livrer, elle le saura. »

Grosz le fixa un long moment.

« Alors je n’ai plus besoin de vous. » Il fit un signe à ses hommes. « Tuez-les. »

Et c’est alors que les lumières s’éteignirent.

CHA­PITRE XVIII — L’Ascenseur

L’obscurité dura une seconde. Puis des torches s’allumèrent — por­tées par des sil­houettes qui émer­geaient de partout.

Sán­dor. Madame Zorić avec un para­pluie. Le Baron Szapá­ry. Made­moi­selle Bren­ner, un pis­to­let à la main.

La Confré­rie.

« Herr Dok­tor Grosz. Vous n’auriez pas dû venir ici. »

Grosz recu­la. Ses hommes étaient lar­ge­ment dépas­sés en nombre.

« Ceci n’est pas fini, sif­fla-t-il. Vous ne pou­vez pas gar­der ce secret éternellement. »

« Peut-être pas, dit Osman. Mais nous essaierons. »

Grosz se jeta sou­dain dans le bas­sin — vers la pierre du Pacha, essayant de for­cer le passage.

Osman plon­gea à sa suite.

Ils lut­tèrent sous l’eau. Osman posa ses mains sur la pierre.

Pro­tège, pen­sa-t-il. Pro­tège ce qui ne doit pas être pris.

La pierre vibra. Une lumière bleu­tée. Et une force invi­sible repous­sa Grosz vers la surface.

La source l’avait reconnu.

Grosz fut emme­né. Osman sor­tit du bas­sin, épuisé.

« C’est fini ? »

« Pour l’instant, dit Sán­dor. Mais il y aura d’autres comme lui. Il y en a toujours. »

Ferenc l’accompagna à sa chambre.

« Ce dont on ne peut par­ler, il faut le taire, dit le lift-boy. Mais ce qu’on peut faire, il faut le faire. »

Le chat Pamuk l’attendait sur le lit.

« C’est fini, lui dit Osman. Pour l’instant. »

Le chat cli­gna des yeux. Len­te­ment. Délibérément.

Osman s’effondra sur le lit et dor­mit jusqu’au len­de­main midi.

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