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La confré­rie des eaux

Les Chro­niques du Gel­lért — Tome 1

La confré­rie des eaux

Cha­pitres 13 à 15

 

CHA­PITRE XIII — La Synagogue

Une semaine passa.

Une semaine étran­ge­ment nor­male, après tout ce qui s’était pas­sé. Osman reprit ses habi­tudes — les bains le matin, le thé avec Madame Zorić l’après-midi, les dîners dans la grande salle où les mêmes per­son­nages jouaient les mêmes rôles. Mon­sieur Ler­mon­tov racon­tait tou­jours ses his­toires impos­sibles. Miss Hatha­way des­si­nait tou­jours les mou­lures. Le per­ro­quet Gari­bal­di, orphe­lin de sa maî­tresse dis­pa­rue, avait été adop­té par le Baron Szapá­ry et criait désor­mais des mots en hon­grois plu­tôt qu’en italien.

La Contes­sa Sfor­za-Duraz­zo n’avait jamais été retrou­vée. Ni l’archiviste Fekete. La police avait clas­sé les affaires, faute de preuves et d’intérêt.

Grosz avait dis­pa­ru lui aus­si — de l’hôtel, de Buda­pest, peut-être du pays. Per­sonne ne savait où il était allé. Per­sonne ne posait de questions.

Osman pas­sait ses soi­rées à réflé­chir. La source. Les mémoires. Le savoir accu­mu­lé pen­dant des siècles. Il y avait tant de choses qu’il ne com­pre­nait pas encore. Tant de ques­tions sans réponses.

Un matin, Madame Zorić lui ten­dit une carte de visite pen­dant leur par­tie de bridge.

« Un homme est venu vous cher­cher hier, dit-elle. Pen­dant que vous étiez aux bains. Il a lais­sé ceci. »

La carte était simple, élé­gante : « M. Józ­sef Weisz. Anti­quaire. Buda. » Et au dos, écrit à la main : « Fekete m’a par­lé de vous avant de dis­pa­raître. Je crois avoir quelque chose qui vous intéresse. »

L’adresse menait à une rue étroite de Buda, non loin du Châ­teau. La bou­tique de M. Weisz ne payait pas de mine. Une vitrine pous­sié­reuse expo­sait des objets hété­ro­clites — des livres anciens, des cartes jau­nies, des bibe­lots dont l’âge et la pro­ve­nance res­taient mystérieux.

« Mon­sieur Fazıl Bey, je présume. »

Le vieil homme émer­gea des ombres — soixante-dix ans peut-être, une barbe blanche soi­gneu­se­ment taillée, des yeux vifs der­rière des lunettes à mon­ture d’acier.

« Ma famille vit à Buda depuis le XIVe siècle, expli­qua Weisz après les pré­sen­ta­tions. Mon ancêtre, Samuel Weisz, était l’un des témoins du Pro­to­cole des Eaux. Il a assis­té à la signa­ture de l’accord entre le Pacha et le com­man­deur habsbourgeois. »

Il pous­sa un dos­sier vers Osman.

« Fekete cher­chait un pas­sage — un pas­sage qui reliait les bains Rudas au Gel­lért, en pas­sant sous le Danube. Un pas­sage que même la Confré­rie avait oublié. »

« Et Grosz le sait ? »

« Si Fekete l’a décou­vert, d’autres peuvent l’avoir décou­vert aussi. »

Weisz se leva et revint avec une boîte de bois ancien. À l’intérieur, sur un cous­sin de velours défraî­chi, repo­sait une clé de bronze noir­ci par les siècles, ornée de la tugh­ra de Meh­med IV.

« Samuel Weisz a reçu ceci du Pacha lui-même, avec l’instruction de la remettre au gar­dien quand le moment serait venu. Elle ouvre le pas­sage secret. »

Plus tard, à la Grande Syna­gogue, le rab­bin Hirsch lui révé­la autre chose :

« Un cer­tain Ahmed Fazıl était à Buda en 1686. Il était secré­taire du Pacha. Et selon les archives, c’est lui qui a scel­lé la chambre sous les bains. Pas le Pacha. Le secrétaire. »

Osman res­ta sans voix.

« Votre famille garde ce secret depuis des siècles, Mon­sieur Fazıl Bey. Le sang appelle le sang. L’eau appelle l’eau. Vous n’êtes pas là par hasard. »

CHA­PITRE XIV — Les Weisz

Osman pas­sa la nuit à étu­dier les docu­ments de Samuel Weisz.

Ahmed Fazıl était le plus jeune d’entre nous, mais aus­si le plus dévoué. C’est lui qui a pro­po­sé le sys­tème des gar­diens — une lignée de pro­tec­teurs qui se trans­met­traient le secret de géné­ra­tion en géné­ra­tion, sans jamais appar­te­nir offi­ciel­le­ment à la Confré­rie. Des gar­diens cachés, incon­nus même des autres membres, qui pour­raient rou­vrir la chambre si jamais la Confré­rie faillis­sait à sa mission.

Osman com­prit sou­dain. Sa famille était la gar­dienne ultime — le der­nier recours si tout le reste échouait.

Le len­de­main, Weisz lui mon­tra un autre docu­ment — une page écrite de la main de son grand-oncle Ibrahim :

Quand le der­nier empire tom­be­ra, le der­nier gar­dien se lève­ra. Il vien­dra de l’Est avec le sceau des anciens. Il boi­ra à la source sans soif et ouvri­ra ce qui était fer­mé. Le cercle sera com­plet. La pro­messe sera tenue.

CHA­PITRE XIV bis — L’Insomnie

Il y eut une nuit où Osman ne dor­mit pas.

Ce n’était pas la pre­mière, mais c’était la pire.

Il res­ta allon­gé dans le noir, les yeux ouverts, écou­tant les bruits de l’hôtel. Le grin­ce­ment du pater­nos­ter qui ne s’arrêtait jamais. Le mur­mure loin­tain de l’eau dans les canalisations.

Le chat Pamuk dor­mait sur le fau­teuil près de la fenêtre. Il avait refu­sé le lit ce soir-là, sans rai­son appa­rente. Les chats font ça parfois.

Osman se leva et s’assit au bureau. La clé de bronze était posée là, à côté de la lettre de son grand-oncle et de la dame blanche. Sa col­lec­tion de mys­tères. Sa col­lec­tion de fardeaux.

Je ne suis pas fait pour ça, pen­sa-t-il.

C’était une pen­sée qu’il avait eue cent fois depuis son arri­vée à Buda­pest. Mais cette nuit, elle avait un goût dif­fé­rent. Plus amer. Plus définitif.

Qu’est-ce qu’il fai­sait là, vrai­ment ? Un ancien secré­taire du Grand Vizir, sans emploi, sans pays, sans ave­nir. Un homme qui por­tait un fez par obs­ti­na­tion et une lettre par ignorance.

Je suis un fan­tôme, pen­sa-t-il. Un ves­tige. Comme Madame Zorić. Comme le Baron. Comme tous ces gens qui vivent ici en fai­sant sem­blant que le monde n’a pas changé.

Le chat ouvrit un œil, le regar­da, et le referma.

« Tu ne m’es d’aucune aide », dit Osman.

Il mar­cha jusqu’à la fenêtre. Le Danube cou­lait en contre­bas, noir sous le ciel sans lune. Quelque part dans cette ville, des gens dor­maient. Des gens qui ne savaient rien des sources secrètes et des confré­ries millénaires.

Osman les enviait. Puis il se détes­ta de les envier.

Un gent­le­man otto­man ne s’apitoie pas sur son sort. Un gent­le­man otto­man fait face. Un gent­le­man ottoman…

Il n’y a plus de gent­le­men otto­mans, se dit-il avec amer­tume. Il n’y a plus d’Ottomans du tout. Il n’y a que moi, dans une chambre d’hôtel, à trois heures du matin, en train de par­ler à un chat qui refuse de répondre.

Osman posa sa tête sur le bureau.

Il ne pleu­ra pas. Un gent­le­man otto­man ne pleure pas.

Mais il res­ta là, long­temps, dans le silence de la nuit, avec le poids de tous ces secrets sur ses épaules et per­sonne — per­sonne — pour l’aider à les porter.

Quand l’aube se leva sur le Danube, il était tou­jours assis là. Il n’avait pas dor­mi. Il n’avait rien résolu.

Mais il savait qu’il conti­nue­rait. Pas par cou­rage. Pas par devoir. Par défaut.

Parce qu’il n’avait nulle part ailleurs où aller.

Le chat Pamuk sau­ta sur le bureau, ren­ver­sa l’encrier, et le regar­da avec une satis­fac­tion évidente.

« Mer­ci », dit Osman. « C’est exac­te­ment ce dont j’avais besoin. »

Il net­toya l’encre. Il s’habilla. Il des­cen­dit prendre le petit-déjeuner.

La vie continuait.

C’était peut-être suffisant.

CHA­PITRE XV — Le Bas­tion des Pêcheurs

Osman pas­sa les jours sui­vants à explo­rer Buda­pest, cher­chant l’entrée du pas­sage secret. Rien aux bains Rudas. Rien dans les archives.

Un après-midi, décou­ra­gé, il mon­ta au Bas­tion des Pêcheurs. Une vieille femme l’y abor­da — très âgée, vêtue de noir.

« Votre grand-oncle aimait cet endroit. Il venait ici pour réflé­chir. Avant les grandes décisions. »

« Vous connais­siez mon grand-oncle ? »

« Il y a très long­temps. Nous étions jeunes tous les deux. » Elle posa une main gan­tée sur son bras. « Vous allez devoir choi­sir, Osman Fazıl Bey. Révé­ler ou gar­der. Aucun choix n’est bon. Mais l’un est juste. »

« Com­ment trouve-je le passage ? »

« L’entrée est là où tout a com­men­cé. Là où l’eau jaillit pour la pre­mière fois. Cher­chez le lion qui pleure. »

Elle dis­pa­rut dans la foule.

Le lion qui pleure. Osman réflé­chit. Puis il vit une plaque : « Bains Kirá­ly — Fon­dés en 1565 par le Pacha Arslan. »

Ars­lan. En turc, « lion ».

L’entrée du pas­sage était aux bains Király.

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