La confrérie des eaux
Les Chroniques du Gellért — Tome 1
La confrérie des eaux
Chapitres 10 à 12
CHAPITRE X — Le Retour de Ferenc
De retour au Gellért, Osman trouva l’hôtel en effervescence.
Ferenc était réapparu.
Le lift-boy avait repris son poste au paternoster comme si de rien n’était. Il portait son uniforme impeccable, actionnait les manettes avec sa précision habituelle, et citait Wittgenstein aux clients interloqués.
« Où étiez-vous ? » demanda Madame Zorić, qui l’avait intercepté dans le hall avec l’autorité d’un procureur. « Vous avez disparu pendant trois jours ! »
« Là où les mots ne vont pas, Madame », répondit Ferenc. « Wittgenstein, proposition 7 : ce dont on ne peut parler, il faut le taire. »
Et il retourna à son ascenseur, laissant Madame Zorić dans un état de frustration magnifique.
Osman monta dans le paternoster. La cabine s’ébranla, commençant son ascension perpétuelle.
« Vous allez bien ? » demanda-t-il à voix basse.
Ferenc ne le regarda pas. Ses yeux restaient fixés sur le mécanisme.
« Il y a des oreilles partout, Monsieur Fazıl Bey. Et des yeux. » Il actionna une manette. « Mais oui, je vais bien. On m’a… relâché. Avec un avertissement. »
« Quel avertissement ? »
« Que si je parlais de ce que j’ai vu, il arriverait des choses désagréables. À moi. Et à d’autres. » Ferenc sourit tristement. « Je n’ai pas l’intention de parler. Mais je n’ai pas non plus l’intention d’obéir. »
« Que voulez-vous dire ? »
La cabine atteignit le troisième étage. Ferenc ouvrit la grille.
« Ce soir, dit-il. Minuit. Aux bains. Je vous montrerai ce que je n’ai pas le droit de dire. »
Et il referma la grille, laissant Osman sur le palier.
Dans l’après-midi, Osman commit une erreur.
Il n’y avait pas d’autre mot pour la décrire. Une erreur. Stupide, évitable, impardonnable.
Il était descendu au salon de thé, l’esprit encore occupé par les révélations des archives, quand une femme l’aborda.
Elle était jeune — vingt-cinq ans peut-être — avec des cheveux noirs coupés court à la mode et des yeux d’un vert intense. Elle parlait un allemand parfait avec un léger accent qu’Osman n’arrivait pas à identifier.
« Monsieur Fazıl Bey ? Je me présente : Katarina Novak. Je suis journaliste. J’écris un article sur les hôtels thermaux de Budapest pour un magazine viennois. »
Osman aurait dû se méfier. Il aurait dû poser des questions, demander des références, vérifier son histoire.
Il ne le fit pas.
Peut-être parce qu’elle était jolie. Peut-être parce qu’il était fatigué. Peut-être simplement parce qu’il avait besoin de parler à quelqu’un qui ne faisait pas partie de ce monde de secrets et de conspirations.
Il l’invita à prendre le thé. Ils parlèrent pendant une heure.
Elle posait des questions sur l’histoire ottomane de Budapest, sur les bains, sur les légendes locales. Des questions innocentes, en apparence. Osman répondait avec prudence au début, puis avec moins de prudence à mesure que la conversation avançait.
Il ne lui parla pas de la Confrérie. Pas directement. Mais il mentionna les « anciennes traditions » de l’hôtel. Les « fondations ottomanes » sur lesquelles le Gellért avait été construit. L’« héritage » qu’il était venu chercher à Budapest.
Il ne réalisa son erreur que le soir, quand Ferenc vint le trouver dans sa chambre.
« La femme avec qui vous avez pris le thé, dit le lift-boy sans préambule. Elle n’est pas journaliste. »
Osman sentit son estomac se nouer.
« Comment le savez-vous ? »
« Je l’ai vue parler avec l’un des hommes de Grosz. Dans le hall. Après votre conversation. » Ferenc le regardait sans jugement, mais ses yeux étaient graves. « Elle lui a donné quelque chose. Un papier. Des notes, peut-être. »
Des notes. Sur ce qu’Osman lui avait dit.
Il s’assit lourdement sur le lit. Le chat Pamuk leva la tête, intrigué par ce mouvement brusque.
« Je suis un imbécile, dit Osman.
— Vous êtes humain. » Ferenc s’adossa au mur. « Les humains font confiance. C’est ce qui les rend vulnérables. Et c’est aussi ce qui les rend… humains. »
« Ce n’est pas une excuse. »
« Non. Ce n’est pas une excuse. » Ferenc hésita. « Mais ce n’est pas non plus la fin du monde. Vous ne lui avez rien dit de vraiment important, n’est-ce pas ? »
Osman repassa la conversation dans sa tête. Qu’avait-il dit exactement ? Des généralités. Des allusions. Rien de concret.
Mais assez pour confirmer qu’il savait quelque chose. Assez pour montrer qu’il était important.
« Grosz va savoir que je suis impliqué, dit-il. Si ce n’était pas déjà évident. »
« Grosz le savait déjà. » Ferenc haussa les épaules. « Vous portez un fez. Vous êtes Ottoman. Vous êtes arrivé avec une lettre cachetée. Il n’avait pas besoin d’une espionne pour comprendre que vous étiez au cœur de tout ça. »
C’était vrai. Et pourtant.
Osman se sentait sale. Trahi — non, pas trahi. Il s’était trahi lui-même. Il avait voulu croire qu’une jolie femme s’intéressait à lui pour de bonnes raisons. Il avait voulu, pendant une heure, être autre chose qu’un pion dans un jeu qu’il ne comprenait pas.
Et il avait été stupide.
Le chat Pamuk se leva, s’étira, et vint se frotter contre sa jambe. C’était un geste inhabituel — le chat n’était pas du genre affectueux.
« Même lui sait que vous avez besoin de réconfort », dit Ferenc avec l’ombre d’un sourire.
Osman caressa le chat machinalement.
« Ça m’arrivera encore, dit-il. Des erreurs comme celle-là. Je ne suis pas fait pour ce rôle. Je ne suis pas… »
Il ne termina pas sa phrase. Il ne savait pas ce qu’il n’était pas.
« Personne n’est fait pour aucun rôle, dit Ferenc. On devient ce qu’on doit être. Ou on ne le devient pas. » Il ouvrit la porte. « Ce dont on ne peut parler, il faut le taire. Mais ce qu’on peut apprendre de ses erreurs, il faut l’apprendre. »
Il sortit, laissant Osman seul avec son chat et sa honte.
Cette nuit-là, Osman dormit mal. Il rêva de la femme aux yeux verts — Katarina, si c’était son vrai nom — qui riait en montrant ses notes à Grosz. Dans le rêve, les notes contenaient tout. Tous les secrets. Toutes les faiblesses.
Il se réveilla en sueur, le cœur battant.
Le chat Pamuk dormait sur l’oreiller voisin, parfaitement serein.
« Au moins l’un de nous sait ce qu’il fait », murmura Osman.
Le chat ne répondit pas. Les chats ne répondent jamais. C’est pourquoi leur compagnie est si reposante.
Ou si exaspérante.
Parfois, c’était la même chose.
Le soir, Nigel Ashworth-Pennington vint le trouver.
L’hydrologue britannique avait l’air nerveux — plus nerveux encore que d’habitude.
« Puis-je entrer ? C’est important. »
Osman le fit entrer. Nigel s’assit sur la chaise du bureau, puis se releva, puis se rassit. Ses mains tremblaient légèrement.
« Je vous dois des excuses, commença-t-il. L’autre jour, quand vous m’avez interrogé sur le Protocole… j’ai menti. Ou plutôt, je n’ai pas dit toute la vérité. »
« Je sais. »
« Vous savez ? » Nigel sembla soulagé et inquiet à la fois. « Alors vous savez aussi que… que je fais partie de… »
« La Confrérie des Eaux Vives. Oui. »
Nigel s’affaissa sur sa chaise.
« Comment avez-vous découvert ? »
« On me l’a dit. » Osman s’assit sur le lit, délogeant légèrement Pamuk qui protesta d’un feulement. « Ce que je ne sais pas, c’est de quel côté vous êtes. Gardiens ? Révélateurs ? Ou la troisième faction — celle qui veut simplement comprendre ? »
Nigel secoua la tête.
« Je ne suis d’aucun côté. Ou plutôt… j’étais d’un côté, mais je ne suis plus sûr. » Il se frotta les yeux. « On m’a envoyé ici pour vous observer. Pour évaluer si vous étiez digne de l’héritage de votre grand-oncle. Mais depuis que je vous connais… »
« Vous avez des doutes. »
« Des doutes sur tout. Sur la Confrérie. Sur ce que nous protégeons. Sur ce que nous devrions faire. » Nigel le regarda dans les yeux. « Grosz prépare quelque chose. Il a des gens avec lui — des gens dangereux. Ils vont essayer d’accéder à la chambre, avec ou sans vous. »
« Quand ? »
« Je ne sais pas exactement. Bientôt. Peut-être cette nuit. Peut-être demain. » Nigel se leva. « Je voulais vous prévenir. Parce que vous êtes la seule personne honnête que j’aie rencontrée dans cette histoire. La seule qui ne joue pas un double jeu. »
« Vous en êtes sûr ? »
Nigel sourit — un sourire triste, fatigué.
« Non. Mais j’ai choisi de vous faire confiance. C’est tout ce que j’ai. »
Il partit, laissant Osman avec une nouvelle inquiétude.
Cette nuit. Peut-être cette nuit.
À minuit, Osman descendit aux bains.
Le Gellért était silencieux à cette heure — les clients dormaient, le personnel de nuit somnolait à la réception, seul le paternoster continuait son mouvement perpétuel, vide et obstiné.
Les bains étaient fermés, mais la porte céda sous la pression d’Osman. Elle n’était pas verrouillée — quelqu’un l’avait laissée ouverte pour lui.
L’intérieur était sombre, éclairé seulement par la lumière des lampes de sécurité qui se reflétait sur l’eau des bassins. La vapeur montait doucement, fantomatique.
Ferenc l’attendait près du bassin principal.
« Vous êtes venu, dit-il. Bien. »
À côté de lui se tenait Sándor, le préposé aux serviettes. Et derrière eux, émergeant de l’ombre, Hayreddin Efendi, le vieux bibliothécaire.
« Nous n’avons pas beaucoup de temps, dit Sándor. Les autres — ceux de Grosz — vont tenter quelque chose cette nuit. Nous devons agir les premiers. »
« Agir comment ? »
« Vous devez descendre. » Hayreddin Efendi s’avança. « Dans la chambre du Pamuk. Vous devez voir ce qu’elle contient. Et décider. »
« Décider quoi ? »
« Ce qu’il convient de faire. Garder le secret. Le révéler. Le détruire. » Le vieil homme posa une main sur l’épaule d’Osman. « C’est votre droit, en tant que gardien. Votre grand-oncle n’a jamais voulu choisir. Il a préféré attendre. Et maintenant, il n’y a plus de temps pour attendre. »
Osman regarda le bassin. L’eau était noire dans la pénombre, insondable.
« La clé est dans l’eau, dit-il. Celui qui boit à la source sans soif. Je ne comprends toujours pas. »
« Vous comprendrez quand vous y serez, dit Ferenc. Certaines choses ne peuvent pas être expliquées. Elles doivent être vécues. »
Ils marchèrent vers le mur aux carreaux suspects — celui avec la tughra cachée. Sándor appuya sur les trois carreaux dans le bon ordre. Le panneau coulissa.
L’escalier descendait dans l’obscurité.
Osman prit une grande inspiration et commença à descendre.
CHAPITRE XI — Sous le Gellért
L’escalier semblait ne jamais finir.
Osman descendait, une main sur le mur humide, l’autre tenant une lampe électrique que Sándor lui avait donnée. Derrière lui, Ferenc et Hayreddin suivaient en silence. Sándor était resté en haut, pour monter la garde.
L’air devenait plus chaud à mesure qu’ils descendaient. Plus humide. L’odeur de soufre s’intensifiait, presque suffocante.
Puis l’escalier déboucha sur la salle qu’Osman avait déjà vue — le hammam caché, avec ses colonnes et ses arcs, son bassin octogonal au centre.
Mais cette fois, quelque chose était différent.
La salle n’était pas vide.
Herr Doktor Grosz se tenait près du bassin, entouré de deux hommes en costume sombre. Il avait une lampe à la main et un sourire satisfait sur le visage.
« Ah, Monsieur Fazıl Bey. Je me doutais que vous viendriez. »
Osman s’arrêta net. Derrière lui, il entendit Ferenc jurer à voix basse.
« Comment êtes-vous entré ? »
« Il y a d’autres passages. D’autres portes. La Confrérie n’est pas la seule à connaître les secrets de cet endroit. » Grosz s’approcha, ses pas résonnant sur les dalles de pierre. « Vous avez la lettre de votre grand-oncle, n’est-ce pas ? Celle qui explique comment ouvrir la chambre. »
« Je ne sais pas de quoi vous parlez. »
« Allons, allons. Ne me prenez pas pour un imbécile. » Grosz fit un geste, et ses deux acolytes s’avancèrent. « La lettre. Donnez-la-moi, et personne ne sera blessé. »
Osman ne bougea pas. Son esprit calculait furieusement — deux hommes, plus Grosz, contre lui-même, Ferenc et un vieillard de soixante-dix ans. Les chances n’étaient pas bonnes.
« Pourquoi la voulez-vous ? demanda-t-il, gagnant du temps. Vous savez déjà où est la chambre. Vous n’avez qu’à l’ouvrir. »
« Si c’était aussi simple, je l’aurais déjà fait. » Grosz grimaça. « La chambre est scellée. Protégée. Quelque chose empêche quiconque d’y entrer sans… sans la clé appropriée. Votre grand-oncle connaissait cette clé. Il l’a écrite dans sa lettre. »
« La clé est dans l’eau, dit Osman. C’est tout ce que dit la lettre. »
Grosz le fixa un long moment, cherchant le mensonge sur son visage.
« Vous vous moquez de moi. »
« Pas du tout. » Osman sortit la lettre de sa poche et la tendit. « Lisez vous-même. “La clé est dans l’eau. Celui qui boit à la source sans soif trouvera ce qui est caché.” C’est une énigme. Je ne la comprends pas plus que vous. »
Grosz arracha la lettre et la parcourut. Son visage se décomposa.
« C’est tout ? C’est tout ce qu’il a écrit ? »
« C’est tout. »
L’Allemand froissa le papier avec rage.
« Des siècles de recherche. Des générations d’hommes qui ont cherché ce secret. Et tout ce que nous avons, c’est une énigme de vieillard sénile ! »
« Mon grand-oncle n’était pas sénile, dit Osman calmement. Il était prudent. Il savait que la lettre pourrait tomber en de mauvaises mains. »
Grosz le regarda avec une haine froide.
« Très bien. Si vous ne connaissez pas la réponse, vous êtes inutile. » Il fit un geste à ses hommes. « Tuez-les. Tous les trois. »
Les deux acolytes s’avancèrent. L’un d’eux sortit un couteau.
Et c’est alors que les lumières s’éteignirent.
CHAPITRE XII — Les Factions
L’obscurité fut totale pendant une seconde. Puis des lampes s’allumèrent — pas les lampes électriques, mais des flammes, des torches, portées par des silhouettes qui émergeaient de passages qu’Osman n’avait pas remarqués.
Sándor. Madame Zorić. Le Baron Szapáry. Mademoiselle Brenner. Et d’autres — des visages qu’Osman ne reconnaissait pas, des hommes et des femmes qui portaient tous, quelque part sur leurs vêtements, le signe des eaux.
La Confrérie.
« Herr Doktor Grosz, dit Sándor d’une voix calme. Vous n’auriez pas dû venir ici. »
Grosz recula, ses hommes se regroupant autour de lui.
« Vous ne pouvez rien contre moi. J’ai des protections. Des gens puissants qui… »
« Vos protections ne valent rien ici. » Madame Zorić s’avança, majestueuse dans sa robe noire. « Ceci est un lieu sacré. Un lieu protégé depuis des siècles. Et vous n’y êtes pas le bienvenu. »
Les hommes de Grosz regardèrent autour d’eux, évaluant leurs chances. Ils étaient largement dépassés en nombre.
« Ceci n’est pas fini, siffla Grosz. Vous ne pouvez pas garder ce secret éternellement. »
« Nous ne gardons rien, dit Hayreddin Efendi. Nous sommes des protecteurs. Il y a une différence. » Il fit un geste vers la sortie. « Partez maintenant. Et ne revenez pas. »
Grosz hésita. Puis, ravageant sa dignité, il se dirigea vers un passage latéral, ses hommes sur les talons.
« Nous nous reverrons, Fazıl Bey, lança-t-il par-dessus son épaule. Et la prochaine fois, vos amis ne seront pas là pour vous protéger. »
Il disparut dans l’obscurité.
Le silence retomba sur la salle. Puis Madame Zorić poussa un soupir.
« Quelle désagréable créature. J’ai toujours su qu’il n’était pas vraiment hydrologue. »
Osman se tourna vers les membres de la Confrérie.
« Vous étiez là depuis le début ? Vous saviez qu’il viendrait ? »
« Nous nous doutions, dit Sándor. C’est pourquoi nous vous avons fait venir cette nuit. Pour forcer sa main. Et pour vous montrer que vous n’êtes pas seul. »
Osman regarda le bassin. La pierre du Pacha était toujours là, au fond de l’eau, attendant.
« La clé est dans l’eau, répéta-t-il. Celui qui boit à la source sans soif. » Il se tourna vers Hayreddin Efendi. « Vous savez ce que ça signifie, n’est-ce pas ? »
Le vieux bibliothécaire hocha lentement la tête.
« Je le soupçonne. Mais je n’en suis pas certain. Et c’est à vous de découvrir la vérité. Pas à moi de vous la donner. »
« Pourquoi ? »
« Parce que c’est la règle. Chaque gardien doit trouver son propre chemin. C’est ce qui nous distingue de ceux comme Grosz — ceux qui veulent prendre sans comprendre, posséder sans mériter. »
Osman s’approcha du bassin. L’eau était claire, transparente. Il pouvait voir la pierre gravée au fond — les caractères arabes, la tughra du Pacha, les motifs géométriques.
Celui qui boit à la source sans soif.
Boire sans avoir soif. Faire quelque chose sans nécessité. Sans désir égoïste.
Une idée lui vint.
« L’eau de cette source, dit-il lentement. Elle a des propriétés particulières, n’est-ce pas ? Des propriétés que les gens voudraient exploiter. Guérison. Conservation. Peut-être autre chose. »
« C’est ce qu’on dit », confirma Hayreddin.
« Et si la clé… c’était de ne pas vouloir ces propriétés ? De boire l’eau sans chercher à en tirer profit ? De boire… par respect, plutôt que par désir ? »
Le silence se fit dans la salle. Les membres de la Confrérie échangèrent des regards.
« Votre grand-oncle serait fier », murmura Madame Zorić.
Osman ôta sa veste, puis ses chaussures. Sans hésiter davantage, il entra dans le bassin.
L’eau était chaude — plus chaude qu’il ne s’y attendait. Elle semblait vivante, presque, vibrant contre sa peau comme si elle le reconnaissait.
Il marcha vers le centre du bassin, là où la pierre du Pacha reposait au fond. L’eau lui arrivait à la poitrine maintenant.
Il s’agenouilla.
Il but.
L’eau n’avait pas de goût particulier. Ni soufrée ni minérale — juste de l’eau, pure et simple.
Mais quand Osman la but, quelque chose changea.
Pas en lui — ou peut-être en lui, il n’aurait su le dire. C’était comme si le monde s’était légèrement déplacé, comme si une porte s’était ouverte quelque part, invisible mais présente.
La pierre du Pamuk bougea.
Pas physiquement — elle resta exactement où elle était. Mais quelque chose en elle s’ouvrit. Les caractères arabes gravés sur sa surface se mirent à luire faiblement, d’une lumière bleutée qui n’avait rien de naturel.
Osman recula instinctivement. L’eau autour de lui sembla frémir.
« N’ayez pas peur. » La voix de Hayreddin Efendi résonnait étrangement dans la salle voûtée. « C’est normal. C’est ce qui est censé se passer. »
La lumière s’intensifia. Puis, lentement, la pierre commença à s’enfoncer dans le fond du bassin, révélant une ouverture — un passage qui descendait encore plus profondément.
Osman regarda le trou noir qui venait d’apparaître. De l’eau s’y écoulait doucement, disparaissant dans les ténèbres.
« La chambre du Pacha, murmura Ferenc. Personne ne l’a ouverte depuis… je ne sais pas depuis quand. »
« Depuis 1686, dit Sándor. Depuis que le Pacha Abdurrahman Abdi l’a scellée. »
Osman hésita au bord de l’ouverture. L’obscurité en dessous semblait absolue, impénétrable.
« Je dois descendre ? »
« C’est votre droit, dit Hayreddin. Votre choix. Vous pouvez refermer la pierre et laisser le secret enfoui. Ou vous pouvez descendre et voir ce que vos ancêtres ont protégé pendant des siècles. »
Osman pensa à son grand-oncle Ibrahim, qui n’avait jamais voulu choisir. À son père, qui ne lui avait jamais parlé de la Confrérie. À tous ces hommes qui avaient gardé ce secret sans jamais savoir ce qu’ils gardaient vraiment.
Il pensa à Grosz, qui voulait prendre sans comprendre.
Il pensa à la lettre : « L’eau coule vers le bas. Mais elle peut aussi remonter. »
Il prit une grande inspiration et descendit dans l’ouverture.
Le passage était étroit, à peine assez large pour un homme. L’eau coulait le long des parois, tiède et constante. Osman descendit à tâtons, les pieds glissant sur la pierre humide.
Puis le passage s’élargit, et il déboucha dans une chambre.
C’était une petite salle circulaire, entièrement revêtue de carreaux de faïence bleue — de la faïence d’Iznik, reconnut Osman, la même qui ornait les mosquées de Constantinople. Au centre, un bassin minuscule, à peine plus grand qu’une vasque. Et dans ce bassin, une source.
L’eau jaillissait du fond avec une force tranquille, bouillonnant légèrement avant de s’écouler par un canal qui disparaissait dans le mur. C’était la source originelle — celle dont toutes les autres dérivaient.
Sur les murs, des inscriptions. Des centaines d’inscriptions, en arabe, en latin, en hébreu, en grec, en hongrois. Des noms, des dates, des formules. Et au-dessus de la source, une plaque de métal gravée en turc ottoman :
Ici repose ce qui ne doit pas mourir. Ce qui a été confié aux eaux. Que le gardien protège, mais ne possède pas. Que le sage comprenne, mais ne révèle pas. L’eau est la mémoire. L’eau est la vie. L’eau est la promesse.
Osman s’approcha de la source. L’eau qui en jaillissait avait quelque chose d’hypnotique — une clarté parfaite, une pureté qui semblait impossible.
Il tendit la main et la plongea dans l’eau.
Une sensation le traversa. Pas de la douleur — quelque chose d’autre. Comme si des milliers de souvenirs, des milliers de vies, s’étaient soudain pressés contre sa conscience.
Il vit des images — le Pacha Abdurrahman Abdi scellant la chambre, des soldats habsbourgeois montant la garde, des hommes et des femmes en robes sombres qui venaient boire à la source au fil des siècles.
Puis les images changèrent.
Il vit son grand-oncle Ibrahim. Jeune — trente ans peut-être. Debout dans une rue de Constantinople. 1895 ou 1896, à en juger par les vêtements. Et devant lui, un homme à genoux. Un Arménien, comprit Osman sans savoir comment il le savait. L’homme suppliait. Ibrahim ne bougeait pas.
Derrière Ibrahim, des soldats. Des irréguliers. Ils attendaient un signe.
Ibrahim détourna les yeux. Simplement. Il détourna les yeux et s’éloigna.
Les soldats avancèrent.
Osman voulut retirer sa main de l’eau, mais il ne pouvait pas. Les images continuaient, impitoyables.
Il vit un autre Fazıl — son arrière-grand-père, peut-être, ou un ancêtre plus lointain. Cet homme-là ne détournait pas les yeux. Il tendait la main. Il recevait de l’argent. Beaucoup d’argent. Et en échange, il donnait quelque chose — un flacon d’eau. D’eau de la source.
Il a vendu, comprit Osman. L’un des gardiens a vendu.
L’acheteur était un homme en uniforme autrichien. L’année était 1848, peut-être. La révolution hongroise. L’eau avait servi à quelque chose — Osman ne voyait pas quoi exactement, mais il sentait la mort, la trahison, des hommes pendus à des gibets.
Les images s’accélérèrent. D’autres gardiens. D’autres compromissions. Un Fazıl qui avait bu pour connaître les secrets d’un rival commercial. Un autre qui avait laissé mourir un homme en refusant de partager l’eau qui aurait pu le sauver. Un autre encore qui avait simplement… oublié. Pendant vingt ans, il n’était pas descendu. Il avait vécu sa vie, heureux, ignorant, pendant que la source attendait.
Et entre ces ombres, d’autres images — des gardiens qui avaient tenu bon, qui avaient protégé, qui avaient sacrifié. Mais Osman ne parvenait plus à les voir clairement. Les échecs étaient plus nets. Les trahisons plus vives.
La source ne filtrait pas. Elle montrait tout. Le bien et le mal. La fidélité et la lâcheté. Les moments de grandeur et les petites corruptions quotidiennes.
Osman retira sa main.
Il tremblait. L’eau dégoulinait de ses doigts, tiède et innocente.
Il comprit.
L’eau de cette source ne guérissait pas. Elle ne conservait pas. Elle se souvenait. Elle gardait la mémoire de tous ceux qui y avaient bu — leurs pensées, leurs connaissances, leurs secrets. C’était une bibliothèque vivante, un dépôt de sagesse accumulée depuis des millénaires.
Mais c’était aussi un miroir. Un miroir qui ne mentait pas.
Et Osman venait de voir ce que sa lignée avait vraiment été. Pas des héros. Pas des saints. Des hommes. Avec leurs faiblesses, leurs lâchetés, leurs moments de bassesse. Des hommes qui avaient parfois trahi le serment qu’ils étaient censés garder.
Et moi ? pensa-t-il. Qu’est-ce que je ferai ? Qu’est-ce que je suis capable de faire ?
Il n’avait pas de réponse.
Il remonta lentement, l’esprit encore vibrant des échos de ce qu’il avait vu. L’image de son grand-oncle — ce vieil homme doux dont il gardait un souvenir flou — détournant les yeux pendant qu’on massacrait un innocent. Cette image ne le quitterait plus.
Les membres de la Confrérie l’attendaient autour du bassin. Leurs visages étaient graves, attentifs.
« Vous avez vu », dit Hayreddin Efendi. Ce n’était pas une question.
« Oui. »
« Et vous comprenez pourquoi nous gardons ce secret. »
Osman hésita. La réponse qu’on attendait de lui était simple : oui, le savoir est dangereux, il faut le protéger. Mais ce n’était pas ce qu’il ressentait.
« Je comprends pourquoi vous le gardez, dit-il lentement. Mais je ne suis pas sûr que vous ayez raison. »
Un silence tomba sur la salle. Madame Zorić fronça les sourcils. Sándor échangea un regard avec Hayreddin.
« Que voulez-vous dire ? » demanda le vieil bibliothécaire.
« J’ai vu des choses. Des gardiens qui ont trahi. Des Fazıl qui ont vendu, qui ont détourné les yeux, qui ont oublié. » Osman sortit du bassin, l’eau dégoulinant de ses vêtements. « Le secret n’est pas si bien gardé que ça. Il fuit. Il a toujours fui. Et pendant qu’on le garde, des gens meurent qui auraient pu être sauvés. »
« C’est le prix, dit Madame Zorić. Le prix de la protection. »
« Mais qui décide que ce prix est juste ? » Osman la regarda dans les yeux. « Vous ? Moi ? Mon grand-oncle qui détournait les yeux pendant les massacres ? »
Personne ne répondit.
« Je ne dis pas que Grosz a raison, poursuivit Osman. Il veut prendre, posséder, utiliser. C’est différent. Mais… » Il chercha ses mots. « Garder n’est pas innocent non plus. Garder, c’est aussi choisir qui vit et qui meurt. C’est aussi du pouvoir. »
Hayreddin Efendi hocha lentement la tête.
« Votre grand-oncle disait la même chose, à la fin. C’est pour ça qu’il n’a jamais voulu choisir. Il avait peur de ce que son choix révélerait de lui. »
« Et maintenant c’est à moi de choisir. »
« Oui. »
Osman regarda le bassin. La pierre du Pacha avait repris sa place, scellant de nouveau l’entrée de la chambre. Comme si rien ne s’était passé.
Mais quelque chose avait changé. En lui.
Il savait maintenant que la lignée des Fazıl n’était pas une chaîne de héros. C’était une chaîne d’hommes faillibles, qui avaient fait de leur mieux — et parfois, leur mieux n’avait pas suffi.
Et il était le dernier maillon.
« Je vais rester, dit-il finalement. Pour l’instant. Pas parce que je crois que garder est juste. Mais parce que je ne sais pas encore ce qui serait mieux. »
Ce n’était pas la réponse qu’ils attendaient. Mais c’était la seule qu’il pouvait donner.