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La confré­rie des eaux

Les Chro­niques du Gel­lért — Tome 1

La confré­rie des eaux

Cha­pitres 10 à 12

 

CHA­PITRE X — Le Retour de Ferenc

De retour au Gel­lért, Osman trou­va l’hôtel en effervescence.

Ferenc était réapparu.

Le lift-boy avait repris son poste au pater­nos­ter comme si de rien n’était. Il por­tait son uni­forme impec­cable, action­nait les manettes avec sa pré­ci­sion habi­tuelle, et citait Witt­gen­stein aux clients interloqués.

« Où étiez-vous ? » deman­da Madame Zorić, qui l’avait inter­cep­té dans le hall avec l’autorité d’un pro­cu­reur. « Vous avez dis­pa­ru pen­dant trois jours ! »

« Là où les mots ne vont pas, Madame », répon­dit Ferenc. « Witt­gen­stein, pro­po­si­tion 7 : ce dont on ne peut par­ler, il faut le taire. »

Et il retour­na à son ascen­seur, lais­sant Madame Zorić dans un état de frus­tra­tion magnifique.

Osman mon­ta dans le pater­nos­ter. La cabine s’ébranla, com­men­çant son ascen­sion perpétuelle.

« Vous allez bien ? » deman­da-t-il à voix basse.

Ferenc ne le regar­da pas. Ses yeux res­taient fixés sur le mécanisme.

« Il y a des oreilles par­tout, Mon­sieur Fazıl Bey. Et des yeux. » Il action­na une manette. « Mais oui, je vais bien. On m’a… relâ­ché. Avec un avertissement. »

« Quel avertissement ? »

« Que si je par­lais de ce que j’ai vu, il arri­ve­rait des choses désa­gréables. À moi. Et à d’autres. » Ferenc sou­rit tris­te­ment. « Je n’ai pas l’intention de par­ler. Mais je n’ai pas non plus l’intention d’obéir. »

« Que vou­lez-vous dire ? »

La cabine attei­gnit le troi­sième étage. Ferenc ouvrit la grille.

« Ce soir, dit-il. Minuit. Aux bains. Je vous mon­tre­rai ce que je n’ai pas le droit de dire. »

Et il refer­ma la grille, lais­sant Osman sur le palier.

Dans l’après-midi, Osman com­mit une erreur.

Il n’y avait pas d’autre mot pour la décrire. Une erreur. Stu­pide, évi­table, impardonnable.

Il était des­cen­du au salon de thé, l’esprit encore occu­pé par les révé­la­tions des archives, quand une femme l’aborda.

Elle était jeune — vingt-cinq ans peut-être — avec des che­veux noirs cou­pés court à la mode et des yeux d’un vert intense. Elle par­lait un alle­mand par­fait avec un léger accent qu’Osman n’arrivait pas à identifier.

« Mon­sieur Fazıl Bey ? Je me pré­sente : Kata­ri­na Novak. Je suis jour­na­liste. J’écris un article sur les hôtels ther­maux de Buda­pest pour un maga­zine viennois. »

Osman aurait dû se méfier. Il aurait dû poser des ques­tions, deman­der des réfé­rences, véri­fier son histoire.

Il ne le fit pas.

Peut-être parce qu’elle était jolie. Peut-être parce qu’il était fati­gué. Peut-être sim­ple­ment parce qu’il avait besoin de par­ler à quelqu’un qui ne fai­sait pas par­tie de ce monde de secrets et de conspirations.

Il l’invita à prendre le thé. Ils par­lèrent pen­dant une heure.

Elle posait des ques­tions sur l’histoire otto­mane de Buda­pest, sur les bains, sur les légendes locales. Des ques­tions inno­centes, en appa­rence. Osman répon­dait avec pru­dence au début, puis avec moins de pru­dence à mesure que la conver­sa­tion avançait.

Il ne lui par­la pas de la Confré­rie. Pas direc­te­ment. Mais il men­tion­na les « anciennes tra­di­tions » de l’hôtel. Les « fon­da­tions otto­manes » sur les­quelles le Gel­lért avait été construit. L’« héri­tage » qu’il était venu cher­cher à Budapest.

Il ne réa­li­sa son erreur que le soir, quand Ferenc vint le trou­ver dans sa chambre.

« La femme avec qui vous avez pris le thé, dit le lift-boy sans pré­am­bule. Elle n’est pas journaliste. »

Osman sen­tit son esto­mac se nouer.

« Com­ment le savez-vous ? »

« Je l’ai vue par­ler avec l’un des hommes de Grosz. Dans le hall. Après votre conver­sa­tion. » Ferenc le regar­dait sans juge­ment, mais ses yeux étaient graves. « Elle lui a don­né quelque chose. Un papier. Des notes, peut-être. »

Des notes. Sur ce qu’Osman lui avait dit.

Il s’assit lour­de­ment sur le lit. Le chat Pamuk leva la tête, intri­gué par ce mou­ve­ment brusque.

« Je suis un imbé­cile, dit Osman.

— Vous êtes humain. » Ferenc s’adossa au mur. « Les humains font confiance. C’est ce qui les rend vul­né­rables. Et c’est aus­si ce qui les rend… humains. »

« Ce n’est pas une excuse. »

« Non. Ce n’est pas une excuse. » Ferenc hési­ta. « Mais ce n’est pas non plus la fin du monde. Vous ne lui avez rien dit de vrai­ment impor­tant, n’est-ce pas ? »

Osman repas­sa la conver­sa­tion dans sa tête. Qu’avait-il dit exac­te­ment ? Des géné­ra­li­tés. Des allu­sions. Rien de concret.

Mais assez pour confir­mer qu’il savait quelque chose. Assez pour mon­trer qu’il était important.

« Grosz va savoir que je suis impli­qué, dit-il. Si ce n’était pas déjà évident. »

« Grosz le savait déjà. » Ferenc haus­sa les épaules. « Vous por­tez un fez. Vous êtes Otto­man. Vous êtes arri­vé avec une lettre cache­tée. Il n’avait pas besoin d’une espionne pour com­prendre que vous étiez au cœur de tout ça. »

C’était vrai. Et pourtant.

Osman se sen­tait sale. Tra­hi — non, pas tra­hi. Il s’était tra­hi lui-même. Il avait vou­lu croire qu’une jolie femme s’intéressait à lui pour de bonnes rai­sons. Il avait vou­lu, pen­dant une heure, être autre chose qu’un pion dans un jeu qu’il ne com­pre­nait pas.

Et il avait été stupide.

Le chat Pamuk se leva, s’étira, et vint se frot­ter contre sa jambe. C’était un geste inha­bi­tuel — le chat n’était pas du genre affectueux.

« Même lui sait que vous avez besoin de récon­fort », dit Ferenc avec l’ombre d’un sourire.

Osman cares­sa le chat machinalement.

« Ça m’arrivera encore, dit-il. Des erreurs comme celle-là. Je ne suis pas fait pour ce rôle. Je ne suis pas… »

Il ne ter­mi­na pas sa phrase. Il ne savait pas ce qu’il n’était pas.

« Per­sonne n’est fait pour aucun rôle, dit Ferenc. On devient ce qu’on doit être. Ou on ne le devient pas. » Il ouvrit la porte. « Ce dont on ne peut par­ler, il faut le taire. Mais ce qu’on peut apprendre de ses erreurs, il faut l’apprendre. »

Il sor­tit, lais­sant Osman seul avec son chat et sa honte.

Cette nuit-là, Osman dor­mit mal. Il rêva de la femme aux yeux verts — Kata­ri­na, si c’était son vrai nom — qui riait en mon­trant ses notes à Grosz. Dans le rêve, les notes conte­naient tout. Tous les secrets. Toutes les faiblesses.

Il se réveilla en sueur, le cœur battant.

Le chat Pamuk dor­mait sur l’oreiller voi­sin, par­fai­te­ment serein.

« Au moins l’un de nous sait ce qu’il fait », mur­mu­ra Osman.

Le chat ne répon­dit pas. Les chats ne répondent jamais. C’est pour­quoi leur com­pa­gnie est si reposante.

Ou si exaspérante.

Par­fois, c’était la même chose.

Le soir, Nigel Ash­worth-Pen­ning­ton vint le trouver.

L’hydrologue bri­tan­nique avait l’air ner­veux — plus ner­veux encore que d’habitude.

« Puis-je entrer ? C’est important. »

Osman le fit entrer. Nigel s’assit sur la chaise du bureau, puis se rele­va, puis se ras­sit. Ses mains trem­blaient légèrement.

« Je vous dois des excuses, com­men­ça-t-il. L’autre jour, quand vous m’avez inter­ro­gé sur le Pro­to­cole… j’ai men­ti. Ou plu­tôt, je n’ai pas dit toute la vérité. »

« Je sais. »

« Vous savez ? » Nigel sem­bla sou­la­gé et inquiet à la fois. « Alors vous savez aus­si que… que je fais par­tie de… »

« La Confré­rie des Eaux Vives. Oui. »

Nigel s’affaissa sur sa chaise.

« Com­ment avez-vous découvert ? »

« On me l’a dit. » Osman s’assit sur le lit, délo­geant légè­re­ment Pamuk qui pro­tes­ta d’un feu­le­ment. « Ce que je ne sais pas, c’est de quel côté vous êtes. Gar­diens ? Révé­la­teurs ? Ou la troi­sième fac­tion — celle qui veut sim­ple­ment comprendre ? »

Nigel secoua la tête.

« Je ne suis d’aucun côté. Ou plu­tôt… j’étais d’un côté, mais je ne suis plus sûr. » Il se frot­ta les yeux. « On m’a envoyé ici pour vous obser­ver. Pour éva­luer si vous étiez digne de l’héritage de votre grand-oncle. Mais depuis que je vous connais… »

« Vous avez des doutes. »

« Des doutes sur tout. Sur la Confré­rie. Sur ce que nous pro­té­geons. Sur ce que nous devrions faire. » Nigel le regar­da dans les yeux. « Grosz pré­pare quelque chose. Il a des gens avec lui — des gens dan­ge­reux. Ils vont essayer d’accéder à la chambre, avec ou sans vous. »

« Quand ? »

« Je ne sais pas exac­te­ment. Bien­tôt. Peut-être cette nuit. Peut-être demain. » Nigel se leva. « Je vou­lais vous pré­ve­nir. Parce que vous êtes la seule per­sonne hon­nête que j’aie ren­con­trée dans cette his­toire. La seule qui ne joue pas un double jeu. »

« Vous en êtes sûr ? »

Nigel sou­rit — un sou­rire triste, fatigué.

« Non. Mais j’ai choi­si de vous faire confiance. C’est tout ce que j’ai. »

Il par­tit, lais­sant Osman avec une nou­velle inquiétude.

Cette nuit. Peut-être cette nuit.

À minuit, Osman des­cen­dit aux bains.

Le Gel­lért était silen­cieux à cette heure — les clients dor­maient, le per­son­nel de nuit som­no­lait à la récep­tion, seul le pater­nos­ter conti­nuait son mou­ve­ment per­pé­tuel, vide et obstiné.

Les bains étaient fer­més, mais la porte céda sous la pres­sion d’Osman. Elle n’était pas ver­rouillée — quelqu’un l’avait lais­sée ouverte pour lui.

L’intérieur était sombre, éclai­ré seule­ment par la lumière des lampes de sécu­ri­té qui se reflé­tait sur l’eau des bas­sins. La vapeur mon­tait dou­ce­ment, fantomatique.

Ferenc l’attendait près du bas­sin principal.

« Vous êtes venu, dit-il. Bien. »

À côté de lui se tenait Sán­dor, le pré­po­sé aux ser­viettes. Et der­rière eux, émer­geant de l’ombre, Hay­red­din Efen­di, le vieux bibliothécaire.

« Nous n’avons pas beau­coup de temps, dit Sán­dor. Les autres — ceux de Grosz — vont ten­ter quelque chose cette nuit. Nous devons agir les premiers. »

« Agir comment ? »

« Vous devez des­cendre. » Hay­red­din Efen­di s’avança. « Dans la chambre du Pamuk. Vous devez voir ce qu’elle contient. Et décider. »

« Déci­der quoi ? »

« Ce qu’il convient de faire. Gar­der le secret. Le révé­ler. Le détruire. » Le vieil homme posa une main sur l’épaule d’Osman. « C’est votre droit, en tant que gar­dien. Votre grand-oncle n’a jamais vou­lu choi­sir. Il a pré­fé­ré attendre. Et main­te­nant, il n’y a plus de temps pour attendre. »

Osman regar­da le bas­sin. L’eau était noire dans la pénombre, insondable.

« La clé est dans l’eau, dit-il. Celui qui boit à la source sans soif. Je ne com­prends tou­jours pas. »

« Vous com­pren­drez quand vous y serez, dit Ferenc. Cer­taines choses ne peuvent pas être expli­quées. Elles doivent être vécues. »

Ils mar­chèrent vers le mur aux car­reaux sus­pects — celui avec la tugh­ra cachée. Sán­dor appuya sur les trois car­reaux dans le bon ordre. Le pan­neau coulissa.

L’escalier des­cen­dait dans l’obscurité.

Osman prit une grande ins­pi­ra­tion et com­men­ça à descendre.

CHA­PITRE XI — Sous le Gellért

L’escalier sem­blait ne jamais finir.

Osman des­cen­dait, une main sur le mur humide, l’autre tenant une lampe élec­trique que Sán­dor lui avait don­née. Der­rière lui, Ferenc et Hay­red­din sui­vaient en silence. Sán­dor était res­té en haut, pour mon­ter la garde.

L’air deve­nait plus chaud à mesure qu’ils des­cen­daient. Plus humide. L’odeur de soufre s’intensifiait, presque suffocante.

Puis l’escalier débou­cha sur la salle qu’Osman avait déjà vue — le ham­mam caché, avec ses colonnes et ses arcs, son bas­sin octo­go­nal au centre.

Mais cette fois, quelque chose était différent.

La salle n’était pas vide.

Herr Dok­tor Grosz se tenait près du bas­sin, entou­ré de deux hommes en cos­tume sombre. Il avait une lampe à la main et un sou­rire satis­fait sur le visage.

« Ah, Mon­sieur Fazıl Bey. Je me dou­tais que vous viendriez. »

Osman s’arrêta net. Der­rière lui, il enten­dit Ferenc jurer à voix basse.

« Com­ment êtes-vous entré ? »

« Il y a d’autres pas­sages. D’autres portes. La Confré­rie n’est pas la seule à connaître les secrets de cet endroit. » Grosz s’approcha, ses pas réson­nant sur les dalles de pierre. « Vous avez la lettre de votre grand-oncle, n’est-ce pas ? Celle qui explique com­ment ouvrir la chambre. »

« Je ne sais pas de quoi vous parlez. »

« Allons, allons. Ne me pre­nez pas pour un imbé­cile. » Grosz fit un geste, et ses deux aco­lytes s’avancèrent. « La lettre. Don­nez-la-moi, et per­sonne ne sera blessé. »

Osman ne bou­gea pas. Son esprit cal­cu­lait furieu­se­ment — deux hommes, plus Grosz, contre lui-même, Ferenc et un vieillard de soixante-dix ans. Les chances n’étaient pas bonnes.

« Pour­quoi la vou­lez-vous ? deman­da-t-il, gagnant du temps. Vous savez déjà où est la chambre. Vous n’avez qu’à l’ouvrir. »

« Si c’était aus­si simple, je l’aurais déjà fait. » Grosz gri­ma­ça. « La chambre est scel­lée. Pro­té­gée. Quelque chose empêche qui­conque d’y entrer sans… sans la clé appro­priée. Votre grand-oncle connais­sait cette clé. Il l’a écrite dans sa lettre. »

« La clé est dans l’eau, dit Osman. C’est tout ce que dit la lettre. »

Grosz le fixa un long moment, cher­chant le men­songe sur son visage.

« Vous vous moquez de moi. »

« Pas du tout. » Osman sor­tit la lettre de sa poche et la ten­dit. « Lisez vous-même. “La clé est dans l’eau. Celui qui boit à la source sans soif trou­ve­ra ce qui est caché.” C’est une énigme. Je ne la com­prends pas plus que vous. »

Grosz arra­cha la lettre et la par­cou­rut. Son visage se décomposa.

« C’est tout ? C’est tout ce qu’il a écrit ? »

« C’est tout. »

L’Allemand frois­sa le papier avec rage.

« Des siècles de recherche. Des géné­ra­tions d’hommes qui ont cher­ché ce secret. Et tout ce que nous avons, c’est une énigme de vieillard sénile ! »

« Mon grand-oncle n’était pas sénile, dit Osman cal­me­ment. Il était pru­dent. Il savait que la lettre pour­rait tom­ber en de mau­vaises mains. »

Grosz le regar­da avec une haine froide.

« Très bien. Si vous ne connais­sez pas la réponse, vous êtes inutile. » Il fit un geste à ses hommes. « Tuez-les. Tous les trois. »

Les deux aco­lytes s’avancèrent. L’un d’eux sor­tit un couteau.

Et c’est alors que les lumières s’éteignirent.

CHA­PITRE XII — Les Factions

L’obscurité fut totale pen­dant une seconde. Puis des lampes s’allumèrent — pas les lampes élec­triques, mais des flammes, des torches, por­tées par des sil­houettes qui émer­geaient de pas­sages qu’Osman n’avait pas remarqués.

Sán­dor. Madame Zorić. Le Baron Szapá­ry. Made­moi­selle Bren­ner. Et d’autres — des visages qu’Osman ne recon­nais­sait pas, des hommes et des femmes qui por­taient tous, quelque part sur leurs vête­ments, le signe des eaux.

La Confré­rie.

« Herr Dok­tor Grosz, dit Sán­dor d’une voix calme. Vous n’auriez pas dû venir ici. »

Grosz recu­la, ses hommes se regrou­pant autour de lui.

« Vous ne pou­vez rien contre moi. J’ai des pro­tec­tions. Des gens puis­sants qui… »

« Vos pro­tec­tions ne valent rien ici. » Madame Zorić s’avança, majes­tueuse dans sa robe noire. « Ceci est un lieu sacré. Un lieu pro­té­gé depuis des siècles. Et vous n’y êtes pas le bienvenu. »

Les hommes de Grosz regar­dèrent autour d’eux, éva­luant leurs chances. Ils étaient lar­ge­ment dépas­sés en nombre.

« Ceci n’est pas fini, sif­fla Grosz. Vous ne pou­vez pas gar­der ce secret éternellement. »

« Nous ne gar­dons rien, dit Hay­red­din Efen­di. Nous sommes des pro­tec­teurs. Il y a une dif­fé­rence. » Il fit un geste vers la sor­tie. « Par­tez main­te­nant. Et ne reve­nez pas. »

Grosz hési­ta. Puis, rava­geant sa digni­té, il se diri­gea vers un pas­sage laté­ral, ses hommes sur les talons.

« Nous nous rever­rons, Fazıl Bey, lan­ça-t-il par-des­sus son épaule. Et la pro­chaine fois, vos amis ne seront pas là pour vous protéger. »

Il dis­pa­rut dans l’obscurité.

Le silence retom­ba sur la salle. Puis Madame Zorić pous­sa un soupir.

« Quelle désa­gréable créa­ture. J’ai tou­jours su qu’il n’était pas vrai­ment hydrologue. »

Osman se tour­na vers les membres de la Confrérie.

« Vous étiez là depuis le début ? Vous saviez qu’il viendrait ? »

« Nous nous dou­tions, dit Sán­dor. C’est pour­quoi nous vous avons fait venir cette nuit. Pour for­cer sa main. Et pour vous mon­trer que vous n’êtes pas seul. »

Osman regar­da le bas­sin. La pierre du Pacha était tou­jours là, au fond de l’eau, attendant.

« La clé est dans l’eau, répé­ta-t-il. Celui qui boit à la source sans soif. » Il se tour­na vers Hay­red­din Efen­di. « Vous savez ce que ça signi­fie, n’est-ce pas ? »

Le vieux biblio­thé­caire hocha len­te­ment la tête.

« Je le soup­çonne. Mais je n’en suis pas cer­tain. Et c’est à vous de décou­vrir la véri­té. Pas à moi de vous la donner. »

« Pour­quoi ? »

« Parce que c’est la règle. Chaque gar­dien doit trou­ver son propre che­min. C’est ce qui nous dis­tingue de ceux comme Grosz — ceux qui veulent prendre sans com­prendre, pos­sé­der sans mériter. »

Osman s’approcha du bas­sin. L’eau était claire, trans­pa­rente. Il pou­vait voir la pierre gra­vée au fond — les carac­tères arabes, la tugh­ra du Pacha, les motifs géométriques.

Celui qui boit à la source sans soif.

Boire sans avoir soif. Faire quelque chose sans néces­si­té. Sans désir égoïste.

Une idée lui vint.

« L’eau de cette source, dit-il len­te­ment. Elle a des pro­prié­tés par­ti­cu­lières, n’est-ce pas ? Des pro­prié­tés que les gens vou­draient exploi­ter. Gué­ri­son. Conser­va­tion. Peut-être autre chose. »

« C’est ce qu’on dit », confir­ma Hayreddin.

« Et si la clé… c’était de ne pas vou­loir ces pro­prié­tés ? De boire l’eau sans cher­cher à en tirer pro­fit ? De boire… par res­pect, plu­tôt que par désir ? »

Le silence se fit dans la salle. Les membres de la Confré­rie échan­gèrent des regards.

« Votre grand-oncle serait fier », mur­mu­ra Madame Zorić.

Osman ôta sa veste, puis ses chaus­sures. Sans hési­ter davan­tage, il entra dans le bassin.

L’eau était chaude — plus chaude qu’il ne s’y atten­dait. Elle sem­blait vivante, presque, vibrant contre sa peau comme si elle le reconnaissait.

Il mar­cha vers le centre du bas­sin, là où la pierre du Pacha repo­sait au fond. L’eau lui arri­vait à la poi­trine maintenant.

Il s’agenouilla.

Il but.

L’eau n’avait pas de goût par­ti­cu­lier. Ni sou­frée ni miné­rale — juste de l’eau, pure et simple.

Mais quand Osman la but, quelque chose changea.

Pas en lui — ou peut-être en lui, il n’aurait su le dire. C’était comme si le monde s’était légè­re­ment dépla­cé, comme si une porte s’était ouverte quelque part, invi­sible mais présente.

La pierre du Pamuk bougea.

Pas phy­si­que­ment — elle res­ta exac­te­ment où elle était. Mais quelque chose en elle s’ouvrit. Les carac­tères arabes gra­vés sur sa sur­face se mirent à luire fai­ble­ment, d’une lumière bleu­tée qui n’avait rien de naturel.

Osman recu­la ins­tinc­ti­ve­ment. L’eau autour de lui sem­bla frémir.

« N’ayez pas peur. » La voix de Hay­red­din Efen­di réson­nait étran­ge­ment dans la salle voû­tée. « C’est nor­mal. C’est ce qui est cen­sé se passer. »

La lumière s’intensifia. Puis, len­te­ment, la pierre com­men­ça à s’enfoncer dans le fond du bas­sin, révé­lant une ouver­ture — un pas­sage qui des­cen­dait encore plus profondément.

Osman regar­da le trou noir qui venait d’apparaître. De l’eau s’y écou­lait dou­ce­ment, dis­pa­rais­sant dans les ténèbres.

« La chambre du Pacha, mur­mu­ra Ferenc. Per­sonne ne l’a ouverte depuis… je ne sais pas depuis quand. »

« Depuis 1686, dit Sán­dor. Depuis que le Pacha Abdur­rah­man Abdi l’a scellée. »

Osman hési­ta au bord de l’ouverture. L’obscurité en des­sous sem­blait abso­lue, impénétrable.

« Je dois descendre ? »

« C’est votre droit, dit Hay­red­din. Votre choix. Vous pou­vez refer­mer la pierre et lais­ser le secret enfoui. Ou vous pou­vez des­cendre et voir ce que vos ancêtres ont pro­té­gé pen­dant des siècles. »

Osman pen­sa à son grand-oncle Ibra­him, qui n’avait jamais vou­lu choi­sir. À son père, qui ne lui avait jamais par­lé de la Confré­rie. À tous ces hommes qui avaient gar­dé ce secret sans jamais savoir ce qu’ils gar­daient vraiment.

Il pen­sa à Grosz, qui vou­lait prendre sans comprendre.

Il pen­sa à la lettre : « L’eau coule vers le bas. Mais elle peut aus­si remonter. »

Il prit une grande ins­pi­ra­tion et des­cen­dit dans l’ouverture.

Le pas­sage était étroit, à peine assez large pour un homme. L’eau cou­lait le long des parois, tiède et constante. Osman des­cen­dit à tâtons, les pieds glis­sant sur la pierre humide.

Puis le pas­sage s’élargit, et il débou­cha dans une chambre.

C’était une petite salle cir­cu­laire, entiè­re­ment revê­tue de car­reaux de faïence bleue — de la faïence d’Iznik, recon­nut Osman, la même qui ornait les mos­quées de Constan­ti­nople. Au centre, un bas­sin minus­cule, à peine plus grand qu’une vasque. Et dans ce bas­sin, une source.

L’eau jaillis­sait du fond avec une force tran­quille, bouillon­nant légè­re­ment avant de s’écouler par un canal qui dis­pa­rais­sait dans le mur. C’était la source ori­gi­nelle — celle dont toutes les autres dérivaient.

Sur les murs, des ins­crip­tions. Des cen­taines d’inscriptions, en arabe, en latin, en hébreu, en grec, en hon­grois. Des noms, des dates, des for­mules. Et au-des­sus de la source, une plaque de métal gra­vée en turc ottoman :

Ici repose ce qui ne doit pas mou­rir. Ce qui a été confié aux eaux. Que le gar­dien pro­tège, mais ne pos­sède pas. Que le sage com­prenne, mais ne révèle pas. L’eau est la mémoire. L’eau est la vie. L’eau est la promesse.

Osman s’approcha de la source. L’eau qui en jaillis­sait avait quelque chose d’hypnotique — une clar­té par­faite, une pure­té qui sem­blait impossible.

Il ten­dit la main et la plon­gea dans l’eau.

Une sen­sa­tion le tra­ver­sa. Pas de la dou­leur — quelque chose d’autre. Comme si des mil­liers de sou­ve­nirs, des mil­liers de vies, s’étaient sou­dain pres­sés contre sa conscience.

Il vit des images — le Pacha Abdur­rah­man Abdi scel­lant la chambre, des sol­dats habs­bour­geois mon­tant la garde, des hommes et des femmes en robes sombres qui venaient boire à la source au fil des siècles.

Puis les images changèrent.

Il vit son grand-oncle Ibra­him. Jeune — trente ans peut-être. Debout dans une rue de Constan­ti­nople. 1895 ou 1896, à en juger par les vête­ments. Et devant lui, un homme à genoux. Un Armé­nien, com­prit Osman sans savoir com­ment il le savait. L’homme sup­pliait. Ibra­him ne bou­geait pas.

Der­rière Ibra­him, des sol­dats. Des irré­gu­liers. Ils atten­daient un signe.

Ibra­him détour­na les yeux. Sim­ple­ment. Il détour­na les yeux et s’éloigna.

Les sol­dats avancèrent.

Osman vou­lut reti­rer sa main de l’eau, mais il ne pou­vait pas. Les images conti­nuaient, impitoyables.

Il vit un autre Fazıl — son arrière-grand-père, peut-être, ou un ancêtre plus loin­tain. Cet homme-là ne détour­nait pas les yeux. Il ten­dait la main. Il rece­vait de l’argent. Beau­coup d’argent. Et en échange, il don­nait quelque chose — un fla­con d’eau. D’eau de la source.

Il a ven­du, com­prit Osman. L’un des gar­diens a vendu.

L’acheteur était un homme en uni­forme autri­chien. L’année était 1848, peut-être. La révo­lu­tion hon­groise. L’eau avait ser­vi à quelque chose — Osman ne voyait pas quoi exac­te­ment, mais il sen­tait la mort, la tra­hi­son, des hommes pen­dus à des gibets.

Les images s’accélérèrent. D’autres gar­diens. D’autres com­pro­mis­sions. Un Fazıl qui avait bu pour connaître les secrets d’un rival com­mer­cial. Un autre qui avait lais­sé mou­rir un homme en refu­sant de par­ta­ger l’eau qui aurait pu le sau­ver. Un autre encore qui avait sim­ple­ment… oublié. Pen­dant vingt ans, il n’était pas des­cen­du. Il avait vécu sa vie, heu­reux, igno­rant, pen­dant que la source attendait.

Et entre ces ombres, d’autres images — des gar­diens qui avaient tenu bon, qui avaient pro­té­gé, qui avaient sacri­fié. Mais Osman ne par­ve­nait plus à les voir clai­re­ment. Les échecs étaient plus nets. Les tra­hi­sons plus vives.

La source ne fil­trait pas. Elle mon­trait tout. Le bien et le mal. La fidé­li­té et la lâche­té. Les moments de gran­deur et les petites cor­rup­tions quotidiennes.

Osman reti­ra sa main.

Il trem­blait. L’eau dégou­li­nait de ses doigts, tiède et innocente.

Il com­prit.

L’eau de cette source ne gué­ris­sait pas. Elle ne conser­vait pas. Elle se sou­ve­nait. Elle gar­dait la mémoire de tous ceux qui y avaient bu — leurs pen­sées, leurs connais­sances, leurs secrets. C’était une biblio­thèque vivante, un dépôt de sagesse accu­mu­lée depuis des millénaires.

Mais c’était aus­si un miroir. Un miroir qui ne men­tait pas.

Et Osman venait de voir ce que sa lignée avait vrai­ment été. Pas des héros. Pas des saints. Des hommes. Avec leurs fai­blesses, leurs lâche­tés, leurs moments de bas­sesse. Des hommes qui avaient par­fois tra­hi le ser­ment qu’ils étaient cen­sés garder.

Et moi ? pen­sa-t-il. Qu’est-ce que je ferai ? Qu’est-ce que je suis capable de faire ?

Il n’avait pas de réponse.

Il remon­ta len­te­ment, l’esprit encore vibrant des échos de ce qu’il avait vu. L’image de son grand-oncle — ce vieil homme doux dont il gar­dait un sou­ve­nir flou — détour­nant les yeux pen­dant qu’on mas­sa­crait un inno­cent. Cette image ne le quit­te­rait plus.

Les membres de la Confré­rie l’attendaient autour du bas­sin. Leurs visages étaient graves, attentifs.

« Vous avez vu », dit Hay­red­din Efen­di. Ce n’était pas une question.

« Oui. »

« Et vous com­pre­nez pour­quoi nous gar­dons ce secret. »

Osman hési­ta. La réponse qu’on atten­dait de lui était simple : oui, le savoir est dan­ge­reux, il faut le pro­té­ger. Mais ce n’était pas ce qu’il ressentait.

« Je com­prends pour­quoi vous le gar­dez, dit-il len­te­ment. Mais je ne suis pas sûr que vous ayez raison. »

Un silence tom­ba sur la salle. Madame Zorić fron­ça les sour­cils. Sán­dor échan­gea un regard avec Hayreddin.

« Que vou­lez-vous dire ? » deman­da le vieil bibliothécaire.

« J’ai vu des choses. Des gar­diens qui ont tra­hi. Des Fazıl qui ont ven­du, qui ont détour­né les yeux, qui ont oublié. » Osman sor­tit du bas­sin, l’eau dégou­li­nant de ses vête­ments. « Le secret n’est pas si bien gar­dé que ça. Il fuit. Il a tou­jours fui. Et pen­dant qu’on le garde, des gens meurent qui auraient pu être sauvés. »

« C’est le prix, dit Madame Zorić. Le prix de la protection. »

« Mais qui décide que ce prix est juste ? » Osman la regar­da dans les yeux. « Vous ? Moi ? Mon grand-oncle qui détour­nait les yeux pen­dant les massacres ? »

Per­sonne ne répondit.

« Je ne dis pas que Grosz a rai­son, pour­sui­vit Osman. Il veut prendre, pos­sé­der, uti­li­ser. C’est dif­fé­rent. Mais… » Il cher­cha ses mots. « Gar­der n’est pas inno­cent non plus. Gar­der, c’est aus­si choi­sir qui vit et qui meurt. C’est aus­si du pouvoir. »

Hay­red­din Efen­di hocha len­te­ment la tête.

« Votre grand-oncle disait la même chose, à la fin. C’est pour ça qu’il n’a jamais vou­lu choi­sir. Il avait peur de ce que son choix révé­le­rait de lui. »

« Et main­te­nant c’est à moi de choisir. »

« Oui. »

Osman regar­da le bas­sin. La pierre du Pacha avait repris sa place, scel­lant de nou­veau l’entrée de la chambre. Comme si rien ne s’était passé.

Mais quelque chose avait chan­gé. En lui.

Il savait main­te­nant que la lignée des Fazıl n’était pas une chaîne de héros. C’était une chaîne d’hommes faillibles, qui avaient fait de leur mieux — et par­fois, leur mieux n’avait pas suffi.

Et il était le der­nier maillon.

« Je vais res­ter, dit-il fina­le­ment. Pour l’instant. Pas parce que je crois que gar­der est juste. Mais parce que je ne sais pas encore ce qui serait mieux. »

Ce n’était pas la réponse qu’ils atten­daient. Mais c’était la seule qu’il pou­vait donner.

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