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La confré­rie des eaux

Les Chro­niques du Gel­lért — Tome 1

La confré­rie des eaux

Cha­pitres 1 à 4

 

CHA­PITRE PRE­MIER — Terminus

Le train entra en gare de Buda­pest-Kele­ti avec cette len­teur majes­tueuse qu’affectent les express inter­na­tio­naux lorsqu’ils daignent enfin s’arrêter quelque part. Osman Fazıl Bey, debout dans le cou­loir du wagon-lit, regar­dait défi­ler les quais sans les voir. Il por­tait un cos­tume de Savile Row — cadeau d’un atta­ché bri­tan­nique en des temps meilleurs — et un fez bor­deaux qu’il n’avait aucune inten­tion d’ôter, quoi qu’en pen­sât la Répu­blique turque et ses décrets vestimentaires.

Sous son bras gauche, un chat blanc obser­vait le pay­sage avec cette expres­sion de sou­ve­rain mépris que les félins réservent aux endroits qu’ils ne connaissent pas. Le chat s’appelait Pamuk, ce qui n’était pas très ori­gi­nal puisque Pamuk signi­fie coton, mais Osman ne l’avait pas nom­mé : la bête s’était sim­ple­ment maté­ria­li­sée sur le quai de Sir­ke­ci, à Constan­ti­nople, au moment du départ, et avait refu­sé de des­cendre. Osman avait consi­dé­ré cela comme un signe. De quoi exac­te­ment, il n’aurait su le dire.

Dans la poche inté­rieure de son ves­ton, contre son cœur, une lettre cache­tée atten­dait. Un vieil homme la lui avait confiée dans la cohue du départ — « Je vous la laisse, sachez quoi en faire à Buda­pest » — puis avait dis­pa­ru dans la foule avant qu’Osman pût pro­tes­ter. Le sceau était d’un rouge sombre, presque noir, et por­tait un mono­gramme qu’Osman ne recon­nais­sait pas. Il n’avait pas ouvert la lettre. Un gent­le­man n’ouvre pas le cour­rier d’autrui, même lorsque ce cour­rier lui a été expres­sé­ment remis.

Le train s’immobilisa dans un sou­pir de vapeur. Osman des­cen­dit sur le quai, le chat tou­jours sous le bras, et contem­pla la gare de Kele­ti. C’était un bâti­ment consi­dé­rable, avec des ver­rières et des sta­tues et cette atmo­sphère de gran­deur légè­re­ment fati­guée com­mune à toutes les gares d’Europe cen­trale. Des por­teurs s’agitaient. Des voya­geurs s’embrassaient ou se fuyaient. Un homme en uni­forme criait quelque chose en hon­grois qui pou­vait être n’importe quoi, soit une infor­ma­tion, soit une malédiction.

Osman comp­ta men­ta­le­ment ce qui lui res­tait d’argent. La somme était modeste. Elle per­met­tait trois nuits dans un bon hôtel, ou deux semaines dans un éta­blis­se­ment médiocre. Le choix, pour un homme de sa condi­tion, ne se posait pas. Le fait que sa condi­tion n’existât plus — que l’Empire otto­man se fût effon­dré comme un souf­flé mal sur­veillé, que le cali­fat eût été abo­li par décret, que Constan­ti­nople fût désor­mais Istan­bul et que lui-même ne fût plus rien du tout — n’avait pas encore plei­ne­ment tra­ver­sé l’esprit d’Osman Fazıl Bey.

« Hôtel Gel­lért », dit-il au cocher du fiacre.

C’était le seul nom d’hôtel qu’il connût à Buda­pest. Un atta­ché autri­chien en avait par­lé lors d’un dîner à Yıldız, en 1919, avec cet enthou­siasme que les Vien­nois réservent aux éta­blis­se­ments ther­maux. Osman n’avait rete­nu que le nom et une vague impres­sion de cou­poles. Cela suffirait.

Le fiacre tra­ver­sa le Danube. Le fleuve était gris, large, indif­fé­rent — il avait vu pas­ser les Romains, les Huns, les Otto­mans, les Habs­bourg, et il ver­rait pas­ser tout le reste avec la même pla­ci­di­té miné­rale. Sur la rive oppo­sée, Buda s’élevait en col­lines cou­ron­nées de châ­teaux et d’églises. Osman pen­sa, sans rai­son par­ti­cu­lière, que ses ancêtres avaient occu­pé cette ville pen­dant cent cin­quante ans. Ils y avaient construit des bains et des mos­quées. Puis ils étaient par­tis, et il n’en res­tait presque rien.

Le chat Pamuk bâilla.

L’Hôtel Gel­lért appa­rut au pied de la col­line, masse Art Nou­veau de céra­miques et de cou­poles, avec cette exu­bé­rance déco­ra­tive que le début du siècle avait affec­tion­née avant que la guerre ne ren­dît l’exubérance sus­pecte. Osman consi­dé­ra la façade. « C’est exces­sif », pen­sa-t-il. Puis : « C’est donc parfait. »

Il régla le cocher avec une géné­ro­si­té qu’il ne pou­vait plus se per­mettre — un gent­le­man ne mar­chande pas — et péné­tra dans le hall. Le hall était vaste, orné de mosaïques et de plantes en pots, peu­plé de clients qui sem­blaient tous avoir des rai­sons impé­rieuses d’être là. Osman tra­ver­sa cet espace avec la digni­té tran­quille de quelqu’un qui a pas­sé sa jeu­nesse dans les cou­loirs du palais impé­rial et qui ne sau­rait être impres­sion­né par un simple hôtel hon­grois, fût-il thermal.

À la récep­tion, un homme l’attendait. Pas n’importe quel homme : le concierge en chef, à en juger par son port et sa mous­tache. La mous­tache était impé­riale — au sens habs­bour­geois du terme — et le port sug­gé­rait une longue pra­tique de l’impassibilité profezsionnelle.

« Mon­sieur désire ? »

« Une chambre », dit Osman en alle­mand, qui était la lin­gua fran­ca des palaces d’Europe cen­trale. « Avec vue sur le fleuve, si possible. »

Le concierge — un cer­tain M. Kirá­ly, d’après la plaque sur le comp­toir — exa­mi­na le fez d’Osman sans cil­ler. Son regard glis­sa ensuite sur le cos­tume anglais, le chat blanc, et revint au fez avec une neu­tra­li­té parfaite.

« Nous avons une chambre au troi­sième étage. Vue sur le Danube. Le chat est accepté. »

Il n’avait pas deman­dé si le chat était accep­té. Osman appré­cia cette dis­cré­tion. Il signa le registre — « Osman Fazıl Bey, Constan­ti­nople » — et prit la clé qu’on lui tendait.

« L’ascenseur est sur votre droite, dit M. Kirá­ly. Le paternoster. »

Osman connais­sait les pater­nos­ters — ces ascen­seurs à mou­ve­ment per­pé­tuel, chaîne de cabines qui montent et des­cendent sans jamais s’arrêter. Il en avait vu à Vienne. L’idée de confier sa per­sonne à un méca­nisme qui refu­sait de s’immobiliser lui avait tou­jours paru légè­re­ment démente, mais il n’allait cer­tai­ne­ment pas prendre l’escalier comme un com­mis voyageur.

Le pater­nos­ter du Gel­lért était une mer­veille de bois ver­ni et de cuivre poli. Un jeune homme en uni­forme se tenait près de l’entrée, obser­vant le défi­le­ment des cabines avec l’attention d’un phi­lo­sophe contem­plant l’écoulement du temps.

« Troi­sième étage », dit Osman.

Le jeune homme — dix-neuf ans peut-être, le visage grave, des yeux qui sem­blaient regar­der au-delà des choses — hocha la tête.

« Le monde est tout ce qui arrive », dit-il. « Troi­sième étage. »

Osman mon­ta dans une cabine qui pas­sait. Il ne trou­va rien à répondre. Le chat Pamuk, lui, regar­dait le lift-boy avec une expres­sion qui pou­vait pas­ser pour de l’intérêt.

La chambre 314 était exac­te­ment ce qu’Osman avait espé­ré : ni trop grande ni trop petite, meu­blée avec ce goût aus­tro-hon­grois qui mélan­geait le confort bour­geois et la pré­ten­tion aris­to­cra­tique. Un lit à bal­da­quin. Une armoire monu­men­tale. Un bureau près de la fenêtre. Et la fenêtre elle-même, qui don­nait sur le Danube gris et sur Pest, de l’autre côté, avec ses cou­poles et ses flèches.

Osman posa sa valise. Il posa le chat, qui sau­ta immé­dia­te­ment sur le lit et s’y ins­tal­la comme s’il avait tou­jours vécu là. Puis il s’approcha de la fenêtre et regar­da le fleuve.

Pour la pre­mière fois depuis son départ de Constan­ti­nople, il s’autorisa à res­sen­tir quelque chose. Ce n’était pas du cha­grin — le cha­grin eût été trop simple, trop net. C’était plu­tôt une sorte de ver­tige, comme lorsqu’on se penche au-des­sus d’un gouffre et qu’on réa­lise sou­dain la dis­tance qui nous sépare du fond. Il était là. Il était nulle part. L’Empire qui l’avait défi­ni n’existait plus. Les hommes qu’il avait ser­vis étaient morts, exi­lés, ou ven­daient des tapis à Paris. Et lui, Osman Fazıl Bey, ancien secré­taire par­ti­cu­lier au bureau du Grand Vizir, se trou­vait dans une chambre d’hôtel à Buda­pest avec un chat blanc et une lettre dont il ne savait que faire.

Il sor­tit la lettre de sa poche. Le sceau, à la lumière de la fenêtre, sem­blait presque vivant — ce rouge sombre qui virait au noir, ce mono­gramme qu’il ne recon­nais­sait pas mais qui res­sem­blait vague­ment à une tugh­ra, le paraphe cal­li­gra­phié des sultans.

« Sachez quoi en faire à Budapest. »

Il ne savait rien du tout. Mais un gent­le­man n’ouvre pas le cour­rier avec pré­ci­pi­ta­tion. Il y avait un ordre dans les choses, une séquence appro­priée. D’abord, il ran­ge­rait ses affaires. Ensuite, il des­cen­drait aux bains — car un hôtel ther­mal sans bains n’était qu’un hôtel, et Osman Fazıl Bey, quoi qu’il fût deve­nu, res­tait un Otto­man avant toute chose, et les Otto­mans qui se res­pec­taient pre­naient les eaux.

Il ran­gea la lettre dans le tiroir de la com­mode, sous une pile de mouchoirs.

Le chat Pamuk le regar­dait depuis le lit, ses yeux bleus par­fai­te­ment insondables.

« Ne me juge pas », dit Osman.

Le chat ne répon­dit pas. Les chats ne répondent jamais. C’est pour­quoi leur com­pa­gnie est si reposante.

CHA­PITRE II — Les Eaux

Les bains du Gel­lért étaient, Osman dut l’admettre, remarquables.

Il avait connu les ham­mams de Constan­ti­nople — le Çem­ber­li­taş, le Cağa­loğ­lu, ces cathé­drales de marbre et de vapeur où les Otto­mans avaient éle­vé l’art du bain au rang de rituel sacré. Les thermes du Gel­lért étaient autre chose : une inter­pré­ta­tion euro­péenne, Art Nou­veau, du concept ther­mal. Des colonnes sculp­tées sou­te­naient des voûtes ornées de mosaïques. La lumière tom­bait par des ver­rières en vitraux, décou­pant l’espace en fais­ceaux colo­rés. Et par­tout, cette vapeur qui adou­cis­sait les contours, qui ren­dait le monde légè­re­ment irréel.

Osman entra dans le bas­sin prin­ci­pal avec la digni­té d’un Pacha ins­pec­tant ses domaines. L’eau était chaude — pas brû­lante comme dans un vrai ham­mam, mais agréa­ble­ment chaude — et sen­tait vague­ment le soufre. Autour de lui, d’autres bai­gneurs flot­taient ou conver­saient à voix basse. Un homme cor­pu­lent lisait un jour­nal, les pages tenues juste au-des­sus de la sur­face. Une dame d’un cer­tain âge fai­sait des mou­ve­ments de bras avec une déter­mi­na­tion thérapeutique.

Pour la pre­mière fois depuis des mois, Osman se sen­tit presque chez lui. L’eau chaude, au moins, ne chan­geait pas de régime politique.

« Fas­ci­nant, n’est-ce pas ? »

La voix venait de sa gauche. Un homme d’une qua­ran­taine d’années, le crâne dégar­ni, des lunettes rondes qui s’embuaient constam­ment dans la vapeur, s’était appro­ché avec l’enthousiasme d’un épa­gneul décou­vrant un nou­vel ami.

« Par­don­nez-moi, pour­sui­vit l’homme en anglais, un anglais d’Oxford poli comme un galet. Je ne peux m’empêcher de remar­quer votre… enfin, votre couvre-chef. Vous l’avez gar­dé près du ves­tiaire, je pré­sume ? Remar­quable pièce. Otto­man, n’est-ce pas ? »

Osman consi­dé­ra l’homme. Le type bri­tan­nique dans toute sa splen­deur : inca­pable de ne pas enga­ger la conver­sa­tion, inca­pable de la mener correctement.

« En effet, dit-il. Je suis Otto­man. Ou je l’étais. La dis­tinc­tion devient quelque peu académique. »

L’homme s’illumina comme si Osman venait de lui annon­cer qu’il déte­nait les plans secrets des cana­li­sa­tions romaines.

« Otto­man ! Extra­or­di­naire ! Per­met­tez-moi de me pré­sen­ter : Nigel Ash­worth-Pen­ning­ton, hydro­logue, Cam­bridge. Je suis ici pour le Congrès Inter­na­tio­nal sur les Eaux Ther­males et leur Patri­moine His­to­rique. Onze par­ti­ci­pants, dont votre ser­vi­teur. Les sys­tèmes de cana­li­sa­tion otto­mans à Buda sont pré­ci­sé­ment mon sujet d’étude. Saviez-vous que les Otto­mans ont occu­pé cette ville pen­dant cent cin­quante ans ? Cent cin­quante ans de génie hydraulique ! »

Osman savait. C’était, en un sens, une par­tie de son héri­tage — ces bains, ces fon­taines, ces cana­li­sa­tions que ses ancêtres avaient construits dans une ville qu’ils ne pos­sé­daient plus. Mais l’enthousiasme de l’Anglais était si sin­cère, si dépour­vu de condes­cen­dance colo­niale, qu’Osman se sur­prit à sourire.

« Je suis au cou­rant, oui. »

« Bien sûr, bien sûr ! Par­don­nez-moi. Ash­worth-Pen­ning­ton, à votre ser­vice. Et vous êtes… ? »

« Osman Fazıl Bey. Ancien­ne­ment atta­ché au bureau du Grand Vizir. Actuel­le­ment… en transit. »

Nigel Ash­worth-Pen­ning­ton ser­ra la main d’Osman avec une vigueur aqua­tique, écla­bous­sant légè­re­ment le mon­sieur au journal.

« En tran­sit ! Oui, nous le sommes tous, d’une cer­taine manière. L’Empire aus­tro-hon­grois, l’Empire otto­man — tout s’effondre, n’est-ce pas ? Sauf les cana­li­sa­tions. Les cana­li­sa­tions ne bougent pas. J’ai tou­jours pen­sé que la vraie mesure d’une civi­li­sa­tion, c’était sa plomberie. »

C’était une théo­rie comme une autre. Osman hocha la tête poliment.

Leur conver­sa­tion fut inter­rom­pue par l’arrivée d’un autre bai­gneur — un homme cor­pu­lent, la qua­ran­taine ner­veuse, qui trans­pi­rait abon­dam­ment dans la cha­leur ambiante. Il tenait un car­net étanche et un ins­tru­ment de mesure incongru.

« Herr Dok­tor Grosz, mur­mu­ra Nigel à l’oreille d’Osman. Alle­mand. Hydro­logue aus­si, offi­ciel­le­ment. Il mesure des choses. Per­sonne ne sait exac­te­ment quoi. »

Herr Dok­tor Grosz s’immergea dans le bas­sin avec la grâce d’un hip­po­po­tame méfiant. Il lan­ça un regard vers Osman — un regard qui s’attarda une frac­tion de seconde sur le fez posé près des ves­tiaires — puis se mit à prendre des notes dans son carnet.

Osman déci­da qu’il avait assez mari­né. Il sor­tit du bas­sin, récu­pé­ra son fez et sa ser­viette, et se diri­gea vers les ves­tiaires. C’est là qu’il croi­sa le pré­po­sé aux serviettes.

L’homme avait soixante ans, peut-être plus, un visage de gra­nit et des mains qui sem­blaient avoir mas­sé des géné­ra­tions de dos. Il regar­dait le fez d’Osman avec une expres­sion indéchiffrable.

« Effen­di », dit-il sim­ple­ment, en lui ten­dant une ser­viette fraîche.

Osman se figea. Effen­di. Le titre otto­man. Com­ment cet homme — un employé des bains hon­grois — connais­sait-il ce terme ? Et pour­quoi l’utilisait-il avec cette fami­lia­ri­té, comme s’il s’adressait à quelqu’un qu’il reconnaissait ?

« Je vous demande pardon ? »

Mais le pré­po­sé avait déjà dis­pa­ru dans la vapeur, silen­cieux comme un fantôme.

Osman res­ta un moment immo­bile, la ser­viette à la main. Coïn­ci­dence, se dit-il. Le mot « effen­di » avait voya­gé. Il était uti­li­sé en Égypte, en Grèce, dans tout l’ancien monde otto­man. Un vieil homme des bains pou­vait l’avoir appris n’importe où.

Mais quelque chose, dans le ton de cet homme, sug­gé­rait autre chose. Une recon­nais­sance. Un savoir.

Il remon­ta à sa chambre, troublé.

La lettre avait chan­gé de place.

Osman en était cer­tain. Il l’avait ran­gée dans le tiroir de la com­mode, sous les mou­choirs. Elle était main­te­nant sur le bureau, à côté de la lampe, comme posée là par une main soigneuse.

Le chat Pamuk était exac­te­ment où Osman l’avait lais­sé, sur le lit, dans cette posi­tion de sphinx que les chats affec­tionnent. Il regar­dait le bureau avec une inten­si­té inhabituelle.

Osman son­na la femme de chambre. Elle arri­va quelques minutes plus tard — une jeune Hon­groise au visage sérieux, qui sem­blait désap­prou­ver l’existence en géné­ral et celle d’Osman en particulier.

« Avez-vous tou­ché à mes affaires ? »

La femme de chambre — Borbá­la, d’après son badge — le regar­da comme s’il l’avait accu­sée de haute trahison.

« Nem », dit-elle. Non. Et elle ajou­ta quelque chose en hon­grois, rapi­de­ment, avec l’intonation uni­ver­selle de quelqu’un qui explique à un idiot qu’il est un idiot.

« Très bien, dit Osman. Merci. »

Borbá­la sor­tit avec une digni­té offen­sée. La porte cla­qua — pas fort, mais avec intention.

Osman regar­da la lettre. Puis le chat. Le chat regar­da Osman. Quelque chose pas­sa entre eux — pas une com­mu­ni­ca­tion, exac­te­ment, mais une recon­nais­sance mutuelle de l’étrangeté de la situation.

« Tu sais quelque chose ? », dit Osman au chat.

Le chat fer­ma les yeux qui se recro­que­villa, ce qui n’était pas une réponse.

Osman prit la lettre, l’examina. Le sceau n’avait pas été bri­sé. Rien n’indiquait qu’on l’eût ouverte ou même mani­pu­lée. Et pour­tant, elle avait bou­gé. Les objets ne bougent pas seuls. Quelqu’un était entré dans cette chambre pen­dant qu’Osman pre­nait les eaux.

La ques­tion était : pour­quoi dépla­cer la lettre sans la prendre ?

Un mes­sage, peut-être. Une façon de dire : nous savons que vous l’avez. Nous savons où vous êtes.

Osman ran­gea la lettre dans la poche inté­rieure de son ves­ton. Désor­mais, elle ne le quit­te­rait plus.

Par la fenêtre, le Danube cou­lait vers la mer Noire, imper­tur­bable. Quelque part dans l’hôtel, une hor­loge son­na six heures. Le chat Pamuk s’étira, bâilla, et se rendormit.

La pre­mière jour­née d’Osman Fazıl Bey au Gel­lért tou­chait à sa fin. 

CHA­PITRE III — La Veuve et le Baron

Le len­de­main matin, Osman fut convo­qué au salon de thé.

« Convo­qué » était le mot juste. Un billet avait été glis­sé sous sa porte pen­dant la nuit — un car­ton crème, d’une élé­gance sur­an­née, por­tant ces mots : « Madame Vesel­ka Zorić prie Osman Fazıl Bey de bien vou­loir se joindre à elle pour le thé de onze heures. Salon de thé, table près de la fenêtre. » Ce n’était pas une invi­ta­tion. C’était un ordre dégui­sé en courtoisie.

Osman ne connais­sait aucune Madame Zorić. Mais il recon­nais­sait le ton — celui des douai­rières de l’ancienne cour, ces femmes qui avaient sur­vé­cu à des empires et qui menaient désor­mais leur exis­tence de res­ca­pées avec une auto­ri­té inflexible. Il s’habilla avec soin, ajus­ta son fez, et descendit.

Le salon de thé du Gel­lért était une pièce lumi­neuse, ornée de vitraux et de plantes tro­pi­cales en pots. Des dames d’un cer­tain âge y pre­naient le thé avec cette appli­ca­tion que les Euro­péennes réser­vaient à l’exercice social. Des mes­sieurs lisaient des jour­naux dans diverses langues. Un pia­niste jouait quelque chose de vague­ment Liszt.

La table près de la fenêtre était occu­pée par trois personnes.

La pre­mière était une femme d’environ soixante-dix ans, vêtue de noir, le port d’une impé­ra­trice en exil. Ses che­veux blancs étaient rele­vés en un chi­gnon com­pli­qué. Ses yeux — vifs, per­çants — éva­luèrent Osman en une frac­tion de seconde et parurent trou­ver le résul­tat acceptable.

Le deuxième était un homme de cin­quante ans envi­ron, le visage fati­gué mais l’allure encore élé­gante. Il por­tait un cos­tume qui avait été excellent il y a dix ans et qui res­tait pré­sen­table par la grâce de soins méti­cu­leux. Ses mous­taches tom­bantes lui don­naient l’air d’un morse mélancolique.

La troi­sième était une femme plus jeune — trente-cinq ans peut-être — aux che­veux blonds cen­drés, aux yeux gris, et à cette beau­té légè­re­ment usée des anciennes dan­seuses. Elle fumait une ciga­rette turque dans un fume-ciga­rette en ambre et obser­vait Osman avec l’attention d’un chat regar­dant une sou­ris intéressante.

« Mon­sieur Fazıl Bey, dit la femme en noir. Asseyez-vous. Je suis Madame Zorić. Voi­ci le baron Ákos Szapá­ry de Szapár. Et Made­moi­selle Lotte Brenner. »

Osman s’assit. Un ser­veur appa­rut ins­tan­ta­né­ment avec une tasse et une théière.

« Vous vous deman­dez com­ment je connais votre nom, pour­sui­vit Madame Zorić. C’est très simple. Je connais tout le monde dans cet hôtel. J’y vis depuis 1919. L’air de Buda­pest m’est consti­tu­tion­nel­le­ment hos­tile. Le Gel­lért est le seul endroit où je peux respirer. »

Le Baron hocha la tête avec la gra­vi­té d’un homme qui avait enten­du cette expli­ca­tion mille fois.

« Madame Zorić res­pire très bien », dit-il. « Mieux que nous tous. Elle nous enter­re­ra tous. »

« Pro­ba­ble­ment », concé­da Madame Zorić sans fausse modes­tie. « Mais nous ne sommes pas là pour par­ler de ma lon­gé­vi­té. Nous sommes là pour par­ler de vous, Mon­sieur Fazıl Bey. Un Otto­man à Buda­pest. Avec un fez. En 1924. C’est… inhabituel. »

« Les temps sont inha­bi­tuels », dit Osman.

« En effet. » Madame Zorić but une gor­gée de thé. « Mon défunt mari était géné­ral dans l’armée serbe. Il a com­bat­tu les Otto­mans. Il a com­bat­tu les Aus­tro-Hon­grois. Il a com­bat­tu tout le monde, en fait, jusqu’à ce que son cœur décide qu’il avait assez com­bat­tu. J’ai pas­sé ma vie entou­rée d’ennemis. Et vous savez ce que j’ai appris ? »

Osman atten­dit.

« Les enne­mis d’hier sont les com­pa­gnons de nau­frage d’aujourd’hui. Nous avons tous per­du. L’Empire otto­man, l’Empire aus­tro-hon­grois, le Royaume de Ser­bie — tout cela n’existe plus. Nous sommes des ves­tiges, vous et moi. Des fan­tômes élégants. »

Made­moi­selle Bren­ner souf­fla un rond de fumée parfait.

« Madame Zorić aime les dis­cours », dit-elle. « C’est son prin­ci­pal défaut. Son prin­ci­pal mérite est qu’elle joue admi­ra­ble­ment au bridge. »

« C’est pré­ci­sé­ment pour­quoi nous avons besoin de Mon­sieur Fazıl Bey, reprit Madame Zorić. Notre qua­trième ne vien­dra pas. »

Il y eut un silence. Le Baron toussa.

« Le qua­trième ? deman­da Osman.

— Un cer­tain M. Fekete, dit le Baron. Archi­viste au Par­le­ment. Char­mant homme, quoiqu’un peu obses­sion­nel sur cer­tains sujets. Il logeait au Gel­lért depuis deux semaines. Il posait beau­coup de ques­tions sur l’histoire otto­mane de Buda­pest. Les bains, les mos­quées, les… com­ment dit-on… les vestiges. »

« Il vou­lait vous ren­con­trer, ajou­ta Madame Zorić. Il avait lais­sé un mes­sage à la récep­tion — pour vous, spé­ci­fi­que­ment. Et puis, trois jours avant votre arri­vée, il a disparu. »

Le mot tom­ba dans le silence du salon de thé comme une pierre dans un bassin.

« Dis­pa­ru ? »

« Vola­ti­li­sé. Éva­noui. Ses affaires sont res­tées dans sa chambre — ses vête­ments, ses livres, ses notes. La police a conclu à un départ pré­ci­pi­té. Un homme qui aurait fui une dette, ou une femme, ou les deux. »

« Madame Zorić n’y croit pas », dit Made­moi­selle Brenner.

« Je n’y crois pas, confir­ma la veuve. M. Fekete n’était pas un homme à fuir. Et puis… » Elle hési­ta, ce qui sem­blait chez elle un évé­ne­ment rare. « On a retrou­vé son cha­peau. Aux bains Rudas. Flot­tant sur l’eau. »

Le Baron inter­vint, sa mous­tache fré­mis­sant légèrement :

« Les bains Rudas sont les vrais bains otto­mans, vous savez. Pas cette confi­se­rie Art Nou­veau. Les ori­gi­naux. Ceux que vos ancêtres ont construits. »

Osman sen­tait la situa­tion lui échap­per. Un archi­viste dis­pa­ru. Un cha­peau flot­tant. Un mes­sage qui l’attendait. Et ces trois per­sonnes qui le regar­daient comme s’il déte­nait une clé qu’il ne savait pas posséder.

« Quel était ce mes­sage ? deman­da-t-il. Celui que M. Fekete m’avait laissé ? »

Madame Zorić sor­tit de son réti­cule un mor­ceau de papier plié.

« Je me suis per­mis de le récu­pé­rer à la récep­tion. On ne sait jamais, avec les réceptions. »

Osman déplia le papier. L’écriture était ner­veuse, hâtive :

« Cher Mon­sieur Fazıl Bey, je sais qui vous êtes. Je sais ce que vous por­tez. Il faut que nous par­lions. C’est une ques­tion de la plus haute impor­tance. Le Pro­to­cole existe. La pierre du Pacha attend. Venez me trou­ver dès votre arri­vée. Chambre 412. Fekete. »

Osman relut le mes­sage. Puis une troi­sième fois. Les mots ne chan­geaient pas, mais leur sens res­tait opaque.

« Je ne com­prends pas, dit-il. Je ne connais pas cet homme. Je ne sais pas ce qu’est ce “Pro­to­cole” ni cette “pierre du Pacha”. »

Made­moi­selle Bren­ner l’observait à tra­vers sa fumée de cigarette.

« Vrai­ment ? dit-elle. Vous ne savez pas pour­quoi un archi­viste hon­grois vous atten­dait ? Pour­quoi il par­lait de “ce que vous portez” ? »

Ses yeux gris glis­sèrent vers la poche inté­rieure du ves­ton d’Osman. Là où la lettre repo­sait contre son cœur.

« Vous por­tez quelque chose, n’est-ce pas, Mon­sieur Fazıl Bey ? Quelque chose qu’on vous a confié ? »

Osman ne répon­dit pas. Un gent­le­man ne ment pas, mais il n’est pas obli­gé de tout dire.

« Inté­res­sant », mur­mu­ra Madame Zorić. « Très inté­res­sant. » Elle posa sa tasse avec une pré­ci­sion mili­taire. « Je pense que nous allons bien nous entendre, Mon­sieur Fazıl Bey. Jouez-vous au bridge ? »

Le reste de la mati­née se pas­sa à jouer aux cartes. Osman jouait méca­ni­que­ment, l’esprit ailleurs. Un archi­viste dis­pa­ru. Un mes­sage cryp­tique. Une lettre dont il ne connais­sait pas le conte­nu. Et ces gens — cette veuve serbe, ce baron hon­grois, cette dan­seuse autri­chienne — qui sem­blaient en savoir plus qu’ils ne vou­laient dire.

Le soir, au dîner, Osman man­gea seul dans la grande salle à man­ger. Il obser­va les autres clients. La Contes­sa Sfor­za-Duraz­zo fit une entrée théâ­trale — une Ita­lienne d’une soixan­taine d’années, vêtue de vio­let, accom­pa­gnée d’un per­ro­quet sur l’épaule. Le per­ro­quet s’appelait Gari­bal­di et criait pério­di­que­ment des mots en italien.

Mon­sieur Ler­mon­tov — un Russe blanc qui pré­ten­dait être le neveu d’un grand-duc — racon­tait à qui vou­lait l’entendre une his­toire impli­quant le Tsar, un ours blanc et une dan­seuse du Mariins­ky. L’histoire chan­geait à chaque récit, mais per­sonne ne sem­blait s’en formaliser.

Miss Pru­dence Hatha­way, une Anglaise sèche d’une qua­ran­taine d’années, des­si­nait les mou­lures du pla­fond avec une concen­tra­tion maniaque. Elle buvait du thé à heures fixes et ne tolé­rait aucun écart à sa routine.

Et dans un coin, seul à une table, un homme jouait aux échecs contre lui-même. Il était petit, insi­gni­fiant, le genre d’homme qu’on oublie aus­si­tôt qu’on cesse de le regar­der. Mais ses yeux — quand ils croi­sèrent ceux d’Osman — étaient d’une inten­si­té troublante.

L’homme ne cil­la pas. Osman non plus.

Puis le joueur d’échecs retour­na à sa par­tie, et le moment passa.

Cette nuit-là, Osman rêva de Constan­ti­nople. Il mar­chait dans les cou­loirs de Yıldız, le palais du Sul­tan, mais les cou­loirs étaient inon­dés. L’eau mon­tait, tiède et sou­frée, et quelque part au loin une voix répé­tait : « La pierre du Pacha attend. La pierre du Pacha attend. »

Il se réveilla en sueur. Le chat Pamuk dor­mait sur l’oreiller voi­sin, par­fai­te­ment serein.

L’aube poin­tait sur le Danube. Une nou­velle jour­née com­men­çait au Gellért.

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