La confrérie des eaux
Les Chroniques du Gellért — Tome 1
La confrérie des eaux
Chapitres 1 à 4
CHAPITRE PREMIER — Terminus
Le train entra en gare de Budapest-Keleti avec cette lenteur majestueuse qu’affectent les express internationaux lorsqu’ils daignent enfin s’arrêter quelque part. Osman Fazıl Bey, debout dans le couloir du wagon-lit, regardait défiler les quais sans les voir. Il portait un costume de Savile Row — cadeau d’un attaché britannique en des temps meilleurs — et un fez bordeaux qu’il n’avait aucune intention d’ôter, quoi qu’en pensât la République turque et ses décrets vestimentaires.
Sous son bras gauche, un chat blanc observait le paysage avec cette expression de souverain mépris que les félins réservent aux endroits qu’ils ne connaissent pas. Le chat s’appelait Pamuk, ce qui n’était pas très original puisque Pamuk signifie coton, mais Osman ne l’avait pas nommé : la bête s’était simplement matérialisée sur le quai de Sirkeci, à Constantinople, au moment du départ, et avait refusé de descendre. Osman avait considéré cela comme un signe. De quoi exactement, il n’aurait su le dire.
Dans la poche intérieure de son veston, contre son cœur, une lettre cachetée attendait. Un vieil homme la lui avait confiée dans la cohue du départ — « Je vous la laisse, sachez quoi en faire à Budapest » — puis avait disparu dans la foule avant qu’Osman pût protester. Le sceau était d’un rouge sombre, presque noir, et portait un monogramme qu’Osman ne reconnaissait pas. Il n’avait pas ouvert la lettre. Un gentleman n’ouvre pas le courrier d’autrui, même lorsque ce courrier lui a été expressément remis.
Le train s’immobilisa dans un soupir de vapeur. Osman descendit sur le quai, le chat toujours sous le bras, et contempla la gare de Keleti. C’était un bâtiment considérable, avec des verrières et des statues et cette atmosphère de grandeur légèrement fatiguée commune à toutes les gares d’Europe centrale. Des porteurs s’agitaient. Des voyageurs s’embrassaient ou se fuyaient. Un homme en uniforme criait quelque chose en hongrois qui pouvait être n’importe quoi, soit une information, soit une malédiction.
Osman compta mentalement ce qui lui restait d’argent. La somme était modeste. Elle permettait trois nuits dans un bon hôtel, ou deux semaines dans un établissement médiocre. Le choix, pour un homme de sa condition, ne se posait pas. Le fait que sa condition n’existât plus — que l’Empire ottoman se fût effondré comme un soufflé mal surveillé, que le califat eût été aboli par décret, que Constantinople fût désormais Istanbul et que lui-même ne fût plus rien du tout — n’avait pas encore pleinement traversé l’esprit d’Osman Fazıl Bey.
« Hôtel Gellért », dit-il au cocher du fiacre.
C’était le seul nom d’hôtel qu’il connût à Budapest. Un attaché autrichien en avait parlé lors d’un dîner à Yıldız, en 1919, avec cet enthousiasme que les Viennois réservent aux établissements thermaux. Osman n’avait retenu que le nom et une vague impression de coupoles. Cela suffirait.
Le fiacre traversa le Danube. Le fleuve était gris, large, indifférent — il avait vu passer les Romains, les Huns, les Ottomans, les Habsbourg, et il verrait passer tout le reste avec la même placidité minérale. Sur la rive opposée, Buda s’élevait en collines couronnées de châteaux et d’églises. Osman pensa, sans raison particulière, que ses ancêtres avaient occupé cette ville pendant cent cinquante ans. Ils y avaient construit des bains et des mosquées. Puis ils étaient partis, et il n’en restait presque rien.
Le chat Pamuk bâilla.
L’Hôtel Gellért apparut au pied de la colline, masse Art Nouveau de céramiques et de coupoles, avec cette exubérance décorative que le début du siècle avait affectionnée avant que la guerre ne rendît l’exubérance suspecte. Osman considéra la façade. « C’est excessif », pensa-t-il. Puis : « C’est donc parfait. »
Il régla le cocher avec une générosité qu’il ne pouvait plus se permettre — un gentleman ne marchande pas — et pénétra dans le hall. Le hall était vaste, orné de mosaïques et de plantes en pots, peuplé de clients qui semblaient tous avoir des raisons impérieuses d’être là. Osman traversa cet espace avec la dignité tranquille de quelqu’un qui a passé sa jeunesse dans les couloirs du palais impérial et qui ne saurait être impressionné par un simple hôtel hongrois, fût-il thermal.
À la réception, un homme l’attendait. Pas n’importe quel homme : le concierge en chef, à en juger par son port et sa moustache. La moustache était impériale — au sens habsbourgeois du terme — et le port suggérait une longue pratique de l’impassibilité profezsionnelle.
« Monsieur désire ? »
« Une chambre », dit Osman en allemand, qui était la lingua franca des palaces d’Europe centrale. « Avec vue sur le fleuve, si possible. »
Le concierge — un certain M. Király, d’après la plaque sur le comptoir — examina le fez d’Osman sans ciller. Son regard glissa ensuite sur le costume anglais, le chat blanc, et revint au fez avec une neutralité parfaite.
« Nous avons une chambre au troisième étage. Vue sur le Danube. Le chat est accepté. »
Il n’avait pas demandé si le chat était accepté. Osman apprécia cette discrétion. Il signa le registre — « Osman Fazıl Bey, Constantinople » — et prit la clé qu’on lui tendait.
« L’ascenseur est sur votre droite, dit M. Király. Le paternoster. »
Osman connaissait les paternosters — ces ascenseurs à mouvement perpétuel, chaîne de cabines qui montent et descendent sans jamais s’arrêter. Il en avait vu à Vienne. L’idée de confier sa personne à un mécanisme qui refusait de s’immobiliser lui avait toujours paru légèrement démente, mais il n’allait certainement pas prendre l’escalier comme un commis voyageur.
Le paternoster du Gellért était une merveille de bois verni et de cuivre poli. Un jeune homme en uniforme se tenait près de l’entrée, observant le défilement des cabines avec l’attention d’un philosophe contemplant l’écoulement du temps.
« Troisième étage », dit Osman.
Le jeune homme — dix-neuf ans peut-être, le visage grave, des yeux qui semblaient regarder au-delà des choses — hocha la tête.
« Le monde est tout ce qui arrive », dit-il. « Troisième étage. »
Osman monta dans une cabine qui passait. Il ne trouva rien à répondre. Le chat Pamuk, lui, regardait le lift-boy avec une expression qui pouvait passer pour de l’intérêt.
La chambre 314 était exactement ce qu’Osman avait espéré : ni trop grande ni trop petite, meublée avec ce goût austro-hongrois qui mélangeait le confort bourgeois et la prétention aristocratique. Un lit à baldaquin. Une armoire monumentale. Un bureau près de la fenêtre. Et la fenêtre elle-même, qui donnait sur le Danube gris et sur Pest, de l’autre côté, avec ses coupoles et ses flèches.
Osman posa sa valise. Il posa le chat, qui sauta immédiatement sur le lit et s’y installa comme s’il avait toujours vécu là. Puis il s’approcha de la fenêtre et regarda le fleuve.
Pour la première fois depuis son départ de Constantinople, il s’autorisa à ressentir quelque chose. Ce n’était pas du chagrin — le chagrin eût été trop simple, trop net. C’était plutôt une sorte de vertige, comme lorsqu’on se penche au-dessus d’un gouffre et qu’on réalise soudain la distance qui nous sépare du fond. Il était là. Il était nulle part. L’Empire qui l’avait défini n’existait plus. Les hommes qu’il avait servis étaient morts, exilés, ou vendaient des tapis à Paris. Et lui, Osman Fazıl Bey, ancien secrétaire particulier au bureau du Grand Vizir, se trouvait dans une chambre d’hôtel à Budapest avec un chat blanc et une lettre dont il ne savait que faire.
Il sortit la lettre de sa poche. Le sceau, à la lumière de la fenêtre, semblait presque vivant — ce rouge sombre qui virait au noir, ce monogramme qu’il ne reconnaissait pas mais qui ressemblait vaguement à une tughra, le paraphe calligraphié des sultans.
« Sachez quoi en faire à Budapest. »
Il ne savait rien du tout. Mais un gentleman n’ouvre pas le courrier avec précipitation. Il y avait un ordre dans les choses, une séquence appropriée. D’abord, il rangerait ses affaires. Ensuite, il descendrait aux bains — car un hôtel thermal sans bains n’était qu’un hôtel, et Osman Fazıl Bey, quoi qu’il fût devenu, restait un Ottoman avant toute chose, et les Ottomans qui se respectaient prenaient les eaux.
Il rangea la lettre dans le tiroir de la commode, sous une pile de mouchoirs.
Le chat Pamuk le regardait depuis le lit, ses yeux bleus parfaitement insondables.
« Ne me juge pas », dit Osman.
Le chat ne répondit pas. Les chats ne répondent jamais. C’est pourquoi leur compagnie est si reposante.
CHAPITRE II — Les Eaux
Les bains du Gellért étaient, Osman dut l’admettre, remarquables.
Il avait connu les hammams de Constantinople — le Çemberlitaş, le Cağaloğlu, ces cathédrales de marbre et de vapeur où les Ottomans avaient élevé l’art du bain au rang de rituel sacré. Les thermes du Gellért étaient autre chose : une interprétation européenne, Art Nouveau, du concept thermal. Des colonnes sculptées soutenaient des voûtes ornées de mosaïques. La lumière tombait par des verrières en vitraux, découpant l’espace en faisceaux colorés. Et partout, cette vapeur qui adoucissait les contours, qui rendait le monde légèrement irréel.
Osman entra dans le bassin principal avec la dignité d’un Pacha inspectant ses domaines. L’eau était chaude — pas brûlante comme dans un vrai hammam, mais agréablement chaude — et sentait vaguement le soufre. Autour de lui, d’autres baigneurs flottaient ou conversaient à voix basse. Un homme corpulent lisait un journal, les pages tenues juste au-dessus de la surface. Une dame d’un certain âge faisait des mouvements de bras avec une détermination thérapeutique.
Pour la première fois depuis des mois, Osman se sentit presque chez lui. L’eau chaude, au moins, ne changeait pas de régime politique.
« Fascinant, n’est-ce pas ? »
La voix venait de sa gauche. Un homme d’une quarantaine d’années, le crâne dégarni, des lunettes rondes qui s’embuaient constamment dans la vapeur, s’était approché avec l’enthousiasme d’un épagneul découvrant un nouvel ami.
« Pardonnez-moi, poursuivit l’homme en anglais, un anglais d’Oxford poli comme un galet. Je ne peux m’empêcher de remarquer votre… enfin, votre couvre-chef. Vous l’avez gardé près du vestiaire, je présume ? Remarquable pièce. Ottoman, n’est-ce pas ? »
Osman considéra l’homme. Le type britannique dans toute sa splendeur : incapable de ne pas engager la conversation, incapable de la mener correctement.
« En effet, dit-il. Je suis Ottoman. Ou je l’étais. La distinction devient quelque peu académique. »
L’homme s’illumina comme si Osman venait de lui annoncer qu’il détenait les plans secrets des canalisations romaines.
« Ottoman ! Extraordinaire ! Permettez-moi de me présenter : Nigel Ashworth-Pennington, hydrologue, Cambridge. Je suis ici pour le Congrès International sur les Eaux Thermales et leur Patrimoine Historique. Onze participants, dont votre serviteur. Les systèmes de canalisation ottomans à Buda sont précisément mon sujet d’étude. Saviez-vous que les Ottomans ont occupé cette ville pendant cent cinquante ans ? Cent cinquante ans de génie hydraulique ! »
Osman savait. C’était, en un sens, une partie de son héritage — ces bains, ces fontaines, ces canalisations que ses ancêtres avaient construits dans une ville qu’ils ne possédaient plus. Mais l’enthousiasme de l’Anglais était si sincère, si dépourvu de condescendance coloniale, qu’Osman se surprit à sourire.
« Je suis au courant, oui. »
« Bien sûr, bien sûr ! Pardonnez-moi. Ashworth-Pennington, à votre service. Et vous êtes… ? »
« Osman Fazıl Bey. Anciennement attaché au bureau du Grand Vizir. Actuellement… en transit. »
Nigel Ashworth-Pennington serra la main d’Osman avec une vigueur aquatique, éclaboussant légèrement le monsieur au journal.
« En transit ! Oui, nous le sommes tous, d’une certaine manière. L’Empire austro-hongrois, l’Empire ottoman — tout s’effondre, n’est-ce pas ? Sauf les canalisations. Les canalisations ne bougent pas. J’ai toujours pensé que la vraie mesure d’une civilisation, c’était sa plomberie. »
C’était une théorie comme une autre. Osman hocha la tête poliment.
Leur conversation fut interrompue par l’arrivée d’un autre baigneur — un homme corpulent, la quarantaine nerveuse, qui transpirait abondamment dans la chaleur ambiante. Il tenait un carnet étanche et un instrument de mesure incongru.
« Herr Doktor Grosz, murmura Nigel à l’oreille d’Osman. Allemand. Hydrologue aussi, officiellement. Il mesure des choses. Personne ne sait exactement quoi. »
Herr Doktor Grosz s’immergea dans le bassin avec la grâce d’un hippopotame méfiant. Il lança un regard vers Osman — un regard qui s’attarda une fraction de seconde sur le fez posé près des vestiaires — puis se mit à prendre des notes dans son carnet.
Osman décida qu’il avait assez mariné. Il sortit du bassin, récupéra son fez et sa serviette, et se dirigea vers les vestiaires. C’est là qu’il croisa le préposé aux serviettes.
L’homme avait soixante ans, peut-être plus, un visage de granit et des mains qui semblaient avoir massé des générations de dos. Il regardait le fez d’Osman avec une expression indéchiffrable.
« Effendi », dit-il simplement, en lui tendant une serviette fraîche.
Osman se figea. Effendi. Le titre ottoman. Comment cet homme — un employé des bains hongrois — connaissait-il ce terme ? Et pourquoi l’utilisait-il avec cette familiarité, comme s’il s’adressait à quelqu’un qu’il reconnaissait ?
« Je vous demande pardon ? »
Mais le préposé avait déjà disparu dans la vapeur, silencieux comme un fantôme.
Osman resta un moment immobile, la serviette à la main. Coïncidence, se dit-il. Le mot « effendi » avait voyagé. Il était utilisé en Égypte, en Grèce, dans tout l’ancien monde ottoman. Un vieil homme des bains pouvait l’avoir appris n’importe où.
Mais quelque chose, dans le ton de cet homme, suggérait autre chose. Une reconnaissance. Un savoir.
Il remonta à sa chambre, troublé.
La lettre avait changé de place.
Osman en était certain. Il l’avait rangée dans le tiroir de la commode, sous les mouchoirs. Elle était maintenant sur le bureau, à côté de la lampe, comme posée là par une main soigneuse.
Le chat Pamuk était exactement où Osman l’avait laissé, sur le lit, dans cette position de sphinx que les chats affectionnent. Il regardait le bureau avec une intensité inhabituelle.
Osman sonna la femme de chambre. Elle arriva quelques minutes plus tard — une jeune Hongroise au visage sérieux, qui semblait désapprouver l’existence en général et celle d’Osman en particulier.
« Avez-vous touché à mes affaires ? »
La femme de chambre — Borbála, d’après son badge — le regarda comme s’il l’avait accusée de haute trahison.
« Nem », dit-elle. Non. Et elle ajouta quelque chose en hongrois, rapidement, avec l’intonation universelle de quelqu’un qui explique à un idiot qu’il est un idiot.
« Très bien, dit Osman. Merci. »
Borbála sortit avec une dignité offensée. La porte claqua — pas fort, mais avec intention.
Osman regarda la lettre. Puis le chat. Le chat regarda Osman. Quelque chose passa entre eux — pas une communication, exactement, mais une reconnaissance mutuelle de l’étrangeté de la situation.
« Tu sais quelque chose ? », dit Osman au chat.
Le chat ferma les yeux qui se recroquevilla, ce qui n’était pas une réponse.
Osman prit la lettre, l’examina. Le sceau n’avait pas été brisé. Rien n’indiquait qu’on l’eût ouverte ou même manipulée. Et pourtant, elle avait bougé. Les objets ne bougent pas seuls. Quelqu’un était entré dans cette chambre pendant qu’Osman prenait les eaux.
La question était : pourquoi déplacer la lettre sans la prendre ?
Un message, peut-être. Une façon de dire : nous savons que vous l’avez. Nous savons où vous êtes.
Osman rangea la lettre dans la poche intérieure de son veston. Désormais, elle ne le quitterait plus.
Par la fenêtre, le Danube coulait vers la mer Noire, imperturbable. Quelque part dans l’hôtel, une horloge sonna six heures. Le chat Pamuk s’étira, bâilla, et se rendormit.
La première journée d’Osman Fazıl Bey au Gellért touchait à sa fin.
CHAPITRE III — La Veuve et le Baron
Le lendemain matin, Osman fut convoqué au salon de thé.
« Convoqué » était le mot juste. Un billet avait été glissé sous sa porte pendant la nuit — un carton crème, d’une élégance surannée, portant ces mots : « Madame Veselka Zorić prie Osman Fazıl Bey de bien vouloir se joindre à elle pour le thé de onze heures. Salon de thé, table près de la fenêtre. » Ce n’était pas une invitation. C’était un ordre déguisé en courtoisie.
Osman ne connaissait aucune Madame Zorić. Mais il reconnaissait le ton — celui des douairières de l’ancienne cour, ces femmes qui avaient survécu à des empires et qui menaient désormais leur existence de rescapées avec une autorité inflexible. Il s’habilla avec soin, ajusta son fez, et descendit.
Le salon de thé du Gellért était une pièce lumineuse, ornée de vitraux et de plantes tropicales en pots. Des dames d’un certain âge y prenaient le thé avec cette application que les Européennes réservaient à l’exercice social. Des messieurs lisaient des journaux dans diverses langues. Un pianiste jouait quelque chose de vaguement Liszt.
La table près de la fenêtre était occupée par trois personnes.
La première était une femme d’environ soixante-dix ans, vêtue de noir, le port d’une impératrice en exil. Ses cheveux blancs étaient relevés en un chignon compliqué. Ses yeux — vifs, perçants — évaluèrent Osman en une fraction de seconde et parurent trouver le résultat acceptable.
Le deuxième était un homme de cinquante ans environ, le visage fatigué mais l’allure encore élégante. Il portait un costume qui avait été excellent il y a dix ans et qui restait présentable par la grâce de soins méticuleux. Ses moustaches tombantes lui donnaient l’air d’un morse mélancolique.
La troisième était une femme plus jeune — trente-cinq ans peut-être — aux cheveux blonds cendrés, aux yeux gris, et à cette beauté légèrement usée des anciennes danseuses. Elle fumait une cigarette turque dans un fume-cigarette en ambre et observait Osman avec l’attention d’un chat regardant une souris intéressante.
« Monsieur Fazıl Bey, dit la femme en noir. Asseyez-vous. Je suis Madame Zorić. Voici le baron Ákos Szapáry de Szapár. Et Mademoiselle Lotte Brenner. »
Osman s’assit. Un serveur apparut instantanément avec une tasse et une théière.
« Vous vous demandez comment je connais votre nom, poursuivit Madame Zorić. C’est très simple. Je connais tout le monde dans cet hôtel. J’y vis depuis 1919. L’air de Budapest m’est constitutionnellement hostile. Le Gellért est le seul endroit où je peux respirer. »
Le Baron hocha la tête avec la gravité d’un homme qui avait entendu cette explication mille fois.
« Madame Zorić respire très bien », dit-il. « Mieux que nous tous. Elle nous enterrera tous. »
« Probablement », concéda Madame Zorić sans fausse modestie. « Mais nous ne sommes pas là pour parler de ma longévité. Nous sommes là pour parler de vous, Monsieur Fazıl Bey. Un Ottoman à Budapest. Avec un fez. En 1924. C’est… inhabituel. »
« Les temps sont inhabituels », dit Osman.
« En effet. » Madame Zorić but une gorgée de thé. « Mon défunt mari était général dans l’armée serbe. Il a combattu les Ottomans. Il a combattu les Austro-Hongrois. Il a combattu tout le monde, en fait, jusqu’à ce que son cœur décide qu’il avait assez combattu. J’ai passé ma vie entourée d’ennemis. Et vous savez ce que j’ai appris ? »
Osman attendit.
« Les ennemis d’hier sont les compagnons de naufrage d’aujourd’hui. Nous avons tous perdu. L’Empire ottoman, l’Empire austro-hongrois, le Royaume de Serbie — tout cela n’existe plus. Nous sommes des vestiges, vous et moi. Des fantômes élégants. »
Mademoiselle Brenner souffla un rond de fumée parfait.
« Madame Zorić aime les discours », dit-elle. « C’est son principal défaut. Son principal mérite est qu’elle joue admirablement au bridge. »
« C’est précisément pourquoi nous avons besoin de Monsieur Fazıl Bey, reprit Madame Zorić. Notre quatrième ne viendra pas. »
Il y eut un silence. Le Baron toussa.
« Le quatrième ? demanda Osman.
— Un certain M. Fekete, dit le Baron. Archiviste au Parlement. Charmant homme, quoiqu’un peu obsessionnel sur certains sujets. Il logeait au Gellért depuis deux semaines. Il posait beaucoup de questions sur l’histoire ottomane de Budapest. Les bains, les mosquées, les… comment dit-on… les vestiges. »
« Il voulait vous rencontrer, ajouta Madame Zorić. Il avait laissé un message à la réception — pour vous, spécifiquement. Et puis, trois jours avant votre arrivée, il a disparu. »
Le mot tomba dans le silence du salon de thé comme une pierre dans un bassin.
« Disparu ? »
« Volatilisé. Évanoui. Ses affaires sont restées dans sa chambre — ses vêtements, ses livres, ses notes. La police a conclu à un départ précipité. Un homme qui aurait fui une dette, ou une femme, ou les deux. »
« Madame Zorić n’y croit pas », dit Mademoiselle Brenner.
« Je n’y crois pas, confirma la veuve. M. Fekete n’était pas un homme à fuir. Et puis… » Elle hésita, ce qui semblait chez elle un événement rare. « On a retrouvé son chapeau. Aux bains Rudas. Flottant sur l’eau. »
Le Baron intervint, sa moustache frémissant légèrement :
« Les bains Rudas sont les vrais bains ottomans, vous savez. Pas cette confiserie Art Nouveau. Les originaux. Ceux que vos ancêtres ont construits. »
Osman sentait la situation lui échapper. Un archiviste disparu. Un chapeau flottant. Un message qui l’attendait. Et ces trois personnes qui le regardaient comme s’il détenait une clé qu’il ne savait pas posséder.
« Quel était ce message ? demanda-t-il. Celui que M. Fekete m’avait laissé ? »
Madame Zorić sortit de son réticule un morceau de papier plié.
« Je me suis permis de le récupérer à la réception. On ne sait jamais, avec les réceptions. »
Osman déplia le papier. L’écriture était nerveuse, hâtive :
« Cher Monsieur Fazıl Bey, je sais qui vous êtes. Je sais ce que vous portez. Il faut que nous parlions. C’est une question de la plus haute importance. Le Protocole existe. La pierre du Pacha attend. Venez me trouver dès votre arrivée. Chambre 412. Fekete. »
Osman relut le message. Puis une troisième fois. Les mots ne changeaient pas, mais leur sens restait opaque.
« Je ne comprends pas, dit-il. Je ne connais pas cet homme. Je ne sais pas ce qu’est ce “Protocole” ni cette “pierre du Pacha”. »
Mademoiselle Brenner l’observait à travers sa fumée de cigarette.
« Vraiment ? dit-elle. Vous ne savez pas pourquoi un archiviste hongrois vous attendait ? Pourquoi il parlait de “ce que vous portez” ? »
Ses yeux gris glissèrent vers la poche intérieure du veston d’Osman. Là où la lettre reposait contre son cœur.
« Vous portez quelque chose, n’est-ce pas, Monsieur Fazıl Bey ? Quelque chose qu’on vous a confié ? »
Osman ne répondit pas. Un gentleman ne ment pas, mais il n’est pas obligé de tout dire.
« Intéressant », murmura Madame Zorić. « Très intéressant. » Elle posa sa tasse avec une précision militaire. « Je pense que nous allons bien nous entendre, Monsieur Fazıl Bey. Jouez-vous au bridge ? »
Le reste de la matinée se passa à jouer aux cartes. Osman jouait mécaniquement, l’esprit ailleurs. Un archiviste disparu. Un message cryptique. Une lettre dont il ne connaissait pas le contenu. Et ces gens — cette veuve serbe, ce baron hongrois, cette danseuse autrichienne — qui semblaient en savoir plus qu’ils ne voulaient dire.
Le soir, au dîner, Osman mangea seul dans la grande salle à manger. Il observa les autres clients. La Contessa Sforza-Durazzo fit une entrée théâtrale — une Italienne d’une soixantaine d’années, vêtue de violet, accompagnée d’un perroquet sur l’épaule. Le perroquet s’appelait Garibaldi et criait périodiquement des mots en italien.
Monsieur Lermontov — un Russe blanc qui prétendait être le neveu d’un grand-duc — racontait à qui voulait l’entendre une histoire impliquant le Tsar, un ours blanc et une danseuse du Mariinsky. L’histoire changeait à chaque récit, mais personne ne semblait s’en formaliser.
Miss Prudence Hathaway, une Anglaise sèche d’une quarantaine d’années, dessinait les moulures du plafond avec une concentration maniaque. Elle buvait du thé à heures fixes et ne tolérait aucun écart à sa routine.
Et dans un coin, seul à une table, un homme jouait aux échecs contre lui-même. Il était petit, insignifiant, le genre d’homme qu’on oublie aussitôt qu’on cesse de le regarder. Mais ses yeux — quand ils croisèrent ceux d’Osman — étaient d’une intensité troublante.
L’homme ne cilla pas. Osman non plus.
Puis le joueur d’échecs retourna à sa partie, et le moment passa.
Cette nuit-là, Osman rêva de Constantinople. Il marchait dans les couloirs de Yıldız, le palais du Sultan, mais les couloirs étaient inondés. L’eau montait, tiède et soufrée, et quelque part au loin une voix répétait : « La pierre du Pacha attend. La pierre du Pacha attend. »
Il se réveilla en sueur. Le chat Pamuk dormait sur l’oreiller voisin, parfaitement serein.
L’aube pointait sur le Danube. Une nouvelle journée commençait au Gellért.