La cantatrice du Kämp
La cantatrice du Kämp
Chapitres 7 à 9
L’Allemagne
Berlin. 1923.
L’inflation est folle. Un dollar vaut quatre billions de marks. On transporte l’argent dans des brouettes pour acheter une miche de pain. Les gens brûlent les billets pour se chauffer — c’est moins cher que le bois.
Et pourtant, Berlin est vivante. Berlin est la ville la plus vivante du monde. Les cabarets, les théâtres, les salles de concert — tout fonctionne, tout explose, tout invente. On dirait que la catastrophe a libéré quelque chose, une énergie désespérée, une joie de fin du monde.
Alma chante au Staatsoper. Elle a quarante-trois ans. Elle n’est plus la jeune diva de Saint-Pétersbourg, mais elle est encore belle, encore puissante. Sa voix a mûri. Elle chante moins aigu, plus profond. Les critiques parlent de « voix automnale », ce qui est une façon polie de dire qu’elle vieillit.
Elle vit dans un appartement de Charlottenburg, près du Kurfürstendamm. Trois pièces, des meubles dépareillés, un piano demi-queue qu’elle a payé une fortune — en marks, c’est-à-dire presque rien.
Elle est seule. Elle a choisi d’être seule. Après Alexeï, après la guerre, après tout, elle ne veut plus d’homme dans sa vie. Les hommes compliquent. Les hommes prennent de la place. Elle préfère sa solitude, ses partitions, ses souvenirs.
Mais parfois…
Elle s’appelle Margarethe.
Pianiste. Accompagnatrice. Trente ans, des cheveux noirs coupés court, des yeux verts, des mains longues et nerveuses. Elle travaille avec Alma depuis six mois. Elle vient répéter trois fois par semaine, dans l’appartement de Charlottenburg.
Au début, c’est purement professionnel. Margarethe joue, Alma chante. Elles travaillent des heures, les mêmes airs, les mêmes passages difficiles. Margarethe est exigeante, presque dure. Elle ne fait pas de compliments. Elle dit : « Encore » ou « Mieux » ou « Non, pas comme ça ».
Alma l’admire. Elle n’a pas l’habitude d’admirer les gens. Mais Margarethe a quelque chose — cette même chose que Sibelius avait vue en elle, autrefois. Un talent brut, une présence.
C’est un soir de décembre que ça arrive.
Elles ont répété tard. Dehors, il neige. Berlin est blanc et silencieux. Margarethe se lève du piano, elle s’étire, elle dit :
— Je suis fatiguée.
— Reste, dit Alma. Je vais préparer du thé.
Margarethe reste. Elles boivent du thé, elles parlent. De musique d’abord, puis d’autre chose. De leur vie, de leurs choix, de leurs solitudes. Margarethe aussi est seule. Margarethe aussi a choisi.
— Les hommes ne m’intéressent pas, dit-elle soudain.
Alma ne répond pas. Elle comprend. Elle comprend depuis longtemps, peut-être depuis le premier jour, mais elle ne voulait pas voir.
— Et toi ? demande Margarethe.
— Moi, je ne sais pas. Je ne sais plus.
Margarethe pose sa tasse. Elle s’approche. Elle prend la main d’Alma.
— Tu veux savoir ?
Ce qui se passe ensuite, Alma ne l’a jamais raconté à personne.
Pas parce que c’est honteux — elle n’a pas honte. Mais parce que c’est intime. Parce que ça lui appartient. Parce que certaines choses ne se partagent pas.
Elle se souvient de la douceur. De la lenteur. Des mains de Margarethe sur son corps, si différentes des mains des hommes, plus légères, plus précises. Elle se souvient du plaisir, nouveau, étrange, comme une note qu’on n’a jamais chantée et qu’on découvre soudain dans sa propre voix.
Ça dure un an. Un an de répétitions et de nuits, de musique et de peau. Puis Margarethe part pour Vienne, un engagement qu’elle ne peut pas refuser. Elles s’écrivent quelques mois, puis les lettres s’espacent, puis elles cessent.
Alma ne la reverra jamais. Elle apprendra, des années plus tard, que Margarethe est morte en 1942, dans un camp. Les nazis n’aimaient pas les femmes comme Margarethe. Les nazis n’aimaient pas grand-chose.
Berlin, 1923–1933. Dix ans.
Dix ans de chant, de scène, de succès. Dix ans de solitude aussi, après Margarethe. Elle ne retrouve personne. Elle ne cherche pas. Elle a son art, c’est suffisant.
Puis Hitler arrive. Les choses changent. L’air devient irrespirable. Les amis juifs partent, un par un, vers Paris, vers Londres, vers l’Amérique. Elle reste encore un peu, par inertie, par entêtement. Puis elle aussi s’en va.
Retour à Helsinki. 1934. La Finlande neutre, la Finlande tranquille. Le Kämp qui l’attend, comme toujours.
Elle a cinquante-quatre ans. Elle sait que sa carrière est finie, ou presque. Les grandes scènes ne veulent plus d’elle. Mais elle peut encore donner des concerts, des récitals, des leçons. Elle peut encore vivre.
Et vivre, c’est déjà beaucoup. Vivre, c’est déjà tout.
Ainola
Elle prend le train pour Järvenpää.
Une heure de trajet, à travers la forêt de bouleaux et de pins. La neige couvre tout. Le wagon est presque vide — quelques paysans, une femme avec un enfant, un homme en pardessus qui lit le journal. Personne ne parle. Le silence finlandais, encore.
Elle n’a pas prévenu. Elle n’a pas osé. Sibelius ne reçoit plus personne, dit-on. Il vit reclus dans sa maison d’Ainola avec sa femme Aino, il refuse les interviews, les visites, les hommages. Le plus grand compositeur vivant s’est muré dans le silence.
Mais elle veut essayer. Elle a besoin de le voir. Elle ne saurait pas dire pourquoi — un pressentiment, peut-être. L’intuition que c’est maintenant ou jamais.
Ainola est une maison de bois, au bord d’un lac.
Elle la trouve sans difficulté — tout le monde connaît la maison de Sibelius à Järvenpää. C’est un lieu de pèlerinage, même si le pèlerin n’est jamais reçu. Des gens viennent de l’étranger, ils restent devant la grille, ils prennent des photographies, ils repartent sans avoir vu le maître.
Alma pousse la grille. Elle remonte l’allée enneigée, sa canne s’enfonçant dans le blanc. Son cœur bat trop vite. Elle a soixante-quinze ans et elle se sent comme une jeune fille avant une audition.
Elle frappe à la porte.
C’est Aino qui ouvre.
Aino Sibelius, née Järnefelt. Quatre-vingt-quatre ans. Plus vieille qu’Alma, plus droite aussi, avec cette dignité des femmes qui ont passé leur vie à protéger un génie de lui-même.
— Oui ?
— Madame Sibelius. Je suis Alma Löfgren. J’ai connu votre mari autrefois, au Kämp. Je…
— Je sais qui vous êtes.
Le ton est neutre. Pas hostile, pas accueillant. Aino la regarde avec ces yeux clairs qui ont vu tant de femmes venir tourner autour de son mari, tant d’admiratrices, tant de solliciteuses.
— Il ne reçoit personne, vous savez.
— Je sais. Mais je repars bientôt. Pour Stockholm. Je ne reviendrai peut-être pas.
Aino hésite. Quelque chose passe dans son regard — de la compassion, peut-être, ou de la reconnaissance. Une vieille femme qui en reconnaît une autre.
— Attendez ici.
Elle attend dans le vestibule.
La maison sent le bois et le tabac froid. Des partitions sont empilées sur une console, jaunies, poussiéreuses. Au mur, des photographies : Sibelius jeune, Sibelius en chef d’orchestre, Sibelius recevant des prix et des honneurs. Un musée vivant.
Aino revient.
— Il veut bien vous voir. Mais pas longtemps. Il se fatigue vite.
— Merci.
— Ne le faites pas parler de musique. Ça le rend triste.
Il est assis près de la cheminée, dans un fauteuil trop grand pour lui.
Elle ne le reconnaît pas. Ou plutôt : elle reconnaît les traits, la forme du visage, mais pas l’homme. Le Sibelius qu’elle a connu était massif, imposant, avec cette présence des gens qui prennent toute la place dans une pièce. Celui-ci est ratatiné, diminué, perdu dans un cardigan trop large. Il a quatre-vingt-dix ans. Il a l’air d’en avoir mille.
— La petite Löfgren, dit-il d’une voix éraillée. Vous n’êtes plus si petite.
— Et vous n’êtes plus si grand.
Il rit. Un rire bref, rauque, qui se termine en quinte de toux. Elle s’assied en face de lui, sur une chaise qu’Aino a approchée.
— Vous avez fait le voyage depuis Stockholm pour voir un vieillard ?
— Je suis une vieillarde moi-même. Nous sommes assortis.
Ils parlent.
Pas de musique — elle se souvient de l’avertissement d’Aino. Du passé, plutôt. Du Kämp, des soirées d’avant 1914, des gens qu’ils ont connus et qui sont morts. Gallen-Kallela, Järnefelt, Kajanus. Tous les noms de la grande époque, tous disparus.
— Vous chantez encore ? demande-t-il soudain.
— Non. J’ai arrêté il y a onze ans.
— Pourquoi ?
— La voix. Elle ne suivait plus.
Il hoche la tête. Il comprend. Lui aussi a arrêté. Pour d’autres raisons, mais il a arrêté.
— Et vous ? ose-t-elle demander. Vous composez encore ?
Le silence qui suit est si long qu’elle croit l’avoir offensé. Puis :
— Non.
— Depuis quand ?
— Trente ans. Plus.
Il se penche vers elle. Ses yeux, dans ce visage ravagé, sont encore vifs. Encore terribles.
— Vous savez ce que c’est, dit-il, d’avoir quelque chose en soi qu’on ne peut plus sortir ? Quelque chose qui est là, qui pousse, qui veut vivre, mais qu’on ne peut plus… qu’on n’ose plus…
— La Huitième Symphonie ?
Il tressaille. Le nom interdit. L’œuvre fantôme dont tout le monde parle et que personne n’a jamais entendue.
— Il n’y a pas de Huitième Symphonie. Il n’y a jamais eu de Huitième Symphonie. J’ai tout brûlé.
— Pourquoi ?
— Parce que ce n’était pas assez bien. Parce que rien n’est jamais assez bien. Parce que…
Il s’arrête. Il regarde le feu dans la cheminée.
— Parce que j’ai eu peur. Voilà. Le grand Sibelius a eu peur. Peur de ce qu’il allait dire. Peur de ce qu’on allait penser. Peur de n’être plus à la hauteur de lui-même.
Alma ne dit rien. Elle pose sa main sur la sienne.
La peau de Sibelius est froide, parcheminée, tachetée de brun. Une main de vieillard. Une main qui a dirigé des orchestres, qui a écrit des symphonies, qui a fait pleurer des millions de gens. Maintenant, elle tremble légèrement, comme une feuille d’automne.
— Je comprends, dit-elle doucement.
— Non. Vous ne pouvez pas comprendre.
— J’ai eu peur aussi. Toute ma vie. La peur de ne pas être assez bien. La peur de décevoir. La peur de vieillir et de perdre ce qu’on a.
— Et qu’est-ce que vous avez fait ?
— J’ai chanté quand même. Jusqu’au bout. Même quand la voix tremblait. Même quand c’était moins beau qu’avant.
Il la regarde. Dans ses yeux, quelque chose change. Du regret, peut-être. Ou de l’admiration.
— Vous êtes plus courageuse que moi.
— Non. Juste plus têtue.
Avant de partir, elle lui demande :
— Est-ce que vous regrettez quelque chose ?
Il réfléchit longtemps. Dehors, la lumière décline. Bientôt, il fera nuit — cette nuit finlandaise qui dure vingt heures en novembre.
— Finlandia, dit-il finalement. J’aurais voulu la rejouer. Une dernière fois. Devant des gens. Pas l’enregistrement, pas la radio — en vrai. Mais je n’ai jamais osé. C’est devenu trop grand, trop officiel. Ce n’est plus ma musique. C’est celle de tout le monde.
— Et si quelqu’un d’autre la jouait pour vous ? La chantait ?
— Qui voudrait faire ça ?
Elle ne répond pas. Elle se lève, elle l’embrasse sur le front — un geste qu’elle n’aurait jamais osé autrefois, mais ils sont vieux maintenant, ils n’ont plus rien à perdre.
— Au revoir, Jean. Merci de m’avoir reçue.
— Au revoir, petite Löfgren. Continuez à chanter.
Elle sort dans la neige. Le froid la saisit, mais elle ne le sent pas. Elle a une idée. Une idée folle, probablement. Mais elle a une idée.
La nuit blanche
Saint-Pétersbourg. Juin 1914.
La dernière nuit blanche avant la fin du monde.
Elle ne le sait pas encore, bien sûr. Personne ne le sait. L’archiduc François-Ferdinand est encore vivant — il sera assassiné dans deux semaines, à Sarajevo. L’Europe est en paix. L’Empire russe semble éternel.
Elle est revenue à Pétersbourg pour la saison. Pas au Mariinsky cette fois — elle n’a pas eu de contrat —, mais dans les salons, les réceptions, les fêtes privées où l’on paye les artistes pour divertir les riches. C’est moins glorieux que l’opéra, mais ça paye bien. Et puis, elle aime Pétersbourg. Elle aime les nuits blanches.
Ce soir-là, elle chante chez les Youssoupov.
Le palais sur la Moïka. Un des plus beaux de la ville. Des salons dorés, des lustres de cristal, des domestiques en livrée. Le prince Félix est jeune, beau, étrange — il y a des rumeurs sur lui, sur ses goûts, sur ses amitiés. Sa femme est une nièce du Tsar.
Alma chante des romances russes. Pas de l’opéra — c’est trop lourd pour une soirée d’été. Des chansons légères, sentimentales, que tout le monde connaît et que tout le monde aime. Les invités écoutent distraitement, un verre de champagne à la main.
Après le concert, on l’invite à rester. Elle hésite — elle est fatiguée —, puis elle accepte. Il fait si beau. La lumière est si douce. Comment partir ?
Elle se promène sur les quais avec un groupe de jeunes gens.
Des aristocrates, des officiers, des artistes. Ils parlent français, ils rient, ils boivent du champagne tiré de glacières portées par des domestiques. La Neva coule, lente et large, dorée par le soleil de minuit.
L’un des jeunes gens s’approche d’elle. Un poète, dit-on. Il a vingt ans, des yeux fiévreux, une mèche de cheveux qui lui tombe sur le front.
— Vous êtes la Löfgren, n’est-ce pas ?
— Oui.
— Je vous ai entendue à Helsinki, il y a deux ans. Vous chantiez Isolde.
— Vous vous souvenez ?
— On n’oublie pas ces choses-là.
Il la regarde avec une intensité qui la trouble. Elle a trente-quatre ans, elle pourrait être sa mère — presque. Mais dans ses yeux à lui, elle voit quelque chose. Du désir, oui, mais autre chose aussi. De la reconnaissance. De l’adoration.
— Vous êtes trop jeune pour me faire la cour, dit-elle en riant.
— Je ne vous fais pas la cour. Je vous admire. C’est différent.
Ils marchent ensemble jusqu’à l’aube.
Il lui parle de poésie, de musique, de la Finlande qu’il ne connaît pas mais qu’il imagine. Elle l’écoute, amusée, attendrie. Il y a quelque chose de touchant dans son enthousiasme, dans sa foi absolue en l’art, en la beauté.
— Le monde va changer, dit-il soudain. Je le sens. Quelque chose va se passer.
— Quoi donc ?
— Je ne sais pas. Mais ça va être terrible. Et magnifique.
Elle ne répond pas. Elle regarde le soleil qui se lève — ou qui ne s’est jamais couché —, cette lumière de nacre sur la Neva, les façades des palais qui rosissent.
Terrible et magnifique. Il a raison, peut-être. Mais ce soir, cette nuit, tout est encore possible. La guerre n’a pas commencé. Les empires sont debout. Et elle est jeune — presque jeune —, et elle est à Pétersbourg, et un poète de vingt ans la regarde comme si elle était la huitième merveille du monde.
Elle savoure cet instant. Elle le garde en elle, comme une photographie qu’on range dans un tiroir. Plus tard, bien plus tard, quand tout sera fini, elle se souviendra de cette nuit blanche, de ce poète dont elle a oublié le nom, de cette lumière de juin sur la Neva.
La dernière nuit blanche. La dernière fête.
Deux mois plus tard, la guerre éclate.
Le poète, elle l’apprend plus tard, s’est engagé. Il est mort en 1915, sur le front de Galicie — le même front où Alexeï mourra un an après. Tous ces jeunes hommes, tous ces rêveurs, tous ces enthousiastes, fauchés par les mitrailleuses et les obus.
Elle-même fuit Pétersbourg à la fin de l’été 1914. Elle retourne à Helsinki, puis à Stockholm. Elle ne reviendra jamais en Russie. Petrograd, Leningrad — ce n’est plus Saint-Pétersbourg. Ce n’est plus rien.
Mais les nuits blanches, elle les garde. Dans sa mémoire, quelque part, il y a toujours cette lumière de nacre, ce jeune homme aux yeux fiévreux, cette certitude que le monde va changer et que ça sera terrible, et magnifique.
Terrible, oui. Magnifique, non.
Juste terrible.