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Le Palace
du Tigre

Le palace du Tigre

Par­tie 2

L’ombre

### IX ###

La mos­quée d’A­bu Hani­fa se dres­sait au nord de Bag­dad, dans le quar­tier d’Adha­miya, là où les sun­nites enter­raient leurs morts depuis des siècles. Ses mina­rets dorés brillaient dans le cré­pus­cule, visibles de loin, comme un phare pour les fidèles — ou pour ceux qui avaient d’autres rai­sons de s’y rendre.

Tariq arri­va à la tom­bée de la nuit, vêtu d’une dis­h­da­sha grise et d’un kef­fieh qui lui cou­vrait une par­tie du visage. Il avait lais­sé ses lunettes rondes chez lui — elles le ren­daient trop recon­nais­sable. Sans elles, le monde était légè­re­ment flou, mais il voyait assez pour se déplacer.

La mai­son que Rachid lui avait indi­quée se trou­vait dans une ruelle étroite, à trois cents mètres de la mos­quée. Une bâtisse ancienne, aux murs de brique crue, avec une porte de bois clou­té qui ne payait pas de mine. Tariq l’a­vait repé­rée dans l’a­près-midi, en pas­sant comme un pro­me­neur dés­œu­vré. Il avait comp­té les fenêtres, noté les issues pos­sibles, obser­vé les allées et venues.

Main­te­nant, il attendait.

Des hommes arri­vaient par petits groupes, deux ou trois à la fois, s’en­gouf­frant dans la mai­son sans frap­per. Tariq en comp­ta une dou­zaine en une demi-heure. Des visages qu’il ne connais­sait pas, pour la plu­part. Mais l’un d’eux lui fit fron­cer les sour­cils — un homme grand, maigre, avec une barbe noire et des yeux enfon­cés. Il l’a­vait déjà vu quelque part. Au Haut-Com­mis­sa­riat ? Au Tigris Palace ?

Il atten­dit encore dix minutes, puis tra­ver­sa la ruelle et pous­sa la porte.

### X

L’in­té­rieur était sombre, éclai­ré seule­ment par quelques lampes à huile. Une ving­taine d’hommes étaient assis en cercle sur des tapis, cer­tains fumant, d’autres siro­tant du thé. Les conver­sa­tions s’in­ter­rom­pirent quand Tariq entra.

Un homme se leva — petit, tra­pu, la cin­quan­taine, avec une cica­trice qui lui bar­rait la joue gauche. Il s’ap­pro­cha de Tariq.

— Qui es-tu ?

— Un ami de Rachid al-Khayoun. Il m’a dit que je pou­vais venir.

L’homme le dévi­sa­gea lon­gue­ment. Tariq sou­tint son regard sans ciller.

— Ton nom ?

— Bou­tros. Bou­tros Issa.

Le nom de son frère mort. Il l’a­vait choi­si déli­bé­ré­ment — si quel­qu’un véri­fiait, Bou­tros Issa avait bien exis­té, avait bien vécu à Bag­dad, était bien mort à Kut. Un fan­tôme ne pou­vait pas être démenti.

— Tu es chrétien.

— Chal­déen.

— Pour­quoi un chré­tien vien­drait-il ici ?

— Parce que les Anglais ne font pas de dif­fé­rence entre nous quand ils nous méprisent.

Quelques rires dans l’as­sem­blée. L’homme à la cica­trice esquis­sa un sourire.

— Assieds-toi, Bou­tros Issa. Écoute. Et si tu parles de ce que tu entends ici, on te retrouvera.

Ce n’é­tait pas une menace. C’é­tait un fait.

Tariq s’as­sit au bord du cercle, le dos contre le mur, et écouta.

### XI ###

L’homme qui pré­si­dait la réunion s’ap­pe­lait Abdel-Karim. C’é­tait lui, l’homme à la cica­trice. Un ancien offi­cier otto­man, apprit Tariq en écou­tant les conver­sa­tions — il avait com­bat­tu les Bri­tan­niques à Kut, avait été cap­tu­ré, s’é­tait éva­dé. La cica­trice était un sou­ve­nir des geôles anglaises.

— Le cou­ron­ne­ment aura lieu dans onze jours, dit Abdel-Karim. Onze jours pour mon­trer au monde que l’I­rak refuse ce roi qu’on lui impose.

— La bombe d’hier n’a tué que des inno­cents, objec­ta quel­qu’un. Un mar­chand et son fils. Ça ne sert pas notre cause.

— C’é­tait un aver­tis­se­ment. Le pro­chain coup sera différent.

Tariq sen­tit son esto­mac se nouer. Le pro­chain coup.

— Quel est le plan ? deman­da un homme à sa gauche, un jeune aux yeux fié­vreux, impatient.

Abdel-Karim secoua la tête.

— Pas ici. Pas devant tout le monde. Ceux qui doivent savoir savent.

Il balaya l’as­sem­blée du regard.

— Votre rôle est de pré­pa­rer le ter­rain. Dis­tri­buer les tracts. Répandre la rumeur. Faire en sorte que le jour du cou­ron­ne­ment, les rues ne soient pas rem­plies de mou­tons qui acclament un roi étran­ger, mais de patriotes qui réclament leur liberté.

Des mur­mures d’ap­pro­ba­tion. Tariq nota les visages, essaya de mémo­ri­ser les noms qu’il enten­dait. La plu­part étaient des seconds cou­teaux, des exé­cu­tants. Mais il y avait autre chose — une struc­ture au-des­sus d’eux, un cercle inté­rieur dont Abdel-Karim fai­sait par­tie, et dont les plans res­taient secrets.

La réunion dura encore une heure. On par­la de logis­tique, de points de dis­tri­bu­tion, de contacts dans les dif­fé­rents quar­tiers. Tariq prit men­ta­le­ment des notes, clas­sant les infor­ma­tions, cher­chant les failles.

Puis Abdel-Karim leva la main.

— Une der­nière chose. L’Anglaise.

Le silence tom­ba. Tariq sen­tit son cœur s’accélérer.

— Celle qu’ils appellent Al-Kha­tun. Ger­trude Bell.

Un cra­chat par terre, de la part d’un homme au fond de la pièce.

— Elle est plus dan­ge­reuse que tous les géné­raux bri­tan­niques réunis, conti­nua Abdel-Karim. C’est elle qui a créé ce pays. Elle qui a choi­si Fay­çal. Sans elle, les Anglais seraient perdus.

— Alors on l’é­li­mine, dit le jeune homme fiévreux.

— Non.

La voix venait du fond de la pièce. L’homme grand et maigre, celui que Tariq avait remar­qué à l’en­trée, se leva.

— Pas encore. Elle nous est plus utile vivante que morte.

— Com­ment ça ?

L’homme s’a­van­ça vers le centre du cercle. De près, Tariq vit qu’il avait les yeux d’un gris très pâle, presque trans­pa­rent — des yeux qui ne sem­blaient pas appar­te­nir à ce climat.

— Elle a des enne­mis par­mi les siens. Des Anglais qui pensent qu’une femme n’a rien à faire ici. Des rivaux qui veulent sa place. Si elle meurt, elle devient une mar­tyre. Mais si elle est discréditée…

Il lais­sa la phrase en suspens.

— Dis­cré­di­tée com­ment ? deman­da Abdel-Karim.

— J’y travaille.

L’homme aux yeux gris se ras­sit, et la réunion reprit son cours. Mais Tariq ne l’é­cou­tait plus. Il regar­dait cet homme, essayait de com­prendre qui il était, d’où il venait.

Et sur­tout, ce qu’il préparait.

### XII ###

Tariq quit­ta la mai­son par­mi les der­niers, se mêlant à un petit groupe qui ren­trait vers le centre-ville. Il mar­cha en silence, la tête bais­sée, jus­qu’à ce que les autres se dis­persent un par un dans les ruelles sombres.

Puis il accé­lé­ra le pas.

Il fal­lait qu’il voie Miss Bell. Ce soir. Maintenant.

Mais à cette heure, le Haut-Com­mis­sa­riat était fer­mé, gar­dé par des sen­ti­nelles qui ne le lais­se­raient pas entrer. Et la mai­son de Miss Bell, sur la rive est du Tigre, était inac­ces­sible sans invitation.

Il res­tait le Tigris Palace.

Tariq savait que Miss Bell y pas­sait par­fois ses soi­rées, quand la soli­tude de sa mai­son deve­nait trop pesante. Elle s’as­seyait sur la ter­rasse, fumait ses ciga­rettes, regar­dait le fleuve. Les autres clients la lais­saient tran­quille — sa répu­ta­tion la précédait.

Il pres­sa le pas.

### XIII ###

Le Tigris Palace était encore éveillé quand Tariq arri­va. La ter­rasse brillait de lumières, des rires et des conver­sa­tions flot­taient dans l’air tiède. Mais Miss Bell n’y était pas.

Tariq entra dans le hall. Hes­kel était à son poste, comme toujours.

— Miss Bell est venue ce soir ?

Hes­kel hocha la tête.

— Elle est mon­tée il y a une heure. Chambre 12. Elle a deman­dé qu’on ne la dérange pas.

— Il faut que je lui parle.

— Tariq…

— C’est urgent.

Quelque chose dans sa voix dut convaincre Hes­kel, car il ne pro­tes­ta pas. Il se conten­ta de tendre une clé — le passe-par­tout de l’hôtel.

— Fais attention.

Tariq mon­ta l’escalier.

### XIV ###

Il frap­pa à la porte de la chambre 12. Trois coups, puis deux, puis un — le code qu’ils avaient éta­bli des années plus tôt, quand il avait com­men­cé à tra­vailler pour elle offi­cieu­se­ment, en dehors des canaux du Haut-Commissariat.

Un silence. Puis des pas. La porte s’entrouvrit.

Miss Bell por­tait une robe de chambre de soie bor­deaux, les che­veux défaits sur ses épaules. Sans son armure habi­tuelle — les robes élé­gantes, le maquillage dis­cret, le port altier — elle sem­blait plus petite, plus fra­gile. Plus humaine.

— Tariq. Que se passe-t-il ?

— Je reviens de la réunion. Il faut que nous parlions.

Elle le fit entrer.

La chambre était spa­cieuse, meu­blée dans le style otto­man — tapis épais, divans bas, rideaux de bro­cart. Une lampe à huile brû­lait sur la table de che­vet, pro­je­tant des ombres dan­santes sur les murs. Par la fenêtre ouverte, on enten­dait le cla­po­tis du Tigre contre les berges.

Miss Bell s’as­sit sur le divan et allu­ma une ciga­rette. Ses mains trem­blaient légèrement.

— Racon­tez-moi.

Tariq res­ta debout. Il lui racon­ta tout — la mai­son près de la mos­quée, Abdel-Karim, les plans de pro­pa­gande, l’at­ten­tat à venir dont per­sonne ne connais­sait les détails. Et l’homme aux yeux gris.

— Il a dit qu’il vou­lait vous dis­cré­di­ter. Pas vous tuer. Vous discréditer.

Miss Bell tira lon­gue­ment sur sa cigarette.

— Vous l’a­vez reconnu ?

— Non. Mais il n’est pas arabe. Ses yeux… et son accent. Il parle arabe par­fai­te­ment, mais il y a quelque chose qui sonne faux. Comme quel­qu’un qui a appris la langue dans les livres.

— Un Européen ?

— Peut-être. Ou un Turc. Ou un Per­san. Je ne sais pas.

Miss Bell se leva et s’ap­pro­cha de la fenêtre. Elle res­ta là un long moment, regar­dant le fleuve dans l’obscurité.

— Dis­cré­di­ter, mur­mu­ra-t-elle. Pas tuer. C’est plus intel­li­gent. Un mar­tyr ren­force une cause. Un scan­dale la détruit.

— De quoi pour­rait-on vous accuser ?

Elle eut un rire amer.

— De quoi ne pour­rait-on pas m’ac­cu­ser, Tariq ? D’être une femme qui se mêle de poli­tique. D’a­voir impo­sé un roi étran­ger à un peuple qui n’en vou­lait pas. D’a­voir tra­hi les pro­messes faites aux Arabes pen­dant la guerre. D’a­voir des sym­pa­thies… inappropriées.

Elle se retour­na vers lui.

— Je ne suis pas une sainte, Tariq. J’ai fait des choses que je regrette. J’ai fait des choix qui ont coû­té des vies. Si quel­qu’un vou­lait fouiller dans mon pas­sé, il trou­ve­rait de quoi m’enterrer.

— Alors il faut trou­ver cet homme avant qu’il ne trouve de quoi vous détruire.

— Com­ment ?

Tariq hési­ta. Une idée lui était venue, pen­dant qu’il mar­chait vers l’hô­tel. Une idée risquée.

— En me rap­pro­chant d’eux. En gagnant leur confiance. En décou­vrant ce qu’ils pré­parent de l’intérieur.

— C’est dangereux.

— Oui.

— S’ils découvrent qui vous êtes…

— Ils ne décou­vri­ront pas.

Miss Bell le regar­da lon­gue­ment. Dans la lumière de la lampe, ses yeux bleus sem­blaient presque noirs.

— Pour­quoi faites-vous ça, Tariq ? Ce n’est pas votre com­bat. Vous pour­riez par­tir. Quit­ter Bag­dad, quit­ter ce pays. Aller en Inde, en Égypte, n’im­porte où. Recommencer.

Tariq pen­sa à Mariam. À la croix chal­déenne sous sa che­mise. À toutes ces lettres qu’il écri­vait chaque soir et qu’il n’en­voyait jamais.

— Parce que c’est mon pays, Miss Bell. Le seul que j’ai.

### XV ###

Les jours sui­vants, Tariq mena une double vie.

Le matin, il tra­vaillait au Haut-Com­mis­sa­riat, tra­dui­sant des docu­ments, assis­tant aux réunions, jouant son rôle de fonc­tion­naire loyal et effa­cé. Le capi­taine Els­worth conti­nuait à ne pas le regar­der. Sir Per­cy Cox conti­nuait à l’i­gno­rer. Seule Miss Bell échan­geait par­fois avec lui un regard enten­du — un bref hoche­ment de tête, un fron­ce­ment de sour­cils inter­ro­ga­teur auquel il répon­dait d’un imper­cep­tible mou­ve­ment de la main. Rien à signa­ler. Ou : Venez me voir ce soir.

L’a­près-midi, il rede­ve­nait Bou­tros Issa.

Il retour­na voir Rachid al-Khayoun, qui lui don­na d’autres contacts. Il dis­tri­bua des tracts dans les souks, par­la aux mécon­tents, écou­ta les griefs. Il y avait tant de griefs — contre les Anglais, contre les taxes, contre l’ar­ro­gance des offi­ciers qui trai­taient Bag­dad comme une ville conquise. Il n’a­vait pas besoin de feindre la sym­pa­thie. Une par­tie de lui com­pre­nait, approu­vait même.

C’é­tait le plus dan­ge­reux : com­men­cer à croire à son propre mensonge.

Le troi­sième jour, Abdel-Karim le convoqua.

### XVI ###

La ren­contre eut lieu dans un café du quar­tier de Kadhi­miya, un éta­blis­se­ment sombre où les hommes fumaient le nar­gui­lé et jouaient aux domi­nos en par­lant à voix basse. Abdel-Karim était assis au fond, seul, une tasse de café turc devant lui.

— Bou­tros Issa.

Tariq s’as­sit en face de lui.

— On t’a vu, ces der­niers jours. Tu tra­vailles bien.

— Je fais ce que je peux.

— Les hommes t’ap­pré­cient. Ils disent que tu parles bien, que tu sais écou­ter. Que tu ne poses pas trop de questions.

Tariq ne répon­dit pas. Il avait appris que le silence était sou­vent la meilleure réponse.

Abdel-Karim but une gor­gée de café, gri­ma­ça — trop amer, ou trop froid.

— J’ai besoin de quel­qu’un comme toi. Quel­qu’un qui peut se fondre. Qui peut aller là où les autres ne peuvent pas aller.

— Où ça ?

— Le Tigris Palace Hotel.

Tariq sen­tit un fris­son lui par­cou­rir l’é­chine. Il gar­da son visage impassible.

— L’hô­tel des Anglais ?

— Il y a quel­qu’un là-bas que je dois sur­veiller. Quel­qu’un d’important.

— Qui ?

— Une femme. L’An­glaise. Ger­trude Bell.

Tariq fit sem­blant de réfléchir.

— Je connais un peu cet endroit. J’y suis allé quel­que­fois, avant. Le pro­prié­taire, Hes­kel Sas­soon, connais­sait mon père.

— Par­fait. Alors tu pour­ras y aller sans éveiller les soupçons.

— Qu’est-ce que je dois faire ?

Abdel-Karim se pen­cha vers lui.

— Obser­ver. Écou­ter. Savoir qui elle voit, à qui elle parle, où elle va. Il y a un homme qui tra­vaille avec nous — tu l’as vu à la réunion. Grand, les yeux clairs. Il a un plan qui la concerne. Mais pour que ce plan fonc­tionne, il a besoin d’informations.

— Quel genre d’informations ?

— Tout ce qui pour­rait la com­pro­mettre. Des ren­contres secrètes. Des liai­sons. Des papiers qui ne devraient pas exister.

Tariq hocha len­te­ment la tête.

— Je peux faire ça.

— Bien.

Abdel-Karim posa quelques pièces sur la table pour payer le café.

— Une der­nière chose, Bou­tros. L’homme aux yeux clairs — il s’ap­pelle Sayf. C’est tout ce que tu as besoin de savoir. Ne lui pose pas de ques­tions. Ne cherche pas à en savoir plus sur lui. Contente-toi de lui rap­por­ter ce que tu trouves.

— Com­ment je le contacte ?

— Tu ne le contactes pas. C’est lui qui te contactera.

### XVII ###

Ce soir-là, Tariq retrou­va Miss Bell dans sa chambre du Tigris Palace. Il lui rap­por­ta la conver­sa­tion avec Abdel-Karim.

— Sayf, répé­ta-t-elle pen­si­ve­ment. Un nom de guerre, pro­ba­ble­ment. Sayf signi­fie « épée » en arabe.

— Vous avez une idée de qui il pour­rait être ?

— Non. Mais s’il cherche des infor­ma­tions com­pro­met­tantes sur moi, il sait où cher­cher. Ma vie n’a pas tou­jours été… irréprochable.

Elle allu­ma une ciga­rette, la troi­sième depuis le début de leur conversation.

— Avant la guerre, j’ai eu une liai­son. Avec un homme marié. Un offi­cier bri­tan­nique. Ça s’est mal ter­mi­né. Il y a eu des lettres — des lettres que je n’au­rais jamais dû écrire.

— Où sont ces lettres maintenant ?

— Je ne sais pas. Je les ai détruites, bien sûr. Mais lui… il a pu en gar­der des copies. Ou quel­qu’un a pu les voler.

Elle tira sur sa ciga­rette, les yeux dans le vague.

— Si ces lettres refai­saient sur­face main­te­nant, avec le cou­ron­ne­ment qui approche… Ce serait un désastre. Pas pour moi — ma répu­ta­tion m’im­porte peu. Mais pour Fay­çal. Pour tout ce que nous avons construit.

— Il faut trou­ver Sayf. Savoir ce qu’il sait, ce qu’il prépare.

— Com­ment ?

— En jouant le jeu. En lui don­nant ce qu’il demande — ou ce qu’il croit demander.

Miss Bell le regar­da avec un mélange d’ad­mi­ra­tion et d’inquiétude.

— Vous vou­lez lui tendre un piège.

— Je veux le for­cer à se découvrir.

### XVIII ###

Les jours pas­sèrent. Le cou­ron­ne­ment approchait.

Tariq jouait son rôle de plus en plus pro­fon­dé­ment. Il allait au Tigris Palace chaque jour, s’as­seyait au bar, obser­vait Miss Bell de loin — comme un espion le ferait. Il notait ses allées et venues, les gens qu’elle ren­con­trait, les heures aux­quelles elle ren­trait. Le soir, il trans­met­tait ses rap­ports à Abdel-Karim, qui les fai­sait par­ve­nir à Sayf par des canaux que Tariq ne connais­sait pas.

Et pen­dant ce temps, avec Miss Bell, ils pré­pa­raient le piège.

L’i­dée était simple : créer une fausse piste. Faire croire à Sayf qu’il avait décou­vert quelque chose de com­pro­met­tant — quelque chose qui n’exis­tait pas, mais qui sem­ble­rait suf­fi­sam­ment réel pour qu’il morde à l’ha­me­çon. Et quand il mor­drait, Tariq serait là pour voir son visage, com­prendre ses inten­tions, peut-être même décou­vrir qui l’envoyait.

Miss Bell rédi­gea une fausse lettre — un billet doux, pré­ten­du­ment adres­sé à un diplo­mate otto­man pen­dant la guerre. Des mots tendres, des pro­messes, des indis­cré­tions sur les plans bri­tan­niques. Un docu­ment qui, s’il avait été authen­tique, aurait pu la faire accu­ser de trahison.

— C’est ris­qué, dit-elle en lui ten­dant la lettre. Si quel­qu’un croit que c’est vrai…

— Per­sonne ne le croi­ra. Pas ceux qui vous connaissent.

— Et ceux qui ne me connaissent pas ?

Tariq prit la lettre et la glis­sa dans sa poche.

— Ceux-là, nous nous en occu­pe­rons le moment venu.

### XIX ###

Le contact avec Sayf vint trois jours avant le couronnement.

Tariq était assis au bar du Tigris Palace, son verre d’a­rak devant lui, quand quel­qu’un s’as­sit à côté de lui. Il n’eut pas besoin de tour­ner la tête pour savoir qui c’é­tait. Ces yeux gris, il les avait sen­tis sur lui avant même de les voir.

— Bou­tros Issa.

La voix était douce, presque mélo­dieuse. Un arabe par­fait, mais avec cette inflexion étrange que Tariq avait remar­quée à la réunion.

— Sayf.

— Tu as fait du bon tra­vail. Abdel-Karim est content de toi.

— Je fais ce qu’on me demande.

Sayf fit signe au bar­man, com­man­da un thé. Pas d’al­cool. Un homme pru­dent, ou un homme pieux — Tariq n’ar­ri­vait pas à décider.

— J’ai enten­du dire que tu avais trou­vé quelque chose. Sur l’Anglaise.

Tariq sen­tit son cœur s’ac­cé­lé­rer, mais gar­da son visage neutre.

— Peut-être.

— Montre-moi.

Tariq hési­ta — juste assez long­temps pour que ça semble naturel.

— Pas ici. Trop de monde.

Sayf hocha la tête.

— Demain soir. Il y a un entre­pôt près du pont de Maude, sur la rive ouest. Tu connais ?

— Je trouverai.

— Viens seul. À minuit.

Il se leva, lais­sant son thé intact.

— Et Bou­tros… n’es­saie pas de me trom­per. Je sais recon­naître un menteur.

Il s’é­loi­gna. Tariq le regar­da par­tir, puis ter­mi­na son arak d’un trait.

Le piège était ten­du. Il ne res­tait plus qu’à voir qui y tomberait.

### XX ###

Cette nuit-là, Tariq ne dor­mit pas.

Il res­ta assis à son bureau, la fausse lettre devant lui, essayant d’an­ti­ci­per tout ce qui pour­rait mal tour­ner. L’en­tre­pôt près du pont de Maude — il y était allé dans l’a­près-midi, avait repé­ré les lieux. Un bâti­ment aban­don­né, des murs de brique effri­tés, plu­sieurs issues pos­sibles. Un bon endroit pour un guet-apens. Dans un sens ou dans l’autre.

Il pen­sa à pré­ve­nir Miss Bell, mais déci­da de n’en rien faire. Si quelque chose tour­nait mal, il valait mieux qu’elle puisse nier toute implication.

Il pen­sa à écrire une lettre à Mariam — une vraie lettre cette fois, qu’il enver­rait à la der­nière adresse connue du camp de réfu­giés d’Our­mia. Mais qu’au­rait-il écrit ? Adieu, peut-être. Ou : Je t’ai cher­chée toute ma vie.

À la fin, il n’é­cri­vit rien.

Il prit la croix chal­déenne entre ses doigts, fer­ma les yeux, et atten­dit l’aube.

### XXI ###

Le len­de­main fut le plus long de sa vie.

Au Haut-Com­mis­sa­riat, il tra­dui­sit des docu­ments sans les lire, assis­ta à des réunions sans les entendre. Le capi­taine Els­worth lui deman­da s’il était malade — pre­mière fois qu’il lui adres­sait une parole qui res­sem­blait à de l’in­quié­tude. Tariq répon­dit que c’é­tait la cha­leur, rien de plus.

L’a­près-midi, il alla au Tigris Palace. Hes­kel lui jeta un regard scrutateur.

— Tu as des ennuis, Tariq.

Ce n’é­tait pas une question.

— Qu’est-ce qui te fait dire ça ?

— Ton visage. Tu as la même expres­sion que ton père, juste avant qu’il ne fasse quelque chose de stupide.

Tariq sou­rit mal­gré lui.

— Mon père a fait beau­coup de choses stupides.

— Et il s’en est tou­jours sor­ti. J’es­père que tu as héri­té de sa chance.

Hes­kel posa un verre de limo­nade devant lui, sans qu’il l’ait demandé.

— Si tu ne reviens pas demain matin, je sau­rai quoi faire.

— Qu’est-ce que tu feras ?

— Je pré­vien­drai l’An­glaise. Et je prie­rai pour ton âme.

### XXII ###

À minuit, Tariq était devant l’entrepôt.

La lune était haute, presque pleine, pro­je­tant des ombres argen­tées sur les eaux du Tigre. Le pont de Maude enjam­bait le fleuve un peu plus loin, ses arches de fer se décou­pant contre le ciel étoi­lé. Quelques barques de pêcheurs glis­saient en silence, leurs lan­ternes oscil­lant doucement.

L’en­tre­pôt était plon­gé dans l’obs­cu­ri­té. Tariq s’ap­pro­cha pru­dem­ment, tous les sens en alerte. Il avait un cou­teau glis­sé dans sa cein­ture — pas une arme, juste une pré­cau­tion. Il n’a­vait jamais tué per­sonne de sa vie, et n’a­vait pas l’in­ten­tion de com­men­cer cette nuit.

La porte grin­ça quand il la poussa.

— Entre, Bou­tros Issa.

La voix de Sayf, venue de l’in­té­rieur. Tariq entra.

L’en­tre­pôt était vaste, encom­bré de caisses et de débris. Une seule lampe à huile brû­lait au centre, posée sur une caisse retour­née. Sayf se tenait debout à côté, ses yeux gris reflé­tant la flamme.

Il était seul.

— Tu as ce que je t’ai demandé ?

Tariq sor­tit la fausse lettre de sa poche et la ten­dit. Sayf la prit, l’ap­pro­cha de la lampe, com­men­ça à lire.

Tariq l’ob­ser­vait atten­ti­ve­ment. Le visage de Sayf ne tra­his­sait rien — ni sur­prise, ni satis­fac­tion, ni méfiance. Juste une concen­tra­tion froide, méthodique.

— Où as-tu trou­vé ça ?

— Dans sa chambre. Elle garde un cof­fret sous son lit. Le ver­rou n’é­tait pas dif­fi­cile à forcer.

Sayf rele­va les yeux.

— Tu mens.

Tariq sen­tit son sang se glacer.

— Quoi ?

— Cette lettre est un faux. Le papier est trop récent. L’encre n’a pas eu le temps de pâlir. Et le style… Ger­trude Bell n’é­crit pas comme ça. Elle est plus directe. Plus crue.

Il replia la lettre et la glis­sa dans sa poche.

— Tu m’as pris pour un imbé­cile, Bou­tros Issa. Ou quel que soit ton vrai nom.

Lire la suite…

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