Le Palace
du Tigre
Le palace du Tigre
Partie 2
L’ombre
### IX ###
La mosquée d’Abu Hanifa se dressait au nord de Bagdad, dans le quartier d’Adhamiya, là où les sunnites enterraient leurs morts depuis des siècles. Ses minarets dorés brillaient dans le crépuscule, visibles de loin, comme un phare pour les fidèles — ou pour ceux qui avaient d’autres raisons de s’y rendre.
Tariq arriva à la tombée de la nuit, vêtu d’une dishdasha grise et d’un keffieh qui lui couvrait une partie du visage. Il avait laissé ses lunettes rondes chez lui — elles le rendaient trop reconnaissable. Sans elles, le monde était légèrement flou, mais il voyait assez pour se déplacer.
La maison que Rachid lui avait indiquée se trouvait dans une ruelle étroite, à trois cents mètres de la mosquée. Une bâtisse ancienne, aux murs de brique crue, avec une porte de bois clouté qui ne payait pas de mine. Tariq l’avait repérée dans l’après-midi, en passant comme un promeneur désœuvré. Il avait compté les fenêtres, noté les issues possibles, observé les allées et venues.
Maintenant, il attendait.
Des hommes arrivaient par petits groupes, deux ou trois à la fois, s’engouffrant dans la maison sans frapper. Tariq en compta une douzaine en une demi-heure. Des visages qu’il ne connaissait pas, pour la plupart. Mais l’un d’eux lui fit froncer les sourcils — un homme grand, maigre, avec une barbe noire et des yeux enfoncés. Il l’avait déjà vu quelque part. Au Haut-Commissariat ? Au Tigris Palace ?
Il attendit encore dix minutes, puis traversa la ruelle et poussa la porte.
### X
L’intérieur était sombre, éclairé seulement par quelques lampes à huile. Une vingtaine d’hommes étaient assis en cercle sur des tapis, certains fumant, d’autres sirotant du thé. Les conversations s’interrompirent quand Tariq entra.
Un homme se leva — petit, trapu, la cinquantaine, avec une cicatrice qui lui barrait la joue gauche. Il s’approcha de Tariq.
— Qui es-tu ?
— Un ami de Rachid al-Khayoun. Il m’a dit que je pouvais venir.
L’homme le dévisagea longuement. Tariq soutint son regard sans ciller.
— Ton nom ?
— Boutros. Boutros Issa.
Le nom de son frère mort. Il l’avait choisi délibérément — si quelqu’un vérifiait, Boutros Issa avait bien existé, avait bien vécu à Bagdad, était bien mort à Kut. Un fantôme ne pouvait pas être démenti.
— Tu es chrétien.
— Chaldéen.
— Pourquoi un chrétien viendrait-il ici ?
— Parce que les Anglais ne font pas de différence entre nous quand ils nous méprisent.
Quelques rires dans l’assemblée. L’homme à la cicatrice esquissa un sourire.
— Assieds-toi, Boutros Issa. Écoute. Et si tu parles de ce que tu entends ici, on te retrouvera.
Ce n’était pas une menace. C’était un fait.
Tariq s’assit au bord du cercle, le dos contre le mur, et écouta.
—
### XI ###
L’homme qui présidait la réunion s’appelait Abdel-Karim. C’était lui, l’homme à la cicatrice. Un ancien officier ottoman, apprit Tariq en écoutant les conversations — il avait combattu les Britanniques à Kut, avait été capturé, s’était évadé. La cicatrice était un souvenir des geôles anglaises.
— Le couronnement aura lieu dans onze jours, dit Abdel-Karim. Onze jours pour montrer au monde que l’Irak refuse ce roi qu’on lui impose.
— La bombe d’hier n’a tué que des innocents, objecta quelqu’un. Un marchand et son fils. Ça ne sert pas notre cause.
— C’était un avertissement. Le prochain coup sera différent.
Tariq sentit son estomac se nouer. Le prochain coup.
— Quel est le plan ? demanda un homme à sa gauche, un jeune aux yeux fiévreux, impatient.
Abdel-Karim secoua la tête.
— Pas ici. Pas devant tout le monde. Ceux qui doivent savoir savent.
Il balaya l’assemblée du regard.
— Votre rôle est de préparer le terrain. Distribuer les tracts. Répandre la rumeur. Faire en sorte que le jour du couronnement, les rues ne soient pas remplies de moutons qui acclament un roi étranger, mais de patriotes qui réclament leur liberté.
Des murmures d’approbation. Tariq nota les visages, essaya de mémoriser les noms qu’il entendait. La plupart étaient des seconds couteaux, des exécutants. Mais il y avait autre chose — une structure au-dessus d’eux, un cercle intérieur dont Abdel-Karim faisait partie, et dont les plans restaient secrets.
La réunion dura encore une heure. On parla de logistique, de points de distribution, de contacts dans les différents quartiers. Tariq prit mentalement des notes, classant les informations, cherchant les failles.
Puis Abdel-Karim leva la main.
— Une dernière chose. L’Anglaise.
Le silence tomba. Tariq sentit son cœur s’accélérer.
— Celle qu’ils appellent Al-Khatun. Gertrude Bell.
Un crachat par terre, de la part d’un homme au fond de la pièce.
— Elle est plus dangereuse que tous les généraux britanniques réunis, continua Abdel-Karim. C’est elle qui a créé ce pays. Elle qui a choisi Fayçal. Sans elle, les Anglais seraient perdus.
— Alors on l’élimine, dit le jeune homme fiévreux.
— Non.
La voix venait du fond de la pièce. L’homme grand et maigre, celui que Tariq avait remarqué à l’entrée, se leva.
— Pas encore. Elle nous est plus utile vivante que morte.
— Comment ça ?
L’homme s’avança vers le centre du cercle. De près, Tariq vit qu’il avait les yeux d’un gris très pâle, presque transparent — des yeux qui ne semblaient pas appartenir à ce climat.
— Elle a des ennemis parmi les siens. Des Anglais qui pensent qu’une femme n’a rien à faire ici. Des rivaux qui veulent sa place. Si elle meurt, elle devient une martyre. Mais si elle est discréditée…
Il laissa la phrase en suspens.
— Discréditée comment ? demanda Abdel-Karim.
— J’y travaille.
L’homme aux yeux gris se rassit, et la réunion reprit son cours. Mais Tariq ne l’écoutait plus. Il regardait cet homme, essayait de comprendre qui il était, d’où il venait.
Et surtout, ce qu’il préparait.
### XII ###
Tariq quitta la maison parmi les derniers, se mêlant à un petit groupe qui rentrait vers le centre-ville. Il marcha en silence, la tête baissée, jusqu’à ce que les autres se dispersent un par un dans les ruelles sombres.
Puis il accéléra le pas.
Il fallait qu’il voie Miss Bell. Ce soir. Maintenant.
Mais à cette heure, le Haut-Commissariat était fermé, gardé par des sentinelles qui ne le laisseraient pas entrer. Et la maison de Miss Bell, sur la rive est du Tigre, était inaccessible sans invitation.
Il restait le Tigris Palace.
Tariq savait que Miss Bell y passait parfois ses soirées, quand la solitude de sa maison devenait trop pesante. Elle s’asseyait sur la terrasse, fumait ses cigarettes, regardait le fleuve. Les autres clients la laissaient tranquille — sa réputation la précédait.
Il pressa le pas.
### XIII ###
Le Tigris Palace était encore éveillé quand Tariq arriva. La terrasse brillait de lumières, des rires et des conversations flottaient dans l’air tiède. Mais Miss Bell n’y était pas.
Tariq entra dans le hall. Heskel était à son poste, comme toujours.
— Miss Bell est venue ce soir ?
Heskel hocha la tête.
— Elle est montée il y a une heure. Chambre 12. Elle a demandé qu’on ne la dérange pas.
— Il faut que je lui parle.
— Tariq…
— C’est urgent.
Quelque chose dans sa voix dut convaincre Heskel, car il ne protesta pas. Il se contenta de tendre une clé — le passe-partout de l’hôtel.
— Fais attention.
Tariq monta l’escalier.
### XIV ###
Il frappa à la porte de la chambre 12. Trois coups, puis deux, puis un — le code qu’ils avaient établi des années plus tôt, quand il avait commencé à travailler pour elle officieusement, en dehors des canaux du Haut-Commissariat.
Un silence. Puis des pas. La porte s’entrouvrit.
Miss Bell portait une robe de chambre de soie bordeaux, les cheveux défaits sur ses épaules. Sans son armure habituelle — les robes élégantes, le maquillage discret, le port altier — elle semblait plus petite, plus fragile. Plus humaine.
— Tariq. Que se passe-t-il ?
— Je reviens de la réunion. Il faut que nous parlions.
Elle le fit entrer.
La chambre était spacieuse, meublée dans le style ottoman — tapis épais, divans bas, rideaux de brocart. Une lampe à huile brûlait sur la table de chevet, projetant des ombres dansantes sur les murs. Par la fenêtre ouverte, on entendait le clapotis du Tigre contre les berges.
Miss Bell s’assit sur le divan et alluma une cigarette. Ses mains tremblaient légèrement.
— Racontez-moi.
Tariq resta debout. Il lui raconta tout — la maison près de la mosquée, Abdel-Karim, les plans de propagande, l’attentat à venir dont personne ne connaissait les détails. Et l’homme aux yeux gris.
— Il a dit qu’il voulait vous discréditer. Pas vous tuer. Vous discréditer.
Miss Bell tira longuement sur sa cigarette.
— Vous l’avez reconnu ?
— Non. Mais il n’est pas arabe. Ses yeux… et son accent. Il parle arabe parfaitement, mais il y a quelque chose qui sonne faux. Comme quelqu’un qui a appris la langue dans les livres.
— Un Européen ?
— Peut-être. Ou un Turc. Ou un Persan. Je ne sais pas.
Miss Bell se leva et s’approcha de la fenêtre. Elle resta là un long moment, regardant le fleuve dans l’obscurité.
— Discréditer, murmura-t-elle. Pas tuer. C’est plus intelligent. Un martyr renforce une cause. Un scandale la détruit.
— De quoi pourrait-on vous accuser ?
Elle eut un rire amer.
— De quoi ne pourrait-on pas m’accuser, Tariq ? D’être une femme qui se mêle de politique. D’avoir imposé un roi étranger à un peuple qui n’en voulait pas. D’avoir trahi les promesses faites aux Arabes pendant la guerre. D’avoir des sympathies… inappropriées.
Elle se retourna vers lui.
— Je ne suis pas une sainte, Tariq. J’ai fait des choses que je regrette. J’ai fait des choix qui ont coûté des vies. Si quelqu’un voulait fouiller dans mon passé, il trouverait de quoi m’enterrer.
— Alors il faut trouver cet homme avant qu’il ne trouve de quoi vous détruire.
— Comment ?
Tariq hésita. Une idée lui était venue, pendant qu’il marchait vers l’hôtel. Une idée risquée.
— En me rapprochant d’eux. En gagnant leur confiance. En découvrant ce qu’ils préparent de l’intérieur.
— C’est dangereux.
— Oui.
— S’ils découvrent qui vous êtes…
— Ils ne découvriront pas.
Miss Bell le regarda longuement. Dans la lumière de la lampe, ses yeux bleus semblaient presque noirs.
— Pourquoi faites-vous ça, Tariq ? Ce n’est pas votre combat. Vous pourriez partir. Quitter Bagdad, quitter ce pays. Aller en Inde, en Égypte, n’importe où. Recommencer.
Tariq pensa à Mariam. À la croix chaldéenne sous sa chemise. À toutes ces lettres qu’il écrivait chaque soir et qu’il n’envoyait jamais.
— Parce que c’est mon pays, Miss Bell. Le seul que j’ai.
### XV ###
Les jours suivants, Tariq mena une double vie.
Le matin, il travaillait au Haut-Commissariat, traduisant des documents, assistant aux réunions, jouant son rôle de fonctionnaire loyal et effacé. Le capitaine Elsworth continuait à ne pas le regarder. Sir Percy Cox continuait à l’ignorer. Seule Miss Bell échangeait parfois avec lui un regard entendu — un bref hochement de tête, un froncement de sourcils interrogateur auquel il répondait d’un imperceptible mouvement de la main. Rien à signaler. Ou : Venez me voir ce soir.
L’après-midi, il redevenait Boutros Issa.
Il retourna voir Rachid al-Khayoun, qui lui donna d’autres contacts. Il distribua des tracts dans les souks, parla aux mécontents, écouta les griefs. Il y avait tant de griefs — contre les Anglais, contre les taxes, contre l’arrogance des officiers qui traitaient Bagdad comme une ville conquise. Il n’avait pas besoin de feindre la sympathie. Une partie de lui comprenait, approuvait même.
C’était le plus dangereux : commencer à croire à son propre mensonge.
Le troisième jour, Abdel-Karim le convoqua.
### XVI ###
La rencontre eut lieu dans un café du quartier de Kadhimiya, un établissement sombre où les hommes fumaient le narguilé et jouaient aux dominos en parlant à voix basse. Abdel-Karim était assis au fond, seul, une tasse de café turc devant lui.
— Boutros Issa.
Tariq s’assit en face de lui.
— On t’a vu, ces derniers jours. Tu travailles bien.
— Je fais ce que je peux.
— Les hommes t’apprécient. Ils disent que tu parles bien, que tu sais écouter. Que tu ne poses pas trop de questions.
Tariq ne répondit pas. Il avait appris que le silence était souvent la meilleure réponse.
Abdel-Karim but une gorgée de café, grimaça — trop amer, ou trop froid.
— J’ai besoin de quelqu’un comme toi. Quelqu’un qui peut se fondre. Qui peut aller là où les autres ne peuvent pas aller.
— Où ça ?
— Le Tigris Palace Hotel.
Tariq sentit un frisson lui parcourir l’échine. Il garda son visage impassible.
— L’hôtel des Anglais ?
— Il y a quelqu’un là-bas que je dois surveiller. Quelqu’un d’important.
— Qui ?
— Une femme. L’Anglaise. Gertrude Bell.
Tariq fit semblant de réfléchir.
— Je connais un peu cet endroit. J’y suis allé quelquefois, avant. Le propriétaire, Heskel Sassoon, connaissait mon père.
— Parfait. Alors tu pourras y aller sans éveiller les soupçons.
— Qu’est-ce que je dois faire ?
Abdel-Karim se pencha vers lui.
— Observer. Écouter. Savoir qui elle voit, à qui elle parle, où elle va. Il y a un homme qui travaille avec nous — tu l’as vu à la réunion. Grand, les yeux clairs. Il a un plan qui la concerne. Mais pour que ce plan fonctionne, il a besoin d’informations.
— Quel genre d’informations ?
— Tout ce qui pourrait la compromettre. Des rencontres secrètes. Des liaisons. Des papiers qui ne devraient pas exister.
Tariq hocha lentement la tête.
— Je peux faire ça.
— Bien.
Abdel-Karim posa quelques pièces sur la table pour payer le café.
— Une dernière chose, Boutros. L’homme aux yeux clairs — il s’appelle Sayf. C’est tout ce que tu as besoin de savoir. Ne lui pose pas de questions. Ne cherche pas à en savoir plus sur lui. Contente-toi de lui rapporter ce que tu trouves.
— Comment je le contacte ?
— Tu ne le contactes pas. C’est lui qui te contactera.
### XVII ###
Ce soir-là, Tariq retrouva Miss Bell dans sa chambre du Tigris Palace. Il lui rapporta la conversation avec Abdel-Karim.
— Sayf, répéta-t-elle pensivement. Un nom de guerre, probablement. Sayf signifie « épée » en arabe.
— Vous avez une idée de qui il pourrait être ?
— Non. Mais s’il cherche des informations compromettantes sur moi, il sait où chercher. Ma vie n’a pas toujours été… irréprochable.
Elle alluma une cigarette, la troisième depuis le début de leur conversation.
— Avant la guerre, j’ai eu une liaison. Avec un homme marié. Un officier britannique. Ça s’est mal terminé. Il y a eu des lettres — des lettres que je n’aurais jamais dû écrire.
— Où sont ces lettres maintenant ?
— Je ne sais pas. Je les ai détruites, bien sûr. Mais lui… il a pu en garder des copies. Ou quelqu’un a pu les voler.
Elle tira sur sa cigarette, les yeux dans le vague.
— Si ces lettres refaisaient surface maintenant, avec le couronnement qui approche… Ce serait un désastre. Pas pour moi — ma réputation m’importe peu. Mais pour Fayçal. Pour tout ce que nous avons construit.
— Il faut trouver Sayf. Savoir ce qu’il sait, ce qu’il prépare.
— Comment ?
— En jouant le jeu. En lui donnant ce qu’il demande — ou ce qu’il croit demander.
Miss Bell le regarda avec un mélange d’admiration et d’inquiétude.
— Vous voulez lui tendre un piège.
— Je veux le forcer à se découvrir.
### XVIII ###
Les jours passèrent. Le couronnement approchait.
Tariq jouait son rôle de plus en plus profondément. Il allait au Tigris Palace chaque jour, s’asseyait au bar, observait Miss Bell de loin — comme un espion le ferait. Il notait ses allées et venues, les gens qu’elle rencontrait, les heures auxquelles elle rentrait. Le soir, il transmettait ses rapports à Abdel-Karim, qui les faisait parvenir à Sayf par des canaux que Tariq ne connaissait pas.
Et pendant ce temps, avec Miss Bell, ils préparaient le piège.
L’idée était simple : créer une fausse piste. Faire croire à Sayf qu’il avait découvert quelque chose de compromettant — quelque chose qui n’existait pas, mais qui semblerait suffisamment réel pour qu’il morde à l’hameçon. Et quand il mordrait, Tariq serait là pour voir son visage, comprendre ses intentions, peut-être même découvrir qui l’envoyait.
Miss Bell rédigea une fausse lettre — un billet doux, prétendument adressé à un diplomate ottoman pendant la guerre. Des mots tendres, des promesses, des indiscrétions sur les plans britanniques. Un document qui, s’il avait été authentique, aurait pu la faire accuser de trahison.
— C’est risqué, dit-elle en lui tendant la lettre. Si quelqu’un croit que c’est vrai…
— Personne ne le croira. Pas ceux qui vous connaissent.
— Et ceux qui ne me connaissent pas ?
Tariq prit la lettre et la glissa dans sa poche.
— Ceux-là, nous nous en occuperons le moment venu.
### XIX ###
Le contact avec Sayf vint trois jours avant le couronnement.
Tariq était assis au bar du Tigris Palace, son verre d’arak devant lui, quand quelqu’un s’assit à côté de lui. Il n’eut pas besoin de tourner la tête pour savoir qui c’était. Ces yeux gris, il les avait sentis sur lui avant même de les voir.
— Boutros Issa.
La voix était douce, presque mélodieuse. Un arabe parfait, mais avec cette inflexion étrange que Tariq avait remarquée à la réunion.
— Sayf.
— Tu as fait du bon travail. Abdel-Karim est content de toi.
— Je fais ce qu’on me demande.
Sayf fit signe au barman, commanda un thé. Pas d’alcool. Un homme prudent, ou un homme pieux — Tariq n’arrivait pas à décider.
— J’ai entendu dire que tu avais trouvé quelque chose. Sur l’Anglaise.
Tariq sentit son cœur s’accélérer, mais garda son visage neutre.
— Peut-être.
— Montre-moi.
Tariq hésita — juste assez longtemps pour que ça semble naturel.
— Pas ici. Trop de monde.
Sayf hocha la tête.
— Demain soir. Il y a un entrepôt près du pont de Maude, sur la rive ouest. Tu connais ?
— Je trouverai.
— Viens seul. À minuit.
Il se leva, laissant son thé intact.
— Et Boutros… n’essaie pas de me tromper. Je sais reconnaître un menteur.
Il s’éloigna. Tariq le regarda partir, puis termina son arak d’un trait.
Le piège était tendu. Il ne restait plus qu’à voir qui y tomberait.
### XX ###
Cette nuit-là, Tariq ne dormit pas.
Il resta assis à son bureau, la fausse lettre devant lui, essayant d’anticiper tout ce qui pourrait mal tourner. L’entrepôt près du pont de Maude — il y était allé dans l’après-midi, avait repéré les lieux. Un bâtiment abandonné, des murs de brique effrités, plusieurs issues possibles. Un bon endroit pour un guet-apens. Dans un sens ou dans l’autre.
Il pensa à prévenir Miss Bell, mais décida de n’en rien faire. Si quelque chose tournait mal, il valait mieux qu’elle puisse nier toute implication.
Il pensa à écrire une lettre à Mariam — une vraie lettre cette fois, qu’il enverrait à la dernière adresse connue du camp de réfugiés d’Ourmia. Mais qu’aurait-il écrit ? Adieu, peut-être. Ou : Je t’ai cherchée toute ma vie.
À la fin, il n’écrivit rien.
Il prit la croix chaldéenne entre ses doigts, ferma les yeux, et attendit l’aube.
### XXI ###
Le lendemain fut le plus long de sa vie.
Au Haut-Commissariat, il traduisit des documents sans les lire, assista à des réunions sans les entendre. Le capitaine Elsworth lui demanda s’il était malade — première fois qu’il lui adressait une parole qui ressemblait à de l’inquiétude. Tariq répondit que c’était la chaleur, rien de plus.
L’après-midi, il alla au Tigris Palace. Heskel lui jeta un regard scrutateur.
— Tu as des ennuis, Tariq.
Ce n’était pas une question.
— Qu’est-ce qui te fait dire ça ?
— Ton visage. Tu as la même expression que ton père, juste avant qu’il ne fasse quelque chose de stupide.
Tariq sourit malgré lui.
— Mon père a fait beaucoup de choses stupides.
— Et il s’en est toujours sorti. J’espère que tu as hérité de sa chance.
Heskel posa un verre de limonade devant lui, sans qu’il l’ait demandé.
— Si tu ne reviens pas demain matin, je saurai quoi faire.
— Qu’est-ce que tu feras ?
— Je préviendrai l’Anglaise. Et je prierai pour ton âme.
### XXII ###
À minuit, Tariq était devant l’entrepôt.
La lune était haute, presque pleine, projetant des ombres argentées sur les eaux du Tigre. Le pont de Maude enjambait le fleuve un peu plus loin, ses arches de fer se découpant contre le ciel étoilé. Quelques barques de pêcheurs glissaient en silence, leurs lanternes oscillant doucement.
L’entrepôt était plongé dans l’obscurité. Tariq s’approcha prudemment, tous les sens en alerte. Il avait un couteau glissé dans sa ceinture — pas une arme, juste une précaution. Il n’avait jamais tué personne de sa vie, et n’avait pas l’intention de commencer cette nuit.
La porte grinça quand il la poussa.
— Entre, Boutros Issa.
La voix de Sayf, venue de l’intérieur. Tariq entra.
L’entrepôt était vaste, encombré de caisses et de débris. Une seule lampe à huile brûlait au centre, posée sur une caisse retournée. Sayf se tenait debout à côté, ses yeux gris reflétant la flamme.
Il était seul.
— Tu as ce que je t’ai demandé ?
Tariq sortit la fausse lettre de sa poche et la tendit. Sayf la prit, l’approcha de la lampe, commença à lire.
Tariq l’observait attentivement. Le visage de Sayf ne trahissait rien — ni surprise, ni satisfaction, ni méfiance. Juste une concentration froide, méthodique.
— Où as-tu trouvé ça ?
— Dans sa chambre. Elle garde un coffret sous son lit. Le verrou n’était pas difficile à forcer.
Sayf releva les yeux.
— Tu mens.
Tariq sentit son sang se glacer.
— Quoi ?
— Cette lettre est un faux. Le papier est trop récent. L’encre n’a pas eu le temps de pâlir. Et le style… Gertrude Bell n’écrit pas comme ça. Elle est plus directe. Plus crue.
Il replia la lettre et la glissa dans sa poche.
— Tu m’as pris pour un imbécile, Boutros Issa. Ou quel que soit ton vrai nom.