Bouddhas, viharns et ubosoths à Ayutthaya

Bouddhas, viharns et ubosoths à Ayutthaya

Lorsque j’ouvre les yeux, il est déjà 9h00. Trop tard pour moi, le monde alentour s’amuse déjà sans m’attendre. Il fait bon dans la chambre et la nuit a été reposante, mais dehors il fait déjà chaud, et la lumière du matin revêt des apparences de sable marécageux, un ocre jaune qui teinte ma peau d’une étrange couleur. Je vais devoir m’y habituer, la lumière d’ici est incomparable, ne ressemble à rien de ce que je connais. Quelques bateaux passent à une dizaine de mètres de ma terrasse sur laquelle je me prélasse après un petit déjeuner somme toute assez moyen et une douche qui me décrasse de l’atmosphère poisseuse de l’avion. Deux écureuils forniquent dans le frangipanier qui me sert de parasol tandis que j’entends monter les pirith d’un moine priant dans le temple de l’autre côté de la rivière. Dans la lumière du matin, je me rends compte que plusieurs des chedi du Wat Phutthaisawan sont en réalité en brique nue, un seul est encore recouvert de ciment blanchi. C’est un temple qui reste magnifique malgré le peu d’intérêt que lui portent les touristes.

Thaïlande - Ayutthaya - 001 - Pont dans la vieille ville

Thaïlande - Ayutthaya - 002 - Elephants

Ayutthaya est une ancienne ville royale. Son vrai nom est Phra Nakhon Si Ayutthaya, (พระนครศรีอยุธยา). Le début de l’histoire de cette ville remonte à 1350, date de sa fondation pour le roi U-Thong (Ramathibodi Ier) , d’origine chinoise et premier roi du Royaume d’Ayutthaya qui fut pendant quelques temps la capitale de ce qu’on appelle aujourd’hui la Thaïlande. Mais les Birmans, conduits par le roi Bayinnaung (ဘုရင့်နောင်), détruisirent la ville en 1569 après un long siège qui fit alors du Siam une province vassale de son empire. Exsangue, la ville d’Ayutthaya fut détruite à nouveau par les Birmans et définitivement abandonnée comme capitale en 1767, date à laquelle le général Taksin (Boromma Ratchathirat VI – สมเด็จพระเจ้าตากสินมหาราช) se replie sur Thonburi, sur la rive droite de Bangkok, pour en faire sa capitale et s’y faire couronner.
Le nom d’Ayutthaya est directement issu du nom de la ville indienne Ayodhya (अयोध्या , qui ne peut être conquise), ville mythique et capitale du grand Rāmā, héros du Rāmāyana.

Thaïlande - Ayutthaya - 003 - Skylab

Thaïlande - Ayutthaya - 004 - Promenade dans la ville

Voilà pourquoi je suis ici, parce que c’est une ville d’importance majeure et qu’il en reste quelques ruines, même si la proximité avec la Pa Sak et la Chao Phraya l’a plusieurs fois inondée au point que les fondations des plus beaux temples sont aujourd’hui fortement menacées. Les temples s’enfoncent tout doucement dans le sol marécageux, les stucs s’effritent et les statues de Bouddha décapitées par les Birmans lors de leurs razzias successives assistent avec impuissance à la chute de la grandeur de cette ville royale qui disparaît avec une lenteur inexorable dans un sol regorgeant du sang des soldats. En 2011, toute la région disparaît sous l’eau de la mousson, provoquant des glissements de terrains et ravageant des terres agricoles. 270 personnes ont péri dans cette catastrophe. Il ne reste que des amas de briques branlantes, des chedi tordus, des murs qui ondulent, des colonnes brisées, des esplanades qui ont été foulées par des rois, des moines, une armée de soldats, qui tous, ont fait l’histoire. Alors je suis venu ici parce que je serai peut-être un des derniers témoins de la grandeur de cette ville dont les pierres me susurrent à l’oreille qu’il ne faut pas oublier les lieux qui ont fait les peuples, et les peuples qui ont donné vie aux lieux.

Thaïlande - Ayutthaya - 005 - Banian

Thaïlande - Ayutthaya - 006 - Wat Maha That

A Ayutthaya, pas de tuk-tuk comme à Bangkok, mais des Skylab. C’est à peu près la même chose sauf qu’au lieu d’être (mal) assis dans le sens de la route, on se tient de chaque côté de la petite chose pétaradante, sur des banquettes parfaitement inconfortables, mais cela reste le moyen le plus (non pas écologique, même si ces bébêtes roulent au gaz propane) (non pas confortable, non non)… je ne sais pas, pittoresque ? Agréable ? Le plus pratique… pour visiter la ville. Contrairement à la vieille ville de Sukhtothaï qui n’est pas habitée à l’intérieur, Ayutthaya reste vivante et les habitants de la ville ne font qu’un avec leur patrimoine. Je monte à l’intérieur d’un de ces petits skylabs, un tout bleu mis à disposition par l’hôtel pour me rendre dans les temples. Si la ville paraît petite sur le plan, parcourir la ville à pied serait absurde. Les distances sont beaucoup trop longues et arpenter de longues avenues droites et sans charme, et surtout sans trottoirs, serait une perte de temps manifeste ; et pourtant, je reste un grand partisan de la marche à pied (mon aventure de Yogyakarta restera dans les annales de la randonnée). Le chauffeur s’appelle Mr Sinh, c’est un grand bonhomme qu’on sent bon vivant, la cinquantaine asiatique (il fait dix ans de moins), serviable et discret ; il se fait payer à l’heure et me fait bien comprendre qu’il peut m’emmener partout où je le désire. Plusieurs fois, il sera assez surpris de ce que je lui demande…

Thaïlande - Ayutthaya - 007 - Wat Maha That

Thaïlande - Ayutthaya - 011 - Wat Maha That

Thaïlande - Ayutthaya - 014 - Wat Maha That

Thaïlande - Ayutthaya - 018 - Wat Maha That

Le premier temple que je choisis est assurément un des plus connus, un des plus grands aussi. Une fois sur place, je suis assez étonné de voir qu’il n’y a pas grand-monde, ce qui n’est pas pour me déplaire. Il fait une chaleur de fournaise sous un soleil déjà haut, même si le ciel reste couvert tout le temps. Le Wat Maha That est situé en plein cœur de la ville. Sa construction remonte à l’époque de sa fondation ; le roi Somdet Phra Borommarachathirat, troisième roi d’Ayutthaya, en commence l’édification en 1374, à deux pas du Palais Royal. Le plan en est, comme souvent dans les Wat les plus anciens, éminemment simple. On y entre par le côté sud pour y circuler dans le sens inverse des aiguilles d’une montre (ce qui n’est pas très bouddhiste puisque la circumambulation – Pradakshina – se fait toujours par la gauche, dans le sens de la marche du soleil, la statue du Bouddha ou le chedi à sa droite). Au centre, se trouve le Prang1 principal, entouré d’une cour carrée. A l’est, le grand viharn (salle de prière) et à l’ouest, le ubosoth (salle d’ordination). Les autres viharn sont disposés de chaque côté mais de manière assez aléatoire, de même que les chedi et les petits prang.

Thaïlande - Ayutthaya - 019 - Wat Maha That

Thaïlande - Ayutthaya - 021 - Wat Maha That

Non loin de l’entrée, on trouve la fameuse tête de Bouddha emprisonnée dans les racines d’un ficus. Personne aujourd’hui ne sait d’où vient cette tête ni ce qu’elle fait là, mais ce qui est certain, c’est qu’après le passage des Birmans qui se sont acharnés à détruire toutes les têtes les plus accessibles, celle-ci fait office de miraculée.

Thaïlande - Ayutthaya - 024 - Wat Maha That

Thaïlande - Ayutthaya - 025 - Wat Maha That

La nature ici reprend ses droits et les arbres qui poussent de manière assez anarchique dans la cour du temple sont considérés comme sacrés, même s’ils s’emploient assez inexorablement à déchausser les pierres dans lesquelles ils poussent et à constituer un parfait parcours du combattant pour le maladroit que je suis. Plusieurs fois, je manque de me retrouver face contre terre à cause de ces maudites racines qui ne trouvent rien de mieux à faire que labourer la terre dans l’anarchie la plus totale.

Thaïlande - Ayutthaya - 028 - Wat Maha That

Thaïlande - Ayutthaya - 030 - Wat Maha That

Même si j’ai conscience de me trouver dans un lieu de mémoire, je me rends à l’évidence que ce spectacle est assez triste. L’état de délabrement du temple me pince le cœur. Bouddhas démembrés, décapités, sculptés dans un grès patiemment rongé par les pluies, plâtres déconfits et se détachant par plaques entières, le Wat Maha That s’évanouit tout doucement dans les arcanes du temps. Il ne reste que deux figures de Bouddha complètes, majestueuses et silencieuses, assises de chaque côté du plus grand des Prang, dans la position du bhūmisparśa-mudrā.

Juste avant son Éveil, Śākyamuni, assis sous l’arbre de la bodhi, subit les assauts du « régent » du saṃsāra, Māra (aussi appelé Pāpīyān, le « pire »). Craignant de perdre son ascendant sur les êtres dominés par les passions, celui-ci envoie d’abord ses armées, dont les flèches se transforment en fleurs dès que le futur Buddha les regarde ! Dépité, Māra déclare alors avec orgueil qu’il doit sa position insigne aux très nombreux mérites qu’il a accumulés au cours de ses vies antérieures et dénie au futur Buddha d’en avoir autant que lui…
Le maître touche alors la terre pour prouver sa détermination inébranlable à rester sur les lieux et pour prendre à témoin la déesse-terre Sthāvarā (ou Prithvī). Celle-ci apparaît, lui rend hommage et, tordant sa chevelure, en extrait toute l’eau accumulée au fil des ères cosmiques, chaque fois qu’une libation a été effectuée lors d’un don du bodhisattva. Cette eau est si abondante qu’elle emporte les armées de Māra.
Source : Institut d’études bouddhiques

Déambuler dans ces ruines donne le tournis. Voir ces chedi et ces prang se contorsionner pour rester droits est peut-être une signe que Bouddha agit sur l’ordre du monde pour que les briques ne s’écroulent pas.

Thaïlande - Ayutthaya - 041 - Wat Maha That

Thaïlande - Ayutthaya - 044 - Wat Maha That

Thaïlande - Ayutthaya - 045 - Wat Maha That

Thaïlande - Ayutthaya - 046 - Wat Maha That

Thaïlande - Ayutthaya - 050 - Wat Maha That

Thaïlande - Ayutthaya - 051 - Wat Maha That

Sur quelques murs, on peut encore voir le plâtre des pilastres en forme de fleurs de lotus qui autrefois ornaient la naissance des plafonds.

Je viens d’arriver et déjà la chaleur m’accable ; à peine accoutumé, je manque de m’évanouir avant de me vider une bouteille d’eau sur la tête. La fatigue, la chaleur, l’émotion, la joie aussi sans doute, tout ceci alimente mon syndrome de Jérusalem.

Thaïlande - Ayutthaya - 059 - Skylab

Je rejoins Mr Sinh à qui je demande de m’accompagner maintenant au Wat Ratchaburana. Peu conscient des distances indiquées par le plan, je fais bien rigoler mon chauffeur qui me montre que les deux temples sont collés l’un à l’autre en m’indiquant l’immense prang blanc à une centaine de mètres de là. Mais pas de souci, il me demande de monter dans le skylab et me voilà transporté dans un autre monde de prang en à peine dix secondes. Si je n’étais pas en Thaïlande, je pourrais dire que je ris jaune de ma bêtise…

Thaïlande - Ayutthaya - 060 - Wat Ratchaburana

Thaïlande - Ayutthaya - 063 - Wat Ratchaburana

Le Wat Ratchaburana est plus récent que son voisin. Son édification commence en 1424 sur les ordres du roi Somdet Phra Borommarachathirat II , cinquième roi de la cité, sur le site même de la crémation de ses deux frères ainés, lesquels se sont gentiment entretués pour la succession de leur roi de père. Visiblement, aucun n’a gagné.

Thaïlande - Ayutthaya - 065 - Wat Ratchaburana

Ce temple dispose du plus beau prang de la ville, élancé et fier, il est encore recouvert des stucs d’origine, et l’on peut encore voir Garuda fondant sur un nāga sur un des coins. A l’intérieur (il faut monter une volée de marches peu recommandables pour ceux qui souffrent de vertige), on peut redescendre à l’intérieur de la cella par une autre volée de marche que je qualifierais volontiers de casse-gueule… La découverte de cette cavité est relativement récente et si la sueur de dégouline pas trop sur le visage et que l’atmosphère suffocante du lieu permet de ne pas s’évanouir, on peut voir de magnifiques fresques très aériennes, dont les traits noirs sont encore parfaitement visibles et les rouges aussi éclatants qu’au premier jour.

Thaïlande - Ayutthaya - 066 - Wat Ratchaburana

Thaïlande - Ayutthaya - 068 - Wat Ratchaburana

Thaïlande - Ayutthaya - 069 - Wat Ratchaburana

Thaïlande - Ayutthaya - 072 - Wat Ratchaburana

Thaïlande - Ayutthaya - 073 - Wat Ratchaburana

De ce temple récent et du haut du prang, on peut admirer les ruines encore hautes du viharn et de l’ubosoth, aux murs de brique épais et hauts, dont on voit encore l’inclinaison qui supportait autrefois le toit en bois. Ici non plus, pas la peine de s’escrimer à chercher le moindre Bouddha encore entier.

Me voici reparti dans mon petit skylab vers un autre temple. Le Wat Phra Si Sanphet (Temple du Saint, Splendide Omniscient). Voici le temple le plus vénéré de la ville, le plus étendu en surface mais également tellement magnifique qu’il a servi de modèle au Wat Phra Kaeo de Bangkok. A l’endroit même où l’on peut voir aujourd’hui les trois énormes chedi, se trouvaient trois bâtiments de bois construits par le fondateur de la ville, U-thong : le Phaithun Maha Prasat, le Phaichayon Maha Prasat et le Aisawan Maha Prasat. En 1448, le roi Borommatrailokkanat décide la construction d’un nouveau palais et convertit les bâtiments royaux en chedi. Un autre temple fut construit à proximité, renfermant une immense statue de Bouddha (Phra Si Sanphetdayan) de 16 mètres de haut, entièrement recouverte d’or (environ 343 kilos au total) et qui constituait le principal objet de vénération du lieu, mais tout fut détruit lors de l’invasion des Birmans. Du fait de son rôle de temple royal, aucun moine n’a jamais occupé les lieux, ce qui explique l’absence de salle d’ordination (ubosoth).

Thaïlande - Ayutthaya - 076 - Wat Phra Si Sanphet

Thaïlande - Ayutthaya - 077 - Wat Phra Si Sanphet

Thaïlande - Ayutthaya - 078 - Wat Phra Si Sanphet

Thaïlande - Ayutthaya - 079 - Wat Phra Si Sanphet

Thaïlande - Ayutthaya - 082 - Wat Phra Si Sanphet

Thaïlande - Ayutthaya - 090 - Wat Phra Si Sanphet

Thaïlande - Ayutthaya - 091 - Wat Phra Si Sanphet

Du côté nord du temple, des petits viharn contiennent des statues décapitées de Bouddha, que personne ne vient plus visiter. Ce sont des petits havres de paix où seuls les chiens errants cherchant à fuir la foule et la chaleur viennent se réfugier. Et moi. La succession de ces chedi encore un peu blancs donne une perspective superbe et un air de majesté à l’endroit. Avec leur cône sur le sommet, ils sont une parfaite représentation stylisée et aniconique du Bouddha. Si les Birmans avaient sur ça, ils auraient fait bien plus de dégâts.

Thaïlande - Ayutthaya - 093 - Wat Phra Si Sanphet

Thaïlande - Ayutthaya - 097 - Wat Phra Si Sanphet

Thaïlande - Ayutthaya - 101 - Wat Phra Si Sanphet

Juste à côté des ruines du temple majestueux, se trouve le Vihara Phra Mongkhon Bophit. Comme son nom l’indique, ce n’est pas un temple, mais juste un viharn, une salle de prière où l’on trouve un énorme Bouddha doré censé représenter celui qui a disparu. C’est ici que l’on voit que cette figure un peu grossière et clinquante intéresse beaucoup plus les dévots habitants d’Ayutthaya que les ruines séculaires. On peut voir ici les gens prier, bâtons d’encens et fleurs de lotus blottis dans leurs mains jointes, accroupis ou debout face à l’immense statue jaune d’or. Je reste ici quelques instants à me repaître de tous ces visages tournés vers leur objet de dévotion, des visages empreints de sérénité, autant que de résignation. Tout ce monde m’étourdit, les enfants crient, les jeunes parlent forts, il n’y a visiblement aucune obligation de discrétion aux abords du temple.

Thaïlande - Ayutthaya - 104 - Vihara Phra Mongkhon Bophit

Thaïlande - Ayutthaya - 106 - Vihara Phra Mongkhon Bophit

La journée avance et mon estomac commence à crier famine. Je demande à Mr Sinh de me ramener au Wat Ratchaburana, mais il semble ne pas comprendre. On en vient !!! Oui mais je lui explique que je veux aller déjeuner et que c’est là-bas que je veux retourner. Lorsque je lui parle du restaurant Chicken noodles, il comprend mieux. A l’ombre d’une tonnelle en métal, sur un petit siège en plastique, je me régale d’une soupe de poulet aux nouilles que je m’empresse de sublimer avec de la sauce soja et de la purée de piment. Pour quelques bahts de plus, je bois un soda trop sucré. Mr Sinh s’est assis à une table près du trottoir pour se rafraîchir d’un coca noyé dans les cubes de glace. Prêt à bondir si toutefois je décidais d’aller ailleurs. Je l’inviterais bien à ma table, mais ce sont des choses qui ne se font pas. Ce que je ferais par hospitalité, lui prendrait ça pour un geste d’irrespect à mon égard… Je déteste cette impression d’être à la fois un envahisseur et un profiteur… autant qu’un porte-monnaie ambulant…

Thaïlande - Ayutthaya - 108 - Etudiants

Thaïlande - Ayutthaya - 109 - Chicken noodles

Thaïlande - Ayutthaya - 110 - Chicken noodles

Thaïlande - Ayutthaya - 111 - Chicken noodles

Une fois rassasié, je lui demande de me ramener à l’hôtel, mais la journée est loin d’être terminée.

Notes :

1 – Le Prang se distingue du Stupa par le fait qu’il est généralement ouvert et permet l’accès à une cella. Son rôle est le même, c’est une tour sanctuaire renfermant généralement des reliques.

L’arrivée à Ayutthaya

L’arrivée à Ayutthaya

Il me semble que la Thaïlande m’appelle encore… Tout est prêt, tout est déjà bouclé. Billets d’avion, valise, appareil photo, carnets, enregistreur, pas grand-chose à se mettre sur le dos, une brosse à dent et quelques bahts en poche. C’est la troisième fois que je pars dans cet autre bout du monde, alors la peur des territoires inconnus, je la laisse à la maison.

Je pars de Roissy, terminal 2A porte A43, vol sur un Airbus A330-300 d’Oman Air. C’est la première fois que je vais faire escale à Mascate. Dans l’avion, il fait déjà chaud, et il flotte une légère odeur d’alcool. Certainement mon voisin qui me demande en anglais s’il peut prendre la place près de l’allée ; il est mal à l’aise, angoissé. Je comprends qu’il ne veuille pas se mettre près du hublot… d’autant que je suis en queue d’avion, là où ça secoue le plus. Vol WY132. Je commence à sentir l’anesthésie tomber ; mon rendez-vous chez le dentiste n’était peut-être pas une bonne idée mais au moins je suis certain de ne pas avoir de problèmes là-bas, alors je me cale dans mon fauteuil en sentant mes lèvres reprendre leurs sensations, ma joue se tendre à nouveau et j’avale de quoi faire passer une éventuelle douleur qui pourrait se réveiller. A 21h13, l’avion quitte la taxi puis décolle dans la nuit qui avance, un décollage tout en douceur. Il traverse la plaque de nuages gris mais laisse voir comme des décorations de Noël posées sur le soleil noir de cette terre qui s’éloigne. Des dessins espacés d’une jolie couleur tapissent le sol tandis que je m’envole vers Mascate, la chaleur et le matin. Je sais que dormir cette nuit va être compliqué pour moi, je ne peux pas dormir assis.

3h00 du matin, je n’ai quasiment pas fermé l’œil et j’ai mal au cul à force d’être assis. La nausée me monte à la gorge, je donnerais n’importe quoi pour sortir de cette carlingue dans laquelle j’ai tantôt froid à cause de la climatisation, tantôt chaud à cause des réflexes de mon corps qui s’emballe… Je capitule, et je reste le regard fixé sur l’itinéraire de l’avion sur l’écran fiché sur le fauteuil de devant. Nous sommes au-dessus de l’Iran, entre deux villes dont je n’arrive pas à déchiffrer le nom puisque c’est écrit en arabe. Trois grands feux illuminent la nuit. Tout est étrange sous mes pieds, l’intensité des lumières, leur disposition, rien ne ressemble à l’idée que je me fais des villes du monde. L’avion avance au-dessus du Golfe Persique et moi, je suis hors d’usage…

Dans l’avion entre Mascate et Bangkok, j’ai finalement réussi à dormir un peu, exténué, mais ça ressemble plus à un sommeil de condamné qu’à un sommeil réparateur. Deux ou trois heures de sommeil sur une trentaine d’heure, voilà de quoi en terrasser plus d’un…

Aéroport Suvarnabhumi, Bangkok. Enfin la chaleur, des odeurs connues, les marécages, les fruits. J’achète une carte SIM et de quoi manger sur le pouce, une petite dame vide les mégots du cendrier à l’aide d’un chinois en métal. J’attrape un taxi et annonce au chauffeur, Mr Wiparan, ma destination : Ayutthaya. Quand on prend le taxi en Thaïlande, on connait le nom de celui qui vous conduit, car sa carte professionnelle est affichée bien en évidence sur le tableau de bord, même si souvent, la photo ne ressemble pas du tout à la personne qui est assise à côté de vous. La ville se trouve à plus de quatre-vingts kilomètres d’ici, mais il en faut plus pour décourager un taxi thaï… certains en France feraient bien d’en prendre de la graine. Si le cœur vous en dit, on peut traverser toute la Thaïlande en taxi sans que ça n’occasionne la moindre grimace de mécontentement sur le visage de votre chauffeur. Certains font Bangkok-Chiang Mai sans sourciller… à condition d’allonger les bahts…

Ayutthaya – Wat Maha That

J’arrive à l’hôtel après 23h00 et avoir tourné un peu avec un chauffeur de taxi complètement perdu dans la vieille ville à la recherche de l’adresse. Je fais même un arrêt devant un poste de police qui semble être le dernier recours.
Évidemment, le resto est fermé mais je me défoule sur un 7/11 où j’achète un pack de Singha, des amandes et des snacks épicés, du taro, des lamelles de mangue séchées et épicées. Sur le trottoir je m’arrête près du barbecue d’un couple qui n’a pas encore fini de travailler, devant l’enseigne d’une grande banque, et je leur prends deux brochettes de poulet et de Saint-Jacques avec de la sauce épicée. Ma chambre d’hôtel est certainement la plus belle et la plus grande de toute la ville. C’est une suite qui se trouve à l’extrémité de ce petit hôtel caché derrière les frondaisons de grands palmiers, que rien ne distinguerait d’un autre bouiboui. Terrasse immense donnant sur le fleuve, hamac, il y a un salon avec un bureau, un lit large comme un camion, une salle de bain ouverte avec douche et baignoire, le tout sur environ 80m2, et décoré avec soin dans le plus pur style de la région. Comme je savais que je n’allais pas rester longtemps à Ayutthaya, je me suis fait plaisir avec cette chambre à 150€ la nuit ; une fortune ici… Sur la terrasse, je bois ma bière en picorant mes snacks, en me faisant dévorer par les moustiques… qui ne résistent pas longtemps à mon remède. De l’autre côté de la Chao Phraya (qui coule ici dans une circonvolution qu’on a un peu de mal à comprendre puisque la ville est entourée d’eau, qui est en réalité la confluence de deux fleuves qui s’embrassent ; la Chao Phraya et la Pa Sak), les chedi blancs du Wat Phutthaisawan encore éclairés à cette heure tardive de la nuit thaïlandaise. Légèrement ivre, de bière et de fatigue, la bouche ravagée par les épices, je plonge dans mon lit king size en prenant soin de laisser la climatisation sur une température de 27°C (il n’y a que comme ça qu’on s’habitue à la chaleur), histoire de pouvoir profiter un peu de la journée du lendemain…

Ayutthaya – Wat Maha That

Je n’ai aucune idée de ce qui m’attend dans cette ville. Tout ce que je sais, c’est que je me situe à environ 80 kilomètres au nord de Bangkok, qui se trouve elle-même à plus de 9000 kilomètres de chez moi. Ayutthaya fait partie des hauts-lieux historiques de la Thaïlande, au même titre que Chiang Mai ou Sukhothaï, et comme tous les lieux importants pour l’histoire, ils le sont aussi pour la religion, chose que l’on ne peut nier. J’apprendrai demain que mon hôtel se situe dans un quartier à forte majorité musulmane, ce qui me fera découvrir une bien curieuse spécialité locale, le Roti Sai Mai.
Comme toujours, je vis dans ces moments intenses avec une certaine inquiétude face à l’inconnu, peut-être par peur d’être déçu, ou malmené par mes sensations, mais cette légère peur ne me fait pas reculer, bien au contraire, elle m’apprend chaque fois un peu plus à me départir de mes oripeaux d’Occidental et à aller un peu plus loin, dans ce qui me désarme, dans ce qui me détache de mon monde connu, dans ce qui me déconstruit et me rend humble. Hier encore, j’étais à Paris. Aujourd’hui, je suis perdu en Thaïlande, et je ne compte absolument pas faire en sorte de retrouver mon chemin.

Leurs mains sont bleues

Leurs mains sont bleues

Paul Bowles est un écrivain un peu marginal. Parce que ce n’est pas qu’un écrivain… Autour du très beau livre The sheltering sky (traduit très fidèlement en français par… un thé au Sahara), porté à l’écran par Bernardo Bertolucci en 1990 avec la très troublante Debra Winger et John Malkovitch, il n’en est pas moins un voyageur et un esthète, écoutant avec passion les musiques qu’il trouve sur son chemin. On le sait moins mais Bowles est parti de nombreux mois sur les routes du Maroc pour enregistrer sur bandes magnétiques les derniers musiciens berbères. C’est donc tout naturellement qu’on retrouve trace de ces voyages au cœur de ce livre paru pour la première fois en 1998 sous le titre Leurs mains sont bleues, titre qu’on ne peut comprendre qu’à la lecture du poème d’Edward Lear qu’on trouve en exergue.

paul-bowles

Composé de plusieurs récits de voyage, on découvre un Paul Bowles parfois esthète, parfois bourru, au regard toujours aiguisé sur le monde qui l’entoure. Parlant de son amour pour les perroquets ou des rencontres avec les politiciens locaux rétifs des villages les plus reculés du Rif, c’est toujours en amoureux du voyage, avec tout ce qu’il comporte d’inconfort, qu’il écrit ces pages d’un autre temps. Lucide, il n’hésite pas à citer Lévi-Strauss pour raconter que le voyage est avant tout une confrontation de notre occident confortable avec la misère du monde :

Il prétend que pour que le monde occidental continue à fonctionner convenablement, il lui faut sans cesse se débarrasser d’immenses quantités de rebuts qui sont déversés auprès de peuples moins chanceux. « Ce que d’abord vous nous montrez, voyages, c’est notre ordure lancée au visage de l’humanité. »

En 1950, à Hikkaduwa, sur la belle île qui portait encore à l’époque le doux nom de Ceylan, il révèle, en parfait connaisseur des rythmes et des sons, le secret des Paritta :

On m’a expliqué, aujourd’hui, que la psalmodie du pirith ne peut avoir que quatre tons distincts, pas un de plus, car l’ajout d’un cinquième la ferait passer dans le genre musical, ce qui est strictement interdit. Les officiants sont peut-être trop attachés à la lettre de la loi. De toute façon, à l’intérieur de la gamme permise, ils parviennent à chanter tous les quarts de tons possibles. Les chiens de l’auberge hurlaient et jappaient contre eux jusqu’à ce que le garde, en criant, réussît à les faire taire.

Et puis ces quelques mots encore, qui sont comme le comble de l’humilité du voyageur, et qui me rappellent ce que dit, d’une autre manière, Laurent dans cet article quand il dit non pas “faire un voyage”, mais “faire un pays”, comme si nous étions acteur de quelque chose alors que nous n’en sommes que les pantins, et il a bien raison de dire que cette expression révèle une attitude prétentieuse. Bouvier disait de son côté qu’on croit faire un voyage, mais c’est le voyage qui nous fait… Paul Bowles parle, lui, d’ignorance malgré tout ce qu’on peut savoir. Il est en Inde en 1952 :

Maintenant, après avoir parcouru quelques douze-mille kilomètres à travers le pays, je le connais presque aussi peu qu’à mon premier séjour. J’ai pourtant vu un grand nombre de gens et de lieux, et j’ai au moins une idée un peu plus détaillée qu’au début de mon ignorance.

bleu-maroc-2

Photo © Sue Kellerman

Enfin et pour terminer, je parlais plus haut des fonctionnaires rétifs qui lui ont mis des bâtons dans les roues lorsqu’il s’écartait des routes pour aller recueillir la musique traditionnelle marocaine, il rapporte les propos de l’acculturation dont sont victimes les peuples anciens, qui me rappellent les pires moments qu’un peuple puisse subir dans sa chair ; celui où l’autorité lui refuse le simple droit d’exister car considéré comme dégénéré

« Je déteste toutes les musiques populaires, et en particulier celle de chez nous, ici au Maroc. On dirait des bruits de sauvages. Pourquoi vous aider à exporter ce que nous essayons de détruire ? Vous recherchez de la musique tribale. Il n’y a plus de tribus. Nous les avons dissoutes. Alors, ce mot ne veut plus rien dire. Et de toute façon, il n’y a jamais eu de musique tribale, seulement du bruit. Non, Monsieur, je ne suis pas d’accord à votre projet. »

Le livre de Paul Bowles, Leurs mains sont bleues a été réédité dans la collection Aventures chez Points. Traduction (de l’américain) par Liliane Abensour.

Photo d’en-tête © Chris Ford

L’incitation au voyage

L’incitation au voyage

Je déteste ces journées fraîches qui suivent les plus ardentes chaleurs de l’été, qui font passer de la fièvre au frisson en l’espace d’une nuit orageuse et bruyante, refermant les espoirs de pouvoir se reposer un peu de l’accablante fournaise. Elles sont tristes, bien qu’offrant un répit de courte durée, même si les chaleurs sous nos latitudes ne sont que des pics qui ne durent jamais bien longtemps. Je préfère ces chaleurs constantes et lourdes qui ne laissent aucun répit, aucune chance d’en réchapper.

Je me sens comme empli d’une humanité radieuse et sur mes cahiers à petits carreaux, je m’amuse à répéter indéfiniment les motifs des tuiles marocaines ou des arabesques andalouses qu’on ne peut fabriquer qu’en ayant compris deux choses ; d’une part que les motifs sont l’expression d’une géométrie divine, que le tout est contenu dans le tout, que le motif participe de l’harmonie universelle, et d’autre part, que l’abstraction furtive dans laquelle se cachent les motifs ne sont qu’une autre voix pour dire l’étendue de l’universalité du monde.

Et puis loin du monde, loin de la folle actualité qui émaille le fil continu des mauvaises nouvelles, je me tais. Trop de voix s’élèvent pour dire tout et n’importe quoi, une chose et son contraire ; la parole irraisonnée. Loin de la politique, loin des analyses parfois fumeuses des journaux télévisés, loin de la réaction à chaud, il y a un monde de douceur et d’espoir qui tient en quelques mots que du bout des lèvres, j’essaie de prononcer. Peut-être ces mots n’existent-ils pas encore, d’où l’incongrue perplexité dans laquelle je me suis plongé tout seul.

Au bout de la nuit, il y a le voyage. Repartir. Gravir de nouvelles montagnes, rencontrer des âmes lumineuses et croire qu’il existe encore sur terre des expériences qui ne sont pas uniquement extraites de la fange et de la haine. Je vais repartir. Loin. Très loin. A plus de 9000 km de chez moi, sur les terres sombres et verdoyantes de la Thaïlande où je retourne encore et encore, pour la quatrième ou cinquième fois, côtoyer le peuple du sourire et m’enfoncer dans une vie âcre et simple, faite de poussière et de pourriture, de pauvreté flamboyante dans laquelle tente jour après jour de survivre une nation qui ne sait plus dans quelle direction regarder. Je me retire de mon monde pour plonger les deux pieds dans le Monde, grandiose et fantasque. C’est peut-être bien la dernière fois que je m’y rends, avec la sensation d’avoir vécu ce que je voulais y vivre et l’envie d’autres choses. J’ai promis à mon ami Géorgien qu’un jour, dès lors que les conditions politiques lui seront favorables, je l’accompagnerai sur la terre de ses ancêtres, à Tbilissi et en Arménie, à la rencontre de ses parents et de sa famille. Une promesse engage, vérifiez vos capacités de remboursement…

Les jours filent leur toile au gré des heures que je n’arrive pas à retenir. A moins de dix jours du départ, je n’ai encore qu’une vague idée de ce que sera ce voyage. Il y aura Bangkok, assurément, sa chaleur et son atmosphère lourde, ses klongs puants et sa vie intense et désordonnée. Il y aura aussi Sukhothai avec ses temples magiques surgis d’un autre temps, ses ruines, colonnes et Bouddhas entourés de petits étangs parsemés de fleurs de lotus, ses chedi et ses statues encore honorées de nos jours. Il y aura aussi la nature champêtre de l’Isan, avec ses vieux temples khmers surgis de la jungle et préfigurant ce que peut être Angkor. Il y aura la mer intranquille de Phan Gan et ses jours sereins inspirant le repos et la méditation. Le tout dans un ordre indéfini et soumis aux aléas de la route, aux envies changeantes de mes courses folles et de mes déambulations hasardeuses.

Je pars léger ; aussi bien dans mon esprit que dans ma valise. Quelques livres, de quoi prendre des notes, plus que d’habitude, un passeport, une brosse à dent, un appareil photo et un enregistreur de sons. J’emmène dans ma besace une traduction du Râmâyana ; La prairie parfumée où s’ébattent les plaisirs, ces Mille et une nuits érotiques écrites par celui qui aujourd’hui passerait au fil de la mitrailleuse, Mouhammad al-Nafzâwî ; Leurs mains sont bleues de Paul Bowles, ainsi qu’un vieux coffret comprenant trois recueils de nouvelles du même auteur britannique, où l’on trouve les volumes L’écho, Le scorpion, et Un thé sur la montagne. Je pars loin et lorsque je reviendrai, j’emménagerai dans ma nouvelle maison, une fois les travaux terminés. Je me sens lâcher prise, ne retenant de mon souffle que quelques images qui restent imprimées dans mon esprit comme ces vieilles photos jaunies d’explorateurs perdus au beau milieu d’hostiles forêts tropicales. Déjà la réalité se perd au creux des jours qui défilent…

Je pars demain.

Le long du Mékong avec Louis de Carné à bord de la canonnière 27

Le long du Mékong avec Louis de Carné à bord de la canonnière 27

Ils étaient six, six hommes partis sur les traces d’Henri Mouhot, celui qui mit au jour les ruines d’Angkor en 1861, ou plutôt qui fit redécouvrir au monde les temples que les Khmers ne cessèrent d’honorer du fin fond de la forêt cambodgienne… Partis d’Angkor, ils ont remonté le Mékong, fleuve nourricier prenant sa source en Chine et se jetant dans la Mer de Chine non loin de Hô Chi Minh-Ville. Ils étaient six, mais l’expédition dure près de trois ans et le chef de l’expédition, Ernest Doudart de Lagrée, meurt avant la fin du voyage qui se termine dans le Yunnan chinois. Ils étaient six, comme sur cette photo devenue célèbre. De gauche à droite : Louis de Carné, Lucien Joubert, Capitaine Ernest Doudart de Lagrée, Clovis Thorel, Lieutenant Louis Delaporte et Lieutenant Francis Garnier. Delaporte est celui qui ramènera les plus beaux dessins d’Angkor encore vierge de toute présence humaine. Ils sont fiers et beaux ces hommes qui ont dû maudire les dieux d’avoir mis sur terre cet environnement aussi hostile…

Membres de la Mission d'exploration du Mékong

Des enfants vêtus de jaune et quelques vieilles habituées du sanctuaire, à en juger par la familiarité avec laquelle elles traitaient leur dieu, déshabillèrent de son écharpe la petite statue de Bouddha, lui versèrent de l’eau sur la tête, l’épongèrent avec soin, et lui remirent enfin sa chemise rouge ; les cymbales, les gongs et les grosses caisses nous réveillèrent en sursaut, et la foule envahit le hangar dont nous n’occupions que le plus petit espace possible. On alluma des cierges, on brûla de vieux chiffons et longues mèches. Les assistants faisaient toute sorte de gestes, portaient la main à leur front et baisaient la terre, puis l’arrosaient à l’aide d’une gargoulette dont chacun était muni. Cela n’empêchait pas de causer, de rire, de fumer ; nul respect, nul recueillement, aucun signe de piété intérieure n’apparaissait sur tous ces visages, si ce n’est sur les traits du vieux bonze, chef de la pagode.

Louis de Carné, jeune homme vaillant promis à un brillant avenir, reste à l’écart du reste du groupe, jamais véritablement intégré, suspecté d’avoir été pistonné par un amiral en vue pour cette expédition. Pourtant, le jeune homme, seul civil du groupe, accomplit consciencieusement sa mission. Chargé de la partie descriptive du voyage et des renseignements commerciaux, il rapporte un texte beaucoup moins connu que celui de Francis Garnier (Voyage d’exploration en Indo-chine, effectué pendant les années 1866, 1867 et 1868). En réalité, ce ne sont que des notes qu’il finit par publier en plusieurs parties dans la Revue des Deux Mondes, sous le titre L’exploration du Mékong. Louis de Carné, épuisé par les fièvres contractées lors de l’expédition, s’éteint à Plomelin en 1871, à l’âge de 27 ans. C’est son père, Louis-Marie de Carné, qui terminera la mise en forme de ses notes de voyage et se chargera de la publication de ses articles en livre, sous le titre Voyage en Indo-Chine et dans l’empire chinois en 1872.

Il pleuvait toujours, et nous étions pour la plupart sans chaussures. Nos pieds étaient meurtris par les pierres, percés par les épines, saignés par les sangsues ; la fièvre pâlissait les visages et, symptôme effrayant, la gaieté commençait à s’évanouir. Malgré la pesanteur étouffante de l’air, après quelques heures de marche dans pareilles conditions, le froid nous saisissait en traversant des torrents dont l’eau était ordinairement glaciale. Quelle ne fut donc pas notre surprise, en entrant pour la centième fois dans l’un de ces innombrables affluents du Mékong, de ressentir aux jambes une chaleur assez forte pour nous faire éprouver une impression douloureuse ! Nous venions de découvrir un source d’eau thermale sulfureuse à quatre-vingt-six degrés centigrades […]

Le texte est disponible aux éditions Magellan et Cie, dans la collection Heureux qui comme…

Articles publiés dans la Revue des Deux Mondes (allez savoir pourquoi les numéros 6 et 7 sont introuvables):

Photo d’en-tête © CiaoHo (floating market. Nganam town, Soctrang province, Vietnam. Jan 26th. 2014)