Pipes d’opium #7

Pipes d’opium #7

Où il est question d’un poète indien, d’une femme chinoise qui n’a jamais existé, des paroles du Bouddha et d’une chanteuse islandaise qui chante à la manière des scaldes.

Première pipe d’opium. Rabindranath Thakur dit Tagore (রবীন্দ্রনাথ ঠাকুর), prix Nobel de littérature en 1913. Des mots trouvés au hasard dans les pages d’Élodie Bernard, que je ramène dans mon giron, des mots attrapés au vol, pour ne pas les perdre. On ne connait pas assez ces auteurs asiatiques…

J’essaie avec toute mon âme altérée d’une soif inapaisable de pénétrer ce mince mais insondable mystère, comme ces étoiles qui épuisent les heures, nuit après nuit, espoir de percer le mystère de la sombre nuit avec leur regard baissé qui ne dort pas et ne clignote pas.

Rabindranath Tagore, Gitanjali, l’offrande lyrique
Gallimard, 1971

 

Deuxième pipe d’opium. Tăng Tuyết Minh (Zēng Xuěmíng), la femme qui n’avait jamais existé. Dans la longue réécriture de l’histoire à laquelle s’est adonnée le peuple vietnamien pendant de longues années d’errances communistes (n’en est-on pas encore là aujourd’hui ?), il existe une histoire que j’ai découverte cet été tandis que je m’apprêtais à rendre visite à la dépouille immortelle de l’oncle Hồ… Celui qui fut le grand révolutionnaire, encore adulé aujourd’hui, d’un Vietnam fracturé par une guerre civile qui laisse encore des traces de nos jours, fut marié dès 1926 à une jeune fille chinoise et catholique de Guangzhou mais il furent séparés six mois plus tard tandis que Hồ Chí Minh pris la fuite suite au coup d’état des nationalistes mené par Tchang Kaï-chek. Malgré des tentatives nombreuses de l’une et de l’autre, les époux ne furent jamais réunis et tandis que Hồ s’éteignit en 1969, Tăng Tuyết Minh mourut en 1991 à l’âge de 86 ans. A ce jour, le gouvernement vietnamien fait toujours son possible pour que cette histoire d’amour ne figure pas au titre de l’histoire officielle, de la même manière qu’il est jeté un voile sombre sur les relations sexuelles qu’entretenait le leader avec des jeunes filles à peine pubères… D’ailleurs, c’est bien simple, Tăng Tuyết Minh n’a jamais existé…

Troisième pipe d’opium. Le Bouddha Shakyamuni a dit Celui qui interroge se trompe. Celui qui répond se trompe. Alors je ne m’interroge plus, je laisse faire, mais devant l’impassibilité du bouddhiste qui, pris dans le Mahāyāna, a cette fâcheuse tendance à ne pas vouloir déroger à l’ordre du monde établi et finit par tomber dans une sorte de fatalisme qui ne me convient pas, je cherche jour après jour à sortir du saṃsāra. Est-ce que ça compte vraiment si c’est soi-même qu’on interroge ? Et puis après tout, quel mal y a-t-il à vouloir sortir des cadres, surtout s’il est question de religion ? Je suis dans un état transitoire, pris entre l’envie de partir pour retrouver les sensations à présent disparues et l’envie de rester et de construire quelque chose ici, toujours dans un écart insoluble, alors je tente de retrouver au travers de mes carnets de voyage les lieux et les sensations, je reconstruis, je réélabore le voyage en imaginant ce qu’il aurait pu être. Je me souviens de mon troisième voyage en Turquie, en pleines émeutes du parc Gezi, dernière fois où j’y ai mis les pieds — le manque —, je me souviens des heures chaudes dans le parc historique de Sukhothai que je parcourais à vélo le long des larges avenues vides et entre les murs du Wat Si Chum — le manque —, je me souviens de Hanoï avec ses rues bruyantes et les vendeurs de rue assoupis sur le trottoir pendant que je me reposais sur les bords du lac de l’épée restituée, je me souviens de la moiteur du matin à Chiang Mai quand je sortais de ma chambre d’hôtel en même temps que les moines du Wat Chedi Luang et les chiens errants, au temps où dormir était une option inefficace — le manque. Mon corps a goûté les plaisirs de cette chair qui reste ancrée en moi comme le nom de Chulalongkorn.

Wat Sri Chum. Fantastique Bouddha de 14 mètres de haut dont la seule main est plus haute qu’un homme

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Quatrième pipe d’opium. Björk. Un amour de jeunesse qui m’accompagne depuis 1996 tandis que je découvrais avec un peu de retard l’album Debut. Jusqu’au jour où vous vous rendez compte que le nom de celle que vous appeliez de la même manière qu’une marque de produits alimentaires bio doit finalement se prononcer Beyerk

Björk c’est avant tout la ríma (rímur au pluriel), cette poésie scaldique venue d’Islande et qui se base sur une versification allitérative, comme le sont les plus anciens textes anglo-saxons comme Beowulf par exemple. La manière de réciter les rímur consiste à bien décoller les syllabes pour une compréhension aisée. Dans les chansons de Björk, on retrouve exactement cet art et cette diction toute particulière (on l’entend particulièrement bien dans cet extrait d’une émission de télévision islandaise où elle chante Unravel, simplement accompagnée d’une épinette), avec son anglais teinté d’un accent islandais dont elle n’arrivera jamais, et c’est tant mieux, à se départir.

Nous sommes le 21 janvier 2018, les arbres nus dégoulinent d’une pluie qui s’insinue partout et le soleil semble avoir disparu pour toujours. Cela me rappelle la lecture d’un livre somptueux mais triste, datant de 1937 et écrit par l’écrivain helvète Charles-Ferdinand Ramuz, Si le soleil ne revenait pas. Mais il reviendra, c’est écrit dans les livres. Personne n’a dit que ce sera facile, mais il reviendra.

Ubud, au bout du monde

Ubud, au bout du monde

Ubud. Évidemment, ça ne se prononce pas à la française, mais avec des “ou” bien ronds et bien rebondis comme le ventre d’un macaque. Ubud. Un nom improbable, pas imprononçable, mais qui fait penser à une boule, douce et presque un peu trop ventrue. Ubud, c’est une petite keluharan d’un kacamatan d’une kebupaten de la province de Bali, île improbable d’un pays qui l’est encore plus. Voici un bout du monde à mille lieues de ce qui est familier pour moi, l’exact opposé, l’inconciliable, pour ne pas dire l’impensé total. Je ne sais même plus comment il a pu se produire cet événement aussi improbable pour moi que de me rendre en Indonésie. Certainement une absence momentanée, le doigt qui glisse sur le clavier et qui suggère une autre destination que celle prévue, l’accident originel et impudique d’une naissance qu’on n’aurait pas eu le temps d’avorter…

Logo de la Compagnie néerlandaise des Indes orientales (Vereenigde Oost-Indische Compagnie)

Le drapeau rouge et blanc du pays vient d’une des plus grandes îles de l’archipel, de Java précisément, et marque l’avènement du royaume Majapahit suite à la rébellion de Jayakatwang de Kediri contre Kertanegara de Singasari en 1292. Ça pourrait presque paraître anecdotique, mais c’est là un morceau d’une histoire qui nous est inconnue, parce que l’Indonésie nous est inconnue et son histoire en particulier. On n’a peut-être retenu que l’histoire de la Vereenigde Oost-Indische Compagnie, la Compagnie des Indes Orientales, des Moluques et de ses girofliers, et encore, ça ne parle certainement pas à grand-monde. De toute façon, l’Histoire en général nous est inconnue. On ne sait rien. On ne sait plus rien, on oublie jusqu’à notre propre nom qui finira dans le caniveau des grandes anthologies. Alors l’Histoire, celle avec un grand H, tout le monde s’en tamponne.

L’Indonésie est un pays improbable. Il n’existe pas tant qu’on n’en a pas fait la connaissance. Une langue officielle qui s’appelle bahasa indonesia, 742 langues différentes réparties entre 258 millions d’habitants eux-mêmes disséminés sur 13466 îles, pays le plus musulman du monde au regard du nombre d’habitants… rien que ces données sonnent comme des étrangetés de l’esprit, des biais, des Égyptes mentales. Mais revenons-en à Ubud, car c’est la destination de mon voyage, pour l’instant. Ubud vient d’un mot indonésien, ubad, signifiant médecine. Il fallait se méfier dès le départ de cette incongruité. Une ville qui se nomme médecine ne peut être totalement dans l’usage entier de ses facultés, il y a quelque chose de caché qui ne se donne pas forcément à voir du premier coup, un mystère à lever. Il me semble qu’il m’est venu à l’idée de partir en Indonésie à la lecture d’articles sur Sumatra, les Célèbes, les Moluques, des noms qui sont autant de reliquats des anciennes courses aux épices, du temps où les navigateurs flamands gardaient précieusement pour leur empire le secret inavouables de la culture du Syzygium aromaticum, cet arbre endémique des îles qui peut atteindre la hauteur de vingt mètres et dont le bouton floral, avant qu’il n’arrive au point de floraison et séché au soleil prend le nom délicat de clou de girofle. Il me semble même que le déclencheur de tout ça a été le livre Chasseurs d’épices de Daniel Vaxelaire. Mais je ne sais plus et plus que le moyen d’y arriver, c’est le fait d’y arriver qui compte à présent. Le seul fait avéré c’est qu’avant d’arriver ici, je suis passé par Istanbul et Bangkok ; aucune logique autre que la diagonale de l’esprit dans ces voyages, rien d’autre à retenir que l’histoire, plutôt que les détails qui la font.

Tous les voyages commencent à Paris et le début du voyage prend forme dans les premiers jours où tout prend forme ; quelle valise, soute ou cabine, quel appareil photo, de quoi prendre des notes, de quoi bouquiner aussi, des ustensiles aussi inutiles qu’encombrants, tout le possible pour vous détourner de l’objet premier et qui ne compte pour rien dans l’affaire. Ce que je retiens en premier lieu, c’est cette migraine tenace qui m’a empêché de m’endormir dans l’avion qui filait vers Dubaï. J’ai tour à tour eu chaud, froid, envie de vomir, envie d’aller aux toilettes, eu terriblement soif, au bord de la déshydratation, chaud, des gouttes de sueur perlant sur mon front, hypoglycémie, voile noir… une angoisse terrible qui me susurrait à l’oreille que j’étais en train de mourir à dix-mille mètres quelque part au-dessus de l’Arabie Saoudite ou du Golfe Persique ; triste fin pour le voyageur qui n’a même pas atteint Jakarta. Encore une fois, j’arrive enfin à m’assoupir lorsque l’avion amorce sa descente en tournoyant au-dessus du sable de Dubaï. Un café et un jus d’orange dans l’aéroport de transit me reviennent à 8 euros. Pour ce prix, je m’amuse à penser que j’aurais pu sortir prendre un taxi et faire le tour de la ville, histoire de rater le prochain avion… mais je préfère tenter de me reposer en attendant, mais la peur de m’endormir pour de bon et de ne pas pouvoir monter dans l’avion pour l’Indonésie me rend nerveux et ce sont de mauvais rêves, entre deux sommeils, qui me maintiennent éveillé, et peut-être en vie aussi. Je déteste cet aéroport qui n’est qu’une immense vitrine de luxe, à l’image de la ville et de ces états du Golfe qui ne comptent que sur leur image pour attirer un certain type de clientèle que je n’aimerais pas croiser. Deux cachets ont raison de ma migraine et de tout ce qui l’accompagne.

Indonésie - jour 1 - 04 - Dubaï

Mon escale est terminée et l’avion descend enfin sur Jakarta dans l’air du soir, avec des tremblements de satisfaction, ou de terreur, sur un tarmac détrempé ; l’avion gronde, supplie, la grosse bête qu’est l’A380 arrive enfin à se poser en ayant procuré quelques belles suées au voyageur, et peut-être aussi au personnel navigant.

La première chose que je fais en arrivant à Jakarta, c’est filer aux toilettes pour me changer, passer quelques vêtements légers ; la climatisation du terminal fonctionne bon an mal an et j’ai besoin de me faire absorber par l’air ambiant. Je transpire non pas de chaleur mais comme si déjà j’étais pris dans les griffes d’un mal sordide, une fièvre tropicale débilitante alors que je ne suis même pas encore sorti en ville. Une fois encore, je me trouve en transit. Je n’aurais pas l’occasion de voir Jakarta puisque j’attends un autre avion pour me rendre à Denpasar, aéroport de Bali. J’avais imaginé qu’en arrivant le soir à Jakarta, je n’aurais qu’à attendre patiemment dans un petit coin de l’aéroport sur des sièges confortables que le temps passe en dormant un peu sur les sièges confortables d’un salon climatisé ; c’était sans compter que Soekarno-Hatta fait figure d’aéroport provincial, un tantinet campagnard. Rien à voir avec un Suvarnabhumi au mieux de sa forme. Rien ne se passe forcément comme on l’avait imaginé.

Indonésie - jour 1 - 06 - Aéroport de Jakarta

Il est plus de 23h00 et la vie commence à ralentir dans le petit aéroport. Dans les espaces fumeurs à l’extérieur, là où les taxis attendent leurs clients, chacun de ceux qui m’approchent ont du mal à comprendre que je ne veux pas de taxis et je suis obligé de me justifier à chaque fois que je reprends un avion le lendemain. Tous comprennent en acquiesçant et disent « Ah !! Denpasar !! ». Eh oui. Une odeur de clou de girofle baigne l’air moite, partout où les hommes fument. Ce sont les kreteks, des cigarettes fabriquées ici et qui supplantent tout le marché du tabac dans le pays. Aromatisées aux clous de girofle, parfumées d’une sauce sucrée qui rend le filtre étrangement délicieux, elles produisent un petit crépitement lorsque brûlent les clous, ce qui leur donne leur nom, comme une onomatopée dont les Indonésiens sont friands. L’air est pesant, il vient de pleuvoir, l’humidité est à son maximum et la chaleur étouffante même après la pluie diluvienne qui vient de s’abattre. Dans la lumière jaune de la nuit illuminée par les lampadaires, je profite de ces premiers instants sur ce continent nouveau pour admirer les visages burinés et bruns des hommes portant le songkok, les robes bigarrées des femmes portant toutes le voile, la rondeur charmante des visages d’enfants et chez chacun cet air un peu débonnaire qui traduit une certaine manière de conduire sa vie. Ce premier contact avec les Indonésiens me ravit ; ils ont tous l’air si gentils.

Je m’arrête dans un petit restaurant près des arrivées pour dîner d’un Ipoh lun mee, une sorte de bouillon dans lequel flottent des nouilles plates et de la viande hachée que je ne saurais pas identifier. Les épices me brûlent le gosier, mais j’ai tellement faim et suis si fatigué que je pourrais manger mes doigts sans m’en rendre compte. Dehors, la patrouille aéroportuaire passe dans une espèce de taxi 4×4 qui pousse d’étranges gloussements que des types assis par terre imitent en se marrant. J’essaie vainement de trouver un siège libre pour me poser et dormir un peu, mais tous les fauteuils sont assaillis par des familles entières ; le sol est suffisamment sale pour que je n’ose pas m’y allonger. Finalement, je trouve un petit hall climatisé près de la porte de la mosquée de l’aéroport où je pose ma valise sous le regard amusé d’une famille qui doit s’étonner de voir un occidental partager le même espace qu’eux. Je pose ma valise et tente de trouver une position allongée pas trop douloureuse pour mon corps osseux et fourbu de fatigue. M’endormir est à la fois un pari et un danger ; j’ai juste besoin de récupérer un peu avant de repartir et la peur de m’enfoncer dans un sommeil trop profond serait l’assurance pour moi de rater ma correspondance, alors je m’abandonne quelques instants dans un sommeil de surface, en léger éveil, afin de pouvoir réagir rapidement… Je dors peut-être une heure, une toute petite heure à la fois longue et difficile, avant de me reprendre et de me diriger vers les comptoirs d’enregistrement encore fermés. Après tout s’enchaîne ; le visage charmant des hôtesses à l’enregistrement, les orchidées blanches posées sur les comptoirs, les longs couloirs vides et les rangées de trolleys qui n’attendent visiblement personne, les boutiques duty-free fermées, les colonnes de bois soutenant un toit pentu, les lustres en bambou et papier et les orchidées de toutes les couleurs, raffinées, les distributeurs de billets étincelants et les premiers tableaux d’affichage des vols égrenant des noms de villes dont je n’ai jamais entendu parler… Balikpapan, Pekanbaru, Kualanamu… Plus qu’un bout du monde, j’ai l’impression d’être dans un autre monde, étranger perdu, incongru parfait, presque totalement hors-propos. L’espace de l’aéroport me permettant d’attendre mon avion pour Denpasar n’est pas climatisé mais réfrigéré. Il faut compter encore une bonne heure avant que la porte ne soit ouverte ; impossible de s’assoupir dans un froid pareil et surtout dans ce hall où les enfants crient comme s’il était quatre heures de l’après-midi et où chacun vit sa vie sans se préoccuper de l’autre. Étonnamment, il n’y a pas un seul Occidental à l’horizon.

Indonésie - jour 1 - 10 - Aéroport de Jakarta

Changement de décor. Denpasar, sur l’île de Bali, aéroport international sans intérêt, ville à la fois cosmopolite et sans charme, entièrement tournée vers la mer. Ce n’est qu’une escale éloignée de plus d’une heure d’Ubud que je rejoins avec un taxi qui ressemble plus à un van délabré. La route qui mène jusqu’à Ubud est droite, large et dangereuse, tout le monde y roule à une allure excessive ; je n’en retiens que les premiers paysages de rizières qui s’étendent à perte de vue, les maisons si caractéristiques avec leur enceinte et les portails monumentaux taillés dans cette pierre volcanique sombre, les vendeurs de statues hindoues et de paniers regroupés en corporations sur le bord du chemin, derrière les parapets. Je suis tellement exténué que je ne vois plus rien, le chauffeur de taxi sachant exactement où je vais, je n’ai plus à me préoccuper de rien et je m’effondre dans un sommeil lourd que même la beauté du paysage et la nouveauté du lieu n’arrivent à pas faire taire. Je m’endors dans les cahots de la route pour me retrouver encore plus éteint sur une route de campagne défoncée, dans les rizières, à la plus extrême pointe du monde connu… quelques kilomètres plus loin et l’on arrivait dans des lieux qui n’apparaissent sur aucune carte… Un peu plus et je sombrais dans le chaos.

Indonésie - jour 1 - 16 - Ubud

En tirant ma valise sur le chemins de terre qui borde des champs de riz, je me demande ce qui m’attend…

La porte des cent-mille songes

La porte des cent-mille songes

Si j’avais été élevé dans le Sud-est asiatique, j’aurais dit, sur un ton presque détaché, un léger sourire au coin des lèvres et le goût de l’euphémisme chevillé au corps, que cette année a ressemblé à l’année de toutes les déconvenues. « Déconvenue…» Voici un mot qui en lui-même, quel que soit le niveau où l’on se trouve, constitue le plus élevé des euphémismes, c’est comme une sorte de parangon transcendantal.

« Les grands voyages ont ceci de merveilleux que leur enchantement commence avant le départ même. On ouvre les atlas, on rêve sur les cartes. On répète les noms magnifiques des villes inconnues… » Joseph Kessel.

Dans mes rêveries aéroportuaires, j’ai vu des noms de villes inconnues apparaître sur les tableaux d’affichage de Bangkok : Mascate, Chittagong, Shanghai, Guangzhou, Hong Kong, Hô-Chi-Minh-Ville, Vientiane… Des villes inconnues, que je ne connais pas, dont la seule idée que j’ai n’est qu’un nom dont je ne connais même pas l’origine. Même si je ne les avais déjà fréquentées, elles me seraient toujours autant inconnues et leur nom continuerait de me faire rêver. Je ne connais rien. Je ne suis qu’un puits sans fond, sans connaissance, sans certitude.

Lorsque je suis arrivé à Hà Nội, la ville entre les fleuves, j’ai vite chercher à en étudier la carte pour me repérer. Lorsque j’arrive dans une grande ville, je cherche les quartiers qui selon leur urbanisation peuvent présenter quelque intérêt à mes yeux, avec mes préjugés bien profondément enfouis d’Occidental perverti. Souvent je me trompe. Je me suis vite aperçu que la rue dans laquelle j’avais posé mes valises, Hàng Bông, l’ancienne rue du coton, était un des axes majeurs, malgré sa largeur toute relative si on la compare aux avenues que l’on trouve sur les principales artères d’une ville asiatique, menant au quartier des 36 corporations. Ce nom m’a fait rêver pendant quelques jours avant que je n’y mette les pieds. Comble du désespoir, j’ai continué à chercher l’entrée du quartier alors que cela faisait bien une demi-heure que je m’y étais enfoncé, ne comprenant pas où se trouvaient les limites de ce quartier qui finalement n’existe que dans les guides touristiques. Ici, c’est simplement l’ancien quartier. Parce qu’il n’y a pas d’immeubles et qu’on y a gardé l’ancienne voirie, celle dessinée par le regroupement des 36 corporations qui n’existent plus depuis bien longtemps. On trouve encore ça et là des îlots de boutiques délabrées, au charme antique et désuet, vendant encore ce que plus personne n’achète. Ici et là, des personnes âgées largement en âge d’être cajolées par leur famille continuent à tenir leur échoppe comme on le faisait au début du siècle précédent, dans un ordre calculé ; les petites pharmacies traditionnelles continuent de conserver leurs potions aux noms peu évocateurs et à l’aspect étrange dans des bocaux, tous bien rangés derrière le verre boursoufflé des vitrines qui sont en réalité bien plus des armoires ou des vaisseliers d’un autre âge. Les boutiques plus modernes vivent dans une espèce de fatras incohérent tout simplement étourdissant. Je me sens étrangement bien dans cette antique ville de Hà Nội, que j’ai mis un point d’honneur à sillonner pendant quatre jours, découvrant sans cesse de nouvelles boutiques, ici un temple qu’un simple lampion chinois délavé par le soleil mais encore teinté de rouge signale sur le bord du trottoir, ici un immeuble antique au balcon de bois mangé par une colonie d’orchidées qui n’ont aucun mal à pousser dans la touffeur et la chaleur de la capitale. Je me suis senti à la fois bien et désespéré de découvrir encore un territoire que je n’allais pas avoir le temps de laisser m’envelopper pour en tomber malade. Hà Nội touchée une fois de plus par une épidémie de dengue… incite à se barbouiller de lotion anti-moustiques survitaminée. Il n’y a aucune raison, mais je suis passé au travers du tamis. Le voyage c’est cet instant où on tombe malade de ce qui nous entoure, une maladie rare, orpheline, et incurable. Douloureuse, mortelle, envahissante et surtout très addictive. Rien ne saurait vouloir me faire sortir, moi le valétudinaire, de cette torpeur infernale qui me saisit à chaque fois.

Un tourbillon ne dure pas toute la matinée.
Une averse ne dure pas toute la journée. Lao Tseu

Avalokiteśvara, le bodhisattva de la compassion, « seigneur qui observe depuis le haut », dont le nom est invoqué par la formule ॐ मणिपद्मेहूम्, m’accompagne encore par sa présence lénifiante, comme une nouvelle drogue venant contrecarrer une autre, toute aussi puissante. Ici Bouddha est minoritaire, supplanté par une religion dont je défie qui que ce soit de me dire en quoi elle consiste. C’est à n’y rien comprendre. Je reste pantois, dans la chaleur étouffante d’une vieille maison transformée en temple, devant la profusion d’idoles chinoises, de poupées aux vêtements de satin ornés de motifs chinois, de fruits consacrés dont la fameuse main de bouddha, fruit improbable, cédrat protéiforme curieux qui n’a pour moi guère plus de sens que les bouteilles d’eau minérale ou les vases vides, que les lampes à pétrole allumées, que les ex-voto lardées d’inscriptions chinoises, que les multiples objets entassés dont l’entassement a priori aléatoire me donne littéralement la nausée, ne reconnaissant rien, ne posant plus de sens sur quoi que ce soit tellement ce monde est vide de toute signification pour moi. C’est comme tenter de retrouver les différents sens des objets jetés sur une nature morte hollandaise du XVIIè siècle. On finit par abandonner, terrassé par la fatigue et la chaleur, et je ressors du réduit qui y mène, harassé, débordant d’un épuisement né dans le creux de mon ignorance. On croit sans arrêt en apprendre plus, on se retrouve en fin de compte plongé dans la fange de sa propre fatuité.

Photo © Daoan

Le voyage m’a fatigué plus que je ne l’avais imaginé. La Thaïlande m’a apporté le réconfort d’une absence de sens, parce qu’à un moment donné, j’ai tout fait pour cesser de comprendre, me laissant porter par mes propres errances, par mes propres défaillances, tentant en vain et encore de ne pas perdre la face… Plutôt mourir que de perdre la face. Combien de fois n’ai-je pas lu ces mots ? C’est incompréhensible vu de notre Europe tout aussi millénaire qu’une Asie aux codes plus profonds, plus complexes que les nôtres. Plonger au Vietnam m’a convaincu qu’il me faudrait y retourner, mais pas tout de suite. J’ai besoin d’absorber tout ça, de me l’approprier. Écoute la sage voix du Tao qui t’es enseignée :

L’univers est pareil à un soufflet de forge ;
vide, il n’est point aplati.
Plus on le meut, plus il exhale,
plus on en parle, moins on le saisit,
mieux vaut s’insérer en lui. Lao Tseu

Je ne voyagerai pas de sitôt, plus rien n’a de sens dans les ailleurs que je transgresse. J’ai besoin de me replier comme ces petits carrés de papier japonais, besoin de faire un arrêt, d’écrire tout ça, de le transformer en une ignorance parfaite, de me vider, de purger mes émotions autant que les étranges moments que j’ai crû magiques et qui se sont brusquement changés en inquiétantes missions. A l’arrêt sur un banc face au lac Hoan Kiem, le lac de l’épée restituée, à côté d’une dame âgée qui me fait signe de m’asseoir à ses côtés, écrasé de chaleur et transpirant comme jamais, nous échangeons quelques mots dans un langage fait de signes, elle me fait signe qu’il fait chaud et qu’elle est fatiguée ; elle a posé son vélo à côté et prend le temps de souffler. Dans son uniforme de tissu vert et avec son visage de grand-mère attendrissante, elle me fait comprendre qu’elle a mal au genou et pousse l’impudeur jusqu’à relever la jambe de son pantalon pour me montrer l’articulation gonflée, puis fait signe qu’il la fait souffrir. Pauvre de moi, je la plains intérieurement sans vraiment savoir pourquoi jusqu’à ce que, idiot que je suis, je me rende compte qu’elle était en train de quémander de l’argent pour se faire soigner. Est-ce vraiment cela que je suis venu chercher ?

Contre toute attente, j’ai besoin de partir en retraite. Je me satisferai de peu, vivant chichement, revenant sur moi-même quelques temps. Un peu de silence, un peu de chaleur, beaucoup de vide.

J’aimerais mourir comme la femme du bazar sur une nappe propre, bien fraîche, une pipe de bonne drogue entre les lèvres. Quand je sentirai que je m’en vais, je demanderai cela à Tsin-ling, et il pourra toucher mes soixante roupies, régulièrement, un mois après l’autre, aussi longtemps qu’il lui plaira. Alors je m’étendrai bien tranquille et à l’aise, pour regarder les dragons noirs et rouges combattre ensemble leur dernier grand combat ; puis…
Rudyard Kipling, The Gate of a Hundred Sorrows, 1884

Chroniques des jours du vertige

Chroniques des jours du vertige

A l’arrêt. Allongé sur mon canapé, étiré comme un chat et le regard tourné vers l’extérieur qui défile, la course des nuages heurtant la marquise en verre grêlé, les délicates fleurs de diascia chahutées par le vent et la lampe de tissu qui ne cesse de se balancer, c’est mon paysage de là où je suis. Pris par mes vertiges, je reste allongé le temps que ça passe, comme enfermé dans une nuit absurde et tranquille. Le monde tourne autour de moi tandis que je suis à l’arrêt. Celui qui disait « Je ne gâcherai pas mes jours à tenter de prolonger ma vie, je veux brûler tout mon temps » finira empoisonné par les remèdes qui tentèrent de le ramener à la santé, qu’il avait perdu en chemin depuis bien longtemps. Heureusement, je n’en suis pas là, j’inaugure de nouvelles pathologies que je n’avais jamais éprouvé auparavant. Ma tension artérielle a fait une chute du haut des falaises de Bandiagara ; je ne sais pas trop ce que ça veut dire, si ce n’est que les normales saisonnières devraient être plus élevées. Passer sous la barre des 10 est une défaut de la cuirasse qu’il vaut mieux ne pas expérimenter, paraîtrait-il, c’est ce que dit le médecin. Mes migraines et les vertiges qui m’empêchent de me déplacer comme je le souhaite — par deux fois j’ai fait des chutes spectaculaires, ne retrouvant plus le haut et le bas et me disant qu’on y est, que la métaphore a rejoint la réalité, chute de tension et chute tout court — ne me permettent pas de me déplacer au travail pour l’instant. Besoin de repos, faire monter ma tension artificiellement, se déplacer dans un environnement sûr… Voilà qui ressemble à des injonctions adressées à un valétudinaire d’un autre temps, d’une époque révolue où l’on soignait les maux de bronches à la montagne et les rhumatismes dans les salles carrelées des stations de cures thermales. Rien n’est tragique, ce n’est qu’une petite épine plantée dans le pied, rien de bien méchant, peut-être juste le signe qu’il me faut encore plus de calme dans ma vie déjà bien ordonnée. Il faut se méfier, on va finir par atteindre le stade de la mer d’huile. Mais le calme n’est pas un accident, un état que l’on aurait pas souhaité mais auquel il faut se plier, ce n’est finalement que le stade ultime d’une volonté de prendre soin de soi. Le bruit et l’agitation sont pour d’autres que moi, il en a toujours été ainsi. Et puis le Bouddha disait que ce que l’on ne possède pas et que l’on désire, il faut d’abord le chercher en soi.
En attendant, je garde le temps, je veille à son chevet, je songe à des ombrelles et au vent qui froisse les feuilles des bambous, aux carillons qui se font chahuter, à des lumignons perchés dans les arbres un soir où l’orage enveloppera le ciel de couleurs de feu et d’ambre.

Je fais l’inventaire des lieux où je n’aimerais pas me trouver à cette époque, et ceux où j’aimerais me retrouver dans un monde qui aurait tu sa haine. Je dis à cette époque car il est des lieux dans lesquels j’aurais aimé vivre à une autre époque que celle-ci. Je pense à la Syrie où j’ai failli partir il y a quelques années ; j’aurais dû… Je pense à l’Afghanistan qui reste un de mes rêves secrets ; avant de mourir peut-être que je pourrais. Je pense aux plaines d’Asie Centrale, au Xinjiang, au Taklamakan, à l’Ouzbékistan ; ça c’est toujours d’actualité. Je pense au Yémen qui s’effondre, à l’Arabie joyeuse, aux secrets de l’Iran, je pense à toutes ces destinations qui me permettent encore de pouvoir croire en autre chose que mon propre bien-être, mais en quelque chose de bon dans l’humain. Je pense aux Antilles que j’aurais aimé vivre avec mon grand-père ; aujourd’hui pour rien au monde je n’y mettrais les pieds. La France sous les Tropiques… impossible. Je pense à des pays, à des villes qui sont pour moi tout ce que je rejette et que je regarde de loin avec cet œil froid et dédaigneux. Je pense à ces conseils qu’on me donne, tu devrais essayer ça, aller là-bas, faire tel pays… Non merci. Vous ne pouvez pas savoir parce que je n’en parle pas, mais il ne faut pas me conseiller, c’est mon imaginaire qui me dicte tout ça, et mon imaginaire est précieux, je ne peux me permettre de le trahir. Il est le fruit secret de toutes ces années pendant lesquelles je me suis rempli de mes lectures et de mes images. Je serai peut-être déçu un jour, mais je n’en suis absolument pas là. En attendant, j’en suis à mon canapé et je voyage tout autour de lui. Et je suis tout seul pour faire ça. Et c’est très bien comme ça. Avec les bourdons qui se sucrent les pattes du pollen de la sauge bleue, les verveines mauves et blanches, les délicates diascias roses tendres, avec les nuages qui couvrent le ciel de leur mélasse grisâtre au fur et à mesure que les minutes s’écoulent et tandis que j’écris. Tu verrais ça… c’est un monde magique. D’ici j’entends les pies se disputer dans les grands arbres, les geais palabrer entre eux, les mésanges voler les cacahuètes que je mets à leur disposition, et toujours, les moineaux s’échangeant des mondanités tels des moines à l’heure du répons… le vent dans les feuilles des marronniers, l’odeur des fleurs emportée par l’air du matin, une lumière de fin du monde qui n’arriverait pas à survenir. Si le monde disparaît lentement, je suis prêt à l’emporter avec moi. Les mots ne suffisent pas s’il ne sont pas un peu teintés de poésie divine.

Je me suis rasé de près, ça faisait quelques mois que ça n’était pas arrivé. Je redécouvre ma peau, lisse et ferme, encore un peu cuivrée, douce au toucher et sans rides. Douché, parfumé, je me replonge sur mon canapé, repaire confortable au cœur de mon univers, simplement vêtu d’un jean et d’un t-shirt, sans superflu, je me calfeutre dans la jouissance des minutes encore fraîches. Pleuvra-t-il ? La terre du jardin le réclame fortement.

L’orage a fini par déchirer le ciel et à déverser des trombes. L’air frais sent la terre, les plantes humides sur lesquelles perlent des gouttes énormes, le petrichor… Nature après la pluie, nature sublimée. Je replonge dans le livre d’Olivier Weber, Je suis de nulle part, le livre qu’il a consacré à Ella Maillart dont j’ai acheté plusieurs livres, en prévision d’une éventuelle disette. Je viens juste de terminer celui de Sébastien de Courtois, Sur les fleuves de Babylone, nous pleurions. Le crépuscule des chrétiens d’Orient, un livre triste, presque désespéré sur la condition des Chrétiens qui fuient les terres d’origine de cette religion qu’on connaît finalement assez peu. J’ai mis du temps à le lire, justement parce qu’il est désespéré, même si l’auteur confie dans les dernières pages qu’il est encore temps de croire que les descendants du Christ peuvent survivre sur ces terres. J’ai relevé comme une pépite ces mots, les mots d’un homme qui a choisi Istanbul comme domicile :

Istanbul est la ville où j’ai décidé de m’installer, il y a plusieurs années déjà. Les hivers se ressemblent, je ne compte plus. Une vie que j’ai trouvée un peu terne, alors que je revenais de cinq mois passés en Chine, sur les routes de la soie, dans les territoires de l’Ouest vers Kashgar et Urumqi, à dérouler les fils d’une aventure qui s’était nouée en Asie. L’expatriation fut une sorte de pied de nez improbable, un coup de tête qui n’était pas destiné à durer. Istanbul était souvent le point de départ vers ces expéditions au long cours, une escale que je connaissais encore mal. Elle ne m’intéressait pas. Une ou deux fois, par crainte d’être déçu, il m’était arrivé même de ne pas quitter l’aéroport. Je ne voulais pas tenter le diable. Une ville qui n’était pas ce phare qu’elle redevenue depuis ; une ville qui m’apparaît pourtant plus énigmatique encore, alors que je pensais en avoir fait le tour. Je ne la croyais pas. On ne peut s’en lasser cependant. Les mois infusent une douceur inattendue, près de ses eaux changeantes j’ai toujours plaisir à revenir. L’onde module les humeurs, la proximité des îles aidant. Une ville qui respire avec ses éléments et dont il est difficile de se détacher, surtout à la fin novembre, lorsque, par la vitre baissée du taxi, les embruns de la Marmara pénètrent l’habitacle.
Après les jours de poyraz, le vent du nord, le calme redevient une valeur sûre. Le moindre refuge est alors prisé, un porche d’immeuble, un café, l’abri d’un débarcadère. A l’embouchure du Bosphore, des navires attendent depuis des mois, bloqués à cause d’armateurs indélicats. Les bateaux rouillent, pourrissent, abandonnés. Il paraît que des équipages y crèvent de faim.

Le soir tombe, la pluie, elle, a fini. Moi j’ai dormi tout l’après-midi après être revenu de chez le médecin qui trouve que mes analyses sont parfaites. Je n’en attendais pas moins, j’ai une santé de fer hormis cette hypotension. Les avions passent inlassablement, ici un Paris-Victoria d’Air Seychelles, un bourdon vole près de mes oreilles, préférant finalement les épis clairs de la lavande. J’ai enfin rangé mon bureau, retrouvé mon carnet de motifs marocains, sorti la photo de mon grand-père avec le paresseux que j’ai fichée dans une grosse pince à linge en bois pour la faire tenir, déballé mes boîtes à stylo (j’ai de quoi écrire pendant 150 ans). Il est 20h00, de mon jardin je peux entendre la cloche de la petite église Saint Nicolas tinter et pendant ce temps-là mon estomac bourdonne lui aussi à l’odeur du bouillon de nouilles à la coriandre qui chauffe et des crevettes tandoori qui vont finir sur le grill. La vie simple se déroule sous mes yeux et me remplit de bonheur. Rien que des choses simples, des billevesées arrondies comme des galets sur le sable. A présent, il est temps de se préoccuper de partir à l’autre bout du monde.

Hanoi (27)

Un chaï masala me fait patienter de longues minutes que je ne remplis qu’en écrivant, en respirant l’air du dehors. Il me trotte dans la tête l’air de In a sentimental mood joué par Coltrane et Ellington. Tout paraît simple, tout paraît si limpide. Alors, je fais quoi ? Ce soir je prends les billets d’avion, partir de Paris, rejoindre Bangkok et y rester quelques jours, repartir… Hanoï, Vietnam nord, au pays dont la devise est Độc lập, tự do, hạnh phúc (Indépendance, liberté, bonheur) et puis quoi ? Ninh Bình ? Huế ? Hoa Lu ? Hội An ? Je vais devenir incollable sur les anciennes capitales du Sud-est asiatique.

Il est 22h00, j’ai dîné de mes crevettes et mon bouillon de nouilles. Je suis tombé dans mon entrée juste avant de passer à table, j’ai tout simplement perdu l’équilibre à cause d’un vertige, en essayant de me rattraper au miroir du placard mais un miroir n’a jamais offert beaucoup de prise, alors je me suis retrouvé à genou avant de reprendre mes esprits. Tout ceci n’est pas très grave, c’est mon quotidien. Et puis pour dire, la vie ne serait pas si drôle si elle était trop simple…

Photo d’en-tête © Jonathan E. Shaw

La hauteur des montagnes, la longueur des rivières…

La hauteur des montagnes, la longueur des rivières…

Tout commence par des citations qui résonnent étrangement en nous, des bouts de phrases tirés de livres qui racontent votre histoire à vous. Lorsque Kessel ou Bouvier parlent, c’est de vous dont ils parlent, c’est de votre enfance dont il est question. La preuve…

New and Improved View of the Comparative Heights of the Principal Mountains and Lengths of the Principal Rivers In The World. 1823

J’écoute d’abord Joseph Kessel, pour qui Les grands voyages ont ceci de merveilleux que leur enchantement commence avant le départ même. On ouvre les atlas, on rêve sur les cartes. On répète les noms magnifiques des villes inconnues… Puis un peu plus près de chez moi, de ma temporalité, Nicolas Bouvier, dans L’usage du monde. C’est la contemplation silencieuse des atlas, à plat ventre sur le tapis, entre dix et treize ans, qui donne ainsi l’envie de tout planter là. Songez régions comme le Banat, la Caspienne, le Cachemire, aux musiques qui y résonnent, aux regards qu’on y croise, aux idées qui vous y attendent… Lorsque le désir résiste aux premières atteintes du bon sens, on lui cherche des raisons. Et on en trouve qui ne valent rien. La vérité, c’est qu’on ne sais comment nommer ce qui vous pousse. Quelque chose en vous grandit et détache les amarres, jusqu’au jour où, pas trop sûr de soi, on s’en va pour de bon.

Et puis un jour, vous partez trop loin, ce qui vous parle, ce ne sont plus que les cartes elles-mêmes, elles vous ont envahi. Certaines sont affichées au-dessus de votre bureau, voire dans la salle de bain, au-dessus des toilettes, peut-être même dans votre chambre. Au-dessus de mon bureau se trouve un ancienne carte de Constantinople, entièrement écrite en français, où même les noms turcs sont transcrits dans un français de carnaval. Mais la carte est belle car c’est une vue panoramique du Bosphore. J’ai d’autres cartes qui apparaissent sur des miniatures persanes, des reproductions un peu grossières, achetées dans une toute petite boutique d’Istanbul, recouverte de feuilles de Corans enluminées, peintes et repeintes. Il me semble même que de là où je me trouve je peux entendre le muezzin entonner la prière du soir non loin de Sultanahmet. Ce sont les cartes qui vous ont happé, elles sont venues vous chercher et puis vous ne savez pas quoi faire de celle-ci. J’ai également un vieil atlas datant des années 50, aux feuilles jaunies, et dont certains noms de pays n’existent plus…

Entre le début et la fin du XIXème siècle, dans les atlas et sur les murs des écoles sont apparues de nouvelles cartes, des cartes d’un nouveau genre, des cartes qu’on appelle comparatives. Alors on y compare quoi sur ces cartes comparatives ? La longueur des fleuves et la hauteur des montagnes. Au premier abord, on comprend tout de suite que ces cartes comparatives mettent au même niveau deux des éléments géographiques dont les mesures sont les plus proches, mais ensuite, on se demande quelle raison étrange a pu pousser certains cartographes à constituer ce genre de cartes, car effectivement, ces choses-là n’ont rien à voir entre elles. Aussi bien je pourrais comprendre la mise en relation des montagnes avec la profondeur des fosses marines, mais comparer la hauteur des montagnes et la longueur des fleuves n’a à mon sens pas vraiment d’autre intérêt que de produire de belles cartes qui ont le mérite d’être captivantes, même si elles sont parfois difficiles à déchiffrer. C’est là toute la poésie de la chose, assembler des formes, des couleurs, des mesures, des légendes, pour en faire des objets d’une belle précision, même si toutefois, les cartes sont souvent fausses. Mais qui se soucie de leur véracité ? Tenons-nous en à la poésie.

Allons faire un tour parmi les plus belles d’entre elles. Toutes sont disponibles sur le site David Rumsey Map Collection, un des plus beaux sites de cartographies du web mondial. Prenons-en de tout petits morceaux pour les regarder de près et voir ce qu’elles ont à nous dire.

Cette première carte en français (Goujon et Andriveau) datant de 1836 montre les fleuves en partant du plus long, les sommets en partant du plus court ; l’imbrication des deux donne la forme de la carte. C’est une très belle carte avec beaucoup d’indications et de nombreux chiffres repris dans les colonnes latérales. A cette époque, le sommet le plus haut du monde est le Dhaulagiri.

1836 Andriveau Goujon Comparative Mountains and rivers chart

Sur cette carte, on peut constater que les deux comparaisons sont empilées l’une sur l’autre, ce qui a pour effet de les placer sur la même échelle. Un peu moins soignée que la précédente, elle est tout de même colorée et relativement précise.

A comparative view of the heights of the principal mountains and lengths of the principal rivers of the World; Fenner, 1835.

Cette fois-ci, les montagnes ne sont plus alignées les unes à côté des autres mais empilées, pour ne former qu’un seul et même sommet. Les fleuves sont mis à l’échelle mais pas forcément ordonnés, et ornent chaque côté de l’immense montagne représentée.

A Comparative View of the Heights of the Principal Mountains and Lengths of the Principal Rivers in the World, Dower, John Nicaragua; Teesdale, Henry, London, 1844

Celle-ci a la particularité de ne parler que de l’Écosse. Et comme l’Écosse, la couleur dominante en est le vert sombre… J’aime beaucoup cette carte car elle a un côté naturaliste assez pratique. En effet, les rivières descendent des montagnes et sont représentées dans une mise en relief assez intéressante.

A comparative view of the lengths of the principal rivers of Scotland. Comparative view of the height of the falls of Foyers and Corba Linn, Thomson, John, Lizars, William Home, Edinburgh, 1822

Celle-ci et la prochaine, ne sont en réalité qu’une seule et même carte. La première représente la partie est de l’hémisphère, la seconde la partie ouest. Cette fois-ci, ce ne sont plus simplement les montagnes et les rivières, mais également, les chutes d’eau, les îles également les lacs qui y sont représentés, le tout dans une mise en page élégante et assez efficace pour la compréhension des légendes et la lecture des informations.

A Comparative View Of The Principal Waterfalls, Islands, Lakes, Rivers and Mountains, In The Eastern Hemisphere; Martin, R.M.; Tallis, J. & F.; New York; 1851

A Comparative View Of The Principal Waterfalls, Islands, Lakes, Rivers and Mountains, In The Western Hemisphere; Martin, R.M.; Tallis, J. & F.; New York; 1851

Celle-ci et celle d’après sont les deux pages de deux graphiques différents. Mais ce ne sont plus vraiment des cartes, plutôt des graphiques.

Comparative heights of mountains; Worcester, Joseph E.; Boston; 1826

Comparative lengths of rivers; Worcester, Joseph E.; Boston; 1826

Cette carte a l’avantage d’être dans un excellent état, en plus d’être pliable. On peut voir les marges des plis écartés laissant entr’apercevoir la toile de jute qui sert de support aux jointures.

Comparative heights of the Principal Mountains and Lengths of the Principal Rivers Publisher William Darton

Encore une carte en deux hémisphères distincts. Mise en page sobre, bicolore, efficace, gracieuse…

Eastern Hemisphere; Mitchell, Samuel Augustus; Philadelphia; 1880.

Western Hemisphere; Mitchell, Samuel Augustus; Philadelphia; 1880.

Celle-ci est une de mes préférées, de par ses couleurs et sa pertinence. Sont listées les indications sur la végétation en fonction des différents massifs. La carte elle-même indique les types de végétation en fonction des latitudes. Elle contient un superbe petit synopsis des régions phyto-géographiques.

Geographical distribution of indigenous vegetation. The distribution of plants in a perpendicular direction in the torrid, temperate and frigid zones- Henfrey, Arthur, 1819-1859

Celle-ci intègre les longueurs des rivières et les hauteurs de montagne dans les espaces vides laissés par les arrondis des hémisphères.

Gray’s new map of the World in hemispheres, with comparative views of the heights of the principal mountains and lengths of the principal rivers on the globe, Gray, Frank Arnold, Houlton, Maine, 1885

Une autre version d’un type de carte déjà vu plus haut.

Heights Of The Principal Mountains In The World, Tanner, Henry S., Philadelphia, 1836

Une autre version encore…

Heights Of The Principal Mountains In The World. Lengths Of The Principal Rivers In The World, S. Augustus Mitchell, 1846

J’aime particulièrement celle-ci, pour son aspect monochrome, mais aussi pour la douceur des arrondis des légendes attribuées aux sommets. Elle est vraiment complète, puisque par continent, on peut retrouver facilement les montagnes et les fleuves décrits avec précision.

Johnson’s Chart of Comparative Heights of Mountains, and Lengths of Rivers of Africa … Asia … Europe …South America … North America; Johnson, A.J.; 1874.

Egalement une autre version d’un type de carte connu, un peu piquée, un peu jaunie…

Mountains & Rivers; Colton, G.W; 1856

Comparaison des deux hémisphères, de manière parfaitement symétrique.

Rand, McNally & Company’s indexed atlas of the world Western Hemisphere, Eastern Hemisphere, Rand McNally and Company, Chicago, 1897

Une autre version très colorée par continent, mais désormais rien que de très commun…

Table of the Comparative Heights of the Principal Mountains &c. in the World; Finley, Anthony, Philadelphia, 1831

Exactement la même, mais sous forme de graphiques…

Table of the Comparative Lengths of the Principal Rivers throughout the World; Finley, Anthony, Philadelphia, 1831.

Certainement la plus belle de toute, une carte riche, avec le bassin de certains fleuves significatifs, une carte qu’on aimerait bien avoir au-dessus de son bureau…

The World in Hemispheres with Comparative Views of the Heights of the Principal Mountains and Basins of the principal Rivers on the Globe, Fullarton, A. & Co., London and Edinburgh, 1872