Jan 26 2010

Celui qui ne voulait plus être un être humain, Buzz Aldrin et les Féroïens

Mattias est heureux. Ou plutôt, il est, simplement. Mieux, il est heureux mais se contente d’être, du coup, il ne sait pas qu’il est heureux. On entre dans son histoire tandis qu’il est adolescent, un jeune garçon paisible vivant à Stavanger, une grosse ville du Vestlandet, une région de Norvège côtière face à l’Atlantique, là où il neige plus rarement que dans les terres. Peu de questions se posent à lui et c’est presque tout naturellement qu’il rencontre sa première petite amie, Helle, avec qui il vit son premier amour, sa première passion et une multitude de premières fois. Près de lui, il y a aussi Jørn, son ami d’enfance. Pour lui, tout va, le bonheur est là. Il est porte une tenue de travail décorée de fleurs de magnolias et exerce la profession de jardinier.

Sur la stratégie de survie : Modèle fondamental pour mener une existence longue et heureuse. Le modèle en trois étapes.
Inspirez.
Expirez.
Répétez au besoin.

Photo © Polandeze

Seulement un jour, tout ne va pas si bien que ça. Mattias chante divinement bien, mais il refuse de devenir le chanteur attitré du groupe de Jørn. Et puis dans son appartement la vie se déroule paisiblement, jusqu’au jour où Helle lui avoue qu’elle a une liaison et qu’elle va le quitter. Alors Mattias décide de partir en tournée avec Jørn dans les îles Féroé, c’est le bon moment pour lui de faire un break et de se retrouver loin de chez lui. Les îles Féroé c’est plutôt tranquille comme endroit pour se refaire une santé, simplement il se retrouve en pleine nature il ne sait comment, parmi des moutons trempés par la pluie et les mains ensanglantées. Éloge de la fuite. Désenchantement et chute brutale. Mattias est littéralement tombé ici comme les anges déchus chutent à terre. Finalement, il a trouvé l’aubaine pour ne plus être un véritable être humain et commencé à tendre vers la disparition ; le désir d’anonymat prend corps dans un monde où être premier est souvent une vertu en soi, un fin absolue.

J’étais coincé à l’arrière de la voiture entre Anna et NN, et je me disais que j’étais décidément un abruti, moi qui croyais que les Féroé étaient un endroit idéal pour disparaitre car ici, les informations sur mon compte circulaient à une vitesse qui dépassait le mur du son. Les gens nous ont reconnu aux endroits les plus improbables du pays puisque nous étions peu et a priori bizarroïdes, quelque part entre la psychiatrie et la réalité, comme des espèces de mascottes en feutre qu’on aurait envie de serrer contre soi, voilà ce que je me disais — et j’étais en permanence présenté comme le dernier ex-dingo, un rôle que je m’efforçais d’interpréter à la perfection, à moins qu’il ne m’ait plus été nécessaire de jouer, je ne sais pas. Je sais juste que je laissais à contrecœur des traces derrière moi partout où j’allais, quand bien même je m’échinais à fouler le sol aussi précautionneusement que possible. Je jouais l’idiot et plus encore : j’étais un imbécile qui croyait pouvoir s’évaporer ici, au lieu de quoi j’étais un évaporé qui se faisait plus que jamais remarquer.

Photo © Stig Nygaard

Johan Harstad est un jeune écrivain et dramaturge norvégien, qui en est tout de même à sa cinquième œuvre publiée et avec ce gros livre de près de 500 pages, Buzz Aldrin, mais où donc es-tu passé ? (Buzz Aldrin, hvor ble det av deg i alt mylderet?) est une véritable ode au bonheur dans un monde agité. La chute de Mattias, le fait qu’il se retrouve dans une usine réaffectée en unité de soins post-psychiatrique dans la petite ville de Gjógv et l’histoire simple d’une vie qui passe, déracinée, détachée de tout ce qui pèse au quotidien, tout ceci ressemble à un brulot contre la vie désordonnée et fatigante, contre le vent et les marées des illusions d’un monde qui a parié sur l’indifférence et l’apparence. La lecture de ce livre donne envie d’être heureux et de ne pas se compromettre avec la mondanité trop facile, le monde qui ne vaut pas le coup, et même si parfois on a l’illusion de pouvoir s’en retrancher totalement, on finit toujours par être rattrapé, au moins par ses amis et sa famille, les gens proches, ceux à qui on ne peut demander de tirer définitivement un trait sur ce que nous sommes, de nous oublier et de nous aimer.

Il serait plus juste d’affirmer que nous avons un atteint un certain point en atteignant du même coup la fin de cette année, ça non plus je ne sais pas. Mais ce que je sais avec certitude, c’est que j’aimais être avec elle. Je crois que je suis tombé amoureux d’elle à force de passer du temps avec elle, et pas nécessairement en elle. Il est tout à fait probable que ma quête de l’autre était à ce point désespérée que, tôt ou tard, j’aurais tendu les bras vers la première personne qui se serait présentée à moi. Pire, je pense que je l’étais moi-même : désespéré.

Le livre d’Harstad donne un grand coup de pied dans la fatuité du monde et permet de respirer un grand coup et très fort. Un livre qui bruisse doucement comme le chant d’un ruisseau au cœur de la nature enneigée et silencieuse. Un livre qui dit les silences indicibles, qui redonne le sourire lorsque le désespoir nous étreint. Un livre qui tout simplement rend heureux.

Même Dieu n’aurait pas pu traverser l’enceinte de son église sans se faire remarquer.

Johan Harstad
Buzz Aldrin, mais où donc es-tu passé ?
Gaïa Editions, 512 pages, ISBN 978-2-84720-137-6


Oct 21 2009

Bethany Souza

Des photos empreintes de solitude sous le soleil torride de la Californie, ou peut-être d’une Floride désespérée. Un grand chant plein de tristesse chaleureuse sous les orangers.

bethany_souza


Oct 16 2009

Lettre à Marjane

Ma très chère Marjane, Tu ne me connais pas, mais voilà, je me décide à prendre la plume et à t’écrire enfin. Je viens de terminer le troisième tome de Persepolis, et je m’apprête à commencer le dernier. Déjà, je me demande comment je vais gérer cette fin programmée puisque je sais que derrière il n’y aura plus rien. L’histoire se termine là.

Marjane-Satrapi

Marjane Satrapi © imdb.com

Il y a encore peu de temps, je ne te connaissais que de nom depuis quelques années, depuis que Persepolis est arrivé sur le devant de la scène comme un OVNI, parce que forcément, une bédéaste iranienne, rien que dans l’intitulé, ça attire soit le regard, soit une nécessaire méfiance. C’est lorsque je t’ai vu sur un plateau d’Arte avec Dany le Rouge que j’ai décidé qu’il fallait que je te lise (je me souviens, ce soir là, je me disais que j’étais content de ne pas avoir oublié que les intellectuels de gauche des années 70 sont ceux-là même qui ont porté la révolution islamique au pouvoir dans ton pays, pour des raisons indéfendables). A présent, je sais que je vais devoir aller me coucher le soir en emportant autre chose qu’un de tes volumes, et rien que d’y penser, je me sens déjà miné par une sorte de nostalgie sourde. En fait, je veux simplement t’écrire pour te remercier de mille choses ; tu le mérites amplement.

Tout d’abord, je suis heureux de t’avoir connu. Heureux, car j’ai l’impression que tu as remis énormément de choses à leur place. La place de l’Iran dans le monde d’abord, on avait presque oublié ce pays torturé. Je me souviens, lorsque j’étais gamin ; l’Iran, l’Irak, le Liban, tout ceci a longtemps fait partie de mon quotidien et du journal télévisé que je regardais avec mes grands-parents, et bien évidemment, je n’y comprenais rien. Tu as pris le temps de m’expliquer. Tu m’as également expliqué ce qu’est être une femme en Iran. Au début, évidemment, on ne comprend pas trop, naïvement, pourquoi ces femmes que l’on voit représentées, ta mère, ta grand-mère, aux cheveux tombants sur les épaules… Oui, parce que c’était comme ça avant, on ne portait pas le voile, les cheveux volaient aux vents, et femmes que vous étiez, vous pouviez sortir dans la rue sans vous attirer la vindicte des hommes. Et puis en Iran, selon la tradition, c’est l’homme qui apporte la dot avant le mariage… Tout un symbole.

L’Iran, c’est la Perse, et tu m’as fait comprendre aussi que ça avait son importance au vu du passé de cette nation. En quelques mots, tu m’as fait découvrir le peuple perse, sa langue, mais j’ai découvert également ta vie, car c’est principalement de ça dont il est question, de ton adolescence, de ton départ pour l’Autriche parce que tes parents ne voulaient pas que tu subisses la violence de la guerre. J’ai aimé suivre ton parcours, compati avec ta solitude et ta déprime, tenté de comprendre les brisures de ton existence, et j’aurais tant voulu te serrer dans mes bras lorsque tu étais si seule et rassurer tes parents qui continuaient à vivre là-bas à Téhéran.

Voilà, pour moi l’aventure est bientôt terminée, mais j’ai adoré être ému aux larmes par ton histoire et pour ça encore, je voudrais te remercier et te dire que je ne suis pas prêt de t’oublier, toi, et ton grain de beauté sur le côté du nez…

Persepolis, Marjane Satrapi
L’Association (Collection Ciboulette) 4 tomes.


Sep 13 2009

Nadav Kander, au bord du monde

Les photos de Nadav Kander sont un réel choc ; pas tant par sa technique mais par les histoires qu’il raconte. A contre-courant d’un Stephen Shore ou de l’Ecole de Düsseldorf que l’on peut parfois considérer comme des paysagistes (sans connotation négative), Kander parle de paysages au cœur duquel vivent les hommes et dans lesquels on les voit habiter les lieux, même si ce qui est représenté est à l’orée de l’ère post-industrielle, forcément déshumanisant.
Notamment dans sa série Yangtze, on a l’impression d’une Chine qui vend son âme sur l’autel de la technologie, du gigantisme et de l’industrialisation, des paysages de solitude dans lesquels malgré les cadrages larges, on y trouve des humains à l’étroit, ou mal placées.
God’s country est une série énigmatique et étrange, qui parle du désert américain et de sa solitude encore une fois.
Il y a toujours plus ou moins quelqu’un dans ses photographies, mais loin d’être un souhait d’animation de ces images, c’est toujours pour rappeler — car même lorsqu’il n’y a personne, la présence humaine est évoquée — que ce sont histoires de gens que racontent les lieux de désertion.

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