La solitude de Saint-Kilda

Si la traversée de l’Atlantique jusqu’à ce petit archipel est si hasardeuse et ne peut se faire que lorsque le vent souffle nord-est, c’est que Saint-Kilda se trouve à soixante bons kilomètres des Hébrides extérieures, déjà à l’écart de l’extrême nord du nord de l’Écosse, autant dire au bord du monde connu…
En 1876, les seize cabanes en pierre sèche (cleitan), les trois maisons et l’église qui composent les seules traces de vies humaines sur l’île maudite d’Hirta sont désertées… Tous les habitants ont fui une étrange malédiction qui tuait tous les nouveaux-nés dans les premiers jours de leur vie terrestre. Héritage consanguin, nourriture trop amère ou asphyxie due à la tourbe ? D’autre disent que c’est un châtiment divin… Éleveurs de mouton, agriculteurs ou exploitants d’œufs marins, tous ont perdus la foi en leur île et l’ont abandonné aux flots et aux vents…

Localisation d’Hirta sur Google maps. Pour en savoir plus, Atlas des îles abandonnées par Judith Schalansky, éditions Arthaud.

Hirta, St Kilda

1860 Village, Hirta

Village Bay, Hirta

Feral Soay sheep 2

Julius Winsome

Snow Crystal Landscape

Julius Winsome (roman de Gerard Donovan) est un homme froid, isolé dans une cabane en bois au beau milieu de la forêt, presque à cheval sur la frontière, dans le Maine. Il vit dans un maison que lui a légué son père, une cabane aux murs recouverts de livres, et se berce de mots dans une attitude mutique, proche de l’érémitisme le plus total. Ses quelques incursions en ville lui permettent de se procurer le strict nécessaire, mais son idéal de vie consiste à faire passer ses jours de retraite dans le doux silence de la forêt enneigée, avec son unique compagnon Hobbes, un chien aimant et patient.
Le décor est planté. Nous sommes en pleine nature. La neige est tombée.

Lime Tree Avenue in the Snow

Julius Winsome n’est pas un chasseur, contrairement aux hommes de la région, mais il possède une Enfield de sniper que son père tenait de son propre père qui l’avait utilisé pendant la première guerre mondiale.
Julius compte passer des moments calmes, baigné dans la douce lecture de ses livres et particulièrement des sonnets de Shakespeare, jusqu’au jour où un coup de feu retentit tout près de sa maison, un coup de feu qui abattra net son compagnon Hobbes. Le personnage principal va alors se transformer en une bête sauvage, froidement calculatrice et avec son Enfield, il va parcourir la campagne blanche pour abattre à son tour les chasseurs des environs. Commence une douce descente aux enfers dans le silence étouffé de ce cauchemar blanc, l’apprentissage de la souffrance.

Je n’attendais rien et rien n’est arrivé. Une épaisse couche de glace s’est glissée dans mon coeur. Je l’ai sentie s’installer, gripper les soupapes et apaiser le vent qui soufflait dans ma carcasse. Je l’ai entendue se plaquer sur mes os, insérant du silence dans les endroits fragiles, dans tout ce qui était brisé. Mon coeur a alors connu la paix du froid. J’ai renoncé à mon ami, et la veillée nocturne s’est terminée : désormais, seul son esprit viendrait me rendre visite.

La souffrance de Winsome va se muer tout doucement en instinct meurtrier dans lequel la morale n’a plus sa place ; on ne se pose plus la question de savoir si tuer est bien ou mal. Toute la question est de savoir si la vengeance froide devient un bon moyen de panser ses plaies.

La nuit m’a durci comme un bâton et m’a brandi contre le monde. J’étais un bâton menaçant l’univers. J’ai regardé ma main qui agrippait la crosse. J’étais le fusil. J’étais la balle, la cible, la signification d’un mot qui se dresse tout seul. Voilà le sens du mot “vengeance”, même lorsqu’on le couche sur le papier.

frozen willow

Gerard Donovan nous sert un roman cru et froid comme un cadavre dans la neige. C’est une ode à l’amitié, le souvenir d’un amour perdu et enfin un grand cri de solitude adressé à tous les disparus, dans ce qu’il y a de plus douloureux. Ce roman éclate comme un coup de fusil dans la forêt, un éclat métallique qui se plante dans la chair et nous invite à nous poser une dernière fois la question du deuil. Des mots troublants qui trouvent un écho au creux de mon existence.

J’ai découvert la forme du deuil, et elle m’est devenue familière, puisque le moindre recoin, le moindre banc de Fort Kent me rappelaient mon père, tous les endroits qu’il fréquentait. Combien de fois suis-je passé devant sa tombe en allant acheter du pain et du lait – surtout les premières semaines après la disparition de l’homme avec qui j’avais partagé les trente premières années de ma vie -, et je me suis demandé comment tant de science et d’expérience avait pu s’éteindre comme une lampe.

Sukkwan Island

David Vann a peut-être écrit le roman qui inaugurera une nouvelle ère de la littérature. Sukkwan Island décrit un huis-clos insoutenable sur une île perdue en Alaska, entre un père et son fils. Après une vie tumultueuse, deux mariages ratés, des échecs personnels difficiles à avaler, Jim propose à son fils de treize de partir avec lui pendant un an à la rencontre de la nature alaskane sur une île uniquement accessible par avion ou en bateau. Ce garçon né d’un premier mariage, qu’il connait peu et qui le connais encore moins part un peu à reculons mais décide de laisser une chance à son père et de le suivre, coûte que coûte. Installés dans une cabane sommaire, avec un approvisionnement qui l’est tout autant, leurs nuits sont mouvementées, surtout à cause de Jim qui pleure dans son sommeil, gémit sur sa culpabilité d’homme à femmes et a de la peine à s’excuser ses frasques sexuelles. C’est dans cette atmosphère humide et suintante dans l’automne du grand nord que va se sceller le destin de ces deux êtres désunis par les liens du sang, étrangers à eux-mêmes comme au monde dans lequel ils vivent. En pillant leurs réserves, un ours les aidera à chuter, les laissant à leur sort déjà pas reluisant.

Sitka Alaska Tribe Seal

Le livre de David Vann est d’une exceptionnelle cruauté, comme s’il avait été écrit avec la lame brillante et froide d’un couteau de chasse sur la porte d’une cabane de trappeur. Jusqu’à la moitié des pages, on n’a aucune idée de la possible dérive d’un père et de son fils, jusqu’au moment où l’on est frappé en pleine face par leur destin. L’autre moitié du livre est une sombre descente aux enfers comme on n’en a jamais lu. Pas de complaisance, pas de choix possibles non plus, et finalement l’humanité que l’on croyait perdue est redistribuée d’une manière étonnante comme des cartes sur une table de poker. Comme ils disent sur Technikart, «La recette Sukkwan Island ? Un père, un fils, l’Alaska et un putain de coup de théâtre.»

Tandis qu’ils survolaient les lieux, Roy observait le reflet de l’avion jaune qui se détachait sur celui, plus grand, des montagnes vert sombre et du ciel bleu. Il vit la cime des arbres se rapprocher de chaque côté de l’appareil, et quand ils amerrirent des gerbes d’eau giclèrent de toute part. Le père de Roysortit la tête par la fenêtre latérale, sourire aux lèvres, impatient. L’espace d’un instant, Roy eut la sensation de débarquer sur une terre féerique, un endroit irréel.
Ils se mirent à l’ouvrage. Ils avaient emporté autant de matériel que l’avion pouvait en contenir. Debout sur un des flotteurs, son père gonfla le Zodiac avec la pompe à pied pendant que Roy aidait le pilote à décharger le moteur Johnson six chevaux au-dessus de la poupe où il patienta, suspendu dans le vide, jusqu’à ce que l’embarcation fût prête. Ils l’y fixèrent, chargèrent le bateau de bidons d’essence et de jerrycans qui composèrent le premier voyage. Son père le fit en solitaire tandis que Roy, anxieux, attendait dans la carlingue avec le pilote qui ne cessait pas de parler.

En lisant quelques critiques (ici et et encore notamment), je me suis aperçu que les avis négatifs portaient surtout l’absence de descriptions grandioses de la nature du Grand Nord et également le peu d’approfondissement de la psychologie des personnages. Alors évidemment, pour les descriptions de la nature, il va plutôt falloir se diriger vers Jack London ou des écrivains naturalistes. Le magazine Geo fait très bien ça. Ou le National Geographic. Vann pose les bases dès le départ, il n’est pas là pour faire un joli tableau idyllique d’une île paradisiaque, mais pour raconter l’histoire la plus terrifiante qui soit, c’est à dire le moment où les relations d’un père et son fils basculent dans la plus grande noirceur parce que plus rien, même l’isolement, le confinement, n’arrive à rétablir la compréhension des êtres. D’autre part, et il va falloir s’y habituer, le roman tend à s’affranchir de la psychologie parce que la psychologie c’est chiant. La psychologie, c’est ce qui reste quand un auteur manque de souffle et ne sait pas raconter des histoires. C’est un peu ce gamin qu’on a tous connu dans la cour de récréations qui raconte des histoires drôles qui ne font rire personne, parce que décidément, il ne sait pas les raconter. La psychologie, c’est pour les gens structurés en manque d’imagination.
Ce que veut le lecteur d’aujourd’hui, ce sont des vraies histoires, un style, un souffle, des coups de poing dans la gueule, des tremblements de crainte et de dégoût (fear and loathing) pas des masturbations autour de la complexité des sentiments et blablabla ni de se prendre de sympathie ou pas pour un personnage qui est là pour être détesté… David Vann en ce sens fera date et d’autres après lui, il faut l’espérer.

Nullarbor

Nullarbor Desert

Photo © Georg Holderied

La terre de Nullarbor est un lieu d’absence, un désert sans arbre (nullus arbor : aucun arbre) sur la côte sud de l’Australie qui a la particularité de n’être qu’un immense bloc de calcaire planté sur le rivage de la grande baie. L’explorateur Edward John Eyre en dira que c’est « une anomalie hideuse, une erreur de la Nature, un paysage de cauchemar » et c’est précisément en partie dans ce décor de théâtre et de nature rugueuse que David Fauquemberg a placé l’action de son roman éponyme, Nullarbor, pour lequel il a obtenu le prix Nicolas-Bouvier en 2007.

Nullarbor

Photo © Georg Holderied

Roman initiatique d’un petit Français débarqué dans le bush australien, c’est un parcours sur les routes ensablées de Nullarbor, sur un chalutier déglingué parti en mer pour une pêche meurtrière avec pour compagnons des balafrés beuglant après leur palangre et débitant la poiscaille avec des surins grands comme des machettes. Et c’est aussi une balade un peu poussiéreuse dans la mangrove infestée de crocodiles parmi les bushmen qui l’adopteront sous le sobriquet démodé de Napoléon, ceux-là même qui guidaient Bruce Chatwin sur les pistes chantées, à cette différence près que ceux-là ne sont pas nus mais portent des couleurs chatoyantes et des prénoms farfelus comme Augustus.
L’écriture de David Fauquemberg est enlevée, concise et brute à la fois, elle exhale une violence désabusée et le rythme saccadé d’une respiration coupée là, juste sous le diaphragme, elle porte en elle les stigmates de ceux qui se sont esquintés sur la route en perdant quelques dents dans les bagarres de bars éclairés au néon, tout en s’autorisant parfois un humour de potache qui n’est pas sans rappeler Hunter S. Thompson.

En arrière-plan, une étrange forme rose et mauve dérivait lentement, bousculée par la brise. Sa tente igloo d’occasion, prévue pour une famille, semblait bien décidée à se faire la malle. J’attendais sans rien dire, qu’Adam s’en aperçoive. Alors, il s’est mis à courir, ce que manifestement il n’avait jamais fait. Au lieu de propulser sont corps vers l’avant, ses jambes se jetaient en arrière. Avec conviction, sans effet. J’ai aidé le poète à déclouer la tente des buissons épineux. Son visage ne trahissait aucun agacement, aucune surprise. Dans son monde, les objets se comportaient de manière chaotique, hostile.
Sur la frontière de l’Australie-Occidentale, les douaniers faisaient les cent pas à l’ombre de bâtiments noirs. À perte de vue le désert et, au milieu, de petits fonctionnaires zélés, imbus de leur mission hautement stratégique : défendre fièrement les couleurs de l’État. Un jour, elle serait le dernier rempart contre l’envahisseur venu de l’est, et qui empruntait l’autoroute.

Celui qui ne voulait plus être un être humain, Buzz Aldrin et les Féroïens

Mattias est heureux. Ou plutôt, il est, simplement. Mieux, il est heureux mais se contente d’être, du coup, il ne sait pas qu’il est heureux. On entre dans son histoire tandis qu’il est adolescent, un jeune garçon paisible vivant à Stavanger, une grosse ville du Vestlandet, une région de Norvège côtière face à l’Atlantique, là où il neige plus rarement que dans les terres. Peu de questions se posent à lui et c’est presque tout naturellement qu’il rencontre sa première petite amie, Helle, avec qui il vit son premier amour, sa première passion et une multitude de premières fois. Près de lui, il y a aussi Jørn, son ami d’enfance. Pour lui, tout va, le bonheur est là. Il est porte une tenue de travail décorée de fleurs de magnolias et exerce la profession de jardinier.

Sur la stratégie de survie : Modèle fondamental pour mener une existence longue et heureuse. Le modèle en trois étapes.
Inspirez.
Expirez.
Répétez au besoin.

Photo © Polandeze

Seulement un jour, tout ne va pas si bien que ça. Mattias chante divinement bien, mais il refuse de devenir le chanteur attitré du groupe de Jørn. Et puis dans son appartement la vie se déroule paisiblement, jusqu’au jour où Helle lui avoue qu’elle a une liaison et qu’elle va le quitter. Alors Mattias décide de partir en tournée avec Jørn dans les îles Féroé, c’est le bon moment pour lui de faire un break et de se retrouver loin de chez lui. Les îles Féroé c’est plutôt tranquille comme endroit pour se refaire une santé, simplement il se retrouve en pleine nature il ne sait comment, parmi des moutons trempés par la pluie et les mains ensanglantées. Éloge de la fuite. Désenchantement et chute brutale. Mattias est littéralement tombé ici comme les anges déchus chutent à terre. Finalement, il a trouvé l’aubaine pour ne plus être un véritable être humain et commencé à tendre vers la disparition ; le désir d’anonymat prend corps dans un monde où être premier est souvent une vertu en soi, un fin absolue.

J’étais coincé à l’arrière de la voiture entre Anna et NN, et je me disais que j’étais décidément un abruti, moi qui croyais que les Féroé étaient un endroit idéal pour disparaitre car ici, les informations sur mon compte circulaient à une vitesse qui dépassait le mur du son. Les gens nous ont reconnu aux endroits les plus improbables du pays puisque nous étions peu et a priori bizarroïdes, quelque part entre la psychiatrie et la réalité, comme des espèces de mascottes en feutre qu’on aurait envie de serrer contre soi, voilà ce que je me disais — et j’étais en permanence présenté comme le dernier ex-dingo, un rôle que je m’efforçais d’interpréter à la perfection, à moins qu’il ne m’ait plus été nécessaire de jouer, je ne sais pas. Je sais juste que je laissais à contrecœur des traces derrière moi partout où j’allais, quand bien même je m’échinais à fouler le sol aussi précautionneusement que possible. Je jouais l’idiot et plus encore : j’étais un imbécile qui croyait pouvoir s’évaporer ici, au lieu de quoi j’étais un évaporé qui se faisait plus que jamais remarquer.

Photo © Stig Nygaard

Johan Harstad est un jeune écrivain et dramaturge norvégien, qui en est tout de même à sa cinquième œuvre publiée et avec ce gros livre de près de 500 pages, Buzz Aldrin, mais où donc es-tu passé ? (Buzz Aldrin, hvor ble det av deg i alt mylderet?) est une véritable ode au bonheur dans un monde agité. La chute de Mattias, le fait qu’il se retrouve dans une usine réaffectée en unité de soins post-psychiatrique dans la petite ville de Gjógv et l’histoire simple d’une vie qui passe, déracinée, détachée de tout ce qui pèse au quotidien, tout ceci ressemble à un brulot contre la vie désordonnée et fatigante, contre le vent et les marées des illusions d’un monde qui a parié sur l’indifférence et l’apparence. La lecture de ce livre donne envie d’être heureux et de ne pas se compromettre avec la mondanité trop facile, le monde qui ne vaut pas le coup, et même si parfois on a l’illusion de pouvoir s’en retrancher totalement, on finit toujours par être rattrapé, au moins par ses amis et sa famille, les gens proches, ceux à qui on ne peut demander de tirer définitivement un trait sur ce que nous sommes, de nous oublier et de nous aimer.

Il serait plus juste d’affirmer que nous avons un atteint un certain point en atteignant du même coup la fin de cette année, ça non plus je ne sais pas. Mais ce que je sais avec certitude, c’est que j’aimais être avec elle. Je crois que je suis tombé amoureux d’elle à force de passer du temps avec elle, et pas nécessairement en elle. Il est tout à fait probable que ma quête de l’autre était à ce point désespérée que, tôt ou tard, j’aurais tendu les bras vers la première personne qui se serait présentée à moi. Pire, je pense que je l’étais moi-même : désespéré.

Le livre d’Harstad donne un grand coup de pied dans la fatuité du monde et permet de respirer un grand coup et très fort. Un livre qui bruisse doucement comme le chant d’un ruisseau au cœur de la nature enneigée et silencieuse. Un livre qui dit les silences indicibles, qui redonne le sourire lorsque le désespoir nous étreint. Un livre qui tout simplement rend heureux.

Même Dieu n’aurait pas pu traverser l’enceinte de son église sans se faire remarquer.

Johan Harstad
Buzz Aldrin, mais où donc es-tu passé ?
Gaïa Editions, 512 pages, ISBN 978-2-84720-137-6

Lettre à Marjane

Ma très chère Marjane, Tu ne me connais pas, mais voilà, je me décide à prendre la plume et à t’écrire enfin. Je viens de terminer le troisième tome de Persepolis, et je m’apprête à commencer le dernier. Déjà, je me demande comment je vais gérer cette fin programmée puisque je sais que derrière il n’y aura plus rien. L’histoire se termine là.

Marjane-Satrapi

Marjane Satrapi © imdb.com

Il y a encore peu de temps, je ne te connaissais que de nom depuis quelques années, depuis que Persepolis est arrivé sur le devant de la scène comme un OVNI, parce que forcément, une bédéaste iranienne, rien que dans l’intitulé, ça attire soit le regard, soit une nécessaire méfiance. C’est lorsque je t’ai vu sur un plateau d’Arte avec Dany le Rouge que j’ai décidé qu’il fallait que je te lise (je me souviens, ce soir là, je me disais que j’étais content de ne pas avoir oublié que les intellectuels de gauche des années 70 sont ceux-là même qui ont porté la révolution islamique au pouvoir dans ton pays, pour des raisons indéfendables). A présent, je sais que je vais devoir aller me coucher le soir en emportant autre chose qu’un de tes volumes, et rien que d’y penser, je me sens déjà miné par une sorte de nostalgie sourde. En fait, je veux simplement t’écrire pour te remercier de mille choses ; tu le mérites amplement.

Tout d’abord, je suis heureux de t’avoir connu. Heureux, car j’ai l’impression que tu as remis énormément de choses à leur place. La place de l’Iran dans le monde d’abord, on avait presque oublié ce pays torturé. Je me souviens, lorsque j’étais gamin ; l’Iran, l’Irak, le Liban, tout ceci a longtemps fait partie de mon quotidien et du journal télévisé que je regardais avec mes grands-parents, et bien évidemment, je n’y comprenais rien. Tu as pris le temps de m’expliquer. Tu m’as également expliqué ce qu’est être une femme en Iran. Au début, évidemment, on ne comprend pas trop, naïvement, pourquoi ces femmes que l’on voit représentées, ta mère, ta grand-mère, aux cheveux tombants sur les épaules… Oui, parce que c’était comme ça avant, on ne portait pas le voile, les cheveux volaient aux vents, et femmes que vous étiez, vous pouviez sortir dans la rue sans vous attirer la vindicte des hommes. Et puis en Iran, selon la tradition, c’est l’homme qui apporte la dot avant le mariage… Tout un symbole.

L’Iran, c’est la Perse, et tu m’as fait comprendre aussi que ça avait son importance au vu du passé de cette nation. En quelques mots, tu m’as fait découvrir le peuple perse, sa langue, mais j’ai découvert également ta vie, car c’est principalement de ça dont il est question, de ton adolescence, de ton départ pour l’Autriche parce que tes parents ne voulaient pas que tu subisses la violence de la guerre. J’ai aimé suivre ton parcours, compati avec ta solitude et ta déprime, tenté de comprendre les brisures de ton existence, et j’aurais tant voulu te serrer dans mes bras lorsque tu étais si seule et rassurer tes parents qui continuaient à vivre là-bas à Téhéran.

Voilà, pour moi l’aventure est bientôt terminée, mais j’ai adoré être ému aux larmes par ton histoire et pour ça encore, je voudrais te remercier et te dire que je ne suis pas prêt de t’oublier, toi, et ton grain de beauté sur le côté du nez…

Persepolis, Marjane Satrapi
L’Association (Collection Ciboulette) 4 tomes.

Nadav Kander, au bord du monde

Les photos de Nadav Kander sont un réel choc ; pas tant par sa technique mais par les histoires qu’il raconte. A contre-courant d’un Stephen Shore ou de l’Ecole de Düsseldorf que l’on peut parfois considérer comme des paysagistes (sans connotation négative), Kander parle de paysages au cœur duquel vivent les hommes et dans lesquels on les voit habiter les lieux, même si ce qui est représenté est à l’orée de l’ère post-industrielle, forcément déshumanisant.
Notamment dans sa série Yangtze, on a l’impression d’une Chine qui vend son âme sur l’autel de la technologie, du gigantisme et de l’industrialisation, des paysages de solitude dans lesquels malgré les cadrages larges, on y trouve des humains à l’étroit, ou mal placées.
God’s country est une série énigmatique et étrange, qui parle du désert américain et de sa solitude encore une fois.
Il y a toujours plus ou moins quelqu’un dans ses photographies, mais loin d’être un souhait d’animation de ces images, c’est toujours pour rappeler — car même lorsqu’il n’y a personne, la présence humaine est évoquée — que ce sont histoires de gens que racontent les lieux de désertion.

nadav_kander_1

nadav_kander_2

nadav_kander_3