Apr 7 2010

Les méharées de vieux Théodore

L’aventure de Théodore Monod dans le Sahara, celle qui donne naissance au célèbre livre Méharées est avant tout une aventure scientifique. En cours de lecture, on se rend compte que l’intention n’est pas d’écrire un traité sur le désert, ni même un roman épique, et encore moins un livre qui serait le témoin d’une époque ou d’un exploit. C’est en fait un recueil de notes, une collection ordonnée d’une équipée scientifique dans un des milieux les plus hostiles qui soit sur Terre ; le style en est souvent enlevé, d’une précision et d’une rapidité absolument efficace.

3,11 m x 1,60 m, soit 5m² ; une cellule d’anachorète marin, à bord du Grimsby 877, en août 1923. Partout coquillages, étoiles de mer, bocaux, tubes, flacons, cuvette, tout un bric-à-brac océanographique, auquel viennent fraternellement se mêler, aux coups de roulis, quand on vient en travers pour filer ou virer le chalut, des livres mouillés, des paperasses gluantes, de l’eau de mer sale et des bottes en caoutchouc.

Canyon du Tassili - Photo © Josef Giral

Avec un langage d’une parfaite clarté, il dépeint ces paysages formant son quotidien, avec une certaine poésie confinant au mysticisme. Ses descriptions sont poignantes et plongent au cœur de ce milieu étonnant qui contrairement aux idées reçues n’est pas fait que de sables et n’est pas toujours écrasé par la chaleur implacable d’un soleil au zénith.

Sinistre pays. Le premier arbre — un petit acacia — est à quarante-cinq kilomètres d’ici. La terre nettoyée, décharnée jusqu’à l’os, pulvérisée au souffle des siècles, est morte. Le vent, qui siffle sur les dunes couronnées d’une légère buée de poussière, chante un cycle révolu et le repos définitif d’un sol qui ne connaîtra plus la pluie.

Mais lorsque le soleil est là, il est l’élément dominant, versant sans consistance face à l’autre problématique de la vie dans le désert ; le besoin d’eau. On en transpirerait presque à l’autre bout des pages….

Au milieu du jour, la fournaise flamboie ; le ciel est tout décoloré tant il est lumineux ; la chaleur, torride, s’abat d’un soleil vertical en nappes brûlantes ; elle monte du sable incandescent et des pierrailles surchauffées. Impossible alors de poser le pied nu par terre, quand le sol peut atteindre 80°C. Ma gandoura sent le brûlé, le linge où vient de se promener le fer de la repasseuse. Nulle ombre sur l’horizon, invariablement plat et monotone, où l’air chaud palpite et où le mirage étale les flaques d’impossibles et décevantes lagunes.

Sahara - Photo © LOPE

Surtout, malgré une réputation d’homme austère et peu causant, l’archétype imbécile du protestant aride, il nous apparaît au travers de son texte suavement drôle et cabot, un tantinet sarcastique, mais toujours d’un esprit d’à-propos très bien amené.

Pas de lit, bien entendu. C’est un engin d’air non agité — celui de la chambre, ou de la tente — pas de plein vent. Je sais qu’il existe des lits pliants, dits de camp (“Modèle renforcé pour les Explorateurs”, spécifie le catalogue), mais ce sont de pauvres ferrailles : a-t-on idée d’une affaire comme ça dressée sur un reg ?
Cas spéciaux : 1. Le sol inondé ? C’est bien rare et le lit-escalade, voire le lit flottant, ne sont pas d’usage courant. 2. Le cram-cram ? Oui à l’occasion, mais alors, ce n’est plus vraiment le Sahara. 3. Les bêtes ? — Quelles bêtes ? — Mais les “méchantes” (sic). — Inutile, depuis plus de sept mille ans qu’il y a des hommes, et qui dorment, ils le font au Sahara, à même le sol. Nous ferons comme eux.
Dans le sable, c’est délicieux,  bien que la matière ne soit nullement compressible et qu’il faille prévoir le logement de la tête du fémur et de la tête iliaque. Dans le reg dur, ou dans les cailloux, c’est parfois moins voluptueux.

Erg Admer - Photo © Ivan Sasu

Dans ce livre, les références bibliques sont légions, comme autant de points d’orgues venant apportant un éclairage nouveau à l’expédition scientifique de la méharée, et colorent le texte d’informations qui se télescopent avec la réalité. Ça donnerait presque envie de plonger dans l’Ancien Testament.

L’Ahmet est chaud en été. Il est aussi aéré. Vents de sable, re-vents de sable, re-re-vents de sable et ainsi de suite. Cela manque décidément de fantaisie : un vent de sucre en poudre, d’écailles de harengs, de pépins de cornichons, à la bonne heure, mais toujours et seulement de grains de quartz à la longue, cela se fait monotone.
Fin du monde ou début ? Genèse ou Apocalypse ? La terre, radeau ivre, plonge dans un chaos décoloré.

De l’érudition à en perdre la tête, et de l’humour, toujours…

[…] Je viens de découvrir dans la falaise une vaste grotte aux parois abondamment illustrées par des artistes préhistoriques ; des silhouettes d’animaux, des corps féminins stéatopyges, comme disent les ethnologues, ou, pour parler avec Jean Temporal, “ayant les parties du derrière pleines et moufflètes” […]

Si le livre de Monod est une ode à la joie du désert né d’un fort esprit scientifique, c’est avant tout un livre qui réhabilite les longues étendues de sable et cherche à balayer les préjugés. S’il trouve des coprolithes de crocodiles et des hameçons dans les amas de ruines de certains oueds, c’est pour prouver que la constitution géologique de l’endroit a un jour été quasiment identique à certains lieux européens. S’il parle du sel en grande quantité que l’on trouve sur certaines plaines, c’est pour mieux réfuter l’idée que le Sahara a un jour été une mer et rappeler que c’est le sel qui va à la mer et non la mer qui apporte le sel. Enfin, il dit que le désert n’est pas toujours chaud, que le sable gèle et que ses pieds prennent l’onglée et ses talons se crevassent sous l’effet du froid… On y apprend également, que les noyades dans le désert ne sont pas choses rares car les pluies y sont violentes que les rares ravines ont tôt fait de se transformer en lit de torrents. Les sales bêtes ? Rares sont ceux qui meurent de morsures de serpent ou de piqûres de scorpion.
Au-delà de l’anecdote, la thématique qui soutient souvent le texte, c’est la seule chose avec laquelle il faut compter, c’est l’eau. L’eau, source de vie, élément indispensable, objet de tous les combats, mais aussi souvent source de mort. Les puits sont souvent faits d’eau sale, croupie, souillée, affublée de nombre de qualificatifs aussi bigarrés que plaisant, c’est sans parler de l’eau “piquante”, “pourrie”, des puits souillés par les déjections animales, quand ce n’est pas carrément de cadavres.

Méharées, un grand livre qu’il faut prendre le temps de lire à l’ombre d’un palmier, sur le sable chaud, ou froid, selon l’envie du moment…


Dec 8 2009

Sunderklaas à Ameland

Saint-Nicolas en Europe - 1

Photo © Wilbert Baan

Dans une des plus septentrionales îles de la couronne des terres qui ceignent les Pays-Bas, Ameland, sur les terres frisonnes de l’Archipel des Wadden (Waddenzee), se perpétue une tradition directement issue du culte puissant que Saint-Nicolas a instillé dans l’Europe du Nord. Car si Nicolas est la plupart du temps représenté avec sa parure d’évêque, on oublie souvent qu’il était avant tout marin, alors face à l’Océan, on attend la venue du saint, de ses complices et de ses soldats, surgissant dans la nuit dans une symbolique de forces fécondantes.
Dès le soir du 5 décembre tombé, les hommes envahissent les rues, vêtus d’uniformes blancs en papier mâché et de masques volontairement innocents assurant un parfait anonymat, et emportent avec eux les jeunes hommes qui ont eu 18 ans dans l’année, dans une virée à vocation initiatique. Si on vire manu militari les étrangers et les touristes comme des malpropres, c’est littéralement pour conserver l’hermétisme de ces cérémonies, mais secrètement aussi pour ne pas éventer les abus qui sont permis aux hommes ce soir-là ; violences, combats, courses et alcool, tout est autorisé. C’est sans dire que les femmes se doivent de ne pas sortir dès lors que le cor a sonné, sans quoi elles seront pourchassées dans les rues et vivement rossées.

ameland

Sous cette exaltation poussée à l’extrême des valeurs masculines, on assiste en fait à un rite d’initiation des jeunes hommes pour leur entrée dans la vie des adultes. Cette entrée se fait la nuit, et dans l’anonymat. Si les femmes sont chassées, c’est pour préserver l’espace public, par définition masculin.
Une fois les hommes défoulés, ils pénètrent dans la demeure des femmes et simulent des violences sexuelles, avant de nocer avec force friandises et boissons.
Sur cette île battue par les vents de la Mer du Nord au paysage modelé par le déplacement des dunes de sable, on retrouve une communauté catholique, en plein bastion du protestantisme le plus radical, mais là ne se trouve certainement pas la raison de cette fête aux origines mal définies, mais il semblerait qu’on assiste à un savant mélange de rite cosmogonique avec la correspondance de la Saint-Nicolas avec le début de la période du repos des marins ; dans les contrées aux activités maritimes, les femmes tiennent le foyer et cette fête semble marquer le retour des hommes — et symboliquement,  leur retour aux affaires en somme…

Localisation d’Ameland sur Google Maps.


Nov 28 2009

Un nombril au bord de l’océan

bottomless_belly_buttonTout commence comme une vaste blague ; une couverture qui nous avertit que ce que nous avons entre les mains n’est rien d’autre qu’une bande-dessinée, qu’elle ne cible absolument pas les enfants — des têtes d’enfants croquées sont barrées — et l’histoire qui débute avec des planches qu’on croirait faites par un débutant. Bottomless Belly Button (qu’on pourrait traduire par Nombril sans fond) se déroule dans une maison modeste au bord de la mer, avec une terrasse qu’il faut souvent débarrasser du sable qui l’encombre, et du sable, dans les parages, il y en a.

Les enfants de Patrick et Maggie sont venus leur rendre visite, et pour la dernière fois ils sont tous les deux, car ils ont décidé de divorcer alors qu’ils viennent d’avoir 70 ans. Claire, Dennis et Peter sont tous venus et chacun avec son  histoire. Dennis est marié avec Aki et vient d’avoir un enfant, il est constamment angoissé. Claire elle, est venue avec sa fille, qu’elle a eu avec un artiste qui n’a jamais voulu assumer son rôle parce qu’il estimait n’en être pas capable. Peter ressemble à une grenouille et passe pour un être totalement absent. Son père dit même de lui qu’il l’aimerait certainement, si seulement il le connaissait.

Bottomless Belly ButtonUne semaine de vacances au bord de la mer et chacun révèle ses angoisses face à ce divorce qui arrive après quarante ans de mariage. Dennis est complètement flippé et cherche partout, dans les cartons et dans le passé de ses parents les preuves accablantes d’une liaison amoureuse, mais il ne trouve rien et désespère de trouver une réponse à ce qui n’est finalement que l’amour qui a pris la poudre d’escampette.

Toute l’œuvre fonctionne comme un opéra souvent silencieux, comme un théâtre d’ombres chinoises dans lequel on s’attend à des révélations de secrets de famille ou à des coups de théâtre somptueux, mais ce n’est — dans un sens, tant mieux — qu’une histoire sur la banalité confondante des gens simples et de leurs histoires qui se tissent et se détissent.
Une vraie bonne surprise, dessinée par un jeune illustrateur né en 1983, Dash Shaw, tenant en 720 pages, aux éditions ça et là.


Sep 29 2009

Tempête d’ocre

Une énorme tempête de poussières rouges venue du désert s’est abattue, mercredi 23 septembre, sur l’est de l’Australie, affectant particulièrement la vie des habitants de Sidney. […] Les services de secours ont fait état d’un grand nombre de cas de problèmes respiratoires. La visibilité ne dépassait pas deux à trois mètres dans certains endroits, a constaté la police. […] Considérée comme la pire du genre depuis les années 1940, cette tempête de sable s’est étendue sur 600 kilomètres, jusqu’à la côte de l’Etat du Queensland, au nord-est du pays, et pourrait même atteindre la Nouvelle-Zélande, selon des experts. (Source Le Monde).

On a beau dire, mais c’est quand-même rudement joli.

Toutes les photos de ce Red Dust, sur Flickr. A voir également sur le Sidney Morning Herald, et ici aussi.

Via PopAvenue et Pruned.


Sep 20 2009

Retourner à Cabourg et lire Proust

C’est une petite ville comme ça posée sur une plage au bord de la France, dans l’hiver sombre d’un automne fatigué. C’est une petite ville à la splendeur passée où l’on sent le flottement d’une certaine noblesse décatie, et qui, dans un intervalle de temps révolu a dû connaître la désertion, l’abandon, période désormais terminée.
Cabourg, c’est une longue promenade sur des briques posées en quinconce, les planches, c’est bon pour Deauville et ses cabines de bain. Un peu plus loin c’est Trouville, avec son drôle de nom et ses petites rues discrètes, l’hôtel Saint-James, Rue de la Plage, avec ses dessus de lit brodés et ses baignoires aux pieds de lion. Au bout de la Rue des Bains, Houlgate et son mini-golf sur lequel je lorgnais depuis les larges baies vitrées de la location.
Cabourg c’est une ville un peu désuète mais qui a le charme et le caractère de ces endroits qu’on aime à tous les coups, sans réellement savoir pourquoi. La café Hastings, les jardins du Casino, la promenade Marcel Proust évidemment et le Grand Hôtel de Balbec.
Avant tout, ce que j’ai en moi de Cabourg, ce n’est même pas Cabourg, mais le long de ces plages immenses au sable fin, battues par l’eau froide de la Manche un peu plus vers l’ouest, au bout de la rue Malhène, et face à  Brighton, la petite plage du Home ; un nom anglais au bord de la Normandie, le souvenir des soirées passées à arpenter le chemin où l’on sent l’odeur des plantes des dunes et surtout la plage à perte de vue vers le Havre, la baie de Seine et le Cotentin.
La douceur de vivre, les années douces, Marcel Proust dans son ensemble assis sur le bord de l’étagère me regarde effrontément, je te lorgne mon petit avec ta moustache tombante et tes joues roses.
Laissez-moi retourner à Cabourg et lire Proust n’importe où.

Photo © Ol.v!er [H2vPk] et Mateoone