L’or de Mercie, ou le trésor du Staffordshire

Le 5 juillet 2009, un chômeur anglais du nom de Terry Herbert passant une partie de ses journées à chercher des trésors avec sa poêle à frire, a fini par en trouver un, tout bêtement, dans un champ au nord de Birmingham. Pendant six jours, il va déterrer plus de cinq cents fragments d’or et d’argent finement ouvragés avant de prévenir le coroner de sa découverte, une des plus importantes sur le sol anglais. Sous terre, c’est plus de 1600 objets et fragments, répartis de la manière suivante : 45% d’or, 45% d’argent et 10% d’alliages ou matériaux. Sans datation précise à ce jour, on estime que les objets datent d’une période allant du début du VIè siècle au début du VIIIè, période à laquelle la région constituait le royaume barbare de Mercie, qui a prospéré sous le règne du roi Penda (vers 630-655) et qui connut son apogée sous le règne du roi Offa (757-796).

Si le trésor a été retrouvé dans un champ, il a été enterré au croisement de Watling Street, la voie romaine parcourant l’île du sud-est au nord-ouest et des vallées de la Tame et de la Trent. Ce n’est sans doute pas un hasard qu’ils soient tous réunis à cet endroit. Autre chose, tous ces objets sont passablement endommagés, tordus, déchiquetés et sont exclusivement des objets militaires ; aucune parure féminine n’a été trouvée, mais étonnamment, aucune lame d’épée non plus. Les objets sont essentiellement religieux ou des parures de guerre, des pommeaux d’épées, etc. et semblent avoir été entassés en plusieurs fois, ce qui laisse penser que l’endroit était en fait un dépôt. On a cru également à un dépôt votif d’armes comme on en trouve en Scandinavie, mais on jetait alors les armes dans des marais, et qui plus est avec leurs lames. L’hypothèse retenue pour l’instant est que l’endroit était en fait une cache servant de gisement pour un remploi futur d’une matière première prête à être refondue et réutilisée.

Conformément au Treasure Act de 1996, la totalité du trésor a été rachetée par l’État, et la somme de 4 millions d’euros a été partagée entre Terry Herbert et le propriétaire du champ.

César l’Arlésien et le mithraeum

Au nombre des découvertes archéologiques de ces dernières années, on a pu voir fleurir des choses absolument exceptionnelles. Même si à notre époque, il nous reste tout de même plus de chances de découvrir l’hypogée cachée d’un Toutankhamon plutôt que les jardins suspendus de Babylone ou le temple d’Ishtar de Marduk, l’éventail des possibles reste franchement étendu, même si nous savons que l’archéologie est une science qui finira par mourir doucement ; en effet, le nombre de découvertes possibles risque d’aller en s’amenuisant, les découvertes se succédant et la conservation des éléments de fouilles non découverts risquant finalement de ne pas être exploitable ou tout simplement disparaître. Cette science porte en elle un drame : celui de devoir sans cesse découvrir des restes d’une civilisation. Même si l’archéologue a une vision positive de la découverte, le profane est toujours déçu de découvrir le délabrement. Sauf… sauf dans quelques cas, où l’on se demande encore comment les objets ont pu nous arriver dans un tel état de conservation.

En France, la dernière découverte de taille a été faite en Arles, grande cité romaine au passé riche. On a trouvé dans le Rhône, immense dispensateur de trésors qui n’ont certainement pas tous été mis à jour, une tête de Jules César en marbre, grandeur nature et réalisée de son vivant. On estime que c’est le portrait le plus réaliste de l’empereur, un portrait au regard dur et froid, à la calvitie naissante.

Le mithraeum d’Angers

Si l’événement a été beaucoup moins médiatisé, car beaucoup moins spectaculaire, il n’en reste pas moins une découverte d’importance. Sur le territoire de la ville d’Angers, a été mis à jour les restes d’un mithraeum (pluriel mithraea), un temple cultuel dédié au Dieu Mithra, une divinité d’origine indo-iranienne dont le culte est très développé à l’époque romaine et très largement diffusé sur le territoire des conquêtes. On le sait peu, mais le Culte de Mithra, culte ésotérique accessible par cooptation, fut pendant quelques temps un concurrent sérieux du christianisme avant d’être interdit, comme tous les autres cultes païens en 391 par l’édit de Théodose. Mais pourquoi des traces de ce culte à Angers, si loin de son lieu de naissance ? Mithra est un dieu guerrier dont le culte s’est surtout développé chez les légionnaires romains. Passablement suspect, il n’était pas de bon ton, dans une Rome qui avait adopté le christianisme comme religion d’état de se déclarer mithraïste. Aussi, les lieux de culte étaient-ils généralement enfouis sous terre, exigus, confinés et ne pouvaient que rarement recevoir plus de quarante personnes à la fois. La découverte d’un de ce lieux à Angers marque les progressions de l’expansion de ce culte sur le continent, qu’on retrouve en réalité jusqu’à Londres.

mithraeum angers

Mère et tête de toutes les églises de la ville et du monde

L’Archibasilique du Très-Saint-Sauveur, plus connue sous le nom de basilique Saint-Jean-de-Latran est omnium urbis et orbis ecclesiarum mater et caput, Mère et tête de toutes les églises de la ville et du monde. Moins connue dans les esprits que la basilique Saint-Pierre, elle est pourtant la première des églises dans l’ordre protocolaire, avant Saint-Pierre et fait partie des quatre basiliques papales de Rome. Détruite à de multiples reprises, elle est aujourd’hui reconstruite dans un style majoritairement baroque italien (c’est à dire à mon sens, pas toujours de très bon goût). On peut toutefois encore admirer dans la chapelle du baptistère les restes de la basilique primitive, commencée en 315, avec une construction d’inspiration byzantine et des mosaïques dorées de toute beauté qui font oublier la grandiloquence fastueuse de la basilique elle-même. Il est à noter que la mosaïque de l’abside date du IVème siècle, même si elle a été profondément restaurée au XIIème siècle. On peut aujourd’hui grâce au site du Vatican visiter virtuellement (avec une musique tout ce qu’il y a de plus adaptée) l’ensemble du bâtiment comme vous ne le verrez certainement jamais, comme par exemple la chapelle Lancellotti ou la chapelle Corsini, qui ne sont pas ouvertes au public. Même si le lieu est impressionnant de grandiose et de faste, il reste une des manifestations les plus flamboyantes d’un art baroque qui ne s’est jamais embarrassé de simplicité et qui n’hésite pas à user d’une certaine théâtralité qui sied mal à un lieu de recueillement, fût-il à la tête des autres…

Il est à noter que le Président de la République Française reçoit pour comme titre celui de Chanoine d’Honneur de Saint-Pierre-de-Latran. Les deux seuls présidents de la cinquième république à avoir refusé leur intronisation sont Georges Pompidou et François Mitterrand.

Hildegard

Hildegarde de Bingen recevant une vision sous forme d’une flamme, vision qu’elle s’empresse de retranscrire dans ses Scivias

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Hildegard von Bingen
O dulcis electe – O Nobilissima Viriditas
Catherine Sergent & Catherine Schroeder

Hildegarde de Bingen est une religieuse bénédictine du XIIème siècle. Parfaitement consacrée à la vie religieuse et ayant prononcé ses vœux perpétuels à l’adolescence, elle reçoit à 38 ans le titre d’abbesse de Disibodenberg. Plus tard, elle consignera les visions qu’elle a depuis toute jeune dans plusieurs ouvrages et fondera successivement les abbayes de Rupertsberg et d’Eibingen qui lui sont toutes les deux consacrées (mais n’existent plus aujourd’hui). En plus d’être une femme exceptionnelle à la foi ardente, elle est d’une extrême bonté envers les plus nécessiteux. Également écrivain, elle est considérée comme étant une des plus grandes compositrices de musique médiévale et toute son œuvre est empreinte de l’acte fondateur, la révélation, et colorée du combat éternel entre le vice et la vertu. Son tout dernier talent consiste à avoir créé une langue et un alphabet qu’elle sera la seule à avoir utilisé.

Un Estonien minimaliste et mystique

Arvo Pärt fait partie de ces hommes que la discrétion et la passion font passer pour des maîtres incontestés dans leur discipline. Fervent chrétien, il a longtemps travaillé sur les chants grégoriens et la religiosité en musique ; sa musique est imbibée d’un mysticisme lumineux et tous ses travaux sont inspirés par le sentiment d’humilité et par un dépouillement qu’il est d’usage de trouver dans l’architecture monacale. Estonien d’origine, il est allemand de cœur car il a fui son pays autrefois soviétique, rongé par la censure. Arvo Pärt créé une musique minimaliste, à l’instar de ses contemporains, Philip Glass, Steve Reich ou Terry Riley. Il est d’ailleurs le créateur du Style tintinnabulum et ne travaille toujours qu’avec peu d’éléments. La pièce ci-dessous, Pari Intervallo a été également jouée par 4 flûtes à bec.

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Fratres est une pièce importante de son œuvre, qu’on retrouve également dans le film des frères Cohen, No Country for Old Men.

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Glisser du haut d’une tour de beurre…

Au XIIè siècle, l’autorité pontificale de l’Église Catholique Romaine légalise l’indulgence, un acte monnayable par lequel on obtient rémission partielle ou totale de la peine temporelle en relation avec un péché pardonné lors de la confession. Ainsi, les caisses de l’Église se remplissent bien vite, car les plus riches des fidèles se paient le luxe de commettre des péchés dont ils obtiennent rémission de peine en payant rubis sur l’ongle. C’est surtout vrai à une époque où la splendeur d’un évêché se mesure à la taille de son cathèdre, donc de l’église qui va avec, la Cathédrale (c’est bien la taille qui compte). Construire ces pieux monuments est un engagement de frais astronomiques, et si on assiste fréquemment à des détournements de fonds ou des méthodes peu recommandables de financements, l’indulgence y prend une grande part. Ainsi, on voit les cathédrales de Bourges et de Rouen se parer d’une « Tour de beurre ». Ce nom pour le moins étrange n’a rien à voir avec la couleur tendre de celle qu’on peut admirer à Rouen et qui s’élance à 75 mètres du sol, dans un délire de détails en faisant un fleuron de l’architecture gothique dite « flamboyante », mais évoque les nombreux cachets reçus de la part des fidèles qui se permettaient de consommer des matières grasses pendant le Carême et s’offraient ce droit, puisqu’après tout, ce n’était  pas si interdit que ça…

La Royaumont de Saint-Louis

Une belle après-midi printanière, une bouteille d’eau coincée dans le sac-à-dos entre les objectifs et l’appareil, deux carnets dans la poche et c’est parti sur les routes du Val-d’Oise, à une trentaine de kilomètres de Paris à vol d’oiseau, exactement à la limite qui sépare l’Île de France et la Picardie, derrière les champs de colza, les étangs de pêche et un paysage d’une platitude monotone. Partir de l’autre côté, sur la route à contrepoint. Arrivée à Asnières-sur-Oise, au hameau de Baillon.

Abbaye de Royaumont

Royaumont est une abbaye fondée par Louis IX entre 1228 et 1235. Celui qui sera canonisé pour ses actes de piété contrite et sa croisade partiellement échouée n’avait rien d’un joyeux luron (celui-là même qui mourut de dysenterie au bord de la nationale 9) et c’est dans ce lieu de méditation qu’il se retirait pour compulser les livres de l’armarium du cloître. Le lieu est d’ailleurs ponctué de citations des œuvres de Guillaume de Saint-Pathus narrant la vie et les habitudes ô combien… stimulantes de Louis IX. Prières à tous les repas, et même au milieu d’une nuit généralement courte (les heures canoniales ne laissent point le temps de se reposer).
Sa mère, Blanche de Castille était, elle, une habituée d’une autre abbaye du département, Maubuisson qu’elle fonda en 1241 sur la commune de Saint-Ouen-l’Aumône.

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Abbaye de Royaumont

On commence la visite par un grand parc ombragé très sobre, peu fleuri mais la saison s’y prête peut-être encore assez mal. Il fait bon flâner dans ces larges allées sous les fleurs des marronniers.

Abbaye de Royaumont

Comme toute abbaye digne de ce nom, on y trouve une église, mais ici, on n’en voit plus que quelques rares éléments. En effet, l’intégralité du site servit de filature après que la Révolution ait dissout les Ordres religieux. En 1792 on ordonne de démanteler l’église pour en utiliser les pierres afin de construire d’autres locaux (il est toujours délicat de poser un regard moral sur les erreurs du passé, mais tout de même, quel gâchis…). Aujourd’hui, seule reste la tour nord (rescapée par sa construction compacte puisqu’elle contient un escalier), ainsi que quelques piliers indiquant encore l’emplacement du chœur. Autant dire que l’édifice que l’on a sous les yeux n’a plus grand chose à voir avec le bâtiment d’origine, même si le retour des sœurs de la Sainte-Famille de Bordeaux a permis la restauration partielle et donne une idée correcte de l’aspect d’origine.

Abbaye de Royaumont

Il y est également question d’une vaste salle qui servait de réfectoire aux frères convers et donc le carrelage que l’on foule au pied est fait d’une immense mosaïque des carreaux de faïence colorée restaurés et reproduits de manière artisanale, tels qu’ils étaient lorsque l’abbaye était encore utilisée.

Abbaye de Royaumont

La visite se termine par un bâtiment scindé en deux parties, dont la partie centrale est soutenu par trente-et-une arches séparées par un vide aujourd’hui comblé par des dalles de verre, donnant en surplomb sur un petit canal et sous lequel il aurait été mal venu de passer en des temps reculés, puisque ce canal porte le doux nom de… latrines.

Abbaye de Royaumont

Mais le clou de la visite reste tout de même le cloître, et y passer quelques minutes baigné par la lumière du soleil, dans le silence d’une campagne douce et d’une après-midi tranquille a un effet réellement apaisant.

Localisation de l’abbaye sur Google Maps.
Toutes les photos de cette journée ici, et là pour voir les photos en diaporama.

Sarrasinades

Pendant des années où j’ai consommé des galettes de blé noir fourrés à la tomate, à l’œuf et au fromage (plus connue sous le terme générique de “complète”), je me suis demandé d’où venait le terme et surtout, qu’est-ce qu’est le blé noir, ou sarrasin ? Il se trouve que ce blé noir, ou blé sarrasin (il tire son nom de l’exceptionnelle faculté des occidentaux à attribuer à l’étranger lointain tout ce qu’ils ne connaissent pas, alors qu’il vient d’Asie du nord-est, région assez pauvre en Sarrasins) n’a en fait rien à voir avec le blé, mais en plus n’a rien d’une graminée.

C’est une plante de la famille des polygonacées, dans laquelle on trouve également les renouées, la rhubarbe et l’oseille et dont les graines sont utilisées pour leur absence de gluten, ce qui en fait un aliment de choix pour ceux qui y sont intolérants. Largement utilisé en Bretagne, il est cependant en voie de raréfaction en France, chassé par des cultures plus rentables, comme le blé et le maïs, ce qui est d’autant plus dommage que c’est une plante mellifère.

L’autre acceptation du terme désigne un sens mal connu. Si on se doute que le Sarrasin est Arabe, on ne lui connait pas vraiment de pays, ni de religion du moins à l’époque où le terme se généralise, puisque les terme de musulman ou d’islam ne sont utilisés que tardivement respectivement au XVIè et XVIIè siècle. On ne sait pas grand chose de lui et c’est précisément ce qui fait peur. Oui, l’histoire se répète et ne se renouvelle guère…
Voici ce qu’en dit Wikipédia, mais il semble que généralement, ce soit la définition d’Isidore de Séville qui fasse foi :
Le terme sarrasin proviendrait, d’après certains, de l’arabe شرقيين sharqiyyīn (orientaux). Selon d’autres, le mot vient de sarakenoi en grec ancien, qui a donné en bas latin Sarracenus (pluriel: Sarraceni), ce qui a fait dire à Isidore de Séville (VIIe siècle):

« Les Sarrasins vivent dans le désert. On les appelle aussi les Ismaélites, comme l’enseigne le Livre de la Genèse, car ils descendent d’Ismaël (fils d’Abraham). Ils sont également nommés Hagaréniens car ils descendent d’Hagar (esclave et concubine d’Abraham, mère d’Ismaël). Il s’appellent eux-mêmes Sarrasins, on l’a dit avec quelque perversité, car ils se flattent mensongèrement de descendre de Sarah (femme légitime d’Abraham). »

— Isidore de Séville, Étymologies, IX,2,57 Ed. W.M. Lindsay, Oxford 1911 (cité in La croix et le croissant de Richard A. Fletcher).

A l’époque d’Isidore, Séville n’a encore rien à voir avec l’Espagne, mais fait partie intégrante du Royaume Wisigoth, héritier des Grandes Invasions barbares et dont la capitale est Toulouse. Les Wisigoths (Goths de l’Ouest), chassés de Toulouse par Clovis 1er, ils installent leur capitale à Tolède .
C’est à cette époque que nait le nom donné à la région d’Andalousie.
Selon Heinz Halm, le terme Andalousie viendrait de l’expression wisigothique « *landa-hlauts » désignant l’« attribution des terres par tirage au sort », ce qui parait le plus probable, mais il faut quand même savoir qu’on a longtemps cru que le terme signifiait “Atlantide” ou terre des Vandales (du berbère : al-Andalus, provenant lui-même de Wandal).

Minimaliste du samedi matin #4

Ma fin de semaine s’éteint dans un bien-être doucereux servi ce vendredi midi par une immense assiette de mezzés libanais, salade de persils, falafels, moujaddara, houmous… Il y avait longtemps que je n’avais pas autant émerveillé mes papilles, d’autant que le jour d’avant, je me suis coupé l’appétit tout seul comme un grand avec un immense gobelet de chocolat chaud juste avant d’aller me chercher de quoi manger.
Ma vie se parsème de changements, ça respire par tous les pores de ma peau. Je suis en situation d’attente, près à bondir.

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J’attrape des petits bouts de rien du tout et je continue de construire l’imaginaire de mon univers avec l’air du temps, une photo d’Arthur Rimbaud à Aden, le poète devenu marchand, des églises russes en bois dont la piste m’a été révélée par Fabienne, the FWA, un site de “blogs du jour”, the FWAphoto, la même version mais avec la photo du jour, Jongmin Kim, un de ces sites du jour…

Je viens juste de terminer le livre de Richard A. Fletcher, La croix et le croissant (le christianisme et l’islam, de Mahomet à la Réforme) un livre dans lequel on retrouve des références connues sur l’expansion encore parfois mystérieuse du Dâr al-Islâm (دار الإسلام littéralement Domaine de la paix) dans le bassin méditerranéen mais également un aspect assez particulier qu’on connaît mal à mon avis, c’est la perception par les Arabes des événements liés aux Croisades finalement assez peu consignées dans les chroniques et également, le peu d’intérêt du monde musulman aux prémisses de son installation pour la civilisation occidentale, certainement en raison du caractère de la “révélation” véhiculé par ce que les Chrétiens considéraient parfois comme une vision particulière du christianisme plutôt qu’une religion à part entière.
Quantara, un très bon site sur le civilisation méditerranéenne, et le site de Vincent Battesti, chercheur en anthropologie sociale.

Mon carnet de notes grossit de références comme ces superbes enluminures du Livre des Jeux d’Alphonse X de Castille (El libro de ajedrez, dados e tablas – “Le livre des échecs, dés et tables”).

1947 à New-York, Ombres sur l’Hudson – Isaac Bashevis Singer

J’ai rencontré Isaac Bashevis Singer dans un recueil d’entretiens avec Anthony Burgess que l’éditeur, en toute modestie a nommé “Rencontre au sommet”(1). Ce petit livre, qui est la transcription des échanges entre les deux hommes pour un documentaire de la télévision suédoise, tourné en 1985, est une œuvre dense, dont chacune des phrases pourraient alimenter une anthologie des citations sur la religion. Malheureusement, depuis mon déménagement, je ne retrouve pas ce livre. C’est après avoir lu ce petit opuscule que je me suis acheté Ombres sur l’Hudson, un épais livre écrit en yiddish et paru sous forme de feuilleton dans le journal The Forward (פֿאָרווערטס, Forverts) à partir de 1957, puis traduit en anglais et publié tel quel en 1998. Le livre en français est donc une traduction de traduction, mais le style est fluide et la présence d’un lexique yiddish permet une bonne compréhension.

Photo © Luke Redmond

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- Tout a disparu.
- Pourquoi, mon chéri ? Pourquoi ? Quelquefois, je feuillette L’Histoire des Juifs de Graetz. Il n’y est question que d’une chose : les persécutions. Mais le monde a oublié la façon dont les Juifs aimaient les fêtes. J’ai une théorie : si les Juifs n’avaient pas été un peuple aussi joyeux, le monde ne les auraient pas autant haïs. Toute haine est bâtie sur l’envie.

Ombres sur l’Hudson est typiquement une œuvre communautariste. On est en 1947, à New-York, dans la communauté ashkénaze américaine immédiatement issue de l’exode européenne pendant la guerre, et à quelques temps de la création de l’état d’Israël, dans un espace de temps et de lieu où les Juifs qui ont échappé au massacre de la Shoah vivent une sorte d’errance et de déprime dans lesquelles apparaissent les questions qui ont fait les grands débats philosophiques d’après-guerre sur l’existence de Dieu, la bonté de Dieu, et la question de la fin de l’histoire. On y voit apparaître en filigrane les visages de Spinoza ou de Leibniz quand il s’agit de la théodicée (Θεοũ δίκη, « justice de Dieu »).

- Vois-la donc et confie-lui tes affaires pourries. Puis pars et imagine-toi que tu es déjà dans le monde à venir, en train de manger la chair du Léviathan.

Photo © Joisey Showaa

Nous sommes dans un milieu de Juifs réfugiés échoués à Ellis Island comme d’autres se trompent de chemin pour aller au travail pour la première fois, réunis autour d’un riche veuf, un parvenu autour duquel gravitent un vieux médecin édenté parlant à peine anglais, un autre médecin, jeune et athée qui trouve toute justification de la vie entre les cuisses des femmes qu’il séduit, un bellâtre cinquantenaire qui n’a plus foi en rien et vit de quelques menues opérations en bourse et la fille de Makaver (on peut imaginer que ce Makaver est l’image de Singer), mariée à Luria, une ombre, un avocat miteux qui ne peut exercer ici comme il le faisait en Pologne, dont la première femme et les enfants ont péri dans les camps de concentration…
Ombres sur l’Hudson, c’est la chute d’un homme, Hertz Grein, de vingt ans l’aîné de la fille de Makaver qu’il va séduire et entrainer avec lui dans un New-York immense et désolé. C’est la chute d’un Makaver qui d’un revers de fortune tombera aussi bas qu’il est possible pour un homme de son envergure et c’est la chute d’un Luria qui ne pourra finalement continuer à vivre sans sa première femme, morte et la seconde, partie avec un autre. Grein chute, il n’en peut plus de tomber entre sa femme malade d’un cancer, Esther son ancienne maîtresse qu’il n’arrive pas à chasser de sa vie et qui le retient sans arrêt et sa compagne qu’il chérit depuis qu’il la connaît, toute enfant. Grein se perd dans la ville, dans sa vie et les bras des femmes qu’il aime, jusqu’à quel point, jusqu’à retrouver sa foi, revêtir le châle de prière et les phylactères ?
Ombres sur l’Hudson, c’est une fresque immense dans une ville qui l’est tout autant, animée par des personnages qui n’arrivent plus à savoir qui ils sont, entre un pays qui les accueille à bras ouverts mais qu’ils n’arrivent pas à adopter et une Europe qui les a exterminé, chassé… Il flotte dans ce livre comme un parfum de fin du monde parmi des hommes damnés…

Photo © Jens Schott Knudsen

Comme une ode sauvage, je tiens particulièrement à ce paragraphe, une des plus belles descriptions que j’ai lues depuis bien longtemps, une ambiance de renaissance après une nuit ombrageuse…

Quand Grein quitta la synagogue, le soleil brillait. La rue était pleine d’enfants. Les éboueurs tiraient les poubelles jusqu’aux bennes où les ordures seraient broyées. A demi-nus, en chemises multicolores, le visage marqué par d’innombrables guerres, des siècles de métissage, des actes de violence, venus des premiers âges, des peines sans nombre que des générations entières ne pouvaient effacer, des Portoricains étaient assis sur le pas de leur porte. Un chariot passa, rempli de tomates à moitié pourries, tiré par un vieux cheval et le marchand criait comme un possédé. Un policier noir surgit de nulle part, faisant adroitement tournoyer son bâton. Sur le trottoir, à côté d’une poubelle, un ivrogne était étendu, le visage tuméfié, rouge comme s’il avait la peste, en train de bredouiller et de baver, tandis que ses yeux exprimaient la douleur de ceux qui ont perdu tout contrôle d’eux-mêmes. Cette épave humaine semblait imbibée d’alcool au point d’être prête à s’enflammer à n’importe quel instant.

Notes:
1 – Editions Mille Et Une Nuits, 1998.