Sensation d’un matin assoupi

Le matin se lève sur un ciel fou, bariolé d’oranges qu’on ne connait pas. J’ouvre les rideaux pour me repaître de ces lumières qui me réchauffent et je m’assoupis dans un rêve marin aux allures rayonnantes de voyage immobile, ne me répétant les mots de ce poème qu’une fois déjà loin…

Par les soirs bleus d’été, j’irai dans les sentiers,
Picoté par les blés, fouler l’herbe menue :
Rêveur, j’en sentirai la fraîcheur à mes pieds.
Je laisserai le vent baigner ma tête nue.

Je ne parlerai pas, je ne penserai rien :
Mais l’amour infini me montera dans l’âme,
Et j’irai loin, bien loin, comme un bohémien,
Par la Nature, – heureux comme avec une femme.

Sensation, Arthur Rimbaud, 1870

Avant que la terre ne dessine mollement ta forme de sa main fouisseuse

Dès la première lecture, certaines dédicaces vous promettent des voyages dont on ne revient pas indemnes. Pour la deuxième fois de ma vie, je tente de me replonger dans les lignes sombres de Les sept piliers de la sagesse, l’œuvre sublime de Thomas Edward Lawrence dont j’ai interrompu la lecture la première fois parce que j’ai donné mon livre à un ami. J’en avais oublié la dédicace, poème superbe écrit par l’auteur à l’attention d’un ami disparu (certainement Sheikh Ahmed connu aussi sous le nom de Dahoum), un texte en forme de programme qui donne toute l’envergure du personnage, à la fois passionné, mégalomane très certainement et chargé d’une puissance à la hauteur du désert qui l’accompagna une partie de sa vie. Sur ce visage solaire, rayonnant, figé, ne transparurent jamais les scarifications d’une souffrance intérieure qui ne put être soulagée que dans les mots de cette œuvre magistrale, et dans une vie en tous points marginale, qui se termina au détour d’un virage sur la moto qu’il avait surnommé George VII, alors qu’il tentait d’éviter deux cyclistes.

à S.A.

Parce que je t’aimais
J’ai pris dans mes mains ces marées d’hommes ;
Avec les étoiles qui le sillonnaient,
Sur le ciel, j’écrivis ma volonté.
A ce prix, j’obtins pour toi la liberté,
Demeure sacrée aux sept piliers :
Ainsi tes yeux brillaient-ils pour moi
A mon arrivée.

En route j’eus pour servante la mort.
Nous approchâmes et t’aperçûmes qui attendais.
A la vue de ton sourire, pleine d’envie et de larmes,
Elle me devança, te prit à part,
Te fit pénétrer dans sa paix.

L’amour, las du chemin, aveugle, s’avança vers toi pour te toucher,
Notre salaire en ce bref instant,
Avant que la terre ne dessine mollement
Ta forme de sa main fouisseuse,
Que les vers sans yeux ne s’engraissent de ton corps.

A la prière des hommes j’édifiai notre œuvre,
La maison inviolée,
En souvenir de toi.
Pourtant je mis en pièces ce monument indigne
Avant de l’achever.
Voici que maintenant les créatures infimes, timidement sortent
Se hourder des masures
Dans l’ombre souillée de mon offrande.

Thomas Edward Lawrence, les sept piliers de la sagesse
Traduction de Renée et André Guillaume, Livre de Poche collection Pochotèque
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Minimaliste du samedi matin #3

Je me répète souvent comme pour se réconforter que je suis bien dans mon blog — signe des temps et concept moderne, on n’est plus “bien dans sa tête”, ou “bien dans ses baskets” (ça fait excessivement 80′s), désormais on est bien dans son blog — que j’y trouve un certain équilibre en ne succombant pas devant les affres de la facilité et en réussissant tout de même à embarquer avec moi un petit nombre de lecteurs plus ou moins visibles. C’est avec une certaine joie que ce matin je le retrouve pour ma minimaliste, après une soirée courte et fatigante, faite de raviolis, de gin et de limonade pour boire à rien, de quelques lapins crétins et d’une émission d’Arte, sur la ruralité en Allemagne — j’ai vu une vache mettre bas et un berger jouer du fouet (et un homme dire Heureusement que l’eau tombe vers le bas, si elle tombait vers le haut, ça déborderait…) — et enfin de quelques lignes de la Mer de la Tranquillité, du québécois Sylvain Trudel. Un jour, je vous dirai.

Distance

Le soleil ce matin emplit mon appartement et le réchauffe de sa nuit terrorisante. Je me répète à l’infini ces lignes du poète Pessoa, litanie des temps anciens, ode dionysiaque ou chant dédié à Pan…

Le clair de lune à travers les branches hautes,
Ils disent les poètes, tous les poètes, qu’il est davantage
Que le clair de lune à travers les branches hautes.

Mais pour moi, qui ne sais pas ce que je pense,
Ce que le clair de lune à travers les branches hautes
Est, en plus d’être
Le clair de lune à travers les branches hautes
(Ainsi que je le dis, puissé-je aussi l’entendre)
C’est qu’il n’est rien de plus
Que le clair de lune à travers les branches hautes.

Fernando Pessoa, le Gardeur de troupeaux, XXXV

PS: ce matin, il fait 23°C à Assouan, en Nubie.
PPS: en forme de message perso, je vais chercher ma voiture…

Abou’l Qasim Al-Tamimi

Des tous les poètes qui composent la superbe anthologie de la Poésie Arabe, traduite et présentée par René R. Khawam, chez Phebus, il a fallu que je m’entiche du prince des poètes-truands, Abou’l Qasim Al-Tamimi. Il gagnait sa vie en écrivant de petites saillies parfaitement insultantes et drôles dont il faisait commerce auprès des notables qui s’offraient ses services dans les sociétés privées. Pourtant, ce sont ici deux poèmes de toute beauté que je reproduis ici, agrémentés d’un murraqa conservé à la BNF (manuscrit persan enluminé) et d’un chant soufi issu de l’album Hadra par Fadhel Jaziri. A noter qu’Evelyne Larguèche a déposé un texte sur l’« insulteur public » sur le site de la Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée (REMMM).

Entre deux vins

Rouge avant le mélange, et fauve après,
le vin apparaît entre deux tuniques
et nous offre son corps entre deux fleurs :
l’un de narcisse, l’autre d’anémone.

Pur, il est à l’image de la joue
rosissante de la pucelle aimée ;
et livré au mélange, il a la couleur
de la joue d’or pâli du bel amant.

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Reddition

Une fille blanche
comme de l’argent
mais le front orné
d’une frange noire…

Vois-là s’avancer,
empruntant par ruse
le jais de ses yeux
à quelque antilope !

Pareille beauté
ne sera vaincue
qu’à la reddition
de ses deux paupières !

Abou’l Qasim Al-Tamimi
Xème siècle

Jabberwocky ou Bredoulocheux ?

Il y a quelques années de cela, Henri Parisot, grand ami d’Antonin Artaud, traduisait le célèbre poème de Lewis Carroll, Jabberwocky, et en donna certainement la meilleure transcription:

Il était reveneure; les slictueux toves
Sur l’allouinde gyraient et vriblaient;
Tout flivoreux vaguaient les borogoves;
Les verchons fourgus bourniflaient.

«Au Bredoulochs prends bien garde, mon fils!
A sa griffe qui mord, à sa gueule qui happe!
Gare l’oiseau JeubJeub, et laisse
En paix le frumieux, le fatal Pinçmacaque!»

Le jeune homme, ayant ceint sa vorpaline épée,
Longtemps cherchait le monstre manxiquais,
Puis, arrivé près de l’arbre Tépé,
Pour réfléchir un instant s’arrêtait.

Or, tandis qu’il lourmait de suffèches pensées,
Le Bredoulochs, l’oeil flamboyant,
Ruginiflant par le bois touffeté,
Arrivait en barigoulant!

Une, deux! une, deux! Fulgurant, d’outre en outre,
Le glaive vorpalin perce et tranche : flac-vlan!
Il terrasse la bête et, brandissant sa tête,
Il s’en retourne, galomphant.

«Tu as tué le Bredoulochs!
Dans mes bras, mon fils rayonnois!
O jour frableux! callouh! calloc!»
Le vieux glouffait de joie.

Il était reveneure; les slictueux toves
Sur l’allouinde gyraient et vriblaient;
Tout flivoreux vaguaient les borogoves;
Les verchons fourgus bourniflaient.

D’autres traductions ici et une liste assez impressionnante sur ce site.